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  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
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  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

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23 décembre 2018 7 23 /12 /décembre /2018 12:40

Par Fred Hidalgo… pour Alfredo Hidalgo

C’est un manque permanent qui se fait chaque année plus présent à l’approche de Noël. Le 23 décembre était le jour anniversaire de mon père, dont le chemin de vie aura inspiré le mien. « J’ai beau me dire qu’il faut du temps / J’ai beau l’écrire si noir sur blanc / Quoi que je fasse, où que je sois / Rien ne t’efface, je pense à toi… »

J’aurai tenté de rendre par le partage du meilleur de la chanson les valeurs de fraternité et d’humanité qu’il a incarnées et pratiquées, lui, au quotidien, avec une rigueur et une constance jamais démenties. Malgré l’absence de moyens, des salaires de misère, l’inconfort matériel ou les coups du sort… En temps de guerre, en défendant la vie contre la barbarie, la liberté du vivre ensemble sans frontières d’aucune sorte contre le nationalisme populiste : dans son pays natal entre 1936 et 1939, en exil ensuite (après qu’on l’eut enfermé, pourtant, dans les camps d’Argelès* et de Saint-Cyprien, puis – considéré comme « élément dangereux » pour s’être évadé deux fois – embastillé au château royal de Collioure). Comme en temps de paix, en n’ayant de cesse d’aider les autres réfugiés et/ou immigrés économiques plus tard, dépourvus d’instruction – en facilitant leurs démarches administratives, remplissant leurs dossiers, écrivant leur courrier, tout en leur enseignant (bénévolement) le français… à domicile.
____________
*Tout comme son beau-frère, mon oncle et parrain, le peintre Lamolla, d’un an plus âgé que lui.

C’était le soir après le travail, dans la salle à manger, pendant que sa petite famille patientait à la cuisine… Ma mère, ma grand-mère et moi. J’avais six-sept ans au début, « j’étais pas gros, je vous le dis »… Ça a duré des années ainsi, jusqu’aux années soixante bien sonnées… et je m’en souviens comme si c’était hier. Son histoire est celle d’un homme qui n’a jamais cédé face à l’adversité, ne s’est jamais plaint et n’a jamais jeté d’anathème sur quelque bouc émissaire que ce soit (hormis Franco mais y avait d’quoi !) et a fait tout son possible, toujours, pour permettre l’accès des « gens de peu » à la culture. « Tu sais, mon petit / Je me demandais, cette guerre / Pour quelle raison j’irais la faire / Mais maintenant je puis le dire : / Pour que tu saches lire et écrire… »

Installé dans le pays de Voltaire, il multiplia les petits boulots sans rechigner : bûcheron, charbonnier, maçon, cuisinier et j’en passe, jusqu’à devenir expert-comptable et professeur d'espagnol en classes terminales… sans en avoir les diplômes. Ses élèves et ses « clients », quand il m’arrive d’en croiser, m’en parlent encore, le regard soudain illuminé : « Ah ! Monsieur Hidalgo… » Pas de médaille (à part celle du travail !), pas de reconnaissance des autorités, mais, à sa mort, dans sa ville d’adoption, un défilé impressionnant de la colonie espagnole, qui lui devait tant, et de tous ses amis français, qui savaient le rôle important qu’il avait joué dans l’intégration de ses compatriotes, venus s’incliner avec un respect infini devant la sépulture, invisible sous des masses de fleurs, de « don Alfredo »…

Alfredo Hidalgo, vu par Antonio Lamolla

Oui, le 23 décembre, le manque est immense. Avec le temps, n’en déplaise à Léo, l’absence se fait même de plus en plus prégnante. Et me revient en plein cœur l’édito que je m’étais efforcé d’écrire en période de bouclage... Impossible de faire autrement, d’autant que ces lignes allaient nous permettre d’étreindre de même certains de nos amis chanteurs ou professionnels récemment disparus. Aujourd’hui 23 décembre, vingt-trois ans plus tard, je ne crains pas d’avouer que ce furent les mots, arrachés du plus fond de moi-même, les plus douloureux et difficiles qu’il m’ait été donner de coucher ainsi sur le papier pendant que mon père reposait non loin.

Aujourd'hui 23 décembre 2018, vingt-trois ans après son premier anniversaire sans lui, permettez-moi de redonner vie à « don Alfredo », ne fût-ce que l'espace de quelques instants, en les publiant ici. Ne vous croyez pas obligés de les commenter, qu'il vous suffise de savoir que j’étais obligé de les écrire... C’était dans le n° 12 de Chorus avec Claude Nougaro et Gérard Manset en dossiers.

L’amour à mort

Il y a juste quinze ans naissait Paroles et Musique, et aujourd’hui Chorus boucle sa troisième année d’existence. La vie va… mais ne sera jamais plus tout à fait la même pour moi : un homme est mort, mon père, qui laisse beaucoup de lui-même dans Chorus, beaucoup de beauté, de bonté, d’amour, d’humanité, comme il avait mis beaucoup de lui-même auparavant dans Paroles et Musique. Il y a en effet ceux qui sont sur la scène, bien en évidence sous la lumière des projecteurs, et puis il y a les autres, qui restent en coulisses, si discrets, si humbles, sans lesquels pourtant rien ne serait vraiment possible.

Même si le rythme astreignant de sa réalisation limitait par trop nos rencontres, mon père était fier de Chorus, qui s’efforce de traduire entre les lignes l’esprit d’ouverture, de tolérance et de fraternité qui l’avait poussé, dans sa jeunesse, à s’opposer aux forces brutales et rétrogrades de l’obscurantisme fanatique. « Il était à Teruel / Et à Guadalajara / Madrid aussi le vit / Au fond du Guadarrama / Qui a gagné, qui a perdu / Nul ne le sait, nul ne l’a su / Qui s’en souvient encore / Faudrait le demander aux morts… »

« Vivre pour des idées », c’est bien ce qu’il fit, dès lors, m’enseignant par l’exemple et la parole tout ce qu’il estimait nécessaire au petit d’homme déraciné que j’étais. Jusqu’au moment où le petit finit par basculer dans le monde des grands. « Petit à petit / Un tout petit gars / À pas tout petits / Un petit s’en va / Où va ce petit / Il ne le sait pas / À côté de lui / S’en va pas à pas / À côté de lui / S’en va son papa / Et notre petit / Notre petit gars / Allonge un petit peu ses petits pas… / Ton papa, petit / Ton petit papa / Ton papa, petit / Ne t’emmène pas / Car les grands, petit / Ne comprennent pas / Plus que les petits / Où s’en vont leurs pas… »

À vingt ans, « armé d’amour jusqu’aux dents » (Nougaro) et bardé d’éternité, on se jette dans la vie sans pouvoir imaginer qu’elle dure seulement l’espace d’un cri. « Pour tout bagage on a vingt ans / On a l’expérience des parents / Pour tout bagage on a vingt ans / On a des réserves de printemps / Qu’on jetterait comme des miettes de pain / À des oiseaux sur le chemin… »

Et puis on a trente ans, on assure la relève, et les aînés pour lesquels on professait, de loin, une admiration sans borne, descendent de leur piédestal, deviennent à votre image des êtres de chair et de sang, que l’on rencontre, que l’on revoit, avec qui l’on sympathise, fraternise, avec qui l’on entre en amitié. « Amis soyez toujours l’ombre d’un bateau ivre / Ce vieux rêve têtu qui nous tenait debout… / Je suis là cœur battant à tous les carrefours… » Au carrefour de la chanson, on y rencontre aussi des écrivains, des journalistes, des universitaires : Lucien Rioux, Jean-Claude Klein… Directeur de la fameuse collection « Poésie et chansons » chez Seghers, Lucien saluera en 80 l’avènement de Paroles et Musique d’un coup de chapeau plein de panache dans sa rubrique chanson du Nouvel Observateur ; Jean-Claude, un pionnier de la chanson à l’université, nous incitera à organiser une réunion destinée à jeter les bases d’un futur Centre national de la chanson (il fallait un lieu d’accueil qui fût « neutre ») : et Paroles et Musique hébergea ainsi, au début des années 80, les principaux militants de la chanson en France et les responsables du ministère de la Culture…

La vie va. On n’a plus vingt ans, ni même trente, et la Mort, avec sa faux des quatre saisons, se met à faire du zèle. Emportant coup sur coup Brassens, Christine Sèvres et Roger Riffard, puis notre ami et collaboratrice, la si tendre et compétente Régine Mellac, et Balavoine, Pia Colombo, Danielle Messia qui n’a pas vingt-neuf ans… Et Jacques Debronckart : « La Mort, je te jure / M’a fait la vie dure / Je suis beaucoup moins con qu’avant / Aujourd’hui j’écoute / Les plaintes, les doutes / On peut me parler, j’ai le temps / Que dirais-tu de midi pile / Métro Hôtel de Ville / Ensemble on attendra l’an 2000 ! » Mon second Grand Jacques à moi, l’un des grands frères que je n’ai jamais eus, qui se réjouissait publiquement à l’idée de retrouver sa mère espagnole… en enfer ou au paradis.

Bientôt, c’est Félix et Fanon qui s’en vont, et « la Serize », grand écrivain chansonnier (qui fut le tout premier abonné de Paroles et Musique, un an avant sa création : venu à Djibouti où nous vivions alors, il tint mordicus à nous laisser un billet de 200 francs pour nous encourager dans notre projet !) : « Je viens de nulle part / Et tantôt j’y retourne / Je viens de nulle part / Et tantôt j’y repars. »

Vos amis se font la malle. Et la chanson qui ne nous enseigne rien d’autre que l’amour, le respect des différences et l’indignation contre l’injustice, d’occuper chaque jour une place plus importante. « Je crie le dos au mur entre deux millénaires… / Une artère qui lâche, un fusible qui saute / La danse des névroses, le chant des overdoses / Et la mort en maraude avec ses cartes blanches / Dans les tripots du temps cherchant un partenaire… »

Avec le temps, va, tout s’en va. La vie va et s’en va. On n’a plus vingt ans depuis longtemps. « Avec les ans tout est foutu / Alors on maquille le problème / On se dit qu’y a pas d’âge pour qui s’aime / Et en cherchant son cœur d’enfant / On dit qu’on a toujours vingt ans… » Alors, on s’accroche à la poésie et aux idées solidaires – les idées de mon père, celles de Caussimon, qui met les voiles à son tour –, quoi qu’il en coûte : « Ils ont tout ramassé / Des beignes et des pavés / Ils ont gueulé si fort / Qu’ils peuvent gueuler encore / Ils ont le cœur devant / Et leurs rêves au mitan / Et puis l’âme toute rongée / Par des foutues idées… »

On vit la peur au ventre, le chagrin au cœur. « J’ai le cœur tout gauche / Les mots maladroits / Madame la Fauche / Me remplit d’effroi / Il n’est pas temps de se quitter / J’ai encore du vin à goûter… / Tant qu’on aura du cœur au ventre / Et les yeux en face des trous / Fera bon se retrouver entre nous… »

Mais voilà Michel Berger qui se barre sans prévenir dans son paradis blanc, et puis Léo, et Mouloudji. Le trimestre dernier, c’est Lucien Rioux qui se fait la paire, et Jean-Claude Klein dans la foulée, tandis que mon père nous quitte la nuit où je dois achever mon éditorial… « Ne chantez pas la mort, c’est un sujet morbide / Le mot seul jette un froid, aussitôt qu’il est dit / Les gens du show-business vous prédiront le bide / C’est un sujet tabou pour poète maudit… / La mort… la mort… / Je la chante et, dès lors, miracle des voyelles / Il semble que la mort est la sœur de l’amour… »

Non, cet édito ne se veut pas « morbide », il en appelle seulement à l’amour, l’amour à mort, sans lequel la vie n’a aucun sens. Ni la chanson. Mais attention, « Il ne faut pas aimer “bien” ou “un peu” / Et, à tout prendre / Mieux vaut ne pas aimer du tout / Il faut aimer de tout son cœur / Et, sans attendre / Dire “Je t’aime” à ceux qu’on aime / Avant qu’ils ne soient loin de nous… »

Armé d’amour, toujours. Et rien lâcher, jamais, comme l'explique Vasca (« Le Rimbaud de la chanson française », m'assura un jour Nougaro en ajoutant : « Mais y a-t-il une place aujourd'hui pour Rimbaud dans la chanson ? ») : « Pour que rien de nous ne s’en aille et meure / Pour ne rien résoudre et pour tout donner / Pour ces mouvements qui brassent les mondes / Pour tout ce qui naît à chaque seconde / Pour prendre le quart parmi les guetteurs / Pour cette parole en nous naufragée / Pour ce rêve encore tant de fois floué / Pour tout cet amour qui pourtant se lève / Pour qu’un jour peut-être la terreur se taise / Je vis, j’écris, je chante ! »

Je dédie fraternellement ces lignes à Claude Nougaro qui, quelques jours après notre rencontre pour ce numéro, allait subir une grave (et brusque) opération cardiaque ; mais aussi et d'abord à ma mère.

Allô, maman ? Bobo.

Quelques liens

• Sur les familles Caliciuri et Hidalgo (voir « Cali à bras-le-cœur »), qu’une photo de mon père prise à Vernet-les-Bains en 1939 relie… Parti sur ses traces, j’ai retrouvé l’endroit précis où mon père avait posé (voir la photo montage ci-dessus, à quelques décennies et une saison d’écart) pour l’arrière-grand-père de Cali (!), photographe personnel du grand violoncelliste Pablo Casals (qui vivait alors à Prades)... 

• Sur Claude Nougaro : voir « L’Amour sourcier » et « La Voix royale ».

• Sur Jean Vasca qui, lui, nous a quittés un 22 décembre (…il y a deux ans), voir : « La mémoire qui chante avec Jean Vasca » et « Opus 24 »

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commentaires

Cadeau 27/12/2018 09:40

Grand merci à vous pour ce poignant partage !

Yves BORREDON 24/12/2018 18:13

quelle richesse !! de l'émotion en plus..........bravo cher Fred

Albert Weber 24/12/2018 00:19

Merci cher Fredo pour cet émouvant témoignage
d'amour et de vie, de souvenirs
à fleur de peau et de mémoire plus vivante que jamais.

Que d'intensité dans tout ce que je viens de lire et de voir,
dont la photo prise en 1939 et celle de 2015 :
la même force tranquille,
la même détermination pour vivre et ne pas/plus subir,
la même envie et le même besoin d'être heureux et rendre heureux.

J'ai eu la chance de connaître "don Alfredo"
et même, me semble-t-il de l'avoir photographié un jour
durant un de ces inoubliables routages chorusiens.

C'est vrai que les années s'enfuient très/trop vite
mais qu'il est des souvenirs qui continuent à nous tenir chaud.
C'est vrai pour ton père, et pour le mien aussi.

Fred Hidalgo 24/12/2018 09:17

Merci Albert.
Heureux que tu aies pu le connaître lors d'un "de ces inoubliables routages chorusiens" auxquels il participait systématiquement. Je n'oublie pas non plus que tu as été l'un des rares, sinon le seul, de notre équipe à y avoir participé aussi. C'était environ quinze jours avant notre réunion de rédaction trimestrielle et, comme CHORUS - qui partait aux quatre coins du monde (médias, festivals, instituts et centres culturels français, alliances françaises, etc.) et comptait des milliers d'abonnés en France - pesait son poids (!), avec des tonnes à décharger, à mettre sous plis, en liasses, en sacs puis à recharger dans les camions postaux, toutes les bonnes volontés étaient les bienvenues... surtout quand on n'avait pas à les solliciter. Merci encore.
PS. Et je pense aussi au 2 janvier pour ton père, triste jour à la veille de ton anniversaire...

Annie LAPEYRE 23/12/2018 22:04

Très émouvant tout çà. Malheureusement tous les enfants ne sont pas armés d'amour pour affronter la vie. Quel bonheur çà doit être d'avoir une si grande admiration pour un père tant aimé. Alors ne chercher pas cher Fred pourquoi vous êtes comme vous êtes: ne changez rien