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  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
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  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

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16 avril 2012 1 16 /04 /avril /2012 09:00

Ne me quitte pas (épilogue 3/3)

 

Et aujourd’hui ? Que sont les amis devenus ? Ceux d’Hiva Oa, des Marquises et de Tahiti. Quels souvenirs essentiels garde-t-on du Grand Jacques à Atuona ? Et la Doudou ?...

Maddly Bamy a vécu longtemps entre l’Europe et Atuona, hébergée sur place par des amis après que la propriétaire de leur case de location eut repris possession des lieux pour y construire une autre maison en dur (voir « Brel-6 ») ; puis ses voyages se sont espacés et il semble qu’elle ne soit plus revenue à Hiva Oa depuis un départ précipité en 2003. « Alors qu’elle allait bien, a raconté sœur Rose, d’un seul coup elle a décidé de ne plus s’alimenter, ni de boire. Un jour de juillet, alors qu’elle se rendait au cimetière, Maddly s’est effondrée sur le bord de la route. » Emmenée au centre médical d’Hiva Oa, on l’évacua à l’hôpital de Nuku Hiva d’où, après huit jours de soins, elle dut être rapatriée sanitaire en métropole… Elle vit désormais dans le Sud de la France et reste attentive à la mémoire de son compagnon d’aventures, comme on l’a vu en 2008 (voir « Brel-10 ») lorsqu’elle s’est rendue à Anvers pour retrouver l’Askoy, récemment sauvé des eaux ; là même où, trente-quatre ans plus tôt, Jacques et elle en avaient largué les amarres pour un voyage au bout de la vie.  

 

 

Tout comme Paul-Robert Thomas, le copain toubib de Jacques qui l’hébergeait lors de ses séjours à Tahiti (voir « Brel-4 »), Marc Bastard, son meilleur ami d’Atuona (celui dont France Brel, lors de sa première venue en juillet 1999, s’avouera frappée par sa ressemblance physique avec Jojo…), est aujourd’hui décédé. Le fils qu’il a eu avec une Marquisienne, dont il était séparé, vit toujours à Atuona. Voici comment il décrivait sa dernière rencontre avec Jacques Brel dans les premiers jours du mois de juillet 1978.

« Je devais m’absenter plusieurs semaines. Je suis monté lui dire “au revoir”.
Le soir était tombé. Assis sur la terrasse, il lisait. Maddly, devant son chevalet, dessinait. J’eus vraiment le sentiment d’être un intrus. Maddly me fit un sourire accompagné d’un signe d’amitié. “C’est bien ton bouquin ?” demandai-je bêtement.
Avec un vague sourire, il ferma le livre et me montra la couverture. Le titre était
Changer la mort, du professeur Schwartzenberg. “Tu vois, j’apprends à mourir…”
Nous parlâmes d’autre chose ; mais je savais que depuis plus d’un mois, il souffrait de nouveau. Le poumon sain était atteint par le mal. Je lui fis part de mes projets immédiats et lui indiquai la date de mon retour prévu à la fin du mois d’août. Notre conversation fut brève. Il me raccompagna jusqu’au chemin où était garée ma voiture. Tandis que je partais, je le vis une dernière fois s’éloigner dans la nuit. Il me fit de grands gestes : on aurait dit qu’il cueillait des étoiles… »

Beaucoup d’autres amis ou simples témoins d’un moment partagé de la vie de Jacques Brel en Polynésie sont encore vivants et présents soit à Hiva Oa, soit ailleurs dans l’archipel soit à Tahiti : certaines des sœurs, des pilotes, l’ancien maire, l’infirmière, Henriette, l’homme qui traçait les pistes, d’anciennes pensionnaires du collège Sainte-Anne… Le postier aussi, Fiston Amaru – si important dans la destinée de Brel (voir « Brel-2 ») –, qui après avoir été muté à Tahiti, est revenu passer deux jours ici, en 2004, après vingt-quatre années d’absence. C’est son successeur à la Poste d’Atuona, Georges Gramont, qui nous a communiqué le petit mot que Fiston lui a laissé, signé « Le vieux Pédé, ami de J. Brel » !

 

lettreFiston

 

C’est Georges aussi qui nous a fait connaître Jean Saucourt ; jamais encore, celui-ci n’avait accepté de témoigner sur Brel. Il vit à présent en louant quelques petits bungalows aménagés aux voyageurs de passage, réticents aux séjours organisés, tout en étant l’aîné et probablement le plus connaisseur (et enthousiaste) des guides culturels de l’île. Jean et Georges, comme bien d’autres ici, se souviennent que l’auteur de Quand on n’a que l’amour déploya toute son énergie et soutint une foule de projets pour sortir l’île de son isolement. À commencer par le pont aérien qu’il maintenait à lui seul pour que les populations de l’archipel reçoivent chaque semaine leur courrier et soient approvisionnées en médicaments, en livres, en vivres et même en films à Atuona. Alors, son langage fleuri et ses blasphèmes, qui choquaient beaucoup au départ (les Marquisiens usant d’un français très châtié), sont vite passés au second plan. « Les enfants l’ont accepté sans réserve, nous a raconté Georges. Souvent, les jours de congé scolaire, ils allaient le réveiller en jetant des cailloux sur le toit de sa maison. Jacques Brel sortait, l’air furieux, en criant après eux : “Bande de petits salopiaux !” Oui, oui, il parlait comme ça et pire encore… Il utilisait un langage cru, mais cru ! Mais aussitôt, il les faisait entrer et leur offrait des paquets de bonbons qu’il avait achetés exprès à Papeete. Et puis il les chassait brusquement en criant : “Fichez le camp, petits vauriens !” C’était comme un rite entre les enfants et lui. »

Georges Gramont a pris sa retraite de la Poste et tient aujourd’hui une pension de famille avec son épouse Gisèle, dite Gigi. Quant à Georges, personne ne l’appelle ainsi, mais tout le monde le connaît ici sous le diminutif de… Jojo ! Eh oui, il n’y a pas de hasard, rien que des rendez-vous.  

 

 

Cette fois, il est temps de dire vraiment adieu au Grand Jacques. Mais pas avant de le saluer une dernière fois, une fois encore... Et Gauguin par la même occasion. En grimpant le sentier qui mène à leur dernière demeure, s’impose brusquement à moi la merveilleuse chanson de Barbara : Gauguin (Lettre à Jacques Brel)... La plus belle et déchirante qui soit. Surtout sachant qu’il ne s’agissait pas de vains mots lorsque la longue dame brune l’a écrite, de simples mots désincarnés de poète, tant Jacques et Barbara étaient proches. Ces deux-là s’aimaient d’amour tendre et jamais entre eux L’amour est mort... Par bonheur, il nous reste Franz, le film qu’il avait imaginé sur mesure pour elle (voir vidéo ci-dessus). Il jouait le rôle de Léon, elle de Léonie. Elle y est éblouissante « et on sent bien à travers les images, écrit Charley Marouani dans ses mémoires, toute la tendresse que ces deux-là éprouvaient l’un pour l’autre. »

En arpentant ce chemin qui mène au bout de la vie, j’entends littéralement la voix de Barbara, qui s’élève fragile et authentique :

Il pleut sur l’île d'Hiva-Oa […]
Il pleut sur un ciel de corail
Comme une pluie venue du Nord
Qui délave les ocres rouges
Et les bleus-violets de Gauguin […]

 Il a dû s’étonner Gauguin
Quand ses femmes aux yeux de velours
Ont pleuré des larmes de pluie
Qui venaient de la mer du Nord
Il a dû s’étonner, Gauguin,
Et toi, comme un grand danseur fatigué
Avec ton regard de l’enfance

 Bonjour, monsieur Gauguin
Faites-moi place
Je suis un voyageur lointain
J’arrive des brumes du Nord
Et je viens dormir au soleil
Faites-moi place

La chanson se poursuit ainsi : « Tu sais / Ce n’est pas que tu sois parti / Qui m’importe / D’ailleurs, pour moi tu n’es jamais parti / Ce n’est pas que tu ne chantes plus / Qui m’importe / D’ailleurs, pour moi, tu chantes encore / Mais penser qu’un jour / Le vent que tu aimais / Te devenait contraire / Penser / Que plus jamais / Tu ne naviguerais / Ni le ciel ni la mer / Plus jamais, en avril / Toucher le lilas blanc / Plus jamais voir le ciel / Au-dessus du canal / Mais qui peut dire ? / Moi qui te connais bien / Je suis sûre qu’aujourd’hui / Tu caresses les seins / Des femmes de Gauguin / Et qu’il peint Amsterdam / Vous regardez ensemble / Se lever le soleil / Au-dessus des lagunes / Où galopent des chevaux blancs / Et ton rire me parvient / En cascade, en torrent / Et traverse la mer / Et le ciel et les vents / Et ta voix chante encore… »  

 

 

Et puis, se faisant plus intime encore, comme pour bien marquer toute l’importance personnelle qu’elle accorde à ce message d’outre-vie et d’outremer, comme on lance une bouteille à la mer, Barbara appose sa signature :

Souvent, je pense à toi
Qui a longé les dunes
Et traversé le Nord
Pour aller dormir au soleil
Là-bas, sous un ciel de corail
C’était ta volonté
Sois bien
Dors bien
Souvent, je pense à toi

Je signe Léonie
Tu sauras qui je suis
Dors bien...
(© Famille Barbara, 1990)

Nous arrivons, ma brune et moi, au pied du calvaire. Après cette évocation de Barbara si prégnante en ces lieux, une belle surprise nous y attend. Juste à côté de la sépulture de Jacques, si joliment fleurie et entourée de végétation luxuriante qu’on dirait tout sauf une tombe, un petit monticule : ce sont des galets recueillis sur la grève par des « passants » venus de Tahiti ou de l’autre côté du monde, sur lesquels, tracés au feutre, on a écrit de petits mots adressés au poète et à l’homme. Ça n’est souvent qu’un nom et celui d’une ville, parfois s’y ajoute un simple « merci », on trouve aussi des titres de chansons : Quand on n’a que l’amour… Je m’en saisis délicatement l’un après l’autre, les lis avec bonheur, en photographie quelques-uns… et puis je découvre celui-ci signé d’un certain… Brassens ! « De Georges Brassens, Sète » !

 

tombeFredBrassens

 

P… de D… ! se serait écrié le Grand Jacques. Trois grands B de la chanson réunis ici, à trois pas de l’endroit où dort Gauguin ! Barbara, Brassens, Brel. Dans ma vie, j’en ai vu des récitals, des tours de chant, des concerts, des spectacles de chanson, j’en ai connu des artistes... et j’ai engrangé de l’émotion pour « dans dix mille ans » encore, aurait dit Léo Ferré ; mais là, là… c’est indicible. Oui, Léo, Il n’y a plus rien... il n’y a plus rien à dire.

Un ultime rappel, simplement, avant de tirer le rideau sur ce voyage aux Marquises. Cela se passait à Punauuia chez Paul-Robert Thomas, l’ami médecin de Jacques, durant leurs conversations nocturnes. En l’occurrence, foin de dialogue, rien qu’un monologue en forme de bilan : Jacques parle de son pays, commente son parcours, raconte son île au trésor. « La terre est territoire, la mer est méritoire », lâche-t-il cette nuit-là avec cet art de la formule juste qui n’appartenait qu’à lui. Et l’air de rien, comme dans ses chansons, en parlant des autres il parle de lui, et c’est franchement superbe : « Une île est un rocher, immense et dense masse de terre que le marin espère. Il y retrouve ses rêves d’enfant, celui de Robinson. Car c’est l’enfant qui fait grandir les îles et s’y repose quand il est prêt. L’île est un espoir sorti de l’eau. C’est l’oasis des océans. C’est aussi un berceau. C’est là qu’on pose l’ancre. C’est là qu’on se repose. Qu’on regarde le vent, et peut-être le temps. » Jacques Brel était-il prêt ? Une chose est sûre : Hiva Oa était son espoir sorti de l’eau. Son berceau. Et c’est là qu’il repose.

 

fin-Atuona

 

Quant à votre serviteur, qui a eu le grand bonheur, ces cinq derniers mois, de vous emmener sur ses traces, dans son sillage et dans ses pas, sachez que c’est le Grand Jacques lui-même qui l’a finalement décidé à se lancer dans cette périlleuse mais passionnante aventure au long cours. Les quelques réticences que je nourrissais encore en revenant des Marquises se sont en effet dissipées en totalité en découvrant ce que l’intéressé, en 1978 à Tahiti, avait demandé à Paul-Robert de rendre public… et qui, aujourd’hui, résonne en moi comme un assentiment d’outre-tombe : « Tant que je serai vivant, vous fermerez vos gueules ! Une fois mort, je ferai peut-être un peu partie de l’Histoire ; alors, vous pourrez leur dire ce que vous aurez à raconter. Elle mérite au moins ça, l’Histoire : ce quelconque de vérité. »  

 

 

« SUR LES TRACES DE JACQUES BREL », récit de Fred Hidalgo (illustrations sauf mentions contraires de F. et Mauricette Hidalgo) : 1. Le Voyage aux Marquises (18 novembre 2011) ; 2. Sa nouvelle adresse (26 novembre) ; 3. Si t’as été à Tahiti… (3 décembre) ; 4. Touchez pas à la mer ! (8 décembre) ; 5. Aux Marquises, le temps s’immobilise (13 décembre) ; 6. Si tu étais le bon Dieu… (9 janvier 2012) ; 7. De l’aube claire jusqu’à la fin du jour (29 janvier) ; 8. Et nous voilà, ce soir… (20 février) ; 9. Je chante, persiste et signe… (25 mars) ; 10. Jean de Bruges et « Le voilier de Jacques » (29 mars) ; 11. Quand je serai vieux, je serai insupportable... (3 avril) ; 12. Et tous ces hommes qui sont nos frères... (4 avril) ; 13. Ne me quitte pas, épilogue 1/3 (15 avril) ; 14. Ne me quitte pas, épilogue 2/3 (16 avril) ; 15. Ne me quitte pas, épilogue 3/3 (16 avril).  

 

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15 avril 2012 7 15 /04 /avril /2012 23:00

Ne me quitte pas (épilogue, 2/3)

 

C’est au complexe culturel Paul-Gauguin (voir « Brel-5-6 »), que l’on délivre les billets d’entrée pour l’« Espace Jacques-Brel », distant seulement de quelques dizaines de mètres. La préposée nous accompagne pour ouvrir la porte coulissante du hangar, car nous sommes les premiers (et peut-être les seuls) à nous y rendre ce jour-là. Peu de touristes aux Marquises, on le sait, sauf lorsque débarque l’Aranui (ou maintenant le Paul-Gauguin, un navire de croisière américain) une fois par mois et rien que pour quelques heures...

 

stele

 

Puis la jeune femme actionne un bouton, et s’élève la voix du Grand Jacques ! C’est son dernier disque qui tourne en boucle le temps de la visite. Vous trouverez peut-être ça étonnant, mais l’émotion est grande d’entendre pour la première fois Les Marquises à l’endroit précis où Jacques Brel a écrit cette chanson… Trente-quatre ans exactement après qu’il l’eut chantée ici à Henriette, la jeune aveugle, pour la seule et unique fois devant quelqu’un d’autre que Maddly (voir « Brel-12 »). Ce matin-là, le temps est clément, il fait chaud sous les tôles ondulées… mais je vous le jure, j’en frissonne encore.

 

jojo-hangar 

L’Espace Jacques-Brel ? Mieux vaut une bonne photo qu’un long discours. En l’occurrence, la description sera vite faite : le Jojo au centre, suspendu en vol immobile, des photos et affiches offertes par l’ex-Fondation Brel de Bruxelles tout autour, sur des panneaux posés aux murs, et puis des documents locaux illustrant à la fois la construction et l’aménagement du lieu dus à Serge Lecordier, responsable de l’aéroclub et beau-frère du maire de l’époque. On y retrace surtout les étapes de la restauration du bimoteur du Grand Jacques, encouragée par sœur Rose et entreprise gracieusement par une équipe de Dassault Aviation, à l’initiative du même Lecordier et autres Marquisiens de bonne volonté. Il faut dire qu’avec le passage des ans, pas davantage que l’Askoy (voir « Brel-10 ») le Jojo n’était… jojo à voir, comme on peut s’en apercevoir sur la photo où sœur Rose pose devant lui.

 

arrivee-Jojo

 

Ramené à Tahiti par Jean-François Lejeune après la mort de Brel, il fut vendu le 6 novembre 1978 à Robert Wan, « l’empereur de la perle noire », qui avait racheté auparavant la ferme perlière de Jean-Claude Brouillet, à Marutéa, l’un des pionniers en ce domaine (et véritable aventurier des airs au Gabon… où je l’avais connu : voir « Brel-4 » – le hasard s’entend comme personne pour lancer de curieuses œillades à travers le temps et l’espace !). Repeint aux couleurs françaises, puis revendu le 18 janvier 1982 à un autre producteur de perles, Yves Tchen Pan, qui le fit voler ensuite pour le compte de sa compagnie Air Océania (disparue depuis), c’est dans celle-ci que le Twin Bonanza de Jacques Brel acheva sa carrière. Après un dernier vol, le 25 octobre 1988, on le laissa bientôt à l’abandon, pourrissant, dans un coin du tarmac de Faaa…  

 

 

À l’image du sauvetage de l’Askoy (voir « Brel-10 »), une grande chaîne de solidarité se déploya par la suite, grâce à Serge Lecordier, alors président du Comité du Tourisme d’Atuona. Première étape : le rapporter ici. C’est la « goélette », comme on continue de l’appeler – l’Aranui, deuxième cargo mixte du nom (nous en sommes aujourd’hui au troisième) –, qui le prit à son bord pour le débarquer en 1995 en baie de Tahauku. De là, on le remorqua jusqu’au centre du village où on l’exposa, en l’état, huit ans durant, livré aux intempéries. Et puis – voir la vidéo-document ci-dessus – le 15 juillet 2003 on enraya sa disparition annoncée. Auparavant, explique Serge Lecordier, « la restauration du Jojo avait été décidée à la suite de ma rencontre en 2001, à l’hôtel Hanakéé, avec Bernard Bonzom, technicien chez Dassault Aviation, venu en vacances à Hiva Oa. Celui-ci m’avait laissé espéré qu’il parviendrait à convaincre ses supérieurs. » Finalement, Dassault envoya trois de ses employés, dont Bonzom, pour restaurer l’avion, avec l’aide de Serge Lecordier et de plusieurs bénévoles locaux.

 

Jojo-Hublots

 

Il ne restait plus qu’à élever un hangar pour l’abriter. Il devint cet Espace Jacques-Brel, inauguré le samedi 4 octobre 2003 (cinq mois après le Centre culturel Paul-Gauguin bâti à l’occasion des cent ans de son décès). Un bâtiment bien modeste pour l’artiste dont il est censé honorer la mémoire, statue-tetemais qui a au moins le mérite d’exister. Et revoilà le Jojo flambant neuf, ayant recouvré les couleurs sous lesquelles volait son fameux pilote belge, et prêt, dirait-on, à reprendre les airs…

Quelques sculptures, dont un beau buste de Brel (une œuvre de Jean-Paul Lesbre dévoilée en octobre 2008, pour célébrer les trente ans de la disparition du chanteur, en présence notamment de son épouse Miche, dont c’était la première venue à Hiva Oa, du secrétaire d’État à l’outremer Yves Jego et du président de la Polynésie française, Gaston Tong Sang – excusez du peu !), les deux projecteurs 35 mm avec lesquels Jacques faisait son cinéma deux fois par semaine aux habitants d’Atuona (voir « Brel-6 ») et, comme annoncé par mon petit prince des Marquises, les dessins touchants des écoliers illustrant ses chansons, l’Askoy et le Jojo, complètent la décoration. Parmi les rares documents personnels, sa licence de pilote…

 

miche

 

À l’extérieur, on découvre la stèle réalisée par le Comité du tourisme d’Hiva Oa, une plaque rivée sur un rocher qui se trouvait initialement sur le terrain en altitude, avec vue à 360 degrés, où Jacques avait décidé de faire construire sa maison. Un terrain déjà défriché et aplani quand il a été contraint de partir… En octobre 1993, lorsqu’on posa la plaque sur le rocher (voir photo), la végétation avait déjà repris ses droits. « Jacques Brel vécut à Atuona de 1975 à 1978, endroit où il souhaitait s’installer », peut-on y lire, sous la fameuse conclusion de sa chanson forcément la plus célèbre et appréciée sur place : « Veux-tu que je te dise ? / Gémir n’est pas de mise / Aux Marquises… »

 

stele terrain

 

Le 7 juillet 1978, Jacques avait piloté le Jojo pour la dernière fois. Déjà bien malade et fort affaibli, il n’avait pourtant pas eu le cœur de dire non à une femme enceinte qui l’avait sollicité pour l’emmener accoucher sur l’île de Ua Pou, dans le groupe nord de l’archipel. Ce jour-là, il souffre beaucoup mais ne se plaint pas, ne geint pas. Simplement, à l’issue du vol aller, il répond à la Marquisienne qui lui demande s’il pourra venir la rechercher en octobre : « Je ne sais pas… » A-t-il pressenti sa fin prochaine ? Toujours est-il qu’à son retour chez lui, il dit à Maddly de retenir deux places sur le premier avion d’Air Polynésie en partance pour Tahiti. « C’est la dernière fois que je vois les Marquises, déclare-t-il juste après le décollage. C’est quand même beau. On aurait été bien dans notre maison... » Et Maddly d’écrire : « Nous survolons Atuona et la piscine bleue nous donne le repère de la maison. Jacques laisse couler une larme. Moi, je m’efforce de ne pas pleurer mais ma poitrine a comme des ratés et trahit mon émoi. »  

 

 

[À SUIVRE : épilogue 3/3]

________

« SUR LES TRACES DE JACQUES BREL », récit de Fred Hidalgo (illustrations sauf mentions contraires de F. et Mauricette Hidalgo) ; rappel des chapitre précédents : 1. Le Voyage aux Marquises (18 novembre 2011) ; 2. Sa nouvelle adresse (26 novembre) ; 3. Si t’as été à Tahiti… (3 décembre) ; 4. Touchez pas à la mer ! (8 décembre) ; 5. Aux Marquises, le temps s’immobilise (13 décembre) ; 6. Si tu étais le bon Dieu… (9 janvier 2012) ; 7. De l’aube claire jusqu’à la fin du jour (29 janvier) ; 8. Et nous voilà, ce soir… (20 février) ; 9. Je chante, persiste et signe… (25 mars) ; 10. Jean de Bruges et « Le voilier de Jacques » (29 mars) ; 11. Quand je serai vieux, je serai insupportable... (3 avril) ; 12. Et tous ces hommes qui sont nos frères... (4 avril) ; 13. Ne me quitte pas, épilogue 1/3 (15 avril).

 

 

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15 avril 2012 7 15 /04 /avril /2012 15:20

Ne me quitte pas (épilogue, 1/3)

 

Voilà. Le temps est venu de quitter le Grand Jacques… Ce n’est pas sans difficulté ni émotion, on l’imagine aisément à la lecture des épisodes précédents ; ce n’est pas non plus sans regrets, tant il me resterait à dire sur sa vie et ses projets en Polynésie. Mais tout a une fin et il faut se résoudre à mettre un point final à ce récit vécu, né d’un voyage longtemps rêvé. Voici donc, en trois volets successifs, l’épilogue de ce grand reportage, car on a beau se dire (et le ressentir de façon presque tangible) qu’aux Marquises le temps s’immobilise, il ne s’arrête pas pour autant : il passe aussi… et vient alors le temps de repartir. Le Twin Otter nous attend sur le tarmac de cet aérodrome de poche qu’en octobre 2008, pour le trentième anniversaire de sa disparition, on a baptisé « Tohua Manu Jacques-Brel » : Aéroport Jacques-Brel…

 

fredAeroport

 

La maladie l’avait repris au printemps 1978, récidive diagnostiquée vers le 20 juillet à Papeete par le professeur Lucien Israël, célèbre cancérologue venu donner une conférence à Tahiti, qui lui proposa de l’admettre sans tarder dans son service, à l’hôpital franco-musulman de Bobigny. Quelques jours plus tôt, Jacques et la Doudou avaient quitté le sol d’Hiva Oa pour la dernière fois, sur un vol d’Air Polynésie. Le 27, ils décollaient de l’aéroport de Faaa dans un DC10 d’UTA (où, coïncidence, voyageaient aussi Caroline de Monaco et son époux, de retour de lune de miel, et le navigateur Alain Colas !) pour un traitement de la dernière chance… Et justement, après un mois et demi de radiothérapie, voilà le mal qui régresse, la tumeur au poumon qui se réduit considérablement... au point que, dans la seconde quinzaine de septembre, Jacques se met à nourrir de nouveaux projets d’avenir.

C’était sans compter, hélas, sur les paparazzi : une nuit, déguisés en infirmiers, appareils photo sous leurs blouses, ils entrent dans sa chambre d’hôpital pour le photographier sur son lit de douleur ! Le professeur Israël et Charley Marouani ont confirmé la suite : dégoûté, Jacques retira lui-même ses perfusions et prit la décision irrévocable de quitter l’hôpital pour se réfugier en Suisse. Il chargea Maddly d’appeler Jean Liardon, son ami pilote, pour le prier de venir les chercher en avion au Bourget. Oui, tout aurait pu se passer autrement sans les paparazzi, toujours eux, qui le pistèrent ensuite de l’hôpital jusqu’à l’aéroport, l’obligeant, dans l’attente que Liardon atterrisse, à se dissimuler dans une pièce climatisée où il allait attraper froid. Or, Jacques était alors sous anticoagulants après avoir été victime d’une phlébite…  

 

Un document exceptionnel : Jacques Brel se présente lui-même, en 1959, dans un cabaret de Montmartre
où il se produisait régulièrement, le Tire-Bouchon, et
présente son pianiste Gérard Jouannest ainsi que
Georges Rovère, son premier secrétaire et homme à tout faire (avant qu’un autre Georges, dit Jojo,
ne le remplace bientôt…) : c’est « monsieur l’administrateur, dit-il, celui qui s’occupe d’arranger
tous les ennuis ; quand il n’y en a pas, il en crée… »

 

Quinze jours plus tard, le 6 octobre, ayant le plus grand mal à respirer, il était rapatrié d’urgence par le même Liardon et ramené aussitôt à l’hôpital de Bobigny. C’est là, dans la chambre 305, que Jacques Brel allait décéder, le 9 octobre 1978 à trois heures et demie du matin ; non pas de cette maladie dont on n’ose dire le nom mais d’une embolie pulmonaire… Outre Maddly et Miche, qu’on verra en pleurs dans les bras l’une de l’autre, et quelques membres de la famille proche dont ses filles Chantal, France et Isabelle, rares sont les amis qui ont eu le courage de venir s’incliner ou se recueillir devant sa dépouille mortelle : en particulier Barbara et Juliette Gréco (qu’il avait revues un an plus tôt pendant l’enregistrement de son album), Gérard Jouannest et François Rauber… et puis, bien sûr, le fidèle Charley Marouani qui fut son imprésario dès ses premières années parisiennes, quand Jacques chantait encore dans les cabarets.

Lino Ventura, qui avait dîné avec lui et leurs compagnes respectives quelques semaines auparavant (et lui avait promis, semble-t-il, de se rendre bientôt à Hiva Oa), et Brassens, qui avait manqué ce dîner et pensait le retrouver prochainement, ont préféré garder de lui le souvenir d’un homme debout : « Paul Fort disait : “Il faut nous aimer sur terre / Il faut nous aimer vivants / Ne crois pas au cimetière / Il faut nous aimer avant”. »  Citation rappelée alors par le bon Georges qui, accablé de chagrin, s’est néanmoins forcé à lui rendre un bref mais éloquent hommage : « Pour le moment, dans la chanson, je crois que Jacques Brel est l’être le plus important qui soit… »  

 

 

Le 12 octobre, convoyé seulement par la Doudou et l’ancien imprésario du chanteur, le cercueil était embarqué à bord d’un long courrier, puis transporté de Tahiti jusqu’à Hiva Oa sur l’appareil d’Air Polynésie piloté par Michel Gauthier, l’un des deux instructeurs de Jacques, du temps où il volait à travers les îles de la Société et les Tuamotu pour revalider sa licence (voir « Brel-3 »), et l’un de ses invités permanents chez lui le lundi à dîner lorsqu’il faisait escale à Atuona. Le 13 octobre en fin de matinée, tout le village était présent au cimetière du Calvaire où Jacques avait demandé à être enterré. Sa tombe avait été creusée à la droite du grand Christ en croix, Gauguin reposant depuis le 3 mai 1908 à sa gauche. Les deux (bons) larrons d’Hiva Oa…

Gauguin avait 55 ans à sa mort, Jacques Brel seulement 49. Mais « ce qui compte dans une vie, avait déclaré celui-ci en 1971, ce n’est pas la durée d’une vie, c’est l’intensité d’une vie. » Gauguin, Brel ? Impossible de n’être pas frappé, au-delà du temps, par leurs nombreux points communs en ces mêmes lieux. Surtout, ils ont tenté tous deux, avec générosité et compassion, d’améliorer le sort des habitants de leur île d’adoption – Brel avec davantage de succès que son illustre prédécesseur, plus radical compte tenu de l’époque et des conséquences de la colonisation et de l’évangélisation sur le mode de vie ancestral des Marquisiens. autoportrait gauguinL’un, révolté par les conditions de vie réservées aux autochtones, et l’autre, par l’abandon dont ils faisaient l’objet de la part du pouvoir central de Tahiti aux plans culturel et sanitaire, déployèrent une grande énergie pour leur venir en aide. Quitte à se heurter (frontalement dans le cas de Gauguin, adversaire des lois iniques imposées aux Marquisiens ; de façon plus tolérante, mais non sans aplomb ni colère, dans celui de Brel) aux représentants de l’autorité légale et religieuse.

Pour mémoire, ces simples et innocentes anecdotes (en apparence seulement pour le peintre, car de graves conséquences s’ensuivront) relatives à leurs démêlés respectifs avec la gendarmerie locale.

1902. Paul Gauguin a déjà eu maille à partir avec le gendarme, un brigadier dénommé Charpillet. Celui-ci n’a pas digéré, entre autres actions de « désobéissance civique », le fait que le peintre ait incité les « indigènes » à refuser de payer l’impôt sur les routes, décidé à Papeete… alors qu’il n’y a pas de routes à Hiva Oa ! Un soir, il tient sa vengeance. Voyant Gauguin circuler avec sa carriole tirée par un cheval dans l’unique rue d’Atuona, une simple chaussée en terre battue, Charpillet lui ordonne de s’arrêter. Pierre Berruer, biographe de Gauguin (Le Bon Dieu n’a pas d’oreilles, op. cit.), a reconstitué le dialogue entre les deux hommes :

« Vous qui êtes tellement au courant des lois, vous ne pouvez ignorer qu’il est interdit de circuler nuitamment sur le territoire français sans dispositif d’éclairage.
– C’est tout ce que vous avez trouvé ? Enfin, Charpillet, c’est la seule voiture de l’île !
– Cela ne vous dispense pas d’appliquer les règlements. Je vous dresse procès-verbal… Et par la même occasion, je vous signale, amicalement, qu’un rapport sur vos agissements est envoyé à l’administrateur. »

Quinze jours plus tard, le gendarme se présentait à la Maison du jouir, exhibant un ordre de saisie pour non-paiement du procès-verbal…

1978. Jacques Brel avait plus souvent qu’à son tour l’occasion d’être agacé par les tracasseries de l’administration, tant à son encontre en qualité de ressortissant étranger qu’à celle des Marquisiens. Venant de se faire livrer une moto Suzuki, pour se déplacer plus facilement, seul ou avec Maddly, sur les pistes de l’île, il apprend un jour que la gendarmerie a rendu obligatoire le port du casque. À l’époque, la circulation est quasiment nulle à Hiva Oa du fait que les seules routes existantes (en l’attente du bétonnage de quelques pistes entrepris depuis peu par la commune) sont de simples chemins de terre, souvent des pistes cavalières, qui exigent de rouler lentement.  

 

Document (suite) : Jacques chante Ne me quitte pas en piano-voix, en 1959 au
Tire-Bouchon, accompagné par Gérard Jouannest.

 

Alors, pour signifier son mécontentement, il va trouver son ami postier Fiston Amaru (celui qu’il appelle affectueusement « vieux pédé » alors qu’il n’est ni vieux ni homosexuel) avec son 4x4 Toyota, « qui était d’un vieux modèle avec marchepied de chaque côté », et lui demande de prendre le volant. Et voilà notre homme debout sur l’un des marchepieds, coiffé d’un casque de chantier, passant et repassant bruyamment devant la gendarmerie, gesticulations à l’appui et peut-être bien, en tout cas on se plaît à l’imaginer, force jurons destinés à la maréchaussée ! « C’était du temps du remplaçant d’Alain Laffont [le gendarme en poste quand l’Askoy est entré en baie de Tahauku], a précisé Fiston à Eddy Przybylski (La Valse à mille rêves, op. cit.), confirmant ce tableau particulièrement cocasse dont on se souvient encore dans ce village perdu en plein Pacifique. Jacques avait trouvé ce moyen-là pour protester. » Brel, motard en colère à Hiva Oa…

De Gauguin, Jacques Brel disait qu’il était parti en Polynésie pour peindre ses rêves d’enfance. « Seule l’âme de l’enfant qui reste chez l’adulte qu’il devient, expliquait-il, est capable de peindre un cheval en vert ou en rouge. » De fait, c’est à Tahiti et à Hiva Oa que Paul Gauguin se libéra totalement de toutes les contraintes académiques : « J’ai voulu établir le droit de tout oser. » C’est en Polynésie aussi que Brel, touchant le rivage d’Hiva Oa pour se reposer le temps d’une escale et finalement installé à demeure sans l’avoir prémédité, y réalisa l’essentiel de ses rêves d’enfant, à la fois Mermoz, Saint-Ex et chevalier errant au service des autres dans le ciel agité des Marquises. Mais surtout, c’est là qu’il s’y accomplit lui-même, tel un papillon sortant de sa chrysalide. Sans les Marquises, Jacques Brel serait resté ce qu’il était déjà : l’un des plus grands artistes de l’histoire de la chanson, certes… mais rien d’autre que cela : un auteur, un compositeur et un interprète. Aux Marquises, sans être le Bon Dieu pour autant (d’ailleurs, a-t-on jamais vu celui-ci jurer autant que Brel a pu le faire dans ce paradis terrestre ?), il est devenu bien plus, et beaucoup mieux : il est devenu un Homme.

 

enfantsRiviere

 

Janvier 1903. D’un côté du village d’Atuona, se jetant dans l’océan et s’enfonçant en amont dans la vallée profonde, au pied des monts Temetiu et Feani, coule une petite rivière semée de rochers, la rivière Makémaké (voir « Brel-11 »). Elle coupe en la submergeant l’une des rues du « centre-ville », non loin de l’établissement Sainte-Anne et du terrain d’un demi-hectare que Gauguin a acheté à l’Évêché pour y construire sa provocatrice Maison du jouir. Un soir, un cyclone s’abat sur Hiva Oa, gonflant la rivière Makémaké au point que le lendemain matin, après une nuit d’épouvante où les éléments déchaînés ont emporté la plupart des cases et noyé la vallée, la Maison du jouir, bâtie sur pilotis, est comme une île au milieu d’un immense lac ; seuls, dans les alentours, surnagent la gendarmerie et le magasin Varney. Le calme revenu, Atuona n’est plus que ruines et désolation. Tioka, l’un des deux charpentiers marquisiens qui ont construit l’habitation du peintre, devenu son ami, est désespéré. « Je n’ai plus rien ! lui dit-il. Plus de maison, plus de terrain. Le cyclone a cassé les arbres. Il y a des rochers partout… » Et Gauguin, avec son naturel généreux, de lui répondre : « Ne t’en fais pas. Dès que l’on pourra, je te donnerai une parcelle de ma propriété, avec un acte en bonne et due forme. Tu reconstruiras une belle case près de la mienne… »

Octobre 2011 : nous venons de quitter la Maison du jouir pour atteindre la rivière Makémaké qui n’est plus, à cet endroit du village, qu’un ruisseau peu profond. Des enfants y jouent, sans crainte de se tremper ni de mouiller leurs vélos ; joyeux et charmants, à l’image de la population polynésienne dans son ensemble. Je leur glisse quelques mots, leur parle de l’école Sainte-Anne où je suis passé la veille… « Dis m’sieu, lâche spontanément un gamin souriant vêtu d’un maillot de l’Inter de Milan et tenant une bicyclette bien trop grande pour lui, tu connais Jacques Brel ? » Si je connais Jacques Brel ?! Je suis venu tout exprès marcher sur ses pas – trente-quatre mille kilomètres aller-retour – et voilà qu’en arrivant dans son île au trésor, le premier gosse qui m’aborde, c’est pour m’interroger à son sujet…

 

enfantVelo

 

À proximité immédiate trotte un vieux cheval en liberté : sa robe est fauve, pas blanche, désolé monsieur Gauguin ! La rivière, elle, est bruyante, mais à peine plus que le gamin qui veut absolument m’entretenir du Grand Jacques. « C’est un chanteur qui vivait ici, il avait un avion… Et, tu sais, à l’école, on nous a demandé de faire des dessins sur lui, sur ses chansons. » Un instant, j’ai cru entendre le Petit Prince : « Dessine-moi un mouton… » En fait, le minot, qui aurait pu être son frère du bout du monde, m’a dit fièrement : « Moi, j’ai dessiné son avion ! »

 

dessin

 

Ça m’a rappelé ce que me disait quelques jours plus tôt un habitant de Nuku Hiva, Jean-Claude Tata, qui avait rencontré Jacques Brel plusieurs fois quand il se posait à Ua Pou, son île natale : « Je n’avais que dix ans, mais je m’en souviens bien. Sa venue était toujours un événement. Surtout qu’il était gentil et drôle, très souriant, toujours habillé de blanc : il était content qu’on s’intéresse à son avion… J’ignorais que c’était un chanteur, à l’époque, pour nous c’était le popaa qui transportait le courrier et les malades… Une chose m’a frappé, rétrospectivement, quand je l’ai vu pour la première fois dans un film, c’était L’Emmerdeur, dans les années quatre-vingt : il était beaucoup plus maigre que dans mon souvenir… »

 

Hangar

 

Retour à Hiva Oa : je m’apprête à demander à mon petit interlocuteur si ces dessins avaient une destination particulière, mais il me devance : « Si tu veux, tu peux les voir là-bas, avec son avion. » Ce faisant, il me désigne du doigt un hangar vert au toit de tôle ondulée qui ne paye pas de mine. Il est situé dans un espace dégagé entre la rue principale et l’océan. Juste derrière le complexe sportif, avec son stade municipal, là où s’élevait jadis une forêt de cocotiers…

[À SUIVRE : épilogue 2/3]

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« SUR LES TRACES DE JACQUES BREL », récit de Fred Hidalgo (illustrations sauf mentions contraires de F. et Mauricette Hidalgo ; rappel des chapitres précédents : 1. Le Voyage aux Marquises (18 novembre 2011) ; 2. Sa nouvelle adresse (26 novembre) ; 3. Si t’as été à Tahiti… (3 décembre) ; 4. Touchez pas à la mer ! (8 décembre) ; 5. Aux Marquises, le temps s’immobilise (13 décembre) ; 6. Si tu étais le bon Dieu… (9 janvier 2012) ; 7. De l’aube claire jusqu’à la fin du jour (29 janvier) ; 8. Et nous voilà, ce soir… (20 février) ; 9. Je chante, persiste et signe… (25 mars) ; 10. Jean de Bruges et « Le voilier de Jacques » (29 mars) ; 11. Quand je serai vieux, je serai insupportable... (3 avril) ; 12. Et tous ces hommes qui sont nos frères... (4 avril).

 

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Published by Fred Hidalgo - dans Reportages
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