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  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
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  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

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13 juin 2013 4 13 /06 /juin /2013 08:12
Pour des lendemains qui chantent
       
C’est à Montauban, vers où convergent chaque année au week-end de l’Ascension la plupart des professionnels du spectacle, directeurs de salles et de festivals, que l’académie Charles-Cros – la plus prestigieuse et ancienne institution phonographique du monde francophone – décerne ses Coups de cœur chanson du millésime en cours. Toujours un beau palmarès qui, sans consultation préalable, évidemment, recoupe régulièrement la programmation d’Alors… Chante ! À tel point qu’un artiste peut repartir de Montauban, doublement chargé d’un prix Charles-Cros et de Bravos des Découvertes du festival… Quand ça n’est pas du prix Raoul-Breton de la Francophonie, récompensant un artiste « en développement » (c’est-à-dire confirmé et apprécié des connaisseurs mais encore méconnu du grand public), décroché cette fois par le plus que méritant et talentueux Alexis HK.
 
 
Alexis-HK-scene  
Entrée libre, ce jeudi midi 9 mai, au Magic Mirrors pour la remise du palmarès 2013. Comme toujours, le coup d’envoi est donné par Alain Fantapié, qui préside aux destinées de cette illustre académie de la chanson francophone, redisant d’emblée sa satisfaction d’être aussi bien accueilli ici, « les prix du disque Charles-Cros étant indissociables de la scène ». Autour de lui et de Thierry Créteur (directeur de la culture et du « Festival en bonne voix » de la ville de Pessac) qui mène les débats, des membres de la commission chanson Charles-Cros et différents directeurs de festivals représentant l’espace francophone. L’assistance est nombreuse et les artistes primés aussi (douze sur quatorze), bien que n’étant pas, pour la plupart, à l’affiche du festival. Après une brève présentation, chacun propose à tour de rôle une chanson en mode acoustique puis répond, de façon décontractée, à quelques questions d’ordre informatif – un plus indéniable pour les festivaliers qui découvrent ainsi les artistes au naturel.
 
Laureats-Charles-Cros
 
Quatorze lauréats au total, primés certains pour leur nouvel album, d’autres pour leur tout premier. Dix pour la création hexagonale : Askehoug, pour Je te tuerai un jeudi ; BatpointG, pour Juste une note ; Guillaume Barraband pour L’Épopée rustre ; Iaross, pour Renverser ; Laurent Montagne, pour À quoi jouons-nous ? ; Loïc Lantoine, pour J’ai changé ; Maissiat, pour Tropiques ; Mélissmell, pour Droit dans la gueule du loup ; Mell, pour Relation cheap ; Sophie Maurin, pour son disque éponyme. Et quatre dans la catégorie « Coups de cœur francophones », incarnant l’Europe, l’Amérique et l’Afrique : Marc Aymon (Suisse) et Benjamin Schoos (Belgique), étonnant personnage que ce dernier et impressionnant interprète, pour la voix et la présence, pince-sans-rire et un brin provocateur tendance Jacques Duvall and Co ; Lisa Leblanc (Acadie), qui « éclate » en ce moment au Québec et n’avait donc pas pu faire le déplacement ; enfin une jeune femme guitariste, Gasandji, à la voix superbe et à l’émotion à fleur de peau, représentante de cette chanson africaine, pourtant magnifique, que l’on occulte volontiers en Europe au profit d’une musique festive et « primitive » – mais surtout commerciale à l’intention de gogos amateurs de clichés. Quelque part entre les univers d’Ismaël Lo, « le Dylan africain », et du Gabonais Pierre Akendengué, auteur-compositeur majeur du continent noir : Gasandjinée en République démocratique du Congo, Gasandji m’a d’ailleurs confié avoir passé son enfance et une partie de son adolescence au Gabon… Bref, que du bon, voire de l’excellent, dans cette cuvée 2013 mise ici partiellement en bouteille (il y manquait entre autres Mélissmell partie préparer son propre concert au Théâtre), pardon en boîte (noire), par Francis Vernhet.
      
Pour leur part, les artistes et groupes sélectionnés pour les Découvertes du festival – programmées l’après-midi sous le même Magic Mirrors, à raison de trois par jour, de 14 h 30 à 17 h 30 environ – sont passés dans cet ordre : Charles-Baptiste, Jur, Patrice Michaud (Québec), Strange Enquête, Blanche (Belgique), les Échappés de Sangatte, Lia (ex-Félicien Donze, Suisse), Laura Cahen, Yordan, Iaross, Face à la mer, La Mine de rien. Et puis le public a voté et les professionnels ont délibéré. Avec un résultat beaucoup moins évident et unanime que les années précédentes où, souvent, les prix se recoupaient. Signe sans doute qu’aucun artiste ou groupe ne s’est vraiment dégagé du lot comme ont pu le faire par le passé des Jeanne Cherhal, Jamait, Amélie-les-Crayons (photo ci-dessous), Renan Luce, Presque Oui, Carmen Maria Vega, Vendeurs d’Enclumes, Chloé Lacan…
 
Amelie-les-crayons-seule
 
Les Bravos des professionnels, devant Jur et Strange Enquête, ont distingué le trio Iaross (déjà primé par l’académie Charles-Cros) : « De la chanson dans la tradition du verbe avec une large place laissée à l’improvisation. Une inspiration puisée aussi bien dans la musique savante que dans la chanson rock, laissant la part belle au texte. Un univers bâti autour de chansons cassées, de poésie et de violoncelle. » Les Bravos du public, devant Yordan et Face à la mer, sont allés au duo Strange Enquête : « Tchatche et contrebasse, polar et humanités. Textes noirs et riches, espoirs ténus ; villes grises et histoires de pauvres… » Comme à l’accoutumée, ces lauréats ont été présentés au public d’Eurythmie le dernier soir, entre la prestation du lauréat 2012 des Bravos du public, Tiou, et le concert de Tryo, avant de participer avec les autres artistes et groupes sélectionnés – de minuit à trois heures et demie au Magic – à la bien nommée « Nuit des Découvertes ». Plus tôt dans la semaine, le jeudi, c’est la lauréate des Bravos des Professionnels 2012 qui s’était retrouvée en première partie d’une des têtes d’affiche de l’édition, en l’occurrence Liz Cherhal avant Olivia Ruiz dans son nouveau spectacle aux accents cubains. Une Liz – c’est inné dans la famille ! – aussi à l’aise devant une foule immense qu’au Magic Mirrors l’an dernier. Accompagnée d’un seul musicien, elle a enflammé la salle par son enthousiasme, sa malice, sa drôlerie et sa folie communicative. À la fin de la soirée, les spectateurs se pressaient dans le hall pour se faire dédicacer son album…
 
Pour les festivaliers, après le trio quotidien de découvertes, le chemin est tout tracé jusqu’au Théâtre Olympe de Gouges, au centre-ville, pour y assister quatre jours d’affilée (de 18 h à 20 h 30 environ) à deux nouveaux concerts : Askehoug (patronyme norvégien d’un ACI inclassable mais à suivre, récent lauréat du prix Moustaki) en première partie de Didier-Guidoni-Jamait dans le spectacle Leprest (voir sujet précédent) ; Imbert Imbert (toujours égal à lui-même) et Mélissmell (victime ce soir-là d’un problème de son intempestif qui a frustré le public) ; la jeune Maissiat (piano-voix) et le bientôt quadragénaire Alexis HK (il est né le 2 avril 1974) ; Julien Fortier (régional de l’étape, venu de Montpellier) et la gracieuse Amélie-les-Crayons (qui, soit rappelé en passant, avait participé de bien jolie manière, avec l’émouvante Arrose les fleurs , à l’album Chez Leprest…).
  
  
Un régal, une jubilation permanente que ceux d’Alexis et d’Amélie. Dans leur nouveau spectacle, chacun à sa façon, avec son langage propre et sa personnalité, ils s’imposent sans forcer, tout naturellement, sans jamais prendre le public par la main comme on s’adresse à des débiles ou à des moutons, et c’est ainsi que se crée la véritable communion entre la scène et la salle. Par la magie de l’univers proposé qui ne ressemble à aucun autre. Par la qualité de l’écriture, les histoires racontées (une caractéristique millénaire de la chanson, bien rare pourtant en ces temps étranges où le réel s’efface devant le virtuel, où la banalité de la prose se substitue à l’art du conteur). Par le bonheur des mélodies. Par la qualité aussi – et la chaleureuse complicité ! – des musiciens.
 
 
Humour et grande classe avec Alexis, sans le moindre cynisme malgré le côté détaché du personnage, élégant et dandy. Comme échappé de son clip Les Affranchis (que j’ai plaisir à remettre ici en mémoire), où défilent nombre de ses collègues en chanson, à commencer par le « parrain » Charles Aznavour – à moins que ça ne soit un certain Jean-Louis Foulquier ! –, plongés dans les années cinquante. Passé, présent, avenir, Alexis HK balaye toute la gamme. Son nouvel album, Le Dernier Présent, évoque la fin des temps… pour mieux sourire aux lendemains. Fraîcheur et tendresse avec Amélie, dont le charme mélancolique et souriant n’empêche pas le côté déjanté de prendre soudain le dessus, quand elle se lance par exemple dans une danse bretonne endiablée – il faut dire que notre Lyonnaise préférée est maintenant installée en Bretagne ; son nouveau disque s’intitule d’ailleurs Jusqu’à la mer… Tout cela, qui se veut sans prétention, est pourtant des plus réjouissant et intelligent. Surtout, c’est bâti sur du solide, avec beaucoup de métier derrière et, normalement, tout l’avenir devant. Du tout bon, aux antipodes du tout-venant, et c’est peut-être  bien pour ça qu’on n’entend ni ne voit suffisamment leurs auteurs dans les médias.
     
 
Justement, c’est pour pallier un peu les carences de l’audiovisuel grand public que les jurés du prix Raoul-Breton de la Francophonie (soit les membres de la Fédération des festivals de chanson francophone, en association avec les éditions Raoul-Breton, Alors… Chante ! et la Sacem) ont choisi d’élire cette année Alexis HK. Et à l’unanimité s’il vous plaît ! Après Pierre Lapointe en 2011 et Presque Oui en 2012. La remise du prix – qui récompense « le travail d’un artiste francophone pour la qualité d’écriture de ses œuvres et pour l’originalité de sa proposition artistique à un moment charnière de sa carrière » – a eu lieu sur scène, pendant le concert du récipiendaire. Pour le plus grand plaisir du public, il faut le dire, tant Alexis est désormais à l’aise sur les planches, quelles que soient les circonstances. Gérard Davoust, président des Éditions Raoul-Breton, Jo Masure et Lilian Goldstein, responsable de l’action culturelle de la Sacem, s’en sont aperçus !
 
Alexis-Prix-Raoul-Breton
 
Ce rappel quand même, simplement pour info (et aussi pour rafraîchir un peu des mémoires parfois trop courtes) : les premiers articles de Chorus spécifiquement et respectivement consacrés à Alexis et Amélie, éminents représentants de la « Génération Chorus », remontent déjà à dix ans (n° 42, hiver 2002-2003, et n° 44, été 2003). Dix ans (suivis bien sûr de portraits et de rencontres), soit le temps qu’il fallait jadis – disons jusqu’à la génération 70-80 (Le Forestier, Renaud, Sanson, Souchon, Chedid, Jonasz, Cabrel, Goldman…) – pour passer de l’état de découverte à celui de vedette. Mais aujourd’hui… ? Sauf exception, aujourd’hui, un artiste ne cesse de débuter !
 
 
En témoignent notamment nos conversations avec les responsables de la FFCF, lors de cette semaine passée à Montauban : la chaîne de la découverte, ou plutôt celle du « développement » de l’artiste, est aujourd’hui complètement grippée. Si le vivier de talents prometteurs se renouvelle sans cesse, s’il y a toujours des lieux et des professionnels compétents pour les accueillir, de moins en moins de tourneurs ou de producteurs sont prêts à les prendre en charge au-delà de la période concernée. Autrement dit : « on » fait de l’argent avec des « révélations » tant qu’on peut profiter de la filière musicale constituée pour cela, du réseau des salles et des festivals, mais dès qu’il faut passer à l’étape suivante, celle de la confirmation avec un nouveau spectacle voire un nouvel album, il n’y a plus personne ! Personne ou presque pour accompagner l’artiste qui se voit dès lors livré à lui-même et au bon vouloir des programmateurs (comme Montauban, fidèle à ses découvertes, invitant à nouveau Mélissmell, Imbert Imbert, Jamait, Liz Cherhal, Valérian Renault ou Barcella cette année), dans l’indifférence de la majorité des médias nationaux.
 
Amelie musiciens
 
Quadrature du cercle qui empêche la plupart de franchir un cap pour mener une véritable carrière. La chanson serait-elle vouée à devenir, en dehors du cercle réduit des professionnels de terrain et des amateurs éclairés, une expression artistique destinée à la seule et unique nouvelle génération du moment, alors qu’elle a toujours été comme un pont jeté entre les générations ? La question se pose désormais avec acuité, et voilà pourquoi on ne peut que se réjouir de voir des Alexis HK et des Amélie-les-Crayons évoluer aussi bien et toucher tous les publics. Comme un Valérian Renault, l’excellent auteur-leader des Vendeurs d’Enclumes qui se produit aussi en solo et a bénéficié d’un passage remarqué au Magic Mirrors (c'est ma mention spéciale de l'édition) ; ou comme un Barcella...
     
De Barcella, voici ce que je disais ici même en janvier 2010 après l’avoir découvert par hasard à Risoul, au « festival de la forêt blanche », aux côtés d’une bien belle équipe (Clarika, Émily Loizeau, JP Nataf, Lili Cros et Thierry Chazelle, Rose, Mathieu Boogaerts, Alcaz, Davy Kilembé…) :  
 
   
« Ce soir-là, c’est Barcella, totale découverte, qui remportait en champion la palme du public. Barbe de trois jours, fichu comme l’as de pique, ce jeune homme dégingandé, originaire de Reims, se présente tout seul à la guitare, mais avec plein de mots et de textes savoureux dans la besace. Piochant au besoin, pour les illustrer, dans le tango ou la valse. Drôle, incisif, satirique, il renouvelle le genre (mi-slam mi-chanson) à sa façon : pince-sans-rire. Ce faisant, même si on s’éclate (cf. La Queue de poisson, sur un appendice des plus personnels, ou cette autre chanson toute en rimes piscicoles, justement…), des facilités percent encore çà et là que le temps, toujours lui, et l’expérience devraient parvenir à éviter à l’avenir.
         
 
» Et si tout cela se bonifie (sans exclure pour autant d’autres thèmes moins rigolos, à l’instar de cette Salope qui, son titre ne l’indique pas forcément, est une chanson sur la mort, ou plus tendres, telle Mademoiselle), on devrait bientôt entendre parler de lui. Comme quoi la simplicité suffit – un texte, une musique, un instrument – quand le talent est là, évident, pour créer une communion instantané entre la scène et la salle. Barcella : retenez ce nom ! »
 
Barcella-guitare-copie-1
  
Pas grand-chose à ajouter, sauf qu’en l’espace de trois ans, non seulement la barbe a pris du galon, mais l’artiste aussi comme nous le pressentions. Jusqu’à obtenir en 2012 le prix Barbara et devenir début 2013 le parrain du prix… Georges Moustaki. Son nouvel album s’appelle Charabia ; tel un art dans lequel Barcella est passé maître. Mais à la façon d’un Raymond Devos, d’un Leprest mâtiné de Lantoine, ou parfois d’un Souchon croisant Higelin chez Renaud qui se souviendrait de Brassens (lui-même, on le sait, inconditionnel de Trenet) – eh oui ! la chanson étant une chaîne sans fin dont chaque nouveau maillon hérite peu ou prou des précédents. D’un prince de la langue, quoi ! De son maniement aussi, avec une élocution confondante.
 
 
Barcella-chaiseOn le sait, à ce niveau d’incandescence, quand la forme et le fond se rejoignent, et que le grave a l’élégance de se présenter sur les pointes, quand la folie ne craint pas de côtoyer la mélancolie (L’Âge d’or…), ça fait des étincelles dans les oreilles, ça prend feu dans la tête et ça se propage dans les cœurs… C’est ce qui est arrivé au Magic Mirrors où, le vendredi 10 mai « autour de minuit », le public, unanime, a fait un triomphe à l’artiste, accompagné d’un seul musicien. Et celui-ci le lui a bien rendu, en allant jusqu’au bout du bout, jusqu’à s’installer au milieu de la salle, grimpé sur un tabouret. Pour repartir de plus belle dans son ascension de la note et du verbe, avec son drôle d’accent aux origines transalpines. Amoureux de la parole, chaleureux, généreux… et visiblement heureux de l’être.
 
« Barcella : retenez ce nom ! » écrivais-je il y a trois ans et demi. Barcella, oserai-je aujourd’hui : d’ores et déjà, à trente-deux ans, un des tout meilleurs de la chanson actuelle. N’attendez pas plus longtemps pour aller à sa rencontre. En disques (ils sont très réussis : le premier, La Boîte à musiques, paru en 2010, comme le second, primé en 2012 par l'académie Charles-Cros), mais avant tout et surtout en scène où il est irrésistible.  
 
 
Voilà, j’arrive moi aussi au bout. Non pas de l’édition (il y aurait encore tant à dire, à parler de la programmation enfants, des « Mômes en zic » avec Bïa, Michèle Bernard, Alain Schneider… ; d’une belle et belge soirée avec Françoiz Breut, Vincent Delbushaye et Peter Bultink, ex-Orchestre du Mouvement perpétuel ; des excellents et transversaux Lo’Jo qui renvoient les chapelles musicales aux oubliettes ; parler aussi des artistes qui viennent à Montauban rien que pour le plaisir de rencontrer ou découvrir leurs collègues, comme le groupe Entre 2 Caisses, Xavier Lacouture, Gérard Morel ou Pascal Mathieu – lequel vient enfin de sortir un nouvel album, Sans motif apparent, etc.), mais au bout de mon charabia à moi. Lequel ne vaut que par votre écoute… et l’écho que vous choisirez ou non de lui donner. Chanter ou déchanter, voilà la question !
 
   
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Published by Fred Hidalgo - dans Concerts et festivals
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11 juin 2013 2 11 /06 /juin /2013 14:39
Pour l’émotion et la mémoire
  
Montauban 2013, vingt-huitième édition, du 6 au 12 mai derniers. Pour l’émotion et la mémoire, on a été servi avec deux soirées spéciales respectivement consacrées à Léo Ferré et Allain Leprest (réunis pour la première fois en 1985 dans Paroles Musique, un numéro devenu collector – cf. ci-dessous). Pour le bonheur de voir croître la « Génération Chorus » (connue du grand public, après coup, sous le qualificatif de « nouvelle scène »), on s’est félicité des prestations d’Alexis HK et d’Amélie-les-Crayons. Pour le plaisir de constater que l’on n’avait pas eu tort de parier sur certains talents en herbe, on s’est réjoui de l’éclosion (qu’on espère définitive) de Barcella. Quant aux découvertes, c’est la marque de fabrique du festival. Que demander de plus ?
 
PM51
  
Un compte rendu, j’imagine, quand on n’a pas eu soi-même la chance de participer à l’événement ; et pas n’importe lequel, n’est-ce pas, un qui vous chanterait ? Pas compliqué avec ce festival dont c’est précisément et par définition la vocation d’inciter à faire chorus en chanson. N’est-ce pas Alors… Chante !, d’ailleurs, dans le but d’améliorer l’écoute, de privilégier l’artistique et de réguler l’économie, bref de favoriser l’éthique dans un milieu trop souvent régi par la folie des cachets et la dictature du son, qui est à l’origine de la Fédération des festivals de chanson francophone ? Des festivals de toutes tailles mais nés (en Belgique, en France, au Québec et en Suisse) d’une semblable passion et dirigés, tous, avec une soif identique de découvertes et une même envie de partager celles-ci dans les meilleures conditions possibles. N’est-ce pas à Montauban que, pour œuvrer en ce sens, se réunissent chaque matin de la semaine leurs directeurs et responsables de programmation (près d’une trentaine à ce jour) ?
 
  
De ce fait, disons-le sans détours, Alors… Chante ! est le festival français par excellence (public inclus) qui incarne le « terrain » de la chanson. Le vrai, celui où tout se passe vraiment. Pas celui de la frime, du showbiz et des médias parisianistes qui ne jurent que par la tendance commerciale du moment, laquelle penche toujours plus (Putain, ça penche ! dirait Souchon dans une de ses chansons qui, l’air de rien, l’art des grands, dit tout en la matière : « On voit le vide à travers les planches… »), du côté obscur, pardon anglophone, de la production dite francophone ! Comme une forme d’autisme monocorde et monochrome, alors que la création digne de ce nom n’a aucunement besoin, pour restituer à sa façon toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, de renier les siennes – lesquelles l’identifient, l’authentifient... et, seulement ainsi, peuvent la rendre universelle. De la différence entre les créateurs et les faiseurs, l’artisanat et le système financier, les hommes de terrain et ceux censés rendre compte de celui-ci… sans quitter leur tour d’ivoire. Mais c’est là un autre débat.
 
  
Montauban en tout cas, c’est cela, l’expression même du terrain. À commencer par ses Découvertes. Avec un D majuscule depuis qu’elles ont été institutionnalisées par des prix du public et des professionnels (« les Bravos »), après une action permanente de repérage (suivie d’ateliers et de résidences d’artistes) ; rien qu’entre octobre et décembre 2012, dix-neuf artistes ou groupes se sont produits dans la cité d’Ingres et alentours, invités par l’association Chants Libres organisatrice du festival, dont neuf ont été retenus sur les douze de la sélection 2013 ! Mais ça n’est pas que cela, pas seulement ces Découvertes qui, on le leur souhaite, feront peut-être partie un jour du patrimoine. Alors… Chante !, c’est d’abord et avant tout un endroit où la chanson évolue comme à la maison, où les générations et les personnalités se côtoient dans la plus belle harmonie. Comme le faisaient Anne Sylvestre et Olivia Ruiz, par exemple, au fil de Paroles et Musique et de Chorus
 
Les enfants de Léo
 
La soirée d’ouverture en a été le plus bel exemple, aux antipodes même des chapelles d’âges, de genres et de publics qui ne cessent de se développer dans « la musique », se juxtaposant sans jamais se rejoindre, quitte à engendrer une nouvelle ère de repli tribal. Ce lundi 6 mai, dans la grande salle (Eurythmie) du festival, envahie d’un public de 7 à 77 ans, on avait rendez-vous avec « les Enfants de Léo », pour marier le patrimoine et le devenir de la chanson. Et montrer par la même occasion que toutes les formules musicales se prêtent à celle-ci, quand « la musique est bonne ». Chantant ou récitant en piano-voix, en guitare-voix, en accordéon-voix, accompagnés par des machines électroniques ou un orchestre symphonique (parfois ces deux derniers ensemble et c’était du plus bel effet), les neuf artistes retenus se sont fondus dans le répertoire de celui dont on célébrait ce soir-là le vingt et unième anniversaire de l’édition dont il avait accepté d’être l’invité d’honneur, une semaine durant. Un an et deux mois avant sa disparition…
 
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On ne décernera pas ici de bons points aux uns et de moins bons aux autres, ce serait trop subjectif et de toute façon il ne s’agissait pas d’un concours de téléréalité, simplement de rendre un hommage sincère à l’un des plus importants auteurs-compositeurs de l’histoire de la chanson. Et sur ce plan, on peut en attester, les neuf artistes présents étaient rongés par le trac et l’émotion. D’autant que Marie-Christine Ferré, toujours aussi humble et avenante, se trouvait dans la salle aux côtés des responsables du festival, le directeur Jo Masure et Roland Terrancle, le président de l’association… Tout juste regrettera-t-on l’aspect « défilé » des artistes, se succédant sans liaison véritable, venant et revenant l’un après l’autre, pour passer à l’essentiel, à savoir la formidable surprise représentée par l’Orchestre du conservatoire de Montauban, fort de soixante-quatre musiciens. Dirigé par Jean-Marc d’Andrieu, il a donné une ampleur et une subtilité rares aux chansons et textes de Léo, dix en l’occurrence auxquels il faut ajouter la superbe introduction de la soirée (ainsi que sa conclusion) avec une version instrumentale d’Avec le temps.
 
Magnifique réussite sur scène, unanimement appréciée du public, mais gros travail en amont, certains morceaux de Ferré n’ayant jamais été orchestrés pour une telle occasion. « C’est notre pianiste Bernard Laborde qui a orchestré et étoffé les symphonies de chansons telles L’Affiche rouge, La Mémoire et la Mer, L’Oppression et Mister Giorgina », précisait plus tard Jean-Marc d’Andrieu, chef d’orchestre et directeur du conservatoire, au Tchatchival, le journal d’ Alors… Chante ! (orchestré, celui-là, par Bernard Kéryhuel). Avant de confier son principal motif de fierté : « Surtout la joie de jouer de si belles musiques, le plaisir de la rencontre avec les artistes ; comme Mélissmell par exemple qui a fourni un très bel effort de concordance et qui ajuste brillamment sa tonalité à celle du compositeur révolutionnaire, Ludwig ! »
 
  
Mélissmell, certes, dans une extraordinaire et pourtant difficilissime interprétation du Chien et d’Il n’y a plus rien sur un allegretto de la Septième symphonie de Beethoven. Mélissmell encore avec Les Artistes. Et puis Cali avec L’Oppression, L’Affiche rouge et Richard ; Camélia Jordana avec La Mémoire et la Mer ; Alexis HK avec On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans ; Yves Jamait avec Mister Giorgina ; Nilda Fernandez avec La Solitude ; Bruno Ruiz enfin avec Ton style. Chacun de ces titres étant entrecoupé de prestations « autonomes » en solo, en duo ou en trio. Ainsi Bruno Ruiz avait-il choisi de dire a cappella l’aussi longue qu’incontournable Préface du prince des poètes de la chanson : « Toute poésie destinée à n’être que lue et enfermée dans sa typographie n’est pas finie ; elle ne prend son sexe qu’avec la corde vocale tout comme le violon prend le sien avec l’archet qui le touche. […] Mozart est mort seul, accompagné à la fosse commune par un chien et des fantômes, […] il fallut quêter pour enterrer Bela Bartok, on sait que Rutebeuf avait faim, que Villon volait pour manger… La lumière ne se fait que sur les tombes. »
 
  
Également a cappella et au grand étonnement de certains, Camelia Jordana reprenait Petite de très convaincante façon, après avoir expliqué toute l’influence de cette chanson sur sa vie d’artiste, suivie justement de La Vie d’artiste. Nilda Fernandez proposait Pauvre Rutebeuf, seul à la guitare, et le trio des Grandes Bouches une interprétation festive de L’Âge d’or, La Révolution et Je chante pour passer le temps ; Alexis HK s’essayait aux Anarchistes en la jouant classieuse (à l’image de son personnage) ; Yves Jamait, C’est extra, semblait être l’auteur des Bonnes manières… Et puis, Catherine Boulanger nous replongeait vingt et un ans en arrière, en reprenant sa magnifique chanson Pour Léo, celle qu’elle avait créée, ici même, le 6 mai 1992, devant un Vieux Lion incapable de masquer son émotion : « Léo, j’aurais aimé être une chanson de toi / Pour naître sur tes lèvres et vivre par ta voix… »
 
Où vont les chevaux quand ils dorment ?
  
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Deuxième coup de cœur du festival, au chapitre de la mémoire. Mais de la mémoire du présent et de l’avenir autant que celle de l’artiste disparu que cette création évoque, son répertoire n’ayant d’autre temporalité que celle de l’humain – qu’il soit d’hier, d’aujourd’hui ou de demain. Immortel, en somme. « Où vont les chevaux quand ils dorment ? », c’était le titre d’une des chansons d’Allain Leprest, c’est aujourd’hui celui du spectacle en son hommage écrit par Claude Lemesle (dont le texte court en fil rouge du début à la fin), mis en scène par Gérard Morel, mis en musique (accordéon, guitares et piano) par Romain Didier, et interprété  par un trio magique : celui-ci, bien sûr, le complice, l’alter ego et souvent le compositeur d’Allain, parfois au micro seul et parfois au piano-voix (quel musicien au demeurant !) ; Yves Jamait, qu’on dirait né pour chanter du Leprest ; Jean Guidoni, enfin, qui a l’art d’incarner physiquement et de s’approprier avec brio tout ce qu’il touche.
 
 
Au générique, une vingtaine de chansons : Sur les pointes, La Retraite, Y a rien qui s’passe, Arrose les fleurs, C’est peut-être, SDF, J’ai peur, Mec, Saint-Max, Bilou, Le temps de finir la bouteille… et, au final (avant le joli rappel chanté à trois, devant le rideau refermé, et repris spontanément en chœur par le public), Tout c’qu’est dégueulasse (porte un joli nom). Le tout (bravo, Gérard Morel !) dans un décor adapté au sujet, occupé ou plus exactement habité par les musiciens et les chanteurs qui prennent le micro à tour de rôle, seul, en duo(s) ou en trio, debout, assis sur un élément du décor, avachis sur le piano ou virevoltant sur les planches et les feuilles (mortes) l’espace d’Une valse pour rien. Magnifique !
 
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Question on ne peut plus légitime : serait-ce un spectacle réservé aux seuls inconditionnels d’Allain ? L’écueil était là, en effet, qui aurait pu marquer les limites de cette création. Mais non, du tout ! Au contraire, c’est un spectacle qui donne les clés d’entrée à l’univers de celui que Nougaro considérait « comme un des plus foudroyants auteurs [qu’il ait] entendu au ciel de la langue française ». À chacun ensuite de poursuivre la découverte, si ça lui chante. L’idée, aussi habile et intelligente que nécessaire pour donner envie d’aller plus loin, a été de faire enregistrer le beau texte de Claude Lemesle (résumant la vie de l’homme et de l’artiste) par de jeunes enfants, qui le disent en voix off, entre deux chansons, en butant sur les mots, en bafouillant parfois, comme s’ils déchiffraient dans leur manuel de littérature l’histoire d’un grand auteur, quelque part entre les chapitres Jacques Brel et Arthur Rimbaud… Entre la naissance dans la Manche et la corde fatale. Je hais les gosses, chantait Allain. Mais là, comment ne pas être charmé par eux, par l’innocence et la fraîcheur, par l’émotion en un mot, qu’ils apportent ainsi ?
 
 
Car le plus important, toujours, c’est bien la capacité d’un spectacle à engendrer ou non de l’émotion. Pourquoi le cacher ? Sans être blasé le moins du monde, le spectateur se sent souvent en manque (et en demande) de fond et de sens, la forme aussi brillante soit-elle ne pouvant masquer bien longtemps l’absence de propos… Eh bien, là où vont les chevaux, croyez-moi ou il faut aller paître dans un autre champ, la charge émotionnelle est omniprésente. C’est du lourd, dirait Abd Al Malik. Du lourd-léger plus exactement, tellement c’est vivant et même drôle par moments, tellement c’est beau, c’est simple et tellement ça danse : les mots, les ritournelles et les artistes. À vous remuer la tête et le cœur…
 
 
Quand les lumières se rallument, en découvrant les yeux rougis de vos voisins, vous n’avez pas honte des larmes que vous n’avez pu empêcher de laisser couler. Pour n’avoir pas su retenir plus longtemps l’ami, bien sûr, mais de bonheur aussi : le bonheur de savoir que ses mots continueront d’être portés par d’autres que lui, aussi joliment, encore « longtemps, longtemps, longtemps » après que le poète aura disparu. Vingt-huit ans déjà après que Paroles et Musique lui eut consacré une première « Rencontre » d’importance, avec des photos exclusives signées Jean-Pierre Leloir
 
 
Et comme il faut toujours rendre à César ce qui lui appartient, précisons que l’idée de ce spectacle revient à Didier Pascalis, fidèle producteur discographique d’Allain Leprest, et à Leïla Cukierman, directrice du Théâtre d’Ivry-sur-Seine, où il a été créé à la rentrée 2012, mais à deux reprises seulement, les 29 et 30 septembre. Depuis, c’était la première fois que cette création était présentée, et nulle part ailleurs elle n’aurait pu l’être de plus sensible et symbolique façon qu’à ce festival de Montauban auquel Allain était si attaché, tant à la ville, en spectateur, qu’à la scène.
 
hommage-leprest-2.jpg
 
Un trio de choc et de tendre a priori définitif, qui incarne bien la chaîne intergénérationnelle de la chanson : Romain Didier (à qui Chorus offrit la première couverture de sa carrière), Jean Guidoni (idem, mais dix ans plus tôt, avec Paroles et Musique) et Yves Jamait, un enfant de la « Génération Chorus » (repéré à la charnière des années 90-2000, il était en passe, fin 2009-début 2010, de se retrouver à la une des « Cahiers de la chanson »). Souvenirs, souvenirs… Pour l’avenir, « Où vont les chevaux quand ils dorment ? » est appelé à tourner (doit tourner !) largement. Déjà, le spectacle est programmé par certains festivals de l’été, dont les Francofolies de La Rochelle. Si vous êtes en quête de bonheur, vous savez quoi faire et où aller. « Le bonheur est un hold-up permanent », disait Léo Ferré…
 
 
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NB. Parmi les vidéos accompagnant ce sujet, celle où Allain Leprest chante Nu est illustrée pour une bonne part (et sans indication de crédits…) par des photos de Francis Vernhet prises pour Chorus et publiées notamment dans le dossier du n° 41 (automne 2002) consacré à l’artiste, de photos personnelles que celui-ci nous avait confiées ou d’autres encore, comme celle (d’Albert Weber) de sa rencontre sur scène avec Jean Corti (l’ex-accordéoniste de Brel, lors de la soirée anniversaire des dix ans de Chorus), ou celle (de votre serviteur) où on le voit à Montauban avec Nilda Fernandez et Jamait. Sans parler du dessin offert par Allain « à Mauricette et Fred, pour tout ». Toujours rendre à César…
 
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10 juin 2013 1 10 /06 /juin /2013 15:02
Le temps de vivre
 
            
Pas simple de se remettre à écrire sur l’actualité « ordinaire » quand l’annonce de la mort d’un grand artiste que vous estimiez (énormément) et connaissiez (personnellement) depuis plus de quarante ans vous frappe brusquement… Mais le spectacle continue, dit-on, c’est la loi du genre ou, plus exactement, la loi de la vie. « Il » le disait lui-même : si nous avons toute la mort pour nous reposer, nous avons toute la vie pour nous amuser… et travailler. On trouvera donc dans mon prochain sujet, bien qu’avec quelques semaines de « retard » sur l’événement (et mon intention initiale), ce qu’il faut retenir de la récente édition d’un festival qui avait justement accueilli l’artiste évoqué ici en invité d’honneur de la sixième, en 1991. En attendant, voici un petit arrêt (bucolique) sur image, tout ce qu’il y a de plus facultatif… Si ça vous chante, quoi !
 
arbre
  
Il n’est pas inutile, en effet, d’apporter (ou plutôt de rappeler) quelques précisions sur les tenants et aboutissants de ce blog que vous nous faites le plaisir d’accompagner, toujours très nombreux (bien qu’un peu trop silencieusement à notre goût), depuis sa création en novembre 2009. Si, à l’origine, l’un de ses objectifs était de tenter – aussi peu que ce soit – de combler le vide laissé par la disparition brutale de Chorus (dans l’espoir aussi, non dissimulé, d’une renaissance de cette revue), avec le temps, si tout ne s’en va pas forcément, les choses évoluent. Inéluctablement. Et il faut alors tourner la page…
  
 
Mais d’abord se rendre à l’évidence, accepter l’impossibilité (physique, déjà ; d’organisation, ensuite ; de polyvalence artistique, enfin) pour un homme seul, fût-il l’ex-capitaine du navire, d’être aussi performant qu’un équipage au complet de matelots, tous aussi compétents les uns que les autres et – vertu indispensable à la pérennité et à la crédibilité de toute entreprise – aux capacités et sensibilités complémentaires. Comme une équipe de foot, pour filer une autre métaphore, composée de joueurs d’un niveau semblable mais aux caractéristiques différentes, chacun jouant son rôle spécifique, du gardien à l’avant-centre en passant par les défenseurs, les milieux de terrain et les ailiers. Un équipage d’une vingtaine de journalistes professionnels (de quoi monter deux équipes de foot !) répartis partout dans l’espace francophone et souvent à des postes-clés d’observation.
    
 
Croyez-moi sur parole, car ce n’est pas de la littérature : malgré les jeteurs de sort qui ont fini par avoir raison du « navire amiral » de la chanson francophone, peut-être parce qu’il tenait fermement son cap, qu’il se refusait à virer de bord, « son capitaine et ses mat’lots / N’étaient pas des enfants d’salauds / Mais des amis franco de port / Des copains d’abord… » Belle équipe et belle époque épique ! Mais après ? Après avoir tourné la page, après quelque quarante ans d’exercice du métier de journaliste (et la création, successivement, d’un quotidien, d’un hebdomadaire, d’un mensuel et d’un trimestriel) et vingt-cinq ans d’édition de livres sur la chanson, que pouvais-je continuer d’apporter moi-même, désormais sur le Net, à défaut de l’équivalent d’une revue de 196 pages explorant le patrimoine, l’actualité et le devenir de la chanson du monde francophone ?
 
En fait, cela s’est dessiné tout seul ou presque, peu à peu, en écrivant par exemple sur Alain Bashung, Guy Béart, Georges Brassens, Cali, Jean Ferrat, Léo Ferré, Paco Ibañez, Lhasa et Mano Solo, Anne Sylvestre, Charles Trenet, mais surtout depuis ma lettre ouverte à Claude Nougaro, mon hommage à San-Antonio (« fait chorus »…) et ma trilogie sur Allain Leprest ; jusqu’à Leny Escudero, plus récemment, et bien sûr Georges Moustaki. En décidant de livrer, à propos d’événements d’actualité touchant à la chanson (dont hélas trop de disparitions), des souvenirs voire des confidences, un témoignage en tout cas que personne d’autre ne puisse apporter à notre place, s’agissant de pans de vie vécus en commun avec l’artiste concerné, et seulement avec lui, et lui seulement avec nous – ou via nos journaux de chanson Paroles et Musique et Chorus dans les décennies 1980, 1990 et 2000.
   
 
Si notre désir initial en prenant le risque de créer le mensuel Paroles et Musique (décision prise par « Mauricette et Fredo » à l’époque PM6où Gilbert Laffaille chantait Le Président et l’Éléphant… et que nous vivions encore en Afrique) était seulement de partager le plus largement possible notre passion de la chanson francophone, dont une bonne part de la création, alors, était occultée par les grands médias (rien de nouveau sous le soleil, n’est-ce pas ?), très vite les circonstances de la vie nous ont fait en devenir des acteurs et plus seulement des observateurs. Des chanteurs ont pu retrouver le chemin des studios, des producteurs ont réédité de grands albums oubliés, des concerts ont été organisés, des festivals se sont créés, des tournées se sont montées (rappelez-vous, pour les plus anciens de nos lecteurs, la « campagne » africaine de Nougaro – en trio avec Lassus, Michelot et Vander – dont nous fûmes partenaires et les seuls témoins objectifs, un mois durant, et qui allait déclencher toute la suite « nougayorquesque »)…
 
Nougaro-Abidjan.jpg
           
Autant de réalisations, concrètes, qui n’auraient jamais eu lieu sans Paroles et Musique puis Chorus agissant comme un lien tendu entre toutes les parties composantes de la chanson,Chorus60.jpg comme ce fil enchanté dont parle Souchon, ce « joli fil entre nos cœurs passé ». Un Fil, soit dit entre parenthèses, qui figurait dans C’est déjà ça (à côté notamment de Foule sentimentale…), classé en première position (par l’équipe précitée) de tous les albums de chanson parus dans l’espace francophone entre le premier et le soixantième numéro de Chorus (été 2007), lequel marquait les quinze ans de nos « Cahiers de la chanson ». Quand nous lui apprîmes la nouvelle, l’intéressé en fut aussi ému que surpris : « Je suis touché, vraiment touché… Parce que j’apprécie beaucoup le jugement des gens qui connaissent bien la chanson, qui l’aiment profondément, qui vivent en écoutant tout le temps des chansons, en y trouvant du plaisir. […] Vraiment, vous faites un boulot formidable, je suis épaté et je veux qu’on le sache. Comme je tiens à dire, c’est important car c’est la vérité, que chaque fois que je vais dans les médias, Chorus est présent ; c’est une véritable bible pour tous les médias. »  
 
Souchon-Fred.jpg 
              
Fin de la parenthèse et du flash-back. Retour au présent pour mieux préparer le futur, certains visiteurs de Si ça vous chante nous ayant récemment interpellés – pour ne pas dire enguirlandés – parce que nous n’avions pas présenté tel ou tel album, annoncé tel ou tel spectacle, rendu compte de tel ou tel festival, prévenu de telle ou telle disparition… Qu’on me permette donc de remettre quelques points sur les i, puisque cela semble nécessaire sur le Net, tellement plus volatile – et moins efficace – qu’un journal de référence (même si la toile permet d’ajouter du son et de l’image animée – ce qui n’est finalement pas un progrès révolutionnaire : dans les années 80, les abonnés de Paroles et Musique ne recevaient-il pas déjà des cassettes, labellisées « Chanson vivante », qui leur faisaient découvrir les découvertes mensuelles du magazine ?) : 1. Si ça vous chante n’est pas un organe de service public financé par la collectivité nationale ; 2. Si ça vous chante n’a pas vocation à couvrir toute l’actualité de la chanson francophone ; 3. Si ça vous chante n’a jamais prétendu jouer un rôle encyclopédique. Et on n’est pas là – ni lecteurs ni blogueur – pour se faire engueuler, pas vrai Boris ?!
  
            
D’ailleurs, ces interrogations, sur la nécessité – dans l’absolu – de continuer à promouvoir le meilleur de la création contemporaine de l’espace francophone (Afrique, Antilles et océan Indien inclus), sur disque et sur scène, comme le faisait Chorus, je me les étais posées moi-même, ne constatant que trop le désarroi des jeunes artistes en particulier (de la découverte desquels Chorus s’était précisément fait une spécialité), en manque croissant de débouchés médiatiques et d’avis professionnels pertinents. Et j’y avais apporté des éléments de réponse dans un sujet spécifique, « Le jardin extraordinaire » (à lire ou à relire ici), où j’annonçais en parallèle la création d’un groupe ouvert « à tous les artistes, professionnels et amateurs éclairés de la chanson vivante », sur un réseau social, associé au blog et sous-titré « La maison de la chanson vivante ».
 
maison-chanson-vivante.jpg
   
Après la disparition de Chorus/Les Cahiers de la chanson pour la presse et de Pollen/Les Copains d’abord de Jean-Louis Foulquier pour la radio, les espaces d’information sur la chanson et d’exposition des artistes ne cessant de se réduire comme peau de chagrin (au point, à présent, d’amputer massivement l’audiovisuel public : on annonce pour la saison prochaine la non reconduction de Taratata, Chabada, CD’aujourd’hui, Sous les étoiles exactement, Le Pont des artistes…), guitare.jpg il paraissait pour le moins nécessaire d’ouvrir (et d’inciter à l’ouverture) de nouvelles portes, fussent-elles seulement virtuelles, de nouveaux espaces de liberté.    
 
Tel est le cas, depuis, de ce groupe qui fonctionne en toute autonomie comme une auberge (espagnole) de la chanson (francophone), où chacun de ses pensionnaires apporte et vient chercher ce qui l’intéresse (annonces de concerts et de festivals, sorties de disques et de livres, disparitions passées inaperçues… comme récemment celles de Michel Tonnerre et de Castelhémis), et tous ensemble de le commenter, de dialoguer, d’échanger en permanence (avec des vidéos en illustration, des liens vers des articles de presse, d’autres sites, blogs ou groupes dignes d’intérêt, etc.). Résultat : c’est souvent là qu’il faut se rendre pour obtenir l’information au quotidien, qu’il s’agisse du passage d’un chanteur dans les médias, de la diffusion d’un documentaire ou d’une émission spéciale sur la chanson, de la tenue d’une manifestation comme, par exemple, les « États généreux de la musique » qui auront lieu à Bruxelles le 21 juin prochain... À ce jour, « Si ça vous chante » (le groupe) compte quelque mille huit cents inscrits.
   
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Pour sa part, Si ça vous chante (le blog) se propose tout simplement d’apporter, de loin en loin – quand l’actualité s’y prête (pour ne pas verser dans un recueil gratuit de souvenirs) –, un témoignage inédit sur le monde de la chanson francophone. Dans l’espoir, bien sûr, d’apporter un plus à la mémoire collective, à la découverte ou la redécouverte d’un artiste que nous avons eu la chance de fréquenter de près et non pas seulement à titre professionnel. Et sans rien s’interdire pour autant, ni d’aller réaliser un reportage hors du commun à l’autre bout du monde (comme nous l’avons fait en partant sur les traces de Jacques Brel),mineur ni de faire part d’une rencontre inattendue, ni de présenter un album, un livre ou un spectacle (cf. L’Affaire Brassens dans le sujet précédent) que nous avons apprécié.
              
Toutes ces précisions paraîtront superflues à certains (tant mieux). À d’autres, cela permettra de ne pas attendre de ce blog plus qu’il ne peut en apporter – et en aucun cas la couverture de l’actualité. Il y a maintenant d’autres blogs et sites pour cela et il y a le groupe associé à celui-ci dont la devise pourrait être : aide-toi et le ciel t’aidera. Pendant trente ans, nous immergeant dans la mine du verbe pour illustrer au mieux « l’art mineur », nous avons tenté le pari non pas de l’exhaustivité (qui pourrait y prétendre ?!) mais d’offrir en partage la fine fleur de la création francophone ; et pendant ces trois décennies nous sommes restés assujettis – à creuser encore et encore et toujours plus profond – aux drastiques « dead lines » (les contraintes de parution à date fixe), de la conception de chaque numéro jusqu’au dernier bon à tirer. Au fond de la mine ou sur le pont, quoi qu’il arrive et trop souvent exposés aux coups de grisou ou voguant contre vents et marées... Alors, aujourd’hui, sans renoncer à rien et surtout pas à continuer de défendre et d’illustrer la chanson – qui court encore dans les rues, « longtemps, longtemps, longtemps / après que les poètes ont disparu » –, après le temps de faire Chorus, il est quand même venu, le temps de vivre…
   
             
Pas plus que ce blog n’est obligatoire ni encore moins à péage – parbleu, ici tout est facultatif, même si ça m’enchante de savoir que ça vous chante (en très grand nombre) de rester à l’écoute –, il ne saurait davantage répondre aux exigences (et encore moins céder aux injonctions) des inévitables grincheux égocentriques de naissance ou de profession, qui ont l’art de passer leur vie à côté de la plaque. Je le répète : libre à chacun d’emprunter et d’apprécier ou pas nos chemins buissonniers, c’est seulement Si ça vous chante ; mais, tout mineur de fond et de mots que l’on soit et que l’on reste au service de la collectivité, ici c’est aussi et d’abord si ça me chante.
    
   
NB. Un grand merci à Michel Bridenne pour ses dessins, ainsi qu'à Francis Vernhet pour ses photos, qui ont accompagné Chorus de bout en bout et dont la fidélité n'a d'égale que le talent. Fidèles, ils sont restés fidèles, comme le chante à quelque chose près Charles Trenet, fidèles « à des riens qui pour moi font un tout »
 
      
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