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  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
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  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

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25 août 2015 2 25 /08 /août /2015 14:21

La guitare et la fronde

 

J’ai beaucoup écrit sur Paco Ibañez. Mais finalement pas assez. Car cet homme est plus qu’un grand de la chanson, c’est un géant, que dis-je, c’est une institution, une académie, un panthéon à lui seul. Pour les poètes espagnols, il est aussi important que Ferré, Ferrat et Brassens réunis plaçant leur talent au service des poètes français. Par ses incursions dans la poésie latino-américaine, il est devenu aussi incontournable qu’un Atahualpa Yupanqui. Mémoire vivante de la chanson d’auteur dans la langue de Cervantès, du siècle d’or (Góngora, Quevedo…) à l’époque contemporaine (Hernandez, Celaya, Lorca, Guillén, Machado, Neruda, Alfonsina Storni…), il est le meilleur ami des poètes – qu’il a même convaincus, pour certains d’entre eux (Rafael Alberti, José Agustín Goytisolo), à partager la scène avec lui (imaginez Ferrat faisant de même avec Aragon !). L’ami aussi, il va sans dire, de Brassens, de Ferré et de Moustaki à l’Espagne au cœur…

MAESTRO PACO IBAÑEZ

Ce ne serait que « ça », Paco Ibañez, que ce serait déjà unique, « hénaurme », mais « ça » va bien au-delà. Car chez ce réfractaire à l’inculture, chez ce héraut du beau, l’artiste et l’homme sont au diapason, qui s’accordent en mode majeur. Harmonie totale. Une merveille que cet homme-là, un Citoyen du Monde qui, pour promouvoir les identités linguistiques et partager les spécificités culturelles les plus belles, de part et d’autre de l’Atlantique et de la Méditerranée, n’en rejette pas moins les drapeaux et les nationalismes de tous bords, toujours proches de la xénophobie, parfois du fascisme en herbe. Si « le patriotisme, disait Romain Gary, c’est l’amour des siens, le nationalisme c’est la haine des autres ». Et le fascisme, Paco connaît, il a donné, lui dont le père a fui le franquisme en 1939…

Arrivé en France à l’âge de 14 ans (c’était en 1948), attiré naturellement par la musique, guitariste autodidacte, il débarque en 1952 au quartier Latin et rencontre très vite – excusez du peu – la grande Violeta Parra, l’immense Atahualpa Yupanqui et bien sûr Léo Ferré et Georges Brassens qui deviennent ses références. Brassens (que Paco chantera merveilleusement en castillan) l’adoubera pour toujours ; quant à Léo, qui le sollicitera en 1973 pour enregistrer à la guitare Le Bateau espagnol (voir la vidéo-document de l’enregistrement où Ferré, entre 4’50 et 8’ environ, s’en explique : « … j’ai voulu refaire cette chanson à la guitare parce que j’aime beaucoup Paco Ibañez… »), c’est « l’Espagnol d’Aubervilliers » qui lui ouvrira les portes de l’Espagne (lire Chorus 44, spécial Ferré, pp. 108-109), une fois Franco la muerte définitivement mort et enterré… J’ai raconté cela, par écrit ou de vive voix, à maintes reprises, mais j’ai envie aujourd’hui d’enfoncer le clou, si j’ose dire, après l’avoir revu à nouveau – une fois de plus ! – en concert…

La combientième ? Impossible à savoir. Mais les deux précédentes, c’était dans une salle de province archicomble (plus de mille spectateurs) et à Paris, au Châtelet (2700 personnes…), en 2013 – j’ai manqué malheureusement le Théâtre des Champs-Élysées en novembre 2014 pour ses 80 ans. Mais « ma » première fois, surtout, c’était à l’Olympia en décembre… 1969 ! J’étais alors étudiant et, drôlement chanceux (« Comment ça, tu étais là ? me reprend-il toujours, tu n’es pas assez vieux pour ça ! »), car ce concert-là fut, de l’avis unanime des « voix autorisées », l’une des soirées les plus mémorables de l’histoire de cette salle mythique – quelque chose comme l’Olympia 64 de Brel créant Amsterdam

1964, c’était d’ailleurs l’année de parution du premier album de Paco Ibañez, où il chantait admirablement Lorca et Góngora, un disque spécialement illustré par Salvador Dali ! Car Paco est amoureux de la beauté en toutes choses et les peintres le savent qui ont voulu marquer de leur empreinte ses diverses pochettes. Cinquante ans après et une bonne quinzaine d’autres albums sublimes entre-temps, il tourne avec un spectacle intitulé Vivencias (expériences, choses vécues…) à travers lequel il raconte et partage sa propre histoire, et celle des chansons qui en ont découlé.

MAESTRO PACO IBAÑEZ

C’est par exemple Pablo Neruda en personne, admirateur de son grand œuvre sur la poésie espagnole, qui lui souffla l’idée de chanter ses poèmes. Plus que ça, il lui intima presque l’ordre de s’y attaquer : « Tu tienes que cantar mis poemas porque tu voz está hecha para cantar mi poesía » (Tu dois chanter mes poèmes parce que ta voix est faite pour chanter ma poésie)… La voix et la musique, bien sûr, car surdoué des mélodies, Paco Ibañez a toujours eu l’art – l’inspiration magique – de trouver la musique la plus adaptée au poème qu’il a choisi de chanter ; la plus adaptée, c’est-à-dire celle qui le mettra le mieux en valeur.

Le choix, justement… Je disais n’avoir pas assez écrit sur lui, encore, car, étrangement, si j’ai beaucoup parlé de l’artiste, du compositeur, du mélodiste, de l’interprète à la voix chaude et chaleureuse, à nulle autre semblable, à la diction précise, je n’ai pas l’impression d’avoir assez insisté – ni moi ni personne d’ailleurs – sur le choix des poèmes qui composent son répertoire. Pourquoi Canción de jinete par exemple de Lorca, pourquoi Andaluces de Jaén de Miguel Hernandez, pourquoi Era un niño que soñaba de Machado, pourquoi Me queda la palabra de Blas de Otero, pourquoi Don Dinero de Quevedo, pourquoi España en marcha de Celaya, pourquoi Como tu de Leon Felipe (l’histoire d’un petit caillou insignifiant qui, à force d’être piétiné, peut devenir dangereux en rencontrant une fronde…), pourquoi Palabras para Julia ou Me lo decía mi abuelito de Goytisolo (chanson légère en apparence et pourtant, souligne Paco, « l’une des chansons les plus subversives que je connaisse au monde, que j’aimerais faire découvrir aux plus jeunes, pour ouvrir les yeux et les consciences… »), etc., oui, pourquoi ceux-là spécialement ?

Et pourquoi A galopar d’Alberti, dont la musique et l’interprétation de Paco ont fait l’hymne de résistance par excellence au franquisme d’abord, puis à l’oppression et à l’injustice en général, ce que jamais le texte seul, couché sur le papier, privé d’envol musical et vocal, n’aurait pu réussir… Comment disait Ferré, déjà ? « Toute poésie destinée à n’être que lue et enfermée dans sa typographie n’est pas finie ; elle ne prend son sexe qu'avec la corde vocale tout comme le violon prend le sien avec l’archet qui le touche. »

MAESTRO PACO IBAÑEZ

À propos de cette chanson, petite parenthèse pour introduire une vidéo de Paco en compagnie de Rafael Alberti… aux faux airs de Léo Ferré. C’était à Madrid en mai 1991, le poète avait alors 91 ans (il est mort huit ans plus tard). À la fin, après la lecture de son poème a cappella et l’avoir chanté en chœur avec le public et avec son compositeur-interprète, il intervient ainsi : « Ces applaudissements merveilleux pour Paco et pour moi, mais surtout pour cette chanson, me rendent extrêmement fier ; c’est merveilleux que nous soyons en train d’applaudir des paroles comme celles-ci… alors merci beaucoup à tous et à Paco. » Sans commentaires… mais quelle émotion !

Pourquoi ces choix-là et pas d’autres, dans un océan d’œuvres splendides ? La réponse est évidente pour qui connaît bien l’homme en noir, comme devient évident le poème qu’il a déniché, un parmi d’autres, dans tout un recueil et dont il a extrait une strophe pour en faire un refrain : parce que Paco est lui-même un poète, un assez grand poète pour sentir aussitôt quel texte est appelé à devenir une chanson par la grâce de son talent de compositeur et de chanteur. En l’occurrence je préfère dire de metteur en notes et en bouche, car on le sait, on le sent, le ressent, Paco se délecte à mettre des poèmes en musique comme on se régale ensuite à les entendre.

Voilà pour la forme, pour la guitare, si vous voulez. Pour le fond – la fronde – le choix est tout aussi lumineux : Paco ne saurait chanter une poésie désincarnée, qui n’aurait que l’esthétique en ligne de mire. À l’opposé des Parnassiens, neutres, insipides et impersonnels (« Je maudis la poésie conçue comme un luxe culturel par les apôtres de la neutralité, par ceux qui ne prennent pas parti… »), il ne portera son choix, à l’instar d’un Gabriel Celaya, que sur une poésie considérée comme « une arme chargée de futur ». Amateur, armateur de fulgurances et de lendemains qui chantent, pourvoyeur d’utopies qu’il nous reste à réaliser, il est aussi et forcément un rebelle – à l’ordre établi, à la mondialisation libérale, à l’uniformisation et à tout ce qui cherche à détruire la diversité culturelle, le pluralisme et l’intelligence du cœur. En concert, il ne s’en cache pas, s’exposant sans crainte aux retours de bâton, d’ordre médiatique, politique et donc économique (ce dont il n’a cure, étant du reste depuis longtemps son propre producteur pour la scène et le disque – voir son site).

MAESTRO PACO IBAÑEZ

Une chanson qu’il ne manque jamais d’interpréter illustre parfaitement cette attitude, sa nature profonde, tout en réalisant la jonction entre sa quête de la forme la plus lumineuse et du fond le plus éloquent : Ya no hay locos (Il n’y a plus de fous… ni en Espagne ni peut-être ailleurs dans ce monde « gagné » au libéralisme financier le plus sauvage : entre la jungle et le zoo, comme disait Ferrat, la jungle l’a emporté). Un poème de León Felipe à l’origine qui fait référence à certain homme de la Mancha, bel et bien mort aujourd’hui (ou systématiquement étouffé, comme le juge Baltasar Garzón, dessaisi par la « justice » espagnole quand il se mêle de poursuivre les crimes de guerre franquistes, auquel Paco Ibañez dédie d’ailleurs la chanson dans cette vidéo) : « Se murió aquel Manchego / Aquel estrafalario fantasma del desierto » (Il est mort, cet homme de la Mancha, cet extravagant fantôme du désert) ; « Todo el mundo está cuerdo / Terrible, horriblemente cuerdo… » (Tout le monde est prudent, terriblement, horriblement prudent). Don Quichotte, bien sûr, dont on aurait bien besoin de nos jours pour défendre les victimes des guerres, les migrants parqués et rejetés comme des parias… Et pourfendre les moulins à vent responsables de toute cette misère.

De tout cela et de bien d’autres choses encore, j’ai reparlé avec lui il y a quelques jours, jusqu’au cœur de la nuit, dans une petite ville d’altitude (1212 m) nichée dans les Pyrénées espagnoles. Puigcerdà, moins de dix mille habitants, frontalière avec Bourg-Madame : deux pays, mais une seule et même région, la Cerdagne, pour la première édition du Festival Transfonterer. Émouvant : c’est l’endroit par où ma mère adolescente, sa sœur et leur mère, échappèrent en février 1939 aux troupes de Franco… Amusant : programmé en plein air à 22 heures dans le grand parc municipal, il a fallu se replier à cause des fortes pluies de la nuit précédente dans l’église Sant Domènec du centre-ville. Mais l’homme en noir, l’anarchiste au grand cœur, qui a déjà chanté à la cathédrale de Jerez, en a vu d’autres ! Quant à l’éventuel résident de ces lieux, s’Il a entendu de Son très haut l’appel à l’amour, à la fraternité, à la justice des chansons qui ont résonné dans la nef, si la beauté de ce répertoire Lui a titillé Ses saintes esgourdes, Il n’a pu que Se joindre aux applaudissements nourris, deux heures et demie durant (bref entracte inclus)…

MAESTRO PACO IBAÑEZ

C’était donc ma énième fois et… le miracle est toujours le même. Bon d’accord, le lieu s’y prêtait. Mais je parie que le parvis de la grande place, en l’attente de l’ouverture du portail, n’avait jamais été aussi bondé que ce soir-là. Bourrée à craquer, l’église ! À tel point qu’il a fallu ajouter six rangées de chaises d’un bout à l’autre… Au premier rang, un grand admirateur de Paco, Pasqual Maragall, ancien maire (PS) de Barcelone et président de la Generalitat (le gouvernement autonome). Il faut dire que la poésie est inscrite dans ses gênes : son grand-père, Joan Maragall, est l’un des plus grands poètes catalans… dont on peut trouver l’œuvre traduite en France par un certain Albert Camus ! Joli, non ?

Je commence à être long, j’en suis conscient. Mais après tout, rien n’est obligatoire ici, tout est facultatif. Depuis bientôt six ans, c’est seulement si ça vous chante… Néanmoins, je vous renvoie à mon compte rendu du Châtelet 2013 pour plus de détails sur son déroulé, même si le concert a quelque peu évolué en deux ans et qu’à Puigcerdà Paco était seul à la guitare – juste le renfort d’un guitariste andalou exceptionnel, Mario Mas, sur quelques titres, dont Tus ojos me recuerdan (Tes yeux me rappellent…) de Machado, et la présence de sa fille Alicia Ibañez pour trois chansons en duo.

Je soulignerai seulement ce à quoi nous avons spécialement eu droit, Paco ayant été averti de notre venue : à un éloge public et circonstancié de la chanson française ; Paris, selon lui, étant historiquement « la capitale mondiale de la chanson d’auteur », puis à un plaidoyer pour celle-ci face au risque actuel de voir la France perdre son rang… « Et puisque nous avons la chance – sic – d’avoir parmi nous ce soir Fred Hidalgo, qui est la personne qui connaît le mieux la chanson française – re-sic ! –, je vais vous chanter des chansons du plus grand troubadour mondial de tous les temps. » Je passe sur la gêne ressentie, et ce n’est pas de la fausse modestie, d’être ainsi associé publiquement à l’auteur de La Mauvaise Réputation, mais bon, c’était pour la bonne cause, Paco enchaînant non pas avec ses adaptations de Brassens en castillan, mais en français dans le texte, en Catalogne espagnole… Ce n’est pas tout, peu après, il nous offrait Que serais-je sans toi ? d’Aragon et Ferrat ! Une première pour lui, préparée tout exprès. Un bonheur pour nous. Magnifique.

C’est par ce concert qu’a pris fin cette première édition du festival Transfronterer. Dans le programme, ses organisateurs notaient qu’il s’achevait « avec une légende de la scène, de la musique et de la poésie », précisaient que Paco « n’a jamais varié dans sa recherche de la beauté, de la pensée critique et de la défense des libertés de l’homme à travers la poésie » et concluaient par leur certitude que « ce concert deviendrait mythique en Cerdagne ». Pari gagné, à en juger par les applaudissements interminables…

MAESTRO PACO IBAÑEZ

La soirée (la nuit !) s’est poursuivie pour nous en privé, juste avec l’équipe et les organisateurs. On s’est séparés avec quelques informations de première main dans la besace. Et une photo pour la route… Entre-temps, bien sûr, on a parlé de la France, de sa chanson et de sa place s’amoindrissant dans les médias et donc dans la population, de sa langue aussi perdant de son influence : « Ce pays a donné au monde la liberté, l’égalité et la fraternité, m’a dit Paco, mais il a oublié d’y ajouter la diversité. En Espagne on a su conserver quatre langues vivantes. » Et de faire référence à son propre vécu : « Ce soir j’ai chanté en basque, en catalan, en castillan, en galicien et en français… Je peux chanter aussi en italien, en hébreu et même en provençal. Le cœur se réjouit d’autant plus que tu possèdes d’âmes, tu comprends ? Moi, je me réjouis d’être basquo-catalano-français, né à Valencia. Mais je suis aussi asturien, andalou et même gitan si ça se trouve car j’aime le chant flamenco. En fait, on est tout ce que l’on aime. Mais en France, aujourd’hui, on dirait qu’il n’y a plus que l’anglais qui compte, et qu’on brade sa propre chanson, qu’on renie son histoire… C’est triste. »

Dans la besace, disais-je, j’ai emporté une info formidable dont l’application, inimaginable aujourd’hui en France, est prévue sous peu en Catalogne. C’est Julia, l’épouse de Paco qui nous l’a confiée. « Palabras de Julia » : dès cette rentrée, le répertoire de Paco Ibañez fera partie du programme scolaire officiel du secondaire, de la sixième au bac, partout en Catalogne ! On croisera les textes et les musiques dans les cours de langues, de littérature, d’histoire et de musique… Une grande première dans l’enseignement, en Catalogne c’est sûr, mais peut-être aussi dans le monde ! Et l’Uruguay est déjà sur les rangs pour faire de même… L’Uruguay, justement, c’est la prochaine destination de Paco outre-Atlantique : deux concerts sont prévus à Montevideo les 27 et 28 septembre.

MAESTRO PACO IBAÑEZ

Quelle chance nous avons de compter sur pareil troubadour ! De pouvoir jouir de sa présence si chaleureuse sur scène ; sans parler du privilège de discuter en tête à tête (j’allais écrire – non, je plaisante ! – en one to one, comme disent à présent ces gens de médias pour lesquels le franglais lui-même est déjà archaïque, leur pratique qui aurait horrifié Étiemble et fait aujourd’hui jaillir Paco de ses gonds étant de substituer aux mots français le plus possible d’équivalents anglais…). Voulez-vous que je vous dise ? Quand j’ai le bonheur de discuter avec Paco, dont l’érudition chansonnière est infinie et sur la passion duquel le temps n’a pas de prise, il me semble retrouver en lui les mânes de Couté, de Bruant, de Clément, de Brassens, de Ferré, de Moustaki, mais aussi de Yupanqui, tous attablés autour de Lorca, Neruda et les autres. Unique. Magique. C’est l’art poétique, l’art de la chanson réunis en un seul homme (l’art et le pouvoir, le miracle de la chanson : regardez donc ces vidéos où le public fusionne spontanément avec l’artiste, armé d’une simple guitare…), toujours de noir vêtu.

Bref, cet homme est quelqu’un sur qui on écrira un jour des chansons. À qui une première chanson a déjà été dédiée… par Marc Robine qui l’admirait profondément et nous a quittés trop tôt, un certain 26 août (d’il y a douze ans), nous laissant en plein désarroi. Pour lui, l’homme en noir ferait spécialement le déplacement depuis Barcelone jusqu’à la Maroquinerie de Paris où, avec François Dacla (EPM), nous allions organiser un hommage en chansons.

Il est rentré chez lui, un beau jour, m’a-t-on dit,
Quand la mort eut, enfin, clos les yeux des bourreaux.
La mémoire apaisée, il est rentré chez lui,
Comme après la tempête reviennent les bateaux.

L’homme en noir est en paix : il est rentré chez lui.
Mais je le vois encore, au milieu du chemin,
Faisant face à la vie, à la mort, à l’oubli :
La guitare d’une main et, dans l’autre, une fronde…

Paco Ibañez est vivant, il va bien et il vit maintenant à Barcelone – « ma petite France », dit-il. « Coureur de fond sur les terrains de la sensibilité et de l’engagement, il nous encourage avec son incorruptible rébellion à préserver la conscience éveillée, toujours résistante. Sa conduite a été et continue d’être un combat véhément et radical dans la revendication de la beauté, de la vérité et de la liberté. » C’est ainsi qu’on parle de lui, aujourd’hui en Espagne et voilà à quoi il sert, l’homme en noir : à nous encourager, à nous donner confiance en l’Homme, envers et malgré tout, en son pouvoir de transcendance ; comme dans cette chanson si juste, si belle, si émouvante – un chef-d’œuvre ! – sur un poème du regretté José Agustín Goytisolo, No sirves para nada (Tu ne sers à rien)…

Oui, cet homme on ne peut plus simple et abordable, que les plus grands, les vrais grands, ont admiré, est déjà un mythe, une légende vivante de la chanson ; il faut en être conscient et surtout savoir le lui montrer : oh ! pas avec des médailles et des colifichets (il a refusé naguère les insignes de chevalier des Arts et des Lettres, considérant qu’« un artiste, libre par définition, doit rester indépendant de tous les pouvoirs »), par rien d’autre que de petits signes d’amitié, de complicité, de fraternité, de tendresse. Alors, si vous le croisez un jour, il y a toutes les chances qu’il vous prenne par le cou dans un geste aussi affectueux que bourru, et si vous n’êtes pas blindé à double tour de l’intérieur, soyez-en sûr(e), vous ressentirez en vous, ne serait-ce que l’espace d’un instant, ce que l’homme a su produire de plus beau dans ses moments de grâce et de fièvre.

L’an dernier, pour célébrer ses quatre-vingts ans et le cinquantième anniversaire de son premier album, Paco Ibañez a chanté dans les grandes villes qui ont compté dans ses Vivencias, éblouissant parcours semé de rencontres et d’amitiés merveilleuses : à Paris, Barcelone, Séville et Saint-Sébastien. « Ce sont quatre villes qui sont pour moi comme mon carré d’âmes. Quatre âmes chargées de futur », sourit-il… Pour avoir rendu définitivement le monde meilleur et la poésie accessible à des milliers et des milliers de gens, pour la chanson devenue miracle en ta bouche et entre tes mains, bravo et merci à jamais, maestro !

Et toi, ami lecteur, et toi belle passante, si tu partages un tant soit peu la teneur de ces lignes, n’oublie pas quand apparaît, inévitablement, ce goût amer qui se nomme tristesse, chaque fois que l’amour s’enfuit, que le désenchantement te guette, n’oublie pas d’écouter la voix du poète, cette voix de grand frère qui te dit, qui nous dit de chanter… et de chanter et de chanter et de chanter encore.

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commentaires

Chantre 13/11/2016 20:10

Merci pour votre article;Paco est un homme si proche, qu'on imagine chaque jour plongé dans la poésie, penché sur sa guitare, montrant le poing aux images de la télévision...question indiscrète :quelle est la guitare de Paco ?

evelyne frechou decrand 31/01/2016 10:50

Merci pour ce superbe article sur Paco Ibanez je l'adore depuis ses débuts je vais à l'hospitalet au Theatre Joventut le 11 mars je viens de France uniquement pour le voir et l'entendre retour le lendemain
Merci encore

Violaine Barret 30/08/2015 19:25

Un grand merci pour ce magnifique article dévoré et écouté jusqu'à la dernière miette ! Violaine

Violaine Barret 30/08/2015 19:22

j'ai lu et écouté ce grand et bel article sur Paco Ibanes jusqu'à la dernière miette... Un immense merci à vous Fred Hidalgo... En effet, la voix de ce poète, depuis que je l'ai entendue en 1969, (je crois à l'école normale de JF ou un truc comme ça près de Paris) et jusqu'à il y a quelques mois à Bordeaux a un effet miraculeux ! Elle réveille toutes les cellules endormies, anesthésiées, oubliées de mon coeur-âme et soudain je me rappelle qui je suis vraiment ! Que vous êtes jeune sur la photo ! merci encore ! amitiés Violaine

Martine CAPLANNE 30/08/2015 12:30

Hé non, tu n'avais pas tout dit ! Merci Fred pour ce beau moment passé avec Paco. Il est loin le temps où je chantais "Las palabras para Julia" mais pour moi toujours très présent dans mon coeur. Paco accompagne nos vies depuis si longtemps... Amitié. Martine Caplanne