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  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
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  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

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La Maison de la chanson vivante
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Jean-Jacques Goldman, confidentiel
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8 avril 2015 3 08 /04 /avril /2015 16:38

Désespéré... mais avec élégance


Peut-être que le rêve s’achève, hélas ! Que tout lasse, tout passe, tout casse ?... « Est-ce normal ? Je m’aperçois que je n’ai plus rien reçu de votre part depuis le 17 janvier ! Et cela me chagrine énormément… » Bientôt trois mois, c’est vrai, que je n’ai plus alimenté ce blog… Et les mots comme celui-ci, aussi aimables qu’attentionnés voire affectueux, de se multiplier. Tentative d’explication… en ce jour anniversaire de la naissance de Jacques Brel.

LA GRÈVE DU RÊVE

Après cinq ans révolus d’articles venus, pour la plupart, du fond de moi-même ; cinq ans à entretenir à ma modeste mesure la flamme du beau et de l’authentique ; cinq ans à confier des souvenirs exclusifs sur les artistes que j’ai aimés et fréquentés au long de ma vie ; cinq ans en somme à faire chorus encore et encore, comme autant de bouteilles jetées à la mer ou si vous préférez dans l’océan du World Wide (Wild ?) Web ; cinq ans après, peut-être bien que… ça ne me chante plus ? Que l’érosion menace... Que tout lasse, tout passe, tout casse... ?
 

Guy Béart – La grève du rêve

Et pourquoi pas ? Comme le chante Guy Béart, de toutes parts, tout autour de nous, « la grève du rêve est là. » De plus en plus difficile à supporter, sinon à accepter, pour quelqu’un qui a toujours vécu – et agi – en fonction de ses rêves… à accomplir. Comme l’avait fait le Grand Jacques, homme de rêves et de défis successifs, jusqu’au bout. Certes, « Les rêves sont en nous », chantait le cher Pierre Rapsat, mais aujourd’hui fi des grands idéaux ; « Sinistre / le cuistre / s’étend / inonde / les ondes / du temps. » Folie meurtrière des uns, aquoibonisme des autres : « Images / en cage / folie au tiroir / plus d’âme / qui clame / L’espoir… »

Ce qui m’a touché, fort, chez Jacques Brel, c’est ce que j’appelle dans mon livre sur sa « vie d’après » son principe d’imprudence… qui participait de son rêve préalable. Dans un poème de Leon Felipe qu’il a mis en musique, Paco Ibañez déplore le fait qu’il n’y ait plus de fous en Espagne : « Depuis qu’est mort cet homme de la Mancha / Cet extravagant fantôme du désert / Tout le monde est prudent, terriblement, horriblement prudent… » Don Quichotte reviendrait aujourd’hui, nul doute qu’on lui interdirait partout le passage, qu’on l’empêcherait urbi et orbi de s’exprimer. Trop « imprudent » et donc trop dérangeant…

LA GRÈVE DU RÊVE

En revanche, un chanteur bien connu et apprécié de la collectivité sort un nouvel album… et voilà qu’on publie simultanément un livre sur lui pour « dénoncer » sa face cachée, ses infidélités conjugales supposées. Un autre se dévoue tant et plus pour rester fidèle à un ami disparu et venir en aide aux plus démunis… et voilà la horde des corbeaux coassant qui s’acharne sur lui au premier motif fallacieux venu. L’argent, la jalousie, la haine : triste et sombre triptyque à l’opposé exact des valeurs du chevalier à la triste figure. « Les ocres / médiocres / des réalités / détrônent / les jaunes / d’été / Car la grève du rêve est terrible / elle tue lentement / elle étouffe nos cœurs impassibles / la nuit, en dormant… »

Les attentats de Charlie, ici, les massacres des innocents de plus en plus nombreux, ailleurs… Chaque jour la barbarie gagne du terrain sur la civilisation. Tout commence par de petits renoncements, de petits arrangements (entre amis) avec le principe de laïcité qui favorisent le retour du fait religieux ; lequel s’engouffre dans la place laissée béante par la culture, suite aux décisions de nombreux élus qui semblent la considérer (au mieux) comme la cinquième roue du carrosse… Rien qu’en France, en cette année 2015, une centaine d’événements et de festivals sont purement et simplement supprimés – alors même que les retombées économiques indirectes de ces manifestations, en termes d’hébergement, de restauration, de commerce, de tourisme ou autres, dépassent souvent le montant de l’aide publique qui leur est accordée. Mauvais calcul à tous points de vue, économique et surtout social, car l’abandon de la culture vivante va engendrer dans le tissu social des trous de mites des plus dangereux, dont les barbares et les pousse-au-crime démagogues vont directement profiter.

LA GRÈVE DU RÊVE

Je m’éloigne du sujet ? Peut-être. L’époque, c’est vrai, est à la confusion des genres, à la perte des repères. Ça n’est pourtant pas compliqué : l’homme sans culture est comme une bête sauvage, prête à tout pour simplement survivre et à faire table rase du passé de l’humanité pour imposer son propre mode de vie bestial au reste du monde ; l’homme cultivé vit en paix et en harmonie avec ses semblables, dans la beauté et « Le Bonheur de vivre » (si joliment illustré par Matisse, cf. ci-dessous). « La culture coûte cher ? Essayez donc l’ignorance… » Justement, ça y est, c’est fait, on a essayé, on le sait en toute certitude, en espèces sonnantes et trébuchantes autant qu’en vies humaines : l’ignorance n’a pas de prix, c’est un gouffre sans fond.

LA GRÈVE DU RÊVE

Trente-cinq ans cette année que j’écris et me bats sans relâche, toujours soucieux de cette pédagogie de l’enthousiasme dont parlait Aragon, pour illustrer le meilleur de la chanson vivante (et à travers elle tous les arts qu’elle rassemble à elle seule). Avec des hauts et des bas, certes. Des moments d’exaltation et d’autres de déprime sinon de dépression. Aujourd’hui, disons pudiquement que nous vivons un passage en creux… Jamais sans doute, de notre vivant, l’esprit de chapelle, le sectarisme, donc l’égoïsme, l’intolérance et le rejet de l’étranger n’ont été plus évidents voire revendiqués sans vergogne. Alors, la quête du Beau, du subtil, du sublime, de ce qui ennoblit l’Homme, bof, quelle importance…

La chanson est le meilleur reflet de l’air du temps… et l’air du temps actuel, hein, aux plans politique, médiatique, sociologique, culturel, environnemental… pas vraiment de quoi s’en réjouir. Si nos élites autoproclamées, chaque fois plus impuissantes, plus satisfaites d’elles-mêmes voire plus arrogantes et cependant plus incultes que jamais (« Estamos tocando el fondo… », chante Paco Ibañez dans La poésie est une arme chargée de futur, « Nous sommes en train de toucher le fond »…), nous conduisent au bord du précipice, le bon peuple oublieux (ou nostalgique) de notre tragique histoire récente (trois quarts de siècle, pas davantage…) semble pressé de s’y jeter, pieds et poings liés.

Alors, c’est vrai, avec le temps, on se sent glacé dans un lit de hasard, floué par les années perdues… et me revient en mémoire cette chanson posthume du Grand Jacques : « Ne plus parler qu’à son silence / Et ne plus vouloir se faire aimer / Pour cause de trop peu d’importance / Être désespéré / Mais avec élégance / […] N’avoir plus grand-chose à rêver / Mais écouter son cœur qui danse / Être désespéré / Mais avec espérance… »

Justement, après un petit coup de moins bien, chassez le naturel il revient au galop et on se prend à rêver à d’autres lendemains qui chantent. Moins utopiques, moins collectifs sans doute, mais plus accessibles. Encore que… Pour être très pratique, par exemple, on rêvait, on pensait très sérieusement (je l’avais même annoncé ici) que l’Askoy, le voilier de Jacques Brel (dont j’ai raconté, dans L’aventure commence à l’aurore, l’exemplaire et magnifique histoire de sa restauration en Belgique, après le « rapatriement » de son épave, échouée sur la côte néo-zélandaise), serait remis à l’eau aujourd’hui même, 8 avril 2015, date anniversaire de la naissance du Grand Jacques (l’imagine-t-on, à 86 ans, « cracher sa dernière dent / en chantant “Amsterdam” » ?!). Déjà, on avait espéré pouvoir le faire le 24 juillet dernier, pour les quarante ans du départ, depuis Anvers, de son voyage au bout de la vie. Et puis les fonds nécessaires à la confection des voiles, le seul élément restant, avaient fait défaut…

Malgré tout, en l’espace des six à sept mois séparant octobre d’avril, on estimait – les frères Wittevrongel (à l’origine de cette merveilleuse initiative, avec l’objectif final de mettre l’Askoy au service de la réinsertion sociale) et tous les « Askoyers », leurs soutiens amicaux, avec eux – que l’argent serait trouvé entre-temps, car ça n’était plus que l’équivalent d’une goutte d’eau par rapport à l’ensemble de l’entreprise. Or, non seulement les aides publiques ont continué de briller par leur absence, mais le chantier naval qui abritait le bateau (à Rupelmonde) et laissait ses employés travailler bénévolement (à leurs moments perdus) à sa restauration, a fait faillite l’automne dernier, entraînant l’obligation pour Piet et Staf Wittevrongel de le déplacer à leurs frais... Il se trouve désormais à Zeebrugge. Désillusion, remise en question. Interrogations pour l’avenir.

LA GRÈVE DU RÊVE

Ils ne baisseront pas les bras, rassurez-vous. Moi non plus. Il reste encore des traces sur lesquelles partir, de proches que l’on a aimés (comme mon père, dans mon cas, au destin incroyable depuis qu’il foula le sol français en février 1939) et ou d’artistes qui n’ont eu de cesse de nous rendre la vie plus belle. Alors, oui, écrire pour ne pas mourir, c’est une évidence… Mais pas seulement, loin de là. Compte tenu de tout ce que j’ai tenté maladroitement et confusément d’expliquer ici, il faut du temps aussi pour…

…Chanter
Rêver, rire, passer, être seul, être libre,
Avoir l’œil qui regarde bien, la voix qui vibre,
Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers,
Pour un oui, pour un non, se battre – ou faire un vers
Travailler sans souci de gloire ou de fortune,
À tel voyage, auquel on pense, dans la lune !
N’écrire jamais rien qui de soi ne sortît,
Et modeste, d’ailleurs, se dire : « Mon petit,
Sois satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles
Si c’est dans ton jardin à toi que tu les cueilles ! »
Puis, s’il advient d’un peu triompher, par hasard,
Ne pas être obligé d’en rien rendre à César,
Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite,
Bref, dédaignant d’être le lierre parasite,
Lors même qu’on n’est pas le chêne ou le tilleul,
Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul…

Voilà la meilleure réponse (Cyrano, pensez donc !), la plus adéquate en tout cas, que je me sens capable d’apporter à tous ces petits mots amicaux reçus ces dernières semaines. Il faut laisser le temps au temps, comme disait non pas Mitterrand (qui avait des lettres) mais, bien avant lui, le seul et unique Hidalgo de la Mancha (réincarné aux Marquises, là où les chevaux sont blancs, en Jacques Brel), il faut faire confiance à la vie… C’est peut-être ainsi que « la grève / du rêve / se meurt », que « le songe / éponge / nos pleurs. » Ainsi qu’en fin de compte « le rêve / s’élève / ce jour » et que « les flammes / s’enflamment / d’amour… »

LA GRÈVE DU RÊVE

PS. Plus prosaïquement, j’ajouterai aux raisons de ma discrétion prolongée (pour ceux qui le souhaitent, je suis plus présent mais bien sûr de façon très différente et plus brève sur ma page Facebook) la désinvolture de l’hébergeur de ce blog. Celui-ci a non seulement modifié son « gabarit » et son fonctionnement (désormais plus complexe) sans laisser le choix à ses utilisateurs, quitte à faire disparaître au passage des vidéos, des documents audio et votre présentation personnelle de la page d’accueil, mais il s’est permis en outre et sans la moindre gêne d’y ajouter de la pub ! Sans même demander leur autorisation aux auteurs des blogs. On nous dira que c’est le progrès… Il me semble qu’il s’agit plutôt d’irrespect ou, pire, d’une indifférence totale à l’égard de leurs « fournisseurs de matière » (gratuite). Ça ne donne guère envie de continuer ici… mais comment faire autrement, sans couper définitivement les ponts entre nous ?

…DERNIÈRE HEURE : bonne nouvelle, la publicité qui avait envahi ces pages (depuis la mise en place automatique de la nouvelle version de l’hébergeur) vient d’être éradiquée par nos soins ! S’il est laissé toute latitude aux annonceurs (n’importe lesquels…) de phagocyter les blogs hébergés en mettant leurs auteurs devant le fait accompli, il existe malgré tout, quelque part, une fonction bien cachée qui permet de s’opposer à ce « coup de force ». Qu’on se le dise (à toutes fins utiles pour d’autres auteurs) et qu’on sache que « Si ça vous chante », depuis sa création le 18 novembre 2009, n’a jamais voulu tirer le moindre embryon d’ombre de profit de son existence. Merci de votre fidélité, sans laquelle j’aurais arrêté d’écrire ici... C’est reparti !

(NB. Je déplore cependant qu’un « service » ait disparu de la page d’accueil : l’affichage automatique des « derniers commentaires » publiés, avec l’indication de l’article commenté, quel qu’il soit depuis cinq ans, qui permettait aux uns et aux autres d’en être informés et surtout de prolonger le dialogue de façon aussitôt visible ; là, les commentaires restent évidemment possibles – et souhaités – mais il faut faire la démarche d’aller cliquer sur « Voir les X commentaires » en chaque fin de sujet pour découvrir les plus récents.)

 

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Published by Fred Hidalgo - dans Éditoriaux
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17 janvier 2015 6 17 /01 /janvier /2015 15:55
La plupart des tocards sont des crétins sectaires...


Ce soir à L’Olympia, samedi 17 janvier 2015, Guy Béart – qui n’avait plus chanté sur scène depuis Bobino 1999* et qui avait donné à Chorus, au printemps 2008, sa dernière (très) longue interview depuis cette année-là** – vient faire ses adieux définitifs en public. L’occasion de rappeler combien cet auteur-compositeur majeur (trop souvent oublié) de l’histoire de la chanson francophone (« les 3 B de la chanson française », disait toujours Jacques Canetti à propos de Brel, de Brassens et de Béart…) a toujours été en avance sur son temps, visionnaire voire… prophétique !
  

Scene-Beart.jpg  

L’occasion aussi de rappeler l’importance de la chanson vivante (celle qui abolit toutes les frontières) dans le contexte morbide que l’on sait, où les terroristes d’aujourd’hui, comme les fascistes franquistes d’antan, associent leur « Viva la muerte ! » à leur dieu de haine et de vengeance, quel que soit le nom qu’ils lui donnent. L’occasion de répéter que la chanson qui nous unit, nous lie, nous relie par un fil « entre nos cœurs passé », n’en appelle toujours qu’à la nécessaire fraternité… L’occasion enfin d’un plaidoyer pour l’entrée de la chanson française à l’école, dans les programmes officiels, qu’elle puisse y dispenser, pour le plaisir de tous (Y a d’la joie…), ses valeurs pacifiques d’ouverture, de tolérance et de rassemblement, dans la qualité qui la caractérise, sans autres limites dans l’humour, la parodie, la dérision, l’esprit rabelaisien, etc., que celles qui sont fixées par la loi de la République.
  

CharlieDelacroix.jpg

Le dernier album de Guy Béart, Le Meilleur des choses, remonte déjà à septembre 2010, il venait alors de fêter ses 80 ans (voir ici mon article de l’époque). Mais en 1986, dans son album Demain je recommence, il écrivait, composait et chantait déjà ceci, en invoquant un certain Jéhovah : 

Mon Dieu, confonds les religions,
Bureaucraties de ta croyance,
Qui ensanglantent nos régions
De leurs vengeances,
Ô Jéhovah !
 

Mon Dieu, garde-moi de ces fous
Qui t’invoquent en simulacre,
Qui font de toi le dieu des loups
Et des massacres,
Ô Jéhovah ! 
  

Guy Béart – Ô Jehovah
   

Chanson pour le moins éloquente au regard des tragiques événements que l’on sait, dont les dessinateurs de Charlie Hebdo ont été les premières victimes, car ils incarnaient la liberté d’expression par excellence, dans le strict respect des valeurs républicaines si odieuses aux yeux pervers, aux esprits dévoyés des fanatiques qui ne cherchent qu’à soumettre leurs voisins et d’abord leurs femmes par la force, l’intimidation et les armes. Merci aux amis de Tryo pour ce bel hommage en chanson (où l'on retrouve Charb, Cabu, Wolinski et Tignous exerçant leur métier d’amour et d’humour) :   

 

  

Des chansons sur les fanatiques et les crétins sectaires, on n’en a (hélas) que l’embarras du choix. Mais à tout seigneur tout honneur, place au Grand Chêne de la chanson française, j’ai nommé Georges Brassens. Celui-là même qui, un jour de l’an 1969, disait en rigolant à Guy Béart (anecdote confiée personnellement par ce dernier à votre serviteur) : « Il y a deux grands auteurs-compositeurs aux vingtième siècle : moi et Georges Brassens ! À part ça, il y a Guy Béart… » C’est Maxime Le Forestier (pour qui Cabu dessina la pochette de son album Saltimbanque en 1975, outre une bande dessinée en double page à l’intérieur du 33 tours) qui chante ici Quand les cons sont braves, car la Camarde ne laissa pas à son auteur le temps de l’enregistrer. Sa teneur, fort aimable quant à la connerie ambiante dont il ne s’exonère pas lui-même (« Quand les cons sont braves / Comme moi / Comme toi / Comme nous / Comme vous / Ce n’est pas très grave... »), ne fait pas dans la nuance quand le contexte l’exige : 

Par malheur sur terre
La plupart
Des tocards
Sont des gens
Très méchants,
Des crétins sectaires.
 

Ils s’agitent,
Ils s’excitent,
Ils s’emploient,
Ils déploient
Leur zèle à la ronde,
Ils emmerdent tout l’monde !
   

 

 

À propos de tocards, de crétins sectaires, il y a déjà quatre ou cinq ans l’un de mes amis m’a dit, l’air de rien : « Tiens, aujourd’hui je me suis fait traiter de “sale juif” dans la rue… » Vous imaginez (j’espère) ma stupéfaction, que dis-je, ma consternation ! D’abord et surtout parce que je n’aurais jamais cru possible dans le pays des Lumières et des Droits de l’Homme qu’un natif dudit pays pût insulter un de ses compatriotes au seul titre qu’il n’est pas de la même confession (alors que leurs lointains ancêtres étaient tous deux peu ou prou originaires de la même région du monde)… Ensuite, parce que je n’avais jamais seulement songé à penser... que mon ami (qui n’a jamais porté son origine confessionnelle en bandoulière) pût être juif, lui qui n’est même pas pratiquant. D’ailleurs, Juif ou Martien, musulman ou Vénusien, quelle importance pour un être humain digne de ce nom ?
  

mercredimanche 

En rapportant cette triste anecdote (qui n’en est plus une aujourd’hui, mais une réalité quotidienne, tant ces insultes-là sont devenues monnaie courante), je voulais simplement dire que l’antisémitisme est une « chris’ de sacrée hostie d’tabernac’ » (comme disent nos cousins québécois) de maladie qui gagne, puisque le moindre crétin de quidam sectaire savait visiblement que mon ami était juif… et moi pas, mon ami étant mon ami et rien d’autre de plus ni de moins, quelle que soit la couleur de sa peau ou la langue dans laquelle il s’exprime. Une façon aussi de rappeler l’Histoire, même si l’essentiel est d’aller encore et toujours de l’avant pour la bonne raison que l’on n’a pas assez d’essence pour faire la route dans l’autre sens... Pour ce faire, je convoque ici Luc Romann, disparu il y a tout juste un an, Français de France, et juif lui aussi mais citoyen du monde avant tout. 

C’est une longue histoire
Ton Livre, ta mémoire
Mais qu’as-tu fait des sources de ton sang ?
Les vois-tu se répandre
Dans le feu, dans la cendre ?
Se tarir sous les yeux de tes enfants ?
 

Tous les tambours de guerre résonnent en toi
Ils font trembler le monde
Les planètes à la ronde
Jusqu’aux étoiles, ils vont porter leur voix
 

La terre ouvre ses tombes
Devant tant d’hécatombes
Tu cherches des alouettes dans des miroirs
À quoi ça te sert, ta science et ton savoir ?  

 

      

Tirer les leçons de l’Histoire, c’est précisément ce qu’a fait Salvatore Adamo, Belge de parents italiens intégrés et fiers de l’être au Plat Pays qui les avait accueillis quand ils criaient famine au pays de leurs ancêtres ; c’est ce qu’il a fait en 1993 avec sa seconde et définitive version de cette chanson grandiose d’humanité et de fraternité : 

…Mais voici qu’après tant de haine
Fils d’Ismaël et fils d’Israël
Libèrent d'une main sereine
Une colombe dans le ciel
 

Inch’ Allah, Inch’ Allah, Inch’ Allah, Inch’ Allah 

Et par-dessus les barbelés
Le papillon vole vers la rose
Hier on l’aurait répudié
Mais aujourd’hui, enfin il ose
 

Requiem pour les millions d’âmes
De ces enfants, ces femmes, ces hommes
Tombés des deux côtés du drame
Assez de sang, Salam, Shalom…
 

Inch’ Allah, Inch’ Allah, Inch’ Allah, Inch’ Allah !  

 

  

Avec le temps, va, on pourrait penser que l’Homme s’améliore au fil de son expérience. Que nenni ! L’Histoire ? « J’étais pas né » ! L’éducation des parents ? Elle recule face au prosélytisme religieux et à l’endoctrinement rendu possible par les réseaux sociaux laissés sans contrôle. L’enseignement ? Il y a au moins quinze ans que les personnels enseignants souffrent et tirent la sonnette d’alarme… sans que personne ne les écoute. On voit le résultat. Alors ? En priant Dieu, Jéhovah, Allah (je me souviens des menaces de mort proférées à la fin des années 80 à l’encontre de Véronique Sanson « à cause de » sa chanson Allah, rien de nouveau sous le soleil...) ou les autres, qu’on finisse par atteindre un jour le fameux œcuménisme, que faire d’autre en attendant que de défendre mordicus, sinon l’athéisme ou l’agnosticisme (ça règlerait tout, d’un coup, si les religions n’existaient plus), en tout cas la laïcité. Voulez-vous que je vous dise ? Si j’étais Dieu, je ne croirais pas en moi !
  

Cavanna.jpg 

C’est dans ce but, celui de défendre les valeurs laïques et démocratiques de la République, que les sociétés de journalistes français ont publié le communiqué de presse ci-dessous. Je me fais un devoir de le partager ici en y associant tous les anciens collaborateurs de Paroles et Musique et de Chorus, n’oubliant pas que toutes ces valeurs d’indépendance et de liberté d’expression, contre le sectarisme et l’obscurantisme, nous les avons défendues nous aussi, plusieurs décennies durant, à travers l’illustration de la chanson vivante. En l’occurrence, on me permettra d’ajouter à ce communiqué un petit apport personnel, une citation (et une vidéo) de Jacques Brel qui, en 1977, posait déjà la bonne question… induisant la même réponse. Pourquoi ont-ils tué Charlie-Hebdo et les autres ? Ils l’ont fait pour les mêmes raisons globales, fascisantes et idéologiquement intéressées, que ceux qui ont tué Jaurès : 

Demandez-vous belle jeunesse
Le temps de l’ombre d’un souvenir
Le temps du souffle d’un soupir :
Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?

Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?...  

 


 

« MÊME PAS PEUR » 

« En mémoire de nos confrères de Charlie-Hebdo et des victimes du terrorisme assassinées à Paris, Montrouge et porte de Vincennes, nous, journalistes de presse écrite, radio, télé et internet affirmons notre refus obstiné de céder à la violence et à l’intimidation.
« Leur combat nous oblige.
« Leur courage, face aux menaces de mort, nous impose de continuer à informer sans transiger, toujours indépendants de tous les pouvoirs.Meme-pas-peur
« Comme eux, osons dire, crier, scander : nous n'avons pas peur !
« Le rire est un rempart universel contre l’obscurantisme. La caricature des idées comme des croyances est une manière de faire vivre le pluralisme. Nous n’y renoncerons pas.
« Nous voulons réaffirmer le sens de notre métier pour faire reculer la propagande, la rumeur et les manipulations. Dans les jours, les mois et les années qui viennent, nous voulons porter haut notre exigence et notre responsabilité d'informer nos concitoyens.
 

« L'enjeu dépasse notre profession. Il en va de la démocratie, aujourd'hui rongée par le doute.
« La presse a besoin de liberté
« La liberté a besoin de la presse
« Défendons-les !
 

« “Le silence, c’est la mort, et toi, si tu te tais, tu meurs. Et si tu parles, tu meurs. Alors dis et meurs.” (Tahar Djaout, journaliste et écrivain algérien assassiné par le FIS en 1993.) » 

(Premiers signataires : Société des journalistes de l’AEF, l’Agence France Presse, Alternatives économiques, Canal+, Courrier international, La Croix, Les Échos, Europe 1, L’Express, Le Figaro, France Bleu, France Info, France Inter, France Culture, L’Humanité, iTélé, Libération, Marianne, Mediapart, Le Monde, Le Mouv’, L’Obs, Le Parisien, Le Point, RFI, RTL, Rue 89, Télérama, TF1 et La Vie.)
  

Cabu_GLEZ.jpg  

« Alors, dis et meurs », écrivait Tahar Djaout avant d’être assassiné par les obscurantistes de son pays. Sur le sujet, Georges Brassens, lui, avait sa petite idée sur la question en écrivant Mourir pour des idées, s’adressant aux « sectaires de tous poils » : 

Des idées réclamant le fameux sacrifice
Les sectes de tous poils en offrent des séquelles
Les dieux ont toujours soif, n’en ont jamais assez
Et c’est la mort, la mort toujours recommencée...
Ô vous les boutefeux, ô vous, les bons apôtres,

Mourez donc les premiers, nous vous cédons le pas
Mais de grâce, morbleu ! laissez vivre les autres !
 

Mourons pour des idées, oui, mais de mort lente,
D’accord, mais de mort lente.  

 

 

 
Quelques années plus tard, Leny Escudero pensant à son père illettré, face aux franquistes désireux de maintenir le peuple dans l’ignorance, compléterait la chanson du Bon Georges à sa manière. Prenant apparemment son contrepied, avec ce titre, Vivre pour des idées, mais seulement en apparence :
 

Il était à Teruel et à Guadalajara
Madrid aussi le vit
Au fond du Guadarrama…
 

Il m´a serré fort contre lui :
« J´ai honte tu sais, mon petit,
Je me demandais, cette guerre,
Pour quelle raison j´irais la faire ?
Mais maintenant je puis le dire :
Pour que tu saches lire et écrire ! »
 

…Et, ajouterai-je aujourd’hui : et aussi DESSINER !  

 


 

Moralité ? C’est l’homme du jour, c’est Guy Béart qui nous l’apporte. Une histoire d’espérance folle, mais dont le rassemblement républicain du dimanche 11 janvier, après les massacres du 7 et des jours suivants, laisse augurer sa réalisation. Après le choc, indicible encore aujourd’hui, après le chagrin et les larmes, tous ces sourires réunis, par millions, du jamais vu en France depuis un siècle, tous ces cœurs battants… 

Si les larmes t’ont fait du bien,
Ce sourire est déjà le lien,
Avec les beaux jours qui viennent,
Reviennent.
 

C’est l’espérance folle
Qui carambole
Les tombes du temps.
Je vois dans chaque pierre,
Cette lumière

De nos cœurs battants…  

 

  

*Sauf lors d’un concert exceptionnel le 7 octobre 2005 à Montpellier dans le cadre du festival des « Internationales de la guitare ». **Si l’on excepte une interview donnée au Monde en 2003.

 

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Published by Fred Hidalgo - dans Concerts et festivals
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9 janvier 2015 5 09 /01 /janvier /2015 19:23

La Folle Complainte


je-suis-CharlieLe 3 janvier dernier, le photographe Alain Rullier me souhaitait la bonne année en m’adressant ce portrait récent et magnifique de mon ami Cabu... Deux jours plus tôt, sur le groupe du réseau social lié à mon blog, j’avais publié ce souhait : « Un mot clé pour 2015 : l’ouverture (à tous les possibles et à tout ce que l’on peut aimer et découvrir). » Et pour symboliser ce nécessaire état d’esprit au seuil de l’an neuf, je suggérais un dialogue entre chanson et peinture, en « postant » des toiles de Matisse, adepte des fenêtres ouvertes, sur Collioure, sur Tahiti, sur le monde…

 Cabu-Portrait.jpg


Le 5 janvier, insistant sur ce qui devait être « le maître-mot de cette nouvelle année et ses corollaires, le décloisonnement, la tolérance…, j’ouvrais ce débat à la suite d’un extrait du Cantique de Matisse, de Michel Butor : « J’ai des yeux, j’ai des oreilles. Le monde pour moi est non seulement visible, mais audible. […] Qui ne s’intéresse pas à la peinture est un aveugle, à la musique une sorte de sourd, et je voudrais faire tout ce qui est en mon pouvoir pour le guérir de ces maladies. Ce qui est normal pour un peintre, c’est de lire des livres ; pour un musicien aussi ; ce qui est normal pour un écrivain, c’est de s’intéresser à la musique et à la peinture. » Et j’y joignais une première chanson incontournable à tous points de vue, celle de Jean Ferrat (paroles d’Henri Gougaud), Picasso Colombe (1972).

Picasso colombe au laurier
Fit Guernica la mort aux cornes
Pour que dans un monde sans bornes
La nuit ne vienne plus jamais
La nuit ne vienne plus jamais…
  

  

Deux jours plus tard, la nuit était de retour, avec ces « sortes de sourds », ces sortes de malades… sauf que pour être (immensément) bêtes, ils n’en sont pas moins (consciemment et délibérément) méchants. Inimaginable, inenvisageable, inconcevable seulement cinq minutes plus tôt sur notre sol de liberté, d’égalité et de fraternité. La barbarie fasciste – tous les extrémismes, qu’ils soient politiques ou religieux, sont du fascisme – frappait des innocents sans défense, coupables seulement d’avoir exercé la plus élémentaire des libertés d’expression (et non pas d’avoir poussé la liberté d’expression au-delà de ses limites, comme on l’entend aujourd’hui de façon aussi indécente que lâche ici ou là, en France comme dans le monde) : celle de vouloir faire rire (et réfléchir) leurs semblables avec intelligence et talent.

Les amis de Charlie Hebdo le savaient, connaissaient les risques encourus et le courage de leurs journalistes, rédacteurs et dessinateurs, de son équipe tout entière, mais jamais on n’aurait cru possible que des fous (« Ce ne sont même pas des fous, a déclaré hier soir Patrick Pelloux, médecin chroniqueur au journal, ce serait faire insulte aux fous ! ») pussent passer aux actes avec des armes de guerre en plein cœur de la capitale du pays des Lumières. C’est Mozart qu’on a voulu assassiner, c’est Picasso, c’est Rimbaud, c’est Voltaire… et c’est Cabu et les siens, Charb, Wolinski, Tignous, Honoré et les autres, qu’on a exécutés froidement.
 

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Quelques jours auparavant, je souhaitais encore à tous mes amis (et notamment à Cabu), anciens lecteurs de Paroles et Musique et de Chorus, « des chants d’oiseaux et des rires d’enfants », à l'instar des vœux de Jacques Brel qui, à eux seuls, contiennent tout ce que l’on peut souhaiter aux êtres humains dignes de ce nom.

« Je vous souhaite des rêves à n’en plus finir, et l’envie furieuse d’en réaliser quelques-uns.
Je vous souhaite d’aimer ce qu’il faut aimer, et d’oublier ce qu’il faut oublier.
Je vous souhaite des passions, je vous souhaite des silences.
Je vous souhaite des chants d’oiseaux au réveil et des rires d’enfants.
Je vous souhaite de résister à l’enlisement, à l’indifférence, aux vertus négatives de notre époque.
Je vous souhaite surtout d'être vous... »

Consterné, anéanti, sans mots… comme nous tous, hommes et femmes de bonne volonté, frères humains, citoyens du monde, après les pleurs et la stupeur, je me suis senti incapable de continuer à écrire… et puis j’ai – nous avons tous – très vite compris qu’il ne fallait pas céder à la tentation du silence qui est justement ce que recherchent ces obscurantistes. Des barbares moyenâgeux se réclamant d’un être suprême qui, « grâce » à ces imbéciles dont la carence culturelle est égale à leur haine sans limite pour les Droits de l’Homme, donne avec insistance tous les signes de son inexistence.

Il y a tant de questions et tant de mystères
Tant de compassion et tant de revolvers

Tant d'angélus
Ding
CrayonsTours-copie-1Qui résonnent
Et si en plus
Ding
Y a personne ?

Arour hachem, Inch Allah
Are Krishhna, Alléluia!

Abderhamane, Martin, David
Et si le ciel était vide ?
Si toutes les balles traçantes
Toutes les armes de poing
Toutes les femmes ignorantes
Ces enfants orphelins
Si ces vies qui chavirent
Ces yeux mouillés
Ce n’était que le vieux plaisir
De zigouiller ?...
  

  

 Je me souviens de Cabu en 1983 venant soutenir (avec beaucoup d’autres, Font et Val, Simone Signoret, Guy Bedos, Leny Escudero, Graeme Allwright, Quilapayun, Djurdjura, etc.) notre combat à Dreux pour la démocratie et la tolérance contre l’extrémisme. 

PM-Font-et-ValCabu tombé aujourd’hui au champ (chant) d’honneur de la liberté d’expression, avec tous ses amis qui sont aussi les nôtres, pour nous permettre de continuer à vivre debout. L’horreur de ce moment est trop atroce pour en dire plus… sauf qu’il ne faut pas se taire, ce serait « leur » donner raison.

Contre tous les fascismes, toujours, ne jamais rien oublier, ne jamais se taire, c’est notre devoir d’êtres humains – même pas d’humanistes, de simples êtres humains – pour tenter d’empêcher que le pire, d’où qu’il vienne, ne se reproduise. Et c’est bien à cela que participait en toute conscience, avec d’immenses qualités professionnelles et beaucoup d’humour, sans autres armes que le stylo et le crayon, l’équipe de Charlie Hebdo. Merci infiniment, les amis, jamais on ne saura vous rendre ce que vous nous avez apporté mais jamais on ne vous oubliera : on vous aimait, on vous aime, on vous aimera. Toujours.
  


Souvenir... Début mars 2005, dernière ligne droite du bouclage du numéro de printemps de
Chorus...
Coup de fil de Mano Solo : « Salut Fred, j’ai des choses à dire, urgentes, qui me tiennent à cœur ! Peux-tu me laisser une carte blanche dans le prochain numéro de Chorus ? Genre une page... »
Moi : « Prends la place que tu veux, Mano... »
Le lendemain, il nous envoyait l’équivalent de trois pages pleines sans illustration. Le temps de réaménager le sommaire, je rappelais Mano : « Il faudrait pouvoir illustrer ton texte, tu peux nous donner quelque chose ? Une photo, un dessin ?... »
Mano : « Les photos, tu as ce qu'il faut dans tes archives ; pour le reste demande à mon père... »
Moi (dubitatif, les relations alors étaient quelque peu tendues entre le fils et le père) à Cabu : « J’ai besoin au moins d’un dessin pour illustrer une tribune libre de Mano... Je sais que tu ne l’as encore jamais fait pour et sur lui, mais… c’est lui qui le souhaite... et puis ce serait… bien, non ?! »
Cabu : « Lis-moi son texte… et je t’envoie dans la journée ce qu'il te faut. »
  

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Ce qui fut fait et publié dans le numéro de Chorus avec Dylan en couverture : quatre pages intitulées « Le virus en papier », un texte très-très fort (conclusion de Mano : « Je remercie Chorus d’accueillir un bout de ma rage, simplement, sans avoir eu à lutter... »), illustré par un dessin d’une demi-page de Cabu sur « Mano Solo, le chanteur » en lequel les médias et beaucoup trop de journalistes, confondant l’art et le « people », la chanson et le scandale, ne voyaient en lui que « Mano Solo, le chanteur du sida »... Et c’est ainsi qu’eut lieu la réconciliation définitive entre l’un et l’autre, entre Emmanuel Cabut, disparu à 46 ans le 10 janvier 2010, et Jean Cabut, assassiné lâchement le 7 janvier 2015 (il aurait eu 77 ans mardi 13).
 

 

Antimilitariste, pacifiste, bouffeur de curés en tout genre bouffis en certitudes et autoproclamés porteurs de la Parole divine (tu parles !), mais ami des hommes, de la nature et des animaux, il n’aurait (il n’a) jamais fait de mal à une mouche… Et pourtant, « ils » l’ont tué, les salopards de connards qui ne méritent pas le nom d’êtres humains ont tué mon Cabu, notre Cabu si tendre qui faisait déjà partie du meilleur de la mémoire collective ; ils l’ont exécuté sans autre forme de procès, lui, deux policiers qui faisaient simplement leur travail et ses merveilleux collègues de Charlie Hebdo !
 

Noms-victimes.jpg 

Quelle déchirure… Oui, « pourquoi, pourquoi, t’es plus là ?! » Je pense à la chanson de Mano : « Allez viens, y a qu’à faire semblant de rien, juste un peu fermer les yeux, rien qu’y croire un tout p’tit peu… Allez, viens dans mes bras, y a pas d’raison d’rester seul comme un chien… » 
  

 

Depuis des années ils poursuivaient leur travail au service de la liberté d’expression et du rire tout simplement – du rire ! –, de la dérision aussi salutaire qu’indispensable dans nos sociétés où la bienséance, le bien-pensant, le politiquement correct et la langue de bois nous étouffent doucement mais sûrement, nous font mourir, la République et la démocratie, à petit feu. Ils continuaient parce que c’étaient eux, parce que PM-Bourges-Cabuc’étaient nous… et qu’on n’aurait su faire autrement, nous de les lire, de les aimer et de les encourager, eux de faire leur job avec talent, conscience (non, ils n’ont jamais été « irresponsables », c’est une honte de lire et d’entendre ça encore aujourd’hui, c’était tout le contraire !) et toujours dans l’idée de s’en payer une tranche, de rigoler et de nous faire rigoler de tout, malgré les risques avérés, les menaces de mort répétées… Selon le principe qu’il vaut mieux en rire qu’en pleurer. Et que la liberté ne s’use que si l’on ne s’en sert pas. Comme ceux du maquis de la Seconde Guerre mondiale, les résistants de la liberté contre la barbarie, ils resteront nos héros.

Et Cabu à jamais le mien : tant de souvenirs partagés avec lui depuis la création de Paroles et Musique en 1980… Chez lui, seul avec lui, à écouter des disques (Cab Calloway et Trenet bien sûr, et puis le jazz de la grande époque) et à le regarder, admiratif, dessiner le sourire aux lèvres, l’œil malicieux ; au restaurant (…végétarien) ; au spectacle (Tachan, Trenet !) ; avec Cavanna… et je pense à Reiser... et à Desproges… Sa collaboration fidèle, ses illustrations, ses couvertures (oh ! la Une du numéro d’avril 1986 de Paroles et Musique faisant écho aux déclarations nauséabondes de l’extrême droite sur la nouvelle chanson française, forcément « décadente »…) ; ses appels impromptus : « Allez viens, j’t’emmène à Droit de réponse chez Polac, on va se marrer »
 

CabuRichardFred.jpg 
CannavoTrenetÉvidemment, le livre (de référence) de Richard Cannavo sur Charles Trenet (Le Siècle en liberté) que je lui avais proposé d’illustrer à l’automne 1988, ce qui l’avait rendu si heureux (d’où sa dédicace perso faisant référence à l’Académie française : l’auteur de L’Âme des poètes y avait malencontreusement déposé sa candidature…) : deux ou trois matins par semaine, pendant presque trois mois, je me suis incrusté chez lui, n’acceptant d’en repartir qu’avec son dessin du jour – un chef-d’œuvre à chaque fois – précieusement dans ma sacoche, comme à la suite d’un hold-up librement consenti par sa victime !… Et son rire, son rire surtout, son rire toujours, toujours le même mais si communicatif. Irrésistible. Qu’est-ce qu’on riait !

Trenet-texte 

   

Dedicace-Cabu

 

Tous ceux qui l’ont connu conservent forcément le même souvenir de lui : sa gentillesse – infinie – et son rire d’enfant, de grand adolescent qui se refusait à vieillir – le Grand Duduche, c’était lui, vraiment. Et son incroyable simplicité, sa rare modestie, son humilité exemplaire, alors que c’était un géant, qui dessinait plus vite que son ombre, un génie de son art.

Comme vous, tout pareil, mon cœur saigne. Abondamment. En songeant à lui, je pense au plus beau livre que j’ai lu depuis des années, avant que le jury Goncourt s’honore à le distinguer, celui de Lydie Salvayre qui, d’une certaine façon, raconte l’histoire de ma mère en racontant l’histoire de la sienne exactement au même âge, en 1936, en Espagne. Pas pleurer. Les deux mêmes mots que disait et répétait ma grand-mère à ses deux filles en découvrant l’exil, synonyme de froidure, de solitude et d’inconnu, en février 1939 ; trois femmes fuyant la barbarie fasciste pour laquelle le cri de haine « Viva la muerte ! », à l’image des nouveaux barbares décérébrés de janvier 2015, était tout un programme. Non, « surtout, il ne faut pas pleurer. Pas pleurer… Pas pleurer ! » 
 


Spécialement pour toi, Jean (et je pense aussi à Emmanuel et à Isabelle), revoici la chanson du Fou Chantant que tu préférais… Crévindieu ! Nous forcer à écrire aujourd’hui ce genre de complainte, quand même, tu charries !... Mais si ça se trouve, quelque part, tu te marres bien avec Reiser, Desproges, Cavanna, Wolinski, Honoré, Tignous, Charb… et tu chantes
Y a d’la joie avec lui, le « Fou », le vrai, l’enchanteur, lui qui croyait au ciel et toi qui n’y croyais pas.
 

Trenet-pour-PM
On te connaît, tu sais, avec ton imagination délirante ! Rien que pour entonner encore du Trenet, fût-ce désormais avec des ailes d’ange, tu serais bien capable de t’inventer – et d’y inviter tous les potes, tous les gentils et talentueux – un miraculeux paradis des musiciens et des artistes ; avec bien au chaud dans les nuages, pour vous écouter et jouir de plaisir en faisant chorus, tous ceux et toutes celles qui vous ont aimés de votre vivant et sont partis avant vous. Triomphe assuré, ovation debout ! « Viva la vida » (nous serons votre mémoire vivante) et à bas les cons ! 
 

 

 
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Published by Fred Hidalgo - dans Hommage
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