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  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
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  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

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9 mai 2012 3 09 /05 /mai /2012 16:55

Je chanterai, tu chanteras, il ou elle chantera…

 

On approche de l’édition 2012 du festival « Alors… Chante ! » de Montauban, vingt-septième du nom, du lundi 14 au samedi 19 mai. On le sait, c’est une manifestation que l’on apprécie tout spécialement. Pour sa convivialité rare, d’abord. Pour la qualité bien sûr et la diversité de sa programmation ; pour la spécificité de sa « fête » finale autour d’un grand artiste (quand l’occasion s’y prête, sans systématisme artificiel) ; enfin pour ses « Découvertes » : un tremplin assurant sinon la gloire du moins la reconnaissance des pros de terrain. L’autre marque de fabrique d’ « Alors… Chante ! » est en effet de réunir chaque année – unité de lieu et de temps – les directeurs des festivals de chanson, quels que soient leur taille et leurs moyens respectifs, après avoir été à l’origine de la création de la Fédération des festivals francophones.  

 Jo-copie-1.jpg 

C’est ainsi qu’en 2010, pour le vingt-cinquième anniversaire (voir notre compte rendu ici, en trois volets), on y découvrit notamment une certaine Zaz, qui a parcouru bien du chemin depuis. Respect, donc, pour « Alors… Chante ! » Surtout que l’un de ses invités d’honneur, celui de 1992 (beau millésime : ce fut celui de la création de Chorus-Les Cahiers de la Chanson prenant la relève attendue de Paroles et Musique… qui inspira Georges Masure, dit « Jo », le fondateur unanimement estimé de ce festival – il n’y a pas de hasard), avait résumé l’essentiel dans un superbe texte de chanson. Une œuvre peu connue, couchée discrètement sur le papier car restée orpheline de musique, que je vous livre avec bonheur.

Cela s’intitule sobrement Tu chanteras, mais à défaut de voix et de notes, ça vaut son poids de mots… et de prémonition poétique. Jugez-en :

Mon cher Georges,

Quand la terre en aura fini
Avec sa ronde autour des ans
Quand le ciel deviendra tout gris
Et qu’il pleuvra des pluies de sang
Quand les femmes s’habilleront
En insémination majeure
Et que les enfants parleront
À leur papa l’ordinateur

Tu chanteras

Quand les filles auront des seins
Remplis de bateaux au long cours
Aves des voiles et des jardins
Où fleuriront des fleurs d’amour
Quand les prisons se videront
Et que les juges seront las
Quand les chevaux dételleront
Et nous mettront enfin au pas

Tu chanteras

Quand les symphonies pèseront
Les poids du rêve et de l’ennui
Quand les orchestres s’en iront
Faire l’amour avec les nuits
Quand les pershings auront l’accent
Dans la province de Moscou
Quand les sourires auront le temps
De prendre tes larmes à ton cou

Alors tu chanteras
Au mois de mai
Quand les étoiles pâliront
De te voir encore debout

Tu chanteras tu chanteras
À Montauban
Au mois de mai
Et qui sait quand… à Montauban…

 

LeoLenySapho

 

C’était il y a vingt ans exactement. Vous l’avez reconnu, bien sûr. Il s’agit d’un texte écrit « à l’occasion du festival de Montauban de mai 1992, organisé par Georges Masure et dont Léo Ferré était l’invité » (voir la photo ci-dessus de Francis Vernhet, l’œil de Chorus, avec Leny Escudero, Sapho et Georges Moustaki). L’un des tout derniers du Vieux Lion (rassemblés dans le recueil La Mauvaise Graine, textes, poèmes et chansons 1946-1993, paru en novembre 1993 chez Edition°1*). Et il n’en a pas écrit des pelletées, des comme celui-là, dédié nominativement. Il est vrai que Jo, l’homme, a toujours été et reste proche de Léo dans l’esprit. C’est extra, dirait Thiéfaine...

 

 

1992-2012. Avec le temps, au mois de mai à Montauban, on chante toujours autant… quel que soit le temps. « Alors… Chante ! » 2012 ? Pas de grosse artillerie, mais tout plein de petits bonheurs. En bref et dans l’ordre chronologique, du lundi 14 au samedi 19 mai (pour le détail se rapporter au site du festival, à sa grille de programmation, au programme des Découvertes et à sa billetterie : tous les liens sont là) : Chtriky, Merlot, Pascal Peroteau, les Wackids, les Becs Bien Zen, les Grandes Bouches, Zebda, Clément Bertrand, Carré de dames (une création d’Agnès Bihl et Anne Sylvestre avec leurs accompagnatrices), From & Ziel, Liz Cherhal, Antoine Henaut, Jacques Haurogné, Moran, Berry, Cœur de Pirate, Brigitte, Boby Lapointe repiqué, HK et les Saltimbanques, Anouk Aïata, Tiou, Ginkoa, Petit Noof, Chloé Lacan, Presque Oui, Carmen Maria Vega, Hubert-Félix Thiéfaine, Vincent Liben, Suarez, Alex Nevsky, Jeanne Plante, les Yeux d’la tête, Franz, Bulle de vers, Les Franglaises par les Tistics, François & The Atlas Mountains, Camille, Wally, Oldelaf, Jali, Carrousel, Zoufris Maracas, Dimoné, L, Thomas Dutronc avec les « Bravos 2012 » (les résultats des Découvertes) en première partie, Nevchehirlian (chante Prévert)… et les excellents Blankass pour clore le bal chantant au Magic Mirrors. Sans parler du Off…

Bref, de la chanson jeune public, des créations, des découvertes, du patrimoine. De l’acoustique au rock, toujours dans le respect de la tradition poétique d’« Alors… Chante ! » J’en veux pour seul exemple la programmation d’Hubert-Félix Thiéfaine… qui parle ici (voir vidéo ci-dessus) d’un certain Ferré (à qui j’avais proposé d’écrire une préface sur Hubert pour le premier livre, signé Pascale Bigot, consacré au chanteur franc-comtois). Il aura fallu attendre 2012 pour que les « professionnels de la profession » à Paris reconnaissent enfin ce que Léo disait en substance de Thiéfaine dès 1987 dans ce mot qu’il m’envoya manuscrit (et dont je conserve précieusement l’original) : « …Il vint alors, Hubert-Félix, débordant de tendresse, parlant, chantant et donnant au verbe une pathétique présence : c’était un oiseau vainqueur, les cigales sous les ailes, la musique se révélant soudain comme l’inédit de la folie, quand la folie devient maîtresse et que plus rien ne l’arrête. Le voilà, Hubert-Félix, le silence en bandoulière et Leonardo dans les mirettes. Dans la salle pleuraient les loups déchaînés. Les louves tendaient les bras vers ce lac de lumière où la musique se teint en rouge avant de disparaître. Les mots d’Hubert-Félix emportent tout vers l’inconnu, vers la tendresse aussi, quand la tendresse lui prend la main… »

 

Leprest.jpg

 

À Montauban, en 2012, Léo Ferré ne sera jamais bien loin de nous. Pas davantage qu’un autre de nos grands amis, grand poète de la chanson, trop tôt, beaucoup trop tôt disparu : l’homme aux deux ailes, comme disait son ami (et admirateur !) Claude Nougaro, je veux évidemment parler d’Allain Leprest. Allain qui était un fidèle d’« Alors… Chante ! » dont il ne manquait aucune édition, qu’il y soit programmé ou pas. Le festival a tenu très justement à lui rendre hommage, moins d’un an après sa disparition, à travers une rencontre publique : elle aura lieu jeudi 17 à 11 h 30 sous le petit chapiteau, avec Jo Masure qui a forcément beaucoup de choses à dire sur Allain ; avec Claude Lemesle qui, pour être l’un de nos principaux auteurs contemporains, n’en considérait pas moins Leprest – de son vivant – comme un écrivain majeur de la chanson ; et avec votre serviteur qui s’est trouvé, au tout début des années quatre-vingt (et grâce à Henri Tachan : voir « Allain Leprest : Donne-moi de mes nouvelles » sur ce blog), en situation de jouer un rôle dans le parcours professionnel de cet exceptionnel autant qu’atypique « chantauteur » (je revendique le néologisme).

Mais comme la parole ne remplace pas la chanson, plusieurs artistes programmés lors de cette édition viendront nous interpréter certaines œuvres d’Allain Leprest en guitare ou piano-voix. Claude Lemesle lui-même, chanteur à ses débuts, s’y collera, non sans émotion partagée, je le pressens, je le sens déjà. Car, pour nous qui l’avons connu de près, comme pour tous ceux qui ont eu la chance de le voir sur scène (la seule manière d’aller à sa découverte, tant l’indifférence médiatique fut grande et constante à son égard, sans qu’il ne montre jamais la moindre amertume), Allain Leprest ne nous a pas quittés. Il est toujours à nos côtés. Alors, Allain… Chante ! Chante comme tu l’as toujours fait ; pour l’amour, pas pour la gloire.

 

 

• Festival « Alors… Chante ! », c/o association Chants Libres, 505 avenue des Mourets, 82000 Montauban (informations au 05 63 63 66 77).

*J’en profite pour adresser mes remerciements à la famille, à Marie-Christine Ferré bien sûr et d’abord, à Mathieu et à la fratrie ensuite, ainsi qu’aux Éditions La Mémoire et la Mer (qui conservent l’entier copyright du texte ci-dessus).

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Published by Fred Hidalgo - dans Concerts et festivals
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6 mai 2012 7 06 /05 /mai /2012 11:59

« Pour que tu saches lire et écrire… »

 

Je reviens d’Espagne, le pays de mes ancêtres, livré pieds et poings liés aux forces arrogantes et maffieuses de la finance, où l’avenir n’est plus synonyme d’espoir et de progrès mais seulement de soumission et de régression. Alors, « allez savoir pourquoi », en mémoire de mon père, peut-être, combattant antifranquiste de la première heure (« Ils sont morts cent dix fois pour que dalle et pourquoi / Avec l’amour au poing sur la table et sur rien… »), j’ai envie aujourd’hui de partager cette chanson du Grand Ferré, sous-titrée dans la langue de Cervantès… « Ils ont le cœur devant et leurs rêves au mitan et puis l’âme toute rongée par des foutues idées ; y en a pas un sur cent et pourtant ils existent, la plupart fils de rien ou bien fils de si peu… »

 

 

Le sait-on ? Associé généralement à l’aristocratie, un hidalgo (étymologiquement « hijo de algo », c’est-à-dire « fils de quelque chose » et donc exact contraire du « fils de rien » dont parle Léo dans sa chanson) a un sens autrement plus sociable sous la plume de Miguel de Cervantes pour qualifier son héros, « El ingenioso hidalgo Don Quijote de la Mancha » : celui de la noblesse de cœur. Cela pour dire qu’on peut s’appeler Hidalgo, n’être pas fils de rien et se montrer néanmoins en empathie totale avec un peuple frère dont une large partie est en voie de passer sous le seuil de la pauvreté, alors qu’il n’est en rien responsable des maux qui l’accablent.

 

portrait.jpg

 

En Espagne, l’Histoire semble balbutier avec des résurgences néo-fascistes facilitées (suscitées ?) par des hommes de l’ombre œuvrant au sein de tristes officines vouées corps et biens à la spéculation la plus infâme, celle qui conduit inéluctablement à la mise en cause des services publics, éducation et santé en tête. Comme s’il s’agissait d’éradiquer précisément ce pour quoi des hommes de bonne volonté se sont dressés, des générations durant, contre l’arbitraire de l’argent et son corollaire voulu de l’ignorance : Vivre pour des idées, chante Leny Escudero…

 

 

Avec près du quart de sa population au chômage, et la moitié de la jeune génération (oui, cinquante pour cent !) à laquelle on interdit de fait – quel que soit son niveau de formation – d’entrer dans la vie active, l’Espagne de 2012 fait dramatiquement penser à l’Allemagne désespérée de 1929 à 1933… On me dira qu’on n’en est pas encore là et que ce n’est pas, ici, le lieu d’analyser les causes et conséquences de cette situation. Peut-être que oui, peut-être que non. Une chose est sûre : la contagion menace et il est plus que temps de s’attaquer aux racines objectives de cette crise (à commencer par le système généralisé d’évasion fiscale des plus riches) qui appauvrit le plus grand nombre et enrichit davantage encore les profiteurs sans foi ni loi.

 

 

Avec le temps, il est en effet à craindre qu’en Grèce, en Espagne et ailleurs en Europe, si cette dérive du bien public vers la dictature financière se poursuit, on risque vite d’oublier les passions et même les voix « qui vous disaient tout bas les mots des pauvres gens ». Avec le temps, comme le redoutait Léo Ferré, le risque est grand pour chacun d’entre nous de se replier sur soi au lieu de s’ouvrir aux autres ; d’abattre la carte de l’aquoibonisme gainsbourien (voire pire) plutôt que de choisir celle, plus que jamais indispensable, de la solidarité.

 

CHORUS44.jpg

 

À mon humble niveau, sachez pourtant qu’Avec le temps (merveilleuse chanson, à tirer des larmes aux cœurs les plus endurcis, mais chanson de la plus haute désespérance), votre serviteur, lui, a la chance et le privilège d’aimer toujours autant, voire plus aujourd’hui qu’hier et moins que demain… et qu’il continuera à faire chorus avec ce qui est beau et mérite d’être partagé. N’en déplaise aux jeteurs de sorts et autres nuisibles de tous poils pour lesquels la fin justifie les moyens. Ceux-là nous trouveront toujours sur leur chemin, debout, non pas désarmés comme Le Déserteur de Boris Vian (du moins dans sa version « officielle ») mais prêts à riposter, tant il est vrai que « la poésie est une arme chargée de futur »…

 

 

 

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Published by Fred Hidalgo - dans La Chanson vivante
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16 avril 2012 1 16 /04 /avril /2012 09:00

Ne me quitte pas (épilogue 3/3)

 

Et aujourd’hui ? Que sont les amis devenus ? Ceux d’Hiva Oa, des Marquises et de Tahiti. Quels souvenirs essentiels garde-t-on du Grand Jacques à Atuona ? Et la Doudou ?...

Maddly Bamy a vécu longtemps entre l’Europe et Atuona, hébergée sur place par des amis après que la propriétaire de leur case de location eut repris possession des lieux pour y construire une autre maison en dur (voir « Brel-6 ») ; puis ses voyages se sont espacés et il semble qu’elle ne soit plus revenue à Hiva Oa depuis un départ précipité en 2003. « Alors qu’elle allait bien, a raconté sœur Rose, d’un seul coup elle a décidé de ne plus s’alimenter, ni de boire. Un jour de juillet, alors qu’elle se rendait au cimetière, Maddly s’est effondrée sur le bord de la route. » Emmenée au centre médical d’Hiva Oa, on l’évacua à l’hôpital de Nuku Hiva d’où, après huit jours de soins, elle dut être rapatriée sanitaire en métropole… Elle vit désormais dans le Sud de la France et reste attentive à la mémoire de son compagnon d’aventures, comme on l’a vu en 2008 (voir « Brel-10 ») lorsqu’elle s’est rendue à Anvers pour retrouver l’Askoy, récemment sauvé des eaux ; là même où, trente-quatre ans plus tôt, Jacques et elle en avaient largué les amarres pour un voyage au bout de la vie.  

 

 

Tout comme Paul-Robert Thomas, le copain toubib de Jacques qui l’hébergeait lors de ses séjours à Tahiti (voir « Brel-4 »), Marc Bastard, son meilleur ami d’Atuona (celui dont France Brel, lors de sa première venue en juillet 1999, s’avouera frappée par sa ressemblance physique avec Jojo…), est aujourd’hui décédé. Le fils qu’il a eu avec une Marquisienne, dont il était séparé, vit toujours à Atuona. Voici comment il décrivait sa dernière rencontre avec Jacques Brel dans les premiers jours du mois de juillet 1978.

« Je devais m’absenter plusieurs semaines. Je suis monté lui dire “au revoir”.
Le soir était tombé. Assis sur la terrasse, il lisait. Maddly, devant son chevalet, dessinait. J’eus vraiment le sentiment d’être un intrus. Maddly me fit un sourire accompagné d’un signe d’amitié. “C’est bien ton bouquin ?” demandai-je bêtement.
Avec un vague sourire, il ferma le livre et me montra la couverture. Le titre était
Changer la mort, du professeur Schwartzenberg. “Tu vois, j’apprends à mourir…”
Nous parlâmes d’autre chose ; mais je savais que depuis plus d’un mois, il souffrait de nouveau. Le poumon sain était atteint par le mal. Je lui fis part de mes projets immédiats et lui indiquai la date de mon retour prévu à la fin du mois d’août. Notre conversation fut brève. Il me raccompagna jusqu’au chemin où était garée ma voiture. Tandis que je partais, je le vis une dernière fois s’éloigner dans la nuit. Il me fit de grands gestes : on aurait dit qu’il cueillait des étoiles… »

Beaucoup d’autres amis ou simples témoins d’un moment partagé de la vie de Jacques Brel en Polynésie sont encore vivants et présents soit à Hiva Oa, soit ailleurs dans l’archipel soit à Tahiti : certaines des sœurs, des pilotes, l’ancien maire, l’infirmière, Henriette, l’homme qui traçait les pistes, d’anciennes pensionnaires du collège Sainte-Anne… Le postier aussi, Fiston Amaru – si important dans la destinée de Brel (voir « Brel-2 ») –, qui après avoir été muté à Tahiti, est revenu passer deux jours ici, en 2004, après vingt-quatre années d’absence. C’est son successeur à la Poste d’Atuona, Georges Gramont, qui nous a communiqué le petit mot que Fiston lui a laissé, signé « Le vieux Pédé, ami de J. Brel » !

 

lettreFiston

 

C’est Georges aussi qui nous a fait connaître Jean Saucourt ; jamais encore, celui-ci n’avait accepté de témoigner sur Brel. Il vit à présent en louant quelques petits bungalows aménagés aux voyageurs de passage, réticents aux séjours organisés, tout en étant l’aîné et probablement le plus connaisseur (et enthousiaste) des guides culturels de l’île. Jean et Georges, comme bien d’autres ici, se souviennent que l’auteur de Quand on n’a que l’amour déploya toute son énergie et soutint une foule de projets pour sortir l’île de son isolement. À commencer par le pont aérien qu’il maintenait à lui seul pour que les populations de l’archipel reçoivent chaque semaine leur courrier et soient approvisionnées en médicaments, en livres, en vivres et même en films à Atuona. Alors, son langage fleuri et ses blasphèmes, qui choquaient beaucoup au départ (les Marquisiens usant d’un français très châtié), sont vite passés au second plan. « Les enfants l’ont accepté sans réserve, nous a raconté Georges. Souvent, les jours de congé scolaire, ils allaient le réveiller en jetant des cailloux sur le toit de sa maison. Jacques Brel sortait, l’air furieux, en criant après eux : “Bande de petits salopiaux !” Oui, oui, il parlait comme ça et pire encore… Il utilisait un langage cru, mais cru ! Mais aussitôt, il les faisait entrer et leur offrait des paquets de bonbons qu’il avait achetés exprès à Papeete. Et puis il les chassait brusquement en criant : “Fichez le camp, petits vauriens !” C’était comme un rite entre les enfants et lui. »

Georges Gramont a pris sa retraite de la Poste et tient aujourd’hui une pension de famille avec son épouse Gisèle, dite Gigi. Quant à Georges, personne ne l’appelle ainsi, mais tout le monde le connaît ici sous le diminutif de… Jojo ! Eh oui, il n’y a pas de hasard, rien que des rendez-vous.  

 

 

Cette fois, il est temps de dire vraiment adieu au Grand Jacques. Mais pas avant de le saluer une dernière fois, une fois encore... Et Gauguin par la même occasion. En grimpant le sentier qui mène à leur dernière demeure, s’impose brusquement à moi la merveilleuse chanson de Barbara : Gauguin (Lettre à Jacques Brel)... La plus belle et déchirante qui soit. Surtout sachant qu’il ne s’agissait pas de vains mots lorsque la longue dame brune l’a écrite, de simples mots désincarnés de poète, tant Jacques et Barbara étaient proches. Ces deux-là s’aimaient d’amour tendre et jamais entre eux L’amour est mort... Par bonheur, il nous reste Franz, le film qu’il avait imaginé sur mesure pour elle (voir vidéo ci-dessus). Il jouait le rôle de Léon, elle de Léonie. Elle y est éblouissante « et on sent bien à travers les images, écrit Charley Marouani dans ses mémoires, toute la tendresse que ces deux-là éprouvaient l’un pour l’autre. »

En arpentant ce chemin qui mène au bout de la vie, j’entends littéralement la voix de Barbara, qui s’élève fragile et authentique :

Il pleut sur l’île d'Hiva-Oa […]
Il pleut sur un ciel de corail
Comme une pluie venue du Nord
Qui délave les ocres rouges
Et les bleus-violets de Gauguin […]

 Il a dû s’étonner Gauguin
Quand ses femmes aux yeux de velours
Ont pleuré des larmes de pluie
Qui venaient de la mer du Nord
Il a dû s’étonner, Gauguin,
Et toi, comme un grand danseur fatigué
Avec ton regard de l’enfance

 Bonjour, monsieur Gauguin
Faites-moi place
Je suis un voyageur lointain
J’arrive des brumes du Nord
Et je viens dormir au soleil
Faites-moi place

La chanson se poursuit ainsi : « Tu sais / Ce n’est pas que tu sois parti / Qui m’importe / D’ailleurs, pour moi tu n’es jamais parti / Ce n’est pas que tu ne chantes plus / Qui m’importe / D’ailleurs, pour moi, tu chantes encore / Mais penser qu’un jour / Le vent que tu aimais / Te devenait contraire / Penser / Que plus jamais / Tu ne naviguerais / Ni le ciel ni la mer / Plus jamais, en avril / Toucher le lilas blanc / Plus jamais voir le ciel / Au-dessus du canal / Mais qui peut dire ? / Moi qui te connais bien / Je suis sûre qu’aujourd’hui / Tu caresses les seins / Des femmes de Gauguin / Et qu’il peint Amsterdam / Vous regardez ensemble / Se lever le soleil / Au-dessus des lagunes / Où galopent des chevaux blancs / Et ton rire me parvient / En cascade, en torrent / Et traverse la mer / Et le ciel et les vents / Et ta voix chante encore… »  

 

 

Et puis, se faisant plus intime encore, comme pour bien marquer toute l’importance personnelle qu’elle accorde à ce message d’outre-vie et d’outremer, comme on lance une bouteille à la mer, Barbara appose sa signature :

Souvent, je pense à toi
Qui a longé les dunes
Et traversé le Nord
Pour aller dormir au soleil
Là-bas, sous un ciel de corail
C’était ta volonté
Sois bien
Dors bien
Souvent, je pense à toi

Je signe Léonie
Tu sauras qui je suis
Dors bien...
(© Famille Barbara, 1990)

Nous arrivons, ma brune et moi, au pied du calvaire. Après cette évocation de Barbara si prégnante en ces lieux, une belle surprise nous y attend. Juste à côté de la sépulture de Jacques, si joliment fleurie et entourée de végétation luxuriante qu’on dirait tout sauf une tombe, un petit monticule : ce sont des galets recueillis sur la grève par des « passants » venus de Tahiti ou de l’autre côté du monde, sur lesquels, tracés au feutre, on a écrit de petits mots adressés au poète et à l’homme. Ça n’est souvent qu’un nom et celui d’une ville, parfois s’y ajoute un simple « merci », on trouve aussi des titres de chansons : Quand on n’a que l’amour… Je m’en saisis délicatement l’un après l’autre, les lis avec bonheur, en photographie quelques-uns… et puis je découvre celui-ci signé d’un certain… Brassens ! « De Georges Brassens, Sète » !

 

tombeFredBrassens

 

P… de D… ! se serait écrié le Grand Jacques. Trois grands B de la chanson réunis ici, à trois pas de l’endroit où dort Gauguin ! Barbara, Brassens, Brel. Dans ma vie, j’en ai vu des récitals, des tours de chant, des concerts, des spectacles de chanson, j’en ai connu des artistes... et j’ai engrangé de l’émotion pour « dans dix mille ans » encore, aurait dit Léo Ferré ; mais là, là… c’est indicible. Oui, Léo, Il n’y a plus rien... il n’y a plus rien à dire.

Un ultime rappel, simplement, avant de tirer le rideau sur ce voyage aux Marquises. Cela se passait à Punauuia chez Paul-Robert Thomas, l’ami médecin de Jacques, durant leurs conversations nocturnes. En l’occurrence, foin de dialogue, rien qu’un monologue en forme de bilan : Jacques parle de son pays, commente son parcours, raconte son île au trésor. « La terre est territoire, la mer est méritoire », lâche-t-il cette nuit-là avec cet art de la formule juste qui n’appartenait qu’à lui. Et l’air de rien, comme dans ses chansons, en parlant des autres il parle de lui, et c’est franchement superbe : « Une île est un rocher, immense et dense masse de terre que le marin espère. Il y retrouve ses rêves d’enfant, celui de Robinson. Car c’est l’enfant qui fait grandir les îles et s’y repose quand il est prêt. L’île est un espoir sorti de l’eau. C’est l’oasis des océans. C’est aussi un berceau. C’est là qu’on pose l’ancre. C’est là qu’on se repose. Qu’on regarde le vent, et peut-être le temps. » Jacques Brel était-il prêt ? Une chose est sûre : Hiva Oa était son espoir sorti de l’eau. Son berceau. Et c’est là qu’il repose.

 

fin-Atuona

 

Quant à votre serviteur, qui a eu le grand bonheur, ces cinq derniers mois, de vous emmener sur ses traces, dans son sillage et dans ses pas, sachez que c’est le Grand Jacques lui-même qui l’a finalement décidé à se lancer dans cette périlleuse mais passionnante aventure au long cours. Les quelques réticences que je nourrissais encore en revenant des Marquises se sont en effet dissipées en totalité en découvrant ce que l’intéressé, en 1978 à Tahiti, avait demandé à Paul-Robert de rendre public… et qui, aujourd’hui, résonne en moi comme un assentiment d’outre-tombe : « Tant que je serai vivant, vous fermerez vos gueules ! Une fois mort, je ferai peut-être un peu partie de l’Histoire ; alors, vous pourrez leur dire ce que vous aurez à raconter. Elle mérite au moins ça, l’Histoire : ce quelconque de vérité. »  

 

 

« SUR LES TRACES DE JACQUES BREL », récit de Fred Hidalgo (illustrations sauf mentions contraires de F. et Mauricette Hidalgo) : 1. Le Voyage aux Marquises (18 novembre 2011) ; 2. Sa nouvelle adresse (26 novembre) ; 3. Si t’as été à Tahiti… (3 décembre) ; 4. Touchez pas à la mer ! (8 décembre) ; 5. Aux Marquises, le temps s’immobilise (13 décembre) ; 6. Si tu étais le bon Dieu… (9 janvier 2012) ; 7. De l’aube claire jusqu’à la fin du jour (29 janvier) ; 8. Et nous voilà, ce soir… (20 février) ; 9. Je chante, persiste et signe… (25 mars) ; 10. Jean de Bruges et « Le voilier de Jacques » (29 mars) ; 11. Quand je serai vieux, je serai insupportable... (3 avril) ; 12. Et tous ces hommes qui sont nos frères... (4 avril) ; 13. Ne me quitte pas, épilogue 1/3 (15 avril) ; 14. Ne me quitte pas, épilogue 2/3 (16 avril) ; 15. Ne me quitte pas, épilogue 3/3 (16 avril).  

 

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