Profil

  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Le blog de Fred Hidalgo

Présentation

  • : Le blog de Fred Hidalgo
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…

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Samedi 29 octobre 2011 6 29 /10 /Oct /2011 12:01

Trompe la mort

 

Né à Sète le 22 octobre 1921, Georges Brassens est mort à St-Gély-du-Fesc, une semaine après son soixantième anniversaire, le jeudi 29 octobre 1981 à 23 h 14. Le vendredi 30, la nouvelle filtrait dans l’après-midi. Le soir à l’Olympia, Montand annonçait son décès en voix off, et Le Forestier pleurait sur scène à Bobino : j’y étais et je me souviendrai toujours, entre la stupeur et le désarroi frappant le public de Maxime, de celui-ci forcé d’interrompre, la gorge nouée par le chagrin, Dans l’eau de la claire fontaine qu’il avait voulu chanter en hommage au grand chêne de la chanson ; Maxime, le cœur serré et le regard noyé de larmes impossibles à réprimer... Ce soir-là, le « Théâtre de la chanson et de la gaîté », que Brassens avait marqué de son empreinte, portait bien mal son nom.

   


Entre ces deux dates – 22 octobre 1921, 29 octobre 1981 –, soixante ans d’une vie de chanteur assez ordinaire, mais la création d’une œuvre sans pareille qui fait et fera date à jamais dans l’histoire de la chanson. Non par un éventuel côté pléthorique comme chez Trenet ou Ferré, puisqu’elle compte à peine cent cinquante chansons enregistrées en studio (138 exactement, soit l’équivalent de douze albums 30 cm quand tant d’artistes de la génération suivante ont atteint voire dépassé le seuil de la vingtaine), mais par son côté extraordinairement achevé, peaufiné et poli comme un ouvrage d’artisan cent fois remis sur le métier. Une œuvre raffinée et populaire à la fois. Simple et profonde. Accessible aux plus « modestes », grâce notamment à son art des mélodies, et cependant adulée des « intellectuels ».

Une œuvre, pourquoi ne pas le dire, formellement parfaite, qui réalise la quadrature du cercle, constituant un ensemble étonnamment homogène, de ses premières chansons sorties au printemps 1952 (Le Gorille, La Mauvaise Réputation et Le Mauvais Sujet repenti, excusez du peu) à son ultime album de 1976 (Trompe la mort…). Parfaite, oui, dans l’écriture et la composition, et intemporelle, indémodable sur le fond, car intimement et définitivement enracinée dans l’âme humaine, ce qui lui vaut d’être reprise sans cesse, dans l’espace francophone et ailleurs où les interprètes de Tonton Georges et les versions en tout genre de ses chansons (car elles se prêtent à tous les styles musicaux, à tous les arrangements) ne se comptent plus.

   

 

Alors, c’est vrai, tout est bon chez Brassens, y a rien à jeter ? À quelques titres près, marqués par l’actualité, c’est vrai, oui, car l’auteur-compositeur – circonstances et période exceptionnelles aidant (la Seconde Guerre mondiale, l’Occupation…) – avait déjà fait ses premières armes avant d’entrer effectivement dans le métier. Quand il a débuté chez Patachou, il n’y avait plus une parole, plus une note de musique superflues chez lui. Déjà, Brassens allait jusqu’à l’os de la chanson. Depuis lors, pas la moindre graisse, jamais, dans son œuvre. De la pure gemme. Une pierre précieuse. LE joyau – le grand chêne – de la chanson française.

 

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C’est en partant de ce constat qu’au moment d’infléchir notre destin, ma chère et tendre et moi, en prenant la décision de mettre fin à nos aventures africaines pour créer le journal de chanson qui faisait alors défaut dans le paysage médiatique français et même francophone, nous avons spontanément pensé à Brassens – à tout seigneur tout honneur – pour la Une du premier numéro. Un quart de siècle plus tard, alors que nous tentions avec Jacques Vassal de convaincre Pierre Onténiente, alias Gibraltar (l’ami par excellence de Brassens, le « copain d’abord », celui qui ne l’a jamais quitté d’une semelle du jour où ils s’étaient connus en 1943, au camp de Basdorf en Allemagne – où les deux hommes avaient été enrôlés dans le Service du Travail Obligatoire –, jusqu’au jour de sa mort), de nous livrer son témoignage, unique et sans pareil par définition, celui-ci se souvenait encore de notre lettre adressée à l’artiste depuis un endroit aussi peu habituel et improbable que Djibouti.

   

 

Nous changerons finalement notre fusil d’épaule (voir « D’Anne Sylvestre à Olivia Ruiz » notamment), dans l’attente d’un nouvel album, mais Georges n’aura pas le temps d’enregistrer les chansons auxquelles il travaillait alors et resteront à jamais posthumes – à l’instar des différents dossiers que nous lui consacrerons dans Paroles et Musique puis dans Chorus au cours des années 1980, 1990 et 2000. Le premier parut en juin 1984, non pas à l’occasion d’une commémoration mais pour saluer la mise en vente de P&M dans le commerce, le « mensuel de la chanson vivante » n’ayant jusqu’alors été distribué que par correspondance.

 

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Sous le titre « Il suffit de passer le pont », j’annonçais ainsi la nouvelle à nos abonnés : « Aujourd’hui, Paroles et Musique franchit le gué, saute le pas de la distribution commerciale. Un petit pas peut-être à l’échelle du lecteur, mais un bond immense pour notre mensuel, dont le tirage est quadruplé à partir de ce numéro [NB : nous passions alors de dix mille à quarante mille exemplaires]. Curieusement, continuais-je plus loin, cette mise en vente de P&M chez les marchands de journaux de France et de Navarre coïncide avec le dossier sur Georges Brassens que nous avions projeté de réaliser pour le n° 1, en juin 1980. Des contacts en ce sens avaient été pris, dès 1979, avec Brassens lui-même et aussi avec Pierre Onténiente, son secrétaire (et ami). Ce n’est que la crainte – sans doute justifiée à l’époque, l’équipe de P&M étant encore en gestation – de ne pas assumer le sujet avec toute la rigueur nécessaire, qui nous avait poussés à le reporter. La suite, hélas, on la connaît : avec la disparition prématurée de l’auteur de Trompe la mort, le 29 octobre 1981, il n’était plus question d’envisager ce numéro avant que la douleur se fût apaisée dans les mémoires. » Et de préciser enfin que certains des témoignages figurant dans ces pages du n° 41 (le dossier à lui seul faisant la moitié du numéro, soit 44 pages sur 88) étaient, du reste, « les premiers accordés à la presse depuis lors »… et inédites « la plupart des photos de Jean-Pierre Leloir illustrant ce dossier. »

 

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En 2005, fidèle à cette histoire et à notre propre fidélité à la mémoire de Georges, Pierre Onténiente acceptera enfin de se confier sans réserve à Jacques Vassal pour laisser aux génération futures un témoignage irremplaçable. Ce livre, Brassens, le regard de Gibraltar, que j’ai la faiblesse de considérer comme le document le plus important jamais publié sur l’auteur du Grand Chêne, car émanant du personnage qui fut le plus proche, et sur la durée la plus longue, de toute la vie de Brassens, parut en 2006, édité par votre serviteur chez Chorus/Fayard.

Quinze ans plus tôt, en 1991, nous avions déjà eu l’occasion de publier sous notre propre label Hidalgo Éditeur (en coédition cette fois avec Fixot) l’un des ouvrages aujourd’hui considérés de référence sur le Sétois, préfacé par Renaud : Georges Brassens, histoire d’une vie, de Marc Robine et Thierry Séchan.

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Enfin, à l’automne 2006 parut le dernier de nos dossiers, dans le n° 57 de Chorus. Introduit par un édito que j’intitulais sans hésiter « Tous derrière et lui devant », il proposait soixante pages d’analyse et de témoignages (dont ceux des jeunes artistes de la « Génération Chorus » recueillis par Jean Théfaine : « Ils ont tous en eux quelque chose de l’oncle Georges… ») et même une interview de Brassens datant de 1970 et restée inédite jusqu’alors. Celui-ci avouait entre autres que s’il n’avait pas « toujours été très négligent », il aurait écrit « beaucoup plus »

C’est dans ce dossier aussi que notre excellent collaborateur Damien Glez publia cette planche satirique « Et si Brassens était toujours là ? » dont il suffit de remplacer la mention « À 85 ans » par « À 90 ans » pour qu’elle demeure d’actualité.

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Notons au passage le dialogue d’outre-tombe entre Brel et Ferré, clin d’œil à la rencontre historique des trois géants de la chanson, organisée en janvier 1969 par François-René Cristiani avec la collaboration de Jean-Pierre Leloir (une « table ronde » que j’eus également l’honneur et le privilège d’éditer dans sa version intégrale, en 2003, chez Chorus/Fayard, accompagné de nombreuses photos inédites de Leloir, sous le titre Trois hommes dans un salon).

   

 

Vous le voyez, il ne me manque pas de motifs de me montrer intarissable au sujet de Brassens. En effet, si j’ai déjà dit tout ce que je devais à Ferré, de révolte et de fraternité, dans le choix et l’expression de mon propre parcours, alors que Brel m’a donné à jamais le besoin vital d’« aller voir », c’est Brassens qui, tout petit, m’a fait aimer la chanson française (et sa langue, qui n’était pas celle de mes parents). Brassens qui m’a communiqué le goût de l’indépendance (déjà mis en pratique par mon oncle Lamolla, artiste-peintre catalan – voir « Cali à bras-le-cœur ») –, illustrateur du Libertaire… lorsque Brassens y collaborait). Un goût incurable pour la liberté d’esprit et d’action qui se paie au quotidien et parfois au prix fort (« Après le Frente Popular / L’hidalgo non capitulard / Qui s’avisait de dire “niet” / Mourrait au son des castagnettes… », cf. Tant qu’il y a des Pyrénées, chanson hélas posthume de GB), mais dont la saveur est à nulle autre semblable… « Bande à part, sacrebleu ! c’est ma règle et j’y tiens ! »

Je me garderai donc d’en rajouter ici, pour laisser plutôt la parole à l’un des plus grands amis de Georges. Ils vécurent même un temps sur le même palier d’immeuble (Le Méridien, rue Émile-Dubois à Paris), ce qui valut à Brel – car c’est bien sûr de lui qu’il s’agit – d’emmener lui-même d’urgence Brassens à la clinique, victime d’une crise sévère de coliques néphrétiques, pour y être opéré un soir de mai 1966. Dans un témoignage recueilli par Europe 1 et repris dans le 30 cm Philips 20 ans d’émissions avec Georges Brassens à Europe 1, le Grand Jacques a sûrement dit sur le Grand Chêne les choses les plus sensibles qu’on ait pu entendre de leur vivant à tous deux.

   

 

« Je vais parler de Brassens, avertit Jacques Brel, un peu comme un enfant parle de sa maman. Tous les enfants sont un petit peu amoureux de leur maman. Et puis d’ailleurs, qu’on me comprenne bien quand je dis cela, je n’évoque pas du tout Georges Brassens avec des bigoudis et en robe de chambre le matin, je ne veux pas du tout disséquer Brassens, je n’en ai pas le droit et en plus il le fait infiniment mieux que moi. Donc, Brassens étant une porte ouverte, je n’ai pas du tout envie de l’enfoncer, j’ai envie simplement de vous faire pénétrer dans son salon, et non pas du tout dans sa chambre, voilà !

« Brassens a une manière bien à lui de poser certains problèmes, mais il les pose, oh ! il ne les pose pas, il les dépose en réalité… Parce que Brassens, je crois qu’au fond de lui il ne croit pas aux solutions ; je crois que Brassens ne croit pas aux disciplines que nécessite une solution, il n’y croit pas, il dépose ça, en réalité, comment vous dire ?... C’est un arbre de Noël, Brassens, il ne croit pas qu’il est là pour faire de l’ombre ; il croit simplement qu’il est là pour amener un sourire à des enfants qui regardent ça une nuit de Noël ; et les enfants étant nous, il pose tout de même au bout de ses branches non pas simplement des boules scintillantes ou des guirlandes, mais il pose certains petits points d’interrogation qui ne scintillent pas mais qui vibrent au fond de notre cœur.

« Brassens doit constater une forme d’espoir, il ne doit pas en être fier parce qu’il est trop intelligent pour s’envoyer des fleurs parce qu’il se découvre un peu d’espoir, et puis d’un autre côté il se heurte à cette envie de bonheur qu’il doit avoir envie de distribuer du coin de son sourire. J’insiste sur le sourire de Brassens qui est le plus beau sourire d’homme que je connaisse, d’ailleurs…

   

 

« En réalité, c’est la première ride d’adulte, et je crois qu’il faut se faire des rides dans l’oreille. Je crois que c’est un péché mortel de ne pas écouter Brassens. On peut ne pas l’aimer, on ne peut pas ne pas l’essayer. »

En codicille à cette déclaration de Brel, en particulier à son éloquente conclusion, il n’y a qu’à l’intéressé qu’on puisse céder la parole, tant il est vrai, en dépit du temps qui passe, qu’il continue d’être présent et de nous accompagner dans nos vies, quitte, comme il l’avait prédit, à s’exhumer régulièrement de son caveau du cimetière de Sète : « Et si jamais au cimetière / Un de ces quatre, on porte en terre / Me ressemblant à s’y tromper / Un genre de macchabée / […] Ce sera rien que comédie / Rien que fausse sortie / Et puis, coup de théâtre, quand / Le temps aura levé le camp / Estimant que la farce est jouée / Moi, tout heureux, tout enjoué / Je m’exhumerai du caveau / Pour saluer sous les bravos / C’est pas demain la veille, bon Dieu ! / De mes adieux. »

 

NB. On trouvera dans Si ça vous chante d’autres sujets où il est question de Brassens, d’autres vidéos de lui, notamment dans les articles suivants : « Vendanges d’automne », « Les Amis de Georges », « La Chanson de proximité »« Jean Ferrat, “la” bio ! », « Le Bon Lait d’l’automne ». Rappelons aussi la sortie récente de l’ouvrage de référence signé Jacques Vassal, Brassens, homme libre, la bio à coup sûr la plus complète à ce jour : voir à la fin d’« Allain Leprest (suite) ».

 

Publié dans : La Chanson vivante - Par Fred Hidalgo
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