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  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
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  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

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24 août 2019 6 24 /08 /août /2019 08:51

L'art de tout dire, l'air de rien


De Gilbert Laffaille, Claude Nougaro disait : « Dès qu’il chante, en moi un oiseau fraternel s’éveille » ; Claude Duneton, lui, assurait qu’il « devrait être le dramaturge vengeur de notre temps. Il en a la puissance ricanante, les tripes, la lucidité, la souffrance, le talent authentique de l’écrivain pétri de langue, inspiré par la langue. » Plus modestement, mais il y a déjà près de quarante ans (et il n’en avait encore que trente-deux), je mettais l’accent (en ouverture de son dossier de Paroles et Musique) sur l’originalité de son style, quelque part – l’air de rien – entre Trenet, Boby Lapointe et Souchon… La parution de l’intégrale de ses chansons et sketches, « commentés par l’auteur », nous donne aujourd’hui l’occasion de parcourir le livre de sa vie d’artiste.

C’était drôle. Tout était drôle ! La chanson elle-même, finement parodique, qui s’en prenait – l’air de rien… – à la chasse à l’éléphant pratiquée par le président Giscard d’Estaing au Gabon. Et puis le sort funeste de ces deux bons gros pachydermes sans défense, « Mauricette et Frédo » pendant qu’ils se grattaient le dos… Incroyable ! Nous n’avions jamais entendu parler de ce jeune chanteur, vingt-neuf ou trente ans à ce moment-là, et pourtant il parlait de nous ! Comment avait-il su que nous existions, que nous vivions jusque-là au Gabon où, ayant créé le quotidien national L’Union, nous étions toujours informés des arrivées discrètes du « Président », venu chasser l’éléphant en brousse ?

Quoi qu’il en soit, l’achat immédiat de l’album confirma l’originalité et la qualité du Président et l’Éléphant. La naissance d’un style surtout, étonnant de maturité, qui mariait la révolte de ces années-là avec la finesse de trait d’un Dufy : Éducation nationale… On se retrouvait entièrement dans sa description sociale, dans notre souci d’écologie (Sans une ombre végétale, Tango pollué), d’humanisme et de féminisme, dans l’incitation brélienne à casser la routine (Histoire d’œil), dans la poésie minimaliste mais si éloquente d’une Chanson rose, chanson noire (en vers de trois pieds !), dans la philosophie existentielle d’un Verre d’eau pourtant bien ordinaire (« La réalité / C’est un arc-en-ciel / Il faut la chercher / Entre pluie et soleil »…), dans le désir amoureux d’un Dimanche après-midi ; dans la différence aussi (Chocolat et cerises) ou encore, sans hausser le ton, dans la dénonciation d’un monde médiatique sclérosé (et tellement cadenassé qu’il allait bientôt nous conduire, comme « Un cri dans le silence », à créer Paroles et Musique…), avec Le Bonjour d’Alfred – un titre qui m’allait bien aussi !

Coule, coule, robinet d’eau tiède
Fais glouglou dans le lavabo
Comme dirait l’ami Alfred
Ça remplace bien la radio
Mousse, mousse, savon, savonnette
Toi qui laisses la peau douce et lisse
Fais comme toutes ces chansonnettes
Qui dérangent pas la police…

Bref. À notre retour suivant en France (après que Claude Villers, en diffusant malicieusement Le Président et l’Éléphant sur France Inter, nous eut permis de découvrir cet auteur-compositeur-interprète à l’écriture aussi élégante que la mise d’un lord british, qui disait l’essentiel sans ostentation, sans avoir besoin d’élever la voix et encore moins le poing), nous avions inscrit à notre programme un spectacle de ce Gilbert Laffaille. En l’occurrence au Théâtre d’Orsay, au début de l’été 1979, où, si le plaisir pris à l’écoute de ses deux premiers 33 tours (en 1978, Nettoyage de printemps avait confirmé tout le bien qu’on pensait de lui, avec Le Gros Chat du marché, Interrogations écrites, La Ballade des pendules, La Femme image, etc.), nous étions bien décidés à (tenter de) nous présenter à lui.

La suite de l’histoire, Gilbert la raconte lui-même en pages 273-274 de Kaléidoscope, gros livre de 480 pages qui « est un peu le bilan d’une vie – l’enfance, l’adolescence, les études, les voyages, le métier de chanteur, les joies, les peines, les succès, les échecs… – mais aussi une réflexion sur le monde de la chanson d’hier à aujourd’hui ». Un livre, précise-t-il, qui « s’est écrit sans efforts en quelques mois. Etre spontané m’a paru la façon la plus acceptable de parler de ma vie et de ma carrière. Je n’ai bien sûr pas TOUT dit, ce n’était pas le but. (...) Cela répondra peut-être à ces questions si souvent entendues : “Mais qu'est-ce que vous devenez ?” “Pourquoi on ne vous entend plus ?” “Vous chantez toujours ?” » Sait-on jamais en effet : n’a-t-on pas connu certains artistes qui, par exemple, ont noyé leurs déboires en faisant la java... sans modération ?

Orsay, donc. C’était au temps où la chanson occupait sur le terrain la place que les médias lui déniaient dans les ondes, dans le cadre d’un « mois de la chanson » où nous allions assister aux concerts, un différent chaque soir, de Graeme Allwright, Guy Béart, Leny Escudero, Catherine Le Forestier, Claude Nougaro, Quilapayun, Henri Tachan… et autre Laffaille – excusez du peu ! – qui s’en souvient ainsi ; c'était il y a quarante ans (!) :

« Je peux dire que j’ai chanté au musée d’Orsay ! Durant sept ans en effet, le bâtiment d’Orsay qui n’était déjà plus une gare et pas encore un musée, fut transformé en théâtre, dirigé par Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud. J’y avais chanté et, à la fin de mon récital, j’avais rencontré un couple qui se présenta comme “Mauricette et Frédo”. C’était drôle : dans ma chanson Le Président et l’Éléphant, ces prénoms m’étaient venus un peu par hasard, beaucoup pour la rime avec “qui se grattaient le dos”. Ils s’appelaient justement comme ça. C’est ainsi que je fis la connaissance de Fred et Mauricette Hidalgo, qui devaient par la suite m’ouvrir largement les colonnes de Paroles et Musique et de Chorus. L’histoire de ces deux revues est indissociable de la chanson de ces années-là. »

C’était drôle en effet. Drôlement étrange, même : combien de chances, statistiquement parlant, pour qu’un auteur associe nos deux prénoms aussi dissemblables (mes copains, depuis l’adolescence, m’ont toujours appelé Frédo) dans une chanson ? Cela paraît si improbable que nombre de nos lecteurs ont cru ensuite que Gilbert nous connaissait avant de l’écrire. Mais non, la réalité dépasse parfois la fiction ! D’autant plus dans notre cas – et c’est dommage que l’auteur, quitte à vendre la mèche, ait omis de le préciser – que nous arrivions justement d’Afrique et que la situation décrite dans sa chanson était loin de nous être étrangère, l’ayant vécue aux premières loges (ou presque) ! Télépathie, prémonition, simple mais intrigante coïncidence… ou quoi ? Pierre Barouh parlait de « rivières souterraines » à ce propos, et Jung de « synchronicités » : le signe, si une telle sommité a eu besoin d’inventer un mot aussi savant, qu’il y a de quoi s’interroger sur ces hasards et clins d’œil de la vie.

Souvenirs, souvenirs… Le temps a passé. Nous avons consacré un premier dossier à Gilbert Laffaille (entre ceux de Souchon et de Ferrat) en janvier 1981 dans Paroles et Musique, puis un second dans Chorus (outre de nombreux entretiens et articles divers au fil de ses nouveaux albums et spectacles), intitulé « L’impressionniste chantant », à l’automne 1999. Dans l’intervalle, Gilbert avait signé avec un producteur indépendant de mes amis, inconditionnel de Chorus, qui m’avait proposé de lui suggérer, parmi mes artistes de prédilection, ceux qui étaient en quête de producteur. C’est ainsi que Leny Escudero, d’abord, allait pouvoir rééditer en CD ses 33 tours « A Malypense », enregistrer des inédits et réenregistrer en 1996 – sous le double label Déclic/Chorus (mention purement symbolique) – une superbe anthologie de « 20 titres essentiels » réarrangés par Michel Haumont, Une vie… Opération rééditée la même année avec Gilbert Laffaille, et avec le même arrangeur, sous le titre Tout m’étonne.

 Cliquer ici pour lire le dossier de PAROLES ET MUSIQUE n° 6 (janvier 1981) 

Avec ses mots, Gilbert raconte cet épisode important de sa carrière, alors sans label phonographique malgré le grand prix de l’académie Charles-Cros attribué en 1994 à son précédent album (en 1978 il avait déjà reçu le prix de l’académie du Disque français pour Nettoyage de printemps, son deuxième opus) : « Après Ici, je me retrouvais encore une fois sans maison de disques. Un jour au téléphone je m’en ouvris à Fred Hidalgo qui me parla d’un producteur susceptible d’être intéressé : Éric Basset.

Celui-ci dirigeait un catalogue de musique antillaise, un autre de musique bretonne, et il désirait en ouvrir un de chanson française. Il venait de signer avec Leny Escudero et s’apprêtait à produire Yves Jamait. Nous nous sommes rencontrés ; le courant est passé, nous avons signé pour plusieurs albums. Éric était très motivé. Il avait cependant du mal à trouver des distributeurs satisfaisants. C’est ainsi que je me suis successivement retrouvé chez Virgin puis chez Sony et, à nouveau, chez Virgin. Avec lui nous aurons finalement enregistré trois albums studio [dont l’excellent La Tête ailleurs en 1999], un album en public, un vidéo-clip VHS [voir ci-dessous] et un DVD.

» Éric était dynamique et il était pressé. Deux ans après Ici, l’Olympia, et de nombreuses tournées, je n’avais pas eu le temps d’écrire un nouvel album inédit. Il me proposa de réenregistrer une sélection de mes premiers succès et d’y ajouter simplement trois inédits. Dents d’ivoire et peau d’ébène, La Ballade de Jim Douglas et Le Triangle des Bermudes. Pour les arrangements je décidai de faire entièrement confiance à Michel Haumont et de lui confier la réalisation de l’album. (…) Éric Basset mit les moyens et nous avons réalisé l’album Tout m’étonne au studio Acousti avec Alain Cluzeau. Bonne ambiance de travail, confort, beaucoup de rires, j’étais en totale confiance. Je retrouvai le climat de mes premiers disques (…) : une solide équipe, des professionnels efficaces, et surtout du temps, ce qui coûte le plus cher. Dans ce nouvel habillage plusieurs chansons anciennes parurent nouvelles : Tout m’étonne, CQFD, Les Bigoudis par douze, La Maison du passage, Neige, L’Infinitif… Avec les trois inédits cela se tenait, l’ensemble faisait un bel album de vingt et une chansons qui resta plusieurs mois en tête du classement des radios du réseau Quota, fédérant à l’époque une quarantaine de radios indépendantes. »

Un album également labellisé Chorus, dont j’eus la joie (et la fierté) d’écrire le livret, à la demande expresse du producteur, dont voici la teneur (déjà kaléidoscopique !) :

« La chanson, à notre propre image, est un monde à mille facettes où chacun peut faire son marché, au gré de ses humeurs, de ses envies ou de ses besoins. Du titre immortel au plus périssable, elle est ainsi composée d’une litanie de représentations de l’histoire, de l’évolution et des aspirations de l’homme. Miroir fidèle ou “kaléidoscope” à travers lequel, selon l’angle de vision adopté, la vie prend les couleurs les plus diverses, la chanson est un art délicat où, les réussites individuelles ont beau être légion, sa transmutation en “grand œuvre” n’est rien moins qu’ordinaire. Une dimension d’exception que seuls sont capables d’atteindre les auteurs qui, par-delà le temps et les modes, parviennent à conjuguer tous les aspects de leur création, comme les pièces d’un puzzle s’emboîtant finalement les unes dans les autres. Autant d’éléments, d’apparence disparate, qui, juxtaposés, laissent miraculeusement apparaître un ensemble cohérent comme mille points de détail peuvent composer un chef-d’œuvre de peinture impressionniste.

» Il y faut pour cela une petite musique personnelle, une vision du monde, un climat, une philosophie. Du caractère en somme. Car si l’on a tout dit, sans doute, de la vie, de l’amour et de la mort, il est des façons d’aborder aux rivages de l’inspiration qui s’apparentent à la découverte pure et simple, qui renouvellent de fond en comble ces thèmes récurrents. Gilbert Laffaille est un de ces pionniers : sans bruit, sans tapage, sans violence, sans amertume aussi, il va son chemin, défrichant depuis vingt ans une voie nouvelle. Ainsi se bâtit sous nos yeux, chanson après chanson, une œuvre d’une clarté admirable, faite d’ellipses judicieuses, d’images éloquentes, de jeux sur les sonorités, d’éclectisme musical, de mélodies mémorables et d’interprétation subtile d’où affleurent tout à tour (ou simultanément) le sourire, l’ironie, la satire, le doute et la révolte, la tendresse et la compassion. C’est en observateur lucide et critique, parfois chagrin, souvent malicieux, toujours tendre, que Laffaille nous dépeint l’homme et son environnement, social ou naturel, en équilibre instable sur le fil de l’humour et du drame, sans pathos ni grosses ficelles et c’est bien le plus rare dans la chanson.

» Le mot est lancé : Gilbert Laffaille est un artiste rare, et discret – trop sans doute –, comme on en croise peu dans une génération. En témoignent ici, entre quelques inédits, ces petites merveilles réenregistrées en direct et en acoustique, sous une couleur qui, plus encore que dans les versions d’origine, met en évidence l’homogénéité d’un univers aux galaxies pourtant éclatées. Une œuvre qui, à coup sûr, laissera son empreinte dans l’histoire de la chanson française. Comme celle d’un Souchon aujourd’hui ou d’un Boby Lapointe hier, mais à sa manière à lui, façon Laffaille : l’air de rien. »

Qu’ajouter à cela ? Tout était dit… Si ce n’est le silence à venir des médias. Silence persistant depuis ses Beaux débuts, à quelques exceptions près : n’est pas José Artur, Jean-Louis Foulquier ou Claude Villers qui veut… et en a le courage, car la subversion subtile des chansons de Laffaille a fait reculer bien des animateurs et programmateurs du service public comme des grandes stations de radio dites alors périphériques. Et ce, dès le crime de lèse-majesté qu’était Le Président et l’Éléphant ou même Le Bonjour d’Alfred qui relevait, dans le traitement de l’actualité, un accident absolument dramatique de la femme dudit Président :

Le printemps sera précoce
Anne-Aymone s’est fait mal au pied
La France a battu l’Écosse
On est là pour informer !
Sheila attend un enfant
On vous l’a dit les premiers
Trois mille morts au Pakistan
Une page de publicité !

Laffaille, page 35 de son intégrale : « À l’époque mon directeur artistique m’avait dit de faire attention. Écrire une chanson pour brocarder un président de la République qui se permettait des choses indignes était une chose et c’était courageux de ma part (en fait, c’était plutôt de l’inconscience !)… Mais pourquoi diable s’en prendre à l’épouse du Président ? Sur le moment, tout à l’excitation de l’enregistrement de ce premier album, je n’avais pas trop compris cette mise en garde. (…) Mais il avait raison… » Silence radio ! Forcément, entre Anne-Aymone et la satire médiatique… Et une fois que le pli est pris, n’est-ce pas ?... À défaut d’empêcher l’artiste de continuer à tracer son chemin virtuel de mots et de musiques, il le mettra dans l’incapacité physique de croiser celui du grand public. Dommage (surtout pour celui-ci)…

Hors l’écoute et la réécoute, qu’on ne recommandera jamais assez, de ses chansons qui ont oublié de vieillir (hélas, pour certaines d’entre elles, comme Le Gros Chat du marché, Dents d’ivoire et bois d’ébène ou Trucs et ficelles), il vous reste donc à lire cet ouvrage qui, non seulement nous raconte toute l’histoire de l’artiste vue de l’intérieur (ou des coulisses), mais s’interroge aussi sur ce qui nous interpelle nous-mêmes aujourd’hui, qui aimons passionnément la chanson : sur sa place à venir dans la société. Car si la chanson, qui n’est rien de moins que le souffle vital de l’homme mis en musique, existe, existera et se renouvellera toujours sur le terrain, on peut se poser la question de sa « visibilité » face aux « nouvelles musiques » (?) à la mode et au « grand dérangement » actuel – pas celui des populations cher à Houellebecq mais du remplacement progressif, systématique et apparemment inéluctable du lexique français par son équivalent anglais ; c’est tellement plus fashion (les cons ! comme si la mode n’était pas une création purement française…). Pauvre Villon, pauvre Verlaine, pauvre Bernard Dimey !

En épilogue, sous le titre éponyme Kaléidoscope, Gilbert propose un état des lieux et pose les questions qui s’imposent, en tenant bien compte du fait que « les époques ne sont sans doute pas comparables ». Mais quand même : « À mes débuts j’écoutais beaucoup d’Anglo-Saxons et j’ai tenté plusieurs fois de marier l’esprit français et les influences étrangères… Nous verrons si notre chanson parviendra à survivre en tant que telle ou si elle se fondra peu à peu dans le grand flot mondial. On n’entend déjà plus Brassens, Brel, Barbara, Leclerc, Ferré, Béart, Sylvestre, Bécaud, Nougaro, les grands aînés de la chanson française. Entendra-t-on demain Souchon, Goldman, Renaud, Cabrel, Yves Simon ?

» Il y a trente ans, John Lennon disait : “Le rock français c’est comme le vin anglais, ça n’existe pas”. Faudrait-il comprendre cette phrase cruelle comme une invitation à faire ce que nous savons faire ? Nous n’avons de cesse de dénigrer notre patrimoine, à quoi cela rime ? N’avons-nous pas perdu notre âme ? Un rap portugais peut-il être aussi prenant qu’un fado ? Quand Charles Aznavour chantait à Carnegie Hall, avait-il besoin d’emmener avec lui en avion son public venu de France, comme le fit Johnny Hallyday ? Un autre Anglo-Saxon, Sting, n’a-t-il pas déclaré (interview à la revue Paroles et Musique) : “Pourquoi nous copiez-vous ? Vous avez Jacques Brel. Pas nous !” »

Ça donne envie, non ? Peut-être même de poursuivre la discussion en commentaires de ce sujet ? Si c’est le cas (et si c’est pour la bonne cause), j’y participerai avec plaisir... Ce que j’aime aussi dans ce Kaléidoscope (joliment préfacé par Philippe Delerm et illustré de nombreuses photos en situation), c’est son côté bienveillant, j’allais écrire intelligent mais ça risquerait de faire fuir ceux qui pensent que les chansons de Laffaille sont réservées à une élite alors qu’elles sont populaires par essence – sans même parler de ses sketches à l’humour irrésistible, ou plutôt de ses skontchs, invention improbable mi-texte mi-chanson, dont Charlotte (créé en 1980 et uniquement repris dans son Live in Chatou !) reste le modèle le plus déjanté, véritable objet audiovisuel non identifiable.

Bienveillant, disais-je... Mon cher Frédéric Dard (alias San-Antonio) assurait quant à lui qu’il ne fallait pas être méchant, jamais : « C’est du temps perdu ! » Ce qui ne l’empêchait pas, notez bien, de bouillir de colère devant l’incommensurable bêtise humaine… Pareil pour Gilbert qui nous prévient d’emblée avant d’entamer les presque cinq cents pages de ce pavé en petits caractères : « Vous n’y trouverez ni rumeurs ni médisances mais quelques coups de cœur et quelques coups de gueule, des anecdotes vraies, drôles, tristes, cocasses ou étonnantes. »

Un vrai cadeau ! Ce qui me donne envie de vous en offrir un autre ici même : le dossier complet* (réalisé par votre vieil échanson d’ami) du Paroles et Musique de janvier 1981 (introuvable dans le commerce depuis belle lurette), sur lequel Philippe Delerm revient à la fin de sa préface (« Quelle densité de textes poétiques ! J’aime tout, on l’aura deviné. Comme un numéro de Paroles et Musique consacré à Gilbert l’affirmait, il avait tout pour être le futur grand de la chanson française. Sauf que… Sauf qu’en même temps, c’est déjà un miracle, quand on est un patineur subtil, de passer entre les mailles du filet, de tracer un sillage… »). Un dossier que l’intéressé évoquait lui-même en ces termes dans une lettre de décembre 1989, qu’il me permettra de publier ensuite dans mon livre Putain de chanson :

Le mot de la fin ? Évidemment provisoire, malgré ce « bilan » d’une vie d’artiste, car celui-ci continue de cultiver de bien jolies perles** (dix-sept albums au total à ce jour, le dernier en date, Le Jour et la Nuit, remontant à 2013). Une précision plutôt, afin d’enfoncer le clou : à l’image des plus grands, Trenet le premier, Aznavour, Gainsbourg, Higelin, Souchon et les autres, Gilbert Laffaille a tout compris de la nature intime de la chanson française : l’art de conjuguer une mélodie et le meilleur de la langue (quel bonheur !), du rire aux larmes, avec des rythmes et musiques du monde entier. Il y a longtemps, bien longtemps (rendez-vous compte que son premier album était totalement abouti alors que la plupart des grands ACI, Brassens est peut-être la seule exception, n’ont trouvé leur style qu’au bout du deuxième ou troisième disque…) que les médias, plutôt que de faire la sourde oreille, auraient dû le porter au pinacle : l’air de rien, n’incarne-t-il pas la (vraie) French Touch de la chanson ?!

Reste à espérer qu’il n’en soit pas aussi Le Dernier des Mohicans... Ce serait drôle pour quelqu’un qui a passé son enfance et son adolescence à jouer aux cow-boys et aux indiens dans la bonne ville de Neuilly. 

*Il vous suffit de cliquer, sous la reproduction de la couverture, sur le bandeau « Lire le dossier de PAROLES ET MUSIQUE », pour voir défiler ses douze pages l’une après l’autre. Bonne lecture et surtout bon retour au pays des souvenirs...

**Écoutez par exemple Les Raisins dorés sur ce blog à propos de son album En public, accompagné au piano par Nathalie Fortin, auquel nous avions décerné en 2010 un « Quichotte » (distinction réservée aux meilleurs disques présentés ici pendant plusieurs années après la disparition de notre revue Chorus il y a exactement dix ans en cet été 2019 – qui, elle, avait son « Cœur Chorus ») : « Laffaille ? Un Quichotte, c’est sûr, défenseur de la veuve et de l’orphelin, des petites filles de Chiang Maï, des éléphants (mais pas des présidents), de l’Homme avec un grand H… et du fruit de ses vendanges, quand il « fait chanter les verres » : un chevalier des notes et lettres, amateur épicurien – l’un n’empêche pas l’autre – de java sans modération. Ce nouvel album est le quatorzième ou quinzième depuis son premier 33 tours : c’était il y a… trente-trois ans, en 1977. Quatre sketches irrésistibles complètent ici son tour de chant, outre une Ballade des pendules (un sommet de la versification en allitérations) qu’il dit désormais, avec un vrai talent de comédien. Ne manquez pas son numéro, car ce genre de funambule, Ça ne tient (souvent) qu’à un fil… »

NB. Site officiel de Gilbert Laffaille ; Chaîne Youtube de Gilbert Laffaille ; Contact et modalités pour commander le livre (et/ou certains disques) par correspondance.

 

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commentaires

les Caphys 16/10/2019 14:14

hello, tu n'as pas fait la faignasse sur ce billet ! Je vais revenir lire tout ça sur ce gus que je ne connaissais que de nom

Fred Hidalgo 16/10/2019 17:50

Si ça c'est un "billet", c'est qu'on a oublié de nous prévenir qu'il y avait de la dévaluation dans l'air...

Denis 03/09/2019 06:37

Il sera au Forum Léo Ferré les 2 & 3 novembre 2019

Fred Hidalgo 03/09/2019 08:59

Merci pour cette précision, j'y ajoute que le Forum Léo-Ferré se situe à Ivry-sur-Seine (11 rue Barbès, 94200). Pour rester informé des prochaines dates de concerts de Gilbert Laffaille, consulter directement son site (dont je donne le lien à la fin de mon sujet).

Isabelle Mayereau 28/08/2019 23:22

Bonsoir
Merci pour ce voyage dans le temps, tout est là gravé, charmée toujours, un pur régal !
Merci aussi la vie !
Bien amicalement
Isabelle

Catherine Laugier 28/08/2019 13:14

Merci Fred pour ce bel article qui présente bien la carrière de Gilbert (Laffaille avec deux FF !) et la convergence de vos parcours. Oui, il y a quelquefois des coïncidences, des rencontres troublantes.

Je conseille vivement aux lecteurs de Si ça vous chante, après avoir lu ces deux articles et écouté les musiques en lien, de se plonger dans le livre de Gilbert, Kaléidoscope, qui réussit la performance d'être à la fois Intégrale de textes avec discographie complète et commentée, autobiographie pudique et délicate, histoire de la chanson et rencontre d'artistes contemporains, et histoire de notre époque, le tout en étant simple, pittoresque et passionnant. A lire et à relire.
Merci encore pour ce beau dossier Fred avec encore comme toujours des documents inédits. Amitiés.

Fred Hidalgo 28/08/2019 15:17

"Lu et approuvé !", chère Catherine. Je savais que Gilbert Laffaille (oui, avec deux F) n'était pas connu à sa juste valeur, comme je le dis dans mon sujet, mais de là à imaginer que même des passionnés de chanson le connaissaient à peine (depuis la mise en ligne je reçois des messages privés d'amateurs battant leur coulpe !), il y un monde. Les professionnels ne lui ont pourtant pas ménagé leur reconnaissance : prix Charles-Cros, prix de l'académie du Disque, prix de la Presse internationale, prix du Festival de Spa, prix international Jeune Chanson, prix Raoul-Breton, prix Jacques-Douai... la liste est longue, sans parler des dossiers, rencontres, critiques de spectacles et de disques de PAROLES ET MUSIQUE puis de CHORUS pendant trente ans... D'où la question qui fâche, toujours la même : est-ce "la faute à personne" (comme il le chante avec bonheur) ou bien celle des médias censés informer leurs auditeurs-téléspectateurs de la réalité du monde (artistique autant que socio-politico-économique) ? Poser la question, hélas, c'est aussi donner la réponse.

SONNA 27/08/2019 23:27

je vais rapidemment regarder ces videos

Fred Hidalgo 28/08/2019 09:40

...et vous régaler encore plus rapidement, j'en suis sûr, avec leur poésie et leur humour, leur originalité, leur écriture, leurs mélodies, bref avec l'émotion procurée par ces chansons de Gilbert Laffaille.