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  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
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  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

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Jean-Jacques Goldman, confidentiel
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11 juin 2013 2 11 /06 /juin /2013 14:39
Pour l’émotion et la mémoire
  
Montauban 2013, vingt-huitième édition, du 6 au 12 mai derniers. Pour l’émotion et la mémoire, on a été servi avec deux soirées spéciales respectivement consacrées à Léo Ferré et Allain Leprest (réunis pour la première fois en 1985 dans Paroles Musique, un numéro devenu collector – cf. ci-dessous). Pour le bonheur de voir croître la « Génération Chorus » (connue du grand public, après coup, sous le qualificatif de « nouvelle scène »), on s’est félicité des prestations d’Alexis HK et d’Amélie-les-Crayons. Pour le plaisir de constater que l’on n’avait pas eu tort de parier sur certains talents en herbe, on s’est réjoui de l’éclosion (qu’on espère définitive) de Barcella. Quant aux découvertes, c’est la marque de fabrique du festival. Que demander de plus ?
 
PM51
  
Un compte rendu, j’imagine, quand on n’a pas eu soi-même la chance de participer à l’événement ; et pas n’importe lequel, n’est-ce pas, un qui vous chanterait ? Pas compliqué avec ce festival dont c’est précisément et par définition la vocation d’inciter à faire chorus en chanson. N’est-ce pas Alors… Chante !, d’ailleurs, dans le but d’améliorer l’écoute, de privilégier l’artistique et de réguler l’économie, bref de favoriser l’éthique dans un milieu trop souvent régi par la folie des cachets et la dictature du son, qui est à l’origine de la Fédération des festivals de chanson francophone ? Des festivals de toutes tailles mais nés (en Belgique, en France, au Québec et en Suisse) d’une semblable passion et dirigés, tous, avec une soif identique de découvertes et une même envie de partager celles-ci dans les meilleures conditions possibles. N’est-ce pas à Montauban que, pour œuvrer en ce sens, se réunissent chaque matin de la semaine leurs directeurs et responsables de programmation (près d’une trentaine à ce jour) ?
 
  
De ce fait, disons-le sans détours, Alors… Chante ! est le festival français par excellence (public inclus) qui incarne le « terrain » de la chanson. Le vrai, celui où tout se passe vraiment. Pas celui de la frime, du showbiz et des médias parisianistes qui ne jurent que par la tendance commerciale du moment, laquelle penche toujours plus (Putain, ça penche ! dirait Souchon dans une de ses chansons qui, l’air de rien, l’art des grands, dit tout en la matière : « On voit le vide à travers les planches… »), du côté obscur, pardon anglophone, de la production dite francophone ! Comme une forme d’autisme monocorde et monochrome, alors que la création digne de ce nom n’a aucunement besoin, pour restituer à sa façon toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, de renier les siennes – lesquelles l’identifient, l’authentifient... et, seulement ainsi, peuvent la rendre universelle. De la différence entre les créateurs et les faiseurs, l’artisanat et le système financier, les hommes de terrain et ceux censés rendre compte de celui-ci… sans quitter leur tour d’ivoire. Mais c’est là un autre débat.
 
  
Montauban en tout cas, c’est cela, l’expression même du terrain. À commencer par ses Découvertes. Avec un D majuscule depuis qu’elles ont été institutionnalisées par des prix du public et des professionnels (« les Bravos »), après une action permanente de repérage (suivie d’ateliers et de résidences d’artistes) ; rien qu’entre octobre et décembre 2012, dix-neuf artistes ou groupes se sont produits dans la cité d’Ingres et alentours, invités par l’association Chants Libres organisatrice du festival, dont neuf ont été retenus sur les douze de la sélection 2013 ! Mais ça n’est pas que cela, pas seulement ces Découvertes qui, on le leur souhaite, feront peut-être partie un jour du patrimoine. Alors… Chante !, c’est d’abord et avant tout un endroit où la chanson évolue comme à la maison, où les générations et les personnalités se côtoient dans la plus belle harmonie. Comme le faisaient Anne Sylvestre et Olivia Ruiz, par exemple, au fil de Paroles et Musique et de Chorus
 
Les enfants de Léo
 
La soirée d’ouverture en a été le plus bel exemple, aux antipodes même des chapelles d’âges, de genres et de publics qui ne cessent de se développer dans « la musique », se juxtaposant sans jamais se rejoindre, quitte à engendrer une nouvelle ère de repli tribal. Ce lundi 6 mai, dans la grande salle (Eurythmie) du festival, envahie d’un public de 7 à 77 ans, on avait rendez-vous avec « les Enfants de Léo », pour marier le patrimoine et le devenir de la chanson. Et montrer par la même occasion que toutes les formules musicales se prêtent à celle-ci, quand « la musique est bonne ». Chantant ou récitant en piano-voix, en guitare-voix, en accordéon-voix, accompagnés par des machines électroniques ou un orchestre symphonique (parfois ces deux derniers ensemble et c’était du plus bel effet), les neuf artistes retenus se sont fondus dans le répertoire de celui dont on célébrait ce soir-là le vingt et unième anniversaire de l’édition dont il avait accepté d’être l’invité d’honneur, une semaine durant. Un an et deux mois avant sa disparition…
 
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On ne décernera pas ici de bons points aux uns et de moins bons aux autres, ce serait trop subjectif et de toute façon il ne s’agissait pas d’un concours de téléréalité, simplement de rendre un hommage sincère à l’un des plus importants auteurs-compositeurs de l’histoire de la chanson. Et sur ce plan, on peut en attester, les neuf artistes présents étaient rongés par le trac et l’émotion. D’autant que Marie-Christine Ferré, toujours aussi humble et avenante, se trouvait dans la salle aux côtés des responsables du festival, le directeur Jo Masure et Roland Terrancle, le président de l’association… Tout juste regrettera-t-on l’aspect « défilé » des artistes, se succédant sans liaison véritable, venant et revenant l’un après l’autre, pour passer à l’essentiel, à savoir la formidable surprise représentée par l’Orchestre du conservatoire de Montauban, fort de soixante-quatre musiciens. Dirigé par Jean-Marc d’Andrieu, il a donné une ampleur et une subtilité rares aux chansons et textes de Léo, dix en l’occurrence auxquels il faut ajouter la superbe introduction de la soirée (ainsi que sa conclusion) avec une version instrumentale d’Avec le temps.
 
Magnifique réussite sur scène, unanimement appréciée du public, mais gros travail en amont, certains morceaux de Ferré n’ayant jamais été orchestrés pour une telle occasion. « C’est notre pianiste Bernard Laborde qui a orchestré et étoffé les symphonies de chansons telles L’Affiche rouge, La Mémoire et la Mer, L’Oppression et Mister Giorgina », précisait plus tard Jean-Marc d’Andrieu, chef d’orchestre et directeur du conservatoire, au Tchatchival, le journal d’ Alors… Chante ! (orchestré, celui-là, par Bernard Kéryhuel). Avant de confier son principal motif de fierté : « Surtout la joie de jouer de si belles musiques, le plaisir de la rencontre avec les artistes ; comme Mélissmell par exemple qui a fourni un très bel effort de concordance et qui ajuste brillamment sa tonalité à celle du compositeur révolutionnaire, Ludwig ! »
 
  
Mélissmell, certes, dans une extraordinaire et pourtant difficilissime interprétation du Chien et d’Il n’y a plus rien sur un allegretto de la Septième symphonie de Beethoven. Mélissmell encore avec Les Artistes. Et puis Cali avec L’Oppression, L’Affiche rouge et Richard ; Camélia Jordana avec La Mémoire et la Mer ; Alexis HK avec On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans ; Yves Jamait avec Mister Giorgina ; Nilda Fernandez avec La Solitude ; Bruno Ruiz enfin avec Ton style. Chacun de ces titres étant entrecoupé de prestations « autonomes » en solo, en duo ou en trio. Ainsi Bruno Ruiz avait-il choisi de dire a cappella l’aussi longue qu’incontournable Préface du prince des poètes de la chanson : « Toute poésie destinée à n’être que lue et enfermée dans sa typographie n’est pas finie ; elle ne prend son sexe qu’avec la corde vocale tout comme le violon prend le sien avec l’archet qui le touche. […] Mozart est mort seul, accompagné à la fosse commune par un chien et des fantômes, […] il fallut quêter pour enterrer Bela Bartok, on sait que Rutebeuf avait faim, que Villon volait pour manger… La lumière ne se fait que sur les tombes. »
 
  
Également a cappella et au grand étonnement de certains, Camelia Jordana reprenait Petite de très convaincante façon, après avoir expliqué toute l’influence de cette chanson sur sa vie d’artiste, suivie justement de La Vie d’artiste. Nilda Fernandez proposait Pauvre Rutebeuf, seul à la guitare, et le trio des Grandes Bouches une interprétation festive de L’Âge d’or, La Révolution et Je chante pour passer le temps ; Alexis HK s’essayait aux Anarchistes en la jouant classieuse (à l’image de son personnage) ; Yves Jamait, C’est extra, semblait être l’auteur des Bonnes manières… Et puis, Catherine Boulanger nous replongeait vingt et un ans en arrière, en reprenant sa magnifique chanson Pour Léo, celle qu’elle avait créée, ici même, le 6 mai 1992, devant un Vieux Lion incapable de masquer son émotion : « Léo, j’aurais aimé être une chanson de toi / Pour naître sur tes lèvres et vivre par ta voix… »
 
Où vont les chevaux quand ils dorment ?
  
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Deuxième coup de cœur du festival, au chapitre de la mémoire. Mais de la mémoire du présent et de l’avenir autant que celle de l’artiste disparu que cette création évoque, son répertoire n’ayant d’autre temporalité que celle de l’humain – qu’il soit d’hier, d’aujourd’hui ou de demain. Immortel, en somme. « Où vont les chevaux quand ils dorment ? », c’était le titre d’une des chansons d’Allain Leprest, c’est aujourd’hui celui du spectacle en son hommage écrit par Claude Lemesle (dont le texte court en fil rouge du début à la fin), mis en scène par Gérard Morel, mis en musique (accordéon, guitares et piano) par Romain Didier, et interprété  par un trio magique : celui-ci, bien sûr, le complice, l’alter ego et souvent le compositeur d’Allain, parfois au micro seul et parfois au piano-voix (quel musicien au demeurant !) ; Yves Jamait, qu’on dirait né pour chanter du Leprest ; Jean Guidoni, enfin, qui a l’art d’incarner physiquement et de s’approprier avec brio tout ce qu’il touche.
 
 
Au générique, une vingtaine de chansons : Sur les pointes, La Retraite, Y a rien qui s’passe, Arrose les fleurs, C’est peut-être, SDF, J’ai peur, Mec, Saint-Max, Bilou, Le temps de finir la bouteille… et, au final (avant le joli rappel chanté à trois, devant le rideau refermé, et repris spontanément en chœur par le public), Tout c’qu’est dégueulasse (porte un joli nom). Le tout (bravo, Gérard Morel !) dans un décor adapté au sujet, occupé ou plus exactement habité par les musiciens et les chanteurs qui prennent le micro à tour de rôle, seul, en duo(s) ou en trio, debout, assis sur un élément du décor, avachis sur le piano ou virevoltant sur les planches et les feuilles (mortes) l’espace d’Une valse pour rien. Magnifique !
 
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Question on ne peut plus légitime : serait-ce un spectacle réservé aux seuls inconditionnels d’Allain ? L’écueil était là, en effet, qui aurait pu marquer les limites de cette création. Mais non, du tout ! Au contraire, c’est un spectacle qui donne les clés d’entrée à l’univers de celui que Nougaro considérait « comme un des plus foudroyants auteurs [qu’il ait] entendu au ciel de la langue française ». À chacun ensuite de poursuivre la découverte, si ça lui chante. L’idée, aussi habile et intelligente que nécessaire pour donner envie d’aller plus loin, a été de faire enregistrer le beau texte de Claude Lemesle (résumant la vie de l’homme et de l’artiste) par de jeunes enfants, qui le disent en voix off, entre deux chansons, en butant sur les mots, en bafouillant parfois, comme s’ils déchiffraient dans leur manuel de littérature l’histoire d’un grand auteur, quelque part entre les chapitres Jacques Brel et Arthur Rimbaud… Entre la naissance dans la Manche et la corde fatale. Je hais les gosses, chantait Allain. Mais là, comment ne pas être charmé par eux, par l’innocence et la fraîcheur, par l’émotion en un mot, qu’ils apportent ainsi ?
 
 
Car le plus important, toujours, c’est bien la capacité d’un spectacle à engendrer ou non de l’émotion. Pourquoi le cacher ? Sans être blasé le moins du monde, le spectateur se sent souvent en manque (et en demande) de fond et de sens, la forme aussi brillante soit-elle ne pouvant masquer bien longtemps l’absence de propos… Eh bien, là où vont les chevaux, croyez-moi ou il faut aller paître dans un autre champ, la charge émotionnelle est omniprésente. C’est du lourd, dirait Abd Al Malik. Du lourd-léger plus exactement, tellement c’est vivant et même drôle par moments, tellement c’est beau, c’est simple et tellement ça danse : les mots, les ritournelles et les artistes. À vous remuer la tête et le cœur…
 
 
Quand les lumières se rallument, en découvrant les yeux rougis de vos voisins, vous n’avez pas honte des larmes que vous n’avez pu empêcher de laisser couler. Pour n’avoir pas su retenir plus longtemps l’ami, bien sûr, mais de bonheur aussi : le bonheur de savoir que ses mots continueront d’être portés par d’autres que lui, aussi joliment, encore « longtemps, longtemps, longtemps » après que le poète aura disparu. Vingt-huit ans déjà après que Paroles et Musique lui eut consacré une première « Rencontre » d’importance, avec des photos exclusives signées Jean-Pierre Leloir
 
 
Et comme il faut toujours rendre à César ce qui lui appartient, précisons que l’idée de ce spectacle revient à Didier Pascalis, fidèle producteur discographique d’Allain Leprest, et à Leïla Cukierman, directrice du Théâtre d’Ivry-sur-Seine, où il a été créé à la rentrée 2012, mais à deux reprises seulement, les 29 et 30 septembre. Depuis, c’était la première fois que cette création était présentée, et nulle part ailleurs elle n’aurait pu l’être de plus sensible et symbolique façon qu’à ce festival de Montauban auquel Allain était si attaché, tant à la ville, en spectateur, qu’à la scène.
 
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Un trio de choc et de tendre a priori définitif, qui incarne bien la chaîne intergénérationnelle de la chanson : Romain Didier (à qui Chorus offrit la première couverture de sa carrière), Jean Guidoni (idem, mais dix ans plus tôt, avec Paroles et Musique) et Yves Jamait, un enfant de la « Génération Chorus » (repéré à la charnière des années 90-2000, il était en passe, fin 2009-début 2010, de se retrouver à la une des « Cahiers de la chanson »). Souvenirs, souvenirs… Pour l’avenir, « Où vont les chevaux quand ils dorment ? » est appelé à tourner (doit tourner !) largement. Déjà, le spectacle est programmé par certains festivals de l’été, dont les Francofolies de La Rochelle. Si vous êtes en quête de bonheur, vous savez quoi faire et où aller. « Le bonheur est un hold-up permanent », disait Léo Ferré…
 
 
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NB. Parmi les vidéos accompagnant ce sujet, celle où Allain Leprest chante Nu est illustrée pour une bonne part (et sans indication de crédits…) par des photos de Francis Vernhet prises pour Chorus et publiées notamment dans le dossier du n° 41 (automne 2002) consacré à l’artiste, de photos personnelles que celui-ci nous avait confiées ou d’autres encore, comme celle (d’Albert Weber) de sa rencontre sur scène avec Jean Corti (l’ex-accordéoniste de Brel, lors de la soirée anniversaire des dix ans de Chorus), ou celle (de votre serviteur) où on le voit à Montauban avec Nilda Fernandez et Jamait. Sans parler du dessin offert par Allain « à Mauricette et Fred, pour tout ». Toujours rendre à César…
 
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Published by Fred Hidalgo - dans Concerts et festivals
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10 juin 2013 1 10 /06 /juin /2013 15:02
Le temps de vivre
 
            
Pas simple de se remettre à écrire sur l’actualité « ordinaire » quand l’annonce de la mort d’un grand artiste que vous estimiez (énormément) et connaissiez (personnellement) depuis plus de quarante ans vous frappe brusquement… Mais le spectacle continue, dit-on, c’est la loi du genre ou, plus exactement, la loi de la vie. « Il » le disait lui-même : si nous avons toute la mort pour nous reposer, nous avons toute la vie pour nous amuser… et travailler. On trouvera donc dans mon prochain sujet, bien qu’avec quelques semaines de « retard » sur l’événement (et mon intention initiale), ce qu’il faut retenir de la récente édition d’un festival qui avait justement accueilli l’artiste évoqué ici en invité d’honneur de la sixième, en 1991. En attendant, voici un petit arrêt (bucolique) sur image, tout ce qu’il y a de plus facultatif… Si ça vous chante, quoi !
 
arbre
  
Il n’est pas inutile, en effet, d’apporter (ou plutôt de rappeler) quelques précisions sur les tenants et aboutissants de ce blog que vous nous faites le plaisir d’accompagner, toujours très nombreux (bien qu’un peu trop silencieusement à notre goût), depuis sa création en novembre 2009. Si, à l’origine, l’un de ses objectifs était de tenter – aussi peu que ce soit – de combler le vide laissé par la disparition brutale de Chorus (dans l’espoir aussi, non dissimulé, d’une renaissance de cette revue), avec le temps, si tout ne s’en va pas forcément, les choses évoluent. Inéluctablement. Et il faut alors tourner la page…
  
 
Mais d’abord se rendre à l’évidence, accepter l’impossibilité (physique, déjà ; d’organisation, ensuite ; de polyvalence artistique, enfin) pour un homme seul, fût-il l’ex-capitaine du navire, d’être aussi performant qu’un équipage au complet de matelots, tous aussi compétents les uns que les autres et – vertu indispensable à la pérennité et à la crédibilité de toute entreprise – aux capacités et sensibilités complémentaires. Comme une équipe de foot, pour filer une autre métaphore, composée de joueurs d’un niveau semblable mais aux caractéristiques différentes, chacun jouant son rôle spécifique, du gardien à l’avant-centre en passant par les défenseurs, les milieux de terrain et les ailiers. Un équipage d’une vingtaine de journalistes professionnels (de quoi monter deux équipes de foot !) répartis partout dans l’espace francophone et souvent à des postes-clés d’observation.
    
 
Croyez-moi sur parole, car ce n’est pas de la littérature : malgré les jeteurs de sort qui ont fini par avoir raison du « navire amiral » de la chanson francophone, peut-être parce qu’il tenait fermement son cap, qu’il se refusait à virer de bord, « son capitaine et ses mat’lots / N’étaient pas des enfants d’salauds / Mais des amis franco de port / Des copains d’abord… » Belle équipe et belle époque épique ! Mais après ? Après avoir tourné la page, après quelque quarante ans d’exercice du métier de journaliste (et la création, successivement, d’un quotidien, d’un hebdomadaire, d’un mensuel et d’un trimestriel) et vingt-cinq ans d’édition de livres sur la chanson, que pouvais-je continuer d’apporter moi-même, désormais sur le Net, à défaut de l’équivalent d’une revue de 196 pages explorant le patrimoine, l’actualité et le devenir de la chanson du monde francophone ?
 
En fait, cela s’est dessiné tout seul ou presque, peu à peu, en écrivant par exemple sur Alain Bashung, Guy Béart, Georges Brassens, Cali, Jean Ferrat, Léo Ferré, Paco Ibañez, Lhasa et Mano Solo, Anne Sylvestre, Charles Trenet, mais surtout depuis ma lettre ouverte à Claude Nougaro, mon hommage à San-Antonio (« fait chorus »…) et ma trilogie sur Allain Leprest ; jusqu’à Leny Escudero, plus récemment, et bien sûr Georges Moustaki. En décidant de livrer, à propos d’événements d’actualité touchant à la chanson (dont hélas trop de disparitions), des souvenirs voire des confidences, un témoignage en tout cas que personne d’autre ne puisse apporter à notre place, s’agissant de pans de vie vécus en commun avec l’artiste concerné, et seulement avec lui, et lui seulement avec nous – ou via nos journaux de chanson Paroles et Musique et Chorus dans les décennies 1980, 1990 et 2000.
   
 
Si notre désir initial en prenant le risque de créer le mensuel Paroles et Musique (décision prise par « Mauricette et Fredo » à l’époque PM6où Gilbert Laffaille chantait Le Président et l’Éléphant… et que nous vivions encore en Afrique) était seulement de partager le plus largement possible notre passion de la chanson francophone, dont une bonne part de la création, alors, était occultée par les grands médias (rien de nouveau sous le soleil, n’est-ce pas ?), très vite les circonstances de la vie nous ont fait en devenir des acteurs et plus seulement des observateurs. Des chanteurs ont pu retrouver le chemin des studios, des producteurs ont réédité de grands albums oubliés, des concerts ont été organisés, des festivals se sont créés, des tournées se sont montées (rappelez-vous, pour les plus anciens de nos lecteurs, la « campagne » africaine de Nougaro – en trio avec Lassus, Michelot et Vander – dont nous fûmes partenaires et les seuls témoins objectifs, un mois durant, et qui allait déclencher toute la suite « nougayorquesque »)…
 
Nougaro-Abidjan.jpg
           
Autant de réalisations, concrètes, qui n’auraient jamais eu lieu sans Paroles et Musique puis Chorus agissant comme un lien tendu entre toutes les parties composantes de la chanson,Chorus60.jpg comme ce fil enchanté dont parle Souchon, ce « joli fil entre nos cœurs passé ». Un Fil, soit dit entre parenthèses, qui figurait dans C’est déjà ça (à côté notamment de Foule sentimentale…), classé en première position (par l’équipe précitée) de tous les albums de chanson parus dans l’espace francophone entre le premier et le soixantième numéro de Chorus (été 2007), lequel marquait les quinze ans de nos « Cahiers de la chanson ». Quand nous lui apprîmes la nouvelle, l’intéressé en fut aussi ému que surpris : « Je suis touché, vraiment touché… Parce que j’apprécie beaucoup le jugement des gens qui connaissent bien la chanson, qui l’aiment profondément, qui vivent en écoutant tout le temps des chansons, en y trouvant du plaisir. […] Vraiment, vous faites un boulot formidable, je suis épaté et je veux qu’on le sache. Comme je tiens à dire, c’est important car c’est la vérité, que chaque fois que je vais dans les médias, Chorus est présent ; c’est une véritable bible pour tous les médias. »  
 
Souchon-Fred.jpg 
              
Fin de la parenthèse et du flash-back. Retour au présent pour mieux préparer le futur, certains visiteurs de Si ça vous chante nous ayant récemment interpellés – pour ne pas dire enguirlandés – parce que nous n’avions pas présenté tel ou tel album, annoncé tel ou tel spectacle, rendu compte de tel ou tel festival, prévenu de telle ou telle disparition… Qu’on me permette donc de remettre quelques points sur les i, puisque cela semble nécessaire sur le Net, tellement plus volatile – et moins efficace – qu’un journal de référence (même si la toile permet d’ajouter du son et de l’image animée – ce qui n’est finalement pas un progrès révolutionnaire : dans les années 80, les abonnés de Paroles et Musique ne recevaient-il pas déjà des cassettes, labellisées « Chanson vivante », qui leur faisaient découvrir les découvertes mensuelles du magazine ?) : 1. Si ça vous chante n’est pas un organe de service public financé par la collectivité nationale ; 2. Si ça vous chante n’a pas vocation à couvrir toute l’actualité de la chanson francophone ; 3. Si ça vous chante n’a jamais prétendu jouer un rôle encyclopédique. Et on n’est pas là – ni lecteurs ni blogueur – pour se faire engueuler, pas vrai Boris ?!
  
            
D’ailleurs, ces interrogations, sur la nécessité – dans l’absolu – de continuer à promouvoir le meilleur de la création contemporaine de l’espace francophone (Afrique, Antilles et océan Indien inclus), sur disque et sur scène, comme le faisait Chorus, je me les étais posées moi-même, ne constatant que trop le désarroi des jeunes artistes en particulier (de la découverte desquels Chorus s’était précisément fait une spécialité), en manque croissant de débouchés médiatiques et d’avis professionnels pertinents. Et j’y avais apporté des éléments de réponse dans un sujet spécifique, « Le jardin extraordinaire » (à lire ou à relire ici), où j’annonçais en parallèle la création d’un groupe ouvert « à tous les artistes, professionnels et amateurs éclairés de la chanson vivante », sur un réseau social, associé au blog et sous-titré « La maison de la chanson vivante ».
 
maison-chanson-vivante.jpg
   
Après la disparition de Chorus/Les Cahiers de la chanson pour la presse et de Pollen/Les Copains d’abord de Jean-Louis Foulquier pour la radio, les espaces d’information sur la chanson et d’exposition des artistes ne cessant de se réduire comme peau de chagrin (au point, à présent, d’amputer massivement l’audiovisuel public : on annonce pour la saison prochaine la non reconduction de Taratata, Chabada, CD’aujourd’hui, Sous les étoiles exactement, Le Pont des artistes…), guitare.jpg il paraissait pour le moins nécessaire d’ouvrir (et d’inciter à l’ouverture) de nouvelles portes, fussent-elles seulement virtuelles, de nouveaux espaces de liberté.    
 
Tel est le cas, depuis, de ce groupe qui fonctionne en toute autonomie comme une auberge (espagnole) de la chanson (francophone), où chacun de ses pensionnaires apporte et vient chercher ce qui l’intéresse (annonces de concerts et de festivals, sorties de disques et de livres, disparitions passées inaperçues… comme récemment celles de Michel Tonnerre et de Castelhémis), et tous ensemble de le commenter, de dialoguer, d’échanger en permanence (avec des vidéos en illustration, des liens vers des articles de presse, d’autres sites, blogs ou groupes dignes d’intérêt, etc.). Résultat : c’est souvent là qu’il faut se rendre pour obtenir l’information au quotidien, qu’il s’agisse du passage d’un chanteur dans les médias, de la diffusion d’un documentaire ou d’une émission spéciale sur la chanson, de la tenue d’une manifestation comme, par exemple, les « États généreux de la musique » qui auront lieu à Bruxelles le 21 juin prochain... À ce jour, « Si ça vous chante » (le groupe) compte quelque mille huit cents inscrits.
   
Bar.jpg
            
Pour sa part, Si ça vous chante (le blog) se propose tout simplement d’apporter, de loin en loin – quand l’actualité s’y prête (pour ne pas verser dans un recueil gratuit de souvenirs) –, un témoignage inédit sur le monde de la chanson francophone. Dans l’espoir, bien sûr, d’apporter un plus à la mémoire collective, à la découverte ou la redécouverte d’un artiste que nous avons eu la chance de fréquenter de près et non pas seulement à titre professionnel. Et sans rien s’interdire pour autant, ni d’aller réaliser un reportage hors du commun à l’autre bout du monde (comme nous l’avons fait en partant sur les traces de Jacques Brel),mineur ni de faire part d’une rencontre inattendue, ni de présenter un album, un livre ou un spectacle (cf. L’Affaire Brassens dans le sujet précédent) que nous avons apprécié.
              
Toutes ces précisions paraîtront superflues à certains (tant mieux). À d’autres, cela permettra de ne pas attendre de ce blog plus qu’il ne peut en apporter – et en aucun cas la couverture de l’actualité. Il y a maintenant d’autres blogs et sites pour cela et il y a le groupe associé à celui-ci dont la devise pourrait être : aide-toi et le ciel t’aidera. Pendant trente ans, nous immergeant dans la mine du verbe pour illustrer au mieux « l’art mineur », nous avons tenté le pari non pas de l’exhaustivité (qui pourrait y prétendre ?!) mais d’offrir en partage la fine fleur de la création francophone ; et pendant ces trois décennies nous sommes restés assujettis – à creuser encore et encore et toujours plus profond – aux drastiques « dead lines » (les contraintes de parution à date fixe), de la conception de chaque numéro jusqu’au dernier bon à tirer. Au fond de la mine ou sur le pont, quoi qu’il arrive et trop souvent exposés aux coups de grisou ou voguant contre vents et marées... Alors, aujourd’hui, sans renoncer à rien et surtout pas à continuer de défendre et d’illustrer la chanson – qui court encore dans les rues, « longtemps, longtemps, longtemps / après que les poètes ont disparu » –, après le temps de faire Chorus, il est quand même venu, le temps de vivre…
   
             
Pas plus que ce blog n’est obligatoire ni encore moins à péage – parbleu, ici tout est facultatif, même si ça m’enchante de savoir que ça vous chante (en très grand nombre) de rester à l’écoute –, il ne saurait davantage répondre aux exigences (et encore moins céder aux injonctions) des inévitables grincheux égocentriques de naissance ou de profession, qui ont l’art de passer leur vie à côté de la plaque. Je le répète : libre à chacun d’emprunter et d’apprécier ou pas nos chemins buissonniers, c’est seulement Si ça vous chante ; mais, tout mineur de fond et de mots que l’on soit et que l’on reste au service de la collectivité, ici c’est aussi et d’abord si ça me chante.
    
   
NB. Un grand merci à Michel Bridenne pour ses dessins, ainsi qu'à Francis Vernhet pour ses photos, qui ont accompagné Chorus de bout en bout et dont la fidélité n'a d'égale que le talent. Fidèles, ils sont restés fidèles, comme le chante à quelque chose près Charles Trenet, fidèles « à des riens qui pour moi font un tout »
 
      
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Published by Fred Hidalgo - dans Éditoriaux
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27 mai 2013 1 27 /05 /mai /2013 11:22
Marina Rossell, Teresa Rebull et l’Affaire Brassens
  
  
Mon cher Jo,
Du hasard et des rendez-vous… Comme le disait le poète, nous venons de vérifier une fois de plus qu’« il n’y a pas de hasard, seulement des rendez-vous ». Un mois et demi seulement après ton dernier message – un mot nous informant que la forme revenait, même lentement, même « trrrès » lentement (je t’imagine aujourd’hui, l’air sceptique, au moment de taper trois fois cet « r » éloquent qui, hélas, relativisait la teneur rassurante du message) –, l’annonce de ton dernier voyage nous a cueillis dans la région de Perpignan. En Catalogne nord… Pas la peine de te faire un dessin, tu ne savais que trop l’importance des racines, de marcher sur les pas des siens, pour continuer à tracer son propre chemin… « jusqu’au bout, jusqu’au bout ».
 
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C’est dans ce Roussillon que mena le chemin ô combien malaisé de centaines de milliers de patriotes espagnols, combattants républicains mais aussi femmes, enfants et vieillards, fuyant les nationalistes franquistes (« le patriotisme, disait Romain Gary, c’est l’amour des siens ; le nationalisme, c’est la haine des autres… »). Pour les « accueillir », en janvier-février 1939, on improvisa à la hâte, le long du littoral, des camps où, traités de façon inhumaine, ils allaient mourir en grand nombre de faim, de froid et de manque de soins sous la garde hostile de l’armée. Tu la connaissais bien, cette histoire… Aussi bien que certains artistes dont les parents en avaient été les héros involontaires. Notamment Leny Escudero et Paco Ibañez qui avaient vu leur père respectif parqué au camp d’Argelès… tout comme le mien. En basculant dans le dernier versant de l’existence, le devoir de mémoire devient pressant. Je fais donc chorus dès que j’en ai l’occasion, comme dans ce sujet à propos de Cali (« Tu es de ma famille »), que tu m’avais fait le bonheur d’apprécier tant pour le pan d’histoire qu’il raconte, partagé avec le natif de Vernet-les-Bains, que pour celui-ci avec qui tu avais réenregistré (puis chanté sur scène) cette ode magnifique à la fraternité que tu appelais de tes vœux, Sans la nommer
 
  
Terrible période, anticipant l’antisémitisme institutionnalisé de Vichy. Les camps bien sûr. D’Argelès, du Barcarès, de Saint-Cyprien, de Rivesaltes... De Collioure aussi, avec son bagne du Château royal ; la seconde « Bastille » que la France aura connue, heureusement limitée dans le temps, destinée aux Espagnols et, déjà, aux Juifs, membres des Brigades internationales, jugés dangereux pour le pays (alors que la plupart allaient s’engager dans la résistance et même libérer Paris du joug nazi)… Collioure, superbe station balnéaire aujourd’hui, où quelques semaines à peine après son arrivée, s’éteignait Antonio Machado, l’un de nos grands poètes universels (« Caminante no hay camino / Se hace camino al andar… » – « Toi qui chemines, sache qu’il n’y a pas de chemin / Chacun trace son chemin en avançant »). Il y repose à jamais à l’ombre des cyprès. Les camps, oui, mais également – contre-exemple merveilleux d’humanisme – la « Maternité suisse » d’Elne, petite cité à l’intérieur des terres.
  
 
Tu ne devais pas la connaître, cette histoire. Car c’est encore une histoire oubliée. Occultée, plutôt, et pendant un bon demi-siècle. C’est pourtant une histoire à vous réconcilier avec le genre humain. Mais d’abord et surtout une affaire de femmes. D’une femme en particulier, Elisabeth Eidenbenz, dont j’ai envie de te parler, mon cher Jo, car tu vas sans doute la croiser au paradis des « Justes » : collaboratrice du Secours suisse aux enfants, elle a vingt-cinq ans lorsqu’elle crée à la sortie d’Elne, dans une vieille demeure bourgeoise, une maternité destinée à accueillir des mères parquées dans les camps (où, rappelle aujourd’hui la municipalité, « les conditions de détention étaient si horribles que le taux de mortalité, en particulier infantile, atteignait des hauteurs insoutenables ») : mères espagnoles, mères juives, mères tziganes, puis au fil du temps mères françaises, etc., vivant dans la clandestinité ou subissant les dures restrictions de la Seconde Guerre mondiale. Au final, la maternité comptait des mères d’au moins vingt nationalités différentes.
 
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Ainsi, entre 1939 et 1944, quelque six cents enfants, « tous condamnés à mort à cause de leurs origines ou des conditions de détention de leurs mères », ont vu le jour dans cet établissement courageusement dirigée par cette institutrice suisse devenue infirmière par nécessité… Au-delà des nouveau-nés, des grandes sœurs, des grands frères et d’autres nourrissons rescapés, allaités par les mères qui venaient d’accoucher, purent bénéficier du régime salutaire de la Maternité et être, eux aussi, sauvés d’une mort probable. Quand je te disais que c’était une histoire merveilleuse... « Un havre de paix au milieu d’un océan de souffrances, voilà ce qu’était la Maternité suisse d’Elne. » Un berceau d’humanité au cœur de l’inhumain… En outre, depuis la Maternité partaient chaque jour des milliers de repas et de rations de lait pour les camps.
 
  
Tout cela dans la plus grande discrétion possible, et avec le concours d’habitants du village offrant qui des vivres, qui des vêtements. Une histoire exemplaire et magnifique de femmes, assurant presque seules, à une douzaine, toutes les tâches. Ce sont « Les femmes oubliées », déclarait ce dimanche la mairesse d’Elne, Nicole Garcia, lors de la réouverture publique de cette maternité, désormais lieu de mémoire. En ruines dans les années 90-2000, elle fut rachetée par la ville en 2005, rénovée et donc inaugurée officiellement ce 26 mai 2013, avec une exposition rappelant son histoire après la Retirada et durant la guerre mondiale jusqu’à ce que les nazis, apprenant son existence, interviennent pour la fermer définitivement.
 
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Même du Nord, c’est ici aussi la Catalogne… et donc les discours, aussi informatifs qu’émouvants, ont tous été prononcés en catalan ; avant que la parole soit cédée à… Marina Rossell ! Oui, Georges, « ta » Marina, la grande Marina de la chanson catalane, habituée aux salles de spectacles les plus prestigieuses, celle que tu connais depuis ses tout-débuts, celle dont, séduit par son chant, tu t’étais empressé d’acheter ses cassettes de chansons, celle avec qui tu as tant chanté... Celle, enfin, qui t’avait rendue visite à Paris, fin 2011, pour te présenter son album Marina Rossell canta Moustaki en catalan [voir vidéo du sujet précédent]. Cette fois, Marina a tenu à venir de Barcelone pour cette occasion spéciale et des plus discrètes, pour la mémoire et l’amour. Et sa première pensée, devant une cinquantaine de privilégiés, a été pour toi. Pour l’amour et la mémoire. Grâce à elle, tu étais présent parmi nous, dans l’esprit et dans nos cœurs. Alors, Marina a pris sa guitare et, de sa voix sublime, elle a chanté sa version du MétèqueEl Métec ! Quelle émotion…
   
 
S’adressant ensuite au public, toujours en catalan, elle a annoncé qu’un autre grand de la chanson l’avait priée de dire qu’il aurait également voulu être là, à Elne, mais que son cœur, lui, était avec nous… C’était Paco bien sûr, mon cher Jo ! main.jpgPaco Ibañez, oui… avec qui tu as tant partagé, à la ville comme à la scène.
    Et puis, autre surprise, Marina de souligner qu’elle était heureuse de pouvoir saluer aussi une grande dame de la chanson, qui passa les Pyrénées en février 39, rentra dans la Résistance et finit par se fixer ensuite à Banyuls, non loin de la frontière : madame Teresa Rebull ! « Je voudrais rendre hommage à une grande dame de laquelle je tiens toute notre histoire ; c’est elle qui me raconta la bataille de l’Ebre, la plénitude et la fin de la République espagnole [qui fut le premier régime démocratique au monde à nommer une femme ministre…], c’est elle qui m’expliqua la Résistance française et le maquis. Je dirais même que ma façon de chanter lui doit beaucoup… Et cette dame est vivante et elle est ici parmi nous ! C’est “la” Teresa Rebull ! »
        
 
Encore une amie à toi, mon cher Jo. Moi, cela faisait des années que je ne l’avais revue… Grande dame de la chanson catalane, elle fit une bonne part de sa carrière en France, se produisant même, dans les années 50, en première partie de Léo et de Georges. Quelle joie de la retrouver ici, de façon tellement inattendue, même si elle se déplace désormais en fauteuil roulant : « La chanson c’est fini pour moi… Mais, nous dit-elle une lueur de plaisir dans le regard, on ne m’a pas totalement oubliée : une journaliste du Point est venue m’interviewer récemment pour un prochain article ! » Quel plaisir aussi de la prendre en photo avec Marina Rossell ! Marina et Teresa, deux générations, un même chant…
 
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Prix Charles-Cros 1979 pour son album Chants catalans, Teresa se souvient parfaitement de Paroles et Musique qui l’accompagna dans les années 80 et aussi du dernier article important que nous lui avions consacrée dans Chorus : « C’est Marc Legras qui l’avait écrit ! Comment va-t-il, Marc ? » C’était à l’été 2005 (n° 52, avec Souchon à la une), à l’occasion de la parution d’un coffret CD et de son autobiographie, Tout en chantant. Marc que tu aimais tant, mon cher Jo, et qui a réalisé avec toi le dernier florilège de tes chansons, Éphémère éternité... Comment disait Eluard, déjà ? « Il n’y a pas de hasard, seulement des rendez-vous. »
 
   
 
L'AFFAIRE BRASSENS
Figure-toi aussi, le hasard faisant bien les choses (comme un dénominateur commun à tout cela), que la veille s’était déroulée au Théâtre municipal de Perpignan une soirée consacrée à ton maître et ami, Tonton Georges, qui dès 1954 t’encourageait à persévérer. Aux manettes, l’association « Les Copains d’après » (présidée par Michel Mariette) qui fêtait ce soir-là sa vingt-cinquième année d’existence. À l’affiche, L’Affaire Brassens, un groupe de quatre chanteurs-musiciens de haute volée dans un spectacle théâtralisé d’une exceptionnelle qualité, où le dénommé Brassens est accusé de tous les maux !
 
 
Tu aurais aimé voir ça, c’est sûr, car c’est peut-être ce qui s’est fait de meilleur en l’espèce depuis le « Brassens » de ton ami et fils spirituel Maxime Le Forestier. Formidable idée, empruntée au fameux « Tribunal des Flagrants délires » de Claude Villers (avec sa contribution vocale !), qui entraîne aussitôt l’adhésion du public. Chants et contrechants de toute beauté (mais jamais « à la manière de »), harmonie des cordes (une quinzaine de guitares sur la scène : arrangements de Jacques Gandon, grande pointure !), humour complice et pédagogie jubilatoire. Un spectacle aussi fin, riche et intelligent que possible pour donner à découvrir ou redécouvrir Brassens… quitte à se faire condamner à la fin à chanter une chanson de plus, tous ensemble – les quatre (Jean et Pascal Bonnefon, Jacques Gandon et Patrick Salinié), le témoin du jour, Davy Kilembé (toujours un invité régional chez L’Affaire Brassens, par exemple un certain Francis Cabrel dans le Gers…), dont la déposition consistait en une bien belle et originale version de Je m’suis fait tout p’tit, accompagnée à la basse électrique, et le public composant le jury. En l’occurrence la Chanson pour l’Auvergnat.
 
Commencée par un hommage pudique avec un instrumental du Métèque, la soirée s’achevait par ces mots où, d’instinct, dans le refrain, le Métèque se substituait à l’Auvergnat. Oui, mon cher Jo, ce soir-là c’est à toi, plus que jamais, « Toi l’étranger » que le croqu’-mort venait d’emporter « à travers ciel, au Père éternel », qu’on a pensé en chantant « Elle est à toi cette chanson »
      
 
NB. Les deux vidéos de Marina Rossell, saisies au débotté (et au téléphone portable !) par Mauricette Hidalgo, sont livrées ici, non pas pour leur extrême qualité, bien sûr, mais pour le témoignage unique qu’elles constituent. Pour l’émotion, l’amour et la mémoire. On y entend des « clics » intempestifs : mille excuses, ce sont ceux de mon appareil photo qui ne me quitte jamais. Avant de regagner la région parisienne (Marina Rossell reprenait la route de son côté – de même que Cali… – pour un ultime adieu à l’ami Georges, lundi après-midi au Père Lachaise... non loin de l’endroit où repose Édith Piaf), nous ne voulions pas manquer la réouverture de la Maternité suisse d’Elne dont l’histoire nous avait beaucoup touchés. La vidéo que nous mettons en ligne est extraite d’un documentaire qui lui a été consacré ; Elisabeth Eidenbenz (que l’on aperçoit à la fin, s’exprimant en espagnol) est décédée à Zurich le 23 mai 2011 à l’âge de 97 ans ; le 12 juin elle aurait eu 98 ans.
 
   
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Published by Fred Hidalgo - dans Sans frontières
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