Profil

  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Le blog de Fred Hidalgo

Présentation

  • : Le blog de Fred Hidalgo
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…

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Lundi 16 avril 2012 1 16 /04 /Avr /2012 00:00

Ne me quitte pas (épilogue, 2/3)

 

C’est au complexe culturel Paul-Gauguin (voir « Brel-5-6 »), que l’on délivre les billets d’entrée pour l’« Espace Jacques-Brel », distant seulement de quelques dizaines de mètres. La préposée nous accompagne pour ouvrir la porte coulissante du hangar, car nous sommes les premiers (et peut-être les seuls) à nous y rendre ce jour-là. Peu de touristes aux Marquises, on le sait, sauf lorsque débarque l’Aranui (ou maintenant le Paul-Gauguin, un navire de croisière américain) une fois par mois et rien que pour quelques heures...

 

stele

 

Puis la jeune femme actionne un bouton, et s’élève la voix du Grand Jacques ! C’est son dernier disque qui tourne en boucle le temps de la visite. Vous trouverez peut-être ça étonnant, mais l’émotion est grande d’entendre pour la première fois Les Marquises à l’endroit précis où Jacques Brel a écrit cette chanson… Trente-quatre ans exactement après qu’il l’eut chantée ici à Henriette, la jeune aveugle, pour la seule et unique fois devant quelqu’un d’autre que Maddly (voir « Brel-12 »). Ce matin-là, le temps est clément, il fait chaud sous les tôles ondulées… mais je vous le jure, j’en frissonne encore.

 

jojo-hangar 

L’Espace Jacques-Brel ? Mieux vaut une bonne photo qu’un long discours. En l’occurrence, la description sera vite faite : le Jojo au centre, suspendu en vol immobile, des photos et affiches offertes par l’ex-Fondation Brel de Bruxelles tout autour, sur des panneaux posés aux murs, et puis des documents locaux illustrant à la fois la construction et l’aménagement du lieu dus à Serge Lecordier, responsable de l’aéroclub et beau-frère du maire de l’époque. On y retrace surtout les étapes de la restauration du bimoteur du Grand Jacques, encouragée par sœur Rose et entreprise gracieusement par une équipe de Dassault Aviation, à l’initiative du même Lecordier et autres Marquisiens de bonne volonté. Il faut dire qu’avec le passage des ans, pas davantage que l’Askoy (voir « Brel-10 ») le Jojo n’était… jojo à voir, comme on peut s’en apercevoir sur la photo où sœur Rose pose devant lui.

 

arrivee-Jojo

 

Ramené à Tahiti par Jean-François Lejeune après la mort de Brel, il fut vendu le 6 novembre 1978 à Robert Wan, « l’empereur de la perle noire », qui avait racheté auparavant la ferme perlière de Jean-Claude Brouillet, à Marutéa, l’un des pionniers en ce domaine (et véritable aventurier des airs au Gabon… où je l’avais connu : voir « Brel-4 » – le hasard s’entend comme personne pour lancer de curieuses œillades à travers le temps et l’espace !). Repeint aux couleurs françaises, puis revendu le 18 janvier 1982 à un autre producteur de perles, Yves Tchen Pan, qui le fit voler ensuite pour le compte de sa compagnie Air Océania (disparue depuis), c’est dans celle-ci que le Twin Bonanza de Jacques Brel acheva sa carrière. Après un dernier vol, le 25 octobre 1988, on le laissa bientôt à l’abandon, pourrissant, dans un coin du tarmac de Faaa…  

 

 

À l’image du sauvetage de l’Askoy (voir « Brel-10 »), une grande chaîne de solidarité se déploya par la suite, grâce à Serge Lecordier, alors président du Comité du Tourisme d’Atuona. Première étape : le rapporter ici. C’est la « goélette », comme on continue de l’appeler – l’Aranui, deuxième cargo mixte du nom (nous en sommes aujourd’hui au troisième) –, qui le prit à son bord pour le débarquer en 1995 en baie de Tahauku. De là, on le remorqua jusqu’au centre du village où on l’exposa, en l’état, huit ans durant, livré aux intempéries. Et puis – voir la vidéo-document ci-dessus – le 15 juillet 2003 on enraya sa disparition annoncée. Auparavant, explique Serge Lecordier, « la restauration du Jojo avait été décidée à la suite de ma rencontre en 2001, à l’hôtel Hanakéé, avec Bernard Bonzom, technicien chez Dassault Aviation, venu en vacances à Hiva Oa. Celui-ci m’avait laissé espéré qu’il parviendrait à convaincre ses supérieurs. » Finalement, Dassault envoya trois de ses employés, dont Bonzom, pour restaurer l’avion, avec l’aide de Serge Lecordier et de plusieurs bénévoles locaux.

 

Jojo-Hublots

 

Il ne restait plus qu’à élever un hangar pour l’abriter. Il devint cet Espace Jacques-Brel, inauguré le samedi 4 octobre 2003 (cinq mois après le Centre culturel Paul-Gauguin bâti à l’occasion des cent ans de son décès). Un bâtiment bien modeste pour l’artiste dont il est censé honorer la mémoire, statue-tete mais qui a au moins le mérite d’exister. Et revoilà le Jojo flambant neuf, ayant recouvré les couleurs sous lesquelles volait son fameux pilote belge, et prêt, dirait-on, à reprendre les airs…

Quelques sculptures, dont un beau buste de Brel (une œuvre de Jean-Paul Lesbre dévoilée en octobre 2008, pour célébrer les trente ans de la disparition du chanteur, en présence notamment de son épouse Miche, dont c’était la première venue à Hiva Oa, du secrétaire d’État à l’outremer Yves Jego et du président de la Polynésie française, Gaston Tong Sang – excusez du peu !), les deux projecteurs 35 mm avec lesquels Jacques faisait son cinéma deux fois par semaine aux habitants d’Atuona (voir « Brel-6 ») et, comme annoncé par mon petit prince des Marquises, les dessins touchants des écoliers illustrant ses chansons, l’Askoy et le Jojo, complètent la décoration. Parmi les rares documents personnels, sa licence de pilote…

 

miche

 

À l’extérieur, on découvre la stèle réalisée par le Comité du tourisme d’Hiva Oa, une plaque rivée sur un rocher qui se trouvait initialement sur le terrain en altitude, avec vue à 360 degrés, où Jacques avait décidé de faire construire sa maison. Un terrain déjà défriché et aplani quand il a été contraint de partir… En octobre 1993, lorsqu’on posa la plaque sur le rocher (voir photo), la végétation avait déjà repris ses droits. « Jacques Brel vécut à Atuona de 1975 à 1978, endroit où il souhaitait s’installer », peut-on y lire, sous la fameuse conclusion de sa chanson forcément la plus célèbre et appréciée sur place : « Veux-tu que je te dise ? / Gémir n’est pas de mise / Aux Marquises… »

 

stele terrain

 

Le 7 juillet 1978, Jacques avait piloté le Jojo pour la dernière fois. Déjà bien malade et fort affaibli, il n’avait pourtant pas eu le cœur de dire non à une femme enceinte qui l’avait sollicité pour l’emmener accoucher sur l’île de Ua Pou, dans le groupe nord de l’archipel. Ce jour-là, il souffre beaucoup mais ne se plaint pas, ne geint pas. Simplement, à l’issue du vol aller, il répond à la Marquisienne qui lui demande s’il pourra venir la rechercher en octobre : « Je ne sais pas… » A-t-il pressenti sa fin prochaine ? Toujours est-il qu’à son retour chez lui, il dit à Maddly de retenir deux places sur le premier avion d’Air Polynésie en partance pour Tahiti. « C’est la dernière fois que je vois les Marquises, déclare-t-il juste après le décollage. C’est quand même beau. On aurait été bien dans notre maison... » Et Maddly d’écrire : « Nous survolons Atuona et la piscine bleue nous donne le repère de la maison. Jacques laisse couler une larme. Moi, je m’efforce de ne pas pleurer mais ma poitrine a comme des ratés et trahit mon émoi. »  

 

 

[À SUIVRE : épilogue 3/3]

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« SUR LES TRACES DE JACQUES BREL », récit de Fred Hidalgo (illustrations sauf mentions contraires de F. et Mauricette Hidalgo) ; rappel des chapitre précédents : 1. Le Voyage aux Marquises (18 novembre 2011) ; 2. Sa nouvelle adresse (26 novembre) ; 3. Si t’as été à Tahiti… (3 décembre) ; 4. Touchez pas à la mer ! (8 décembre) ; 5. Aux Marquises, le temps s’immobilise (13 décembre) ; 6. Si tu étais le bon Dieu… (9 janvier 2012) ; 7. De l’aube claire jusqu’à la fin du jour (29 janvier) ; 8. Et nous voilà, ce soir… (20 février) ; 9. Je chante, persiste et signe… (25 mars) ; 10. Jean de Bruges et « Le voilier de Jacques » (29 mars) ; 11. Quand je serai vieux, je serai insupportable... (3 avril) ; 12. Et tous ces hommes qui sont nos frères... (4 avril) ; 13. Ne me quitte pas, épilogue 1/3 (15 avril).

 

 

Publié dans : Reportages - Par Fred Hidalgo
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