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  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
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  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

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29 mai 2021 6 29 /05 /mai /2021 14:07

Le nec plus ultra des vieilles chansons de France…

Pour la génération des années 60, Guy Béart fut l’instrument de la découverte ou de la redécouverte populaire d’un florilège des Très vieilles chansons de France* ; pour les générations suivantes, Marc Robine restera « l’anonyme du XXe siècle » (comme l’auteur de L’Eau vive se définissait lui-même) grâce auquel la chanson traditionnelle a été sauvegardée de l’oubli. Son Anthologie de la chanson française traditionnelle, parue initialement en 1995, vient d’être rééditée chez EPM et c’est un événement en ces temps où le peuple déchante... parce qu'il ne chante plus.

Guy Béart-Marc Robine : deux puits de science chansonnière avec lesquels c’était un régal de partager en tête à tête les fruits de notre passion commune. Le rapprochement n’est pas gratuit. Un jour, je les fis se rencontrer (photo ci-dessus).  De quoi croyez-vous qu’ils parlèrent, au-delà des motifs qui avaient poussé Guy à ressusciter en 1966 et 1968 de belles chansons du temps jadis, en mêlant aux plus célèbres (Vive la rose, Aux marches du palais, Le roi a fait battre tambour, Vl’là l’joli vent, À la claire fontaine…) de véritables perles méconnues (Quand au temple, L’Amour de moy, Les Tristes Noces, Fleur d’épine, La Belle au jardin…) ?
*Après Jacques Douai dans les années 50 avec son répertoire de « chansons poétiques anciennes »…

Ce jour-là, j’eus droit à une joute éblouissante et jubilatoire entre deux des plus grands amoureux et connaisseurs, s’il en fut, de l’histoire de la chanson française… On évoqua Brassens, forcément, qui n’avait rien à envier en la matière, et chantait volontiers pour ses amis des chansons du répertoire. Hors œuvre officielle, l’auteur du Temps passé et du Moyenâgeux nous légua d’ailleurs des enregistrements de chansons de Bruant et même de poèmes de Musset et de Nadaud (comme Le Roi boiteux) qu’il s’était plu à mettre lui-même en musique.

La chanson est une chaîne sans fin : une dizaine d’années plus tard, Marc Robine compléta – et de quelle admirable façon ! – le travail de mémoire entrepris par Guy Béart. À la suite d’une autre rencontre (que j’eus également le plaisir d’organiser) avec François Dacla, ex-PDG de RCA et fondateur avec Léo Ferré du label EPM, naquit L’Anthologie de la chanson traditionnelle, résultante d’années de recherche concrétisées par deux ans et demi d’enregistrement avec des dizaines d’interprètes et musiciens !

C’est cette mémoire vivante qui est aujourd’hui rééditée quasiment à l’identique : plus de 300 titres (remastérisés) réunis dans un coffret de 14 CD thématiques illustrés par Bridenne (cf. La mémoire qui chante…), avec un livret de 52 pages resituant chaque période (ou chaque thème) dans son contexte. Sept siècles de chansons retrouvées, de Thibaut de Champagne – « sans doute le plus grand trouvère de son temps » – aux grand auteurs de la première partie du XXe, pour former le meilleur témoignage tant de la « grande histoire » que de la chronique de la vie quotidienne d’autrefois, amusée, amusante, émouvante mais aussi dramatique ou pathétique…

J’ai dit et redit ici l’essentiel sur Marc Robine, auteur-compositeur-interprète, journaliste, écrivain, historien de la chanson, directeur artistique, conférencier (et j’en passe), disparu en août 2003 à 52 ans, dont le chant écorché, frémissant de tendresse et d’émotion, arrachait spontanément à beaucoup d’entre nous des larmes discrètes de bonheur. J’ai tout dit, également, de ce travail sur La Tradition qui venait compléter son Anthologie de la chanson française enregistrée parue en 1994, au terme de six années d’un labeur acharné, et formait, dans un coffret monumental, son grand œuvre : près de cent disques (2000 chansons !), il fallait bien ça, pour restituer en paroles et en musiques l’histoire de la chanson française.
Pour mémoire, lire, écouter et voir :
« La chanson du passeur”.
« Le Colporteur de chansons ».

C’est en effet pendant l’achèvement de cette dernière, dont il écrivit tous les livrets décennie par décennie (1900-1980), que Marc Robine, taraudé par l’urgence de sauvegarder le patrimoine, suggéra à François Dacla d’aller encore plus loin dans leur folle entreprise en redonnant vie à nombre de chansons traditionnelles oubliées. L’affaire d’un art peu ou prou millénaire, jusqu’à l’aube de l’invention du phonographe. Cette fois, après avoir retrouvé les paroles et les partitions originelles (publiées dans un livre de 928 pages préfacé par Michel Ragon, La Tradition, également réédité sous le même titre que le coffret), il fallut tout enregistrer en faisant appel à plusieurs dizaines d’interprètes… En grand seigneur, mais non sans hésiter, Dacla releva le gant : « J’ai mis un an à prendre ma décision. Après il est parti en studio… Arriver à enregistrer trois cents titres avec quelque quatre-vingt-dix artistes différents sur une telle période, c’est hallucinant ! Mais Marc s’avérait aussi d’une formidable qualité de relation humaine et d’écoute des gens. »

Outre le prix de l’académie Charles-Cros 1995, cette réalisation exceptionnelle valut à Marc Robine d’être invité par Bernard Pivot à Bouillon de Culture. Il creva l’écran par sa profonde connaissance de la chanson, son érudition et son enthousiasme communicatif. François Dacla, après la mort de Marc : « Il s’est montré remarquable. Il a tenu l’émission à bout de bras devant un Pivot et d’autres invités admiratifs ; il a chanté deux chansons, dont Le Temps des cerises, et le lendemain on a été inondés de commandes ! »

Les disques : Des trouvères à la Pléiade (la naissance de la chanson française) ; L’Histoire de France (quelques repères dans l’Histoire de France) ; Ballades et complaintes (légendes et faits divers) ; Chansons rituelles (rites, magie et miracles) ; Chansons de soldats (conscrits, soldats et déserteurs) ; Chansons de métiers (travaux des villes et travaux des champs) ; Chansons de marins (la mer, les ports, les fleuves et les marins) ; L’Air du temps (chroniques de la vie quotidienne) ; Chansons d’amour (la tradition amoureuse) ; Chansons de femmes (la condition féminine) ; Chansons à danser (rondes, branles, valses, bourrées, rigodons...) ; Chansons pour enfants (comptines, berceuses, chansons pour s’amuser) ; De la rue au cabaret (les grands auteurs du XIXe siècle) ; La tradition paillarde (chansons à boire, gaillardes et libertines).

Les artistes : Claude Antonini, Gildas Arzel, Laurent Audemard, Ben, Sylvie Berger, Michèle Bernard, Jean Blanchard, la Chifonnie, Hal Collomb, Serge Desaunay, Christian Desnos, Jean-François Dutertre, Gilles Elbaz, Melaine Favennec, Denis Gasser, Tonio Gémème, Évelyne Girardon, Chantal Grimm, Yvon Guilcher, François Hadji-Lazaro, Michel Hindenoch, Serge Hureau, Patrice Lacaud, Bénédicte Le Croart, Claude Lefebvre, Francis Lemarque, Mélusine, Arlette Mirapeu, Emmanuel Pariselle, Pierre Perret, Catherine Perrier, Gérard Pierron, Lionel Rocheman, Martine Sarri, Anne Sylvestre, Gabriel Yacoub, etc. Impossible de citer tous les interprètes et encore moins les musiciens, parmi lesquels, par exemple, Dan Ar Braz, Dominique Brunier, Romain Didier, Michel Goubin, Niki Matheson ou René Zosso.

Et pour le plaisir, quelques considérations de Marc Robine sur la chanson, miroir fidèle de la société, telle « une radiographie extrêmement précise de ce qui fait battre son pouls » ou « comme un état des lieux, perpétuellement remis à jour », et son rôle de lien sans équivalent à travers les âges. Du moins jusqu’au développement des mass media et a fortiori des réseaux sociaux… Une histoire qu’il avait déjà écrite pour Chorus, à laquelle j’allais ajouter un avant-propos et une postface pour l’éditer dans un ouvrage hélas posthume chez Fayard-Chorus sous le titre Il était une fois la chanson française (des origines à nos jours)

« Des siècles durant, ballades et complaintes tinrent lieu de chroniques et assurèrent à la fois la propagation des nouvelles et leur conservation dans la mémoire collective. […] L’énorme majorité de la population ne sachant alors ni lire ni écrire, les gazettes ne touchaient qu’un petit noyau de lettrés, et les faits divers ou les événements historiques marquants ne pouvaient circuler autrement que par le truchement du bouche à oreille. Si bien que, grâce à son double pouvoir de mémorisation et de communication, la chanson fut naturellement amenée à jouer un rôle de toute première importance dans la diffusion de cette véritable culture orale ; nous restituant, à plusieurs siècles de distance, des événements remarquables et des personnages hors du commun qui, sans elle, seraient peut-être tombés depuis longtemps dans l’oubli…

Toute l’Histoire de France peut se raconter en chansons. Une approche différente, précise et passionnante de cette Histoire que l’enseignement officiel réduit trop souvent aux événements de dimensions nationale ou internationale – guerres, traités, alliances, changements de régimes, relations d’États à États […] –, négligeant le regard que les gens sans importance particulière pouvaient porter sur toutes ces choses vécues de loin et perçues à travers le filtre de la vie quotidienne.

Or, faute d’une culture livresque, faute de grimoires et de gazettes, ces “gens sans importance” chantaient. C’est même ce qui composait l’essentiel de leur mémoire collective : une véritable littérature orale, où les chansons servaient non seulement à diffuser les nouvelles, mais aussi à les conserver, car la chose chantée a toujours eu un pouvoir de mémorisation bien supérieur à celui de la simple parole. Ainsi la tradition populaire nous offre-t-elle un patrimoine de milliers de chansons, d’origines lettrées ou anonymes, tournant devant nos yeux les pages d’un immense livre d’Histoire ; comme une photographie d’une extrême précision de notre société à travers les siècles. »

C’était le temps des chansons, le temps du partage où il faisait bon chanter en chœur : « Les femmes vocalisaient en étendant leur linge aux fenêtres. Les invités aux mariages chantaient. Les enfants s’envoyaient des comptines en chantonnant. Et dans les villes, au coin des rues, on rencontrait des attroupements de badauds qui, une brochure illustrée à la main, s’essayaient à fredonner la nouvelle chanson que l’accordéoniste en plein vent venait leur apprendre. On chantait dans les bistrots. On chantait dans les prisons. La chanson était la culture du pauvre et son expression naturelle, sa manière de se souvenir, comme de critiquer. »

Aujourd'hui, les médias, les ordinateurs, les réseaux sociaux, les téléphones portables ont rendu le peuple muet : « Le peuple écoute les professionnels. Le peuple écoute et ronge son frein. Or, un peuple qui ne chante plus est un peuple qui déchante, un peuple désenchanté. »
CQFD.

C'est pourquoi cette anthologie (disponible sur commande chez votre disquaire ou en vpc chez EPM) est plus que jamais de salubrité publique. En particulier (voir la censure d’une chanson de Pierre Perret dénoncée par François Morel…) pour ses chansons (gentiment) paillardes et libertines, que nos ancêtres entonnaient gaiement à bouche-que-veux-tu, comme cette Gaillardise (écrite par un certain Voltaire), ces histoires de boucher réjoui, de Jeanneton et de cochons, ou encore cette rengaine anonyme de jadis (si actuelle en temps de confinement) réclamant son lot de baisers…

PS. De nombreuses chansons de cette anthologie figurent en lien « caché » derrière les noms, mots ou expressions signalés en couleur. Amusez-vous, régalez-vous, instruisez-vous... en les écoutant à vos moments « perdus ». Dépaysement garanti !

NB. Ce sujet m’offre l’occasion d’annoncer également la réédition récente de Folksong, de Jacques Vassal (qui me présenta Marc Robine…), consacré à « la musique folk des États-Unis ». Paru initialement en mai 1971 (il y a cinquante ans !), il fut réédité une première fois en 1984. La présente édition, largement revue et augmentée (élargie désormais à la « musique folk anglo-américaine ») est publiée par Les Fondeurs de briques. Pour les néophytes, précisons que ce livre de référence – remarquable étude, parfaitement documentée (680 pages) – se penche sur les origines de ces musiques populaires et propose une lecture historique jusqu'à la fin du XXe siècle. L’ensemble est ponctué de dessins de l'auteur de bandes dessinées Nicolas Moog. Un ouvrage essentiel.

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24 mai 2021 1 24 /05 /mai /2021 13:27

Lettre ouverte
à monsieur le ministre de l’Éducation nationale


« Monsieur le ministre de l’Éducation Nationale, je ne sais pas si vous aimez bien Pierre Perret ? Personnellement oui, parce que c’est quand même l’auteur notamment d’une des plus jolies chansons du monde et qui commence de la façon la plus délicate, la plus parfaite qui soit :

Chez la jolie Rosette au Café du Canal
Sur le tronc du tilleul qui ombrageait le bal
On pouvait lire sous deux cœurs entrelacés
Ici on peut apporter ses baisers.

Je ne sais pas si c’est du fait qu’en ce moment l’échange de baisers est proscrit, mais la formule gravée sur le tilleul du Café du Canal suscite immanquablement chez moi, qui ai le goût de la nostalgie réjouie, un sourire gentiment stupide que vous pourriez voir si je ne portais pas de masque.

Mais ce n’est pas pour vous parler de baisers monsieur le ministre, vous vous doutez bien, que je vous écris.

La semaine dernière à Sarcelles, la mairie avait programmé quatre représentations du spectacle intitulé Carnet de notes interprété par sept artistes, chanteurs, musiciens, comédiens. Une pièce de théâtre en chansons saluée par Le Parisien, Télérama, Le Canard Enchaîné et des milliers de spectateurs qui ont pu la voir à l’occasion des presque deux cent cinquante représentations. Mariline Devaud Gourdon, metteur en scène et comédienne du spectacle, le présente comme un voyage des cinquante dernières années de la maternelle au baccalauréat.

À l’issue de la première représentation, des parents d’élèves accompagnant les classes se sont plaints auprès du directeur de leur école primaire pour dire à quel point le travail de la compagnie était choquant, du fait qu’ils interprétaient une chanson de Pierre Perret intitulée Papa, maman, parlant de la reproduction.

Le directeur de l’école a signalé l’affaire au rectorat.
Le rectorat a fait redescendre l’info auprès des inspecteurs des secteurs.
Les inspecteurs ont interdit aux enseignants d’emmener les classes assister au spectacle du lendemain.
Une classe de quinze élèves – des résistants sans doute – a maintenu sa réservation.
La Compagnie a dit « Bon, d’accord, on va jouer pour eux »
La direction des affaires culturelles de Sarcelles est intervenue pour tout annuler.
La chanson de Pierre Perret ayant choqué évoque la masturbation :

Y a bien quelques brindezingues
Qui ont dit qu’ça rend sourdingue
Beethoven qu’était pas fier
A quand même fait une belle carrière…

La chanson parle aussi de contraception, évoque le vagin, l’ovule, les testicules.
Monsieur le ministre, choisissez votre camp. Vous rangez-vous du côté de ceux qui interdisent ou de ceux qui permettent ? Jugez-vous normal que des parents d’élèves puissent empêcher un spectacle ? Les inspecteurs qui s’érigent en censeurs ont-ils agi en votre nom ? 
Si vous pensez que l’auteur du Zizi et de Lily est un personnage indigne, scandaleux, subversif et dangereux, ne serait-il pas temps de songer à débaptiser toutes les écoles Pierre-Perret qui partout en France ont fleuri, de Castelnaudary à Soligny-la-Trappe, de la Chaize-le-Vicomte à Clavettes, de Miribel à Angers ?
Pour le plaisir, je vous cite la fin de la chanson incriminée :

Comment papa a fait un p’tit frère à maman
C’est à l’école qu’on nous l’apprend
Pas la peine d’en faire toute une cathédrale
À part les hypocrites, les gens normaux trouvent ça normal
.

Veuillez agréer monsieur le Ministre ma détestation de la censure.
Et vous ? 
Monsieur le ministre, vous feriez une réponse ? »

Cette lettre ouverte de François Morel, diffusée vendredi 21 mai sur France Inter, se suffit – hélas – à elle-même. « No comment », aurait-dit Gainsbarre. Sauf que la censure dénoncée est révélatrice d’une dérive consternante de la société où le « politiquement correct » et la « bien-pensance », autrement dit l’hypocrisie générale à l’encontre de la culture, gagnent chaque jour du terrain sur la liberté de pensée, d’expression et de création. À quand les autodafés de livres, après les interdictions de spectacles et de chansons ?

En 1976, tout le monde avait ri et applaudi à cette chanson (dans l’album où figurait également Celui d’Alice, véritable chef-d’œuvre à l’égal du Blason de Brassens) ! En 2021 – quarante-cinq ans plus tard !!! – les bons apôtres s’en offusquent et font interdire le spectacle qui l’inclut, avec la complicité de la « hiérarchie » de l’Éducation nationale, qui a depuis longtemps lâchement lâché ses personnels (« Surtout, pas de vagues ! ») face à la pression de parents d’élèves ignares et agressifs, voire intégristes de la religion, qui cherchent toujours un bouc émissaire (la société, la pauvreté, les enseignants, les autres… la culture !) pour refuser d'admettre leur propre démission parentale face à leur devoir d’éducation.

Cela me renvoie à mon ouvrage sur San-Antonio qui ne trouve pas d’éditeur (cf. sujet précédent : « Ma chanson de San-Antonio »). Serait-il nul et non avenu ? Forcément, je me suis posé la question… Et puis un grand éditeur a accepté de le lire et m’a répondu en substance (je vous la fais courte) que « tout y est : on y apprend énormément de choses très intéressantes sur lui et sur l’époque, en prenant beaucoup de plaisir à sa lecture, “tant votre écriture est agréable à lire”… » (sic !) Merci bien. Dans ce cas, pourquoi ne pas le publier ? À cause de sa longueur, raison invoquée par mon futur-ex-éditeur pour y renoncer ?

Ne serait-ce pas plutôt parce que San-Antonio n’est plus – mais alors plus du tout – en odeur de sainteté auprès des « porte-parole » casse-bonbons des générations nouvelles, admirateurs fanatiques d’Anastasie ? Et qu’« on » s’autocensure par crainte de leurs réactions ? San-Antonio ? Trop ceci, trop cela, trop cru, misogyne, misanthrope… Mis en quarantaine !

C’était pour rire ? Seulement pour rire et pour se moquer au second degré de la connerie déjà triomphante, comme Brel avec L’Air de la bêtise… Halte-là ! Le rire lui-même, autre que primaire et prosaïque, se fait aujourd’hui suspect ! La violence, le machisme, les agressions, les viols, les meurtres, les féminicides se multiplient, mais le pire crime qui soit, croirait-on, c’est de rire à San-Antonio, à Cavanna, à Desproges, à Coluche, à Reiser, à Cabu, « à Béru et au zizi de Pierre » (comme le chantait Henri Tachan – ci-dessous, à Bobino, avec Pierre Perret). On se prépare de bien tristes lendemains qui déchantent… Oui, François, comme les quinze élèves de la classe de Sarcelles qui voulaient quand même voir ce spectacle, les personnels enseignants tout autant que les artistes sont aujourd’hui des résistants !

Extrait de San-Antonio poussa la porte et Frédéric Dard entra, après la réception d’une lettre de l’écrivain en provenance de son Domaine de l’Eau Vive : « Immanquablement, je songeais à mon ami Guy Béart. L’un des “3 B de la chanson française”, disait Jacques Canetti à propos de Brel, Brassens et lui qui, tous trois, avaient débuté au théâtre des 3 Baudets. J’aimais à le retrouver dans sa maison de Garches, véritable capharnaüm et grotte aux trésors. Il gardait tout précieusement, en particulier ses émissions Bienvenue à…, qui préfiguraient Le Grand Échiquier. Un jour, sachant combien Frédéric Dard m’était cher, il m’invita à visionner l’émission dont ce dernier était l’invité d’honneur. Pierre Perret y chantait plusieurs chansons. “Tiens, c’est moi qui l’ai fait découvrir à Frédo. Je lui avais dit : Il y a un nouveau que tu devrais écouter parce qu’il écrit des chansons à la manière de Bérurier ! Je vais te le présenter.” »

Béart-San-Antonio-Perret…
De la nostalgie ? Non, une époque où tout était possible, où l’esprit aiguisé des uns s’épanouissait au profit du plus grand nombre…

François Morel : Bonjour Fred, du nouveau pour San-Antonio ?

– Non, François. Rien de concret pour l’instant. Des réactions étonnantes de frilosité. San-Antonio, quand même... Après avoir terminé le récit, j’ai écrit un épilogue pour réfléchir à la question de la réception de ses écrits aujourd’hui (où il serait accusé de tous les maux du monde et où son éditeur serait probablement obligé comme cela se fait déjà en Amérique de mettre des control warning partout, pour prévenir que le paragraphe suivant est susceptible de heurter la sensibilité de telle ou telle catégorie de gens, à commencer déjà par les gros : cf. Bérurier !) et comment il con-tournerait le problème. Ça m'a amusé... Mais en même temps, rien que le fait d'être obligé de se poser la question est assez consternant. Tous ses lecteurs savent que, contrairement à Céline qui détestait le genre humain, Frédéric n'arrêtait pas de vilipender la connerie... parce qu'il continuait à croire en l’Homme et qu’il ne s'excluait pas lui-même du lot commun.

– François : En effet. Je viens d’enregistrer des chansons de Brassens avec Yolande Moreau. Le nombre de fois où l’on se dit : « On ne pourrait plus dire ça... »

Pour quand l’interdiction des Amoureux des bancs publics ?
Pour quand l’interdiction faite aux amoureux débutants de se bécoter en public ?

Voir ICI la vidéo de François Morel et Valérie Bonneton qui chantent Les Amoureux des bancs publics au Grand Echiquier du 3 avril 2021.

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27 avril 2021 2 27 /04 /avril /2021 12:55

« Le plus féal de mes féaux »...

C’est l’histoire d’un livre (un beau roman, une belle histoire…) qui devait sortir début juin et se retrouve brusquement orphelin d’éditeur, pour cause de forfait de dernière heure. San-Antonio poussa la porte et Frédéric Dard entra, fruit d’une gestation de vingt ans et d’un accouchement long de deux ans, cherche parents adoptifs pour le mettre physiquement au monde…

Moi, vous me connaissez… Depuis le temps qu’on se fréquente et qu’on partage nos passions, des bouquins, j’en écris très peu : seulement, vous le savez, quand il y a « urgence » – pour combler un manque ou se donner de la joie, comme disait le Fou Chantant, le bonheur étant la seule chose qui se double quand on le partage. Ce livre, que j’étais le seul à pouvoir écrire (n’y voyez pas la moindre vanité : lisez plutôt plus bas), je me le suis arraché du cœur et des tripes pour l’offrir aux aficionados de San-Antonio, bien sûr, mais aussi et surtout pour exposer en place publique, par l’exemple vécu, à quel point Frédéric Dard, au-delà de son génie d’écrivain, était « quelqu’un de bien ».

Le renoncement de l’éditeur ?

Je plaide coupable, mais avec circonstances atténuantes ! Il attendait quatre à cinq cents pages, j’en ai « pondu » le double. La faute de l’auteur, forcément… mais aussi, indirectement, de l’éditeur et du confinement. Je m’explique : au printemps 2020, alors que j’étais tout prêt d’en finir, en restant dans les clous, on m’annonce que tout est chamboulé… et que mon livre est reporté d’un an ! J’ai cru que c’était un blanc-seing m’autorisant à compléter mon travail (tant de matière inédite et savoureuse en réserve…) ; si bien que, chemin faisant, mon récit s’est doublé d’une sorte de San-Antonio, mode d’emploi, voire d’un San-Antonio, la totale*…

Le seul à pouvoir écrire ce livre ? Jugez-en :

• 1964, j’ai quinze ans : l’âge de San-Antonio, que je prends de plein fouet, estomaqué par son univers et son style ébouriffant. Le choc ! Le second de ma jeune vie après Brel, à huit ans, avec Quand on n’a que l’amour… Commotion inévitable et virus incurable : quatre livres dévorés fiévreusement en trois ou quatre jours (et nuits) à léviter dans mon lit d’ado, confiné dans ma chambre pour cause de maladie contagieuse… Urgence de confier à la page blanche mon ressenti à l’accostage de cet insoupçonné et irrésistible continent littéraire. Glissée sous pli posté à « Monsieur San-Antonio », aux bons soins de son éditeur. Qui donc savait à l’époque que Frédéric Dard (dont je n’avais jamais entendu parler) se cachait derrière San-Antonio ? Quasiment personne.
Que croyez-vous qu’il arrivât ?
Contre toute attente, une lettre dans les semaines suivantes signée San-Antonio, qui se disait « touché » par mes propos ! Incroyable. Une correspondance s’ensuivit. Signée bientôt Frédéric Dard, avec son adresse personnelle…

• Juin 1965 : Frédéric Dard débarque un dimanche à la maison, chez mes parents, pour me rencontrer ! Ahurissement de ceux-ci – qui ne croyaient d’ailleurs pas à la venue annoncée de « San-Antonio » –, en l’entendant me dire (avant de leur demander la permission de m’embrasser) que personne d’autre avant moi ne lui avait écrit de tels propos… « à part Jean Cocteau » !

• Mai 1967 : je sors une nouvelle fois de chez lui le cœur en fête. Ce jour-là, pour me remercier d’avoir bien voulu attendre, à mon arrivée, qu’il termine son travail en cours (tu parles, Charles ! je m’étais régalé comme jamais à le voir écrire en rigolant !), il m’a offert la seule photo qu’il avait de lui, dans un cadre posé sur son bureau, après y avoir tracé ces mots aussi bleus que son regard: Pour Fred, le plus sympa de tous les san-antonistes...

Je vous passe les détails des trente piges suivantes et des poussières, parsemées d’entretiens exclusifs, de confidences inédites, d’anecdotes et de parties de rigolade : tout est dans le livre… et j’en arrive directement à la coda.

• Avril 1999 : j’ai 50 ans… et San-Antonio aussi ! Pour célébrer l’anniversaire de son héros (né à peu près en même temps que moi, à environ soixante km de distance de ma ville natale), il publie un « super San-Antonio » – judicieusement nommé Ceci est bien une pipe – où je découvre ces lignes :

Je connaissais la chanson, paroles et musique, comme dirait mon cher Fred Hidalgo, le plus féal de mes féaux. Je le proclame ici Grand Connétable de la San-Antoniaiserie, titre dont il pourra se parer sa vie durant et orner ses pièces d’identité.

Grand Connétable du Grand Maître de l’ordre de la San-Antoniaiserie, déjà !
Mais surtout le plus féal de ses féaux…
C’était dans l’antépénultième San-Antonio de la saga. Un an plus tard, il nous laissait en plan ! Plantés, esseulés. En plein désarroi.

Voilà quelques bribes d’embryon de l’histoire – de notre histoire. Celle d’un auteur adoubant un lecteur parmi des centaines de milliers d’autres (à l’apogée de son œuvre, chaque San-Antonio tirait à six cent mille exemplaires…), et d’un lecteur encore incrédule d’avoir été pareillement emmitouflé de tendresse « sa vie durant » par l’auteur qui a porté la langue française à incandescence comme nul autre depuis Rabelais (entre dix et quinze mille néologismes recensés). Voilà pourquoi seul ce lecteur-là pouvait l’écrire, fort des conséquences heureuses que cette relation exceptionnelle (longue de trente-six ans…) allait entraîner : des journaux et des livres…

Aujourd’hui où « les cons » gagnent chaque jour du terrain sur l’intelligence et la tolérance (« À propos, disait-il, comment font les cons pour vivre en bonne intelligence » ?!), comment aurait-il fait pour écrire encore en toute liberté, confronté à des réquisitoires incessants et multiples parfois dignes de l’Inquisition, aux armes d’Anastasie ? Il n’aurait pas reculé devant eux, j’en suis convaincu. Au contraire, cela aurait attisé son génie. Mais il n’est plus là et il faut faire avec, c’est-à-dire sans lui.

Pas simple, en cette triste époque bien peu épique, où l’on s’effraie devant un gros livre à son sujet, lui qui en écoula pourtant, de son vivant, plus de 200 millions d’exemplaires… Existe-t-il encore un éditeur assez intéressé par Frédéric Dard dit San-Antonio pour épingler l’ouvrage (en un volume... ou en deux tomes) du Grand Connétable de la San-Antoniaiserie à son palmarès ? Un seul éditeur capable de « prendre des risques » avec ce gai luron dont un psychiatre célèbre déclara jadis qu’il était « la santé de la France » ?

Auteur cherche éditeur !

Qu’on se le dise, SVP… sans hésiter à faire circuler le communiqué de presse ci-dessus que mon futur-ex-éditeur avait commencé de concocter, avant de savoir qu’il aurait droit à double dose de vaccin anti-connerie… pour le même prix !

À vous de jouer… si ça vous chante (contact). Merci.

*Dont San-Antonio et la chanson : Piaf, Trenet, Brel, Brassens, Boby Lapointe, Bourvil, Ferré, Tachan, Renaud, Goldman, Nilda Fernandez… Car Frédéric Dard adorait la chanson ! Il permit même la création d’un chef-d’œuvre immortel de Charles Aznavour en ajoutant une scène spécifique à son opérette Monsieur Carnaval (dont il ne reste hélas que des images de médiocre qualité tirées d’un petit reportage télé), offrant à Georges Guétary la primeur de La Bohème… À lui et au public privilégié, dont j’étais, invité par l’auteur. À vrai dire, du jour où, à quinze ans, San-Antonio poussa la porte de mes petites cellules grises et que Frédéric Dard entra dans mon cœur, plus rien de ce qui le concernerait ne me serait étranger.

Pour rappel, San-Antonio sur ce blog :

– À l’occasion des 70 ans de San-Antonio :
San-Antonio sans alter ego
.

– À l’occasion des 20 ans de la disparition de Frédéric Dard :
San-Antonio enfin timbré !

Voir aussi (avec documents d’archives) le résumé de cette longue complicité affective avec Frédéric Dard dans le site de référence Tout Dard (ou « De Dard et D’autres ») :
Fred Hidalgo, « Grand Connétable de la San-Antoniaiserie ».

 

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