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  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
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  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

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26 mars 2019 2 26 /03 /mars /2019 18:25

70 ans d’une verve vibrante d’ardeur


En 1949, vingt ans après Marcel Amont, soixante-dix ans de carrière et toujours aussi fringant sur scène (peut-être parce qu’il fait partie du club, fondé par Edmond Rostand, des natifs du 1er avril), vingt ans après Brel, Nougaro, Tintin ou La Première Enquête de Maigret, naissait à peu près en même temps que le coupable de ces lignes (également natif du 1er avril…) un dénommé San-Antonio, expulsé du cerveau rabelaisien de Frédéric Dard.

Lyon, 1949. L’éditeur Clément Jacquier publie Réglez-lui son compte, sous-titré « Les Révélations de San Antonio » (sans trait d’union, il attendra 1958 pour se rendre indispensable) : deux longues nouvelles inaugurales – les deux premiers épisodes de la future série – où, derrière l’intrigue simple, « on lit déjà la truculence de la langue, l’humour et avant toute chose l’exigence novatrice, car Frédéric Dard fait des mots un terrain de jeu en perpétuel mouvement, ne détestant rien de plus qu’imaginer une langue qu’on s’appliquerait à couvrir de bandelettes, momifiée, étouffée sous les conventions et l’ennui ». Chez San-Antonio en effet, l’intrigue (au contraire des romans signés Frédéric Dard, qu’il publie depuis l’âge de 20 ans – cf. Monsieur Joos, prix Lugdunum 1941) n’est qu’un véhicule pour ses mots, son style, sa verve débordante, pour ses digressions aussi qui font tout le sel d’un « San-A. » et le bonheur de ses lecteurs.

Cinquante ans plus tard, en 1999, c’était une œuvre monumentale qui nous contemplait du haut d’une pyramide de 174 titres et neuf « hors collection » (L’Histoire de France vue par San-Antonio, Le Standinge, etc.). Sans compter des dizaines de pièces de théâtre et de scénarios de films, une opérette avec Charles Aznavour (Monsieur Carnaval) ; ni bien sûr la « petite » centaine d’ouvrages labellisés Dard (ou d’un des divers pseudos de ses débuts, comme Frédéric Charles, formé par ses deux premiers prénoms, le troisième étant… Antoine), puis uniquement San-Antonio à partir de Y a-t-il un Français dans la salle ? (1979) – l’auteur de Bourgoin-Jallieu se confondant dès lors une fois pour toutes avec sa créature… « À mes débuts, rappelait-il, j’écrivais comme Montaigne et ça cassait les couilles à tout le monde, à commencer par moi ; alors je me suis tourné vers Rabelais et ça s’est mis à fonctionner. »

Qui l’eût cru ? En 1999, on dénombrait (à quelque chose près !) deux cent cinquante millions d’exemplaires édités au Fleuve Noir de son vivant, alors qu’en 1949 à Lyon, Réglez-lui son compte atteignait à peine cinq cents exemplaires vendus sur les mille publiés par les éditions Jacquier… C’est là que le destin intervint. Les invendus se retrouvèrent chez un soldeur parisien du passage du Caire nommé Pinaud (ça ne s’invente pas !), où un agent littéraire les dénicha par hasard et, séduit par sa trouvaille, présenta Frédéric Dard aux éditions du Fleuve Noir nouvellement créées.

« Le destin c’est l’ironie de la vie, reconnaîtra l’intéressé. L’existence est une étoffe tissée de menus hasards, de rencontres fortuites, d’incidents à peine discernables qui s’emboîtent. Quand tu as étalé le tout, tu constates que ça forme un destin. Rien n’a été inutile. Tout avait sa place. Tout devait être conservé pour l’exécution du motif global... »

Hasard encore, en même temps ou presque que San-Antonio, venait au monde un futur « échanson de la chanson » ; lequel, cinquante ans plus tard, à l’occasion du 172e et antépénultième roman de la saga – un « super San-Antonio » frappé en quatrième de couverture du logo « 1949-1999, 50e anniversaire » –, allait être proclamé « Grand Connétable de la San-Antoniaiserie » ! Avec ces précisions subsidiaires et immédiatement subséquentes : « titre dont il pourra se parer sa vie durant et faire figurer sur ses pièces d’identité » !

Que croyez-vous que j’aie fait ? Puisqu’il s’agit bien de votre serviteur… J’ai essayé, on peut, affirmait en 1973 un autre San-A.... Alors oui, forcément, j’ai essayé ! Eh ben non, j’ai le regret de vous dire qu’on peut pas ! Impossible de me parer de ce titre sur mon passeport ou ma carte d’identité... Pourtant, ça aurait eu de la gueule dans mon portefeuille, « Grand Connétable de la San-Antoniaiserie », à côté de ma carte de membre n° 2 des « Amis de San-Antonio » (Frédéric Dard étant par définition le premier et meilleur ami de San-A.) ! Ben non. Interdit, forbidden ! On rigole pas avec l’état civil… Arrrrgh ! Rogntudju, scrogneugneu et nom d’une pipe en bois !

De quoi vouer aux gémonies l’administration et ses coincés du bulbe, si peu rigolos, inspecteurs des impôts textuels, traqueurs du rêve, du rire et des câlins, irréductibles rétifs au cunnilingus lingual... euh, verbal ! Mais raison de plus, en revanche, pour afficher urbi et orbi, sans gêne et sans crainte, cette proclamation irrécusable et irréversible du grand Maître (-étalon) de la San-Antoniaiserie, qui écrivait en sus, ni plusse ni moinsse, dans Ceci est bien une pipe : « Je connaissais la chanson, paroles et musique, comme dirait mon cher Fred Hidalgo, le plus féal de mes féaux. »

Super clin d’œil, non ? Et super éloquent, venant de quelqu’un qui se présentait ainsi, cinquante ans plus tôt, dans les toutes premières lignes de la future saga san-antonienne : « Si un jour votre grand-mère vous demande le nom du type le plus malin de la Terre, dites-lui sans hésiter une paire de minutes que le gars en question s’appelle San-Antonio... » Gratitude éternelle (enfin, façon de parler, puisque « notre date de naissance et notre date de décès sont en train de joindre les deux bouts ») au gars en question qui, une autre fois – c’est qu’il avait de la suite dans les idées, le bougre –, allait me qualifier derechef, entre plusieurs centaines de milliers de lecteurs, de « plus sympa de tous les San-Antonistes » (oui, il aimait à varier le qualificatif de ses féaux) !

Arrêt momentané sur image. Un rappel à la manière de San-Antonio, qui prenait toujours le temps, dans le cours du récit, d’en récapituler les principaux événements à ses lecteurs complices ; lesquels ne s’en laissaient pas conter pour autant, sachant bien que l’essentiel se situait en réalité en marge de l’histoire…

• 1949, Réglez-lui son compte : première édition à Lyon, tirée à moins de mille exemplaires, du premier volume comprenant deux épisodes des « Révélations de San-Antonio, adaptées et post-synchronisées par Frédéric Dard » (mention figurant en page intérieure de titre).

• 1952, première réédition dans la collection policière La Loupe du même éditeur, Jacquier, en deux ouvrages distincts (Réglez-lui son compte et Une tonne de cadavres), mais sous le pseudonyme « Kill Him » (!), Frédéric Dard ayant signé entre-temps un bail au long cours avec le patron des Éditions du Fleuve Noir, Armand de Caro. Début d’une complicité et d’une fidélité sans faille entre l’éditeur et son futur auteur fétiche : à la fin de l’année 1950, sortait Laissez tomber la fille, le premier San-A. publié au Fleuve…

• 1999, Ceci est bien une pipe : « roman notoire » illustré en couverture par Claude Serre et dédié bien sûr « à la mémoire de René Magritte, l’un des génies de ce siècle ». Avec cette confidence en exergue qu’on devrait donner à méditer à bien du monde, en cette époque si peu épique et surtout si peu altruiste, qui manque de bienveillance et crève d’égoïsme, de bêtise (« Le signe de notre époque, c’est que les vieux cons sont de plus en plus jeunes »), de mémoire courte et de courte vue : « Ayant rapidement compris que demander était vain, je me suis mis à donner. Et, depuis, tout baigne. »

• 2019, enfin, et ça n’est pas un poisson d’avril : réédition dans son format initial (13x20cm) de Réglez-lui son compte, avec une couverture dessinée par Joann Sfar, et en bonus la nouvelle Bien chaud, bien parisien jamais rééditée depuis 1952 (pour des raisons de pagination, elle fut incluse dans Une tonne de cadavres – le second épisode de Réglez-lui son compte – comme un chapitre ajouté de seize pages) ; préface de Thierry Gautier, rédacteur en chef du Monde de San-Antonio.

Et aujourd’hui, soixante-dix ans après la naissance de San-Antonio, que reste-t-il de « la plus étonnante épopée littéraire depuis l’après-guerre » et de celui dont un célèbre psychiatre déclara qu’il était « la santé de la France » ? Hors le souvenir indélébile de l’être humain, évidemment, pour qui a eu la chance immense de le connaître, et celui des dizaines, des centaines d’heures de lecture à rire de ses « hénaurmités », à se nourrir de son appétit de la vie et donc de l’amour (« J’aime le sort du con, le soir au fond des draps… ») et à cogiter du sens de celle-ci face à la folie des hommes. Outre des rééditions permanentes depuis bientôt vingt ans qu’il s’est fait la malle, signe évident d’un manque persistant d’auteurs à sa hauteur sachant parler comme personne à ses lecteurs, il reste (notamment) un excitant Objet-Dard à son image, je veux dire à la taille monumentale !

Situé dans le parc de la médiathèque de sa ville natale, Bourgoin-Jallieu, ce n’est pas une pyramide, non, ni un obélisque, mais une stèle de deux mètres de haut sur près de six mètres de long en granit vert d’Afrique du Sud. Réalisée par le plasticien Bertrand Lavier, on y retrouve gravés (en rose, histoire de relativiser – ou de préciser – la chose) les titres des 174 San-Antonio de la saga (avec Bérurier, Pinaud, Berthe, Alfred, Marie-Marie, le Vieux, Jérémie Blanc, Mathias le Rouquemoute… et Félicie, bien sûr, la maman si chère et chérie du chéri de ces dames) parus en l’espace d’un demi-siècle.

174 titres précisément et non 175 comme on le dit souvent en comptant Céréales killer (2001), présenté à tort comme un ouvrage posthume, mais écrit en réalité par Patrice Dard, le digne rejeton de son Dabe. À défaut de pouvoir prolonger la vie de celui qui se demandait si la mort valait vraiment le coup d’être vécue, Patrice s’appliquera en effet à poursuivre la saga de son géniteur – avec bonheur – durant quinze ans, sous l’intitulé « Les nouvelles aventures de San-Antonio ». Elles paraîtront chez Fayard entre 2002 et 2016, jusqu’au Sentier de naguère où San-Antonio bouclera la boucle de son histoire personnelle en renouant avec ses origines. Vingt-huit titres au total, dont un « San-Antonissimu » explosif dans l’intervalle, Ça se Corse !, où San-Antonio, désireux de mener incognito une enquête dans l’Île de Beauté, choisira comme « couverture » la profession de « chroniqueur musical à Chorus », venu préparer sur place « un article sur le chant polyphonique » !

Après la référence à Paroles et Musique par Frédéric, celle de Patrice à Chorus (dont le commissaire se félicitait dans un autre roman de posséder la collection complète à côté de la Pléiade, attention les yeux !) était une jolie façon de refermer la boucle dardo-hidalgo-san-antonienne ouverte un jour de 1965 avec la visite à domicile du futur auteur de Baisse la pression, tu me les gonfles ! (1988) ; suivie bientôt de la création du Club San-Antonio… dont Frédéric serait le président d’honneur et Patrice un membre fort actif !

Mais « le passé est un œuf sans germe : tout ce qu’on peut en tirer, c’est une omelette ! […], la vie, c’est au présent, rien qu’au présent. Il ne faut pas être désespéré, et encore moins optimiste », assurait celui qui se fichait de la postérité comme de sa première communion. Surtout, déplorait-il avec humour, qu’« il faut mourir pour mesurer pleinement son degré de popularité », avant d’ajouter plus sérieusement : « Les écrits s’en vont, les morts restent. » Et pourtant, la saga et sa smala, hein ! Une planète à part, unique et solitaire dans la galaxie littéraire contemporaine, œuvre d’un démiurge nommé Frédéric Dard, bourreau de travail et génie d’écriture (dix mille néologismes recensés !), et pourtant « un modeste », aurait dit Brassens, un vrai de vrai, j’en atteste ! « On ne meurt pas riche de ce qu’on a fait, confessait-il, on meurt pauvre de ce que l’on n’a pas fait... »

Et pourtant, ce qu’il a fait ! Ce qu’il nous laisse ! Cet univers plus fertile que la Beauce… Et puis Béru et son bon sens populaire, réincarnation de Sancho Pança (et bien sûr de Gargantua), flanqué de son Don Quichotte à lui, San-Antonio, héros et auteur en même temps qu’il fait bon retrouver comme un ami d’enfance, lire et relire pour rire encore et encore… « Ceux qui ne me lisent pas sur ordonnance, je leur fais la bise. Je leur promets qu’on ne se quittera plus. On vieillira ensemble, on s’étiolera de conserve, on craquellera en chœur. On fera de l’humus en couronne ! On deviendra engrais azoté la main dans la main ! »

Fraternel jusqu’au bout du bout, Frédéric, jusqu’au monde d’outre-tombe. Modeste… et libre. Libéré des conventions, des idées reçues et des ressentiments – excepté un seul : « Ma xénophobie ne s’exerce que contre les cons, car ce sont eux les véritables étrangers de l’existence » ! Un homme libre sa vie durant et en toutes circonstances. À l’instar, cette fois, d’un Cyrano de Bergerac… « Calculer, avoir peur, être blême / Préférer faire une visite qu’un poème / […] Non, merci ! non, merci ! non, merci ! Mais... chanter / Rêver, rire, passer, être seul, être libre... » Où l’on en revient au Club des natifs du premier avril*, tous et toutes « tout ouïe, comme un poisson hors de l’eau. »

____________

*Le premier avril 1888, vingt ans jour pour jour après sa naissance, le futur auteur de Cyrano de Bergerac fondait avec son ami Maurice Froyez le Club des natifs du premier avril, dont les statuts stipulent que « ses membres jouiront à vie du privilège d’entrer gratuitement dans tous les établissements publics, opéras, théâtres, champs de course et maisons closes, de pouvoir rire aux enterrements afin de les rendre moins sinistres, de bénéficier à leur naissance du parrainage du chef de l’État et, en outre, de se voir attribuer un appartement de fonction dans un des Palais nationaux, résidence pourvue de tout le confort souhaitable et d’une domesticité jeune, accorte et complaisante. »

La « morale » de tout ça ? Simple confirmation, en fait, de ce qu’il savait déjà au moment d’écrire les tout derniers mots de sa vie (« Je suis sans nouvelles de moi… »), à savoir que « le vrai tombeau des morts, c’est le cœur des vivants ». Rien d’autre à ajouter. Si ce n’est ce devoir auquel le Grand Connétable de la San-Antoniaiserie ne saurait déroger, ne sachant que trop combien « la vie est grise, avec tous ces gens consternés ressemblant à des parapluies en train de sécher », qui ont « moins d’humour qu’un corbillard en panne » ; peut-être, allez savoir, parce que leur « hall d’entrée est aussi désert que le pantalon d’un membre de l’Institut »… Le devoir, disais-je, de laisser le mot de la fin à San-Antonio himself*. Pour dire son bonheur, « par les temps qui se traînent, de pouvoir san-antoniaiser » à loisir, n’en déplaise aux grincheux, ès-spécialistes en mauvaise humeur :

« Y a des tas de pisse-chagrins, d’empêcheurs de peloter en rond, d’affligés de l’entresol, d’invertébrés de la membrane, de tourmentés de la coiffe, de consternés, de mortifiés, de refoulés, d’éduqués, de subjonctifiés, d’engrisaillés, de documentés, de blasonnés, de cloisonnés, de sentencieux, de puristes, d’apostoliques romains, de chagrins, de pas malins, de bilieux, de végétariens, de jamais rien, de grammairiens, des tas de comtes, des tas de jaloux, de poux, de hiboux, de genoux, de choux aigres, des qui disent que le français est le peuple le plus spirituel de la terre, des qui le croient, des qui prennent leurs cellules grises pour le clapier de l’intelligence, des qui se font amidonner la hure pour être sûrs de ne pas rire d’un rien, […] des qui ont des fers à repasser la morale dans le tiroir de leur kangourou, des qui ont des tronches de carême et de mi-carême, des qui mobilisent, des qui immobilisent, des qui prophétisent, des qui bêtisent… et quelques autres encore, prétendent que ma prose n’est pas orthodoxe. Ces petits popes de la syntaxe, ces pépiniéristes du style réprouvent le gras langage de Bérurier et mon esprit libertin. C’est leur droit. Ce que je leur reproche, c’est de prétendre que c’est aussi leur devoir ! […]

« J’écris relax, j’écris facile, c’est vrai, et puis, au fait, je n’écris pas, je me contente de mettre du poil à gratter sur le quotidien défraîchi. Je suis le bicarbonate de soude de la littérature et c’est à ce titre-là que je soulage. Allons, allons, cessez de vous prendre au sérieux et laissez-vous aller dans la tarte à la crème, les gars ! En vérité, je vous le dis, quand ça ne carbure pas, mettez le nez dans du San-Antonio et faites-le en vous disant que si c’est de la chose… eh bien, ça vous portera p’t’être bonheur ! »


PS. Cet article est dédié affectueusement à toute la famille Dard, ainsi qu’à la mémoire d’Odette Cuene-Grandidier (née Damaisin), décédée le 11 novembre dernier à l’âge de 95 ans, qui avait partagé la vie de Frédéric de 1942 à 1965 et avait eu deux enfants avec lui, Élisabeth () et Patrice. Avec tous mes souhaits, d’autre part, d’excellent anniversaire et de longue vie à mon aîné Marcel Amont... qui fut le premier artiste solo que mes parents m’emmenèrent voir sur scène (juste avant ou juste après, je ne sais plus exactement, Les Compagnons... de la Chanson !) : soixante-dix ans de carrière, quand même... Mais toujours le même âge, de 38 à 42 ans seulement, pour San-Antonio entre 1949 et aujourd’hui ! Les héros sont immortels !

_____________

*Un document exceptionnel (extrait du Déconorama de San-Antonio, 30 cm Polydor) à écouter sur ce blog dans « San-Antonio fait chorus », où l’on peut entendre aussi Bourvil chanter La Marche des matelassiers de Bérurier et Félix Marten interpréter San-Antonio.

NB. Quelques précisions à propos des vidéos insérées ici, dans l’ordre chronologique : 1) le 30 novembre 1984, reçu par Bernard Pivot dans son émission Apostrophes, Frédéric Dard présentait Faut-il tuer les petits garçons qui ont les mains sur les hanches, ouvrage (que je considère comme son chef-d’œuvre) qu’il avait interrompu en cours d’écriture, assez longtemps, après que la réalité (l’enlèvement de sa fille Joséphine) avait brusquement rejoint la fiction ; 2) le 8 novembre 1985, Frédéric Dard évoquait l’histoire de San-Antonio et son évolution (archives Ina) ; 3) le 20 juin 1992, Frédéric Dard répondait à Frédéric Dard dans l’émission Tout le monde en parle de Thierry Ardisson, auteur des questions ; 4) dans les années 1990, avec la complicité de Jean-Louis Foulquier qui le recevait à la radio (dans une fausse émission !), Frédéric Dard était piégé par Patrick Sébastien pour son Grand bluff télévisé ; 5) dans une émission précédente, Patrick Sébastien avait mis en scène un B(r)ouillon de culture très particulier, avec Carlos et Jacky Sardou incarnant Bérurier et son épouse Berthe, tandis que Pierre Perret se glissait dans la peau de Bernard Pivot ; 6) le 27 avril 1999, Olivier Barrot présentait Ceci est une pipe, 172e (et non 173e) San-Antonio, ainsi que la biographie de François Rivière (Frédéric Dard ou la vie privée de San-Antonio), récemment parus dans son émission Un livre, un jour ; 7 et 8) trois bonnes raisons de lire San-Antonio et par quel roman commencer ? Des questions auxquelles répond ici Éric Bouhier, l’auteur du Dictionnaire amoureux de San-Antonio (Plon, 2017) ; 9) enfin, la chanson Félicie (1969, Barclay) est évidemment un hommage rendu à la maman du commissaire San-Antonio par Henri Tachan, inconditionnel de l’écrivain et ami de Frédéric Dard.

ADRESSES UTILES (et des plus recommandables) :

Le Monde de San-Antonio, la revue (n° 1, été 1997) ; dernier numéro en date : n° 88 (printemps 2019) – « Les Amis de San-Antonio », l’association  –  « Tout Dard », le site sans doute le plus complet et documenté. Une revue, une association et un site qui sont une mine d’or pour qui s’intéresse à l’univers de San-Antonio et à partir desquels on peut accéder à d’autres sites, pages et groupes sur Facebook qui contribuent avec bonheur à maintenir vivante l’œuvre immense de Frédéric Dard, que l’on n’a certes pas fini d’explorer comme elle le mérite. D'aucuns, fort savants en la matière, s’appliquent d’ailleurs à le faire avec talent et passion à travers Les Cahiers Frédéric Dard, réalisés sous la direction d'Hugues Galli, Thierry Gautier et Dominique Jeannerod : deux tomes déjà parus, extrêmement fouillés (241 et 293 pages), autour d’un dossier thématique : L'Enfance, tome 1 (2017) et L’Humour, tome 2 (2018), en attendant le troisième cette année.

 

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15 mars 2019 5 15 /03 /mars /2019 13:51

La cavale au cœur


Pour Éluard, c’était une évidence : « Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous. » Dans la fraternité chansonnière que je me suis choisie, c’est un simple et récurrent constat. En ce jour inaugural du Salon du Livre, peu après s’être mis en règle avec son adolescence, à cinquante ans, en faisant revivre Ferré sur scène (j’étais à la dernière à Perpignan), Cali publie son second récit autobiographique. Paco Ibañez, lui – dont la voix faisait écho à celle de Léo chez le jeune Bruno, à Vernet-les-Bains –, célèbre actuellement les cinquante ans de son récital triomphal à l’Olympia (j’étais à la première, au Casino de Paris). Bruno, Léo, Paco, retour au grand galop vers le futur… Ah oui, le titre du nouveau livre de Cali ? Cavale (ça veut dire s’échapper) ! Autrement dit, en version française dans le texte, A galopar

Un an après Seuls les enfants savent aimer qui racontait la mort de sa mère vue à travers ses yeux d’enfant de six ans et demi, avec le traumatisme qu’on devine, Cali nous offre à présent l’histoire de son adolescence. Celle des premiers émois physiques, des passions musicales, celle aussi de sa « cavale » en Angleterre, sans prévenir les siens, pour y retrouver son premier amour de vacances…

Nous en avions parlé l’été dernier à Port-Leucate où nous étions invités tous deux dans le cadre de la manifestation littéraire « Auteurs à la p(l)age » et Cali nous confiait alors tout le bonheur qu’il trouvait dans l’acte d’écrire autrement, sans contrainte de format, autre chose que des paroles de chansons :

« L’écho provoqué chez les lecteurs par ce premier livre m’a tellement ému, que j’ai eu envie de continuer. D’autant que je me suis pris au jeu de l’écriture au long cours… Après avoir mis en scène le petit Bruno, six ans, le prochain racontera mes quinze ans à Vernet-les-Bains, à Prades… et ailleurs.

– Ce sera un récit purement autobiographique ? L’adolescence après l’enfance…

– Oui et non, car je l’écris comme un roman, comme mentionné sur le premier : Seuls les enfants savent aimer, roman. Ce sera un récit vrai mais aussi fantasmé… Peu importe que tout soit véridique ou pas, comme les noms des personnages, l’important c’est que l’ensemble soit vrai. Que ça vienne de loin, des tripes… et qu’on le ressente ainsi à la lecture.

– Tu sais où tu vas ? As-tu bâti un plan ? Arrêté une chute ?

– Non. J’avance au jour le jour, en laissant courir les mots et les souvenirs dans mes cahiers d’écolier. Et je saurai exactement quand et comment conclure… le moment venu. »

On était alors à deux mois de la sortie de son album Cali chante Ferré et de la tournée d’automne de trente dates, précisément, pas une de plus, qui allait suivre jusqu’à la dernière (officielle) à Perpignan, « à la maison ». Vieille histoire que sa passion pour Léo Ferré, pas évidente au départ…

Tout petit, c’est par Guy Béart qu’il avait découvert la chanson : « Lorsque ma grand-mère me promenait dans ma poussette, elle chantait “Ma petite est comme l’eau…” et il paraît qu’un jour j’ai continué en chantant : “Elle est comme l’eau vive” ! Vrai ou faux, c’est parti de là. Et le premier disque qu’on m’a offert, très jeune, a été un disque de Béart… À dix ans, j’ai été entraîné par ma sœur à un concert de Julien Clerc ; ça m’a marqué car il y avait de grandes chansons qui sont encore là aujourd’hui. Et puis il y a eu Renaud : vers treize-quatorze ans j’étais en plein dans Les Aventures de Gérard Lambert qui m’émouvaient énormément. À la maison, papa écoutait beaucoup Léo Ferré et Paco Ibañez. Mais Ferré pour moi était un ovni. Je n’arrivais pas à comprendre les textes. Je me suis réfugié chez Brel, qui me faisait pleurer d’espoir. Brel m’a beaucoup aidé… »

Il faudra un « déclic » pour que Léo Ferré se révèle vraiment à Cali, par l’intermédiaire de Richard, que son grand frère lui fait écouter un jour : « Cette chanson m’a complètement bouleversé ! » Dès lors, Ferré ne le quittera plus : « On a beau s’y plonger et s’y replonger, on continue de le découvrir. C’est le seul chanteur qui nous en a laissé pour des siècles ! »

La suite – son album et son spectacle – étaient en quelque sorte écrits. Son propre répertoire l’annonçait d’ailleurs de manière explicite : certains titres de ses albums et chansons comme L’Espoir, L’Âge d’or ou L’Amour fou, certaines thématiques (L’Exil…), mais aussi le développement de certains textes, sans parler de références précises. Révérence délibérée, parfois aussi, jusque dans le phrasé, parlé ou musical, voire instrumental. Tout convergeait ainsi de longue date, naturellement, absolument, obligatoirement, vers cette sorte de réincarnation. Car Cali chante Ferré sur scène, que malheureusement peu de monde aura vu (trente représentations seulement, toutes à guichet fermé et s’achevant par une ovation debout), c’était d’abord et avant tout la parole redonnée à Léo, qui ouvrait et terminait notamment la soirée au milieu d’une écoute admirable…

Bien sûr il reste l’album, mais figé dans sa gangue de polycarbonate il ne saurait donner ni même approcher le plaisir ressenti charnellement dans la salle. Alors, en attendant une éventuelle reprise dans l’avenir (Cali ne l’exclut pas), sachez que, même si d'aucuns pouvaient se dire gênés au début par une interprétation jugée hâtivement de lèse-majesté, comparaison n’étant pas raison, tout le monde était vite embarqué par la sensibilité du propos, le décalage délibéré rompant intelligemment avec le risque du copié-collé insipide. Un choix de chansons et poèmes 100% Ferré, de Jolie môme à La Mélancolie en passant par Thank You Satan, une mise en musique originale et néanmoins respectueuse des mélodies (excellents Steeve Nieve aux claviers et programmations – le « Popaul » Castanier de Cali – et François Poggio aux guitares), un chant à la hauteur et un charisme naturel, c’était la recette d’un cocktail apprécié tant par le public habituel de Cali (qui découvrait sans doute l’essentiel de ce répertoire) que par celui venu surtout pour Ferré – et ce n’était pas gagné d’avance !

Une seule exception dans ce parti pris exclusivement ferréen : L’Affiche rouge, dont les mots d’Aragon résonnent toujours aussi fort, peut-être plus fort ici que nulle part ailleurs, en Roussillon où l’on allait commémorer la Retirada des Républicains espagnols de janvier-février 1939, pour rendre hommage à tous ces étrangers fuyant le fascisme avant de rejoindre bientôt la Résistance pour se battre contre le nazisme :

Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent
Vingt et trois qui donnaient leur cœur avant le temps
Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant
Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir
Vingt et trois qui criaient “la France” en s’abattant

Trente dates, pas une de plus, pour célébrer ou plutôt, déplorait le chanteur, pour « rattraper l’absence presque totale de célébration du centenaire de la naissance de Léo Ferré » en 2016. « Nous avons pourtant eu la chance d’être les contemporains du Beethoven de la chanson… » Trente dates dont une, obligée, au Théâtre Dejazet, le 16 novembre, en présence d’un Mathieu Ferré ravi et conquis, là même où son père avait fait durant trois semaines, en novembre 1990, sa dernière « rentrée parisienne », à l’époque où cette salle s’appelait encore le TLP (Théâtre Libertaire de Paris).

Cali n’a jamais vu Léo Ferré sur scène. C’est le regret de sa vie d’artiste. De sa vie tout court, en souvenir du temps où, à Vernet-les-Bains (au pied du Canigou, la montagne sacrée des Catalans), la famille Caliciuri l’écoutait religieusement. Lui… et Paco Ibañez, dont il pressentait les relations privilégiées : « Paco Ibañez et Ferré, ça devait être quelque chose… J’aurais tout donné pour être une mouche sur l’épaule de l’un des deux ! »

Au-delà de la chanson, il y avait cette histoire commune. Celle de l’Espagne que Léo avait tant chantée sans la connaître, du Bateau espagnol de ses débuts à L’Espoir en passant par Les Anarchistes, Thank you Satan, Franco la muerte ou encore Christie, Le Flamenco de Paris et même La Mémoire et la Mer… Celle que Paco avait magnifiée à travers la mise en musique de ses plus grands poètes, de Luis Cernuda* notamment évoquant l’exode républicain de 1939 avec ces familles séparées à jamais, ces histoires d’amour sacrifiées pour toujours, dans Un Español habla de su tierra (Un Espagnol parle de son pays) :

Eux, les vainqueurs, Caïns sempiternels,
Qui m’ont arraché de tout, ne me laissent que l’exil
Et toi que j’aimais, en qui seulement je croyais
Rien que me rappeler ton prénom désormais
Empoisonne mes rêves…

Amers sont les jours de la vie quotidienne
Rien qu’une longue attente, à force de souvenirs...
Un jour, enfin libérée de leurs mensonges,
Tu me chercheras, mais alors…
Que pourra bien dire un mort ?

___________
*Né à Séville en 1902 et mort en exil à Mexico en 1963, Luis Cernuda appartient à ce mouvement exceptionnel d’écrivains et de poètes qu’on a appelé « la Génération de 27 », aux côtés de Rafael Alberti, León Felipe, Miguel Hernández, Federico García Lorca, etc., tous mis en musique par Paco Ibañez.

La Retirada sera suivie de tragiques développements sur la terre natale de Cali, le Roussillon, où le père de Paco Ibañez, parmi tant d’autres, subira l’accueil le pire qu’on puisse imaginer – d’où la présence du « Maestro » le 24 février dernier à l’hommage officiel rendu par le gouvernement (socialiste) espagnol aux Républicains contraints à l’exil ; un geste historique attendu par leurs enfants, petits-enfants voire arrière-petits-enfants (comme les enfants de Cali) depuis des décennies…

Bruno… et puis Léo et Paco : des amis à la vie à la mort, ceux-là, depuis que le premier avait demandé au second de l’accompagner à la guitare, ainsi que Juan Cedron, pour réenregistrer Le

Bateau espagnol, à l’occasion de l’album Et… basta ! C’était en 1973, quatre ans après le triomphe de Paco à l’Olympia. Une version alternative superbe, restée inédite pendant quarante ans* ! « Ce qui m’a frappé alors, en le côtoyant de près, me confiera Paco, ça a été de découvrir sa vraie nature, c’est-à-dire sa gentillesse, sa fraternité. Tout d’un coup il est devenu un ami. C’est là, longtemps après avoir découvert l’artiste, que j’ai découvert l’homme. Un homme qui correspondait totalement à l’artiste ! »

_____________

*Jusqu’à la sortie de l’anthologie Léo Ferré, 50 plus belles chansons (Barclay, 2013). L’album Et… basta ! fut enregistré seulement avec Marc Chantereau (percussions), Juan Cedron et Paco Ibañez (guitares).

Quinze ans plus tard, en 1988, Paco Ibañez ouvrira enfin les portes de l’Espagne au grand Ferré… « C’était en février, me précisera-t-il. Il a d’abord chanté à l’Alliance française de Barcelone, et à partir de là, je l’ai accompagné en voiture… Jusqu’à Bilbao, où il a fait un triomphe. Mais avant d’aller à Madrid, où il achevait sa tournée, j’avais contacté un groupe d’amis artistes pour leur dire que nous avions beaucoup de chance de recevoir Léo Ferré dans le pays qu’il chantait depuis toujours… Il y avait là quelque chose d’émouvant. On a eu alors l’idée de créer non pas un prix ou une médaille mais quelque chose de spécial, en signe de reconnaissance. Et on a créé la clé de l’Espagne ! Un très-très bel objet en or, réalisé par un artiste catalan. On s’est dit que cette clé, seuls pourraient en disposer les descendants de Cervantes, les artistes à sa hauteur. Alors, on a demandé à Cervantes l’autorisation de la remettre à Léo Ferré… et il nous a dit oui. On la lui a remise à Madrid, lors d’une cérémonie organisée avec la Sacem espagnole. Avec cette clé, toutes les portes de l’Espagne lui étaient ouvertes… Et il était content, Léo, il était ému ! Ensuite il a donné son spectacle au Théâtre Albeniz, archicomble, et c’est toute une histoire parce qu’il a chanté pendant plus de trois heures, seul au piano… avant de rajouter vingt bonnes minutes avec Le Bateau ivre ! » [rire]

L’Espagne, le petit Bruno en entendait souvent parler à la maison : son grand-père italien Giuseppe Caliciuri y avait rencontré sa future femme Maria, en 1937 à Barcelone, où l’année suivante allait naître leur enfant, qui deviendrait à Vernet-les-Bains le père de Cali… « Mon grand-père a fui l’Italie de Mussolini, dans les années 1920… En 1937, il a rejoint les Brigades internationales en Espagne, pour se battre contre Franco. Il était lieutenant et a été gravement blessé sur le front de Brunete, à l’ouest de Madrid… C’est à Barcelone où elle soignait les blessés qu’il a rencontré ma grand-mère Maria : elle était déjà fiancée, mais ils ne se sont plus jamais séparés. En février 39, avec leur bébé d’un an, ils ont atterri sur les plages de Saint-Cyprien et d’Argelès-sur-Mer, dans des camps de réfugiés, accueillis comme des chiens. Ils se faisaient tirer dessus s’ils essayaient de sortir… Ensuite je sais qu’ils ont eu une petite fille et qu’elle a disparu… Puis mon grand-père s’est engagé dans la Résistance… »

Léo, Paco, Bruno… De drôles de types qui sont de ma famille (comme dit l’un d’entre eux que j’estime spécialement), « bien plus que celle du sang / celle que j’ai choisie / celle que je ressens » ; de drôles de types « qui vivent de leur plume / Ou qui ne vivent pas c’est selon la saison / qui traversent la brume / avec des pas d’oiseaux sous l’aile des chansons… » Pour les cinquante ans de son Olympia de décembre 1969, représentation aussi mythique que la dernière de Brel dans l’histoire de cette salle, Paco Ibañez a décidé, à 84 ans révolus, de tourner toute l’année 2019 (au moins) sous le signe de cet anniversaire mémorable. En France comme en Espagne ou en Amérique latine, à commencer bien sûr par « la capitale mondiale de la chanson » : le 24 janvier dernier (un mois pile avant la journée en hommage aux Républicains espagnols…), avec ses « rubans » mélodiques « autour de l’alphabet », ses chansons qui incarnent la résistance à l’inhumanité, il mettait « des couleurs sur le gris des pavés » parisiens.

Casino de Paris archicomble – comme toujours avec Paco en France et ailleurs. Sur scène, autour du « héraut du cercle des poètes disparus », devenu une véritable légende vivante et l’incarnation des valeurs humanistes, Mario Mas à la guitare, Cesar Stroscio au bandonéon et François Rabbath au violoncelle… La soirée est dédiée à ses parents et à la France, « le pays qui a accueilli toute la famille après la guerre civile », ainsi qu’à la République espagnole. La boucle allait d’ailleurs être bouclée avec l’incontournable A galopar. En fond de scène, une toile projetée sur un grand écran évoquait un cheval stylisé dans un décor aux couleurs de la République : rouge, jaune, violet : Cavale… « jusqu’à les enfouir dans la mer » !

 

Mais avant cela, il fallait expliquer au public le pourquoi de ce cinquantième anniversaire. Toujours disert, spontané, naturel et drôle, le voilà qui raconte toute l’histoire : « Il y a un responsable qui s’appelle Jean-Michel Boris… On m’avait demandé de chanter à la Sorbonne à l’occasion du premier anniversaire de Mai 68, cette révolte de la jeunesse française qui allait s’étendre au monde entier. Le concert était prévu à l’amphithéâtre Richelieu mais la salle a vite débordé de monde, si bien qu’on a dû s’installer dans la cour, avec près de quatre mille personnes… En voyant cette ambiance, Jean-Michel Boris qui s’était déplacé tout exprès, est venu me trouver à la fin pour me proposer de passer à L’Olympia dont il était le directeur artistique. Ça m’a fait un choc, car L’Olympia, pour moi, c’était d’abord et avant tout Georges Brassens, le plus grand troubadour au monde de tous les temps, que j’avais vu dans cette salle pas mal d’années auparavant, vers 1956 je crois… C’est donc à cause de Jean-Michel Boris si je suis ici ce soir… et vous aussi par la même occasion ! »

Rires, sourires puis applaudissements nourris. Et moi, ravi en mon for intérieur d’être en compagnie du « fautif », puisque nous étions venus ensemble… Au-delà du concert, au cocktail toujours aussi savoureux de poésie vitale « comme le pain quotidien », de mélodies éternelles et d’un humour dont Paco ne se départit jamais pour présenter son répertoire ou commenter l’actualité, coups de griffes ou de gueule non exclus, j’ai vécu ce soir-là un moment personnel des plus émouvants. Je l’ai dit à Jean-Michel : c’était très-très fort d’être là, avec lui, côte à côte, cinquante ans après ! Cinquante ans après L’Olympia, où j’étais simplement un de plus au milieu de la foule. Paco : « La jeunesse avait beaucoup de choses à dire, à penser, à exprimer et je crois que cela se ressent encore à l’écoute de l’enregistrement du concert… »

Trois heures environ et un triomphe (supplémentaire) plus tard, nous étions ensemble dans sa loge. Deux grands jeunes hommes par le cœur et l’esprit de 84 et 86 ans, dont je suis fier d’être l’ami depuis longtemps, si longtemps déjà…  Jean-Michel : « Tu sais, Paco, c’est la seule fois de l’histoire de L’Olympia où le public s’est installé sur scène autour de l’artiste*. On était débordés par cette multitude enthousiaste qui voulait absolument rentrer alors que la salle était déjà pleine comme un œuf**… Quelle ambiance ! Mais c’était formidable de voir tous ces gens assis autour de toi… » Moi : « C’est dommage, tu n’as pas songé à demander au public s’il y avait des gens, ce soir, qui étaient aussi à L’Olympia en 69… » Jean-Michel : « C’est vrai, si ça se trouve il n’y en avait pas un seul… » Mais Paco, dans un grand sourire complice, de lâcher : « Ah non ! J’en connais au moins trois : Jean-Michel, qui était en coulisses, moi sur scène et toi dans la salle. Trois survivants ! » [rires]

Comme disait Léo Ferré, rendez-vous dans dix mille ans.

________

*En aparté, Jean-Michel nous précisera que Gilbert Bécaud avait également fait monter du public sur scène, mais dans le cadre de son spectacle, alors qu’avec Paco c’était la seule façon de permettre à deux ou trois cents personnes de plus d’assister au récital. Aux premières loges, pour le coup ! – **À propos du public de l’Olympia, Paco se souvenait de sa mère en coulisses lui disant malicieusement : « Pfff, tous ces gens, sans moi, ils ne seraient pas ici… et toi non plus ! »

NB. Après le Casino de Paris, Paco a chanté à Toulouse, à Madrid, à Barcelone (au célèbre Palau de la Musica), et il se produira ce samedi 16 mars au Cap d’Agde (Palais des Congrès). Suivront Madrid, à nouveau, le 19, Valencia le 25 (au Théâtre Olympia !), Cadix le 10 mai, etc. Voir son site A flor de tiempo pour le détail de sa « Tournée 2019-2021 ». La vidéo ci-dessus a été réalisée à l’occasion des 84 ans de Paco en novembre dernier, avec 84 images de parents, amis et personnalités qui ont compté dans sa vie.

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4 mars 2019 1 04 /03 /mars /2019 15:29

Ou l’Histoire vécue en direct… 80 ans après !


Ce n’est pas directement de chanson dont je viens vous parler aujourd’hui, bien qu’elle soit immanquablement présente pour rappeler les erreurs du passé et montrer le chemin à tracer, c’est d’Histoire vécue en direct. Elle s’est écrite dimanche 24 février 2019, à Argelès-sur-Mer, après Montauban et Collioure. J’y étais, je n’aurais manqué ce moment symbolique pour rien au monde, et c’est un devoir pour moi d’en témoigner.

Passé largement inaperçu chez nous, le déplacement officiel dans le Tarn-et-Garonne et les Pyrénées-Orientales du président du gouvernement espagnol – le socialiste Pedro Sánchez – pour rendre hommage à la mémoire des Républicains espagnols exilés en France il y a quatre-vingts ans (dont beaucoup furent aussitôt parqués dans des camps de concentration), a constitué un acte extrêmement fort qui figurera, c’est certain, dans les futurs manuels d’Histoire. Encore une occasion perdue par nos médias nationaux, trop obsédés par l’écume souvent écœurante de l’actualité, dégoulinante de racisme, d’antisémitisme, de violence et de polémiques entretenues avec complaisance, pour prendre conscience de l’essentiel : en l’occurrence de l’exemplarité humaniste de cette visite.

J’avais anticipé l’événement sur ma page Facebook personnelle (voir page Fred Hidalgo), avec l’illusion qu’il permettrait de rendre enfin aux « miens », ceux du moins d’où je viens, la place qu’ils devraient occuper dans l’Histoire de France au lieu d’être toujours l’objet d’une invraisemblable indifférence. Perdu. À quelques exceptions près, rien de changé aujourd’hui de ce côté-ci des Pyrénées, silence radio-télé général le jour même et les suivants. Pourquoi ? Peut-être parce que ces quelque 500 000 Républicains (oui, avec un R majuscule) firent en sorte de s’intégrer le plus vite et du mieux possible à leur pays d’adoption, sans faire de vagues, pour lui apporter non seulement leur force de travail mais surtout le meilleur d’eux-mêmes. Leur solidarité pleine et entière, en un mot.

Indifférence en France, donc, mais occultation totale de leur existence dans l’Espagne franquiste qui, quarante ans durant, fit tomber sur eux une véritable chape de plomb. Jusqu’à ce que les socialistes, revenus au pouvoir après la mise en œuvre d’une Constitution nationale approuvée en 1978 par près de 90% du pays, dans toutes ses composantes régionales, décident de favoriser la « récupération » de la « mémoire historique » – et ce sous toutes ses formes, y compris dans la recherche de fosses communes (on vient encore d’en découvrir une, cette semaine, comprenant les restes de trois mille prisonniers républicains exécutés à Madrid entre avril 1939 et février 1944 – source El País, 2 mars 2019).


L’Espagne demande pardon

Ce déplacement de Pedro Sánchez en est une démonstration éclatante. Un geste fort pour l’Histoire, c’est une évidence, car c’est la première fois qu’un président de gouvernement espagnol en exercice venait se recueillir sur la tombe de Manuel Azaña, dernier président de la République espagnole, mort en 1940 à Montauban, puis sur celle du grand poète Antonio Machado, chantre de l’unité espagnole et citoyen du Monde avant tout, décédé le 22 février 1939 à Collioure. La première fois en quatre-vingts ans !

La première fois aussi et surtout, sur le site même de l’ancien camp de concentration d’Argelès, devant des dizaines de familles d’anciens combattants antifranquistes passés par ce lieu d’épouvante (où nombre d’entre eux moururent de froid, de privations et de manque de soins), qu’allaient être prononcés ces mots qu’elles attendaient – que NOUS attendions tous, depuis toujours, enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants (français) de l’exode républicain (espagnol), ce qu’on a appelé la Retirada. En substance : « L’Espagne demande pardon aux républicains espagnols exilés et s’incline devant tous ces oubliés de l’Histoire dont le seul “tort” fut celui de défendre la liberté et la démocratie face au fascisme… »

Un hommage des plus émouvants car manifestement authentique, venu du cœur et de l’empathie d’un homme conscient de remplir enfin les devoirs politiques d’une nation que la raison exigeait depuis si longtemps ; bien trop longtemps. Sánchez : « L’Espagne aurait dû vous demander pardon beaucoup plus tôt. » Des mots de reconnaissance et de compassion ponctués dans l’assistance de larmes spontanées d’émotion irrépressible, à la pensée des hommes et femmes auxquels ils s’adressaient par-delà le temps : « On aurait aimé que nos parents voient cela… » Des paroles de culture et de générosité étroitement imbriquées, pour dire enfin la vérité des faits, dans la foulée d’une citation d’Albert Camus sur les leçons de la guerre civile, répétition générale de la Seconde Guerre mondiale, banc d’essai pour Hitler et Mussolini, et théâtre de la lâcheté des démocraties européennes décidant d’une criminelle et imbécile politique de non-intervention. Perfide Albion ! Avec la France, hélas, dans son sillage…

Un constat vécu dans leurs chairs par Machado et Azaña, le poète et l’homme politique, dont le rôle respectif majeur a été occulté voire calomnié pendant plus d’un demi-siècle auprès du peuple espagnol… Mais aussi, rappelait Pedro Sánchez, par Jorge Semprun, grand écrivain hispano-français, le premier en Espagne, une fois devenu ministre de la Culture d’un gouvernement socialiste, à se battre pour cette reconnaissance des souffrances infligées aux exilés. Dont les enfants d’alors, à défaut de leurs parents dont il reste fort peu de survivants, se souviennent encore ; tel Angel : « Dans des situations extrêmes comme celle-là, tu te vides entièrement, parce que tu as perdu tout espoir, tu as tout perdu. Et quand tu arrives à dix ans, tu n’es plus un enfant, tu es un vieillard… Un vieillard qui attend la mort. »

Pas pleurer

Gravée noir sur blanc, cette reconnaissance figure désormais en toutes lettres sur le monolithe érigé par la Ville d’Argelès en 1999, à l’entrée de l’ancien camp, en mémoire des plus de 110 000 Républicains parqués sur la plage cernée de barbelés pendant cet hiver 39 glacial. « Leur malheur : avoir lutté pour défendre la démocratie et la République contre le fascisme en Espagne de 1936 à 1939. Homme libre, souviens-toi. » À côté de cette inscription, le chef du gouvernement espagnol a dévoilé une plaque aussi sobre dans la forme qu’éloquente dans le fond : « Le gouvernement d’Espagne rend hommage aux exilées et exilés espagnols, combattants pour la liberté, en ce 80e anniversaire de l’exode républicain espagnol. »

On ne se rend peut-être pas bien compte de la portée de cette simple phrase, mais elle est immense, même aujourd’hui, si longtemps après les faits, surtout aujourd’hui, peut-être, où l’extrême droite franquiste relève la tête en Espagne en réaction au nationalisme catalan. Franco doit se retourner d’autant plus dans sa tombe que Pedro Sánchez et son gouvernement ont décrété l’automne dernier l’exhumation de sa dépouille du mausolée gigantesque, El Valle de los Caídos, qu’il s’était fait bâtir après-guerre au prix de milliers de vies, dit-on, de prisonniers républicains.

Des larmes dans l’assistance… Émotion incontrôlable. Mais des larmes de joie, trop longtemps retenues : « Pas pleurer… » insistait ma grand-mère en arrivant dans la nuit et la froide solitude de l’exil avec ses deux filles après avoir tout perdu, et d’abord son mari, tandis que son plus jeune fils agonisait sur la plage d’Argelès ; Pas pleurer, se souvenait aussi Lydie Salvayre, prix Goncourt 2014... Pas pleurer malgré la détresse, jamais en public du moins… jusqu’à pouvoir pleurer ensemble, pleurer enfin au grand jour à l’écoute de ces mots que l’on désespérait d’entendre officiellement : « L’Espagne demande pardon aux exilés et s’incline devant leur sacrifice... »


L’air de la bêtise

Oui, j’y étais, devoir de mémoire oblige envers mon père, deux de mes oncles dont le peintre Lamolla, pas encore trentenaires, confinés ici avec les autres, tous les autres, dans des conditions infâmes. En témoigne aujourd’hui une exposition de photos d’archives sur des pancartes plantées dans le sable à l’endroit même où les Républicains creusaient des trous pour tenter d’échapper au froid et à la tramontane, où ils enterraient ceux de leurs compatriotes qui n’y résistaient pas…

Devoir de mémoire. Mais aussi devoir de citoyen face à l’obscénité d’une bande d’indépendantistes catalans, soutenus par un groupe de gilets jaunes (de quoi se mêlaient-ils, ceux-là, sinon d’entretenir délibérément le désordre et la confusion ?!), s’évertuant à empêcher, par la vocifération et les insultes, le déroulement de cette commémoration. Comme si des militants d’extrême gauche (ou d’extrême droite) s’en étaient pris à une cérémonie au camp de Drancy par exemple, en mémoire des juifs français qu’on allait déporter à Auschwitz. Une attitude aussi stupide qu’injustifiable, qu’on ne sait trop qualifier sur la gamme allant de la bêtise inconsciente à l’ignominie assumée...

Il a fallu que le préfet, j’imagine, seul officiel français présent en plus du maire d’Argelès et de certains de ses collègues comme celui, communiste, de Cabestany, demande la venue d’une escouade de gendarmes pour que ceux-ci fassent reculer ces excités d’une vingtaine de mètres derrière un cordon de sécurité… Mais quel irrespect envers la mémoire de ces gens, démunis de tout sauf de désespoir, passés en ces lieux ! Dans ce contexte hautement symbolique, éminemment historique, ô combien attendu par les descendants de ce demi-million de rescapés des chemins enneigés de l’exil, poursuivis en janvier-février 1939 par les troupes franquistes, sous les bombardements nazis de la légion Condor, le déferlement de haine de ces autoproclamés « antifascistes » de février 2019 faisait peine à voir et à entendre – un sentiment partagé unanimement par l’assistance composée pour l’essentiel de « Filles et fils de Républicains espagnols et enfants de l’exode », dont beaucoup arboraient des photos de leurs chers disparus. Sur le monolithe aussi, des portraits avaient été posés, de même que quelques lettres et poèmes : « Je me souviendrai de toi et de vous tous ; je ne vous oublierai pas », notait ainsi Corinne en hommage à son grand-père José….

On peut toujours se parler, dialoguer, mais dans la sérénité, pas dans l’imprécation et en aucun cas, quand l’on est de bonne foi ou simplement « quelqu’un de bien », dans de telles circonstances, en profanant ainsi la mémoire d’hommes et de femmes chassés de leur pays par le nationalisme. Surtout pas à ce moment-là, surtout pas là… Pas à Argelès. Ni à Collioure plus tôt, où ils s’étaient déjà déplacés pour siffler Pedro Sánchez et huer le drapeau de la République espagnole (oui, le drapeau républicain ! Le journal… L’Indépendant catalan, stupéfait, le soulignait dans son compte rendu en temps réel). Pour traiter en outre de « fascistes » (!) la délégation espagnole, au sein de laquelle figuraient entre autres la grande romancière Almudena Grandes, le fameux historien irlandais Ian Gibson, auteur d’ouvrages qui font autorité sur Lorca, Machado, la guerre d’Espagne, etc., ou encore la chanteuse Rosa León (1), figure de la chanson contestataire…

Ils n’étaient pas à Montauban en début de matinée, dans le Tarn-et-Garonne occitan il est vrai et non dans les P.-O. catalanes (où ils allaient défiler derrière une banderole affichant clairement la couleur : « Ni França ni Espanya : Països catalans »), mais sans doute auraient-ils traité pareillement Paco Ibañez de fasciste (comme ils le font à l’encontre de tous ceux qui n’adhèrent pas à leurs idées sécessionnistes et identitaires, fussent-ils leurs propres parents) ; puisque le chantre espagnol du combat poétique (2) contre l’oppression véritable s’était recueilli en compagnie de Pedro Sánchez sur la tombe de Manuel Azaña.

« Une insulte à leur mémoire »

Le lendemain, le quotidien El País (l’équivalent espagnol du Monde) rapportait ces événements : « Sánchez a d’abord attendu calmement, mais indigné, que les cris et insultes s’arrêtent, et puis il a continué en constatant qu’il s’agissait d’un groupe qui osait traiter de “fascistes” les propres familles des exilés qui étaient venus pour cet hommage, inclus quelqu’un comme Nicolás Sánchez Albornoz (3), un républicain qui s’évada du Valle de los Caídos, ou encore Almudena Grandes et Ian Gibson. » Quelle incroyable indécence !

Et partout dans l’assistance, ce même constat désolé, ces mêmes commentaires désabusés : « Ils veulent se faire passer pour des victimes d’une oppression imaginaire ; ce sont des jusqu’au-boutistes qui privilégient la confrontation avec un gouvernement de droite dure plutôt que le dialogue et les négociations avec un gouvernement de gauche… »

Des événements et une évidence qu’en termes plus diplomatiques allait commenter l’ambassadeur d’Espagne, qui accompagnait Sánchez dans son déplacement, en réponse aux questions de L’Indépendant : « Il y a eu un groupuscule d’indépendantistes catalans qui ont hué le président du gouvernement. Ils ont insulté le président du gouvernement ainsi que les exilés d’Espagne alors qu’un certain respect de la mémoire s’impose. Le fait que monsieur Puigdemont insiste pour se définir comme un exilé est une insulte à leur mémoire. […] L’Espagne est une démocratie et un État de droit qui consacre la séparation des pouvoirs. La Justice est indépendante. En Espagne vous pouvez défendre n’importe quelle idée tant que vous n’agissez pas contre la loi. […] En France, les gens ont compris que la dérive indépendantiste est illégale, irrationnelle, non démocratique et tout à fait folle. […] Avec [leur] référendum, les indépendantistes catalans ont agi contre plus de la moitié de la Catalogne, en voulant faire croire que c’était une société uniforme. »

À propos du célèbre « exilé » dans une villa grand luxe de Bruxelles, qui ose comparer implicitement sa fuite pitoyable en voiture de fonction à celle, réellement tragique, des Républicains de la Retirada, on se croirait dans la chanson posthume de Brassens, Tant qu’il y a des Pyrénées. De la réalité aux faux-semblants… Histoire de faussaires. Notre Bon Georges avait décidément tout dit, tout anticipé de ces comportements que l’on qualifierait volontiers de puérils s’ils n’étaient dangereux à terme pour l’Europe.

Après le Frente Popular,
L’hidalgo non capitulard
Qui s’avisait de dire « niet »
Mourait au son des castagnettes...

J’ai conspué Franco la fleur à la guitare
Durant pas mal d'années ;
Faut dire qu'entre nous deux, simple petit détail
Y avait les Pyrénées !

L’alliance des nationalismes

Comment comprendre l’engagement d’individus capables de fouler aux pieds la mémoire de centaines de milliers d’hommes et de femmes qui, eux, furent confrontés au fascisme « pour de vrai » ? L’actualité factuelle livre un élément de réponse : si le gouvernement socialiste de Pedro Sánchez a été mis en minorité le 14 février dernier au parlement, entraînant sa chute et de nouvelles élections générales (prévues le 28 avril), c’est parce qu’une alliance nationaliste s’est réalisée contre lui et le budget visiblement trop social qu’il présentait au vote des députés. Alliance objective et majoritaire des nationalismes andalous (d’extrême droite), castillans (de droite conservatrice) et… catalans indépendantistes. Comme l’écrivait L’Humanité du même jour : « Droite et nationalistes catalans ont voté contre la loi de finances, précipitant une nouvelle élection. »

Et Le Monde de constater ce navrant épilogue, citant notamment la porte-parole de Podemos, parti né du mouvement des Indignés et allié au Parti socialiste ouvrier espagnol : « Le budget le plus social de l’Histoire tombe. Des millions de personnes allaient voir des améliorations de leurs conditions de vie. Les mesures visant à augmenter de 60 % les aides aux personnes dépendantes, le financement de la santé et de l’éducation publiques, les bourses et les investissements, ou encore la gratuité des médicaments pour les retraités en difficulté, l’augmentation du congé paternité, les taxes Google et l’impôt sur les transactions financières, ne verront pas le jour. »

C’est dire l’intérêt réel de ces partis pour l’amélioration des conditions de vie de leurs concitoyens... À leur bien-être social, ils préfèrent ouvertement une politique nationaliste partisane, qu’elle soit unitaire ou de rupture. De quoi donner une fois de plus raison au poète, Antonio Machado, qui écrivait ceci (le 6 juin 1937 dans la revue Hora de España) : « De ceux qui prétendent être galiciens, catalans, basques, d’Estrémadure, castillans, etc., plutôt qu’espagnols, soyez toujours méfiants. Ce sont généralement des Espagnols incomplets et insuffisants, desquels on ne peut rien attendre de grand. » (4) Depuis, ces lignes ont servi d’argument aux indépendantistes pour rejeter le poète et l’ensemble de son œuvre sous prétexte d’« anticatalanisme »… Ah ! les imbéciles heureux qui sont nés quelque part...

La seconde mort du dictateur

Passons et revenons-en à l’essentiel. À la cérémonie d’Argelès-sur-Mer.

Là, devant le monolithe rappelant l’existence de ce camp de la honte gardé par des gendarmes et surtout des spahis à cheval qui avaient ordre de tirer si ses malheureux occupants cherchaient à s’évader, les mots de Pedro Sánchez, salués et applaudis chaleureusement par l’assistance, ont résonné pour l’Histoire. Puis, sans… cérémonie, et sans protection (autre que quelques gendarmes français disséminés dans la foule), il est venu à notre rencontre, pour converser cordialement.

J’étais en train de commenter son discours avec une dame octogénaire, en passant indistinctement du français à l’espagnol et vice-versa, quand le chef du gouvernement espagnol s’est présenté devant moi. Il m’a tendu la main et m’a dit : « Je vous remercie d’être ici, aujourd’hui. » Et moi, quelque peu pris de court : « C’est moi qui vous remercie d’être ici, il y a longtemps qu’on attendait ça, vous l’avez dit vous-même : l’Espagne aurait dû demander pardon beaucoup plus tôt. Alors, merci à vous, grand merci, vraiment ! » Je me suis adressé à lui en espagnol pour qu’il sache d’où je venais mais j’ai terminé en français pour qu’il comprenne bien qui je suis.

Là-dessus, la vieille dame a saisi la balle au bond, en espagnol, en tutoyant affectueusement le président qu’il est encore jusqu’au 28 avril (devant la désinformation actuelle selon laquelle son voyage aurait obéi à des motifs électoralistes, il est important de préciser que sa visite avait été annoncée début janvier, un mois et demi avant qu’il soit mis en minorité par les nationalistes) : « Dépêche-toi de sortir Franco de son mausolée, car si par malheur les autres devaient revenir… »

Rappelons qu’à côté des importantes avancées sociales qu’il prévoyait dans son budget 2019, le gouvernement espagnol se bat depuis la rentrée dernière (le terme de combat n’est pas exagéré) pour procéder à l’exhumation des restes du dictateur. Si la décision a été prise, votée à l’unanimité en conseil des ministres, sa mise en œuvre est contrecarrée par une fin de non-recevoir et toutes sortes de recours judiciaires de la famille, appuyée par l’Église espagnole (Franco est enterré dans la nef d’une basilique creusée au cœur de son sépulcre, juste en face d’un Christ en croix !), sans parler d’une partie du pays qui s’était bien accommodée du franquisme… J’en profite pour remercier personnellement Pedro Sánchez d’avoir eu ce courage, que NUL n’avait eu avant lui, et il nous répond à tous les deux, la dame et moi : « Rassurez-vous, on s’y emploie… »

 

Quand l’Histoire balbutie

Un autre fils d’exilé républicain, un peintre nommé Serrano (avec qui j’avais échangé aussi quelques mots – certaines de ses peintures du camp sont aujourd’hui visibles au mémorial de Rivesaltes), le remercie à son tour et lui demande sans ambages : « Pour quand la troisième République ?! » C’est la question qui nous taraude depuis longtemps, nous les fils et petits-fils des enfants de la République espagnole élevés dans le culte de sa mémoire avant d’être éduqués par la République française. Sourire compréhensif chez ce grand jeune homme de 47 ans, qui ne peut que rappeler, au milieu des seuls drapeaux de la République espagnole brandis avec émotion et fierté par plusieurs anciens, que « la Constitution de 1978 a restauré les valeurs de la République de 1931… »

Nous n’en saurons pas davantage. Le bain de foule se poursuit, Pedro Sánchez étreint et embrasse tendrement les plus âgés, qui sont visiblement de sa famille, non pas celle du sang mais celle qu’il s’est choisie, sa famille de cœur. Et puis, après s’être retourné dans un grand sourire, en entendant la vieille dame s’écrier : « Pedro, te apoyaremos, te apoyaremos ! » (Nous te soutiendrons), il s’engouffre dans une voiture pour retourner à Madrid où l’attend une nouvelle campagne extrêmement rude pour qui n’adhère pas au nationalisme « pur » et simpliste, toujours nauséabond, quel qu’il soit et d’où qu’il vienne (5).

Lui continuera de promouvoir ses idées de progrès, de tolérance dans une Europe unie, de paix, de compassion et de pardon comme disait le Président Azaña cité par lui ce dimanche (« paz, piedad y perdón »). Car l’Histoire balbutie. « Una de las dos Españas ha de helarte el corazón » (« Une des deux Espagnes te glacera le cœur »), écrivait Antonio Machado dans ses Proverbios y cantares, mis en musique ensuite par Paco Ibañez…

« Sur le plan humain, ils ont gagné… »

Il aura fallu attendre quatre décennies de démocratie pour qu’un chef de gouvernement espagnol, accompagné des ministres (femmes) de l’Éducation et de la Justice, s’incline enfin devant la tombe du poète et, fait plus symbolique encore, rende un hommage institutionnel au dernier président de la République espagnole. Mieux vaut tard que jamais. « L’Espagne le fait aujourd’hui, à plus d’heure certes, mais elle le fait avec la fierté de les retrouver à jamais. Et avec eux, poursuivait Sánchez, tous les autres qui furent contraints de fuir. » Et de mettre en garde ceux qui ne tireraient pas les leçons du passé, contre des lendemains qui déchanteraient à nouveau : « Je ne cherche pas à embellir l’exil de romantisme ni de sentiment épique. L’exil est toujours quelque chose d’abominable. Aujourd’hui encore, dans l’Europe entière, soufflent des vents de xénophobie. Les patries qui ont été durant tant de décennies des espaces d’échange et de rencontre, redeviennent des sources de conflits… »

La morale de ce voyage ?

On peut la trouver dans ces mots de conclusion (6) de Pedro Sánchez : « Je veux terminer en rappelant la phrase de Camus par laquelle j’ai commencé : “C’est en Espagne que ma génération a appris qu’on peut avoir raison et être vaincu, que la force peut détruire l’âme et que parfois le courage n’est pas récompensé.” Deux mois avant de mourir, Antonio Machado accorda une interview à un journaliste russe, dans laquelle il disait : “Ceci est la fin ; un jour prochain tombera Barcelone. Pour les stratèges, pour les politiques, pour les historiens, tout sera clair : nous avons perdu la guerre. Mais humainement, je n’en suis pas si sûr… Peut-être l’avons-nous gagnée ?” Aujourd’hui, quatre-vingts après, il n’y a aucun doute : sur le plan humain, ils ont gagné la guerre. »

« Ils ». Les Républicains espagnols. Lesquels constitueront ensuite le fer de lance de la Résistance française (forcément, aguerris comme ils l’étaient après trois ans de lutte contre le fascisme…) et futurs libérateurs de la capitale française avec la Nueve, la neuvième compagnie de la Deuxième division blindée, dont les chars portaient tous des noms espagnols ou de batailles de la guerre civile… Oui, cette reconnaissance officielle par l’Espagne, en ce dimanche 24 février 2019, restera dans les annales de l’Histoire. À la France, désormais, de faire de même.

(Photo-reportage à Argelès de Fred et Mauricette Hidalgo
Merci à
El País et à L’Indépendant pour les photos de Collioure et de Montauban)

Notes

1. Dans la vidéo plus haut, Rosa León reprend le titre populaire Ay Carmela sous lequel est connue la fameuse chanson utilisée par le camp républicain (El paso del Ebro), pour rendre un hommage particulier à la IIe République et particulièrement « aux femmes qui luttèrent et souffrirent pour elle ». Voici d’autre part son interprétation d’Al alba – l’une des trois principales chansons antifranquistes avec A galopar de Paco Ibañez (sur un poème de Rafael Alberti) et L’Estaca de Lluis Llách, mais écrite intra-muros, celle-ci, au temps où il fallait se montrer plus subtil que la censure grossière imposée au monde artistique. Pour la détourner, son auteur Luis Eduardo Aute fila la métaphore d’un amour à renaître alors qu’il en appelait en réalité au soulèvement du peuple et à la renaissance politique : « a l’alba », à l’aube d’un jour nouveau et tout proche pour le pays…

2. La vidéo où Paco Ibañez chante A galopar (après Nana de la Mora) en duo avec Joan Baez, est extraite du « Grand Échiquier » de Jacques Chancel, en 1973. Parmi les invités, on reconnaît notamment Melina Mercouri, Jean-Loup Dabadie, Jacques Debronckart et Yves Robert…

3. Nicolás Sánchez Albornoz ? L’un de ces Républicains anonymes cité expressément par Pedro Sánchez, comme il aurait pu nommer les pères de Leny Escudero ou de Paco Ibañez ou n’importe quel autre interné d’Argelès, tel un cousin « rouge » de ma mère, Eduardo, transféré ensuite au camp de Rivesaltes et après mai 40, avec l’assentiment du maréchal Pétain, à celui de Mauthausen…

4. « De aquellos que dicen ser gallegos, catalanes, vascos, extremeños, castellanos, etcétera, antes que españoles, desconfiad siempre. Suelen ser españoles incompletos, insuficientes, de quienes nada grande puede esperarse. […] Según eso, […] un andaluz andalucista será también un español de segunda clase […] y un andaluz de tercera. » (Antonio Machado, 6 juin 1937)

5. Sur les causes et conséquences du nationalisme catalan (qui « peut aujourd’hui donner le pire et provoquer une crise grave, en Espagne comme en Europe »), lire Le Labyrinthe catalan de l’historien Benoît Pellistrandi, spécialiste de l’Espagne. Dans cet essai tout récemment paru (chez Desclée de Brouwer), l’auteur explique que le « kaléidoscope » formé par l’Espagne depuis le retour de la démocratie (avec la création de communautés autonomes dont certaines, comme la Catalogne, ont peu à peu substitué à l’enseignement et à l’idiome nationaux leurs équivalents régionaux) « est devenu un obstacle intellectuel et sentimental à la pensée politique du tout de l’Espagne ». « Le récit catalan, précise et rappelle Le Canard Enchaîné (n° 5130), comble ce vide, avec d’autant plus de virulence que l’incroyable corruption qui entoure le leader historique catalan Jordi Pujol [dont Carles Puigdemont a été l’un des successeurs dans son parti et à la Generalitat, le gouvernement catalan] apparaît au grand jour dans les années 2000. La surenchère nationaliste de ces années-là fut aussi une manœuvre de diversion. Il n’échappe pas aux contre-vérités, ce récit nationaliste – “la déformation de l’Histoire, écrit Pellistrandi, a atteint en Catalogne des proportions qui devraient alerter n’importe quel démocrate” –, il n’échappe pas non plus au sectarisme. Le bon Catalan est par essence acquis aux thèses nationalistes, l’autre est un botifler, un traître. […] Pellistrandi conclut, pessimiste, que Pedro Sanchez et ses successeurs, quels qu’ils soient, ne sont pas près de sortir du labyrinthe. Il est, hélas, convaincant. »

6. Allocution de Pedro Sánchez : texte intégral.

• Rappelons l’existence d’un album essentiel sur le poète, Dedicado a Antonio Machado, chef-d’œuvre de l’auteur-compositeur-interprète catalan Joan Manuel Serrat ; ainsi que son récital éponyme, présenté ici en 1969 au Chili.

• Enfin : a) un complément d’info sur la Retirada, avec des unes et des coupures de presse de l’époque ; b) un documentaire très éclairant produit par le CNRS en 2012 : Mémoires de la Retirada (réalisation de Mora Chevais, sur un texte de Véronique Moulinié), à voir absolument ; c) le site spécifique du Mémorial du camp d'Argelès-sur-Mer (le plus complet et documenté qui soit, réalisé par l'historien Grégory Tuban en partenariat avec la Ville et l'association FFREEE).

 
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