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  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
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  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

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Jean-Jacques Goldman, confidentiel
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13 février 2013 3 13 /02 /février /2013 14:00
« Préserver sa liberté de pondre »
   
Il y aurait beaucoup à dire sur l’industrie phonographique, sur l’histoire et l’évolution des maisons de disques. Beaucoup à dire sur le formatage « culturel » dans la production et la médiatisation, accouchant d’éphémères « produits staristiques sans artistes » qui masquent la forêt (et la solitude) des chanteurs de fond. Beaucoup à dire aussi sur le déclin incessant de la francophonie non seulement dans le monde, faute d’une politique volontariste, mais dans le pays même de la langue de Brassens : ainsi, les Victoires de la Musique viennent-elles de franchir un nouveau seuil en consacrant « artiste féminine de l’année » une chanteuse (débutante) qui écrit et chante en anglais…
 
Oui, il y aurait beaucoup à dire, mais ayant moi-même déjà beaucoup écrit sur tout ceci, je préfère passer le témoin… en laissant ici la parole à Nilda Fernandez, gentilhomme s’il en est de la chanson vivante. Il vient en effet de signer une chronique sur le métier (récemment mise en ligne sur son site sous le titre « Prélude au retour vers l’artiste-producteur / La musique à celui qui la fait ») dont la pertinence, par les constats qu’elle dresse et les questions qu’elle soulève, lui mérite la diffusion la plus large. Et de susciter notamment chez ses pairs et les « professionnels de la profession » un dialogue constructif, en vue de nouveaux lendemains qui chantent… et restent à (ré)inventer.
 
Nilda1
 
Je profite d’autre part de l’occasion pour remettre en mémoire, à la suite de ladite chronique, son dernier album, magnifique (sorti le 7 janvier 2010), mais passé inaperçu des grands médias. Peut-être, justement, parce qu’il est l’œuvre d’un « artiste-producteur » ?... En tout cas, parce qu’il le vaut bien et pour qu’au moins il puisse figurer dans les discothèques des « honnêtes hommes » (femmes incluses, ô combien !) qui me font l’heur et l’honneur de continuer à me suivre nombreux, en toute confiance (et pour certains depuis bientôt trente-trois printemps, 33 tours millésimés !). Mais d’abord, chant libre à Nilda Fernandez.
  
 
 « Il y a deux mois, dans une émission consacrée au rôle du Web dans la musique enregistrée, j’ai entendu le PDG d’Universal – que j’ai connu plus inspiré avant qu’il devienne gourou de l’industrie du disque – répondre à la question d’une journaliste par une phrase ahurissante : “Vous savez, quand je produis un disque, c'est moi qui prends tous les risques !”
 « Ainsi, l’employé le mieux rémunéré de la plus grande multinationale du disque reverse une grande partie de son gros salaire mensuel à six chiffres pour soutenir la création ! Avec de tels capitaines à la barre, avec leur myopie et leur suffisance suicidaire, nos Titanic sont bien menés.
« J’ai pourtant voulu les convaincre de ne pas s’éreinter au profit d’actionnaires qui resserrent budgets et personnel mais jamais leur ceinture. Je les ai souvent exhortés à ne plus manipuler le consommateur à coups de pub mais à respecter leurs clients pour ne pas leur fourguer ce dont ils n’auraient pas voulu pour eux-mêmes, semblables à des bouchers qui ne mangeraient pas leur propre viande.Nilda3
« Peine perdue : pour eux, j’étais un idéaliste avec zéro sens des réalités, moi qui ai toujours pensé qu’à force de se confronter à la matière, aux mots et aux sons, les artistes ont davantage les pieds sur terre que n’importe quel diplômé d’HEC, perdu dans ses abstractions.
« Alors, plutôt que m’épuiser la voix en prêchant dans un désert, j’ai préféré abandonner un contrat discographique pour partir cinq années en Russie, dans un show-business autrement sauvage et dangereux mais qui a renforcé, par contraste, ma foi dans l'indispensable mission gallinacée de l’artiste : préserver sa liberté de pondre.
« Pendant tout ce temps, donnant de la voix entre Moscou, Odessa, Irkoutsk, Vladivostok ou Samarcande, j’entendais les échos du coup de grâce infligé par tous ceux qui, au pays de Brassens ou Léo Ferré, voulaient faire croire que tout peut s’obtenir – argent, succès, talent – par la soumission. Les fabriques de stars étaient l’ultime tentative pour créer des produits staristiques sans artistes mais aussi le début de la dégringolade, jusqu'au Virgin Megastore qui vient de rendre les dernières armes. Bien sûr, le sort du millier de personnes laissées sur le carreau me désole, surtout quand on pense aux actionnaires bien vite repartis vers des valeurs plus sûres et pérennes comme l’eau, le vent, la lumière, mais qu’on ne vienne pas nous assommer avec de prétendues conséquences “culturelles” qui feraient passer les “déforesteurs” d'Amazonie pour des bûcherons.
« Depuis longtemps, le mot “artiste” est galvaudé. C’est dommage parce qu’il sonne bien. Je dirai donc à mes confrères “artisans de notes” qu’ils ne s’inquiètent pas pour leurs méventes de disques, qu’ils oublient les vaches trop grasses et les soucis de défiscalisation car, pour notre honte et le malheur de ceux qui les aiment, nos pièces uniques se sont longtemps vendues à la criée, entre jambon et liquide vaisselle.
« La disparition de l’industrie n’est pas la fin de la musique. Au contraire. Elle n’est qu’un coup d’arrêt à l’usurpation d’identité de ses financeurs et de ses re-producteurs.
« Saluons nos albums passés mais soyons fiers de notre musique à venir, immatérielle par nature, et imaginons un autre sort pour elle que des petits carrés aux dimensions de “bacs” en voie d’extinction.
« Soyons notre propre moteur, attirons des forces neuves et enthousiastes, des esprits décidés à ne pas se lamenter sur la fin d'un monde mais prêts à accueillir celui qui vient. Ce sera un bon exemple d’intelligence, ça donnera du souffle et des idées à nos semblables et ça ne se présentera pas deux fois. »
(Nilda Fernandez, auteur-compositeur-interprète, janvier 2013)

 
quichote_3.jpgJe me souviens d’un certain Daniel Fernandez, découvert à l’occasion de son 33 tours de 1981, puis sur scène au Printemps de Bourges. Je me souviens du choc ressenti à l’écoute de cette voix si belle et particulière, née pour chanter la tendresse. Je me souviens de Frédéric Dard me demandant dix ans plus tard, en tête à tête, ce que je pensais d’un certain Nilda Fernandez dont il appréciait beaucoup le premier album CD : Nos fiançailles, Madrid Madrid, Entre Lyon et Barcelone… Succès immense et apparemment fulgurant – sauf qu’une décennie s’était écoulée entre ces deux premiers albums, le laps de temps moyen pour faire d’un débutant un véritable artiste. L’année suivante, en 1992, Nilda figurait au sommaire du premier numéro de Chorus, en « Rencontre », juste après Léo Ferré… et avant Maurane et Richard Desjardins ! Et déjà, il confiait (à Pascale Bigot) ses doutes sur ce métier : « Toute réussite repose sur un malentendu : au-delà d’un certain nombre de disques vendus, on doit se poser des questions. Sur scène, quand j’arrive accueilli par une ovation, cela me gêne presque… »
  
 
Un deuxième CD suivit « normalement » en 1993 : Ne me fais pas mal. En 1997, avec un superbe album sans frontières, Innu Nikamu, l’artiste commençait à dérouter son monde. Il prit alors ses distances avec le métier, ou plutôt avec ce que le métier attend d’un artiste à succès : qu’il fasse fructifier son fonds de commerce, en réutilisant les mêmes recettes. Nilda2En 1999, il consacre tout un disque en espagnol, Castelar 704, à la poésie de Federico Garcia Lorca ; en 2000, telle une carte postale d’adieu, il adresse ses Hommages à la chanson française, avec un disque surprenant de reprises. Et puis plus rien, du moins phonographiquement parlant, car Nilda va continuer de mener sa vie d’artiste de scène mais le plus souvent à l’étranger, en Amérique latine, en Russie où il s’installe, où il devient une vedette, où il crée même un festival itinérant ; sans oublier de rentrer en France, discrètement, le temps d’un concert ou deux. « Je crois en l’organisation du hasard, dit-il aujourd’hui. Ma vie est difficile à lire parce que, de l’extérieur, on ne sait pas forcément à quoi elle obéit. »
 
Enfin, à l’automne 2009, Nilda retourne en studio pour nous donner de ses nouvelles. Après quatre mois de travail à Gênes, avec des musiciens italiens, il regagne Paris pour enregistrer sa voix (et les accordéons de Marcel Azzola et de Lionel Suarez, excusez du peu) : « C’est difficile d’enregistrer ma voix quand on ne comprend pas mes textes… » Dix ans d’attente donc ! Pour douze chansons en forme d’autobiographie. De son « départ » (« Le monde est en délire et moi je me tire / C’est une façon d’être en avance », chante-t-il rétrospectivement dans Plus loin de ta rue, une merveille de chanson d’amour, avec refrain en espagnol et guitare flamenca) jusqu’à son « retour », avec le titre qui ouvre l’album (un tube assuré pour peu que la chanson soit diffusée) : « Plages de l’Atlantique / Ou falaises de la mer Baltique / Je reviendrai sûrement un jour / Je reviendrai place de la Concorde / Ou de la révolution d’Octobre… »
 
Nilda Fernandez ? Un artiste majuscule, un maître ès-mélodie, un chant vibrant d’authenticité grâce auquel on croit tout ce qui est dit, écrit, décrit, raconté. Comme Je lui raconte, justement : « Je lui raconte n’importe quoi / Ce qui me tient chaud, ce qui me tient froid / Mes pensées d’amour et de guerre… » Comme Berceuse : « Pendant que dans le monde / Y a des gens qui se lèvent / Y a des gens qui se couchent sous les bombes… » Comme Si tu me perds : « On devrait pas se laisser mourir / Tant qu’on s’est pas tout dit / Mourir, mourir et sans prévenir / C’est pas d’l’amour d’ami. » Comme Où tu habites, constat de l’absence divine avec chœurs en anglais : « À force de ne pas comprendre où tu es, où tu habites / Je finirai par me pendre / Alors réponds-moi vite, réponds-moi vite. » Comme Le monde est ce qu’il est… « Et t’aurais tort de dire / Qu’il est laid »… Voulez-vous que je vous dise ? J’aime tellement ce disque, ou plutôt ce disque est tellement « aimable » – paroles et musiques, chant et orchestrations (riches et subtiles, cosignées du chanteur et de Mario Canepa) – que je me sens terriblement frustré de ne pouvoir en parler qu’ici, dans la virtualité d’une « toile » qui peut s’effilocher voire se défiler à tout moment ; alors que nous avions prévu de consacrer à Nilda Fernandez un dossier de nos « Cahiers de la Chanson » à l’occasion, précisément, de ce nouvel album…
 

Nilda Fernandez – Où tu habites
 

Mais à défaut de Chorus et pour compenser aussi peu que ce soit le silence audiovisuel assourdissant et le manque de reconnaissance du « métier », décernons-lui notre Victoire de la… chanson : un « Quichotte » de Si ça vous chante (la distinction discographique par excellence de cette « maison d’amour de la chanson vivante »), car si celui-ci se mérite par la hardiesse du propos, de l’éthique et de l’esthétique de l’œuvre concernée, en l’occurrence il ne se discute même pas !

 

Nilda

   
• NILDA FERNANDEZ : Ti amo, 12 titres (Prélude – Plages de l’Atlantique – Plus loin de ta rue – Laissez-moi dormir – Je lui raconte – Berceuse – Si tu me perds – Où tu habites – Le Baiser sous le lilas – Le monde est ce qu’il est – Elle m’aimait plus – Derrière ma fenêtre). 38’10 ; production Nilda Fernandez, distribution Harmonia Mundi (site de l’artiste).
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NB. « Je crois à l’organisation du hasard », dit ci-dessus Nilda Fernandez… Eh bien, le hasard veut que les prochains concerts de Nilda Fernandez en France, les 19 et 20 avril au théâtre Antoine-Vitez d’Ivry-sur-Seine, nous permettront de le retrouver sur le même plateau que… Paco Ibañez à qui, sans savoir cela, j’ai consacré mes deux sujets précédents ! Chacun chantera son répertoire et les deux artistes se réuniront en fin de soirée… pour le plus grand bonheur des spectateurs (qui ont déjà pris la précaution de réserver leurs places) ! Cliquer ICI pour tous renseignements à ce sujet.
 
 
 

   

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Published by Fred Hidalgo - dans Chant libre
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11 février 2013 1 11 /02 /février /2013 13:16
La poésie nécessaire comme le pain quotidien
 
En ces temps d’ignominie, à l’échelle planétaire, alors que la cruauté s’étend partout, froide et robotisée, nous sommes nombreux encore, gens de bonne volonté qui écoutons des chansons ou lisons des poèmes, dont la patrie est le chant, la voix et la parole. C’est la seule patrie qu’ « ils » ne pourront pas nous voler, même en nous collant le dos au mur… Que personne ne pense jamais : je n’en peux plus, j’arrête là. Au contraire, il faut « les » regarder droit dans les yeux et leur crier fort : tremblez, car nous sommes des millions et la planète ne vous appartient pas !
 
Paco1.jpg
 
Ces mots ne sont pas de moi (seulement leur traduction-adaptation), mais du grand poète espagnol contemporain José Agustín Goytisolo (l’auteur du magnifique Palabras para Julia – « Paroles pour Julie » – que l’on peut écouter et voir chanter par Paco Ibañez dans mon sujet précédent), mais je les ressens comme miens. Allez savoir pourquoi… Atavisme redevable de ce « buen Hidalgo señor » qui parcourait les plateaux désolés de la Mancha en quête d’inaccessible étoile ? Ou simple bon sens que le commun des mortels devrait naturellement partager ? Le poète, en tout cas, a raison qui voit l’ignominie en question se répandre partout et chaque jour davantage sur la planète, « comme une vieille maladie poisseuse » ; l’ignominie comme un virus propagé sciemment par ceux pour lesquels piétiner leurs semblables, voire fouler aux pieds leurs cadavres, n’est qu’un moyen de multiplier leurs avoirs et/ou maintenir leur pouvoir – les exemples sont légion, hélas, en ce vingt et unième siècle désespérant.
 
 
Antidotes à ce virus ? La poésie et la chanson vivante… Au Châtelet, le 30 janvier dernier, devant une salle archicomble (2700 personnes) et admirablement attentive, ce sont par ces mêmes mots, déclamés en espagnol, que s’est ouvert le récital de Paco Ibañez. Cet hymne « patriotique » au chant, à la voix et à la parole, c’est d’ailleurs, depuis quatre décennies, la teneur essentielle de chacune de ses prestations*. « Dans tes moments de désespoir », écrit le poète à sa fille Julia, en évoquant le sort des plus humbles, ceux que Ferré appelait les pauvres gens, « souviens-toi, souviens-toi toujours de ce qu’un jour j’ai écrit en pensant à toi : / Ils attendent que tu résistes, que tu les aides de ta joie / Et que les aide ta chanson / Parmi les leurs… »

 
Concert exceptionnel pour le grand compositeur-interprète que celui du Châtelet, qui nous a remis en mémoire, au plan de la qualité d’émotion et de la beauté du répertoire, celui de Barbara en 1987. C’est tout dire… Un concert en deux parties avec la contribution, rarissime en l’occurrence (car l’artiste s’accompagne presque toujours seul à la guitare), de plusieurs musiciens intervenant à tour de rôle. Joxan Goikoetxea à l’accordéon, César Stroscio au bandonéon, Mario Mas à la guitare, Gorka Benitez au saxo, Michael Nick au violon… sans oublier François Rabbath, complice fidèle du chanteur en studio : « le plus grand contrebassiste du monde », dixit Paco en évoquant son « génie » musical. Paco-2.jpgDes pointures qui n’ont pas besoin de faire étalage de frime, comme tant de leurs collègues adulés des médias, pour laisser libre cours au talent pur. Simplicité humaine et virtuosité instrumentale (mention spéciale au magnifique duo de six-cordes et de voix mêlées sur Soldadito boliviano entre Paco et Mario, à l’âme flamenca).
 
Le 9 décembre 1969, Jean-Michel Boris mettait l’Olympia à disposition de ce jeune homme élancé, tout de noir vêtu, alors totalement inconnu du monde médiatique. Qui aurait pu penser que l’Olympia – aux abords « envahis d’une invraisemblable foule » au point de laisser un maximum de gens s’installer sur la scène, assis de chaque côté de l’artiste – vivrait alors certaines des plus riches heures de son histoire ? « Tout cela pour ce grand garçon simple, détendu, qui, après qu’on l’eut accueilli avec une chaleur telle que je ne me rappelle pas en avoir enregistré de semblable qu’en l’honneur de Toscanini, de Chaplin ou de Lindberg – se mit à chanter, accompagné par sa seule guitare… » écrivit ensuite le grand compositeur Jean Wiener. À la fin de cette soirée unique à tous points de vue, on vécut un dernier grand moment de fraternité frissonnante quand les spectateurs (des étudiants pour la plupart) reprirent en apothéose (et en v.o. dans le texte !) la chanson A galopar qu’ils venaient tout juste de découvrir un peu plus tôt dans le concert, sur un texte allégorique de Rafael Alberti : « Galope, mon cheval balzan / Galope, cavalier du peuple / Car la terre est tienne / Au galop, au galop / Jusqu’à les enfouir dans la mer… »


En 1969, ces paroles visaient la dictature fasciste sévissant au pays de Lorca depuis 1939 : trente ans de crimes, d’abominations et d’ignominie. « À quoi sert une chanson si elle est désarmée ? » s’interrogeait Étienne Roda-Gil, autre enfant de républicains espagnols exilés en France… Commentant aujourd’hui cette chanson qui restera la plus emblématique de la résistance antifranquiste (avec L’Estaca de Lluis Llách et Al alba de Luis Eduardo Aute), Paco Ibañez actualise son propos en l’élargissant à l’anti-impérialisme culturel. A galopar, encore et encore, mais pour dénoncer désormais – sans nul besoin de changer un seul mot à la chanson ! – les méfaits d’une standardisation… galopante et débilitante des goûts et des mœurs, résultat d’un formatage culturel à l’échelle de la planète.

   
Tout l’inverse, chante notre porteur de parole, de « la poésie des pauvres, la poésie nécessaire / Comme un pain pour chaque aurore / Comme l’air que nos poumons veulent à chaque seconde ». Une poésie (de Gabriel Celaya en l’occurrence) conçue comme une arme chargée de futur, dont les « combattants », au défilé de ce 30 janvier 2013 au Châtelet, se nomment Pablo Neruda, Alfonsina Storni, Antonio Machado, Ruben Darío, Federico García Lorca, Nicolas Guillen… Pour mettre ces poètes en musique, constatait un jour Henri-François Rey, « il fallait les doigts exacts de Paco Ibañez et sa rigueur. Il fallait d’abord avoir le sens du silence et ensuite celui de la note qui éclate dans le silence. Il fallait avoir l’amour de l’amour pour accrocher à ces mots flamboyants ces notes flamboyantes. L’amour comme la mort exige une certaine musique. Rares sont ceux qui la dépistent, la débusquent et la traquent, et finalement la domptent. Ils sont marqués par une grâce, par un don, par un signe. Paco Ibáñez est de ceux-là. »

Paco3
 
Parmi « ceux-là », fort rares en effet, Paco a tenu à rendre hommage à deux grands maîtres, deux « Working Class Heroes » comme disait Lennon se souvenant notamment de Woody Guthrie : à l’Argentin Atahualpa Yupanqui, avec un morceau très enlevé qui donnait l’occasion au chanteur de rappeler l’ensemble des musiciens autour du bandonéon de César Stroscio, et bien sûr au Sétois Georges Brassens, en version originale s’il vous plaît (Le Parapluie, repris en majesté par toute la salle). Au final, en guise de cadeau d’adieu (et de « remerciement à la France »), un certain Pierre de Ronsard mis en musique par l’ex-Espagnol d’Aubervilliers : « Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain / Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie… »
   
   
Vous savez quoi ? Tant qu’une salle entière comme celle-ci (où, loin des « people » en toc qui attirent l’écume des médias, se croisaient et se reconnaissaient discrètement des personnalités authentiques, à l’instar d’Edgard Morin…) vibrera pareillement à l’unisson d’un humble poème mis en musique ; tant qu’il y aura des gens de bonne volonté « dont la patrie est le chant, la voix et la parole », c’est sûr : rien n’est perdu, tout reste possible ! Car cette poésie dont Paco Ibañez est le chantre n’est pas un luxe culturel, conçu par et pour ceux qui restent neutres en toutes occasions, non, cette poésie-là « n’est pas goute à goutte pensée / Ce n’est pas une fleur, et pas un fruit parfait / C’est ce qui est nécessaire, ce qui n’a pas de nom / Des actes sur la terre, un cri vers l’horizon ».
 
       
NB. Attention, document : cinq des vidéos accompagnant ce sujet composent un formidable portrait biographique (d’une heure quinze) de l’artiste, réalisé le 23 décembre dernier à Buenos Aires par la télévision publique argentine. L’entretien extrêmement chaleureux, mené en public (…et en espagnol) par la journaliste Cecilia Rossetto, est entrecoupé de chansons interprétées en direct et d’archives audiovisuelles où l’on voit notamment des images et des personnalités artistiques du Paris des années 50 et 60, où l’on entend Brassens… L’émission qui s’intitule Paco Ibañez, poésie nécessaire, débute par un enregistrement en noir et blanc de la télévision française datant de 1969 où « le maestro » (comme l’appelle respectueusement la présentatrice) chante La poésie est une arme chargée de futur, avec des images du Pays Basque où il vécut enfant, des photos de ses grands-parents et de ses parents… La sixième vidéo (caméra fixe) a été réalisée à Paris lors d’une émission de France Musique quelques jours avant le spectacle du Châtelet.
_______
*En France, on pourra retrouver Paco Ibáñez au mois d’avril : le 5 à Unieux (Loire) et les 19 et 20 au Théâtre Antoine-Vitez d’Ivry-sur-Seine. Voir son site pour le détail des concerts. NB : Les photos illustrant cet article, signées Francis Vernhet, ont été prises pendant les « balances » précédant le spectacle du 30 janvier.
 
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Published by Fred Hidalgo - dans Concerts et festivals
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16 janvier 2013 3 16 /01 /janvier /2013 17:32

Le héraut du cercle des poètes disparus  

 

D’Aubervilliers au Châtelet ! À l’occasion d’un nouvel album (le précédent remonte à dix ans), « l’Espagnol d’Aubervilliers » – comme il se définissait lui-même aux premiers temps de sa carrière internationale (et si atypique) de compositeur-interprète au service des grands poètes hispanophones – est de retour à Paris, mercredi 30 janvier, pour un récital exceptionnel au théâtre du Châtelet. Un rendez-vous que ne saurait manquer aucun amoureux du cercle (ibérique) des poètes disparus, mais plus généralement aucun amateur de cette chanson vivante, humaniste et sans frontières que ses amis Georges Brassens et Léo Ferré incarnèrent en France et dont Paco Ibañez reste le héraut.

 

affiche.jpg

 

La vie de Paco Ibañez (né à Valence le 20 novembre 1934, deux ans avant le début de la guerre civile espagnole, mais élevé au pays Basque) est un vrai roman que je pourrais presque écrire les yeux fermés, avec la seule mémoire du cœur, tant elle m’est familière et intime. Du séjour de son père républicain, emprisonné en 1939 dans les camps de la honte d’Argelès et de Saint-Cyprien (comme mon propre père), à l’exil en banlieue parisienne, à Aubervilliers… et la découverte de la chanson française dans les cabarets parisiens du Quartier latin.

 

Paco-portrait 

Rencontres fondatrices avec Brassens et Ferré au début des années cinquante, puis avec Salvador Dali qui illustra son premier album en 1964 ; concerts mythiques à la Sorbonne le 12 mai 1968 et à l’Olympia le 2 décembre 1969 : encore aspirant journaliste, mais déjà fou de chanson vivante, j’y étais ! Et, hasard ou signe du destin, LE photographe de cette soirée aussi mémorable que celle des adieux de Brel trois ans plus tôt en ce même lieu, celui qui signa les photos du double 33 tours de ce concert unique dans tous les sens du terme – un « certain » Jean-Pierre Leloir – deviendrait quelques années après celui d’un « certain » mensuel Paroles et Musique  

 

 

Arrêt sur image. Au sommaire, justement, de ce « mensuel de la chanson vivante », et même de son tout premier numéro daté de juin 1980, le nom de Paco Ibañez figure à la Une, sous la photo d’Anne Sylvestre annonçant le dossier consacré à celle-ci. En pages 6 et 7, un article signé de votre serviteur intitulé Paco Ibañez : « Une arme chargée de futur ». C’était le compte rendu de la première de son passage récent à Bobino. En voici des extraits, pour la nostalgie et la mémoire… du futur. Mais aussi pour la petite histoire des liens étroits unissant Paco et Tonton Georges, le disciple et le maître, toujours bien vivant à l’époque et non loin de là, d’ailleurs, à quelques rues seulement… 

« Il a chanté à Bobino du 7 au 25 mai dernier. Un événement, dix ans après son récital triomphal à l’Olympia. Avec sa guitare comme chevillée au corps, sa voix précise, âpre et pourtant fragile, à la sérénité retrouvée, sa passion, sa lucidité et une immense sincérité. Avec son public aussi, fidèle et attentif, auquel Paco avait réservé un somptueux cadeau : dix chansons de Brassens, qu’il pétrissait depuis vingt ans, qui s’ajoutent désormais à son répertoire spécifique, chansons de toute éternité et de toutes humanités, sur des textes des poètes espagnols du temps présent et du temps jadis.

 

Paco-Brassens

 

» À 45 ans, Paco Ibañez – qui en paraît toujours dix de moins – aurait pu s’échouer sur les écueils de la révolte qui a touché au port, mais, non content de les avoir évités, il apporte à son répertoire qui s’est bien enrichi une dimension universelle qui le hisse aux premiers rangs des porteurs de parole. L’enfant du pays Basque qui vécut l’exil à 14 ans connaît à présent les vertus de l’épanouissement. Le déracinement, l’adolescence transplantée à Aubervilliers lui avaient montré “la difficulté d’être Espagnol” ; Atahualpa Yupanqui, Violeta Parra et déjà Georges Brassens lui enseigneront que la chanson, à l’image de la poésie, peut être “une arme chargée de futur” (Gabriel Celaya). Paco a quelque chose à dire et il le dira lui aussi en chantant. En utilisant, en réinventant les œuvres de Lorca et de Gongora d’abord, puis de Miguel Hernandez, Quevedo, Alberti, Blas de Otero, Celaya, Machado ou Neruda. D’autres encore comme Goytisolo, à qui l’on doit le texte splendide de Palabras para Julia

» Paco Ibañez ne se sert de rien d’autre que de la diffusion d’une poésie qui s’obstine à clamer la vérité. Il est interprète mais aussi, dans une certaine mesure, protagoniste de ce qu’il chante, et il convertit à leur tour ceux qui l’écoutent en protagonistes. Miracle de sa voix tranchante et d’une présence, mélange de simplicité, de rigueur, de conviction et de gentillesse, qui forcent l’adhésion et en appellent à la solidarité. Des chansons d’urgence de ses débuts, Paco a conservé la fougue qu’elles réclamaient ; fougue à laquelle il associe dorénavant une remarquable aisance qui l’invite à prendre le temps de respirer : ce sont les chansons de Brassens, admirablement adaptées en castillan (Chanson pour l’Auvergnat est un véritable régal), ce sont des chansons d’amour, des romances et même de petites fables pleines d’humour. Et c’est Le Temps des cerises qu’il entonne à la fin de son récital : « l’une des plus belles chansons du monde », dit-il à son public qui reprend les couplets en chœur, comme pour l’approuver.  

 

 

» A galopar, naturellement, de Rafael Alberti, devenu grâce à Paco l’hymne magnifique du combat pour la liberté de l’Espagne, figure en bonne place dans son tour de chant. Chanson-cri, chanson-révolte, qu’il lançait en signe de ralliement contre la dictature franquiste, elle restera un témoignage concret de la force et de la vitalité de la chanson. À Bobino, dès les premières mesures, l’émotion renaît comme il y a dix ans… « Hasta enterrarlos en el mar… » (jusqu’à les enfouir dans la mer). Et le public frissonne. Qui dira la part importante de cet enfant de l’exil dans l’éveil des consciences d’une Espagne nouvelle ? « Petit Espagnol qui vient au monde, que Dieu te garde, car l’une des deux Espagnes saura te glacer le cœur » (Machado). Pour une fois, Paco a fait mentir le poète, réchauffant tout entier le cœur de ce petit Espagnol qui découvre maintenant les trésors d’une Espagne éternelle. Comme il lui fait découvrir Brassens. Avec des sonorités, à la guitare, purement ibériques, qui recréent l’univers de l’auteur-compositeur français, pour mieux mettre en valeur… son universalité.

» Le public l’a bien compris, à Bobino, qui a applaudi le maître à travers l’élève, la leçon d’humanité à travers les mots, la vie qui jamais ne se fige à travers les musiques remodelées (arrangements de Jean-Luc Maréchal et Maximiliano Ibañez pour la guitare et de François Rabbath pour la contrebasse). Et cette tranquille assurance de Paco dans sa lutte contre toutes les injustices, et ce terrible et merveilleux pouvoir de la parole. C’est là l’enseignement principal de ce retour à la scène. À la fonction mobilisatrice qui était autrefois celle du chanteur, il a réussi à substituer la plénitude du poète qui se nourrit de doute et n’en croît que davantage. »

 

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En Espagne et partout en Amérique latine, comme Ferré dans la francophonie, Paco Ibañez a fait descendre la poésie dans la rue. C’est grâce à lui d’ailleurs que l’auteur de L’Espoir, des Anarchistes, du Flamenco de Paris, de Franco la muerte ou du Bateau espagnol a chanté au pays de Don Quichotte. C’était en février 1988, une tournée au cours de laquelle, à Madrid, Paco lui a remis « les clés de l’Espagne ». Voici ce qu’il m’en disait lors d’une rencontre pour le dossier « spécial Léo Ferré » de Chorus (n° 44, été 2003) : « On s’est dit que cette clé, seuls pourraient en disposer les descendants artistiques de Cervantes, les artistes à sa hauteur. Alors, on a demandé l’autorisation à Cervantes de la remettre à Léo Ferré… et il a dit oui. Avec cette clé, toutes les portes de l’Espagne lui étaient ouvertes… Et il était content Léo, et il était ému ! »

Déclaré indésirable par le régime franquiste mais devenu entre-temps l’icône de tout un peuple ivre de démocratie, Paco n’est retourné vivre en Espagne, à Barcelone (« Ma petite France à moi », dit-il), qu’au début des années 1990. En mai 1991, à Madrid, il crée A galopar, un spectacle à deux voix avec le poète Rafael Alberti lui-même (cf. cet émouvant document vidéo), le dernier des poètes de « la génération de 27 », ami de Lorca : « Un des moments les plus forts de ma vie, déclara Paco à Marc Legras pour Chorus (n° 26, hiver 97-98), et c’est avec lui que je l’ai partagé ! Alberti à lui seul symbolise des milliers et des milliers de vies. Un million de vies peut-être… Celles de toutes les générations qui ont lutté, tout donné, tout sacrifié pour leurs idées. Il représentait tous ces gens. Sa poésie rendait hommage à leur démarche historique. À leur dignité. »  

 

 

Depuis lors, entre deux tournées en Espagne et en Amérique latine (où il est considéré comme l’égal des plus grands), il retrouve toujours Paris avec bonheur. Cette fois, dans le magnifique écrin de la scène du Châtelet, ce mercredi 30 janvier, il revient avec de nouvelles chansons, celles de l’album Paco Ibañez canta a los poetas latinoamericanos qui résonne des mots de Rubén Darío, Nicolás Guillén, Pablo Neruda, Alfonsina Storni, César Vallejo et autres poètes incontournables du continent sud-américain, qu’il a « enmusiqués » avec son talent unique en la matière. Mais il chantera aussi un florilège de ses grands succès, sans oublier de saluer la mémoire bien vivante d’un autre grand chanteur libertaire de ses amis, « le Jean-Sébastien Bach de la chanson »…

 

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Flash-back.

Été 1996. Nous avons fait le voyage à Barcelone, pour rencontrer Paco, en vue d’un dossier Brassens à paraître dans Chorus (n° 17). Et il nous a invités, ma chère et tendre et moi, à l’accompagner au spectacle qu’il doit donner le soir même dans la capitale catalane. Malgré un match européen de grande importance pour le Barça, à la même heure, la salle de spectacles est archicomble ; sur scène, seul à la guitare, Paco chante les grands poètes de langue espagnole, en ajoutant par-ci par-là quelques anecdotes et commentaires de son cru. Passe environ une demi-heure et puis… « Parmi vous, ce soir, annonce-t-il en s’adressant au public en catalan, il y a des amis français de la revue Chorus qui sont venus me demander de leur parler de Brassens. Nous allons faire mieux : nous allons leur montrer combien on aime Brassens en Catalogne… » Et Paco Ibañez d’enchaîner La Mauvaise Réputation et Pauvre Martin, reprises aussitôt et spontanément en chœur… et en castillan (La Mala Reputación et Pobre Martín), par le public catalan ! Moments de grand frisson partagé. Ce soir-là (et la nuit qui a suivi…), l’esprit de Brassens planait au-dessus de nous.  

 

 

En Espagne, le public reprend spontanément et parfois entièrement ses chansons en chœur. En France, dans l’histoire de la chanson, Paco Ibañez est sans doute le seul chanteur « étranger » qui aura, partout et toujours (au long de cinq décennies), réussi à remplir les salles avec un répertoire non francophone. Miracle de la chanson vivante… C’est encore lui, lors d’un autre entretien réalisé pour Paroles et Musique, qui nous livrera la plus belle définition de la nature, du rôle et de la finalité de la chanson (dont je ferai d’ailleurs, en 1990, le « point d’orgue » de mon livre Putain de chanson). Une conception comme plus jamais, dans toute ma vie au service de celle-ci, je n’en recueillerai d’aussi proche de mon propre ressenti : « Une chanson ce n’est jamais que quelques mots, ce n’est que trois minutes dans le cours du temps, mais une seule seconde peut être d’éternité. En fait, le pouvoir de la chanson est énorme. Et tout à fait inexplicable : elle nous entraîne vers l’utopie, vers des limites que, peut-être, nous n’atteindrions pas sans elle, et c’est cela notre destin : croire à l’utopie. » CQFD ? Oui, CQFD !!!

 

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NB. En 2002, la quasi-intégralité de son œuvre discographique (inclus son album Canta Brassens) a été rééditée en France, sous son propre label « A flor de tiempo », en licence Universal Jazz Music, en superbes CDs digipacks.

Réservations pour le Châtelet, contact scène et disques sur le site de l’artiste. 

 

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Published by Fred Hidalgo - dans Concerts et festivals
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