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  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
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  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

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Jean-Jacques Goldman, confidentiel
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15 avril 2012 7 15 /04 /avril /2012 23:00

Ne me quitte pas (épilogue, 2/3)

 

C’est au complexe culturel Paul-Gauguin (voir « Brel-5-6 »), que l’on délivre les billets d’entrée pour l’« Espace Jacques-Brel », distant seulement de quelques dizaines de mètres. La préposée nous accompagne pour ouvrir la porte coulissante du hangar, car nous sommes les premiers (et peut-être les seuls) à nous y rendre ce jour-là. Peu de touristes aux Marquises, on le sait, sauf lorsque débarque l’Aranui (ou maintenant le Paul-Gauguin, un navire de croisière américain) une fois par mois et rien que pour quelques heures...

 

stele

 

Puis la jeune femme actionne un bouton, et s’élève la voix du Grand Jacques ! C’est son dernier disque qui tourne en boucle le temps de la visite. Vous trouverez peut-être ça étonnant, mais l’émotion est grande d’entendre pour la première fois Les Marquises à l’endroit précis où Jacques Brel a écrit cette chanson… Trente-quatre ans exactement après qu’il l’eut chantée ici à Henriette, la jeune aveugle, pour la seule et unique fois devant quelqu’un d’autre que Maddly (voir « Brel-12 »). Ce matin-là, le temps est clément, il fait chaud sous les tôles ondulées… mais je vous le jure, j’en frissonne encore.

 

jojo-hangar 

L’Espace Jacques-Brel ? Mieux vaut une bonne photo qu’un long discours. En l’occurrence, la description sera vite faite : le Jojo au centre, suspendu en vol immobile, des photos et affiches offertes par l’ex-Fondation Brel de Bruxelles tout autour, sur des panneaux posés aux murs, et puis des documents locaux illustrant à la fois la construction et l’aménagement du lieu dus à Serge Lecordier, responsable de l’aéroclub et beau-frère du maire de l’époque. On y retrace surtout les étapes de la restauration du bimoteur du Grand Jacques, encouragée par sœur Rose et entreprise gracieusement par une équipe de Dassault Aviation, à l’initiative du même Lecordier et autres Marquisiens de bonne volonté. Il faut dire qu’avec le passage des ans, pas davantage que l’Askoy (voir « Brel-10 ») le Jojo n’était… jojo à voir, comme on peut s’en apercevoir sur la photo où sœur Rose pose devant lui.

 

arrivee-Jojo

 

Ramené à Tahiti par Jean-François Lejeune après la mort de Brel, il fut vendu le 6 novembre 1978 à Robert Wan, « l’empereur de la perle noire », qui avait racheté auparavant la ferme perlière de Jean-Claude Brouillet, à Marutéa, l’un des pionniers en ce domaine (et véritable aventurier des airs au Gabon… où je l’avais connu : voir « Brel-4 » – le hasard s’entend comme personne pour lancer de curieuses œillades à travers le temps et l’espace !). Repeint aux couleurs françaises, puis revendu le 18 janvier 1982 à un autre producteur de perles, Yves Tchen Pan, qui le fit voler ensuite pour le compte de sa compagnie Air Océania (disparue depuis), c’est dans celle-ci que le Twin Bonanza de Jacques Brel acheva sa carrière. Après un dernier vol, le 25 octobre 1988, on le laissa bientôt à l’abandon, pourrissant, dans un coin du tarmac de Faaa…  

 

 

À l’image du sauvetage de l’Askoy (voir « Brel-10 »), une grande chaîne de solidarité se déploya par la suite, grâce à Serge Lecordier, alors président du Comité du Tourisme d’Atuona. Première étape : le rapporter ici. C’est la « goélette », comme on continue de l’appeler – l’Aranui, deuxième cargo mixte du nom (nous en sommes aujourd’hui au troisième) –, qui le prit à son bord pour le débarquer en 1995 en baie de Tahauku. De là, on le remorqua jusqu’au centre du village où on l’exposa, en l’état, huit ans durant, livré aux intempéries. Et puis – voir la vidéo-document ci-dessus – le 15 juillet 2003 on enraya sa disparition annoncée. Auparavant, explique Serge Lecordier, « la restauration du Jojo avait été décidée à la suite de ma rencontre en 2001, à l’hôtel Hanakéé, avec Bernard Bonzom, technicien chez Dassault Aviation, venu en vacances à Hiva Oa. Celui-ci m’avait laissé espéré qu’il parviendrait à convaincre ses supérieurs. » Finalement, Dassault envoya trois de ses employés, dont Bonzom, pour restaurer l’avion, avec l’aide de Serge Lecordier et de plusieurs bénévoles locaux.

 

Jojo-Hublots

 

Il ne restait plus qu’à élever un hangar pour l’abriter. Il devint cet Espace Jacques-Brel, inauguré le samedi 4 octobre 2003 (cinq mois après le Centre culturel Paul-Gauguin bâti à l’occasion des cent ans de son décès). Un bâtiment bien modeste pour l’artiste dont il est censé honorer la mémoire, statue-tetemais qui a au moins le mérite d’exister. Et revoilà le Jojo flambant neuf, ayant recouvré les couleurs sous lesquelles volait son fameux pilote belge, et prêt, dirait-on, à reprendre les airs…

Quelques sculptures, dont un beau buste de Brel (une œuvre de Jean-Paul Lesbre dévoilée en octobre 2008, pour célébrer les trente ans de la disparition du chanteur, en présence notamment de son épouse Miche, dont c’était la première venue à Hiva Oa, du secrétaire d’État à l’outremer Yves Jego et du président de la Polynésie française, Gaston Tong Sang – excusez du peu !), les deux projecteurs 35 mm avec lesquels Jacques faisait son cinéma deux fois par semaine aux habitants d’Atuona (voir « Brel-6 ») et, comme annoncé par mon petit prince des Marquises, les dessins touchants des écoliers illustrant ses chansons, l’Askoy et le Jojo, complètent la décoration. Parmi les rares documents personnels, sa licence de pilote…

 

miche

 

À l’extérieur, on découvre la stèle réalisée par le Comité du tourisme d’Hiva Oa, une plaque rivée sur un rocher qui se trouvait initialement sur le terrain en altitude, avec vue à 360 degrés, où Jacques avait décidé de faire construire sa maison. Un terrain déjà défriché et aplani quand il a été contraint de partir… En octobre 1993, lorsqu’on posa la plaque sur le rocher (voir photo), la végétation avait déjà repris ses droits. « Jacques Brel vécut à Atuona de 1975 à 1978, endroit où il souhaitait s’installer », peut-on y lire, sous la fameuse conclusion de sa chanson forcément la plus célèbre et appréciée sur place : « Veux-tu que je te dise ? / Gémir n’est pas de mise / Aux Marquises… »

 

stele terrain

 

Le 7 juillet 1978, Jacques avait piloté le Jojo pour la dernière fois. Déjà bien malade et fort affaibli, il n’avait pourtant pas eu le cœur de dire non à une femme enceinte qui l’avait sollicité pour l’emmener accoucher sur l’île de Ua Pou, dans le groupe nord de l’archipel. Ce jour-là, il souffre beaucoup mais ne se plaint pas, ne geint pas. Simplement, à l’issue du vol aller, il répond à la Marquisienne qui lui demande s’il pourra venir la rechercher en octobre : « Je ne sais pas… » A-t-il pressenti sa fin prochaine ? Toujours est-il qu’à son retour chez lui, il dit à Maddly de retenir deux places sur le premier avion d’Air Polynésie en partance pour Tahiti. « C’est la dernière fois que je vois les Marquises, déclare-t-il juste après le décollage. C’est quand même beau. On aurait été bien dans notre maison... » Et Maddly d’écrire : « Nous survolons Atuona et la piscine bleue nous donne le repère de la maison. Jacques laisse couler une larme. Moi, je m’efforce de ne pas pleurer mais ma poitrine a comme des ratés et trahit mon émoi. »  

 

 

[À SUIVRE : épilogue 3/3]

________

« SUR LES TRACES DE JACQUES BREL », récit de Fred Hidalgo (illustrations sauf mentions contraires de F. et Mauricette Hidalgo) ; rappel des chapitre précédents : 1. Le Voyage aux Marquises (18 novembre 2011) ; 2. Sa nouvelle adresse (26 novembre) ; 3. Si t’as été à Tahiti… (3 décembre) ; 4. Touchez pas à la mer ! (8 décembre) ; 5. Aux Marquises, le temps s’immobilise (13 décembre) ; 6. Si tu étais le bon Dieu… (9 janvier 2012) ; 7. De l’aube claire jusqu’à la fin du jour (29 janvier) ; 8. Et nous voilà, ce soir… (20 février) ; 9. Je chante, persiste et signe… (25 mars) ; 10. Jean de Bruges et « Le voilier de Jacques » (29 mars) ; 11. Quand je serai vieux, je serai insupportable... (3 avril) ; 12. Et tous ces hommes qui sont nos frères... (4 avril) ; 13. Ne me quitte pas, épilogue 1/3 (15 avril).

 

 

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15 avril 2012 7 15 /04 /avril /2012 15:20

Ne me quitte pas (épilogue, 1/3)

 

Voilà. Le temps est venu de quitter le Grand Jacques… Ce n’est pas sans difficulté ni émotion, on l’imagine aisément à la lecture des épisodes précédents ; ce n’est pas non plus sans regrets, tant il me resterait à dire sur sa vie et ses projets en Polynésie. Mais tout a une fin et il faut se résoudre à mettre un point final à ce récit vécu, né d’un voyage longtemps rêvé. Voici donc, en trois volets successifs, l’épilogue de ce grand reportage, car on a beau se dire (et le ressentir de façon presque tangible) qu’aux Marquises le temps s’immobilise, il ne s’arrête pas pour autant : il passe aussi… et vient alors le temps de repartir. Le Twin Otter nous attend sur le tarmac de cet aérodrome de poche qu’en octobre 2008, pour le trentième anniversaire de sa disparition, on a baptisé « Tohua Manu Jacques-Brel » : Aéroport Jacques-Brel…

 

fredAeroport

 

La maladie l’avait repris au printemps 1978, récidive diagnostiquée vers le 20 juillet à Papeete par le professeur Lucien Israël, célèbre cancérologue venu donner une conférence à Tahiti, qui lui proposa de l’admettre sans tarder dans son service, à l’hôpital franco-musulman de Bobigny. Quelques jours plus tôt, Jacques et la Doudou avaient quitté le sol d’Hiva Oa pour la dernière fois, sur un vol d’Air Polynésie. Le 27, ils décollaient de l’aéroport de Faaa dans un DC10 d’UTA (où, coïncidence, voyageaient aussi Caroline de Monaco et son époux, de retour de lune de miel, et le navigateur Alain Colas !) pour un traitement de la dernière chance… Et justement, après un mois et demi de radiothérapie, voilà le mal qui régresse, la tumeur au poumon qui se réduit considérablement... au point que, dans la seconde quinzaine de septembre, Jacques se met à nourrir de nouveaux projets d’avenir.

C’était sans compter, hélas, sur les paparazzi : une nuit, déguisés en infirmiers, appareils photo sous leurs blouses, ils entrent dans sa chambre d’hôpital pour le photographier sur son lit de douleur ! Le professeur Israël et Charley Marouani ont confirmé la suite : dégoûté, Jacques retira lui-même ses perfusions et prit la décision irrévocable de quitter l’hôpital pour se réfugier en Suisse. Il chargea Maddly d’appeler Jean Liardon, son ami pilote, pour le prier de venir les chercher en avion au Bourget. Oui, tout aurait pu se passer autrement sans les paparazzi, toujours eux, qui le pistèrent ensuite de l’hôpital jusqu’à l’aéroport, l’obligeant, dans l’attente que Liardon atterrisse, à se dissimuler dans une pièce climatisée où il allait attraper froid. Or, Jacques était alors sous anticoagulants après avoir été victime d’une phlébite…  

 

Un document exceptionnel : Jacques Brel se présente lui-même, en 1959, dans un cabaret de Montmartre
où il se produisait régulièrement, le Tire-Bouchon, et
présente son pianiste Gérard Jouannest ainsi que
Georges Rovère, son premier secrétaire et homme à tout faire (avant qu’un autre Georges, dit Jojo,
ne le remplace bientôt…) : c’est « monsieur l’administrateur, dit-il, celui qui s’occupe d’arranger
tous les ennuis ; quand il n’y en a pas, il en crée… »

 

Quinze jours plus tard, le 6 octobre, ayant le plus grand mal à respirer, il était rapatrié d’urgence par le même Liardon et ramené aussitôt à l’hôpital de Bobigny. C’est là, dans la chambre 305, que Jacques Brel allait décéder, le 9 octobre 1978 à trois heures et demie du matin ; non pas de cette maladie dont on n’ose dire le nom mais d’une embolie pulmonaire… Outre Maddly et Miche, qu’on verra en pleurs dans les bras l’une de l’autre, et quelques membres de la famille proche dont ses filles Chantal, France et Isabelle, rares sont les amis qui ont eu le courage de venir s’incliner ou se recueillir devant sa dépouille mortelle : en particulier Barbara et Juliette Gréco (qu’il avait revues un an plus tôt pendant l’enregistrement de son album), Gérard Jouannest et François Rauber… et puis, bien sûr, le fidèle Charley Marouani qui fut son imprésario dès ses premières années parisiennes, quand Jacques chantait encore dans les cabarets.

Lino Ventura, qui avait dîné avec lui et leurs compagnes respectives quelques semaines auparavant (et lui avait promis, semble-t-il, de se rendre bientôt à Hiva Oa), et Brassens, qui avait manqué ce dîner et pensait le retrouver prochainement, ont préféré garder de lui le souvenir d’un homme debout : « Paul Fort disait : “Il faut nous aimer sur terre / Il faut nous aimer vivants / Ne crois pas au cimetière / Il faut nous aimer avant”. »  Citation rappelée alors par le bon Georges qui, accablé de chagrin, s’est néanmoins forcé à lui rendre un bref mais éloquent hommage : « Pour le moment, dans la chanson, je crois que Jacques Brel est l’être le plus important qui soit… »  

 

 

Le 12 octobre, convoyé seulement par la Doudou et l’ancien imprésario du chanteur, le cercueil était embarqué à bord d’un long courrier, puis transporté de Tahiti jusqu’à Hiva Oa sur l’appareil d’Air Polynésie piloté par Michel Gauthier, l’un des deux instructeurs de Jacques, du temps où il volait à travers les îles de la Société et les Tuamotu pour revalider sa licence (voir « Brel-3 »), et l’un de ses invités permanents chez lui le lundi à dîner lorsqu’il faisait escale à Atuona. Le 13 octobre en fin de matinée, tout le village était présent au cimetière du Calvaire où Jacques avait demandé à être enterré. Sa tombe avait été creusée à la droite du grand Christ en croix, Gauguin reposant depuis le 3 mai 1908 à sa gauche. Les deux (bons) larrons d’Hiva Oa…

Gauguin avait 55 ans à sa mort, Jacques Brel seulement 49. Mais « ce qui compte dans une vie, avait déclaré celui-ci en 1971, ce n’est pas la durée d’une vie, c’est l’intensité d’une vie. » Gauguin, Brel ? Impossible de n’être pas frappé, au-delà du temps, par leurs nombreux points communs en ces mêmes lieux. Surtout, ils ont tenté tous deux, avec générosité et compassion, d’améliorer le sort des habitants de leur île d’adoption – Brel avec davantage de succès que son illustre prédécesseur, plus radical compte tenu de l’époque et des conséquences de la colonisation et de l’évangélisation sur le mode de vie ancestral des Marquisiens. autoportrait gauguinL’un, révolté par les conditions de vie réservées aux autochtones, et l’autre, par l’abandon dont ils faisaient l’objet de la part du pouvoir central de Tahiti aux plans culturel et sanitaire, déployèrent une grande énergie pour leur venir en aide. Quitte à se heurter (frontalement dans le cas de Gauguin, adversaire des lois iniques imposées aux Marquisiens ; de façon plus tolérante, mais non sans aplomb ni colère, dans celui de Brel) aux représentants de l’autorité légale et religieuse.

Pour mémoire, ces simples et innocentes anecdotes (en apparence seulement pour le peintre, car de graves conséquences s’ensuivront) relatives à leurs démêlés respectifs avec la gendarmerie locale.

1902. Paul Gauguin a déjà eu maille à partir avec le gendarme, un brigadier dénommé Charpillet. Celui-ci n’a pas digéré, entre autres actions de « désobéissance civique », le fait que le peintre ait incité les « indigènes » à refuser de payer l’impôt sur les routes, décidé à Papeete… alors qu’il n’y a pas de routes à Hiva Oa ! Un soir, il tient sa vengeance. Voyant Gauguin circuler avec sa carriole tirée par un cheval dans l’unique rue d’Atuona, une simple chaussée en terre battue, Charpillet lui ordonne de s’arrêter. Pierre Berruer, biographe de Gauguin (Le Bon Dieu n’a pas d’oreilles, op. cit.), a reconstitué le dialogue entre les deux hommes :

« Vous qui êtes tellement au courant des lois, vous ne pouvez ignorer qu’il est interdit de circuler nuitamment sur le territoire français sans dispositif d’éclairage.
– C’est tout ce que vous avez trouvé ? Enfin, Charpillet, c’est la seule voiture de l’île !
– Cela ne vous dispense pas d’appliquer les règlements. Je vous dresse procès-verbal… Et par la même occasion, je vous signale, amicalement, qu’un rapport sur vos agissements est envoyé à l’administrateur. »

Quinze jours plus tard, le gendarme se présentait à la Maison du jouir, exhibant un ordre de saisie pour non-paiement du procès-verbal…

1978. Jacques Brel avait plus souvent qu’à son tour l’occasion d’être agacé par les tracasseries de l’administration, tant à son encontre en qualité de ressortissant étranger qu’à celle des Marquisiens. Venant de se faire livrer une moto Suzuki, pour se déplacer plus facilement, seul ou avec Maddly, sur les pistes de l’île, il apprend un jour que la gendarmerie a rendu obligatoire le port du casque. À l’époque, la circulation est quasiment nulle à Hiva Oa du fait que les seules routes existantes (en l’attente du bétonnage de quelques pistes entrepris depuis peu par la commune) sont de simples chemins de terre, souvent des pistes cavalières, qui exigent de rouler lentement.  

 

Document (suite) : Jacques chante Ne me quitte pas en piano-voix, en 1959 au
Tire-Bouchon, accompagné par Gérard Jouannest.

 

Alors, pour signifier son mécontentement, il va trouver son ami postier Fiston Amaru (celui qu’il appelle affectueusement « vieux pédé » alors qu’il n’est ni vieux ni homosexuel) avec son 4x4 Toyota, « qui était d’un vieux modèle avec marchepied de chaque côté », et lui demande de prendre le volant. Et voilà notre homme debout sur l’un des marchepieds, coiffé d’un casque de chantier, passant et repassant bruyamment devant la gendarmerie, gesticulations à l’appui et peut-être bien, en tout cas on se plaît à l’imaginer, force jurons destinés à la maréchaussée ! « C’était du temps du remplaçant d’Alain Laffont [le gendarme en poste quand l’Askoy est entré en baie de Tahauku], a précisé Fiston à Eddy Przybylski (La Valse à mille rêves, op. cit.), confirmant ce tableau particulièrement cocasse dont on se souvient encore dans ce village perdu en plein Pacifique. Jacques avait trouvé ce moyen-là pour protester. » Brel, motard en colère à Hiva Oa…

De Gauguin, Jacques Brel disait qu’il était parti en Polynésie pour peindre ses rêves d’enfance. « Seule l’âme de l’enfant qui reste chez l’adulte qu’il devient, expliquait-il, est capable de peindre un cheval en vert ou en rouge. » De fait, c’est à Tahiti et à Hiva Oa que Paul Gauguin se libéra totalement de toutes les contraintes académiques : « J’ai voulu établir le droit de tout oser. » C’est en Polynésie aussi que Brel, touchant le rivage d’Hiva Oa pour se reposer le temps d’une escale et finalement installé à demeure sans l’avoir prémédité, y réalisa l’essentiel de ses rêves d’enfant, à la fois Mermoz, Saint-Ex et chevalier errant au service des autres dans le ciel agité des Marquises. Mais surtout, c’est là qu’il s’y accomplit lui-même, tel un papillon sortant de sa chrysalide. Sans les Marquises, Jacques Brel serait resté ce qu’il était déjà : l’un des plus grands artistes de l’histoire de la chanson, certes… mais rien d’autre que cela : un auteur, un compositeur et un interprète. Aux Marquises, sans être le Bon Dieu pour autant (d’ailleurs, a-t-on jamais vu celui-ci jurer autant que Brel a pu le faire dans ce paradis terrestre ?), il est devenu bien plus, et beaucoup mieux : il est devenu un Homme.

 

enfantsRiviere

 

Janvier 1903. D’un côté du village d’Atuona, se jetant dans l’océan et s’enfonçant en amont dans la vallée profonde, au pied des monts Temetiu et Feani, coule une petite rivière semée de rochers, la rivière Makémaké (voir « Brel-11 »). Elle coupe en la submergeant l’une des rues du « centre-ville », non loin de l’établissement Sainte-Anne et du terrain d’un demi-hectare que Gauguin a acheté à l’Évêché pour y construire sa provocatrice Maison du jouir. Un soir, un cyclone s’abat sur Hiva Oa, gonflant la rivière Makémaké au point que le lendemain matin, après une nuit d’épouvante où les éléments déchaînés ont emporté la plupart des cases et noyé la vallée, la Maison du jouir, bâtie sur pilotis, est comme une île au milieu d’un immense lac ; seuls, dans les alentours, surnagent la gendarmerie et le magasin Varney. Le calme revenu, Atuona n’est plus que ruines et désolation. Tioka, l’un des deux charpentiers marquisiens qui ont construit l’habitation du peintre, devenu son ami, est désespéré. « Je n’ai plus rien ! lui dit-il. Plus de maison, plus de terrain. Le cyclone a cassé les arbres. Il y a des rochers partout… » Et Gauguin, avec son naturel généreux, de lui répondre : « Ne t’en fais pas. Dès que l’on pourra, je te donnerai une parcelle de ma propriété, avec un acte en bonne et due forme. Tu reconstruiras une belle case près de la mienne… »

Octobre 2011 : nous venons de quitter la Maison du jouir pour atteindre la rivière Makémaké qui n’est plus, à cet endroit du village, qu’un ruisseau peu profond. Des enfants y jouent, sans crainte de se tremper ni de mouiller leurs vélos ; joyeux et charmants, à l’image de la population polynésienne dans son ensemble. Je leur glisse quelques mots, leur parle de l’école Sainte-Anne où je suis passé la veille… « Dis m’sieu, lâche spontanément un gamin souriant vêtu d’un maillot de l’Inter de Milan et tenant une bicyclette bien trop grande pour lui, tu connais Jacques Brel ? » Si je connais Jacques Brel ?! Je suis venu tout exprès marcher sur ses pas – trente-quatre mille kilomètres aller-retour – et voilà qu’en arrivant dans son île au trésor, le premier gosse qui m’aborde, c’est pour m’interroger à son sujet…

 

enfantVelo

 

À proximité immédiate trotte un vieux cheval en liberté : sa robe est fauve, pas blanche, désolé monsieur Gauguin ! La rivière, elle, est bruyante, mais à peine plus que le gamin qui veut absolument m’entretenir du Grand Jacques. « C’est un chanteur qui vivait ici, il avait un avion… Et, tu sais, à l’école, on nous a demandé de faire des dessins sur lui, sur ses chansons. » Un instant, j’ai cru entendre le Petit Prince : « Dessine-moi un mouton… » En fait, le minot, qui aurait pu être son frère du bout du monde, m’a dit fièrement : « Moi, j’ai dessiné son avion ! »

 

dessin

 

Ça m’a rappelé ce que me disait quelques jours plus tôt un habitant de Nuku Hiva, Jean-Claude Tata, qui avait rencontré Jacques Brel plusieurs fois quand il se posait à Ua Pou, son île natale : « Je n’avais que dix ans, mais je m’en souviens bien. Sa venue était toujours un événement. Surtout qu’il était gentil et drôle, très souriant, toujours habillé de blanc : il était content qu’on s’intéresse à son avion… J’ignorais que c’était un chanteur, à l’époque, pour nous c’était le popaa qui transportait le courrier et les malades… Une chose m’a frappé, rétrospectivement, quand je l’ai vu pour la première fois dans un film, c’était L’Emmerdeur, dans les années quatre-vingt : il était beaucoup plus maigre que dans mon souvenir… »

 

Hangar

 

Retour à Hiva Oa : je m’apprête à demander à mon petit interlocuteur si ces dessins avaient une destination particulière, mais il me devance : « Si tu veux, tu peux les voir là-bas, avec son avion. » Ce faisant, il me désigne du doigt un hangar vert au toit de tôle ondulée qui ne paye pas de mine. Il est situé dans un espace dégagé entre la rue principale et l’océan. Juste derrière le complexe sportif, avec son stade municipal, là où s’élevait jadis une forêt de cocotiers…

[À SUIVRE : épilogue 2/3]

_________

« SUR LES TRACES DE JACQUES BREL », récit de Fred Hidalgo (illustrations sauf mentions contraires de F. et Mauricette Hidalgo ; rappel des chapitres précédents : 1. Le Voyage aux Marquises (18 novembre 2011) ; 2. Sa nouvelle adresse (26 novembre) ; 3. Si t’as été à Tahiti… (3 décembre) ; 4. Touchez pas à la mer ! (8 décembre) ; 5. Aux Marquises, le temps s’immobilise (13 décembre) ; 6. Si tu étais le bon Dieu… (9 janvier 2012) ; 7. De l’aube claire jusqu’à la fin du jour (29 janvier) ; 8. Et nous voilà, ce soir… (20 février) ; 9. Je chante, persiste et signe… (25 mars) ; 10. Jean de Bruges et « Le voilier de Jacques » (29 mars) ; 11. Quand je serai vieux, je serai insupportable... (3 avril) ; 12. Et tous ces hommes qui sont nos frères... (4 avril).

 

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4 avril 2012 3 04 /04 /avril /2012 11:07

Et tous ces hommes qui sont nos frères…

 

Le plus dur, après une longue parenthèse passée sans écrire, a été de s’y remettre, et puis le déclic s’est produit et tout a repris comme avant : six mois pour esquisser quatre chansons et six mois encore pour en avoir dix-sept prêtes à être mises en boîte ! Tout ? Presque tout, oui, car avant de regagner Paris pour enregistrer l’album avec ses fidèles complices, le Grand Jacques a regoûté aux joies de la chanson vivante, comme à ses débuts, lors d’un « tour de chant » aussi improbable que généreux. Une histoire de tendresse, émouvante et magnifique…

 

cote.jpg

 

Finalement, cet album sans titre, qu’on appelle néanmoins Les Marquises, battra tous les records de vente de l’histoire du disque. Plus d’un million d’exemplaires précommandés par les disquaires ! Sans que l’intéressé ne l’ait cherché ni même espéré. Au contraire : non seulement il a refusé tout net d’être impliqué dans sa promotion, mais il a également fait promettre à son producteur, Eddie Barclay, de le sortir sans privilégier aucun média ni mener de campagne commerciale ; promesse que Barclay le futé, le malin, le roublard, tiendra à la lettre – aucune publicité, pas d’affichage, rien de tout cela – mais saura détourner avec une rare habileté.

En mettant le disque en vente au même instant, partout en France, via la communication simultanée du code des cadenas scellant les containers dans lesquels ont été acheminés les disques (Barclay a engagé des dizaines de téléphonistes chargés d’appeler les grossistes), et en autorisant les radios à le diffuser dans le même temps – et en entier, car c’est un événement sans précédent que ce « retour » de Brel à la chanson –, l’astucieux homme d’affaires va créer un engouement jamais vu en la matière. J’en témoigne personnellement : après avoir commencé d’écouter le disque à la radio un peu avant 13 heures (en compagnie de notre ami Louis Bresson – voir « Brel-3-4 » – avec lequel nous animions alors un hebdomadaire régional créé ensemble : tout s’enchaîne et tout se recoupe…), je franchissais dès l’après-midi le seuil de mon disquaire... Ne serait-ce que pour ce titre unique où les protagonistes « se tiennent par les yeux », seuls au monde au milieu de la foule, l’une des plus grandes chansons francophones qui soient, une histoire d’amour déchirante, merveilleusement écrite et décrite, dont Brel lui-même disait que c’était sa plus belle chanson d’amour… 

 

 

Pour le producteur, appelé à faire la promotion de l’album sans la moindre participation de son auteur (parti de Paris sitôt l’enregistrement terminé), le défi était grand. Alors, il a fait preuve d’imagination… Mais quand même, suggère-t-il à Jacques avant son départ, si les médias, la télé en particulier, veulent qu’on leur envoie quelqu’un pour en parler, ne serait-il pas judicieux de remettre le disque avant sa sortie à un journaliste qui connaîtrait bien son œuvre ? Jacques réfléchit et accepte de déroger à sa règle concernant les envois en service de presse (n’envoyer le disque à personne avant qu’il ne soit en vente et ne donner aucune exclusivité). Il convient du bien-fondé de la suggestion, à cette réserve près que le destinataire ne sera pas un journaliste. Il y a une personne, une seule, à laquelle il veut bien que Barclay apporte le disque la veille de sa sortie. Et si la personne en question accepte d’en parler, dans les termes qu’elle jugera bons, libre à elle ! C’est entendu, lui dit Barclay. Mais de qui s’agit-il ? Et Jacques de lui répondre : « François Mitterrand. »

Nous sommes en 1977. Mitterrand n’est encore que secrétaire général du parti socialiste. Mais il a déjà la carrure d’un homme d’État. Les législatives de 78 se profilent : il est question de programme commun entre le PC et le PS… Mais surtout, Mitterrand est un homme de lettres que Jacques apprécie. Sur l’Askoy, il avait emporté La Paille et le Grain. Et puis, il y a cette chanson, Jaurès, qui devrait lui parler : « Demandez-vous, belle jeunesse / Le temps de l’ombre d’un souvenir / Le temps du souffle d’un soupir / Pourquoi ont-ils tué Jaurès ? / Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?… »  

 

 

D’aucuns, pensant que Brel, fils de bourgeois, ne s’est jamais engagé politiquement, s’étonneront de ce choix. D’autant qu’il est et reste citoyen belge. C’est méconnaître son parcours, sa participation à nombre de galas libertaires… et son soutien passé à Pierre Mendès France. Le jeudi 23 février 1967, il avait en effet participé, à Grenoble, à un meeting de soutien à l’homme politique, candidat aux prochaines législatives. Le 25, celui-ci lui écrivait une superbe lettre (dont Mme Marie-Claire Mendès France confia, en exclusivité, une copie à Marc Robine en vue de son livre Grand Jacques, 1998, op. cit.), pour le remercier : « Je savais certes que les Grenoblois vous assureraient le succès qui vous est habituel, mais je ne savais pas que serait à ce point sensible pour la salle l’ardeur exceptionnelle que vous avez manifestée pour la signification de cette soirée. Mendes-France.jpgTrès sincèrement je pense que personne d’autre que vous n’aurait pu exprimer si clairement aux Grenoblois que l’association de nos deux noms n’était pas ce soir-là une rencontre de hasard. » Avant d’ajouter une note personnelle : « J’oublie maintenant le contexte politique pour vous dire que vous avez tort de ne pas accepter d’être traité de “poète”. Je suis personnellement convaincu que, depuis jeudi soir, j’ai un ami de plus et qu’il s’agit d’un poète. »

Début mars, Jacques Brel persiste et signe, tout en apportant des précisions : « J’ai fait la campagne de Mendès France. Ce n’est pas un acte politique, mais un acte en fonction d’une politique. Je trouve désolant qu’un pays comme la France n’ait pas, à la Chambre des députés, un homme de la valeur de Mendès France. Il y a des hommes dont on n’a pas le droit de se priver… » On le voit aussi poser dans la presse avec François Mitterrand ou Gaston Deferre. Sa photo avec celui-ci, alors maire de Marseille, fait la une du Provençal le 3 mars 1967, deux jours avant le premier tour, avec cette déclaration du chanteur : « Oui, je suis aux côtés des hommes de progrès. Car lutter pour l’amélioration de la condition humaine, préserver la dignité de l’individu, ce sont là des idées qui ont été soutenues plutôt par Jaurès que par Napoléon III, n’est-ce pas ? » Jaurès, eh oui… Jaurès déjà !

 

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Dix ans plus tard, à Hiva Oa, faisant écouter son travail en cours à ses hôtes de passage, il expliquera les raisons qui l’ont conduit à écrire une telle chanson, ici, aux antipodes, dans ce paradis apparent de Polynésie : « J’ai écrit Jaurès parce que pour moi c’est l’élément le plus pur de la gauche française. […] Ce n’est pas une chanson sociale du tout. J’ai voulu faire une chanson socialiste.  […] Et peut-être que, vivant en Europe, je n’aurais pas écrit cette chanson, ou autrement… » (Maddly Bamy, Tu leur diras, op. cit.) En Europe, à vrai dire, Jacques avait déjà écrit une chanson proche du même thème, annonciatrice de Jaurès… où, tout en montrant son mépris total et définitif de l’argent, son rejet implicite du monde de la finance, il mettait en garde la société bien-pensante devant les « humiliés d’espoirs meurtris ». Chanson dont la chute était annonciatrice aussi – dix ans avant – de Mai 68 :

Pourvu que nous vienne un homme
Aux portes de la cité […]
Qu’il ne s’agenouille pas
Devant tout l’or d’un seigneur
Mais parfois pour cueillir une fleur […]

Pourvu que nous vienne un homme
Aux portes de la cité
Avant que les autres hommes
Qui vivent dans la cité
Humiliés d’espoirs meurtris
Et lourds de leur colère froide
Ne dressent aux creux des nuits
De nouvelles barricades…
(L’Homme dans la cité, 1958, N.E.M. Caravelle)

 

 

Le 19 novembre 1977, deux jours seulement après la sortie des Marquises, François Mitterrand est invité sur Antenne 2 pour en parler ! Barclay n’a pas tardé à passer le message aux médias et c’est donc la deuxième chaîne de télévision nationale qui obtient cette exclusivité. Mitterrand, qui a reçu le disque la veille, a seulement eu le temps de l’écouter dans la matinée… et à 15 heures, il est déjà en direct dans l’émission Hebdo chansons, Hebdo musiques, présentée par Luce Perrot ! 

J’ai retrouvé ce document que je vous offre ici en partage. Sans le paraphraser inutilement, il faut toutefois relever la justesse des propos de François Mitterrand, son analyse si pertinente sur le poète et sur l’homme. Sur la richesse de son écriture, de plus en plus épurée et simple, « ce langage savoureux, celui du Belge amoureux de la langue française, qui apporte les intonations, les inflexions, la richesse et, je le répète, la saveur du pays dont il est issu ». Il parle de Brel et de la solitude, de Brel et des femmes, de Brel et de l’impertinence, de Brel et de la mort. Il évoque sa colère, son amour, son espérance, son désespoir… Et, assure-t-il, « tout cela compose, je le crois vraiment, un événement qui compte dans la sensibilité moderne… »  

 

 

Puis il se déclare de sa parenté, « comme quelqu’un qui écoute et comme quelqu’un qui lit et qui admire la capacité créatrice d’un homme comme lui ». Et surtout, François Mitterrand met le doigt sur un point extrêmement important (et même capital à mes yeux, après ce voyage aux Marquises et la rencontre des gens qui ont connu le Grand Jacques sur place), sur la différence entre le Brel d’avant (celui qu’il connaissait : « Beaucoup de choses nous avaient réunis… ») et celui d’aujourd’hui, tel qu’il apparaît ici : « …Les thèmes que je retrouve dans le disque d’aujourd’hui formaient déjà le fond de sa conversation. La différence, c’est que maintenant il a vécu tout ce qu’il dit ; à l’époque, il se contentait de projeter. Maintenant, c’est sa vie, c’est sa solitude, c’est son voyage, ce sont ses questions, et la dimension naturelle que prend cette musique, que prennent ces paroles, est d’un tout autre ordre, à mon sens – tout en développant les qualités qui sont les siennes –, d’un tout autre ordre que ce que nous avons connu naguère. »

C’est fort bien vu, Monsieur Mitterrand ! Et voilà pourquoi cet album est le plus accompli de toute la discographie de Brel, n’en déplaise aux pisse-froid qui, à sa sortie, ont eu le culot de reprocher à Brel « de continuer à faire du Brel » ! Auraient-ils voulu, ces gens-là, qu’il fît du Brassens ou, peut-être, du Claude François, voire du disco… ?!  

 

 

Une chose est sûre, c’est bien à Hiva Oa – contrairement à la vision réductrice que l’on avait jusqu’à présent de ce séjour dans les mers du Sud – que la personnalité de Jacques Brel s’est vraiment et franchement épanouie, qu’elle s’est réalisée comme un aboutissement. Lors de sa vie de chanteur, son personnage avait seulement théorisé (certes de façon brillante) ce que l’homme allait mettre pour de bon en pratique aux Marquises. Jusqu’alors, il avait « mal aux autres »… sur le papier ; aux Marquises il a tout donné, physiquement, de sa personne, au quotidien et sans compter. « L’action seule libère », disait Blaise Cendrars. Dès lors, on le comprend d’autant mieux… et on l’apprécie d’autant plus.

Dernier exemple, qui montre son extrême générosité, sa compassion et son empathie pour autrui : c’est une histoire vécue qui nous est revenue in situ plusieurs fois aux oreilles, et a été recoupée par des confrères polynésiens. Une histoire dont Marc Bastard – le grand ami de Jacques à Hiva Oa, celui qui l’avait vu débarquer la première fois de l’Askoy, pendant qu’il pêchait dans la baie de Tahauku (voir « Brel-5 ») – a été indirectement à l’origine…

Nous sommes en juin 1977. Jacques Brel a quasiment terminé ses chansons et attend maintenant, avec impatience, de les faire découvrir à ses musiciens Gérard Jouannest et François Rauber. Il a d’ailleurs prévu de travailler avec eux, durant une ou deux semaines à Paris, avant d’entrer en studio (ce qui se fera chez Jouannest et… Juliette Gréco, réunis à la ville comme à la scène depuis 1968, un an après les adieux de Brel). Aux Marquises, Jacques a déjà eu l’occasion de les partager avec ses invités, mais seulement (à une ou deux exceptions près, comme avec PRT à Tahiti, au piano, et seulement pour quelques chansons en cours de création) à travers son magnétophone. Mais là, dans son salon d’Atuona, va intervenir un événement exceptionnel : le tout dernier « récital » de Jacques Brel !  

 

     

L’histoire est réellement magnifique. Trop belle pour être vraie, diront les grincheux habituels qui, n’ayant que leur intérêt en tête et que le profit pour quête, ne peuvent imaginer de tels comportements chez d’autres. « Bien sûr tout ce manque de tendre / […] Bien sûr l’argent n’a pas d’odeur / Mais pas d’odeur vous monte au nez… » (Voir un ami pleurer) Mais vraie de vraie, l’histoire… Aussi authentique que Brel était sincère et spontané. Elle met en scène une jeune femme marquisienne originaire de Fatu Hiva, qui répond au prénom d’Henriette, un ancien baroudeur de la Marine et des services secrets nommé Bastard et un chanteur au cœur tendre qu’on appellera Jacky. « Y en a qui ont le cœur dehors / Et ne peuvent que l’offrir / Le cœur tellement dehors / Qu’ils sont tous à s’en servir… » Souffrant de troubles graves de la vue, Henriette avait été hospitalisée à Papeete puis évacuée à Paris pour être opérée à l’Hôtel-Dieu. À son retour à Hiva Oa, Marc Bastard s’empresse de prendre de ses nouvelles. « “J’ai aperçu l’ombre de la tour Eiffel et puis ce fut la nuit totale”, me dit-elle. En fait, elle était devenue aveugle et sa sœur Angéla l’accompagnait. Henriette ne s’apitoyait pas sur elle-même ; elle était même souriante. “À l’hôpital, figure-toi, j’ai entendu pour la première fois les chansons de Jacques Brel. Cela m’a fait du bien…” Après un moment d’hésitation, elle poursuivit : “Je sais que tu le connais bien… Crois-tu qu’il accepterait de me parler ?” »  

 

 

Marc savait que le matin, Jacques travaillait à son disque, et il ne voulait pas risquer de le déranger. Mais comme « il n’était pas question de décevoir Henriette », il lui répond : « Attends-moi dix minutes, je reviens te chercher. » Le témoignage de Bastard, alors prof de maths à Sainte-Anne, se poursuit ainsi : « Je grimpai la colline. Il était sur la terrasse en train de nourrir ses perruches ; je lui parlai d’Henriette… “Amène-là”, dit-il simplement. » Que croyez-vous donc qu’il arriva ? « Un quart d’heure plus tard, se rappelle Bastard, Jacques Brel prenait sa guitare et fredonnait pour Henriette sa chanson Les Marquises qu’il avait terminée la veille. » Et Marc de noter encore que « de grosses larmes coulèrent des yeux éteints de la jeune femme... »

Cette histoire particulièrement touchante ne s’achève pas là. C’est Henriette, elle-même, qui a raconté la suite. Le soir, Jacques se rendit chez elle, la prit par la main et l’emmena jusqu’à sa voiture. « La traitant comme une reine », rapportera un journal de Tahiti après la mort de l’artiste, il l’invita à dîner chez lui avec Maddly, puis, s’accompagnant à l’orgue et à la guitare, il lui interpréta, rien que pour elle, toutes les chansons qu’il allait enregistrer à Paris ! Et lorsque le public découvrit ces dernières paroles et musiques de Jacques Brel, écrit le même journal après avoir recueilli le témoignage d’Henriette, « il ne savait pas qu’une jeune Marquisienne aveugle les avait déjà écoutées et appréciées en exclusivité ». Combien de chefs-d’œuvre rien que dans ce dernier album ? Jaurès, La ville s’endormait, Vieillir, Le Bon Dieu, Les F…, Orly, Les Remparts de Varsovie, Voir un ami pleurer, Knokke-le-Zoute tango, Jojo, Le Lion, Les Marquises  

 

 

Ah ! Grand Jacques… Quelle chance ont eu tous ces gens qui t’ont connu et côtoyé dans ta terre d’adoption, celle où tu reposes désormais… Toi qui craignais moins la mort que vieillir ou voir un ami pleurer (« Et tous ces hommes qui sont nos frères / Tellement qu’on n’est plus étonné / Que par amour ils nous lacèrent / Mais, mais voir un ami pleurer… ») ; toi qui n’hésitais pas, tout mécréant que tu fusses, à faire l’avion-taxi pour les sœurs, comme ce 24 juin 1977 où tu multiplias les vols, pour l’inauguration par l’évêque des Marquises, à Nuku Hiva, de la cathédrale de Taiohae (voir « Brel-2 »)… Et pourtant, rappelais-tu, « quand l’évêque veut m’entreprendre sur son sujet favori, je dis que j’aime bien trop les hommes pour encore avoir à m’occuper du Bon Dieu. » Bel exemple, vécu, de tolérance. Ouais, Jacky, s’il existe un « Bon Dieu », quelque part, sûr qu’il doit te ressembler, pour le meilleur et pour le pire, pour l’amour... et la mort : « Mourir de faire le pitre / Pour dérider le désert / Mourir face au cancer / Par arrêt de l’arbitre… »  

 

  

[À SUIVRE : ÉPILOGUE]

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« SUR LES TRACES DE JACQUES BREL », texte et photos (sauf mentions contraires) de Fred et Mauricette Hidalgo ; rappel des chapitres précédents : 1. Le Voyage aux Marquises (18 novembre 2011) ; 2. Sa nouvelle adresse (26 novembre) ; 3. Si t’as été à Tahiti… (3 décembre) ; 4. Touchez pas à la mer ! (8 décembre) ; 5. Aux Marquises, le temps s’immobilise (13 décembre) ; 6. Si tu étais le bon Dieu… (9 janvier 2012) ; 7. De l’aube claire jusqu’à la fin du jour (29 janvier) ; 8. Et nous voilà, ce soir… (20 février) ; 9. Je chante, persiste et signe… (25 mars) ; 10. Jean de Bruges et « Le voilier de Jacques » (29 mars) ; 11. Quand je serai vieux, je serai insupportable... (3 avril).

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Published by Fred Hidalgo - dans Reportages
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