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  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
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  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

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La Maison de la chanson vivante
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Jean-Jacques Goldman, confidentiel
  (page dédiée au livre)

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17 septembre 2013 2 17 /09 /septembre /2013 10:12
Et moi et moi et moi
 
Après le blog, LE SITE ! « Ce qu’il vous faudrait, c’est un site, comme tout le monde », m’a dit mon éditeur de l’Archipel avant la sortie de mon « Brel » aux Marquises,  L’aventure commence à l’aurore. « Vous êtes un journaliste bien connu dans le monde de la chanson, mais un auteur inconnu du grand public. » Dont acte… de naissance de mon site, me débitant en tranches (le journaliste, l’éditeur, l’auteur) : n’hésitez pas à le visiter comme on  part en voyage (notamment à l’orée de la forêt vierge et au pays des secrets de la mer Rouge) et à le partager, c’est fait pour !
 
site-fred
 
Moi, le blog me satisfaisait largement pour continuer de m’exprimer sur la chanson, la passion de ma vie… avec l’écriture. Mon truc, c’est plus les coulisses (le « backstage », comme ils disent…) que la scène et les projecteurs. L’ombre (agissante) plutôt que la lumière (attirante), à réserver d’abord et avant tout aux artistes. À la rigueur, « Hombre et lumière », comme le chantait le grand Nougaro, rapport à mes origines et à ma nature... Don Quichotte et Sancho à la fois : « La poésie c’est mon dada / Et l’utopie c’est mon topo / La poésie c’est mon dada / Et l’utopie mon topo / Chantent Don Quichotte et Sancho… »
  
 
   
Mais bon, puisque notre société multimedia le réclame, va pour un site qui retrace mon chemin personnel et professionnel, une histoire vécue pour l’essentiel à deux, avec ma chère et tendre – je tiens à le repréciser d’emblée, puisque ce site n’est qu’à mon nom : et moi et moi et moi !   
 
 
Si ça vous chante, je vous invite par exemple à découvrir le journaliste « africain » d’information générale, parti sur les traces de Schweitzer, le « grand docteur blanc », à Lambaréné, ou de Rimbaud, « l’homme aux semelles de vent », à Obock et Tadjourah, en y retrouvant au passage un certain Antoine voguant sur l’Ogooué ou un dénommé Manset sur les bords de la mer Rouge...  
  
   
Puis « le journaliste » musical, rescapé de la chasse présidentielle narrée par Gilbert Laffaille dans Le Président et l’Éléphant… Celui du « mensuel de la chanson vivante », Paroles et Musique, auquel Jean Ferrat par exemple (succédant à sa Une, en février 1981, au jeune Laffaille, dans un bel éclectisme générationnel) tint à s’abonner dès le numéro 1 (juin 1980)… et pour lequel, Renaud posa spécialement, en titi parisien, à l’occasion de son centième numéro (avril 1990), comme s’il nous invitait à entrer dans son bistrot préféré… qui se trouve être le même que le nôtre.
 
 
Celui des « Cahiers de la chanson » ensuite, Chorus, dont le rôle et le travail allaient être publiquement salués par Jean-Jacques Goldman lors de son quinzième anniversaire… Trois décennies de presse musicale passées comme une journée de vingt-quatre heures, brossées à grands traits pour n’en garder que le meilleur, comme les vieux amants de Brel fusionnant à nouveau et avec bonheur « de l’aube claire jusqu’à la fin du jour ». Curieux, d’ailleurs, de revivre ainsi sa vie ! Réduite à quelques chapitres, et surtout segmentée en « onglets » indépendants, alors que dans la vraie vie, tout, au contraire, se mêle et s’entremêle, sans autre « plan de carrière » que l’envie d’agir, en plaçant toute son énergie au service du beau et de l’authentique.
 
Vous pourrez découvrir aussi (ou redécouvrir) le parcours de « l’éditeur » désireux d’ajouter une corde à son arc pour compléter son action de « défense et illustration » de la chanson vivante francophone, avec les labels successifs des Éditions de l’Araucaria (« Paroles et Musique »), Hidalgo Éditeur et des Éditions du Verbe (« Chorus »). Histoire d’offrir quelques ouvrages de référence à Charles Aznavour, Barbara, Bertin, Brassens, Brel, Julien Clerc, Coluche, Ferrat, Ferré, Hallyday, Moustaki, Renaud, Thiéfaine, Trenet, Vigneault et j’en passe... Enfin, le site rappelle le trajet beaucoup plus modeste de « l’auteur » (qui l’est, surtout, de milliers d’articles sur la chanson, impossibles à recenser en plus de quarante ans de journalisme), du Putain de chanson paru en 1991 jusqu’à ce « Brel » pas comme les autres.
 
 
Un Brel dont l’aventure commence à l’aurore sur la mer du Nord et va se prolonger des années encore dans son île au trésor – celle dont Robert Louis Stevenson, voguant dans les mers du Sud à la fin du dix-neuvième siècle, peu de temps avant que Gauguin n’y accoste à son tour, écrivit que c’était « l’île la plus jolie et l’endroit de loin le plus inquiétant au monde »
 
L’occasion – pour le moment en page d’accueil, actualité oblige – d’un sujet plus développé sur le Grand Jacques qui, trente-cinq ans après sa disparition « frère » encore. Car Brel n’est pas mort, comme l’assure son ami Brassens (un autre immortel) : « Avec ce qu’il a fait, avec ce qu’il a écrit, avec ses qualités d’homme et ses qualités d’écrivain, d’auteur, comment voulez-vous l’enterrer ? Il est là, plus vivant que jamais. » Ce que l’intéressé, du reste, prophétisait lui-même (dans La Chanson de Van Horst) dès 1972 : « Je suis un mort encore vivant » !
  

 
Site, mode d’emploi ? Entre autres onglets figurant en haut de page :
• le « blog » rappelle les tenants et aboutissants de celui-ci, avec quelques liens significatifs ;
• les « témoignages » sont constitués d’une sélection de « paroles d’artistes » reçues au fil du temps, à partir, surtout, de l’an 10 de Paroles et Musique ;
• les « conférences » proposent à qui voudra bien l’accueillir, en complément de L’aventure commence à l’aurore, une illustration vivante de « la fabuleuse histoire du Grand Jacques » aux Marquises, avec contacts utiles.
 

  
Pas de « commentaires » possibles directement sur le site, puisque le blog propose déjà cette fonctionnalité. N’hésitez donc pas à nous faire part ici de vos réactions. Cela nous aidera à le faire évoluer, car même si son objectif n’est en rien semblable à celui du blog, il sera complété au fur et à mesure. En photos, en vidéos et en textes.
 
Ainsi devrait-on y trouver bientôt un onglet supplémentaire renvoyant à mon actualité d’auteur, avec une revue de presse, des liens vers des blogs qui auront rendu compte de l’ouvrage, voire des annonces d’interviews radio-télé. Mais surtout des rendez-vous : à l’occasion de salons du livre, de dédicaces en librairie et, peut-être, dans les bibliothèques, médiathèques, festivals, associations de chanson, etc., qui souhaiteront accueillir notre conférence sur le voyage au bout de la vie de Jacques Brel. Un voyage qui commence, en juillet 1974, à l’aurore, que nous nous proposons de prolonger ensemble, encore et encore. Trente-cinq ans plus tard et quelques rappels en plus si affinités. Car, non, cher Georges, Jacky n’est pas mort, il chante encore !
 
       
« Sept cents millions de Chinois / Et moi et moi et moi / J’y pense et puis j’oublie / C’est la vie, c’est la vie… » constatait Dutronc, cité par Brel dans Vesoul (« T’as voulu voir Dutronc / Et on a vu Dutronc… / T’as plus aimé Dutronc / On a quitté Dutronc.... » ). Chez moi, c’est tout le contraire : « On n’oublie rien, de rien / On n’oublie rien du tout / On n’oublie rien de rien / On s’habitue, c’est tout. » Et lui et lui et lui ! J’y pense depuis que, gamin, je l’ai découvert avec Quand on n’a que l’amour… Et moi et moi et moi, je regretterai pour le restant de ma vie de n’avoir jamais pu rencontrer celui qui, avant d’être le Grand Jacques aux yeux de tous, était déjà mon Grand Frère à moi. Lui le Flamand francophone qui se plaisait à rappeler ses ascendances espagnoles pour expliquer son goût des contrastes violents, des couleurs vives, des émotions fortes, et moi le fils d’exilés républicains chassés d’Espagne par le franquisme. Souvenez-vous de Jef : « Viens, il me reste ma guitare / Je l’allumerai pour toi / Et on sera Espagnols / Comme quand on était mômes… » Émoi, émoi, émoi !  
        
       
 

       
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Published by Fred Hidalgo - dans En bref et en vrac
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3 septembre 2013 2 03 /09 /septembre /2013 10:00
L’aventure commence à l’aurore
 
   
« En somme, après Brel le chanteur et Brel l’acteur, voici Brel l’aventurier, dans ce qui sera le premier livre consacré à sa vie d’après… » C’est mon éditeur de L’Archipel (le bien-nommé pour une histoire qui se déroule pour l’essentiel dans celui des Marquises !) qui a réagi ainsi après avoir lu mon manuscrit. Bien vu. S’il n’y avait évidemment aucun intérêt à écrire une nouvelle biographie de l’artiste (d’autant moins que, sur plusieurs dizaines de titres consacrés à Brel depuis 1964, il en existe trois ou quatre vraiment excellentes parues depuis sa mort, dont celle de Marc Robine que j’eus le bonheur d’éditer moi-même en 1998), en revanche il y avait urgence à raconter enfin « sa vie d’après »…
  
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Sa vie d’après sa vie d’artiste. Celle qu’il a vécue dans une ’île de l’archipel le plus isolé au monde. Urgence, oui, car on l’ignore encore, mais aux Marquises, où gémir n’est pas de mise, Jacques Brel a réalisé pour de bon ce qu’il s’était « contenté » jusqu’alors, avec le talent immense que l’on sait, de mettre en musique. Après les paroles, les actes ! Don Quichotte dans les îles comme jadis à la scène. Ce faisant, il a fait de sa vie l’égale de son œuvre : un chef-d’œuvre !
 
Ce qu’il avait rêvé éveillé tout enfant (« L’enfance / C’est le droit de rêver / Et de rêver encore… »), puis théorisé de façon si brillante – imprimé sur papier, gravé sur disque, interprété sur scène, porté à l’écran (Le Far West…) et, bien sûr, proclamé haut et fort dans ses interviews –, il lui a fallu moins de trois ans, ses trois dernières années, pour le mettre en pratique aux Marquises. Loin d’être une sorte d’appendice à sa vie d’artiste, parachevée avec sept ou huit chansons majeures, sa vie d’être humain dans cet archipel nommé par ses premiers habitants Fenua Enata, c’est-à-dire la Terre des Hommes (inconditionnel de Saint-Ex’, pareil « hasard » n’a pu que conforter Jacques dans sa décision de s’y installer), aura été plus qu’un aboutissement, un véritable accomplissement.
 
plage.jpg
 
C’est là, aux Marquises où « passent des cocotiers qui écrivent des chants d’amour », où « la mer se déchire infiniment brisée / Par des rochers qui prirent des prénoms affolés », que l’œuvre de Jacques Brel a pris tout son sens, comme on transforme un essai, légitimée et validée rétrospectivement par ce voyage au bout de la vie. Là, enfin, qu’en allant au bout de sa quête altruiste, au bout de lui-même, l’homme a définitivement fusionné avec l’artiste.
Rêver un impossible rêve
Porter le chagrin des départs
Brûler d’une possible fièvre
Partir où personne ne part…
 
 
C’est en Polynésie en effet que Brel, touchant le rivage d’Hiva Oa pour se reposer le temps d’une escale et finalement installé à demeure sans l’avoir prémédité, réalisa l’essentiel de ses rêves d’enfant, à la fois Mermoz, Saint-Exupéry et chevalier errant dans le ciel agité des Marquises. Mais surtout – c’est à croire que les Marquises étaient un lieu prédestiné pour le Grand Jacques –, c’est là qu’il se métamorphosa, tel un papillon sortant de sa chrysalide. Artiste majuscule, Jacques Brel l’était déjà avant de quitter le Vieux Monde. Sans les Marquises, il serait resté l’un des géants de son art, au firmament de la chanson. Certes… mais rien d’autre que cela : un auteur, un compositeur et un interprète, aussi brillant fût-il. Aux Marquises, après une période de purgatoire maritime, sans jouer au bon Dieu pour autant (d’ailleurs, a-t-on jamais entendu jurer autant que Brel dans son paradis terrestre ?), il est devenu bien plus et beaucoup mieux qu’un artiste : loin de l’artifice des planches, loin du commun des mortels, Jacques Brel est devenu un Homme.    
           
Au départ, mes amis de Si ça vous chante le savent bien, j’étais parti sur les traces du Grand Jacques jusqu’en Polynésie, sans idée préconçue et surtout sans autre objectif que de faire un beau voyage, rêvé depuis trente ans, et d’en proposer ici le reportage. On est partageux ou on ne l’est pas, moi je ne sais pas aimer sans partager. « Y en a qui ont le cœur dehors / Et ne peuvent que l’offrir… » Je n’ai jamais compris « ces gens-là » qui prétendent aimer en gardant tout pour eux et en eux, en onanistes satisfaits et apparemment comblés.    
Allons, il faut partir
N’emporter que son cœur
Et n’emporter que lui
Mais aller voir ailleurs…
        
     fredAeroport.jpg
  
Une fois sur place, nous avons découvert ce que nous ne soupçonnions pas, du moins pas à ce point-là ! Non, impossible d’imaginer à quel point Jacques Brel a marqué l’histoire des Marquises, où l’homme, on ne peut plus simple et modeste que les habitants d’Atuona croisaient chaque jour dans les rues du village, est devenu aujourd’hui un mythe. En fait, « il l’était déjà de son vivant », m’a assuré son ancien imprésario et fidèle ami Charley Marouani, impressionné par le chagrin profond des autochtones le jour où ils l’accompagnèrent à sa dernière demeure, là-haut, au cimetière du Calvaire, tout près de Gauguin. Après le Grand Tiki d’Hiva Oa, effigie géante d’un ancien dieu des Marquisiens, le Grand Jacques d’Atuona... Et ce qui devait n’être qu’un reportage ponctuel, sur les lieux où le « géant » Belge, « flamand et d’origine espagnole », vécut les dernières années de sa vie, s’est transformé au retour de ce long séjour en Polynésie, en feuilleton à suivre, plusieurs mois durant ; à suivre… et suivi à chaque épisode par davantage de lecteurs. Avides d’en savoir plus, réclamant impatiemment la suite et laissant des commentaires passionnés.  
    
Un « feuilleton » parce que je ne savais pas – je ne pouvais pas ! – résumer, expédier, en un seul sujet le portrait qui s’est esquissé puis dessiné très vite sur place, d’un homme au comportement vraiment et définitivement extraordinaire. À l’écoute des autres bien que grande gueule, au service des autres l’air de rien… mais prêt, toujours, à affronter les éléments pour effectuer avec son bimoteur des évacuations sanitaires d’urgence ou transporter jusqu’à Papeete, distante de 1 500 km, des femmes dont l’accouchement risquait d’être délicat… Toujours de façon désintéressée, bien sûr, et toujours bénévolement, est-il utile de le préciser ? Sans parler du reste, du courrier postal, du ravitaillement en vivres et en médicaments, de son engagement dans le développement sanitaire et culturel d’Hiva Oa… Si ça n’est pas de l’altruisme, tout cela, de la fraternité comme on en manque tant aujourd’hui, qu’est-ce donc ?! « Quand on n’a que l’amour / À s’offrir en partage… » Bref ! Bien que s’étant étalé sur quinze épisodes, le « feuilleton » a dû faire l’impasse sur de grands pans de cette vie si méconnue d’un homme qui n’a jamais tant mérité qu’aux Marquises son surnom de « Grand » Jacques, et j’ai dû me résoudre, au prix d’une terrible frustration, à « rentrer chez moi » le cœur en déroute et quantité d’anecdotes et de témoignages sous le bras.
     
tikiBrel
   
Seulement, cette frustration, je n’allais manifestement pas être le seul à la ressentir... Outre les commentaires internes au blog allant dans ce sens, au fil du temps de plus en plus de gens m’ont fait part de leur envie d’en apprendre plus, faisant monter la pression en moi. Déjà que l’envie ne manquait pas... Malgré tout (j’en sais quelque chose pour avoir accompagné « mes » auteurs dans l’élaboration de leurs propres ouvrages durant un quart de siècle), on doute toujours de soi, c’est humain. Alors, vous vous branchez surtout à l’écoute de vos amis les plus fiables, c’est-à-dire les moins intéressés et flatteurs qui soient. Les amis, quoi. À la vie, à la mort. Les copains d’abord ! Entre autres et surtout de Jean Théfaine qui, à force d’insister, à force de l’entendre me dire qu’il fallait absolument publier ce récit, a fini par me faire promettre au printemps 2012 – trois mois avant sa mort – « d’en faire un livre ». Promesse tenue, cher Jean. J’espère que quelque part, là-haut, ailleurs, tu expliques au Grand Jacques que tu en es le principal responsable…
    
D’autres journalistes encore, anciens de Chorus également, en lesquels vous avez entière confiance, qui savent de quoi ils parlent quand ils parlent de chanson, de livres... et de Brel : Serge Dillaz, Marc Legras, Jacques Vassal… Et puis des professionnels que vous respectez infiniment, comme Jean-Michel Boris qui assista à tous ses spectacles à l’Olympia, toujours avec lui en coulisses. Des artistes aussi, dont l’un des principaux de la chanson francophone contemporaine (que je tiens en haute estime car, à l’instar du Grand Jacques, l'homme est en phase avec son œuvre) m'écrivant ceci (dans un courrier privé, je ne citerai donc pas son nom) : « Où qu’“il” soit, je suis sûr qu’il est heureux, et peut-être même un peu fier, de votre beau travail. Bravo. À quand le livre ? » Ou encore – cerise inattendue sur la Madeleine ! – Didier Daeninckx, l’un de mes écrivains préférés, me confiant qu’il attendait « maintenant le livre », n’ayant cessé, « passionné par le feuilleton », d’inciter au fil des épisodes tous ses amis à le découvrir sur Si ça vous chante
 
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Et nous voilà ce soir, comme disait « un certain »... Après une longue enquête complémentaire du reportage initial, qu’elle enrichit de plus de deux cents pages par rapport à l’ensemble de la saga bloguesque. Avec un ouvrage que j’ai voulu comme un document, dans le fond, mais traité comme un roman dans la forme. Nous voilà donc ce soir, oui, ou plutôt ce matin – comme l’indique le texte de quatrième de couverture établi par l’éditeur – puisque l’aventure commence à l’aurore.
 
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Qu’ajouter à cela ? Rien, évidemment, qui concernerait la « qualité » éventuelle du résultat, ça n’est pas à moi de le commenter. Mais quelques précisions. Pour rappeler, primo, que Jacques Brel est, a toujours été et restera entre tous mon artiste de prédilection, comme je l’explique dans le premier chapitre (« Du Plat Pays aux Marquises »). Pour avouer, secundo, que ce récit, né d’un reportage effectué en septembre et octobre 2011 – où s’impose le parallèle avec Gauguin, défenseur acharné des Marquisiens, où l’on croise Antoine, Barbara, Brassens, Ferrat, Gréco, Lama, Perret, Reggiani, Salvador, Ventura… et François Mitterrand –, m’aura envoûté, corps et âme, durant dix-huit mois (automne 2011-printemps 2013). Demandez-le à mon entourage !
 
Chemin faisant, comme dirait Gilles Vigneault, le livre – qui reconstitue les quatre dernières années du Grand Jacques (et revient en flash-back sur des pans incontournables de sa carrière d’artiste) – passe évidemment par l’enregistrement de son dernier album, narré dans le détail (chapitre 17, « Quelques chansons marines »), et malheureusement par l’évolution de sa maladie et les circonstances encore bien méconnues de sa mort à Paris (ch. 20 et 21 : « Ne me quitte pas » et « Mourir pour mourir »), alors que, quelques semaines plus tôt, Jacques formait encore bien des projets, dont ceux de continuer à écrire des chansons, mais oui, peut-être même une comédie musicale ainsi qu’un livre dont il avait déjà le titre : Comment écrire une chanson. « Mais je ne parlerai jamais ni de musique ni de music-hall ni de chansons. Ce serait une dizaine de nouvelles d’après ma vie, des choses que j’ai faites. Ce serait la vie. Toutes ces chansons, on ne peut les écrire qu’en vivant… »
 
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La Camarde aura fauché net toutes ces envies, bien avancées déjà, comme celle, aussi, de monter un (ou plusieurs) spectacle(s) en plein air à Hiva Oa… Jacques Brel est mort à Paris de s’être « trop meurtri », de s’être « trop donné ». Non pas de cette maladie dont on cache le nom, comme l’écrivait Brassens, non pas du cancer « par arrêt de l’arbitre », mais d’une embolie pulmonaire consécutive à la chasse éhontée dont il avait été l’objet – et la victime – de la part des paparazzi...
 
« Last but not least », comme aurait dit Gainsbarre : le chapitre 16 (« Avec l’ami Jojo ») revêt une importance particulière dans le livre, grâce à la découverte à Hiva Oa (ô sublime cadeau du destin !) d’une cassette enregistrée par Brel lui-même dans son salon ! Une cassette où il chante avec une voix impressionnante de puissance, malgré la qualité technique médiocre du son, en s’accompagnant à l’orgue électronique ! Des esquisses de La ville s’endormait (encore sans le coup de griffe à Jean Ferrat !) et surtout de Jojo, qui montrent combien l’auteur-compositeur avait besoin de remettre sur le métier son ouvrage, pour transformer ses premières approches, des plus « scolaires », en chefs-d’œuvre immortels.
 
Jojo.jpg
 
Il ne me reste plus qu’à vous souhaiter bon voyage, je l’espère, dans le sillage du Grand Jacques. Du Plat Pays jusqu’aux Marquises, d’Askoy en Jojo, tous deux miraculeusement retrouvés, préservés et restaurés. Sur les traces de celui qui avait « le cœur si large » qu’on y entrait « sans frapper » et qui, ayant « le cœur dehors », ne pouvait « que l’offrir ». Ce voyage, j’y ai mis moi-même tout mon cœur (et ma chère et tendre, le sien) pour rendre cet homme, terriblement attachant dans ces lointaines contrées posées « sur l’autel de la mer », aussi proche que possible du lecteur. Alors, si ça vous chante d’en être, je vous convie amicalement à bord. Pour que l’aventure, qui commence à l’aurore, dure... et se poursuive longtemps encore.
L’aventure commence à l’aurore
À l’aurore de chaque matin
L’aventure commence à l’aurore
Et l’aurore nous guide en chemin...
 
_____________
 
• Jacques Brel, L’aventure commence à l’aurore, de Fred Hidalgo, 384 pages (format 154 mm x 240), chez L’Archipel (en librairie le 4 septembre en France, Belgique et Suisse, fin septembre au Québec… ou par correspondance via les sites web). Outre un cahier photo couleur hors texte de 12 pages sur le voyage au bout de la vie de Jacques Brel (avec son bateau, son avion, ses amis…), le livre propose en annexes une chronologie (complétée de propos de l’artiste en situation) et une discographie très détaillées, une filmographie complète, une bibliographie sélective, ainsi qu’une présentation des Éditions Jacques-Brel. Le corps du récit lui-même se compose de vingt-cinq chapitres, dont un prologue (« Le principe d’imprudence ») et un épilogue : « Il pleut sur l’île d’Hiva Oa… »
 
 
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Published by Fred Hidalgo - dans Actu livres
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6 août 2013 2 06 /08 /août /2013 16:40
L’aventurier de la chanson française 
     
Comme tout un chacun, la Camarde aurait pu s’offrir des vacances à la belle saison. Elle a préféré jouer les stakhanovistes, fauchant par exemple Léo Ferré un 14 juillet, Gilles Elbaz un 18 juillet, Jean-Michel Caradec un 29 juillet, Nino Ferrer un 13 août, Allain Leprest un 15 août… L’été n’est que trop souvent meurtrier pour la chanson, tant pour ceux qui lui donnent vie et l’incarnent que pour ceux qui la rendent vivante en faisant profession de la partager. L’an dernier, c’est Jean Théfaine qui s’éteignait un 18 août et avec lui l’une des plus belles plumes que la presse musicale ait connues. Le 26 août, cela fera dix ans que Marc Robine, l’homme-orchestre, « le colporteur » de la chanson française, a rejoint le paradis des musiciens.
 
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Journaliste à Paroles et Musique et Chorus, certes, mais aussi biographe, historien, conférencier, directeur artistique et j’en passe. Chanteur bien sûr, auteur-compositeur et interprète. Pour s’en souvenir, un « coffret » de trois disques vient de sortir chez son ancien producteur, compilant ses deux derniers albums studio, L’Errance (1989) et L’Exil (1997), et son seul et unique album en public, Du « Temps des chevaux » au « Temps des cerises » (1998). Plus de trois heures de bonheur. Quarante-trois titres estampillés Les Années EPM pour aider à maintenir vive la mémoire de celui qui a tant fait, peut-être plus que nul autre, pour que perdure celle de la chanson française. L’occasion de retracer ici son parcours, à l’intention de ceux qui n’ont pas eu la chance de le connaître… mais aussi à l’usage, peut-être, de ceux qui un jour le chanteront ou écriront des livres à son sujet.
  
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Contrairement aux « imbéciles heureux qui sont nés quelque part », comme dit Brassens, Marc Robine se sentait partout chez lui auprès de ses « frères humains » dont parle Villon. Nomade dans l’âme (natif de Casablanca le 14 octobre 1950, il vécut sa petite enfance au Kenya) et doué d’une culture générale encyclopédique, il n’en avait pas moins une prédilection, presque une addiction, pour la chanson et la poésie françaises, et le besoin de les offrir en partage ; le souci, également, d’en assurer la préservation.
 
 
Pour ce faire, après l’initiation à la musique (banjo, guitare, dulcimer), un premier groupe folk, les premières scènes à Bordeaux et l’apprentissage de la lutherie (en 1971 il ouvre un atelier à Agen tout en participant à la création de Perlinpinpin Folc), il devient compositeur-instrumentiste (album Ruelles, 1976), compositeur-interprète (album Gaston Couté, 1979) puis auteur-compositeur-interprète (quatre albums studio, dont L’Errance et L’Exil aux titres éloquents, et un CD en public, Du « Temps des chevaux » au « Temps des cerises », entre 1980 et 1999). Mais bien qu’allant souvent à la rencontre du public, du nord au sud de l’Europe (c’est en Allemagne qu’il enregistre son troisième 33 tours, Die Französische Musik), sans courir pour autant après la notoriété (car il se veut seulement, comme son modèle Woody Guthrie ou comme Félix Leclerc, « un homme qui chante »), cela ne suffit pas à étancher sa soif de partage.
 
Alors, après avoir tâté de la presse musicale dès 1977 à L’Escargot Folk, il rejoint en 1981 la rédaction de Paroles et Musique, le mensuel « de la chanson vivante » (créé un an plus tôt), sur proposition d’un ami commun, Jacques Vassal, journaliste-écrivain bien connu. C’est là que Marc Robine va déployer l’essentiel de son talent de passeur, à la fois historien de la chanson et témoin – avide de découvertes – de la création du moment ; à Paroles et Musique puis à la revue Chorus/Les Cahiers de la chanson qui lui succède durant les décennies 1990 et 2000. Détail (éloquent) : c’est grâce à lui, cette fois, qu’aux premiers jours de l’été 1992 Jean Théfaine intégra l’équipe première de Chorus ; il n’y a pas de hasard, disait Eluard, il n’y a que des rendez-vous.
 
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Bientôt, Marc conjugue ses activités de chanteur et de journaliste avec celle de conférencier, rôle dans lequel il excelle, en ajoutant à son époustouflante connaissance du sujet l’art consommé mais naturel chez lui du conteur, captivant chaque fois son auditoire sans frontières – en Allemagne, en Italie, en Scandinavie, aux Pays-Bas… comme en France, en Amérique du Nord, à Madagascar, au Mali, à Tahiti ou à Saint-Pierre et Miquelon ! Il donne ses premières conférences sur l’histoire de la chanson française en 1986 à Rome, où il demeure un temps – dix ans plus tard, cela se traduira par une série d’émissions de télévision et de radio pour la RAI (Radio Télévision Italienne). À la fin des années 1990, il présente un cycle de conférences sur « L’Histoire de la censure à travers la chanson française » et « La Poésie dans la chanson française depuis la Libération ». L’Université aussi fait appel à lui : il est chargé de cours sur « La Chanson et son histoire, des origines à nos jours » à Lyon 1 en 1997 et à Grenoble-Mendès-France en 1999.
   
 
Entre-temps, décidément insatiable et doté d’une énorme capacité de travail, Marc Robine a encore ajouté une autre corde à son arc : celle de l’écrivain. En 1985, il publie au pays de Goethe un livre bilingue consacré aux chansons populaires de France, Volkslieder aus Frankreich. En 1987, il s’attaque à sa première biographie (qu’en tant que directeur de collection chez Seghers, j’ai le plaisir de suivre de bout en bout), qui se trouve être aussi la toute première consacrée à Francis Cabrel : « Au départ, racontera celui-ci à Jean Théfaine pour Chorus (1), je suppose qu’il m’a considéré comme un chanteur parmi la trentaine d’autres qui étaient alors à la mode… Au fil des rendez-vous, ça a pris entre nous la forme de conversations. On s’est mis, notamment, à parler de nos passions pour les guitares, pour une certaine musique. Peu à peu, il s’est éloigné du plan qu’il avait initialement monté. On a écrit quelques livres sur moi, que je n’ai jamais trop considérés. Le sien, c’est vraiment ma référence. »
 
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Je l’accompagnerai désormais dans toutes ses biographies, comme éditeur et directeur d’ouvrage. L’année suivante, c’est Le Roman de Julien Clerc, écrit à quatre mains, avec l’artiste. « Là encore, notera son confrère Serge Dillaz, Marc Robine fait preuve d’une honnêteté sans faille qui l’amène à demander au chanteur une participation active, c’est-à-dire des annotations et commentaires sur le travail en cours. Ces remarques, qui figureront en contre-champ dans le livre, constitueront indéniablement une innovation dans le genre fort couru de la biographie (1). » Ce que confirmera volontiers Julien Clerc quinze ans après : « On avait trouvé une formule bien originale pour ce bouquin. Le fait que je commente son récit, sous forme de courts inserts, apportait, je crois, quelque chose de nouveau au genre. » Rappel d’un de ces commentaires de l’intéressé, en début d’ouvrage : « J’ai appris dans ce chapitre, pour tout ce qui concerne l’histoire antillaise, une foule de choses ; en fait, j’en ignorais la majeure partie… »
 
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En 1991, préfacé par son ami Renaud et en collaboration avec Thierry Séchan, Marc publie Georges Brassens, histoire d’une vie, mais dès 1988 il s’est lancé dans son projet le plus ambitieux, celui d’écrire « le »avec-Renaud-copie-2 livre sur l’artiste qui l’a le plus marqué (au point d’assister tous les soirs à ses fameux adieux de l’Olympia 1966 !), Jacques Brel. Après dix ans d’enquête, Grand Jacques, le roman de Jacques Brel impressionne ses lecteurs tant par la justesse de sa vision sur le chanteur que par la somme socio-historique qu’il constitue et lui vaut d’ailleurs un grand prix de l’académie Charles-Cros. « La meilleure des biographies de Brel », estimera la regrettée Anne-Marie Paquotte dans Télérama, tandis que Bertrand Dicale, dans Le Figaro, dira son admiration : livre-brel« Robine s’insurge, s’enthousiasme, converse avec Brel en nourrissant son propos d’une somme unique d’informations. Son travail est exemplaire non seulement par son ampleur, mais aussi par sa pertinence. » Dans la foulée, mêlant toujours étroitement le parcours de l’artiste et le contexte général – la marque de fabrique de Robine, pour qui on ne peut efficacement parler d’un artiste censé refléter l’air du temps sans rappeler les tenants et aboutissants de ses racines et de son époque –, il entame la bio qui fait encore défaut à un autre géant de la chanson, Charles Aznavour…
 
Auparavant, en 1994, est paru un nouvel ouvrage de référence signé Robine, l’Anthologie de la chanson française : la tradition, un gros volume cartonné de plus de neuf cents pages préfacé par l’écrivain, historien et critique d’art Michel Ragon. Un panorama sans pareil d’un art millénaire (le livre est sous-titré « Des trouvères aux grands auteurs du XIXe siècle »), l’auteur affirmant d’emblée que les chansons présentées, textes et partitions à l’appui, constituent anthologie.jpg« la meilleure photographie possible de la société, à chaque étape de son évolution » et qu’elles « nous aident à comprendre l’Histoire et la sociologie aussi bien, si ce n’est mieux, que la plupart des traités savants ».
 
En fait, ce livre fait suite à un travail colossal entrepris sur le patrimoine chansonnier depuis 1989. Cette année-là, François Dacla, ex-P.-D.G. de RCA (qui contribua avec son directeur artistique Bob Socquet à l’avènement de la « nouvelle chanson française » à la fin des années 1970 : Souchon, etc.), recherche un partenaire privilégié pour l’accompagner, sous son propre label désormais, dans un vaste projet autour de l’âge d’or de la chanson française. Dacla, en effet, a quitté la multinationale pour fonder avec son ami Léo Ferré une firme indépendante baptisée EPM, et c’est au magazine Paroles et Musique qu’il a songé pour mener à bien ce projet. « Comme on voulait être très pointus, rappelait-il en 2003 à Daniel Pantchenko, j’ai contacté Fred Hidalgo. Plein d’illusions, j’arrivais de RCA et je me disais : rien n’existe encore en la matière, on devrait pouvoir faire quelque chose d’important ; et avec Paroles et Musique qui me semblait tellement dans la lignée (1)… »
 
Malgré mon adhésion totale au projet, Paroles et Musique étant devenu la propriété d’un repreneur peu concerné par celui-ci, le partenariat souhaité tombe à l’eau. Mais pas le projet. Dacla : « Hidalgo m’a tout de même conseillé de me rapprocher de Robine, qu’il tenait pour un grand connaisseur. C’est comme ça que j’ai connu Marc (1). » Un grand connaisseur certes mais aussi et surtout, me semblait-il de toute évidence, l’homme de la situation, comme la suite allait le démontrer. A l’automne 1994, au terme de six années d’un labeur acharné (au cours desquelles, confiera pudiquement le producteur, « d’autres liens se sont tissés entre nous par-delà le travail »), paraît chez EPM une réalisation monumentale dont Marc a écrit les livrets de tous les coffrets et cosélectionné les chansons : c’est L’Anthologie de la chanson française enregistrée ; composée de soixante-quinze CD, elle rassemble 1771 titres originaux de 1900 à 1980 !
 
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Dans l’intervalle, taraudé par l’urgence de sauvegarder le patrimoine, Marc suggère à François Dacla d’aller encore plus loin dans leur folle entreprise en s’attaquant aux chansons traditionnelles, du temps des trouvères jusqu’à l’aube du vingtième siècle. Peu ou prou mille ans à couvrir… Et cette fois il faut tout enregistrer, en faisant appel à plusieurs dizaines d’interprètes. En grand seigneur, mais non sans hésiter, Dacla relève le gant : « Là, c’est vrai, j’ai mis un an à prendre ma décision. Après il est parti en studio et nous sommes devenus très complices, de la conception du projet à son financement ; deux années et demie de studio... (1) » Pour l’occasion, Robine se fait directeur artistique et arrangeur (capacités qu’il mettra en outre au service d’autres artistes produits par EPM, Marc Ogeret en particulier). « C’était aussi un homme très organisé. Arriver à enregistrer trois cents titres avec quelque quatre-vingt-dix artistes différents sur une telle période, c’est hallucinant ! Mais Marc s’avérait aussi d’une formidable qualité de relation humaine et d’écoute des gens (1). »
 
Trois cent trente-huit titres exactement sont proposés dans cet imposant coffret de quatorze CD, fort joliment illustrés par son ami Bridenne (2) qui avait déjà réalisé la pochette de l’album Gaston Couté en 1979. Sorti en 1995 sous l’appellation d’Anthologie de la chanson traditionnelle, il constitue en quelque sorte le pendant sonore de son ouvrage sur La Tradition (automne 94), lequel sera distingué en 1995 par le grand prix de l’académie Charles-Cros. Invité le 25 novembre 1994 par Bernard Pivot à Bouillon de Culture, Marc crève l’écran par sa profonde connaissance de la chanson, son érudition et son enthousiasme communicatif. Dacla : « Il s’est montré remarquable. Il a tenu l’émission à bout de bras devant un Pivot et d’autres invités admiratifs ; il a chanté deux chansons, dont Le Temps des cerises… et le lendemain, on a été inondés de commandes (1) ! » Bientôt, les deux réalisations, réunies, formeront un ensemble exceptionnel, unique dans l’histoire de l’édition phonographique : l’Anthologie de la chanson française. Quatre-vingt-dix neuf CD et plus de deux mille titres (!), le tout resitué par Robine dans le contexte de chaque époque (du Moyen Âge aux années 1980) à travers pléthore de livrets documentaires…  
 
 
Tout cela, il faut le répéter, en menant de front ses propres activités d’auteur-compositeur-interprète, d’écrivain, d’historien, de conférencier et de journaliste à Chorus, dont il ne manque aucune réunion de rédaction et où il donne le meilleur de lui-même. Pas question pour autant de ralentir le rythme ! Il est vrai que, depuis sa rencontre avec Hélène Triomphe en 1994 (qui deviendra son épouse le 3 août 1996), il connaît une seconde jeunesse. Guitariste aussi sensible que discrète, sa « petite fée » l’accompagne désormais à la scène comme à la ville, à Paris (Café de la Danse 1998) comme en Polynésie (fin 1994) pour y créer une comédie musicale, Le Justicier de la nuit, dont il a composé la musique, écrit plusieurs chansons et dont il joue le rôle principal !
  
Marc Robine – Marie Toulouse
         
Comme s’il pressentait son départ prématuré, il lui en faut toujours plus. En 1997, il suggère à François Dacla de lancer une collection de disques sur la poésie d’expression française mise en musique et chantée, un projet aussi important que celui sur la chanson traditionnelle. Trop tôt pour le producteur : « Je l’avoue, je n’ai pas eu le courage de me lancer aussitôt là-dedans. En ces années 98-99-2000, le marché n’était pas extraordinaire et nous n’avions pas les mêmes moyens qu’avant. » Il faut attendre 2001 pour qu’il donne son feu vert, sous réserve de procéder avec prudence, un disque après l’autre (grâce aussi au studio et avec la collaboration de Serge Renard, dit Bouzouki, ancien fondateur en 1975 avec Robine du groupe folk Bière Brune & Misère Noire). Marc avait d’abord songé à un coffret anthologique de seize CD. En définitive, en l’espace seulement de deux ans, il va se faire le maître d’œuvre de vingt-trois albums ! L’ensemble, labellisé « Poètes & Chansons », formant le plus beau florilège phonographique du genre : 458 poèmes du patrimoine français mis en musique et interprétés par les plus grands chanteurs ou enregistrés spécialement sous la direction de Marc Robine.
 
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Le temps qui lui était imparti, à peine quatre ans de plus que Jacques Brel, son artiste préféré (avec Woody Guthrie, hors francophonie, en lequel il voyait « une référence absolue, une conscience en matière de chanson » et dont il avait fait sienne cette phrase tirée d’un de ses recueils de chansons : « Celui qui sera pris en flagrant délit de chanter l’une de ces chansons sans ma permission a toutes les chances de devenir l’un de mes bons copains… »), tire à sa fin. Marc travaille toujours à son Aznavour ou le destin apprivoisé, il souhaite que je sois l’éditeur d’un projet en plusieurs tomes sur l’histoire de la chanson française et voudrait aussi que l’on mène à bien ensemble, avec l’équipe de Chorus, « le » dictionnaire de la chanson française qui fait tant défaut à cet art trop souvent battu en brèche car manquant d’outils de connaissance et d’enseignement. Il a aussi l’idée de réunir en deux volumes ses chansons de poètes, notamment de ceux qui comme lui ont une prédilection pour la mer et la navigation ; mais il lui en reste quelques-unes à enregistrer et il s’est d’abord engagé à réaliser le nouvel album d’Anne Vanderlove.
         
Marc Robine – Chanson Marine
        
Nous sommes en 2003. À son programme, de nombreux spectacles et/ou conférences, entre autres aux festivals Mars en Chanson en Belgique et Fleur des Chants en Lorraine, lequel accueillera sa dernière prestation scénique, accompagné par Serge Renard (bouzouki, basse), Patrice Lacaud (accordéon) et Hélène Triomphe (guitare). Présent ce jour-là, le 31 mai, son collègue de Chorus Albert Weber témoignera du souci de Marc, bien que visiblement diminué, de ne pas s’économiser. Le 20 juin, il donne une dernière conférence-chanson avec Jacques Vassal sur Léo Ferré (dont il avait recueilli, pour Chorus, l’ultime interview) ; le 21 juin il participe à sa dernière réunion du comité de rédaction trimestriel de la revue ; en juillet il travaille en studio avec Anne Vanderlove… et le 26 août, après avoir été hospitalisé sept jours plus tôt, il décède à Nîmes des suites d’un cancer foudroyant.   
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Le 13 octobre, une soirée musicale privée était organisée à la Maroquinerie, à Paris, par Chorus et EPM. Des dizaines d’artistes sont venus lui rendre hommage en paroles et en musiques ou par leur seule présence : Antoine, Michèle Bernard, Chanson Plus Bifluorée, Gérard Delahaye, Romain Didier, Gilles Elbaz, Entre 2 Caisses, Jehan, Jofroi, Kent, Xavier Lacouture, Gilbert Laffaille, Allain Leprest, Marc Ogeret, Gérard Pierron, Gérard Pitiot, Francesca Solleville, Anne Vanderlove, Jacques Yvart… Bien d’autres encore (dont Henri Lafitte venu de Saint-Pierre et Miquelon), sans oublier Jean Corti, l’accordéoniste de Brel, et bien sûr les folkeux et compagnons de route de la première heure, Vincent Absil, Ben, Bouzouki, Hal Collomb, Patrice Lacaud, Gabriel Yacoub… Tous ses amis sont là, musiciens, journalistes… ou écrivains, comme Didier Daeninckx, car Marc, l’ancien étudiant en architecture et en peinture, l’ancien objecteur de conscience, vouait aussi une véritable passion au roman policier, surtout à caractère social.
       
Marc Robine – Lucienne
   
C’est Pierre Perret qui ouvrit le ban, juste après l’envol émouvant de la voix de Marc chantant Lucienne, sublime chanson : « J’aurais voulu lui dire je t’aime / Et c’est à vous que je le dis… » Difficile après cela, mais l’artiste trouva les mots justes : « Des chansons comme celle-là, on aurait aimé en entendre pendant des années encore. Marc n’aurait certainement pas voulu qu’on soit tristes… Ni trop gais, non plus… C’était un malin qui savait s’entourer des meilleurs et c’est pour ça qu’on est ici ce soir ! » Et Paco Ibañez, à qui Marc avait dédié L’Homme en noir, une chanson de L’Exil, de raconter : « Avant de le connaître personnellement, je le considérais comme l’archéologue de la chanson. Celui qui, grâce à sa passion, avait fait tout un travail, une œuvre immense… »
  
CD-poetique-copie-1.jpgParti trop tôt, Marc aura laissé bien d’autres projets en plan. Dacla : « Son implication dans Chorus lui prenait beaucoup de temps, autant qu’EPM, et en plus, il écrivait des bouquins ! Je trouve qu’il a trop délaissé sa carrière au niveau de la composition – pas de la scène, car il tournait beaucoup, en France et à l’étranger, pour quelqu’un de sa notoriété… Mais deux albums studio de chansons originales entre 1990 et 2003, ce n’est pas assez (1)… » Pourtant, comme le dit Paco Ibañez, ce qu’il laisse derrière lui est déjà immense. Hénaurme ! Comme s’il avait vécu deux vies en une. livre-il-etait.jpgAlors, à défaut des deux disques de poètes que Marc comptait finir dans l’année, François Dacla mit un point d’honneur à sortir Poétique attitude. Un album certes posthume, le dixième depuis 1976 (traditionnels et instrumentaux inclus), mais avec des chansons et un titre voulus par l’artiste, distribué dès le 14 octobre, date anniversaire de sa naissance, cinquante-trois ans plus tôt. Pour ma part, à défaut de la grande histoire de la chanson française envisagée, je rassemblerai et mettrai en forme certains de ses écrits publiés au fil du temps dans Chorus, en y ajoutant un avant-propos et une postface, pour éditer Il était une fois la chanson française, des origines à nos jours. De même, reprise par Daniel Pantchenko, journaliste à Chorus, là où Marc Robine l’avait laissée, sa biographie de Charles Aznavour serait menée à bon terme.

Marc Robine – L'errance
        
Et nous voilà ce soir, comme disait le Grand Jacques, dix ans après la disparition de Marc Robine, avec ce coffret. En signe de fidélité, bien sûr, mais surtout en témoignage d’un auteur-compositeur authentique, tendre et rebelle, à la voix aussi prenante que poignante, qui reste pour beaucoup d’amateurs de chanson à découvrir. Quelle chance ils ont ! Deux albums en studio et un en public dont les titres symbolisent parfaitement la vie nomade de l’auteur, successivement installé à Rabat, à Nairobi, en Thiérache, dans la banlieue parisienne, au Danemark, en Aquitaine, dans le Gers, à Nice, en Bretagne – un an durant il est prof’ de musique au conservatoire de Concarneau ! –, dans le Berry, à Rome… avant de retrouver Paris et de se poser enfin dans un village ensoleillé du Gard. Sans parler de ses périples maritimes, entre autres son « impossible » descente de la mer Rouge et des côtes d’Afrique de l’Est à la voile... Comme la pochette de L’Errance – œuvre offerte spécialement à Marc par son ami Hugo Pratt – représente bien son côté libertaire et humaniste de chanteur-vagabond à la Woody Guthrie. Jamais amer, bien au contraire, toujours positif, enthousiaste et plein d’humour (nul n’échappait à ses histoires drôles, sans cesse renouvelées), il assurait d’ailleurs ne pas faire « le même métier que la plupart des chanteurs, y compris ceux que j’aime ».
 
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Hélène Triomphe-Robine le confirme : « Il s’énervait souvent contre tous ces chanteurs qui, disait-il, ne s’intéressent qu’à leurs chansons, pas à LA CHANSON, et qui se plaignent de leurs difficultés à vivre de leur travail, tout en assassinant ceux qui ont la chance que cela marche… mais qu’en réalité ils envient ! “On ne devient pas chanteur, répétait-il, parce que votre père vous a mis une baïonnette dans le dos, en vous disant : Tu seras chanteur, mon fils ! On est chanteur parce qu’on a voulu l’être, qu’on veut être libre… et la liberté, c’est cher (1).” »
        
Homme à casquettes (ou plutôt à chapeau !) d’une étonnante diversité, doué d’une égale et rare compétence dans chacun de ses domaines d’activité – une sorte de Boris Vian à sa façon, auteur, compositeur, interprète, écrivain, conteur, historien, directeur artistique, arrangeur, critique… –, Marc Robine n’en redoutait pas moins la confusion des genres. Voilà pourquoi il tenait à revendiquer d’abord sa vocation de chanteur. Quitte à parler de lui à la troisième personne. « Avant toute chose, avait-il écrit dans un texte autobiographique, dissipons un malentendu : malgré sa collaboration régulière à la revue Chorus, et malgré les différents ouvrages qu’il a consacrés à l’histoire de la chanson, Marc Robine n’est pas un écrivain-journaliste qui se serait mis à chanter ; mais un chanteur-musicien qui, après plus de dix ans de pratique professionnelle, s’est soudain découvert l’envie de parler de la chanson, afin de partager un peu de ce trop-plein de passion qui l’animait. » Dont acte.
 
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Si chacun de ses spectacles était une invitation au voyage, ses chansons d’errance, d’exil, d’amour et d’aventure en étaient des jalons, griffonnées à la hâte sur un coin de bar, une banquette d’aéroport ou le couvercle d’un étui de guitare ou de banjo, comme « des feuillets épars d’un carnet de route jamais tenu à jour, jamais daté, jamais classé, jamais relié ». Un fragment de mémoire, porté par le regard attentif et tranquille d’un voyageur de passage dont les mots aimaient à se frotter à toutes sortes de musiques, et dont la soif s’étanchait à toutes sortes de rencontres. Un voyageur en éternel transit, curieux de la marche du monde et du quotidien de ceux qu’il croisait en chemin – pour quelques heures ou des pans entiers de vie.
  
 
Ni assez long ni jamais tranquille, le fleuve de sa vie a brusquement quitté son lit. Mais la source qui l’alimentait n’est pas près de se tarir. Au contraire, il a su la rendre pérenne au prix d’un travail prodigieux débouchant sur un grand œuvre dont la postérité lui sera forcément redevable. Oui, longtemps, longtemps, longtemps après que cet ami des auteurs, des compositeurs, des interprètes et des poètes aura disparu, sa chanson continuera de vivre en nous.      
   
 
CD-exil.jpg MARC ROBINE : Les Années EPM ; digipack 4 volets avec livret de 16 pages, 183’53 ; prod. EPM (site du label), réf. 986884, distr. Socadisc.  
– CD1 : L’Errance (Les Aventuriers, Mac Dodo, Gare du Nord, Les Aciéries, La Peur et la Fatigue, Kevin, Station de nuit, Dans le temps, S.O.S. Alexandre, Funambule, Lucienne, L’Errance), 45’57.
– CD2 : L’Exil (L’Exil, Un gamin dans le Nord, L’accordéon naufrageur, Si l’on gardait, L’Homme en noir, Le Destin, Alerte, CD-chevaux.jpgLes Demoiselles du temps passé, Lettre-Océan, Carré d’as, Je vous reviens, Je t’aimais avant de t’aimer, Enfer-les-Mines, Les Immigrés, Manchester, Le Paradis des musiciens), 72’09.
– CD3 : Du « Temps des chevaux » au « Temps des cerises » (Le Temps des chevaux, Dans la ville d’Anvers, Quand je vois passer un bateau, Chanson marine, Amour et printemps, Les Oiseaux de passage, Barney « La Main droite », Les Terre-Neuvas, Lucienne, Les rues de Paris/Streets of London, Le Pieu/L’Estaca, Les Îles sous le vent, Avant Tahiti, Marie-Toulouse, Le Temps des cerises), 65’47.    
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(1) Dans le dossier de Chorus en hommage à Marc Robine, n° 46, hiver 2003-2004. (2) Bridenne : « Il avait déjà le goût de sauver ce qui existe, de participer à un travail de mémoire collective. Marc se distinguait par ses goûts affirmés et aussi par son attention aux autres, sa considération pour les gens… Donc il choisissait [pour l’Anthologie] des chansons qui avaient un sens social. Il aimait faire partager ses découvertes, ses enthousiasmes. C’était un “partageux”. »
 
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Published by Fred Hidalgo - dans Actu disques et DVD
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