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  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
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  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

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13 janvier 2016 3 13 /01 /janvier /2016 19:32

Ami de Picasso, Lorca, Miró, Éluard, Vlaminck…

 

Il eut Picasso pour maître, Miró, Éluard, Lorca ou Vlaminck pour amis, côtoya Brassens dans les cercles anarchistes d’après-guerre et fut sans doute, avec Dali, le précurseur de la peinture surréaliste catalane. Né à Barcelone le 24 juin 1910, Antonio García Lamolla, dit Lamolla, est mort à Dreux il y a trente-cinq ans, le 13 janvier 1981… mais reste encore à découvrir.

LAMOLLA, MON ONCLE

C’est ainsi que fonctionne notre société, ainsi que fonctionnent les politiciens, les médias, les éditeurs, les maisons de disques, tout le monde : à coups de commémorations. Alors, pourquoi ne pas y aller de la mienne – oh ! bien modeste, à l’image du personnage… –, sachant que si je ne m’y colle pas, personne ne le fera à ma place : j’étais en effet son neveu et seul filleul. Voici donc retracée à grands traits l’histoire d’un illustre inconnu, d’un grand peintre reconnu par ses pairs mais presque totalement ignoré des médias. « La lumière ne se fait que sur les tombes », disait Ferré qui le connaissait aussi.

En 2010, la ville de Lérida (Lleida en catalan) où Lamolla passa l’essentiel de son adolescence et les prémices de sa vie d’adulte, de 1914 jusqu’à son engagement dans l’armée républicaine en 1937 au lendemain du putsch franquiste, célébra dignement le centenaire de sa naissance. Sous le titre Lamolla, miroir d’une époque, on y présenta notamment au Museu d’Art Jaume Morera, du 26 octobre 2010 au 31 janvier 2011 (puis à Ségovie du 11 février au 30 mai et à Saragosse du 21 juin au 16 septembre) une extraordinaire exposition de ses œuvres surréalistes, des toiles et des sculptures, complétée de certains de ses premiers tableaux réalisés en exil. On y trouvait aussi de nombreuses illustrations témoignant de son implication au service de la liberté dans diverses revues artistiques d’avant-garde.

LAMOLLA, MON ONCLE

Le jour du vernissage, les spécialistes venus de Barcelone et de Madrid pour commenter sa peinture mirent l’accent sur l’importance de son rôle et la place de pionnier qu’il occupait dans le surréalisme catalan des années trente. On y rappela qu’il exposa à Madrid dès 1935 – à l’âge de 25 ans –, à la même époque que Dali et Miró, eux aussi pour la première fois. Prévue du 2 au 16 décembre, cette expo (composée de 17 peintures, 23 dessins et quatre sculptures) fut un tel succès critique et populaire qu’on dut la prolonger jusqu’au 28.

Parmi ses visiteurs illustres, un certain Federico García Lorca qui, émerveillé par les bleus de ses toiles, écrivit spontanément un poème en son hommage. Ce jour-là naquit une franche amitié entre le poète et le peintre. L’année suivante, Lorca lui annonça même sa venue chez lui, accompagné par Dali ; il était notamment question que Lamolla, grand amateur de musique et de chanson, leur fasse découvrir le répertoire musical des Gitans (que Lorca appréciait beaucoup, cf. Le Romancero gitano…) de Lérida. Mais la guerre civile, déclenchée le 17 juillet 1936, empêcha ce séjour d’avoir lieu et les deux hommes ne se revirent plus jamais.

LAMOLLA, MON ONCLE

Pour ma part, qui vécus une large part de mon enfance dans l’atelier de Lamolla, à le regarder peindre avec admiration, je dus patienter jusqu’au 26 octobre 2010 pour découvrir, au musée de Lérida (qui s’était fait prêter, récupérées en Espagne mais aussi en France auprès de propriétaires divers), des toiles que je n’avais jamais vues. Ni mes proches ni moi – excepté ma mère et sa sœur aînée, Fidela, qui avait connu puis épousé Lamolla à Lérida. Parmi celles-ci, hasard incroyable ou signe du destin (n’est-ce pas, Éluard ?), une peinture de 1934 intitulée Il a plu des chansons… en français dans le texte !!! Pour quelqu’un qui a passé sa vie à mettre en avant la chanson française (et adore la peinture), vous ne croyez pas qu’il y a là, rétrospectivement, de quoi s’interroger ?

LAMOLLA, MON ONCLE

Il est du reste fort possible que cette toile ait fait partie de l’exposition logicofobista (un mouvement pictural formé d’un groupe de peintres catalans, au premier rang desquels figuraient Miró, Dali… et Lamolla), présentée à Barcelone du 5 au 15 mai 1936 : « l’exposition la plus importante du surréalisme espagnol », écrit Jesús Navarro Guitart, directeur du Museu d’Art Jaume Morera et biographe de Lamolla (éd. Alzafeta, Lleida, 2011). Toujours est-il que Paul Éluard, qui s’était déplacé spécialement à Barcelone pour cette expo, avait déjà rencontré mon oncle quelques mois plus tôt, en janvier 1936, à l’occasion d’une exposition de Picasso. Cette fois-là – où le poète donna une conférence sur le père du cubisme (« Picasso selon Éluard, selon Breton et selon lui-même »), une autre intitulée « Qu’est-ce que le surréalisme ? » et fit une lecture de son œuvre poétique –, il prit contact avec les artistes catalans qui s’identifiaient à ce mouvement. Parmi eux, Lamolla, dont il découvrit l’œuvre avec enthousiasme, au point de noter son grand intérêt « non seulement pour tout ce qu’il a déjà fait, qui nous interpelle, mais aussi pour tout le potentiel qu’il possède en lui ».

LAMOLLA, MON ONCLE

Lamolla, qui peignait depuis sa plus tendre enfance, n’avait encore que 26 ans, mais il entretenait déjà une correspondance avec Picasso, avait noué des liens d’amitié avec Miró et Lorca, était salué par le grand critique d’art madrilène Manuel Abril, etc. Ce dernier fut d’ailleurs le commissaire général de la grande exposition présentée à Paris, au Musée du Jeu de Paume, du 12 février au 5 avril 1936, L’Art espagnol contemporain, où Lamolla exposa une toile de 1934 et cinq autres de 1935, aux côtés de Solana, Vásquez Díaz, Gargallo, Picasso, Juan Gris et nombre d’artistes prometteurs entre lesquels il allait être particulièrement remarqué par le critique du Temps, René Jean, et celui du Jour, Chamine. Bref, l’avenir s’annonçait sous les meilleurs auspices pour Antonio Lamolla (ou Antoni, en catalan) dont le talent lui ouvrait toutes grandes les portes de l’histoire de la peinture.

C’était compter sans Franco qui, quelques mois plus tard, soutenu par les fascistes et les nazis, allait trahir la République espagnole. Je vous la fais courte – d’autant que j’ai déjà évoqué ce pan de vie familial – mais après avoir rejoint les rangs républicains, tout en collaborant à diverses revues artistiques à caractère libertaire, il prit finalement le chemin de l’exil, à travers les Pyrénées, durant le terrible hiver 1939.

LAMOLLA, MON ONCLE

Arrivé en France, il fut parqué au Barcarès (le troisième camp de concentration ouvert par les autorités, le 14 février, après Argelès-sur-Mer le premier – où fut enfermé mon père Alfredo – et Saint-Cyprien le 8). Là il allait retrouver par hasard son beau-frère Bienvenido, jeune frère de ma mère, qui ne tarderait guère plus de six mois à mourir des mauvais traitements reçus… « Bienvenu », tu parles !

Dans le même temps, mais de leur côté, quatre femmes connaissaient les mêmes affres de l’exode : ma grand-mère, ma mère, sa sœur aînée Fidela (épouse et désormais enceinte de Lamolla) et leur jeune cousine Rosa, qui avaient fui les bombardements franquistes de Lérida (lesquels, avant Guernica, firent de nombreuses victimes civiles dont des écoliers), pour Barcelone qui résistait encore. Parvenues à la frontière française, on les fit monter dans un train qui les conduisit directement, sans leur dire ni demander quoi que ce soit, jusqu’à Dreux, neuf cents kilomètres plus haut. Maire de cette sous-préfecture située à 35 km de Chartres et à 80 de Paris, grand humaniste, Maurice Viollette (1) avait en effet choisi d’ouvrir les portes de sa ville aux républicains espagnols, malgré le fait qu’une grande partie de la presse et de l’opinion françaises, alors, les conspuait en les traitant de va-nu-pieds et de bolcheviques…

1. Maire de Dreux dès 1908, ministre d’État sous le Front populaire de 1936 à 1938, sénateur révoqué puis arrêté sous le gouvernement de Vichy, il sera réélu à la Libération et restera maire de Dreux et président du conseil général d’Eure-et-Loir jusqu’à sa mort en 1960, à 90 ans.

LAMOLLA, MON ONCLE

D’illustres personnages mais surtout de beaux humains qui avaient connu Lamolla en Espagne tentèrent alors de le faire sortir du camp pour qu’il émigre au Mexique (comme le cinéaste Luis Buñuel et bien d’autres républicains espagnols) : Joan Miró, le peintre et poète surréaliste anglais Roland Penrose (futur Lord Penrose) et le critique et historien d’art français Christian Zervos.

En définitive, Fidela étant sur le point d’accoucher, Lamolla bénéficia d’un privilège exceptionnel : grâce à l’intervention de Maurice Viollette, justement, auprès du préfet des Pyrénées-Orientales, on l’autorisa à quitter le camp pour rejoindre sa femme. Et c’est ainsi que le 25 août 1939 naquit André Garcia Lamolla (mon premier cousin « français ») qui, pour la petite histoire, fut le premier enfant de réfugiés républicains espagnols à voir le jour en Eure-et-Loir.

Triste revers de la médaille, mon jeune oncle maternel Bienvenido – que ma grand-mère (c’est un incroyable roman… vrai) était retournée chercher au camp du Barcarès, seule, alors qu’elle ne parlait pas un mot de français et que son fils était incapable de se mouvoir par lui-même – décédera au même moment ; devenant, lui, le premier républicain espagnol à mourir en terre d’Eure-et-Loir (il repose aujourd’hui au cimetière de Dreux auprès de sa mère). Il avait 24 ans.

Un département où Lamolla passerait dès lors le reste de sa vie, à Dreux où naîtraient ses trois autres enfants, Antoine, Carmen puis Yolande, et où il créerait un atelier suivi au fil des ans par de nombreux élèves ; mais d’abord dans le village de Brézolles où il conserverait longtemps une petite propriété en lisière de campagne.

LAMOLLA, MON ONCLE

Là, il deviendrait rapidement un intime de Maurice de Vlaminck, grand ami de Derain et créateur avec lui et Matisse du fauvisme né l’été 1905 à Collioure (…où s’acheva le voyage du poète Antonio Machado chanté par Aragon). Soixante-dix ans après la rencontre des deux hommes à Rueil-la-Gadelière, Godelieve de Vlaminck, l’une des deux filles du peintre, ferait le déplacement à Lerida (cf. notre photo de famille). Et surtout, en signe de fidélité, elle compléterait l’expo de la plus belle des façons en y associant à titre exceptionnel plusieurs chefs-d’œuvre de son père, dont un célèbre autoportrait à la pipe.

Arrêt sur image : détail amusant, on aperçoit cet autoportrait dans l’atelier de Vlaminck, accroché en haut à droite, sur la photo dont je vous offre – plus bas dans cet article – la primeur sur la… toile. Attention, document ! Une photo de la collection personnelle de mes parents : ce jour de 1948, en effet, bien qu’absents sur la photo, ils avaient été invités en même temps que mon oncle, ma tante et leur jeune fils Antoine, qu’on voit ici avec d’autres amis, en compagnie de l’épouse de Vlaminck, Berthe Combe, et de Marianne Oswald qui était alors une chanteuse « réaliste » extrêmement célèbre (elle allait d’ailleurs consacrer un film documentaire à Vlaminck).

Tenez, pour en finir avec cet aparté, pour le plaisir et pour le désespoir aussi, car rien n’a changé depuis en la matière, celle des gens qui ont faim, ce Prévert-Kosma toujours d’actualité, interprété par Marianne Oswald :

Dans les années 40, Lamolla décrivait ainsi son environnement humain à l’un de ses correspondants espagnols : « Je mène une vie assez retirée et, bien que j’entretienne de nombreuses relations dans la région, je n’y compte que peu d’amis. Je n’ai de relations familières qu’avec le peintre Vlaminck et sa famille, qui vivent à huit kilomètres de chez nous. C’est un excellent ami, comme il en existe bien peu. »

À cette époque, il poursuivait son œuvre surréaliste, créant des toiles d’une intensité inouïe, souvent très sombres, marquées par le désastre de la guerre (Arriba España, viva la muerte, L’Épouvantail, La Bombe atomique, Les Chevaux…), et d’autres, plutôt tournées vers l’espérance, au contraire (même raisonnée), comme La Musique. Et puis, peu à peu, devant l’insuccès commercial et les difficultés matérielles, confronté à la nécessité de faire vivre sa famille, il glissa vers la peinture figurative.

LAMOLLA, MON ONCLE

En réalité, il continuait de peindre dans son style d’avant-guerre, en le faisant évoluer, jusque dans les années 70, mais dans la plus grande discrétion. Ses toiles absolument magnifiques, confondantes de puissance, d’une originalité totale, étaient remisées dans l’un de ses deux ateliers de Dreux, dissimulées derrière une tenture, et je crois bien avoir été l’un des rares à bénéficier du privilège de pouvoir les admirer de son vivant. J’imagine que c’était dû surtout à mon jeune âge et à ma curiosité affichée, car je passais le plus clair de mon temps libre, surtout le jeudi, à le voir peindre. Sa palette apparemment anarchique, la façon dont il mélangeait ses couleurs et bien sûr son art, qui me paraissait magique, me transportaient d’admiration.

LAMOLLA, MON ONCLE

Et puis, entre deux peintures à l’huile, deux gouaches ou deux croquis au fusain, il prenait son violon ou sa mandoline et se plaisait à me faire partager de merveilleux moments, car il jouait très bien de ces instruments… et voyait bien combien j’y étais sensible. Aujourd’hui je crois pouvoir dire que si je dois l’essentiel de ma passion pour la chanson à ma grand-mère, c’est mon oncle qui m’initia à la musique. C’est chez lui aussi que, très-très jeune, j’entendis Brassens pour la première fois. Marqué à jamais, d’abord et en particulier, par Le Gorille, Le Petit Cheval, Les Amoureux des bancs publics, Chanson pour l’Auvergnat et Les Sabots d’Hélène

Son œuvre surréaliste laissée de côté, par force, Lamolla allait dès lors peindre des centaines de toiles représentant des paysages, des vues de villes et de villages, des bouquets de fleurs, des natures mortes, des nus, des portraits (notamment de don Quichotte)… ou des sujets religieux comme un impressionnant Christ en croix ou une Descente de croix monumentale. Ses pérégrinations le menèrent partout dans l’Hexagone, ainsi que dans plusieurs pays européens, exposant sur place, dans de prestigieuses galeries parisiennes ou lors de salons, entre autres (mais systématiquement) au Grand Palais, au Salon des Indépendants.

Il aimait spécialement la Bretagne où il se rendait aussi souvent que possible. Dans les années 60, la réflexion d’un conférencier breton, commentant son Chemin de croix réalisé pour l’église de Trébeurden résumait bien la place réelle de l’artiste, bien que méconnue du plus grand nombre : « Antonio Lamolla est à la peinture ce que Federico García Lorca est à la poésie. Mais si le poète espagnol fut fusillé par les franquistes, Antonio Lamolla lui survécut en s’exilant en France. La douleur de l’exil et sa peur rétrospective transparaissent dans toute son œuvre. » (2)

2. Cité par Pierlouim dans son excellent blog sur la ville de Dreux, ses concitoyens ou visiteurs célèbres (le grand dramaturge Jean de Rotrou, le poète et cofondateur de l’Académie française Antoine Godeau, Victor Hugo qui fit à pied, à 19 ans, le voyage de Paris à Dreux pour y retrouver sa belle contre l’avis des parents de celle-ci, etc.), où il a déjà consacré plusieurs sujets à Lamolla, dont celui-ci, très bien documenté.

LAMOLLA, MON ONCLE

Anecdote éloquente : intime de Vlaminck, je l’ai dit, et ami respectueux et déférent de Picasso depuis les années 30, il se proposa comme médiateur entre les deux hommes pour en finir avec une polémique née entre eux depuis que le premier avait accusé le second d’être le père et l’instigateur de « l’art dégénéré du cubisme »… Voici ce que Lamolla écrivit (en espagnol) au maître de Malaga dans une lettre postée depuis Brézolles et datée du 22 avril 1947, où il s’excusait de ne pas être encore allé le voir en France.

« Cher compatriote Picasso,

Pour rompre avec cette bizarrerie, je me permets de vous dire que, depuis que je suis réfugié en France, j’ai pensé à plusieurs reprises à vous rendre visite. Seule la timidité m’en a empêché, qui est d’ailleurs la cause de mon isolement. Vous avez à présent tellement d’admirateurs qui vont continuellement vous importuner, que je n’ai pas voulu être un de plus à voler de précieuses minutes à un artiste de votre stature.

Je vous écris aujourd’hui poussé par un devoir sacré né en moi, après une récente visite à mon voisin Vlaminck, lequel vit à 8 km du village où j’habite. […] Il n’est pas utile que je vous donne des détails sur ce peintre, car vous le connaissez sans aucun doute mieux que moi. Ce que je voulais vous dire, c’est que je suis stupéfait et admiratif devant sa production.

Pardonnez mon intervention quichottesque, mais je dois vous dire que vous êtes tous deux, Picasso et Vlaminck, deux colosses dotés de forces suffisamment égales pour vous lancer dans des discussions ou polémiques stériles. Si je peux vous être utiles, je me mets à votre disposition, désireux de pouvoir atténuer cet incident, qui ne fait que réjouir les médiocres. Soyez généreux avec un artiste pour lequel les circonstances sont actuellement défavorables mais dont le nom, au siècle prochain – comme celui de Picasso – sera prononcé avec vénération. Je m’acquitte ici d’un devoir de conscience.

Je reste votre obligé.
Avec un salut cordial. »

La timidité, le tempérament quichottesque, le devoir de conscience, l’urgence de faire le lien… et la prescience du rôle de la postérité. J’ai comme l’impression de reconnaître ces traits de caractère… Un peu d’inconscience aussi, non seulement parce qu’il avait affaire à des aînés (Vlaminck venait d’avoir 71 ans, Picasso en avait 66 et Lamolla seulement 37 !), mais bel et bien à des « colosses », en effet, de la peinture mondiale. Et à un colosse tout court, s’agissant de son voisin qui mesurait 1,80 m ce qui ne laissait pas d’être impressionnant à l’époque, et ne devait pas peser loin d’un quintal. Mais ô combien avait-il raison en parlant des polémiques qui ne font que réjouir les imbéciles et les improductifs !

 
LAMOLLA, MON ONCLE

En commun, outre la proximité et bien sûr la sensibilité artistique, entre l’homme du Sud, catalan, et l’homme du Nord, d’origine flamande, entre celui qui avait fui à son corps défendant les couleurs éclatantes de la Catalogne et celui qui avait choisi de s’abriter sous les ciels tourmentés des confins de la Beauce et de la Normandie, entre l’un des pionniers avec Dali du surréalisme catalan et l’un des trois principaux artisans du fauvisme avec Matisse et Derain (Terrus, le peintre d’Elne et grand ami du sculpteur Maillol, en fut le quatrième mousquetaire), il y avait aussi leur amour de la musique, de la chanson et du violon en particulier.

Le second, avant même de vivre de sa peinture, avait été violoniste professionnel. Un sportif accompli aussi, malgré le fait que la pipe ne quittait plus sa bouche (Lamolla, lui, c’était plutôt le cigare ou le cigarillo) : un véritable athlète et même un coureur cycliste ! Quelle destinée que celle de Vlaminck ! Finalement, il ne s’échapperait plus de sa petite bourgade d’Eure-et-Loir, où il repose aujourd’hui, que pour rejoindre le paradis des magiciens du pinceau et du beau, le 11 octobre 1958. Allez savoir si, pour l’occasion et malgré ses 82 ans, il n’enfourcha pas une dernière fois sa bicyclette…

Lamolla-Vlaminck, Vlaminck-Lamolla… Une chose, en revanche, les distingua dans leur vie pratique, la notion d’une certaine insouciance du lendemain. Si un jour Vlaminck accepta de vendre la totalité de sa production, tout ce qu’il avait peint et se trouvait encore dans son atelier, au grand marchand d’art Ambroise Vollard (que Gauguin, qui n’écoulait une toile que de loin en loin, et encore, à vil prix, traitait d’escroc), mon oncle refusa de signer lorsqu’on lui mit sur la table une proposition du même type. C’était pourtant, surtout quand on sait ce que tirer le diable par la queue signifie, une proposition qui ne se refusait pas ! Je me souviens qu’on évoqua la question dans le cercle familial restreint, c’était à la fin des années 60 : cela se comptait en millions de nouveaux francs…

Peut-être aurait-il accepté (je n’y crois pas trop cependant), si l’offre d’achat n’eût été assortie d’une préemption sur toutes les œuvres à naître ; laquelle, pour Lamolla, prit aussitôt l’allure d’une condition inacceptable. Adieu veaux, vaches, cochons, couvée… fors la dignité et le respect de soi.

LAMOLLA, MON ONCLE

Lamolla attendit les prémices de la fin du franquisme avant de retourner épisodiquement en Espagne, pour y retrouver certains de ses parents et amis d’enfance et repartir peindre à travers la péninsule. En Catalogne bien sûr (où je le suivis, seul, un été, le temps de tourner un petit film sur lui, en 8 mm couleurs, à l’époque où j’hésitais encore entre l’école de journalisme et l’institut des hautes études cinématographiques – il fut d’ailleurs projeté en boucle aux expos 2010 et 2011 de Lérida, Ségovie et Saragosse), mais aussi en Andalousie, en Castille, à Tolède… Des expositions suivirent ici ou là ; la première depuis la guerre civile en septembre 1966 à Borges Blanques, dans la province de Lérida, une autre en 1974 à Madrid, symboliquement très importante, trente-neuf ans après sa rencontre avec Lorca.

Là, du 29 janvier au 12 février à la Galeria Quixote (ça ne s’invente pas !), Madrid découvrit d’un coup le versant figuratif de son inspiration : quarante-six œuvres composées pour la plupart de paysages captés au cours de ses voyages, depuis son retour en Espagne (où, malgré un pied-à-terre à Lérida et l’ouverture d’un nouvel atelier non loin de là, à Guimerá, jamais il n’envisagea de revenir définitivement) ; mais aussi d’Amsterdam, de Bruges, de Venise, de Naples, de Gênes… et bien sûr de Paris. 

LAMOLLA, MON ONCLE

Après Madrid, il y eut Barcelone (aujourd’hui on trouve plusieurs de ses toiles surréalistes au Museu Nacional d’Art de Catalunya à côté des « grands maîtres » qui furent ses amis) ; mais il dut attendre 1976 pour que soit enfin réalisée à Lérida une exposition anthologique de son œuvre.

À Dreux, puisqu’il faut bien revenir à son port d’attache, où il vécut finalement plus de temps qu’en Espagne, il s’intégra de la meilleure des façons, en donnant le meilleur de lui-même aux autres. Tout le monde se souvient de lui avec bonheur, admiration et tendresse ; comme d’un homme très simple et avenant, presque ordinaire, timide jusqu’au bout alors qu’il était pétri d’un talent hors du commun.

LAMOLLA, MON ONCLE

Au cours des décennies 60 et 70, il peignit nombre de paysages et de rues du cru, exposa à plusieurs reprises dans la ville. En 1961 notamment, du 3 au 15 décembre, où l’ex-réfugié arrivé avec presque rien sur le dos et rien du tout dans les poches, paya largement sa dette en rendant Hommage à Dreux et au Pays Drouais : soixante peintures et gouaches dont trente-six rien que sur le thème. La mairie en acheta quelques-unes, dont une superbe Grande Rue de nuit (la grande rue Maurice-Viollette...) qui trône aujourd’hui à la place d’honneur dans le bureau du maire, et une autre (Rue Philidor) qu’on peut découvrir au Musée d’art de Dreux, tout près d’un somptueux Monet et, devinez donc, d’un… Vlaminck. Surtout, le maire en profita pour lui passer commande d’une grande fresque sur la danse pour le Foyer du Théâtre de Dreux. Elle y est toujours, c’est une œuvre allégorique, débordante de couleurs, de près de quatre mètres sur deux…

LAMOLLA, MON ONCLE

Antoni(o) García Lamolla qui ne signait jamais que Lamolla (le nom de famille de sa mère), victime d’une maladie respiratoire, disait adieu aux siens un triste 13 janvier d’il y a trente-cinq ans. Il avait seulement 70 ans, dont quarante et un passés en France… Le temps est venu sans doute que celle-ci à son tour, la ville de Dreux en particulier, lui rende un peu de ce qu’il lui a apporté. Comment ? Par une grande exposition pardi ! Et pourquoi pas, pour commencer, en donnant son nom à une rue, à une place ou à un bâtiment culturel de la ville... le Théâtre par exemple ?

LAMOLLA, MON ONCLE

Je l’ai indiqué au début : j’étais son filleul, à lui l’anarchiste (respectueux toutefois, jusqu’au péril de sa vie, des œuvres d’art qu’il sauva dans les églises pendant la guerre civile), moi, le fils d’un commandant de l’armée républicaine « rouge ». C’est tout dire du rôle décoratif des traditions dont il ne faut pas exagérer le poids. Ce que je n’ai pas précisé, c’est que le baptême avait eu lieu dans l’église de Brézolles (peinte évidemment par Lamolla, à l’instar de celle d’Auvers-sur-Oise…), posée bucoliquement au bord de l’étang. À Brézolles oui, dont le présentateur du journal de 8 h de Radio Canada, à l’heure de plus grande écoute, dirait quelque cinquante ans plus tard que c’était « l’adresse mythique de la chanson francophone »… Tout se recoupe, non ?

LAMOLLA, MON ONCLE

Et pourtant, savez-vous en quelle langue on parla surtout ce jour-là dans l’enceinte apostolique et romaine, où mon oncle se suspendit à la corde de la cloche, à tour de rôle avec l’hôte en soutane de ces lieux, pour voir qui la ferait sonner le plus longtemps ? Pas en français ni en espagnol ni même en latin. Je vous le donne en mille : le curé, heureux comme tout de retrouver des « pays », venait d’arriver, encore écrasé de nostalgie, directement de Perpignan ! On m’a dit depuis que jamais on n’avait entendu le catalan chanter aussi bien dans les c(h)œurs que ce jour-là à Brézolles…

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Published by Fred Hidalgo
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commentaires

Benhamou Yves 03/02/2017 21:56

Fred, je suis un ancien de Dreux et jai bien connu ta famille. J'ai eu la chance de pouvoir voir ces 2 ateliers et je me souviens de l'impression de force et de puissance qui se dégageaient de certaines de ses toiles.
J'appréciais également l'homme, élégant, discret, avec toujours cette pointe de sourire et ses yeux petillants d'intelligence.
Bravo à toi également pour tout ce que tu fais et a fait pour la chanson française. Je me souviens de "Parole et Musique", et dautres revues auquelles j'étais abonné.
Continue comme ça.
Yves

Jacqueline 25/11/2016 13:05

Bonjour,

Superbe blog !
Je cherche des informations sur la période bretonne de votre oncle, à Trebeurden. Comment puis-je vous contacter ?

Merci!

Fred Hidalgo 25/11/2016 13:12

Bonjour Jacqueline,
Vous pouvez déjà me contacter par e-mail à : sicavouschante.blog@orange.fr
Je serai enchanté d'échanger des informations sur le séjour de mon oncle en Bretagne et sur son oeuvre à Tréberurden.

Paco's brother 21/02/2016 19:02

Merci pour ce document sur M Lamolla: saisissant tableau intitulé "il a plu des chansons", seules les quatre ouvertures sur la partie gauche freinent mon regard dans son désir de s'engouffrer dans cette rue emplie de mystère poétique, dommage.
Quoiqu'il en soit vous parlez des morts avec ces mots qui les retiennent et nous réveillent à la vie.
Bravo.

Martine Caplanne 28/01/2016 12:04

C'est tout simplement passionnant ! Quelle famille, cher Fred. Impressionnant. Et quelle découverte que ce peintre. Merci merci merci. Amitié. Martine

Fred Hidalgo 29/01/2016 09:28

Tout le plaisir est pour moi, s'il est partagé, chère Martine. Merci.

Fred HIDALGO 26/01/2016 10:01

SUR LES PAS DE LAMOLLA, DE VLAMINCK... ET DE FERRE
Je me suis laissé aller à vous parler ces jours-ci d’une autre de mes passions artistiques que la chanson ; parce que la chanson, oui, bien sûr, évidemment, définitivement... mais si la chanson reflète la vie, celle-ci n’est pas faite que de chansons. Alors, parmi toute “la fraîche beauté du monde” comme disait Matisse, outre celle de la nature, il y a la peinture… devant laquelle toute âme bien née, toute tête bien faite ne peut qu’être en admiration quand elle est l’œuvre de grands artistes.
Avez-vous remarqué d’ailleurs que les peintres se servent souvent des mots de la musique pour parler de leurs toiles et que les musiciens, les chanteurs, à l’inverse, utilisent le vocabulaire de la peinture pour commenter leurs compositions ? Ainsi, aux Marquises, Brel employait-il des termes picturaux pour évoquer la chanson, alors que Gauguin, trois quarts de siècle plus tôt, empruntait à la chanson les mots dont il avait besoin pour définir ses peintures – voilà pourquoi j’ai adoré partir sur les traces de ces deux-là à Tahiti et à Hiva Oa, pour mon livre non prémédité ni même envisagé au départ sur le Grand Jacques aux Marquises (httpa//httpa//sicavouschante.over-blog.com/…/article-jacques-brel-aux-mar…).
Bref.
Ce “post”, comme ils disent (et pourquoi pas “lettre” ou “message” ?), pour vous parler un peu plus de Vlaminck, l’un des peintres majeurs du XXe siècle, sur les pas duquel je suis parti ces jours-ci… dans le sillage de Lamolla, son voisin et grand ami. Dans sa lettre adressée en 1947 à Picasso (voir ce sujet) pour tenter d’en finir avec le conflit qui opposait celui-ci à Vlaminck, alors que l’inventeur du cubisme (avec Braque, etc.) et l’inventeur du fauvisme (avec Derain et Matisse) étaient tous deux ses amis, mon oncle précisait au premier qu’il vivait à Brézolles, “à 8 km” du second. J’ai voulu le vérifier précisément en me rendant à Rueil-la-Gadelière où habitait Vlaminck, dans sa ferme de la Tourillière (où avait été prise la photo de 1948 de Lamolla et Vlaminck avec la chanteuse Marianne Oswald publiée dans l’article) ; eh bien – panneau routier à l’appui – il y a en effet 8 km entre Rueil et Brézolles. Voilà une chose de faite !
C’était l’occasion, sans rire, de vous proposer (à voir sur ma page Facebook personnelle) quelques photos prises ces jours-ci, de la rue Vlaminck et de la mairie qui s’y trouve où Maurice s’est marié en secondes noces avec Berthe Combe ; du buste érigé en face de la mairie, sculpté par Paul Belmondo, ami du peintre, avec deux panneaux relatifs l’un à ce buste et l’autre à la vie de Vlaminck dans le village où il a peint partout, sans cesse, l’église, les rues, la campagne, le ciel, les champs, les étangs, par tous les temps, et où venaient lui rendre visite les plus grands artistes, écrivains, peintres, chanteurs, acteurs… Trente-trois ans au total, de son installation en 1925 (il vivait auparavant à Auvers-sur-Oise – dont mon oncle Lamolla a peint l’église – “chez” Van Gogh), à son décès en 1958.
Et puis, après être passé à la Tourillière (qui deviendra peut-être, comme le souhaite la fille et unique héritière du peintre, Godelieve, “un atelier ouvert, comme est aujourd’hui la maison de Maurice Ravel à Montfort-l’Amaury ; je souhaite que ça devienne une maison commune..” – ça m’a rappelé la triste histoire de la petite maison de bois de Brel à Atuona, où il a écrit les chefs-d’œuvre de son dernier album, qui elle a été rasée et remplacée par une autre en dur : j’y ai versé une larmichette en arrivant sur place…), mes pas m’ont mené bien sûr jusqu’au cimetière ou repose Maurice de Vlaminck, dit Vlaminck tout court.
On l’y retrouve pareil à ce qu’il était de son vivant, c’est-à-dire sans ostentation, inhumé dans la plus grande simplicité, sous l’herbe champêtre, sans dalle funéraire ; rien qu’avec une petite pierre tombale où figure son épitaphe admirable d’humilité et de lucidité :
“Je n’ai jamais rien demandé.
La vie m’a tout donné.
J’ai fait ce que j’ai pu.
J’ai peint ce que j’ai vu.”
Alors, j’ai fait des recherches pour vous… et pour moi. Et j’ai retrouvé le testament du peintre. Mais déjà, dans l’un de ses livres publié en 1953, “Paysages et personnages” (il a écrit vingt-six romans, essais et recueils de poèmes...), Vlaminck notait ceci :
“Sur mon testament, j’exprimerai le vœu que chaque année au printemps on sème sur ma tombe du millet et du chènevis afin que tous les oiseaux des environs, attirés par les graines lorsqu’elles seront mûres, viennent me rendre visite.”
Et sur son testament rédigé en 1956, celui qui ouvrit un atelier avec Derain en 1900, rencontra Matisse en 1901 et se mit à écrire cette année-là dans “Le Libertaire” (longtemps avant Brassens et Léo Ferré, Breton et Camus… et puis Lamolla comme illustrateur !), tirant le diable par la queue, consignera ceci à propos de l’argent et de la misère :
“Je plains ceux qui n’ont pas connu la misère et je plains aussi ceux qui n’ont pu s’en sortir par leurs propres moyens. La misère laisse une empreinte profonde. Les larmes des chagrins d’amour ne s’oublient pas, elles gardent une saveur amère dont la bouche se souvient. Quand on a de bonnes dents et qu’on a faim, le pain dur a très bon goût. Celui qui possède une belle voix chantera malgré sa misère. Ce n’est pas l’argent lui-même qui tue l’artiste ou l’auteur : la facilité qu’il apporte, les désirs nouveaux qu’il fait naître sont autant d’éléments morbides, de microbes virulents qui modifient l’aspect de la vie, dénaturent le sentiment intérieur, atrophient la fraîche et véridique fleur des débuts. Le destin d’une œuvre est celui de la graine qui pousse, germe, grandit, fleurit.”
Cela précisé, voici le legs de Vlaminck aux jeunes générations : “…toutes les fleurs des champs, les bords des ruisseaux, les nuages blancs et noirs qui passent au-dessus des plaines, les rivières, les bois et les grands arbres, les coteaux, la route, les petits villages que l’hiver couvre de neige, toutes les prairies avec leur magnifique floraison et aussi les oiseaux et les papillons…
“Ces biens-là, ces inestimables biens, que chaque saison voit renaître, fleurir, palpiter, ces biens-là que sont la lumière et l’ombre, la couleur du ciel et de l’eau, ne faut-il pas nous rappeler parfois qu’ils sont notre inestimable patrimoine, instigateurs de chefs-d’œuvre ?
“Trésor commun, sur lequel le fisc perd ses droits et que peut léguer, sans déranger le notaire, un vieux peintre dont les yeux éblouis conservent encore l’image des champs, des prés, dont l’oreille garde le bruit des sources… tout cela en aurons-nous assez joui ? L’aurez-vous assez admiré ? Aurez-vous pleinement goûté ce qu’ont d’émouvant l’aube qui pointe et la journée que l’on ne reverra plus, pour en fixer sur la toile le sentiment profond et éternel ?”
La question est posée.
En tout cas, je suis fier que Vlaminck ait compté Lamolla, mon oncle, parmi ses grands amis aux côtés de Matisse et Derain, et puis de Bourvil et Joséphine Baker, de Céline et Marianne Oswald, d'Hemingway, Marcel Aymé et Simenon qui, tous, sont venus lui rendre visite à la Tourillière. Amusant et sans doute clin d’œil respectif, Lamolla a peint au moins une toile de la route menant de Brézolles à Rueil-la-Gadelière alors que Vlaminck a peint (au moins) une toile menant de Rueil-la-Gadelière à Brézolles…
Comme Brel qui mit tout son talent à vieillir (si peu hélas) sans jamais être adulte, ces deux-là – à l'instar de Matisse disant au soir de sa vie : “Il faut voir toute la vie comme quand on était enfant..” – mirent un point d’honneur à rester des enfants éblouis, malicieux – et pas vaniteux pour un sou – jusqu’au bout.
NB. Si mes petites escapades picturales vous intéressent, sachez qu’on prépare en ce moment l’ouverture à Verneuil-sur-Avre, dans l’ancienne abbaye Saint-Nicolas, d’un musée qui sera le premier musée monographique au monde dédié à Vlaminck – il était temps ! En attendant on peut découvrir une salle Vlaminck spécifique (avec Soutine et Sérusier) au musée des Beaux-Arts de Chartres, au pied de la cathédrale. On y voit, à côté de ses toiles, une partie de son importante collection d’“art nègre” dont il était féru (c’est lui qui fit découvrir les merveilles de l’art africain à Matisse et Picasso notamment…).
PS. Comme c’est déjà trop long, je vous raconterai un autre jour ma balade sur les pas de Léo Ferré en Normandie. De Verneuil-sur-Avre (Lamolla et Vlaminck y ont peint pas mal de toiles) où il venait faire réparer la sellerie de sa voiture (abîmée par ses gros chiens) par celui qui aurait été mon futur beau-père s’il n’était décédé auparavant (eh oui, le “hasard”, encore…), jusqu’à Notre-Dame-des-Puits où à partir de 1955 il vécut (avec Madeleine et Annie) dans une petite maison de campagne où il reçut André Breton… à deux pas de Brézolles et de Rueil-la-Gadelière ! (Fred Hidalgo)