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  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
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  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

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31 octobre 2012 3 31 /10 /octobre /2012 13:24

Chronique d’un album annoncé

 

Voilà, c’est fait. Le gentleman d’Astaffort a mené à terme son projet d’album sur le répertoire de Bob Dylan. Ou plutôt son envie de projet, tant l’idée lui semblait irréalisable, telle une inaccessible étoile : n’a-t-on pas dit et redit, entendu et réentendu que l’univers du folksinger américain était intraduisible et inadaptable ? Pourtant, c’est fait et bien fait. Au point que ce « Bob Dylan revisité » qui porte le titre éloquent de Vise le ciel apparaît non pas comme une parenthèse entre deux disques de Cabrel, auteur et compositeur, mais bel et bien comme un nouvel album original, son douzième opus studio en l’espace de trente-cinq ans. Chronique d’un album annoncé... à Paroles et Musique puis à Chorus, au fil des décennies.

 

CD

 

Certes, il y avait eu le fameux Aufray chante Dylan, adapté par Pierre Delanoë, mais c’était en 1965, quand l’artiste américain commençait seulement à être connu en France (son premier album datait tout juste de trois ans), alors que le chanteur français, lui, tenait le haut de l’affiche. Quarante ans plus tard, pour le dossier « spécial Dylan » de Chorus (n° 51, printemps 2005), voici ce qu’en disait Francis Cabrel à Jean Théfaine : « Lorsqu’il est sorti, j’ai adoré cet album. Ça m’a aidé à mieux connaître l’univers de Dylan dont, jusque-là, je ne comprenais qu’un dixième des textes. Delanoë, alors en très grande forme, avait un peu poétisé le truc et pris quelques libertés, mais c’était quand même vachement bien. »

 

FrancisGuitare

 

En 1977, c’était le premier album de Cabrel qui sortait. Le cinquième en 1983, Quelqu’un de l’intérieur, déclenchait l’envie collective, chez nous, de lui consacrer son premier dossier de Paroles et Musique, à la veille d’un Olympia. N° 39, avril 1984, signataires : Rémy Le Tallec et votre serviteur pour l’analyse discographique, Marc Legras et Jacques Vassal pour l’entretien. À ceux-ci, Francis évoquait déjà Dylan : « J’avais 14 ans en Mai 68… J’avais commencé à faire de la musique, du bal… Après les samedis et dimanches, en Corrèze ou en Dordogne, le bus me déposait le lundi matin devant le lycée et j’en descendais avec mon sac. Passionné par Dylan, je m’accrochais beaucoup en anglais, je commençais à le traduire un peu… »

Quelques années plus tard, pour le n° 9 de Chorus (qui avait succédé en 1992 à Paroles et Musique), Francis enfonçait le clou, me confiant le rôle important de Dylan dans sa propre évolution artistique. Nous venions de passer tout un après-midi de l’été 1994, chez lui, à parler de Samedi soir sur la terre, son huitième album studio, quand on en est arrivés à parler de Dylan… et de Brassens, ses deux références majeures :

Chorus9« Bob Dylan ?
– C’est grâce à lui, je pense, si je tiens debout, si j’existe en tant que chanteur, j’ai tout appris, tout écouté, tout chanté de lui, et j’ai essayé de tout traduire. Lorsqu’il est arrivé, il s’est produit comme une évidence absolue pour moi : c’était lui !
– Et Brassens ?
– Je l’adore bien sûr, mais je l’ai connu après Dylan, longtemps après même…
– Pourquoi ?
– Parce que c’est difficile, après avoir connu Bob Dylan, Leonard Cohen ou Jimi Hendricks d’abord, après les avoir écoutés à ce point, jour et nuit, c’est difficile de se plonger dans l’univers de Brassens, c’est une galaxie tellement différente, forcément ça prend du temps. Mais on est obligé d’être admiratif devant tout ce qu’il raconte, comment il le dit, combien c’est beau, combien c’est drôle… »

Dix ans s’écoulent. Nouveau retour à Astaffort… et nouvelle avancée dylanienne, à l’occasion des Beaux dégâts, dixième album du « rocker agricole » – comme il s’était lui-même qualifié pour son premier dossier des « Cahiers de la chanson ». L’occasion aussi, puisque son titre fait référence au temps qui passe, de retracer un peu le parcours de l’artiste… et d’intituler cet entretien, à paraître dans le n° 48 de Chorus (été 2004), « Des beaux débuts aux “Beaux dégâts” ».   

Astaffort, 25 mars 2004. Francis Cabrel vient tout juste d’arriver de Paris, après trois semaines passées en studio… En poche, la toute première copie CD de son nouvel album. La seule et unique disponible – avec plusieurs mixages différents encore de certaines chansons : l’artiste s’est en effet accordé deux-trois jours de réflexion pour opérer le choix définitif à tête (et oreilles) reposée(s)… Bon prince, le seigneur d’Astaffort nous en propose aussitôt l’écoute. Il nous remet les textes de ses chansons, corrigés, raturés, complétés, sur des feuilles volantes, nous confie son CD et nous installe dans une pièce à part, avec un lecteur. Nous avons ainsi le privilège d’être les premiers, ma « Blonde » et moi, à découvrir la version finale des Beaux Dégâts [l’album, sur lequel la maison de disques allait décréter un embargo total pour la presse, ne sortirait que le 17 mai]… et les premiers à le commenter dans la foulée avec l’auteur.  

 

 

 
Pour la première fois, Francis a sauté le pas (le premier avant de passer le pont) : sous le titre S’abriter de l’orage, il a adapté une chanson de Dylan !

« En as-tu conservé le thème originel ?
– Non. J’ai pris le titre Shelter From The Storm – une chanson de Blood On The Tracks, l’un de ses meilleurs albums à mon avis –, et je suis parti sur une histoire à moi, en oubliant celle de Dylan. […] C’était superbe, mais c’est devenu autre chose, tout en gardant la mélodie et le titre.
– Tu ne l’as toujours pas rencontré, Dylan ?
– Non, je crois que ça m’impressionnerait trop… Comme un petit garçon devant son idole. Je suis le vrai fan… Il y a longtemps que je connais toutes ses chansons par cœur, je l’ai vu sur scène quantité de fois…
– Il reste ton grand phare ?
– Ah oui, c’est LE phare ! Définitivement. Tout ce qu’il a fait, tout ce qu’il a dit, comment il l’a fait… Une fois que la chanson est là, Dylan ne l’arrange pas avec plein de trucs ; c’est pour ça que mes disques, aussi, sont relativement dépouillés… En fait, c’est l’idée du périssable que je n’aime pas ; cette idée de suivre la mode…
– Tu m’as dit un jour que lorsque tu avais un blocage, en cours d’écriture, tu te mettais un Dylan…
– C’est vrai, c’est une source d’inspiration automatique. Si j’entends une chanson de Dylan, des tas d’images me sautent à la figure et cela me redonne envie d’écrire, ce qui est rare… Dylan est quelqu’un d’extrêmement motivant. »

Quand et comment l’avait-il découvert, au fait ? Francis le précisera à Jean Théfaine pour le « spécial Bob Dylan » de Chorus (n° 51, printemps 2005) : « Je devais avoir 13 ou 14 ans. Avec un groupe de copains, dont j’étais le chanteur, je répétais dans un immeuble d’Agen que l’on nous avait prêté, et quelqu’un avait apporté un 45 tours de Dylan sur lequel se trouvait Like A Rolling Stone. Faute de place dans le local, l’électrophone était posé dans le couloir. La chanson, soudainement, est partie comme un boulet de canon ! Le son de la voix et cette espèce d’arrogance contenue, avec un peu de dédain : il y avait tout là-dedans. Je me souviens exactement de la pièce vitrée, du couloir vert pâle et de l’escalier en ciment un peu pourri qui descendait à l’étage inférieur… À partir de ce moment, j’ai économisé petit à petit pour m’acheter les albums déjà sortis. »

 

Francis-Fred-Jean-copie-1 

Nous voici en 2008. L’enfant prodige d’Astaffort, « fils d’immigrés italiens à babord, Français enraciné dans la terre du Sud-Ouest à tribord », s’apprête à sortir son onzième album original, Des roses et des orties. Comme d’habitude, nous sommes sur le pont. Encore une fois dans son village natal. « Pas courant, un artiste de cette envergure qui n’a jamais quitté ou presque (dix ans à Paris, quand même) l’ombre du clocher qui le vit naître. “Ce n’est pas un refuge. Je rentre chez moi, point barre”, répond le monsieur avec un soupçon d’agacement. Un soupçon seulement car il faudrait pousser loin le bouchon pour faire sortir de ses gonds le discret gentleman. Discret, voilà un adjectif qui colle particulièrement à la personnalité de Francis Cabrel, pourtant l’un des plus gros vendeurs de l’Hexagone avec, notamment, ses 2 800 000 exemplaires de son himalayesque Samedi soir sur la terre, probablement un record dans la chanson francophone, qui reste à battre. »

À la manœuvre, pour ce nouveau dossier de Chorus (n° 64, été 2008), Jean Théfaine et votre serviteur au texte, Francis Vernhet aux photos, et puis, comme toujours, Mauricette Hidalgo à l’iconographie et à la mise en page. On débute la conversation en plaisantant :

« Quatre ans au lieu de cinq entre tes derniers albums [Sarbacane, 1989 ; Samedi soir sur la terre, 1994 ; Hors saison, 1999 ; Les Beaux Dégâts, 2004], c’est un progrès…
– Oui, j’ai accéléré… [rires] »

 

Francis-Fred

 

À un moment, on lui fait remarquer ce qui semble être un goût prononcé pour les reprises (une version de Colchiques dans les prés, « traditionnel » de Francine Cockenpot rebaptisé Automne, la chanson qui fera connaître le Québécois Richard Desjardins en France, Quand j’aime une fois j’aime pour toujours, ou encore Le Gorille et Les Passantes de Brassens) ; mais surtout pour les adaptations de standards d’artistes anglophones (James Taylor, Jackson Brown, Otis Redding, Willie Nelson…). Ce nouvel album n’en compte pas moins de trois, nombre inhabituel qui semble indiquer que le gentleman d’Astaffort prend chaque fois plus de plaisir à cet exercice : Chorus64une de JJ Cale, une autre de John Fogerty, et la troisième de… Bob Dylan, She Belongs To Me, devenue Elle m’appartient : « C’est ma façon de dire : si j’aime la musique, c’est parce que ces gens-là me l’ont fait découvrir… »

De là à penser que sorte un jour un album entier d’adaptations signées Francis Cabrel, il n’y a qu’un pas – écrivons-nous dans un encadré spécifique de ce dossier –, d’ailleurs vite franchi par l’intéressé : « C’est dans mes intentions… J’adorerais consacrer un disque entier à Dylan, mais ça me semble beaucoup trop difficile… C’est le genre de projet que je remets toujours à la prochaine fois… et qui n’aboutit jamais !... On verra bien. »

Un disque entier de Dylan ! C’était en germe depuis si longtemps... Et ça n’avait beau être, encore, qu’une simple et forte envie, qu’un « genre de projet » rêvé, pour la toute première fois c’était dit ! Comme une évidence : « J’adorerais consacrer un disque entier à Dylan… On verra bien. » Suivait dans les colonnes de Chorus cette phrase prophétique signée Jean Théfaine : « Allez, on parie tout court qu’on va finir par voir. Et on s’en lèche déjà les babines ! »

Quatre ans et demi après cet entretien, Jean Théfaine (dont le concert de Dylan, fin juillet à Carhaix, a été la dernière sortie) aurait adoré découvrir ce Bob Dylan revisité ! Sûr qu’il s’en serait léché et pourléché les babines, car c’est une très belle réussite. Comment aurait-il pu en être autrement, du reste, de la part d’un des plus fins connaisseurs de Dylan, qui se trouve être l’un des plus sensibles auteurs-compositeurs de la francophonie ? Quant à l’interprète, n’en parlons même pas, tant il a l’art de s’approprier tout ce qu’il touche, vocalement et musicalement. Dylan, n’en déplaise à certains, comme le reste !  

 

 

Vise le ciel, c’est onze titres dont seulement deux ou trois standards (tel Just Like A Woman devenu Comme une femme), les autres reflétant plutôt la personnalité de Cabrel, du moins ses préférences personnelles. Musicalement, c’est un bijou, mixé à New York mais enregistré chez l’artiste, au studio Éphémère (!) d’Astaffort, avec son équipe habituelle, à peine enrichie ici ou là de soupçons d’accordéon, de bouzouki, de dobro, de cor et de buggle : Bernard Paganotti (basse, contrebasse), Denis Benarrosh (batterie), Gérard Bikialo (piano), Denys Lable et Michel Françoise (guitares électriques), Francis apportant sa touche personnelle à la guitare acoustique et à l’harmonica. Ajoutez-y un trio discret de choristes, utilisé à bon escient, des arrangements d’une finesse à vous régaler les tympans, et vous obtenez une réalisation tout ce qu’il y a de plus somptueux, cosignée Francis Cabrel et Michel Françoise. chorus51.jpgQuant au contenu textuel, subtil équilibre entre traduction et adaptation, libre à chacun de se faire son opinion, selon qu’on soit dylanophile ou pas, qu’on accepte ou non l’idée de toucher au monstre sacré autrement qu’en v.o. dans le texte.

Laissons la conclusion à notre artiste ; des confidences faites à Chorus, encore une fois, recueillies par l’ami Jean Théfaine, grand admirateur lui aussi de Robert Allen Zimmermann : « Dans mon panthéon à moi, Dylan est vraiment au sommet. Je n’ai jamais eu avec d’autres les mêmes tremblements intérieurs. La pureté absolue d’un Stevie Wonder ou d’une Aretha Franklin me touche profondément mais pas de la même manière que ce qui traîne dans la voix de Dylan et qui la rend mystérieuse, bouleversante. Je dirais que même ses maladresses vocales sont habitées… Qu’il y ait eu un avant et un après Dylan, c’est une évidence. Disons qu’il a rendu la chanson plus intelligente, ébranlant les consciences par le contenu de son discours. Il a chanté le comportement des Blancs par rapport aux Noirs, l’arrogance de la richesse par rapport au petit peuple ; il a chanté l’amour comme personne ne l’avait fait auparavant. C’est mon Himalaya personnel ! Un sommet dans l’écriture et l’attitude… » Et Francis Cabrel – c’était écrit – a fait de Dylan dans la langue de Molière un sommet qui, aujourd’hui, touche au ciel de la chanson française.

___________

VISE LE CIEL ou BOB DYLAN REVISITÉ, 11 titres (44’51) : Comme une femme (Just Like A Woman) – Quinn l’Esquimau (Quinn The Eskimo) – D’en haut de la tour du guet (All Along The Watchtower) – Je te veux (I Want You) – On ne va nulle part (You Ain’t Goin’ Nowhere) – Un simple coup du sort (Simple Twist Of Fate) – La dignité (Dignity) – Il faudra que tu serves quelqu’un (Gotta Serve Somebody) – Tout se finit là, Bébé Bleu (It’s All Over Now Baby Blue) – L’histoire d’Hollis Brown (Ballad of Hollis Brown) – Comme Blind Willie Mc Tel (Blind Willie Mc Tell). Chandelle Productions, Columbia, distr. Sony Music (site de l’artiste).

 

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22 octobre 2012 1 22 /10 /octobre /2012 18:16

« À la mémoire de Jean Théfaine »

 

L’idée lui est venue spontanément en notre compagnie, un triste jour d’adieux à un ami commun : « Mon prochain disque lui sera dédié. » Superbe intention. C’était le 21 août dernier. Aujourd’hui, 22 octobre, paraît Homo Plebis Ultimae Tour, double CD/DVD proposant le concert intégral audio et vidéo de sa tournée en cours. Hubert-Félix Thiéfaine a tenu sa promesse : son nouvel album est dédié « À la mémoire de Jean Théfaine ».

 

jean-et-Hubert.jpg

 

Thiéfaine et nous, nous et Théfaine, Thiéfaine et Théfaine… vieille(s) histoire(s) ! Nous accompagnons fidèlement le premier depuis plus de trente ans. Le second – qui a été de bout en bout de l’aventure Chorus – nous a accompagnés pendant plus de vingt ans, avec une vive prédilection pour le premier. Il était écrit que ces deux-là – des presque homonymes, en plus ! – se rencontreraient et se reconnaîtraient au point d’accoucher, aux forceps (l’expression n’est pas exagérée après une aussi longue et difficile gestation), d’une admirable biographie, sous-titrée Jours d’orage ; autrement dit « Thiéfaine par Théfaine ». Alors, quand Hubert-Félix Thiéfaine et nous avons accompagné Jean Théfaine à son ultime demeure, nos regards éperdus parlaient d’eux-mêmes. Pas de mots superflus, sinon cette promesse venue du fin fond de l’émotion : « Mon prochain disque lui sera dédié. »

Il en aura fallu des années pour que ce chanteur pas comme les autres, héritier spirituel de Léo Ferré, soit reconnu à sa juste valeur et commence à être (un peu) médiatisé ! Plus de trente ans, trente-quatre ans exactement, de silence et d’occultation, après son premier disque : Tout corps vivant branché sur le secteur étant appelé à s’émouvoir… En mars dernier, l’académie des Victoires de la Musique, qui l’avait consciencieusement ignoré jusque-là, l’accrochait enfin aux cimaises de son palmarès. « Interprète masculin de l’année » et « album chanson de l’année », pour Suppléments de mensonge, son seizième opus. Vous pensez si l’on bichait, l’ami Jean et moi ! Lui le biographe émérite et courageux, et moi l’éditeur, obligé en amont de déployer des trésors d’ingéniosité pour convaincre du bien-fondé d’un tel livre… Quant à l’intéressé, le soir même des Victoires, il se faisait philosophe, comme détaché par rapport à l’événement : « Je suis très content surtout pour les équipes qui m’entourent. Pour une fois que je me déplace, autant que je ramasse le pactole ! [rires] Il y a eu quinze albums de mensonge avant Suppléments de mensonge… Et tout cela c’est peut-être grâce au public aussi, j'ai une relation magique avec mon public. »  

 

 

Magique, ça, on peut le dire ! Après le succès de Suppléments de mensonge (l’intitulé d’un aphorisme de Nietzsche dans Le Gai Savoir) suivra dès l’automne 2011 une tournée triomphale rassemblant plusieurs générations d’admirateurs. Intitulée Homo Plebis Ultimae Tour (d’une expression empruntée à Sénèque), elle est passée le 22 octobre 2011 par Bercy et repassera le 22 novembre prochain dans la capitale, avec une date symbolique à l’Olympia. Notre homme, décidément, aime bien le nombre vingt-deux…

quichote 3Entre-temps, Hubert-Félix a parcouru l’Hexagone en tous sens, invité dans les principaux festivals du printemps et de l’été (voir ici le compte rendu de son spectacle à celui de Montauban) et visitant la plupart des Zéniths. C’est d’ailleurs à celui de Nantes qu’a été enregistré l’intégralité de son concert, en audio et en vidéo. Deux heures trente pour vingt-quatre titres qu’on retrouve dans ce coffret digipack de quatre volets : il n’en fallait pas moins pour héberger deux disques CD et un DVD comprenant en outre (et notamment) une interview fort instructive de l’artiste. Magnifique réalisation (qui lui mérite pour le moins un Quichotte de « Si ça vous chante ») !

 

CD-HFT.jpg

 

Ce soir-là, 9 décembre 2011, Jean Théfaine était présent dans la salle, ravi de la performance de l’artiste. Aujourd’hui, aussi simplement que le premier avait franchi la porte de la loge du second, à l’issue du spectacle, il suffit d’ouvrir le digipack et de tourner la page de son premier volet pour le retrouver… Présent à jamais dans les Infinitives voiles de ce bateau qui s’appelait Les Copains d’abord  et navigue à présent dans La Ruelle des morts. Merci et (grand) bravo, Hubert. Quant à toi, Jean, j’espère que quelque part, où que cela puisse être, tu vois qu’on obéit à tes consignes : on lâche pas !

_______ 

• HF THIÉFAINE : Homo Plebis Ultimae Tour, double CD audio + DVD, concert intégral (Annihilation – Fièvre résurrectionnelle – Lorelei Sébasto cha – Soleil cherche futur – Infinitives voiles – Petit matin 4.10 heure d’été – Le chant du fou – Confession d’un never been – Les dingues et les paumés – L’étranger dans la glace – Sweet amanite phalloïde queen – Solexine et ganja / 113e cigarette sans dormir – Narcisse 81 – Garbo XW machine – Mathématiques souterraines – Ta vamp orchidoclaste – La ruelle des morts – Autorisation de délirer – Alligators 427 – Les ombres du soir – La fille du coupeur de joints – Les filles du Sud – Lobotomie sporting club) ; Sony Music (site de l’artiste).

 

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22 septembre 2012 6 22 /09 /septembre /2012 12:53

Ohé de la mappemonde,
y a-t-il encore du monde ?
 

« Ne te courbe que pour aimer. »
(René Char)
« Il faut toujours connaître les limites du possible. Pas pour s’arrêter,
mais pour tenter l'impossible dans les meilleures conditions. »
(Romain Gary)
« Vivre debout, c’est la dignité. C’est essayer de vivre dignement.
C’est effroyablement difficile et très fatigant,
parce que le monde n’est pas structuré pour défendre la dignité… »
(Jacques Brel)

  

Il y a vingt ans, jour pour jour, naissait Chorus. Une revue qui avait l’ambition d’être à la hauteur du meilleur de la chanson vivante, de son histoire, de son actualité et de son devenir. Dans la forme, avec 196 pages en cahiers cousus et collés à un dos carré, à l’ancienne, pour que jamais ses feuilles ne puissent se détacher. Dans le fond, en s’intéressant aux créations les plus belles ou prometteuses, quels qu’en soient le genre et l’origine ; en faisant se côtoyer les générations, comme dans la vie en vrai ; en jouant à saute-frontières, comme tout citoyen du monde qui se respecte ; bref, en privilégiant la diversité dans la qualité. Mais aussi en choisissant de mettre d’abord en valeur ce qui nous touche de près et mérite d’être préservé, sous peine de voir la richesse culturelle de l’humanité se réduire (puis disparaître ?) comme une peau de chagrin. À l’instar de Claude Nougaro, j’ai toujours été persuadé que la vraie patrie de chacun d’entre nous, c’est sa langue. « Et ma langue, disait le motsicien cathare, c’est la française / Quand on dit qu’elle manque de batterie / C’est des mensonges, des foutaises / Ceux qui veulent lui casser les reins / Je leur braque mes alexandrins ! »

 

Chorus_N1.jpg

 

Que ne ferait-on pas quand on aime ? Quand l’envie d’avoir envie reste un carburant vital. Surtout qu’on a toujours vingt ans quand on aime, avec des réserves de printemps… Dans l’édito du numéro d’automne 2008 de Chorus (toujours aussi qualitativement éclectique : dossier Brel, Souchon en studio, Fersen et Ruiz en duo… et puis Maya Barsony, Michèle Bernard, Christophe, Rémo Gary, Jamait, Mademoiselle K, Abd Al Malik, Rassegna, Claude Semal, Davy Sicard, Carmen Maria Vega, etc.), qui marquait l’entrée de la revue dans sa dix-septième année d’existence, je me projetais à son vingtième anniversaire pour poser la question suivante : « Y aura-t-il encore de la place, dans ce monde de dérive financière où l’homme devient accessoire, pour l’éclectisme, cette diversité indispensable, que nous illustrons à longueur de numéro(s) ? Sur le terrain artisanal sans doute, dans la chanson de proximité, mais au plan international, “industriel” ? Le disque et la scène vivent un tel chambardement qu’on peut craindre à terme d’arriver “à un seul disque pour la planète”, comme le dit dans ce numéro l’une des voix les plus autorisées de la profession. Et devinez en quelle langue, alors, sera ce disque-là… “Voilà que l’on se couche”, disait Brel, “Pour être jusqu’au bout / Notre propre défaite / Serait-il impossible de vivre debout ?

« Déjà, les signes avant-coureurs de “notre propre défaite”, sont légion. Sans parler de la probable hégémonie mondiale, dans un avenir relativement proche, d’une seule compagnie phonographique, nos artistes anticipent le mouvement en choisissant l’anglais pour chanter ! […] Ne comprennent-ils pas qu’en se “couchant” ainsi, ils travaillent à leur propre perte ? Cet été à Québec [pour les 400 ans de la fondation de la ville par Samuel de Champlain], j’ai eu l’occasion de converser avec quelques-uns des trois cents parlementaires francophones venus préparer le douzième sommet des chefs d’État et de gouvernement de la Francophonie. Tous se sont déclaré fort pessimistes quant à l’avenir du français, en perte de vitesse constante. Alors, quand on sait l’importance de la chanson dans l’apprentissage et la circulation d’une langue, si “nos” chanteurs se font complices de sa désaffection… »

Pourtant, notais-je, « défendre la langue de Molière, de Brassens, de Brel et de Félix Leclerc contre quelque impérialisme linguistique que ce soit, c’est participer à la sauvegarde des cultures du monde, comme une condition sine qua non de leur propre survie. Biologiquement, écologiquement comme linguistiquement, sans diversité (et donc sans métissage possible), il n’est pas, il n’est plus, de lendemains qui chantent. » On sait ce qu’il en est aujourd’hui, où l’anglais devient (est devenu en 2012 !) la langue privilégiée des « Découvertes » francophones dans les festivals de l’Hexagone les plus médiatisés ! En français dans le texte, cela s’appelle collusion marchande de la scène et du disque ; collusion puis contagion dans nos villes et nos campagnes…

 

  

L’affaire, hélas, n’est pas nouvelle, « C’est une vieille maladie poisseuse / Un sacré manque d’amour qui creuse / Dans nos villes dans nos campagnes / Ça gagne... » Des mots, des constats, des craintes déjà formulés par nous aux prémices des années 90 : « Comment un pays tel que la France (et au-delà d’elle les pays de l’Espace francophone) peut-il accepter de voir sa chanson (l’expression la plus authentique de son identité) vampirisée à ce point par de vulgaires produits marchands, couleur de bannière étoilée, portés par une grossière (mais efficace) stratégie commerciale, dont la médiocrité générale [“et ce ne sont pas les meilleurs artistes américains qui me contrediront – ajoutais-en note –, qui connaissent les pires difficultés à faire émerger du lot leurs petites merveilles”] se voit occultée par le simple fait que la majorité de leurs vassaux… n’en comprennent pas les textes ! Un comble. Comment un ensemble de pays comme l’Europe, sans même parler du reste du monde, peut-il laisser filer ainsi des pans entiers de son patrimoine culturel (et surtout de sa création contemporaine) au profit de platitudes avérées, qui abaissent chaque fois davantage le niveau collectif, alors que cette période de gestation d’un millénaire nouveau devrait plutôt nous inciter à élever le débat… ? »

Ces lignes sont tirées de mon édito du tout premier numéro de Chorus, sous-titré « Les Cahiers de la chanson », revue dont la parution trimestrielle allait suivre exactement le rythme des saisons ; à commencer par ce 22 septembre d’il y a vingt ans, premier jour de l’automne 1992.

   

  

Trois mois et des broutilles plus tôt, nous étions tous et toutes réunis dans un petit village aux confins de l’Île-de-France, de la Beauce et de la Normandie, pour en arrêter le sommaire. Ce fut l’occasion, comme pour les soixante-huit réunions de rédaction suivantes, de passer un week-end ensemble à la campagne dans cette maison qui servirait dès lors de locaux professionnels (rédaction, technique, administration, documentation et archives). Le routage aussi s’effectuerait sur place, le stock d’exemplaires réservé aux abonnés (plusieurs tonnes…) transitant, dix jours avant la sortie en kiosques, par la poste de Brézolles : un simple chef-lieu de canton d’Eure-et-Loir, qu’un animateur de Radio-Canada, me recevant seize ans plus tard au grand Journal de 8 heures (à l’occasion de notre dossier Québec spécial 400 ans), qualifia d’« adresse mythique de la chanson francophone »... Il faut dire que depuis juin 1980, c’est cette même adresse qui figurait sur chaque numéro de Paroles et Musique, sous-titré « le mensuel de la chanson vivante », dont Chorus serait la suite logique, comme un papillon succède à une chrysalide.

« Tous et toutes », réunis autour des « Fondateurs » du titre (vos serviteurs Fred et Mauricette Hidalgo), c’était d’abord l’équipe première de Paroles et Musique, dans sa quasi-totalité : Pascale Bigot, Marc Legras, Rémy Le Tallec, Marc Robine, Michel Trihoreau, Francis Vernhet (photos) et Albert Weber ; rejoints par la suite par Jacques Vassal, ex-P&M dès ses débuts. C’étaient aussi d’anciens collaborateurs occasionnels du mensuel – François-Régis Barbry, Jean-Jacques Jelot-Blanc, Daniel Pantchenko, Philippe Quinton (dessins) – et puis les « petits nouveaux » : Noël Balen, Michel Bridenne (dessins), Jean-Claude Demari, Serge Dillaz, Annie Morillon et Jean Théfaine. Ainsi que François Blain, Francis Chenot et Jean-Marc Sandoz, correspondants de la revue pour le Québec, la Belgique et la Suisse, la vocation francophone de la revue étant affirmée d’emblée dans son « cahier des charges » public… et par son « comité éditorial », composé de personnalités « parmi les plus représentatives du monde de la chanson francophone – ou, plus précisément, des paroles et musiques de l’espace francophone. »

 

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Il y avait là, qui avaient donc accordé leur confiance totale au projet de Chorus, destiné à transformer l’essai de Paroles et Musique (dix ans quand même et des ventes multipliées par quinze entre le n° 1 et le n° 60, jusqu’à atteindre 130 000 exemplaires fin 1987) : « Jean-Michel Boris, qui préside aux destinées de l’Olympia (sans doute la salle de spectacles la plus fameuse au monde) depuis la disparition de Bruno Coquatrix ; Marcel Dallaire, le responsable de l’aîné des festivals francophones, celui de Québec ; Jacques Favart, le président national de l’Association des délégués départementaux à la musique, directeur fondateur de “Chorus des Hauts-de-Seine” ; Jean-Louis Foulquier, qu’on ne présente plus, dont les Francofolies s’exportent à présent jusqu’à l’extérieur des frontières francophones ; Christian Mousset, patron de “Musiques Métisses” d’Angoulême, un pionnier entre tous s’agissant de la découverte des meilleurs artistes de la francophonie ensoleillée (Antilles, Afrique, océan Indien…) ; Patrick Printz, qui représente à la fois les artistes de la “Communauté française de Belgique” et le Conseil francophone de la chanson ; Daniel Rossellat, enfin, le créateur du “Paléo Festival” de Nyon, le plus important de Suisse romande. »

Mais revenons à notre première réunion de rédaction. La formule éditoriale, la forme et le fond de la revue ayant été soigneusement déterminés au cours des mois précédents, restait « seulement » à remplir les cases des neuf parties et de la vingtaine de rubriques d’un numéro type de… 196 pages. Une paille ! Ce fut pourtant fait au terme de vingt-quatre heures de travail et une nuit, déjà, à faire la fête (la tradition sera maintenue à chaque réunion estivale de juin, avec la participation amicale de nombreux artistes, parmi lesquels un « pensionnaire attitré » du nom d’Allain Leprest). Et ce qui fut décidé fut tenu, à ceci près qu’un accident dramatique nous obligea à remodeler une partie du sommaire en pleine réalisation du numéro : le départ aussi précipité que prématuré de Michel Berger, pour son « Paradis blanc », le 3 août, à l’âge de 44 ans…

   

  

Dans l’éditorial intitulé Paroles et musiques de l’espace francophone, après trois colonnes à dresser l’état des lieux de « ce qu’il est convenu d’appeler “la chanson française” », j’annonçais sans barguigner nos objectifs : « Donner à la chanson vivante (francophone surtout) la tribune publique qui, à l’évidence, lui fait défaut ; lui insuffler toute l’énergie possible pour faciliter sa “renaissance” ; rassembler, solidairement, ses innombrables fidèles, éparpillés à travers le monde (pour que demain nous ne soyons “plus jamais seuls“, comme le chantait Yves Simon) ; chercher enfin à décupler sa portée avec le souci constant d’effectuer un travail de promotion critique et l’ambition de réaliser une œuvre de référence qui s’inscrive dans la durée et la continuité.

« Nous plaçons délibérément la barre aussi haut que possible, poursuivais-je plus loin, pour réaliser la démonstration que “populaire” et “qualité” ne sont pas des termes antinomiques… et qu’une revue pareille correspond à un besoin primordial, qui touche à la nature même de l’homme en marche, vivant protagoniste d’une culture qui l’ennoblit et non victime consentante et passive d’un merchandising (ouh ! le vilain mot…) qui le soumet et le fait se fondre dans une masse d’individus incapables de prendre en mains leur destinée. » On était loin, on le voit, des habituelles lignes racoleuses qui, en France, accompagnent presque toujours le lancement d’un nouveau titre de presse musicale depuis l’avènement du yéyé.

D’où ces spécificités de Chorus : « Voilà pourquoi, nous avons opté pour une revue (et non un magazine), dont la périodicité soit trimestrielle (plutôt que mensuelle), et choisi (au lieu d’utiliser la couleur, c’est-à-dire de jouer la facilité) de l’imprimer en noir et blanc.

   

 

« Une revue trimestrielle plutôt qu’un magazine mensuel, parce que le futile et l’éphémère ne régissent déjà que par trop notre vie au jour le jour. La périodicité trimestrielle est la mieux adaptée à notre époque de fébrilité et de faux-semblants, de scoops à tout prix et d’intox en tout genre ; elle offre le recul nécessaire, voire indispensable, pour effectuer le tri entre l’anecdote et l’essentiel et présenter un panorama aussi riche et diversifié que possible des créations et manifestations les plus dignes d’intérêt. Sans préjudice aucun pour le lecteur, soit dit au passage, puisqu’un numéro de Chorus équivaut largement à trois numéros d’un quelconque périodique mensuel

« Le noir et blanc choisi de préférence à la couleur ? N’y voyez aucune recherche masochiste d’austérité, bien au contraire, c’est un souci d’esthétique qui nous a guidés ; la classe d’une maquette élégante, sobre et lisible à la fois – le parti pris de Chorus – étant incomparablement supérieure en noir et blanc.

« Le format, quant à lui, a été spécialement conçu pour que la revue trouve immédiatement sa place dans la bibliothèque après lecture… en attendant de la ressortir pour tout autre usage (recherche de contacts, de précisions discographiques, de renseignements biographiques, etc.) : une façon de traduire d’emblée, concrètement, à la simple prise en mains, la vocation de Chorus à devenir une revue de référence, la revue musicale de référence de l’Espace francophone. »

On sait ce qu’il en adviendra : très vite, les lecteurs de Chorus, quels qu’ils soient et où qu’ils soient – amateur de chanson accroché aux brumes de Saint-Pierre et Miquelon comme journaliste parisien responsable de l’actualité musicale à l’AFP – prendront spontanément l’habitude de l’appeler « la bible »…

   

  

Ce jour de juin 1992, on arrêta donc le sommaire du n° 1, en fonction à la fois de l’actualité – pour être toujours le plus utile possible à l’artiste concerné – et du sceau qualitatif dont nous voulions le marquer, à commencer par le dossier principal « À la Une » offert à Michel Jonasz (vingt-quatre pages faisant le tour de l’artiste et de son œuvre) à l’occasion de son opus n° 11, Où est la source ?, et d’un nouveau spectacle ponctué par une rentrée parisienne au Zénith.

Et puis des Rencontres « À l’affiche » avec Léo Ferré, Nilda Fernandez, Maurane, Jean Sommer et Richard Desjardins (pour l’un de ses premiers entretiens dans la presse française) ; une importante partie « Actualité » avec de nombreuses critiques de disques et de livres ; une autre vouée aux « Scènes », avec les comptes rendus des principaux festivals francophones de l’été (des plus connus et plus courus au petit nouveau, celui de Barjac, qui connaîtra ainsi son premier article national) ; un deuxième dossier, d’ouverture au « Monde » celui-ci, avec « Chanson(s) d’Espagne(s) » ; les « Coulisses », avec des sujets sur le métier, les salles, l’économie et un premier « Autour d’un thème » sur... la chanson française, comme de bien entendu pour un premier numéro, mais intitulé French Song, j’te forwarde, j’te play plus… ; dans la partie « Mémoire », un hommage à Michel Berger, donc, une « Mémoire en chantant » réalisée sur et avec Robert Doisneau (excusez du peu pour lancer cette rubrique qui sera rebaptisée « La mémoire qui chante »…) et un « Chanson et Histoire » autour de Christophe Colomb, cinq siècles exactement après sa découverte de l’Amérique ; enfin, les deux dernières parties, « À suivre » et « À la Coda » avec les portraits des découvertes de l’équipe et/ou artistes en voie de confirmation (Arthur H, Angélique Kidjo, MC Solaar, Catherine Boulanger, Éric Lareine… c’était il y a vingt ans, ne l’oublions pas) et l’annonce aussi éclectique que détaillée de l’actualité chansonnière de la saison à venir (en l’occurrence l’hiver 92-93) et des informations brèves en tout genre, mêlées à des mini-interviews et de rapides comptes rendus.

   

 

« Un mot encore, ajoutais-je dans l’édito, à propos de ce premier numéro qui, pour être aussi proche que possible de ce que sera un numéro-type de Chorus, n’en demeure pas moins un numéro de lancement, avec ses impasses (courrier des lecteurs, rubrique médias, dossier patrimoine…), mais aussi ses particularités : entre autres une table ronde exceptionnelle sur le métier de la chanson réalisée avec quatre des artistes les plus autorisés à en parler, puisqu’il s’agit de… Francis Cabrel, Jean-Jacques Goldman, Yves Simon et Alain Souchon. »

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Vingt-quatre pages exclusives qui font écho, bien sûr, à la seule et unique table ronde de ce genre ayant précédé celle-ci, qui avait réuni Brassens, Brel et Ferré, en janvier 69, à l’initiative d’un jeune journaliste indépendant, François-René Cristiani, appuyé voire cautionné par l’un de ses aînés qui, lui, connaissait déjà ces artistes, et pour cause, puisqu’il s’agissait du photographe Jean-Pierre Leloir (futur collaborateur de Paroles et Musique...). Volonté de s’inscrire dans la durée, disais-je dans l’édito, et la continuité… dans une certaine continuité, du moins. Pas plus que Brel, Brassens et Ferré, ces quatre artistes-là – considérés dès lors comme les « parrains » de Chorus – n’auraient accepté pareil exercice dans d’autres circonstances. Histoire de confiance et de fidélité après dix ans de Paroles et Musique. Chanson d’amour, aurait dit JJG, un brin de nostalgie utopique dans la voix…

     

 

À la parution du numéro, d’ailleurs, nous fûmes assaillis de demandes des plus grands médias, désireux de nous accueillir en direct – à notre convenance ! – si nous arrivions avec au moins trois de ces artistes-là. La demande la plus « sérieuse » en l’occurrence émana d’une célèbre chaîne de télévision cryptée qui se déclara prête à nous dérouler le tapis rouge… Pensez donc, quel scoop ! Inutile de préciser que ces propositions ne connurent pas de suite… livre-CGSS.jpgsauf pour nos lecteurs, puisque Cabrel, Goldman, Simon et Souchon se firent une joie de refaire chorus par deux fois, en 1995 chez Cabrel et en 2002 chez JJG, ce qui donna lieu finalement – grâce à ces quatre « Chansonniers de la table ronde » – à un « beau livre » chez Fayard/Chorus.

Deux autres précisions a posteriori, c’est-à-dire vingt ans après l’événement. La première : si nous savions, bien avant de créer Chorus, que Léo Ferré, le grand Léo, le Vieux Lion, serait forcément au sommaire de son premier numéro, jamais nous n’aurions imaginé que cette rencontre qui ouvrait la partie « À l’affiche » (Léo annonçait une prochaine rentrée parisienne au Grand Rex) serait la toute dernière interview qu’il donnerait. L’ultime entretien de Léo Ferré dans le premier numéro de Chorus... Propos recueillis par Marc Robine, photos exclusives de Francis Vernhet. À une question de Marc sur l’anglicisation constante du français, de la banalisation du « franglais » (comme disait déjà Etiemble dans les années soixante), Léo se faisait péremptoire : « J’en ai marre de cette langue revue et corrigée par les Américains. Marre de ces mots qui ne veulent rien dire et qui ne sont là que pour faire du genre. Je ne pense pas que le français soit vraiment menacé, mais tout cela est tellement réducteur. On ne fait que réduire… C’est comme pour ces chansons que l’on entend à la radio. Rien que des trucs américains que les gens écoutent sans comprendre. Ça ne leur dit plus rien, ça n’est plus qu’une question de commerce. Vous me parlez de poètes, de musiciens, mais écoutez ce qui passe à la radio… »

 

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Peu après la sortie du numéro, on diagnostiqua à Léo, déjà très fatigué pendant l’entretien (qui, de ce fait, dut se poursuivre au téléphone début septembre), la maladie qui l’emporterait en quelques mois. Il n’eut d’autre choix que d’annuler ses concerts d’octobre et le Grand Rex (prévu du 18 au 24 novembre) pour se réfugier chez lui, en Toscane, jusqu’au 14 juillet 1993, avant de rejoindre finalement sa dernière demeure. Ah ! Léo, je t’aimais bien, tu sais…



 

Plus gaie, cette dernière précision, simple anecdote. Retour en juin 1992, près de Brézolles : alors que nous étions en train de plancher sur le sommaire du premier numéro, le téléphone sonne. Ma chère et tendre nous quitte un instant pour répondre à l’appel, puis me prie de la rejoindre : « Je n’ai pas su quoi répondre », me souffle-t-elle, en me tendant le combiné. Je décroche : « Salut Fred ! me lance une voie enjouée, c’est Barouh ! »

« Pierre ?! Comment vas-tu ? » Et avant même que je puisse lui demander quel bon vent l’amène…
« Je rentre sur Paris et je ne suis pas loin de chez toi, je me proposais de passer…
« Euh… Bonne idée, mais tu sais, le moment n’est peut-être pas idéal, car nous sommes en réunion de rédaction pour notre premier numéro [je l’avais prévenu de notre intention, lors de rencontres précédentes]…
« Qu’à cela ne tienne, me dit-il, je dois connaître tout le monde ou presque, ça sera un plaisir, j’arrive ! »

Je passe les détails, notamment sur le fait que Pierre était accompagné de toute sa famille – femme, enfants… et (gros) chien y compris ! – pour en arriver à l’essentiel : outre le plaisir des retrouvailles communes (car chacun se félicita en effet de sa venue impromptue), comment ne pas voir en cette visite surprise un signe du destin ? Un chanteur, un découvreur qui plus est, fondateur du label mythique Saravah (Akendengue, Areski et Fontaine, Caussimon, Higelin, Maurane, McNeil…), déboulant inopinément en pleine gestation d’une revue sur la chanson et faisant chorus avec son équipe… Sympathique, mais fort curieuse « synchronicité », aurait dit Jung, à propos des coïncidences qui ont du sens. « Il y a ceux qui rêvent les yeux ouverts et ceux qui vivent les yeux fermés », comme au Kabaret de la dernière chance…

 

Et que croyez-vous donc que fit Pierre Barouh ce samedi après-midi, pendant que les enfants et les animaux, les siens et les nôtres, s’ébattaient dans le jardin ? Ceux qui le connaissent, qui savent que jamais il ne se sépare de sa caméra, laquelle forme chez lui comme un appendice complémentaire naturel, ont gagné : il ne cessa de nous filmer, il enregistra le son et l’image d’une partie de la réunion fondatrice des « Cahiers de la chanson » !

   

 

Vingt ans après, comme dirait Alexandre Dumas, nous attendons toujours le plaisir, voire plus, de découvrir nos débats, chabadabada, fixés sur la pellicule… Débats aujourd’hui « historiques » – pour nous – à plus d’un titre. Parce que (comme le disait certaine lectrice aussi attentive que fidèle de Paroles et Musique et de Chorus), le temps qui passe ne se rattrape guère ; parce que ce jour-là nos regrettés François-Régis Barbry, Marc Robine et Jean Théfaine s’engagèrent à faire Chorus avec nous, jusqu’au bout de leur vie (« Au rendez-vous des bons copains / Y avait pas souvent de lapins / Quand l’un d’entre eux manquait à bord / C’est qu’il était mort »)... Vingt ans après, que sont nos amis devenus ? Hein, Pierrot... et tous ceux qui lisaient « la bible » à travers l’Espace francophone et ailleurs ? « Ohé de la mappemonde, chantait le merveilleux Bernard Haillant (qui lui aussi fut des nôtres un jour de réunion estivale), y a-t-il encore du monde ? »

 

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Published by Fred Hidalgo - dans La Chanson vivante
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