Profil

  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Le blog de Fred Hidalgo

Présentation

  • : Le blog de Fred Hidalgo
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…

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Lundi 26 septembre 2011 1 26 /09 /Sep /2011 18:00

Nom du Diable, quel choc !

   

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Je vous fais la version courte, d’autant que j’en appelle surtout à la mémoire, n’ayant eu aucune raison, à l’époque, d’enregistrer cette conversation. Mais quelques jours plus tard, quand même, je prendrai le soin d’en noter l’essentiel noir sur blanc. C’est que le motif de ce coup de fil allait se révéler mille fois justifié ! Sur le moment, j’essaie quand même d’en savoir plus, je demande des précisions à Henri qui répond en substance :

- En fait, je connaissais déjà l’auteur depuis quelques mois, grâce à une relation commune qui m’avait remis quelques-uns de ses textes : estomaqué, j’ai aussitôt accepté d’écrire la préface de la plaquette qu’il souhaitait éditer. Mais je ne savais rien du chanteur… jusqu’à hier soir. Il m’a scotché ! D’où cet appel, car il m’a dit qu’il allait passer très bientôt dans un café-théâtre à Paris… et je veux absolument que vous alliez le voir ! Il faut me le promettre ! Jurez-le moi ou je ne raccrocherai pas !

Que faire d’autre que promettre ?! Nous avons juré-craché de nous rendre au Bateau Ivre, le bien-nommé en l’occurrence, petit haut lieu parisien du quartier Mouffetard, pour y écouter un certain… Allain Leprest. « Attention, Allain, avec deux l, hein ! », souligna Tachan. « Et bien sûr, vous me rappellerez aussitôt. »

   

  

Voilà donc comment cela a commencé. Grâce à l’auteur des Z’hommes, de L’Amour et l’Amitié, de La Tendresse, de La Marche funèbre des enfants morts dans l’année, de Ceux qui restent… et de tant d’autres chansons superbes, comme La Vie : « Ça tient dans une paume / Ça résonn’ comme un psaume / Mais ce n’est qu’une java / La vie / À peine est-elle éclose / On dirait une rose / Mais ce n’est qu’un dahlia… » Commencé, oui, car à partir de là nous ne lâcherons plus jamais Leprest, en public comme en privé, à la scène comme à la ville, des premiers papiers de Paroles et Musique aux derniers de Chorus… y compris le n° 69 mort-né de l’automne 2009, puisque j’avais prévu à son sommaire un important « Duo d’artistes » entre lui et Romain Didier.

Ce soir de 1982, au Bateau Ivre (où Gérard Pierron allait également rencontrer Leprest), ma chère et tendre et moi fîmes d’une pierre deux coups, car pour le prix d’un Allain, nous découvrîmes aussi un Rémy, Tarrier de son nom, obsédé textuel de drôles de chansons d’humour (il s’illustrera cette année-là par un 45 tours avec un mini-tube potentiel, Il n’y aura pas de match retour, à décrypter comme toujours chez lui au second degré : « T’es belle comme un coup franc de Platini qui va dans la lucarne / Sensuelle comme un p’tit pont de Pelé dans un mouchoir de poche… »). Naissance d’une double complicité : la nôtre avec Allain – près de trois décennies de fréquentation régulière – et celle d’Allain avec Rémy Tarrier qui lui donnera, en 1994, un Joyeux Noël de derrière les fagots pour son quatrième album : « Petit Papa Noël / Quand tu descendras la poubelle / N’oublie pas de prend’ le courrier / P’têt que l’chômage est arrivé… » L’un des rares textes d’autres que lui, qu’il aura enregistrés.

 

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Et Allain, alors ? demanderez-vous. Conforme à ce que Tachan nous avait annoncé. Captant aussitôt l’attention, ne vous lâchant plus, la voix profonde parfaitement assurée pour hurler sa tendresse ou susurrer sa révolte à l’aide de textes, c’était là le miracle, à la portée aussi populaire, aux sujets aussi quotidiens que l’écriture était exceptionnelle. De l’émotion majuscule, presque palpable dans cette cave étroite où nous n’étions guère plus de vingt. Ben ouais, le choc, le poil sur la peau, le grand frisson devant de telles chansons et l’authenticité de leur auteur !

Exactement comme Tachan nous l’avait dit, oui, et surtout comme Tachan, avant tout le monde, l’avait écrit dans Tralahurlette, recueil de vingt textes illustrés : « J’ai pas la préface facile. P’têtre parc’que j’suis trop exigeant ou pas assez aimant… ou bien les deux. Et puis LEPREST est arrivé ! Nom du Diable, quel choc ! Faut le redire mes frères : le talent, ça court pas les pages en 1981 ! Ça fait quoi ? 5 ans, 10 ans, plus peut-être, que j’avais pas lu ÇA… Et ce soir, je me sens d’une humilité jubilatoire d’écrire ces quelques lignes. J’ai envie de crier : enfer ! que c’est beau ! Et pour le crier, j’ai envie de trouver des mots qui n’existent pas – ou plutôt qui n’existent plus – car LEPREST les a déjà pris, tordus et recrachés en émotion-révolte, en tralahurlette-amour… Ah ! papamaman, ah ! lecteur ! quel pot vous avez ! Et vous, baudruches, mayonnaises, médiocres de toutes plumes, resquilleurs de l’immortalité : passez votre chemin… Allain LEPREST est arrivé : je l’aime. »

   

 

Nom du Diable, en effet ! Et pourtant, sur scène, ça n’était encore que l’ébauche de Leprest, seul à la guitare et à la composition de la plupart des textes, façon Souchon avant Voulzy. Car la rencontre avec Romain Didier n’avait pas encore lieu, et il lui faudrait attendre encore un an pour que le piano à bretelles de son copain Bertrand Lemarchand (rencontré plus tôt à l’Atelier Chanson d’Annie et Didier Degrémont du Théâtre Maxime-Gorki du Petit-Quevilly) lui permette de mettre ses mots en scène, sans les paraphraser, par une gestuelle aussi sobre qu’étonnamment éloquente.

 

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C’est ainsi que ce soir-là nous avons découvert des chansons dans leur version originale : Mec, Reverras-tu le Sénégal, La Kermesse, Martainville ou encore Rimbaud : « Pourquoi t’as si tôt couché les glaïeuls / Ça t’aurait fait beau, des rid’ sur la gueule / […] / T’avoueras quand même qu’c’est pas des manières / D’partir en laissant la moitié d’un verre… » D’autres connues aujourd’hui sur des musiques de Romain Didier, comme Édith (« C’est tout au fond du Pèr’ La chaise / Dans la section quatre-vingt-seize / Qu’elle a trouvé son dernier nid […] / Si la tombe paraît trop petite / C’est qu’il fallait trop de granit / Pour qu’elle soit à son échelle… ») ou La Retraite : « Tiens, c’est le fond de la bouteille / Ça y est, nous voilà vieux ma vieille… » Mais aussi des textes jamais enregistrés par la suite, comme Le Premier Jour du monde, rare synthèse aussi lucide qu’acide de l’histoire de l’Humanité : « Un petit point de règlement / Je rappell’ qu’il est interdit / Aux nègres de gêner les blancs / Et aux grands d’aider les petits / Tout homo, juif ou saltimbanque / Pris en flagrant délit d’espoir / Retourne à la case départ… »  

Ferre PMPour Paroles et Musique, trois ans plus tard, dans le « spécial Léo Ferré », Allain racontera ses débuts à Jacques Vassal* : « Je crois qu’il doit y avoir en France dans les soixante mille écrivains solitaires… Moi, ça m’a pris à quinze ans, peut-être parce que j’étais plus acculé à la solitude que d’autres. Ou que je m’y acculais. J’étais un acharné de Victor Hugo ou de gens comme ça et j’ai commencé à écrire dans une optique plus “poèmes” que “chansons”. […] Jusqu’au jour où j’ai découvert, par l’intermédiaire de quelques chansons écoutées à la MJC du coin, qu’il y avait une espèce de langage plus proche du langage parlé. »  

À l’origine, se rappelait Allain, il pensait se consacrer à l’écriture plutôt qu’à une carrière d’interprète : « Et puis, à force de présenter mes chansons moi-même, je me suis piqué au jeu. Surtout après l’arrivée de Bertrand Lemarchand à l’accordéon. Jusque-là, je m’accompagnais à la guitare. J’étais un redoutable instrumentiste, mais c’était le seul moyen de faire exister mes textes. » Dans la région rouennaise d’abord, puis à Paris, « parce qu’après cinq-six ans, on revoit les mêmes gens dans une région, il faut chercher ailleurs, rencontrer un public neuf. » Deux-trois cabarets en guitare-voix : Le Bateau Ivre, donc, Le Caveau de la Bolée et Chez Georges, puis avec Lemarchand, monté à son tour à Paris, « pour perfectionner son accordéon, on s’est dit : on va joindre nos deux incompétences et essayer de faire quelque chose ! »

 

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Ce « quelque chose », ce n’était même pas ce que l’on découvrit, ce soir-là, dans une cave enfumée et à peine éclairée. Et pourtant, le talent de Leprest nous éclaboussa d'évidence, nous sauta aux yeux et aux oreilles comme un feu d’artifice royal. Plus tard, écrira-t-il, « C’est peut-être Mozart / Le goss’ qui tambourine / Des deux poings sur l’bazar / Des batt’ries de cuisine / Jamais on le saura […] / C’est peut-être Colette / La gamine penchée / Qui recompte en cachette / Le fruit de ses péchés / Jamais on le saura […] / C’est peut-être Van Gogh / Le p’tit qui grav’ des ailes / Sur la porte des gogues / Avec son Opinel / Jamais on le saura […] C’est peut-être Grand Jacques… » Là, j’vous jure, on l’a su tout de suite !

   

 

Après les prestations des deux artistes, la soirée se prolongea au-delà des heures décentes, à discuter en buvant des coups. Au début, avant de se « reconnaître », je ne saurais dire qui était le plus impressionné, de nous deux (salut Caussimon !), conscients d’assister à la naissance d’un auteur rare (et heureux comme Félix d’avoir cédé à l’injonction de Tachan !), ou d’Allain, croyez-m'en ou pas, intimidé par le fait de rencontrer les fondateurs du mensuel de la « chanson vivante » (un terme qu’il reprenait volontiers à son compte) ! Je me souviens parfaitement bien, en revanche, qu’il tint à nous offrir un exemplaire de Tralahurlette (une pièce de collection aujourd’hui !) et qu’en signe de lendemains qui chantent en chœur, il nota, en troisième de couverture, sa toute récente adresse parisienne, à deux pas du Père-Lachaise, et son numéro de téléphone…

Mais ce fut celui d’Henri Tachan, d’abord, que nous formâmes sur le cadran, dès le lendemain : nous lui devions un compte rendu circonstancié ; en signe, là, de gratitude. Puis j’appelais Gérard Meys, l’éditeur de Jean Ferrat, pour lui parler du choc ressenti et l’inciter à se rendre au Bateau Ivre…

(À SUIVRE)


brassens.jpg *Journaliste, écrivain et conférencier, membre du comité de rédaction de Paroles et Musique dès ses débuts, puis de Chorus, Jacques Vassal a publié récemment Brassens, homme libre au Cherche Midi (634 pages). Après son Brassens, Le Regard de Gibraltar (Chorus/Fayard, 2006), qui proposait le témoignage exclusif de Pierre Onténiente sur son long compagnonnage avec le Sétois, ce Brassens, homme libre est à n’en pas douter LA biographie de référence qu’on espérait sans oser y croire sur celui dont on célébrera le 29 octobre le 30e anniversaire de la disparition. L’équivalent qualitatif du fameux Grand Jacques (le roman de Jacques Brel), de Marc Robine. S’il manquait étrangement, malgré des dizaines d’ouvrages édités à son sujet, « le » livre définitif sur Brassens, ne cherchez plus : de l’avis général des principaux spécialistes brasséniens (et du mien !), Brassens, homme libre, de Jacques Vassal, est celui-là.

Publié dans : Hommage - Par Fred Hidalgo
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