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  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
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  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

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Jean-Jacques Goldman, confidentiel
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1 avril 2013 1 01 /04 /avril /2013 10:15
Éphémère éternité
  
C’est un florilège de l’œuvre de Georges Moustaki, la fine fleur de son répertoire : un bouquet de chansons, des plus évidentes aux plus discrètes (96 textes exactement sur quelque trois cents), choisies et présentées par Marc Legras, expert connu et reconnu en « moustakiologie ». Des chansons qui jalonnent nos souvenirs, nos intimes cheminements, précise-t-il avant d’inviter à l’embarquement pour Cythère : « Pour peu que l’on soit disposé livre-copie-1.jpgà se laisser surprendre une nouvelle fois en les lisant, elles apparaissent comme si les années avaient glissé autour d’elles sans toucher à leur fraîcheur, à leur éclat. »
 
     
Proche de Moustaki, qu’il aura fréquenté tant amicalement que professionnellement depuis les années 1970, Marc Legras a vécu deux existences journalistiques en parallèle : l’une de « responsable d’édition » des journaux télévisés de France Télévisions et l’autre de spécialiste de la chanson ; à la radio d’abord, avec ses propres émissions sur France Musique et France Culture (seul ou en duo avec Jacques Erwan) dans les années 70 à 90, puis dans la presse à travers Paroles et Musique et Chorus, dont il fut un membre éminent (et fidèle de bout en bout, trois décennies durant) des comités de rédaction.

Avec-marc.jpg 
C’est lui qui écrivit, par exemple, le dossier spécial Moustaki, extrêmement pointu et complet, de Chorus (n° 15, printemps 1996). Plusieurs dizaines de pages de biographie et d’entretien où l’on croisait ce « citoyen de la langue française » aux côtés de Barbara, Georges Brassens (c’est par admiration pour lui que Joseph Moustaki – Yussef Mustacchi à l’état civil – se fera appeler Georges en empruntant les pistes chansonnières…), Léo Ferré, Paco Ibañez, Maxime Le Forestier, Serge Reggiani, Mikis Theodorakis… Édith Piaf, bien sûr, à qui l’auteur-compositeur offrit le fringant Milord, en 1958, avant que l’interprète ne connaisse lui-même la gloire avec Le Métèque (1969).
 

Après ce dossier de référence et deux livres écrits en collaboration avec l’artiste (Un chat d’Alexandrie en 2002, Chaque instant est toute une vie en 2005), Marc Legras propose donc ce recueil de textes, comme un arrêt sur image : un « moment de grâce et de beauté / Une rencontre où chaque instant / Dure jusqu’à la fin des temps / Une éphémère éternité » (2003). Une anthologie présentée non pas dans l’ordre chronologique mais sous forme de trois grandes thématiques : « Le Temps d’aimer » (et de vivre), « Le Temps d’un regard » (sur l’autre et le monde), « Le Temps de la mémoire ».
 

Une géographie du cœur, de la musique et du souvenir, en somme : l’Égypte des premiers jours (« Dans ma mémoire encore émue / Les parfums, les odeurs, les cris / De la cité d’Alexandrie / Le soleil qui brûlait les rues / Où mon enfance a disparu… »), le Brésil adopté (« C’est la saison des pluies, c’est la fonte des glaces / Ce sont les eaux de mars, la promesse de vie… »), la Méditerranée revendiquée (« Dans ce bassin où jouent / Des enfants aux yeux noirs / Il y a trois continents / Et des siècles d’histoire… ») ; enfin, son Île-de-France, l’île Saint-Louis (« Adieu Tahiti, Fort-de-France / Adieu Doudou et Vahiné / Qu’elle est douce, ma douce France / Depuis que je l’ai rencontrée / Mon Île-de-France… ») et sa Dame brune (« Pour une longue dame brune / J’ai inventé / Une chanson au clair de la lune / Quelques couplets / Si jamais elle l’entend un jour / Elle saura / Que c’est une chanson d’amour / Pour elle et moi… »). « Mes chansons, confirme l’auteur à son accoucheur (dans un long entretien de dix pages réalisé en janvier 2010 et publié ici en introduction des textes), ont le poids de ce que je vis. »
 
   

Ce que Legras traduit ainsi en avant-propos : « Chacun de ses disques est le chapitre d’un journal intime mis en musique, porté par les mélodies, célébrant un lieu, un moment, une rencontre, ou stigmatisant les blessures et les travers de l’époque. Ce “nonchalant qui passe” (bien vu, Marc !) à l’esprit vif témoigne à sa façon, sans hausser le ton, engagé dans le seul parti qui vaille sous toutes les latitudes, celui de l’Humain. » Une intro, un avant-propos… et un prologue spécialement réservé à Brassens, à qui le jeune Moustaki avait remis ses premiers écrits. Un texte incroyablement visionnaire que le bon Georges lui offrit en mai 1954, pour encourager le poète qu’il voyait déjà en lui : « Il a eu vingt ans tout à l’heure (NDLA : Moustaki est né le 3 mai 1934) et c’est plus difficile qu’on ne le suppose (le petit cheval de Paul Fort dans le mauvais temps, qu’il avait donc du courage !). Il écrit des chansons entre les lignes. Il aurait pu bâcler des insanités et se faire chanter par la canaille lyrique. Il a choisi les chemins escarpés, les chemins coupés. Il fait confiance au public. Il aura sa récompense. […] Chante Moustaki ! Ta chanson s’envolera vers des oreilles. Le temps s’en charge. Tu n’es pas seul. Écoute Guy-Charles Cros :

Avec des mots chantés à voix profonde et douce
Avant qu’un peu de terre n’emplisse notre bouche,
Confier la vie à notre lucide amour.
C’est là notre travail sans trêve et notre fête,
Notre raison de vivre et de mourir poète,
Notre unique et divin recours. »
    
scene.jpg
 
Vingt ans après, en 1974, une fois les prédictions de Brassens réalisées, Moustaki paiera sa dette – et de bien belle façon – en écrivant Les Amis de Georges. « La plupart d’entre eux n’ont pas bougé d’un poil / Ils se baladent encore la tête dans les étoiles… » À Marc Legras qui lui rappelle aujourd’hui l’œuvre « de philosophe, d’écrivain, de moraliste, de poète » qu’il a vue dans les chansons de Brassens, « Jo » assure qu’il persiste et signe : « Je suis heureux d’avoir parlé de lui en de tels termes. » Mais sans se déclarer en reste, sans fausse modestie : « J’ai, moi aussi, la prétention, à moindre échelle, d’être un peu tout ça. »
 

Il fallut attendre presque une décennie entière entre ses deux premiers albums. Huit titres (dont Éden blues, interprété aussi par Piaf) rassemblés en 1960 sur un 33 tours 25 cm, puis douze en 1969, constituant une incroyable litanie de succès : Le Métèque, Gaspard, Le Facteur, Ma solitude, Il est trop tard, La Carte du tendre, Le Temps de vivre, Joseph… ! L’homme se souvient, partagé entre tendresse et lucidité : « Le Métèque a changé ma vie. Encore aujourd’hui, des gens m’affirment gentiment qu’ils connaissent toutes mes chansons. Ils citent Le Métèque… et rien derrière ! Entre-temps, j’ai rencontré Barbara – lien d’amitié et de travail – qui m’a présenté à Serge Reggiani. Je n’imaginais pas qu’il existait encore des gens de sa stature. Après Piaf, on devient difficile ! Nos chansons m’ont sorti de la retraite où, à trente et quelques années, je me confinais avec volupté. »  Et quelles chansons ! Ma liberté, Ma solitude, Madame Nostalgie, Sarah, Votre fille a vingt ans
 
 
Les deux derniers albums en studio de Georges Moustaki portent des titres qui ressemblent à sa vie de chanteur errant : Vagabond (2005) et Solitaire (2008). Ce livre aussi lui ressemble intimement qui s’ouvre sur Le Temps de vivre (1968) et se referme en compagnie de L’Ambassadeur (1984) :
 
Je suis l’ambassadeur du temps et de l’espace
Mon pays c’est un peu toute la galaxie
Je ne suis pas d’ailleurs je ne suis pas d’ici
Je suis contemporain de chaque instant qui passe […]

Demain lorsque l’hiver étouffera ma voix
Demain lorsque la mort aura raison de moi
Lorsque viendra le temps de rejoindre l’espace
Le ciel d’Alexandrie sera mon dernier toit.
 
Demain, ce recueil de textes constituera l’une de ces petites traces qui font que jamais tout à fait la mémoire ne s’efface. Une trace sensible, une borne affective, un instant… d’éphémère éternité. Celui, peut-être, au train où vont les choses, qui précédera les retrouvailles d’une bien-aimée, d’une infidèle, d’une fille bien vivante, qui se réveille à des lendemains qui chantent… et « qui nous donne envie de vivre / Qui donne envie de la suivre / Jusqu’au bout, jusqu’au bout ».   
 
   
• Georges Moustaki : Éphémère éternité – Chansons choisies, Prologue de Georges Brassens ; édition établie par Marc Legras. 210 pages, dont quelques annexes (repères biographiques, discographie, bibliographie). Éditions Le Cherche Midi, Paris (site officiel de Georges Moustaki).
_______
NB. Quelques précisions sur certaines vidéos (merci à l’Ina !) illustrant ce sujet. Le document d’archive où Édith Piaf est filmée chez elle, interprétant Milord avec Marguerite Monnot au piano et Moustaki debout date de 1958 ; l’émission des « Dossiers de l’écran » qui le reprend, où Moustaki rappelle la genèse de cette chanson, a été diffusée le 24 janvier 1978. La première vidéo en compagnie de Barbara (Fleurs de méninges, que reprendra Reggiani) date de 1962 (avril) et les deux versions de La Dame brune, l’une en couleur, de 1967 (octobre), et l’autre en noir et blanc, de 1968. La version du Métèque, en duo avec Zazie, a été captée le 28 novembre 2000 à l’Olympia dans un concert « autour de la guitare ». Enfin, la toute dernière vidéo (Sans la nommer) est tirée d’une émission du premier août 1981 présentée par le regretté Michel Lancelot.
 
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27 mars 2013 3 27 /03 /mars /2013 14:11
… Que l’on devrait tous connaître par cœur

Quelles sont vos dix chansons préférées ? C’est en posant cette question à 276 auteurs, compositeurs et/ou interprètes, ainsi qu’à 69 « spécialistes » que Baptiste Vignol a pu établir ce qu’il appelle « l’anthologie des cent plus belles chansons de la variété francophone ». Où l’on découvre que les dix chanteurs dont le plus grand nombre de titres a été cité (par les premiers) sont TOP100-copie-2.jpgFerré, Gainsbourg, Brassens, Brel, Souchon, Bashung, Nougaro, Barbara, Édith Piaf et Charles Aznavour (devant Renaud et Trenet), tandis que les seconds plébiscitent Mistral gagnant (Renaud), Avec le temps (Ferré), La nuit je mens (Bashung), La Javanaise (Gainsbourg) et Ne me quitte pas (Brel). 
 
Baptiste Vignol fait partie de ces journalistes et auteurs de la nouvelle génération (du moins par rapport aux anciennes, auxquelles j’ai le triste privilège d’appartenir désormais !) dont le discours sur la chanson est attendu, par sa pertinence bien sûr mais d’abord et surtout parce qu’il est la résultante d’une excellente connaissance de son histoire. « Élémentaire, mon cher Watson » ? Ne croyez surtout pas cela, les « tenants » de la chanson française dans les médias, ceux qui ont le plus voix au chapitre, n’étant pas toujours les mieux informés. Passons... Diplômé d’un DEA de Science-Politique, Baptiste Vignol a déjà consacré plusieurs ouvrages à l’art qui nous occupe ici : Cette chanson que la télé assassine (2001), Des chansons pour le dire (2005), Tatatssin, parole de Renaud (2006), Cette chanson qui emmerde le Front National (2007), tout en tenant un blog de qualité, intitulé Mais qu’est-ce qu’on nous chante ?
 

L’idée de ce nouveau livre (paru le 14 janvier dernier), explique son auteur en avant-propos, lui est venue en apprenant qu’André Gide, au lendemain de la fondation de la NRF, soumettait tous ses amis ou connaissances « à la plus excitante des questions intellectuelles : “Quels sont, selon vous, les dix plus grands romans de tous les temps ?” » En extrapolant à ce qu’il appelle (curieusement) « la musique de variété », il a choisi de poser la même question « à quelque 250 paroliers et/ou compositeurs, le plus souvent chanteurs, tous rompus au travail d’écriture, qu’il soit textuel ou musical ». Au bout du compte, Vignol a reçu les réponses de 345 participants : 276 émanant d’artistes et 69 de journalistes (dont une quinzaine d’anciens collaborateurs de Paroles et Musique et de Chorus...) et de professionnels divers (programmateurs, responsables de salles, etc.).
 
 
Le résultat est livré au lecteur sous forme d’un texte de deux à trois pages maximum relatif à la chanson concernée. Cent chansons, donc, présentées par ordre décroissant, de celle classée à la centième place (On The Road Again, de Bernard Lavilliers) à la toute première (Avec le temps, de Léo Ferré), chacune accompagnée d’une note précisant quels artistes l’ont citée (la chanson de Lavilliers, par exemple, a recueilli quatre suffrages et celle de Ferré, quarante-cinq), voire de la reproduction manuscrite du Top 10 de l’expéditeur. Pas de vérité gravée dans le marbre, cependant, ni même dans la cire : par définition, un tel classement – aussi intéressant et instructif soit-il – ne possède qu’une valeur indicative. D’abord, parce que la question concernait « dix chansons préférées », sans hiérarchie entre elles, et surtout parce que ce genre de palmarès, comme le soulignait d’emblée l’auteur, est « mission quasi impossible, trop de chansons étant liées à d’innombrables souvenirs ». D’où ce conseil donné en amont aux personnes sollicitées : dresser votre liste « dans l’urgence, en prenant un quart d’heure… En sachant très bien qu’une liste rédigée aujourd’hui serait sûrement légèrement différente demain » – voire que chacun d’entre nous, comme je l’ai moi-même vérifié, serait probablement capable d’établir dix listes différentes et d’affilée de ses « chansons préférées », sans le moindre doublon entre elles… et sans qu’une seule liste s’impose d’évidence aux autres.
 

Je ne donnerai donc pas ici celle que j’ai fini par adresser à Baptiste Vignol, ni plus définitive ni moins valable que les autres jetées sur le papier dans la même journée ; en revanche, c’est avec plaisir que je me permets de communiquer celle de notre regretté Jean Théfaine, dont ce fut l’une des ultimes contributions au « métier » : Le Temps des cerises (Jean-Baptiste Clément), Comme ils disent (Charles Aznavour), Sarah (chantée par Serge Reggiani), La Mémoire et la Mer (Léo Ferré), La Non-Demande en mariage (Georges Brassens), La Manic (chantée par Pauline Julien), La Chanson des vieux amants (Jacques Brel), Je reviens chez nous (Jean-Pierre Ferland), Fuir le bonheur de peur qu’il ne se sauve (chantée par Jane Birkin), Trois petites notes de musique (chantée par Cora Vaucaire).
 
Ce livre reprend en effet, en seconde partie, « le Top 10 » des 345 participants, par ordre alphabétique, les artistes d’abord, les « spécialistes » ensuite. Un générique d’un bel éclectisme, tant générationnel qu’artistique, allant par exemple de Dominique A, Akhénaton, Aldebert, Amélie-les-Crayons ou Marcel Amont à Danyèl Waro, Weepers Circus, Gabriel Yacoub ou Yoanna (tiens, dommage d’avoir « loupé » Zazie !)… en passant par Michel Bühler, Yves Duteil et Anne Sylvestre ; ou Ricet Barrier, Gérard Berliner, Allain Leprest et Claude Vinci,  disparus depuis. Mais aussi Antoine, Guy Béart, Morice Benin, Michèle Bernard, Jacques Bertin, Mathieu Boogaerts, Jeanne Cherhal, Christophe, Clarika, CharlÉlie Couture, Daran, Luc De Larochellière, Richard Desjardins, Jacques Duvall, Leny Escudero, Fatals Picards, Jean-Jacques Goldman, Françoise Hardy, Yves Jamait, Bernard Joyet, Jofroi, Kent, Gilbert Laffaille, Pierre Lapointe, Éric Lareine, Lynda Lemay, Émily Loizeau, David McNeil, Catherine Major, Florent Marchet, Christophe Miossec, Georges Moustaki, Jean-Louis Murat, Néry, Ours, Véronique Pestel, Thomas Pitiot, Michel Polnareff, Oxmo Puccino, Renaud, Olivia Ruiz, Sarcloret, Peio Serbielle, Yves Simon, Alain Souchon, Henri Tachan, Marie-Jo Thério, Jean Vasca, Louis Ville, etc.
 

En réalité, ce Top 100 propose treize chansons supplémentaires, repêchées en raison du fait qu’elles ont obtenu le même nombre de voix (quatre) que chacune des chansons classées 87 à 100. « Un score remarquable, note Vignol à raison, quand on songe aux dizaines de milliers de titres qui composent le répertoire de la variété francophone ». Au final, « pour affiner le classement et départager les morceaux ayant obtenu le même nombre de suffrages », les voix des 69 spécialistes se sont avérées déterminantes.
 Chorus60.jpg

Souvenirs, souvenirs : sans le vouloir, Baptiste Vignol nous renvoie au n° 60 de Chorus (été 2007) qui, pour célébrer de façon originale les quinze ans des « Cahiers de la chanson », proposait un « Top 60 » des meilleurs albums de chanson francophone parus depuis sa création. « Et si l’on tentait d’établir un classement ? » Lancée comme une boutade en réunion de rédaction, l’idée fit son chemin. De boutade elle devint gageure. Jamais cela ne s’était fait, nulle part en « francophonie ». Cela permettrait en outre d’obtenir un superbe panorama de la chanson francophone et de juger de son évolution à la charnière de deux millénaires. On se prit au jeu, on recensa les milliers d’albums (jeune public et « soleil noir » inclus) sortis entre le n° 1 et le n° 60… et la gageure devint réalité. Vingt journalistes de Chorus répartis dans l’espace francophone planchèrent trois mois durant sur le sujet… et un « Top 60 » de la plus belle eau émergea, avec un beau trio sur le plongeoir (pardon, sur le podium !) : C’est déjà ça, d’Alain Souchon, Samedi soir sur la Terre de Francis Cabrel, Fantaisie militaire d’Alain Bashung.
 Podium.jpg

Rien à voir évidemment entre un classement d’albums (qui plus est, limité à une période donnée) et un classement de chansons, toutes époques confondues. Néanmoins, si l’on fait abstraction des classiques du patrimoine parus avant la naissance de Chorus, on relève bien des similitudes entre les résultats respectifs obtenus par l’équipe de la revue et les contributeurs du livre. D’ailleurs, sans trop déflorer celui-ci, voici (simplement pour vous mettre l’eau à la bouche, comme aurait dit le Beau Serge) les dix premiers titres de ce Top 100 des chansons que l’on devrait tous connaître par cœur : Avec le temps (Léo Ferré), La nuit je mens (Alain Bashung-Jean Fauque/Bashung-Les Valentins), Mistral gagnant (Renaud Séchan), La Javanaise (Serge Gainsbourg), Ne me quitte pas (Jacques Brel), La Chanson des vieux amants (Jacques Brel), La Mémoire et la Mer (Léo Ferré), Je suis venu te dire que je m’en vais (Serge Gainsbourg), Foule sentimentale (Alain Souchon), Que reste-t-il de nos amours ? (Charles Trenet).
 

Soit quatre auteurs-compositeurs de « l’âge d’or » de la chanson française, dont trois (Brel, Ferré et Gainsbourg) sont cités pour deux chansons différentes, et trois de la génération suivante : Renaud dont la chanson concernée (magnifique Mistral gagnant !) date de 1985, Bashung et Souchon dont les titres plébiscités (La nuit je mens et Foule sentimentale) font partie des albums (Fantaisie militaire et C’est déjà ça) arrivés sur le podium du « Top 60 » des « Cahiers de la chanson » (La Corrida, premier titre de l’album Samedi soir sur la Terre de Cabrel, n° 2 dudit podium, apparaissant en vingt-quatrième position du « Top 100 »).
 

Qu’est-ce qu’on nous chante ? Rien qu’une chanson qui s’envole et s’en va dans le vent… Avec le temps, va, tout s’en va ? Peut-être… hormis la chanson, rien qu’une musique, des paroles qu’on fredonne en rêvant… car son histoire est la même que la nôtre. Air connu : longtemps, longtemps, longtemps après que les poètes ont disparu, leurs chansons courent encore dans les rues… Alors, si ça vous chante d’en savoir plus sur cette « anthologie » de la chanson francophone à « connaître par cœur », ne manquez pas de faire chorus. « J’vous ai apporté des bonbons », chantait le Grand Jacques ; Baptiste Vignol, lui, nous offre ici une véritable bonbonnière, un paquet de mistrals gagnants ! 
_________
• Le Top 100 des chansons que l’on devrait tous connaître par cœur (choisies par 276 artistes de la variété francophone), 320 pages, Éditions Didier Carpentier, Paris (site de l’auteur, Mais qu’est-ce qu’on nous chante ?).
 
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24 mars 2013 7 24 /03 /mars /2013 16:16
Profondeur de chant

C’est un beau livre, un livre-album grand format illustré de plusieurs dizaines de photos, qui présente la particularité d’avoir été écrit à quatre mains. Un auteur (Alain Wodrascka), pour retracer le parcours biographique d’un artiste (Yves Duteil), et celui-ci, pour glisser ses propres mots entre les lignes, en filigrane. livre.jpgLe premier « ouvre la porte », le second « installe une lumière tamisée ». Au final, quarante années de chansons vécues, habitées, « une moisson d’émotions », écrit le chanteur en avant-propos de cette première biographie.      
   
Quelque cent cinquante pages sous couverture souple déclinées en sept chapitres chronologiques (L’Enfant-poète, 1949-1965 ; Premiers pas dans la lumière, 1966-1971 ; Virages, 1972-1975 ; Le Soleil sur l’agenda, 1976-1984 ; La Langue de chez nous, 1985-1997 ; À mi-chemin de l’existence, 1998-2002 ; Écrivain public, 1999-2012), après une brève mais sensible préface de Véronique Sanson (« Mon cher, tendrissime et bel Yves… »), soixante photos illustrant sa vie et sa carrière (auprès de gens de bonne compagnie : Brassens, Cabrel, Devos, Leclerc, Jonasz, Sanson, Souchon…), sa discographie, sa bibliographie… et divers documents et correspondances, dont un texte on ne peut plus éloquent de Renaud, remettant les pendules à l’heure sur la « profondeur de chant » de l’auteur-compositeur : 
   
Scene-2008.jpg

« Yves D. m’énerve parce que, quand je lis ses textes, j’entends une musique comme si ses mots étaient des notes, comme si ses phrases chantaient toutes seules. Avant, ça ne m’avait fait ça qu’avec Georges B., Charles T. ou quelques rares autres.
 
Mais plus haut que les citadelles
Plus solides et plus résistants
Sont les murs qu’ont bâti la haine
Et la peur dans le cœur des gens…
 
» Yves D. n’eût jamais écrit que ces vers-là qui sont du bois dont on fait les poètes, que je lui pardonnerais quand même de s’être fait décorer par quarante académiciens ! »

 
Autre document qui se passe de commentaire, la Fable pour Yves Duteil que lui adressa, manuscrite, Félix Leclerc en décembre 1981, à l’annonce de la disparition de Georges Brassens : « Après la mort du vieil ours / Les deux loups sont revenus de nuit en pleurant / Jusqu’à ce qu’ils aperçurent devant eux / Un ours jeune, à l’ouvrage / Alors, ils séchèrent leurs yeux. » C’est d’ailleurs d’une conversation avec et chez Félix Leclerc, en 1984, à l’île d’Orléans, que naquit La Langue de chez nous, en hommage, précise son auteur, « au combat de Félix pour la langue française au Québec ».
 
C’est une langue belle à l’autre bout du monde
Une bulle de France au nord d’un continent
Sertie dans un étau mais pourtant si féconde
Enfermée dans les glaces au sommet d’un volcan…
     

 
En ouverture de ce beau livre (dans tous les sens du terme), un « Abécédaire intime » proposant des mots à la résonance particulière chez Yves Duteil, des mots qui font écho, note Alain Wodrascka, « pour tenter d’approcher encore plus l’homme et l’artiste », l’un et l’autre épris d’authenticité. Voici, par exemple, ce que la francophonie inspire à Yves Duteil : « Deux cents millions d’âmes dans le monde ont le français en partage, et trouvent leurs mots sur le bout de notre langue. Nous sommes une grande famille reliée par un petit dictionnaire, et nous entendons résister à la loi du plus fort en glissant le pied dans toutes les portes entrebâillées du cinéma, de la littérature, de la technologie, de l’humanitaire, de l’espace, des transports, de l’informatique, de l’extrême, du sport ou de la musique... Si le français remporte parfois plus de revers que de médailles, il récoltera peut-être demain davantage de roses que d’épines, et nos succès en médecine ou en recherche fondamentale n’ont rien à envier à quiconque. Notre langue est le sommelier du monde, et distille son talent dans tous les palais de la planète. Le français n’est pas un Goncourt de circonstances, et sa poésie ne joue pas petit bras face aux géants culturels. Comme le battement d’ailes d’un papillon, un claquement de langue peut encore soulever des déferlantes de talent sur les cultures au bout du monde. »
 
Portrait.jpg
 
Merci, cher Yves, pour ces bons mots qui viennent réconforter les amoureux de la langue de Molière, accablés au quotidien par les maux qui l’assaillent urbi et orbi ; une langue dont la chanson (du moins celle qui résiste, car il en est une autre qui cède chaque jour davantage à l’anglomanie galopante) reste le vecteur principal. Merci… et bravo pour toutes ces formules (« Le français n’est pas un Goncourt de circonstances », j’adore !), en particulier celle-ci, des plus goûteuse et savoureuse, à resservir en toute occasion : « Notre langue est le sommelier du monde et distille son talent dans tous les palais de la planète. »
 
   
Côté défense et illustration de la francophonie, l’homme en connaît un rayon. Mais il excelle aussi en bien d’autres exercices, comme le note encore, « énervé », le chanteur énervant : « Yves D. m’énerve parce qu’il écrit pour sa femme de bien jolis mots d’amour que j’aimerais dire à ma gonzesse, compose pour sa fille des chansons que j’aimerais chanter à ma môme, des chansons sur l’amitié qui plairaient à mes potes, des chansons un peu mélancoliques sur l’enfance qui rouvrent des blessures dans Chorus39mon cœur d’adulte et qui me rappellent que “la mélancolie c’est le bonheur des tristes”, dixit Desproges. Yves D. m’énerve parce qu’avec son air de ne pas y toucher il chante l’essentiel : l’Amour et la Liberté et l’amour de la liberté. »
 
         
Un art pratiqué au long cours, quarante ans passés à remettre sur le métier son bel ouvrage, puisque son premier 45 tours, notait notre regretté Jean Théfaine en chapeau d’introduction du dossier Duteil de Chorus (n° 39, printemps 2002), date de 1972. « Depuis longtemps, écrivait-il, le Pierrot dansant de Tarentelle a franchi le petit pont de bois qui le fit connaître en 1977, au point de l’avoir adoubé baladin à vie. Cette image-là, l’auteur de La Langue de chez nous ne la renie pas, bien sûr mais il aimerait que certains la révisent. Par exemple les programmateurs radio et TV qui l’ont rangé dans le placard des artisans à l’ancienne, donc hors des alchimies sonores de notre temps. “Il n’y a dans mes chansons / Ni messie ni message / Certains esprits grognons / Trouvent que c’est dommage”, convient l’intéressé lui-même dans l’un de ses textes. Le drapeau noir, c’est un fait, ne flotte pas souvent sur sa marmite, mais, coups de cœur et coups de gueule ne manquent pas pour autant à son répertoire.  
  

» Fils spirituel de Georges Brassens, Félix Leclerc et Vinicius de Moraes, Yves Duteil y met simplement sa forme à lui, élégamment impressionniste, pudique et courtoise. Détricotant à sa façon douce des Blessures d’enfance sur lesquelles il ne s’étend que de façon allusive, mais dont on devine qu’elles l’ont marqué à jamais. Souvenirs furtifs et feutrés qui voilent parfois d’une étonnante mélancolie son regard d’humain rassurant. »
 
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En fin analyste (ou simplement en être humain doué d’empathie), Jean Théfaine livrait ainsi les clés de l’homme et de l’œuvre… Pudeur et mélancolie. Ce qui n’empêchait pas l’intéressé de se confier comme jamais ou presque dans ce long entretien à Chorus, explicitement intitulé « Les choses qu’on ne dit pas » (titre qu’il donnera quatre ans plus tard à un ouvrage épistolaire adressé à ceux qui lui sont chers, de Barbara à Véronique Sanson en passant par les anonymes qui ont croisé sa route, mais aussi à des entités comme la Terre, la politique, le métier de chanteur…). Par exemple à propos d’Alfred Dreyfus, dont on avait appris cinq ans plus tôt (album Touché, 1997) qu’il en était un arrière-petit-neveu : « Au bras de ma tante, nièce de Dreyfus, et au milieu de ma famille, j’ai vécu l’hommage qui était rendu par l’armée à mon arrière-grand-oncle dans la cour de l’École militaire. Ça a été un moment inoubliable. […] À cet instant, j’ai eu conscience, à travers ma chanson, d’avoir été un maillon supplémentaire de la grande chaîne qui a amené l’État puis l’armée à réagir. L’armée en organisant une cérémonie. L’État, par une lettre du président de la République aux familles de Dreyfus et de Zola (dont le J’accuse reste un très grand moment de la conscience humaine), dans laquelle hommage était rendu à la dignité, au courage de ces hommes et de leur combat. »
 
     
Ce dossier est paru à l’époque du douzième album studio (original) de l’artiste, Sans attendre. Ont suivi (Fra)Agiles en 2008, puis Flagrant délice, le 5 novembre dernier. Un vingtième opus (en comptant un disque studio de duos, Entre elles et moi, et cinq en public), annoncé dans le livre par une sélection, manuscrite, de ses chansons. Onze au total (Naître, Flagrant délice, Et si la clé était ailleurs ?..., Le Souffle court, Mon tout et mon contraire, Secrets de famille, Le temps presse, Je t’MMS, La Chanson des Justes, Ma grammaire de l’impossible, Le Trésor de l’arc-en-ciel) ; onze chansons et un instrumental, L’Âme de fond. Un album au climat exclusivement acoustique, conçu comme un « journal intime de notre époque contradictoire, pétrie d’incertitudes et jalonnée d’espérances », interprété de cette voix tendre qu’on lui connaît, CD.jpget surtout, surtout, superbement écrit – j’en connais un que ça va encore énerver ! Un recueil de paroles et de musiques à conjuguer à tous les temps :

Pour ma grammaire de l’impossible
J’ai choisi d’écrire le meilleur
Mais sans rien occulter du pire
Ni les larmes, ni la douleur

Et je rêve à la couverture
Du grand livre de l’avenir
Aux chapitres de l’aventure
Qu’il nous reste encore à écrire…
 

Félix Leclerc, dont Yves Duteil reste si proche dans l’esprit et la manière (voir la vidéo de notre hommage conjoint à Roger Gicquel et Félix Leclerc), se définissait lui-même, d’abord et avant tout, comme un homme qui chante. Juste un homme… et sûrement pas une star, comme n’importe qui aujourd’hui passant à la télé-anti-réalité, au grand dam (pour rire) de cette grande dame (grande âme ?) qu’est Anne Sylvestre (voir sujet précédent)… dont le prochain album s’intitulera Juste une femme. S’il fallait de même définir l’auteur de La Chanson des Justes (« Dans ce voyage infernal / Où tant d’âmes ont sombré / Celui qui sauve une étoile / Éclaire l’univers tout entier… »), en trois ou quatre mots seulement, ne cherchez pas, ils sont tout trouvés. Yves Duteil ? Juste… quelqu’un de bien.

   
Yves Duteil – La Chanson des Justes
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• Pour toutes précisions sur le livre (Éditions de L’Archipel), sur le disque, Flagrant délice (Prod. Les Éditions de l’Écritoire, distr. Rue Stendhal) et sur les concerts, rendez-vous sur « Le Blog à Part » d’Yves Duteil.      
 
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Published by Fred Hidalgo - dans Actu livres
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