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  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
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  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

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La Maison de la chanson vivante
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Jean-Jacques Goldman, confidentiel
  (page dédiée au livre)

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10 juin 2013 1 10 /06 /juin /2013 15:02
Le temps de vivre
 
            
Pas simple de se remettre à écrire sur l’actualité « ordinaire » quand l’annonce de la mort d’un grand artiste que vous estimiez (énormément) et connaissiez (personnellement) depuis plus de quarante ans vous frappe brusquement… Mais le spectacle continue, dit-on, c’est la loi du genre ou, plus exactement, la loi de la vie. « Il » le disait lui-même : si nous avons toute la mort pour nous reposer, nous avons toute la vie pour nous amuser… et travailler. On trouvera donc dans mon prochain sujet, bien qu’avec quelques semaines de « retard » sur l’événement (et mon intention initiale), ce qu’il faut retenir de la récente édition d’un festival qui avait justement accueilli l’artiste évoqué ici en invité d’honneur de la sixième, en 1991. En attendant, voici un petit arrêt (bucolique) sur image, tout ce qu’il y a de plus facultatif… Si ça vous chante, quoi !
 
arbre
  
Il n’est pas inutile, en effet, d’apporter (ou plutôt de rappeler) quelques précisions sur les tenants et aboutissants de ce blog que vous nous faites le plaisir d’accompagner, toujours très nombreux (bien qu’un peu trop silencieusement à notre goût), depuis sa création en novembre 2009. Si, à l’origine, l’un de ses objectifs était de tenter – aussi peu que ce soit – de combler le vide laissé par la disparition brutale de Chorus (dans l’espoir aussi, non dissimulé, d’une renaissance de cette revue), avec le temps, si tout ne s’en va pas forcément, les choses évoluent. Inéluctablement. Et il faut alors tourner la page…
  
 
Mais d’abord se rendre à l’évidence, accepter l’impossibilité (physique, déjà ; d’organisation, ensuite ; de polyvalence artistique, enfin) pour un homme seul, fût-il l’ex-capitaine du navire, d’être aussi performant qu’un équipage au complet de matelots, tous aussi compétents les uns que les autres et – vertu indispensable à la pérennité et à la crédibilité de toute entreprise – aux capacités et sensibilités complémentaires. Comme une équipe de foot, pour filer une autre métaphore, composée de joueurs d’un niveau semblable mais aux caractéristiques différentes, chacun jouant son rôle spécifique, du gardien à l’avant-centre en passant par les défenseurs, les milieux de terrain et les ailiers. Un équipage d’une vingtaine de journalistes professionnels (de quoi monter deux équipes de foot !) répartis partout dans l’espace francophone et souvent à des postes-clés d’observation.
    
 
Croyez-moi sur parole, car ce n’est pas de la littérature : malgré les jeteurs de sort qui ont fini par avoir raison du « navire amiral » de la chanson francophone, peut-être parce qu’il tenait fermement son cap, qu’il se refusait à virer de bord, « son capitaine et ses mat’lots / N’étaient pas des enfants d’salauds / Mais des amis franco de port / Des copains d’abord… » Belle équipe et belle époque épique ! Mais après ? Après avoir tourné la page, après quelque quarante ans d’exercice du métier de journaliste (et la création, successivement, d’un quotidien, d’un hebdomadaire, d’un mensuel et d’un trimestriel) et vingt-cinq ans d’édition de livres sur la chanson, que pouvais-je continuer d’apporter moi-même, désormais sur le Net, à défaut de l’équivalent d’une revue de 196 pages explorant le patrimoine, l’actualité et le devenir de la chanson du monde francophone ?
 
En fait, cela s’est dessiné tout seul ou presque, peu à peu, en écrivant par exemple sur Alain Bashung, Guy Béart, Georges Brassens, Cali, Jean Ferrat, Léo Ferré, Paco Ibañez, Lhasa et Mano Solo, Anne Sylvestre, Charles Trenet, mais surtout depuis ma lettre ouverte à Claude Nougaro, mon hommage à San-Antonio (« fait chorus »…) et ma trilogie sur Allain Leprest ; jusqu’à Leny Escudero, plus récemment, et bien sûr Georges Moustaki. En décidant de livrer, à propos d’événements d’actualité touchant à la chanson (dont hélas trop de disparitions), des souvenirs voire des confidences, un témoignage en tout cas que personne d’autre ne puisse apporter à notre place, s’agissant de pans de vie vécus en commun avec l’artiste concerné, et seulement avec lui, et lui seulement avec nous – ou via nos journaux de chanson Paroles et Musique et Chorus dans les décennies 1980, 1990 et 2000.
   
 
Si notre désir initial en prenant le risque de créer le mensuel Paroles et Musique (décision prise par « Mauricette et Fredo » à l’époque PM6où Gilbert Laffaille chantait Le Président et l’Éléphant… et que nous vivions encore en Afrique) était seulement de partager le plus largement possible notre passion de la chanson francophone, dont une bonne part de la création, alors, était occultée par les grands médias (rien de nouveau sous le soleil, n’est-ce pas ?), très vite les circonstances de la vie nous ont fait en devenir des acteurs et plus seulement des observateurs. Des chanteurs ont pu retrouver le chemin des studios, des producteurs ont réédité de grands albums oubliés, des concerts ont été organisés, des festivals se sont créés, des tournées se sont montées (rappelez-vous, pour les plus anciens de nos lecteurs, la « campagne » africaine de Nougaro – en trio avec Lassus, Michelot et Vander – dont nous fûmes partenaires et les seuls témoins objectifs, un mois durant, et qui allait déclencher toute la suite « nougayorquesque »)…
 
Nougaro-Abidjan.jpg
           
Autant de réalisations, concrètes, qui n’auraient jamais eu lieu sans Paroles et Musique puis Chorus agissant comme un lien tendu entre toutes les parties composantes de la chanson,Chorus60.jpg comme ce fil enchanté dont parle Souchon, ce « joli fil entre nos cœurs passé ». Un Fil, soit dit entre parenthèses, qui figurait dans C’est déjà ça (à côté notamment de Foule sentimentale…), classé en première position (par l’équipe précitée) de tous les albums de chanson parus dans l’espace francophone entre le premier et le soixantième numéro de Chorus (été 2007), lequel marquait les quinze ans de nos « Cahiers de la chanson ». Quand nous lui apprîmes la nouvelle, l’intéressé en fut aussi ému que surpris : « Je suis touché, vraiment touché… Parce que j’apprécie beaucoup le jugement des gens qui connaissent bien la chanson, qui l’aiment profondément, qui vivent en écoutant tout le temps des chansons, en y trouvant du plaisir. […] Vraiment, vous faites un boulot formidable, je suis épaté et je veux qu’on le sache. Comme je tiens à dire, c’est important car c’est la vérité, que chaque fois que je vais dans les médias, Chorus est présent ; c’est une véritable bible pour tous les médias. »  
 
Souchon-Fred.jpg 
              
Fin de la parenthèse et du flash-back. Retour au présent pour mieux préparer le futur, certains visiteurs de Si ça vous chante nous ayant récemment interpellés – pour ne pas dire enguirlandés – parce que nous n’avions pas présenté tel ou tel album, annoncé tel ou tel spectacle, rendu compte de tel ou tel festival, prévenu de telle ou telle disparition… Qu’on me permette donc de remettre quelques points sur les i, puisque cela semble nécessaire sur le Net, tellement plus volatile – et moins efficace – qu’un journal de référence (même si la toile permet d’ajouter du son et de l’image animée – ce qui n’est finalement pas un progrès révolutionnaire : dans les années 80, les abonnés de Paroles et Musique ne recevaient-il pas déjà des cassettes, labellisées « Chanson vivante », qui leur faisaient découvrir les découvertes mensuelles du magazine ?) : 1. Si ça vous chante n’est pas un organe de service public financé par la collectivité nationale ; 2. Si ça vous chante n’a pas vocation à couvrir toute l’actualité de la chanson francophone ; 3. Si ça vous chante n’a jamais prétendu jouer un rôle encyclopédique. Et on n’est pas là – ni lecteurs ni blogueur – pour se faire engueuler, pas vrai Boris ?!
  
            
D’ailleurs, ces interrogations, sur la nécessité – dans l’absolu – de continuer à promouvoir le meilleur de la création contemporaine de l’espace francophone (Afrique, Antilles et océan Indien inclus), sur disque et sur scène, comme le faisait Chorus, je me les étais posées moi-même, ne constatant que trop le désarroi des jeunes artistes en particulier (de la découverte desquels Chorus s’était précisément fait une spécialité), en manque croissant de débouchés médiatiques et d’avis professionnels pertinents. Et j’y avais apporté des éléments de réponse dans un sujet spécifique, « Le jardin extraordinaire » (à lire ou à relire ici), où j’annonçais en parallèle la création d’un groupe ouvert « à tous les artistes, professionnels et amateurs éclairés de la chanson vivante », sur un réseau social, associé au blog et sous-titré « La maison de la chanson vivante ».
 
maison-chanson-vivante.jpg
   
Après la disparition de Chorus/Les Cahiers de la chanson pour la presse et de Pollen/Les Copains d’abord de Jean-Louis Foulquier pour la radio, les espaces d’information sur la chanson et d’exposition des artistes ne cessant de se réduire comme peau de chagrin (au point, à présent, d’amputer massivement l’audiovisuel public : on annonce pour la saison prochaine la non reconduction de Taratata, Chabada, CD’aujourd’hui, Sous les étoiles exactement, Le Pont des artistes…), guitare.jpg il paraissait pour le moins nécessaire d’ouvrir (et d’inciter à l’ouverture) de nouvelles portes, fussent-elles seulement virtuelles, de nouveaux espaces de liberté.    
 
Tel est le cas, depuis, de ce groupe qui fonctionne en toute autonomie comme une auberge (espagnole) de la chanson (francophone), où chacun de ses pensionnaires apporte et vient chercher ce qui l’intéresse (annonces de concerts et de festivals, sorties de disques et de livres, disparitions passées inaperçues… comme récemment celles de Michel Tonnerre et de Castelhémis), et tous ensemble de le commenter, de dialoguer, d’échanger en permanence (avec des vidéos en illustration, des liens vers des articles de presse, d’autres sites, blogs ou groupes dignes d’intérêt, etc.). Résultat : c’est souvent là qu’il faut se rendre pour obtenir l’information au quotidien, qu’il s’agisse du passage d’un chanteur dans les médias, de la diffusion d’un documentaire ou d’une émission spéciale sur la chanson, de la tenue d’une manifestation comme, par exemple, les « États généreux de la musique » qui auront lieu à Bruxelles le 21 juin prochain... À ce jour, « Si ça vous chante » (le groupe) compte quelque mille huit cents inscrits.
   
Bar.jpg
            
Pour sa part, Si ça vous chante (le blog) se propose tout simplement d’apporter, de loin en loin – quand l’actualité s’y prête (pour ne pas verser dans un recueil gratuit de souvenirs) –, un témoignage inédit sur le monde de la chanson francophone. Dans l’espoir, bien sûr, d’apporter un plus à la mémoire collective, à la découverte ou la redécouverte d’un artiste que nous avons eu la chance de fréquenter de près et non pas seulement à titre professionnel. Et sans rien s’interdire pour autant, ni d’aller réaliser un reportage hors du commun à l’autre bout du monde (comme nous l’avons fait en partant sur les traces de Jacques Brel),mineur ni de faire part d’une rencontre inattendue, ni de présenter un album, un livre ou un spectacle (cf. L’Affaire Brassens dans le sujet précédent) que nous avons apprécié.
              
Toutes ces précisions paraîtront superflues à certains (tant mieux). À d’autres, cela permettra de ne pas attendre de ce blog plus qu’il ne peut en apporter – et en aucun cas la couverture de l’actualité. Il y a maintenant d’autres blogs et sites pour cela et il y a le groupe associé à celui-ci dont la devise pourrait être : aide-toi et le ciel t’aidera. Pendant trente ans, nous immergeant dans la mine du verbe pour illustrer au mieux « l’art mineur », nous avons tenté le pari non pas de l’exhaustivité (qui pourrait y prétendre ?!) mais d’offrir en partage la fine fleur de la création francophone ; et pendant ces trois décennies nous sommes restés assujettis – à creuser encore et encore et toujours plus profond – aux drastiques « dead lines » (les contraintes de parution à date fixe), de la conception de chaque numéro jusqu’au dernier bon à tirer. Au fond de la mine ou sur le pont, quoi qu’il arrive et trop souvent exposés aux coups de grisou ou voguant contre vents et marées... Alors, aujourd’hui, sans renoncer à rien et surtout pas à continuer de défendre et d’illustrer la chanson – qui court encore dans les rues, « longtemps, longtemps, longtemps / après que les poètes ont disparu » –, après le temps de faire Chorus, il est quand même venu, le temps de vivre…
   
             
Pas plus que ce blog n’est obligatoire ni encore moins à péage – parbleu, ici tout est facultatif, même si ça m’enchante de savoir que ça vous chante (en très grand nombre) de rester à l’écoute –, il ne saurait davantage répondre aux exigences (et encore moins céder aux injonctions) des inévitables grincheux égocentriques de naissance ou de profession, qui ont l’art de passer leur vie à côté de la plaque. Je le répète : libre à chacun d’emprunter et d’apprécier ou pas nos chemins buissonniers, c’est seulement Si ça vous chante ; mais, tout mineur de fond et de mots que l’on soit et que l’on reste au service de la collectivité, ici c’est aussi et d’abord si ça me chante.
    
   
NB. Un grand merci à Michel Bridenne pour ses dessins, ainsi qu'à Francis Vernhet pour ses photos, qui ont accompagné Chorus de bout en bout et dont la fidélité n'a d'égale que le talent. Fidèles, ils sont restés fidèles, comme le chante à quelque chose près Charles Trenet, fidèles « à des riens qui pour moi font un tout »
 
      
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Published by Fred Hidalgo - dans Éditoriaux
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27 mai 2013 1 27 /05 /mai /2013 11:22
Marina Rossell, Teresa Rebull et l’Affaire Brassens
  
  
Mon cher Jo,
Du hasard et des rendez-vous… Comme le disait le poète, nous venons de vérifier une fois de plus qu’« il n’y a pas de hasard, seulement des rendez-vous ». Un mois et demi seulement après ton dernier message – un mot nous informant que la forme revenait, même lentement, même « trrrès » lentement (je t’imagine aujourd’hui, l’air sceptique, au moment de taper trois fois cet « r » éloquent qui, hélas, relativisait la teneur rassurante du message) –, l’annonce de ton dernier voyage nous a cueillis dans la région de Perpignan. En Catalogne nord… Pas la peine de te faire un dessin, tu ne savais que trop l’importance des racines, de marcher sur les pas des siens, pour continuer à tracer son propre chemin… « jusqu’au bout, jusqu’au bout ».
 
Marina-Moustaki-Paco.jpg
  
C’est dans ce Roussillon que mena le chemin ô combien malaisé de centaines de milliers de patriotes espagnols, combattants républicains mais aussi femmes, enfants et vieillards, fuyant les nationalistes franquistes (« le patriotisme, disait Romain Gary, c’est l’amour des siens ; le nationalisme, c’est la haine des autres… »). Pour les « accueillir », en janvier-février 1939, on improvisa à la hâte, le long du littoral, des camps où, traités de façon inhumaine, ils allaient mourir en grand nombre de faim, de froid et de manque de soins sous la garde hostile de l’armée. Tu la connaissais bien, cette histoire… Aussi bien que certains artistes dont les parents en avaient été les héros involontaires. Notamment Leny Escudero et Paco Ibañez qui avaient vu leur père respectif parqué au camp d’Argelès… tout comme le mien. En basculant dans le dernier versant de l’existence, le devoir de mémoire devient pressant. Je fais donc chorus dès que j’en ai l’occasion, comme dans ce sujet à propos de Cali (« Tu es de ma famille »), que tu m’avais fait le bonheur d’apprécier tant pour le pan d’histoire qu’il raconte, partagé avec le natif de Vernet-les-Bains, que pour celui-ci avec qui tu avais réenregistré (puis chanté sur scène) cette ode magnifique à la fraternité que tu appelais de tes vœux, Sans la nommer
 
  
Terrible période, anticipant l’antisémitisme institutionnalisé de Vichy. Les camps bien sûr. D’Argelès, du Barcarès, de Saint-Cyprien, de Rivesaltes... De Collioure aussi, avec son bagne du Château royal ; la seconde « Bastille » que la France aura connue, heureusement limitée dans le temps, destinée aux Espagnols et, déjà, aux Juifs, membres des Brigades internationales, jugés dangereux pour le pays (alors que la plupart allaient s’engager dans la résistance et même libérer Paris du joug nazi)… Collioure, superbe station balnéaire aujourd’hui, où quelques semaines à peine après son arrivée, s’éteignait Antonio Machado, l’un de nos grands poètes universels (« Caminante no hay camino / Se hace camino al andar… » – « Toi qui chemines, sache qu’il n’y a pas de chemin / Chacun trace son chemin en avançant »). Il y repose à jamais à l’ombre des cyprès. Les camps, oui, mais également – contre-exemple merveilleux d’humanisme – la « Maternité suisse » d’Elne, petite cité à l’intérieur des terres.
  
 
Tu ne devais pas la connaître, cette histoire. Car c’est encore une histoire oubliée. Occultée, plutôt, et pendant un bon demi-siècle. C’est pourtant une histoire à vous réconcilier avec le genre humain. Mais d’abord et surtout une affaire de femmes. D’une femme en particulier, Elisabeth Eidenbenz, dont j’ai envie de te parler, mon cher Jo, car tu vas sans doute la croiser au paradis des « Justes » : collaboratrice du Secours suisse aux enfants, elle a vingt-cinq ans lorsqu’elle crée à la sortie d’Elne, dans une vieille demeure bourgeoise, une maternité destinée à accueillir des mères parquées dans les camps (où, rappelle aujourd’hui la municipalité, « les conditions de détention étaient si horribles que le taux de mortalité, en particulier infantile, atteignait des hauteurs insoutenables ») : mères espagnoles, mères juives, mères tziganes, puis au fil du temps mères françaises, etc., vivant dans la clandestinité ou subissant les dures restrictions de la Seconde Guerre mondiale. Au final, la maternité comptait des mères d’au moins vingt nationalités différentes.
 
Maternite.jpg
  
Ainsi, entre 1939 et 1944, quelque six cents enfants, « tous condamnés à mort à cause de leurs origines ou des conditions de détention de leurs mères », ont vu le jour dans cet établissement courageusement dirigée par cette institutrice suisse devenue infirmière par nécessité… Au-delà des nouveau-nés, des grandes sœurs, des grands frères et d’autres nourrissons rescapés, allaités par les mères qui venaient d’accoucher, purent bénéficier du régime salutaire de la Maternité et être, eux aussi, sauvés d’une mort probable. Quand je te disais que c’était une histoire merveilleuse... « Un havre de paix au milieu d’un océan de souffrances, voilà ce qu’était la Maternité suisse d’Elne. » Un berceau d’humanité au cœur de l’inhumain… En outre, depuis la Maternité partaient chaque jour des milliers de repas et de rations de lait pour les camps.
 
  
Tout cela dans la plus grande discrétion possible, et avec le concours d’habitants du village offrant qui des vivres, qui des vêtements. Une histoire exemplaire et magnifique de femmes, assurant presque seules, à une douzaine, toutes les tâches. Ce sont « Les femmes oubliées », déclarait ce dimanche la mairesse d’Elne, Nicole Garcia, lors de la réouverture publique de cette maternité, désormais lieu de mémoire. En ruines dans les années 90-2000, elle fut rachetée par la ville en 2005, rénovée et donc inaugurée officiellement ce 26 mai 2013, avec une exposition rappelant son histoire après la Retirada et durant la guerre mondiale jusqu’à ce que les nazis, apprenant son existence, interviennent pour la fermer définitivement.
 
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Même du Nord, c’est ici aussi la Catalogne… et donc les discours, aussi informatifs qu’émouvants, ont tous été prononcés en catalan ; avant que la parole soit cédée à… Marina Rossell ! Oui, Georges, « ta » Marina, la grande Marina de la chanson catalane, habituée aux salles de spectacles les plus prestigieuses, celle que tu connais depuis ses tout-débuts, celle dont, séduit par son chant, tu t’étais empressé d’acheter ses cassettes de chansons, celle avec qui tu as tant chanté... Celle, enfin, qui t’avait rendue visite à Paris, fin 2011, pour te présenter son album Marina Rossell canta Moustaki en catalan [voir vidéo du sujet précédent]. Cette fois, Marina a tenu à venir de Barcelone pour cette occasion spéciale et des plus discrètes, pour la mémoire et l’amour. Et sa première pensée, devant une cinquantaine de privilégiés, a été pour toi. Pour l’amour et la mémoire. Grâce à elle, tu étais présent parmi nous, dans l’esprit et dans nos cœurs. Alors, Marina a pris sa guitare et, de sa voix sublime, elle a chanté sa version du MétèqueEl Métec ! Quelle émotion…
   
 
S’adressant ensuite au public, toujours en catalan, elle a annoncé qu’un autre grand de la chanson l’avait priée de dire qu’il aurait également voulu être là, à Elne, mais que son cœur, lui, était avec nous… C’était Paco bien sûr, mon cher Jo ! main.jpgPaco Ibañez, oui… avec qui tu as tant partagé, à la ville comme à la scène.
    Et puis, autre surprise, Marina de souligner qu’elle était heureuse de pouvoir saluer aussi une grande dame de la chanson, qui passa les Pyrénées en février 39, rentra dans la Résistance et finit par se fixer ensuite à Banyuls, non loin de la frontière : madame Teresa Rebull ! « Je voudrais rendre hommage à une grande dame de laquelle je tiens toute notre histoire ; c’est elle qui me raconta la bataille de l’Ebre, la plénitude et la fin de la République espagnole [qui fut le premier régime démocratique au monde à nommer une femme ministre…], c’est elle qui m’expliqua la Résistance française et le maquis. Je dirais même que ma façon de chanter lui doit beaucoup… Et cette dame est vivante et elle est ici parmi nous ! C’est “la” Teresa Rebull ! »
        
 
Encore une amie à toi, mon cher Jo. Moi, cela faisait des années que je ne l’avais revue… Grande dame de la chanson catalane, elle fit une bonne part de sa carrière en France, se produisant même, dans les années 50, en première partie de Léo et de Georges. Quelle joie de la retrouver ici, de façon tellement inattendue, même si elle se déplace désormais en fauteuil roulant : « La chanson c’est fini pour moi… Mais, nous dit-elle une lueur de plaisir dans le regard, on ne m’a pas totalement oubliée : une journaliste du Point est venue m’interviewer récemment pour un prochain article ! » Quel plaisir aussi de la prendre en photo avec Marina Rossell ! Marina et Teresa, deux générations, un même chant…
 
Avec-Teresa-Rebull.jpg
  
Prix Charles-Cros 1979 pour son album Chants catalans, Teresa se souvient parfaitement de Paroles et Musique qui l’accompagna dans les années 80 et aussi du dernier article important que nous lui avions consacrée dans Chorus : « C’est Marc Legras qui l’avait écrit ! Comment va-t-il, Marc ? » C’était à l’été 2005 (n° 52, avec Souchon à la une), à l’occasion de la parution d’un coffret CD et de son autobiographie, Tout en chantant. Marc que tu aimais tant, mon cher Jo, et qui a réalisé avec toi le dernier florilège de tes chansons, Éphémère éternité... Comment disait Eluard, déjà ? « Il n’y a pas de hasard, seulement des rendez-vous. »
 
   
 
L'AFFAIRE BRASSENS
Figure-toi aussi, le hasard faisant bien les choses (comme un dénominateur commun à tout cela), que la veille s’était déroulée au Théâtre municipal de Perpignan une soirée consacrée à ton maître et ami, Tonton Georges, qui dès 1954 t’encourageait à persévérer. Aux manettes, l’association « Les Copains d’après » (présidée par Michel Mariette) qui fêtait ce soir-là sa vingt-cinquième année d’existence. À l’affiche, L’Affaire Brassens, un groupe de quatre chanteurs-musiciens de haute volée dans un spectacle théâtralisé d’une exceptionnelle qualité, où le dénommé Brassens est accusé de tous les maux !
 
 
Tu aurais aimé voir ça, c’est sûr, car c’est peut-être ce qui s’est fait de meilleur en l’espèce depuis le « Brassens » de ton ami et fils spirituel Maxime Le Forestier. Formidable idée, empruntée au fameux « Tribunal des Flagrants délires » de Claude Villers (avec sa contribution vocale !), qui entraîne aussitôt l’adhésion du public. Chants et contrechants de toute beauté (mais jamais « à la manière de »), harmonie des cordes (une quinzaine de guitares sur la scène : arrangements de Jacques Gandon, grande pointure !), humour complice et pédagogie jubilatoire. Un spectacle aussi fin, riche et intelligent que possible pour donner à découvrir ou redécouvrir Brassens… quitte à se faire condamner à la fin à chanter une chanson de plus, tous ensemble – les quatre (Jean et Pascal Bonnefon, Jacques Gandon et Patrick Salinié), le témoin du jour, Davy Kilembé (toujours un invité régional chez L’Affaire Brassens, par exemple un certain Francis Cabrel dans le Gers…), dont la déposition consistait en une bien belle et originale version de Je m’suis fait tout p’tit, accompagnée à la basse électrique, et le public composant le jury. En l’occurrence la Chanson pour l’Auvergnat.
 
Commencée par un hommage pudique avec un instrumental du Métèque, la soirée s’achevait par ces mots où, d’instinct, dans le refrain, le Métèque se substituait à l’Auvergnat. Oui, mon cher Jo, ce soir-là c’est à toi, plus que jamais, « Toi l’étranger » que le croqu’-mort venait d’emporter « à travers ciel, au Père éternel », qu’on a pensé en chantant « Elle est à toi cette chanson »
      
 
NB. Les deux vidéos de Marina Rossell, saisies au débotté (et au téléphone portable !) par Mauricette Hidalgo, sont livrées ici, non pas pour leur extrême qualité, bien sûr, mais pour le témoignage unique qu’elles constituent. Pour l’émotion, l’amour et la mémoire. On y entend des « clics » intempestifs : mille excuses, ce sont ceux de mon appareil photo qui ne me quitte jamais. Avant de regagner la région parisienne (Marina Rossell reprenait la route de son côté – de même que Cali… – pour un ultime adieu à l’ami Georges, lundi après-midi au Père Lachaise... non loin de l’endroit où repose Édith Piaf), nous ne voulions pas manquer la réouverture de la Maternité suisse d’Elne dont l’histoire nous avait beaucoup touchés. La vidéo que nous mettons en ligne est extraite d’un documentaire qui lui a été consacré ; Elisabeth Eidenbenz (que l’on aperçoit à la fin, s’exprimant en espagnol) est décédée à Zurich le 23 mai 2011 à l’âge de 97 ans ; le 12 juin elle aurait eu 98 ans.
 
   
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Published by Fred Hidalgo - dans Sans frontières
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25 mai 2013 6 25 /05 /mai /2013 10:03
L’Alexandrin de la chanson
          
Début avril, depuis Vence, un de ses messages nous disait encore : « La forme revient trrrès lentement… Ici, c’est un vrai printemps. » On attendait d’autres nouvelles… et puis, Le Facteur de chansons est mort ce 23 mai 2013. Fils de Nessim et Sarah Mustacchi, libraires à Alexandrie, appelé Giuseppe à sa naissance parce que la sage-femme était italienne, Yussef pour l’état-civil et Joseph à l’école française, il adopta le prénom de Georges (et francisa son nom), le jour où il devint chanteur, par admiration pour Brassens (cf. Les Amis de Georges…). Grec né en Égypte aux origines italo-sépharades et amoureux du Brésil, c’était un Méditerranéen qui parlait six langues (l’anglais, l’arabe, l’espagnol, le français, le grec, l’hébreu, l’italien et le portugais). Sa vraie patrie ? Elle ne faisait pas de doute, comme il nous l’avait rappelé à l’occasion d’un dossier de Chorus : « Je suis citoyen de la langue française. » Il lui fallut pourtant attendre 1985 pour qu’on daignât lui en accorder la nationalité, plus de trente ans après son installation à Paris et quinze ans après son premier grand prix de l’académie Charles-Cros pour Le Métèque… Juste pour l’amour et la mémoire, quelques bribes de souvenirs communs.
 
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Depuis ce bien triste jeudi du dit joli mois de mai, tout remonte… Comme des Eaux de mars qui recouvriraient tout le reste. Me revient comme si c’était hier le souvenir de notre première rencontre, pas banale, puisqu’elle eut lieu à Libreville, au Gabon, en 1972. Comme nous le ferons plus tard à Djibouti, avec ma chère et tendre, nous nous étions « acoquinés » avec le directeur du centre culturel français pour qu’il fasse venir des chanteurs. Étant l’un des deux journalistes français vivant sur place mais le seul travaillant pour et avec des Gabonais (le second était le correspondant de l’agence France-Presse), j’eus droit à une rencontre professionnelle aussi privilégiée que décontractée, avant que le directeur du centre culturel n’organise un dîner amical chez lui… Il y avait seulement trois ans que Georges avait sorti son Métèque, premier album officiel, et deux ans que nous l’avions découvert en scène, enthousiastes, dans son premier grand récital parisien à Bobino (cf. l’album Bobino 70 avec déjà Le Temps de vivre, Votre fille a vingt ans, Ma liberté, Dire qu’il faudra mourir un jour…).
   
   
Tant professionnellement (à travers Paroles et Musique, Chorus et même l’édition, puisque je serai en 2005 l’éditeur de sa très belle biographie, signée Louis-Jean Calvet, préfacée par lui-même : Georges Moustaki, La Ballade du Métèque, Fayard/Chorus) que personnellement, le contact ne sera jamais rompu, bien au contraire. Et quand nous n’avions pas de ses nouvelles en direct (surtout des courriels, réguliers, voire un commentaire couv-livreici ou là posté sur ce blog, nous en recevions toujours par l’intermédiaire de notre ami commun Marc Legras, qui fut non seulement l’un de nos excellents (et indéfectibles) collaborateurs depuis la création du « mensuel de la chanson vivante » en 1980 mais aussi l’un des journalistes les plus proches du chanteur à tous points de vue. Et depuis longtemps : il se souvient de cette première lettre, reçue en 1975, par laquelle Georges Moustaki émettait le souhait de le rencontrer (à l’époque, Marc animait une émission de chanson sur France Culture), ce qui fut fait cette année-là chez lui, dans l’île Saint-Louis… où je l’avais moi-même croisé, curieux hasard, un jour de 1970 (il descendait de sa moto – c’était L’Homme à la moto de Piaf !) où j’étais allé rendre visite à Frédéric Dard qui vivait alors dans une artère voisine, la rue Budé.
  
Plus tard, Marc Legras sera non seulement l’auteur des principaux (et nombreux) articles que nous lui consacrerons durant trente ans (rencontres, témoignages, comptes rendus de spectacles, critiques de disques…), dont l’important dossier de Chorus n° 15 du printemps 1996 (avec Francis Vernhet aux photos de scène et d’entretien), mais aussi son miroir ou son double pour cinq ouvrages réalisés en commun. Notamment un livre d’entretiens, Un chat d’Alexandrie (De Fallois, 2002), un autre cosigné : Chaque instant est toute une vie... (Le Marque-pages, 2005), puis le Petit abécédaire d'un amoureux de la chanson (L’Archipel, 2012) et enfin Éphémère éternité, anthologie parue le 7 mars 2013 : « Il a pas mal traîné, me rappelait Marc, avant d’accepter ce titre… »
  
C’est du reste par l’intermédiaire de Marc que « Jo » réagit au sujet que je venais de consacrer à cet ouvrage (et dès le lendemain de sa mise en ligne !), le 2 avril. À Marc, il disait : « Merci pour le papier de Fred. Il est bien documenté et bien formulé. Plus que sympa. Tu pourras lui dire. » Aujourd’hui, il y aurait tant à dire sur Georges… Mais c’est tôt et c’est dur. Pour l’amour et la mémoire, je sais pourtant qu’il me faut tenter de dire un petit quelque chose de plus… ou de moins… De plus personnel ou de moins conventionnel que ces hommages officiels qui ont plu toute la journée de jeudi. François Morel, lui, a su quoi dire, le lendemain matin, dans sa chronique hebdomadaire de France Inter. Témoignage bouleversant. Au chagrin, François, tu nous as rajouté des larmes, mais des larmes comme des pansements au cœur, velours-velours dirait Souchon, des larmes de fraternité partagée. Alors oui, je vais le faire. Mais en sachant déjà qu’au bout du compte, au bout de ces lignes, je parviendrai au même constat que Jo dans son album éponyme de 1996 : Tout reste à dire
 
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Comment commencer ? Peut-être, puisque c’était déjà en mai, comme le mois de sa naissance et de son envol, en rappelant qu’en 1991 le festival Alors… Chante ! de Montauban avait choisi d’en faire l’invité d’honneur de sa sixième édition (voir photo ci-dessus avec Francis Lemarque, Jo Masure – le directeur – et Catherine Le Forestier). C’était un an avant que le même hommage soit rendu (du vivant des artistes !) à Léo Ferré… en présence de Georges (voir vidéo), revenu spécialement sur les rives du Tarn, aux côtés notamment de son ami Leny Escudero (avec lequel il avait partagé bien des luttes sociales, se rendant sur le terrain, à Cléon ou ailleurs, en toute discrétion).
  
Autre souvenir, vécu en Espagne et partagé par un bon millier de spectateurs. C’était en Catalogne (où il comptait beaucoup d’amis artistes, comme Marina Rossell), plus précisément à Tarragone le 8 juillet 1994. Ce soir-là, Georges donnait son spectacle en plein air, dans un magnifique théâtre de verdure, éclairé seulement par les étoiles. Pas une place de libre ! En Espagne, Moustaki est un mythe : avec ses chansons comme Ma liberté (en français dans le texte), il a accompagné la transition démocratique et l’arrivée de la gauche au pouvoir. Le public était sous le charme depuis une bonne heure, quand intervint un événement inattendu de tous (et de Georges le premier) : l’arrivée sur la scène de Paco Ibañez ! En route pour Barcelone, de retour de Madrid où il venait de présenter son nouveau spectacle en compagnie du poète Jose Agustin Goytisolo (Palabras para Julia, Erase una vez…), Paco, remarquant les affiches du concert de Moustaki, n’avait pas hésité à faire le détour ! Informé de son arrivée et de sa présence dans les gradins, Georges, visiblement ravi et n’y tenant plus, invitait alors publiquement son collègue et ami, le plus français des chanteurs espagnols, à venir partager la scène avec lui ! Surprise et joie des spectateurs, tonnerre d’applaudissements…
     
   
La suite ? J’en fis le compte rendu pour Chorus (n° 9, automne 1994), tellement la soirée fut magique. En voici la fin : « Et Goytisolo de dire alors des poèmes, et Paco de chanter, en s’accompagnant avec la guitare de Jo… Une rencontre porteuse d’émotion, une manière d’être et de se comporter (pas facile d’interrompre ainsi le cours de son récital, pas facile non plus pour l’artiste de passage de se produire au débotté) dont seuls sont capables les plus grands. Ce soir-là, la chanson a fait preuve une fois encore de son pouvoir incontestable de rassemblement, de communication voire de communion, au-delà des barrières linguistiques. Même si le grand Jo maîtrise bien le castillan, même s’il a interprété l’une de ses chansons en catalan… Pour l’en remercier, le public en chœur ne pouvait faire mieux que de reprendre spontanément, dans un pot-pourri final où il s’entrecroisait astucieusement avec La Bamba, le refrain de Frère Jacques – en français s’il vous plaît !
      
» Une de ces soirées mémorables (près de trois heures), au cours de laquelle Georges Moustaki, d’autre part, n’a pas manqué de rendre hommage – seul à la guitare pour trois chansons qu’ils avaient faites ensemble – à son grand ami, récemment disparu, le poète grec Manos Hadjidakis… Ce soir-là, c’est certain, c’est à Tarragone et nulle part ailleurs, dans ce théâtre à ciel ouvert où plus de mille privilégiés manifestaient leur bonheur de participer à un moment rare, qu’Euterpe et Polymnie avaient élu domicile. »
      
Pour être « citoyen de la langue française », l’Alexandrin de la chanson (francophone) n’en avait pas moins L’Espagne au cœur, comme il l’écrivait en 1986, un demi-siècle après le coup d’Etat franquiste : « Fils de Tolède ou de Grenade / Tous mes ancêtres séfarades / Ont pris la route des nomades / Ont pris la route des nomades / L’Espagne au cœur de ma guitare / Des Asturies à Gibraltar / L’Espagne au fond de ma mémoire / De la Galice aux Baléares / Ma sœur latine et africaine / Ma sœur méditerranéenne / Le même sang coule en nos veines / Le même sang coule en nos veines… »
 
   
En 1996, à la demande d’une amie québécoise, Paule Bussières, qui comptait sur nous pour lui trouver un grand chanteur français capable de présider son jury et le persuader d’accepter le rôle, nous lui conseillâmes Georges Moustaki. Le temps d’expliquer à Jo les tenants et aboutissants de ce « job » et il s’envolait avec bonheur pour la Belle Province et assurer à la perfection la présidence des Prix Miroirs de la chanson francophone du Festival international d’Été de Québec. Depuis, les ponts ne furent jamais rompus entre lui et le Québec. L’intéressé me le disait encore l’automne dernier…
 
Des années passèrent, de concerts en retrouvailles ; à charge pour chacun d’entre nous d’essayer, autant que possible, d’adhérer à la Philosophie de Georges : « Nous avons toute la vie pour nous amuser / Nous avons toute la mort pour nous reposer… » Pour nous amuser… et pour aller au charbon ! D’un disque l’autre, d’un spectacle l’autre… et, pour notre part, d’un numéro l’autre.
 
  
Et puis… Le 8 janvier 2009, Georges Moustaki montait sur scène, dans la salle magnifique (et archicomble) du Palau de la Musica à Barcelone, pour expliquer au public catalan qu’il était incapable d’assurer le concert, en raison de problèmes respiratoires. Il pensait alors à une mauvaise grippe, sans plus, et pensait pouvoir honorer ses concerts suivants en Espagne, à Valence notamment, mais le destin en décidera autrement.
  
Aujourd’hui, l’auteur-compositeur-interprète catalan, le cantautor Roger Mas, qui devait assurer sa première partie au Palau, témoignait à Barcelone de ce moment cruel. J’ai traduit (non sans émotion) les souvenirs qu’il conserve de cette soirée, rédigés par lui-même (et publiés par El Périodico – merci à eux), sous le titre « Le dernier chant de Georges » :
 
« Le 8 janvier 2009, Georges Moustaki monta pour la dernière fois sur une scène, et cette scène fut celle du Palau de la Musica. Je m’en souviendrai toute ma vie, car ce soir-là, c’est moi qui devais ouvrir le rideau… À peine arrivés, on nous informa que le chanteur était très grippé, alité dans sa chambre d’hôtel et qu’on était en train de le soigner pour lui permettre de tenir le temps du concert car il voulait le donner coûte que coûte. Mais dans l’après-midi, l’organisateur vint me trouver pour me demander si je pourrais assurer un concert complet au lieu de la demi-heure prévue en première partie. Il me dit que Moustaki monterait sur scène, parce qu’il voulait absolument saluer son public, et même qu’il tenterait de chanter un peu, pour que tous ces gens qui avaient rempli le Palau pour l’écouter puissent au moins entendre deux ou trois chansons, fût-ce avec un simple filet de voix.
 
» Quand je le vis arriver finalement au Palau, je me souviens de l’avoir trouvé très faible, se mouvant avec difficulté, mais il monta néanmoins sur scène et, bombant le torse, après avoir expliqué lui-même pourquoi il ne pourrait pas donner son concert, il fit un grand effort pour chanter trois chansons. À la troisième, sa voix s’était pratiquement éteinte… Il me présenta alors au public, alors que je n’étais que son lever de rideau, il dit adieu et sortit de scène. On le devinait encore plus faible qu’à son arrivée, mais quelle leçon de dignité venait-il de donner là ! Il me tendit la main, tremblante, me regarda dans les yeux avec une tendresse infinie et je me retrouvai sur scène avec la responsabilité inattendue de maintenir l’attention d’une salle composée de son public, un public, il ne le savait pas encore, qui venait d’assister au chant ultime de Georges Moustaki.
   
 
» Il y a une génération d’auteurs-compositeurs-interprètes qu’on a laissé filer entre nos doigts et à présent, en regardant autour de nous, on se demande parfois où est le projet artistique, le discours, la dignité, le rêve, l’enthousiasme, la poésie ; toutes ces choses qui nous font nous émouvoir, où sont-elles aujourd’hui ? Quand s’en va l’un des grands de la chanson, c’est comme si une bombe avait creusé d’un coup un vide immense, un silence dont il est bien difficile d’apercevoir les contours... Bon voyage, Georges ! »
 
Nous suivîmes de près l’évolution de son état de santé, d’abord avec l’espoir d’assister tôt ou tard à de nouveaux concerts, puis, face à la réalité, avec l’espérance au moins que Georges, sans revenir sur scène ni enregistrer, puisse vivre malgré tout une vie à peu près normale. Quelques mois plus tard, durant l’été, la revue Chorus fut contrainte elle aussi de quitter la scène, non sans provoquer la colère de l’artiste qui y était très attaché. Voilà pourquoi, malgré la maladie qui ne désarmait pas, au contraire, Georges Moustaki tint à participer à l’hommage que, sur Europe 1, l’émission « On connaît la musique » de Thierry Lecamp voulut consacrer à la revue, en hommage au travail réalisé depuis trois décennies, avec Paroles et Musique.
 
 
Début octobre, le jour de l’enregistrement (car il fallut enregistrer quelques jours avant la diffusion prévue le samedi soir, tant les artistes et groupes furent nombreux à vouloir témoigner et si possible chanter : des dizaines, de tous genres musicaux et de toutes générations – dont Allain Leprest et Mano Solo…), Georges se joignit à nous par téléphone, depuis Vence où il était soigné, en précisant d’emblée qu’il s’était abstenu toute la journée de parler afin d’être audible pour l’occasion… Je n’ose reprendre ses mots, tellement ils furent élogieux pour toute l’équipe et pour Marc Legras en particulier, mettant tous notre modestie à rude épreuve. En passant, il nota par exemple que notre travail était tellement… que, même à lui, son dossier de Chorus avait « appris des choses » !
 
La semaine suivant la diffusion de l’émission, les médias se firent l’écho de son abandon définitif de la scène. Georges n’en continua pas moins d’être attentif à la société, à la politique, à la chanson, à la culture, à ses amis, à tout ce qui avait fait – voyages exceptés et désormais loin de son île Saint-Louis, pour jouir d’un climat plus clément – ce qu’il était devenu. Un humaniste, fraternel et solidaire et un irréductible utopiste. En 2012, pour l’élection présidentielle, il apporta son soutien au candidat d’extrême gauche, Philippe Poutou… Il continuait à écrire. Début mars sortait ce florilège de ses chansons, du titre de l’une d’entre elles, Éphémère éternité, avec un entretien recueilli par l’ami Marc. Le 3 mai dernier, « Milord » Moustaki fêtait ses 79 ans. Scene2.jpgLe 23, Tonton Georges, Barbara et Reggiani entre autres l’attendaient au paradis des musiciens, pour y faire valoir enfin son droit à la paresse. Et personne, cette fois, pour nous en faire le compte rendu. Je vous avais prévenu : tout reste à dire.
   
   
NB. Ce sujet est dédié en particulier à Pia Moustaki. Entre autres vidéos, on trouvera ici un extrait du reportage fort émouvant réalisé par la Télévision catalane où l’on voit Marina Rossell (qui terminait alors l’enregistrement de son album « Chante Moustaki » en catalan) rendre visite à son ami, en décembre 2011, dans son appartement de l’île Saint-Louis à Paris ; et une autre où Marina chante Le Métèque en catalan au magnifique Palau de la Musica de Barcelone – la salle où Georges Moustaki fit sa dernière apparition sur scène – en compagnie de Paco Ibañez… On voit aussi Marina (en catalan) et Paco (en castillan) discuter de cette chanson ! « C’est l’hymne des apatrides ? »« Oui, mais aussi un autoportrait… » Ne manquez pas les dernières secondes de cette vidéo, tournées chez Paco.
 
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Published by Fred Hidalgo - dans Hommage
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