Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

Présentation

  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
  • Contact

Profil

  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

Site de Fred Hidalgo

Journaliste, éditeur, auteur
À consulter ICI

Recherche

Facebook

La Maison de la chanson vivante
   (groupe associé au blog)
 

Jean-Jacques Goldman, confidentiel
  (page dédiée au livre)

Livres

6 mai 2012 7 06 /05 /mai /2012 11:59

« Pour que tu saches lire et écrire… »

 

Je reviens d’Espagne, le pays de mes ancêtres, livré pieds et poings liés aux forces arrogantes et maffieuses de la finance, où l’avenir n’est plus synonyme d’espoir et de progrès mais seulement de soumission et de régression. Alors, « allez savoir pourquoi », en mémoire de mon père, peut-être, combattant antifranquiste de la première heure (« Ils sont morts cent dix fois pour que dalle et pourquoi / Avec l’amour au poing sur la table et sur rien… »), j’ai envie aujourd’hui de partager cette chanson du Grand Ferré, sous-titrée dans la langue de Cervantès… « Ils ont le cœur devant et leurs rêves au mitan et puis l’âme toute rongée par des foutues idées ; y en a pas un sur cent et pourtant ils existent, la plupart fils de rien ou bien fils de si peu… »

 

 

Le sait-on ? Associé généralement à l’aristocratie, un hidalgo (étymologiquement « hijo de algo », c’est-à-dire « fils de quelque chose » et donc exact contraire du « fils de rien » dont parle Léo dans sa chanson) a un sens autrement plus sociable sous la plume de Miguel de Cervantes pour qualifier son héros, « El ingenioso hidalgo Don Quijote de la Mancha » : celui de la noblesse de cœur. Cela pour dire qu’on peut s’appeler Hidalgo, n’être pas fils de rien et se montrer néanmoins en empathie totale avec un peuple frère dont une large partie est en voie de passer sous le seuil de la pauvreté, alors qu’il n’est en rien responsable des maux qui l’accablent.

 

portrait.jpg

 

En Espagne, l’Histoire semble balbutier avec des résurgences néo-fascistes facilitées (suscitées ?) par des hommes de l’ombre œuvrant au sein de tristes officines vouées corps et biens à la spéculation la plus infâme, celle qui conduit inéluctablement à la mise en cause des services publics, éducation et santé en tête. Comme s’il s’agissait d’éradiquer précisément ce pour quoi des hommes de bonne volonté se sont dressés, des générations durant, contre l’arbitraire de l’argent et son corollaire voulu de l’ignorance : Vivre pour des idées, chante Leny Escudero…

 

 

Avec près du quart de sa population au chômage, et la moitié de la jeune génération (oui, cinquante pour cent !) à laquelle on interdit de fait – quel que soit son niveau de formation – d’entrer dans la vie active, l’Espagne de 2012 fait dramatiquement penser à l’Allemagne désespérée de 1929 à 1933… On me dira qu’on n’en est pas encore là et que ce n’est pas, ici, le lieu d’analyser les causes et conséquences de cette situation. Peut-être que oui, peut-être que non. Une chose est sûre : la contagion menace et il est plus que temps de s’attaquer aux racines objectives de cette crise (à commencer par le système généralisé d’évasion fiscale des plus riches) qui appauvrit le plus grand nombre et enrichit davantage encore les profiteurs sans foi ni loi.

 

 

Avec le temps, il est en effet à craindre qu’en Grèce, en Espagne et ailleurs en Europe, si cette dérive du bien public vers la dictature financière se poursuit, on risque vite d’oublier les passions et même les voix « qui vous disaient tout bas les mots des pauvres gens ». Avec le temps, comme le redoutait Léo Ferré, le risque est grand pour chacun d’entre nous de se replier sur soi au lieu de s’ouvrir aux autres ; d’abattre la carte de l’aquoibonisme gainsbourien (voire pire) plutôt que de choisir celle, plus que jamais indispensable, de la solidarité.

 

CHORUS44.jpg

 

À mon humble niveau, sachez pourtant qu’Avec le temps (merveilleuse chanson, à tirer des larmes aux cœurs les plus endurcis, mais chanson de la plus haute désespérance), votre serviteur, lui, a la chance et le privilège d’aimer toujours autant, voire plus aujourd’hui qu’hier et moins que demain… et qu’il continuera à faire chorus avec ce qui est beau et mérite d’être partagé. N’en déplaise aux jeteurs de sorts et autres nuisibles de tous poils pour lesquels la fin justifie les moyens. Ceux-là nous trouveront toujours sur leur chemin, debout, non pas désarmés comme Le Déserteur de Boris Vian (du moins dans sa version « officielle ») mais prêts à riposter, tant il est vrai que « la poésie est une arme chargée de futur »…

 

 

 

Repost 0
Published by Fred Hidalgo - dans La Chanson vivante
commenter cet article
16 avril 2012 1 16 /04 /avril /2012 09:00

Ne me quitte pas (épilogue 3/3)

 

Et aujourd’hui ? Que sont les amis devenus ? Ceux d’Hiva Oa, des Marquises et de Tahiti. Quels souvenirs essentiels garde-t-on du Grand Jacques à Atuona ? Et la Doudou ?...

Maddly Bamy a vécu longtemps entre l’Europe et Atuona, hébergée sur place par des amis après que la propriétaire de leur case de location eut repris possession des lieux pour y construire une autre maison en dur (voir « Brel-6 ») ; puis ses voyages se sont espacés et il semble qu’elle ne soit plus revenue à Hiva Oa depuis un départ précipité en 2003. « Alors qu’elle allait bien, a raconté sœur Rose, d’un seul coup elle a décidé de ne plus s’alimenter, ni de boire. Un jour de juillet, alors qu’elle se rendait au cimetière, Maddly s’est effondrée sur le bord de la route. » Emmenée au centre médical d’Hiva Oa, on l’évacua à l’hôpital de Nuku Hiva d’où, après huit jours de soins, elle dut être rapatriée sanitaire en métropole… Elle vit désormais dans le Sud de la France et reste attentive à la mémoire de son compagnon d’aventures, comme on l’a vu en 2008 (voir « Brel-10 ») lorsqu’elle s’est rendue à Anvers pour retrouver l’Askoy, récemment sauvé des eaux ; là même où, trente-quatre ans plus tôt, Jacques et elle en avaient largué les amarres pour un voyage au bout de la vie.  

 

 

Tout comme Paul-Robert Thomas, le copain toubib de Jacques qui l’hébergeait lors de ses séjours à Tahiti (voir « Brel-4 »), Marc Bastard, son meilleur ami d’Atuona (celui dont France Brel, lors de sa première venue en juillet 1999, s’avouera frappée par sa ressemblance physique avec Jojo…), est aujourd’hui décédé. Le fils qu’il a eu avec une Marquisienne, dont il était séparé, vit toujours à Atuona. Voici comment il décrivait sa dernière rencontre avec Jacques Brel dans les premiers jours du mois de juillet 1978.

« Je devais m’absenter plusieurs semaines. Je suis monté lui dire “au revoir”.
Le soir était tombé. Assis sur la terrasse, il lisait. Maddly, devant son chevalet, dessinait. J’eus vraiment le sentiment d’être un intrus. Maddly me fit un sourire accompagné d’un signe d’amitié. “C’est bien ton bouquin ?” demandai-je bêtement.
Avec un vague sourire, il ferma le livre et me montra la couverture. Le titre était
Changer la mort, du professeur Schwartzenberg. “Tu vois, j’apprends à mourir…”
Nous parlâmes d’autre chose ; mais je savais que depuis plus d’un mois, il souffrait de nouveau. Le poumon sain était atteint par le mal. Je lui fis part de mes projets immédiats et lui indiquai la date de mon retour prévu à la fin du mois d’août. Notre conversation fut brève. Il me raccompagna jusqu’au chemin où était garée ma voiture. Tandis que je partais, je le vis une dernière fois s’éloigner dans la nuit. Il me fit de grands gestes : on aurait dit qu’il cueillait des étoiles… »

Beaucoup d’autres amis ou simples témoins d’un moment partagé de la vie de Jacques Brel en Polynésie sont encore vivants et présents soit à Hiva Oa, soit ailleurs dans l’archipel soit à Tahiti : certaines des sœurs, des pilotes, l’ancien maire, l’infirmière, Henriette, l’homme qui traçait les pistes, d’anciennes pensionnaires du collège Sainte-Anne… Le postier aussi, Fiston Amaru – si important dans la destinée de Brel (voir « Brel-2 ») –, qui après avoir été muté à Tahiti, est revenu passer deux jours ici, en 2004, après vingt-quatre années d’absence. C’est son successeur à la Poste d’Atuona, Georges Gramont, qui nous a communiqué le petit mot que Fiston lui a laissé, signé « Le vieux Pédé, ami de J. Brel » !

 

lettreFiston

 

C’est Georges aussi qui nous a fait connaître Jean Saucourt ; jamais encore, celui-ci n’avait accepté de témoigner sur Brel. Il vit à présent en louant quelques petits bungalows aménagés aux voyageurs de passage, réticents aux séjours organisés, tout en étant l’aîné et probablement le plus connaisseur (et enthousiaste) des guides culturels de l’île. Jean et Georges, comme bien d’autres ici, se souviennent que l’auteur de Quand on n’a que l’amour déploya toute son énergie et soutint une foule de projets pour sortir l’île de son isolement. À commencer par le pont aérien qu’il maintenait à lui seul pour que les populations de l’archipel reçoivent chaque semaine leur courrier et soient approvisionnées en médicaments, en livres, en vivres et même en films à Atuona. Alors, son langage fleuri et ses blasphèmes, qui choquaient beaucoup au départ (les Marquisiens usant d’un français très châtié), sont vite passés au second plan. « Les enfants l’ont accepté sans réserve, nous a raconté Georges. Souvent, les jours de congé scolaire, ils allaient le réveiller en jetant des cailloux sur le toit de sa maison. Jacques Brel sortait, l’air furieux, en criant après eux : “Bande de petits salopiaux !” Oui, oui, il parlait comme ça et pire encore… Il utilisait un langage cru, mais cru ! Mais aussitôt, il les faisait entrer et leur offrait des paquets de bonbons qu’il avait achetés exprès à Papeete. Et puis il les chassait brusquement en criant : “Fichez le camp, petits vauriens !” C’était comme un rite entre les enfants et lui. »

Georges Gramont a pris sa retraite de la Poste et tient aujourd’hui une pension de famille avec son épouse Gisèle, dite Gigi. Quant à Georges, personne ne l’appelle ainsi, mais tout le monde le connaît ici sous le diminutif de… Jojo ! Eh oui, il n’y a pas de hasard, rien que des rendez-vous.  

 

 

Cette fois, il est temps de dire vraiment adieu au Grand Jacques. Mais pas avant de le saluer une dernière fois, une fois encore... Et Gauguin par la même occasion. En grimpant le sentier qui mène à leur dernière demeure, s’impose brusquement à moi la merveilleuse chanson de Barbara : Gauguin (Lettre à Jacques Brel)... La plus belle et déchirante qui soit. Surtout sachant qu’il ne s’agissait pas de vains mots lorsque la longue dame brune l’a écrite, de simples mots désincarnés de poète, tant Jacques et Barbara étaient proches. Ces deux-là s’aimaient d’amour tendre et jamais entre eux L’amour est mort... Par bonheur, il nous reste Franz, le film qu’il avait imaginé sur mesure pour elle (voir vidéo ci-dessus). Il jouait le rôle de Léon, elle de Léonie. Elle y est éblouissante « et on sent bien à travers les images, écrit Charley Marouani dans ses mémoires, toute la tendresse que ces deux-là éprouvaient l’un pour l’autre. »

En arpentant ce chemin qui mène au bout de la vie, j’entends littéralement la voix de Barbara, qui s’élève fragile et authentique :

Il pleut sur l’île d'Hiva-Oa […]
Il pleut sur un ciel de corail
Comme une pluie venue du Nord
Qui délave les ocres rouges
Et les bleus-violets de Gauguin […]

 Il a dû s’étonner Gauguin
Quand ses femmes aux yeux de velours
Ont pleuré des larmes de pluie
Qui venaient de la mer du Nord
Il a dû s’étonner, Gauguin,
Et toi, comme un grand danseur fatigué
Avec ton regard de l’enfance

 Bonjour, monsieur Gauguin
Faites-moi place
Je suis un voyageur lointain
J’arrive des brumes du Nord
Et je viens dormir au soleil
Faites-moi place

La chanson se poursuit ainsi : « Tu sais / Ce n’est pas que tu sois parti / Qui m’importe / D’ailleurs, pour moi tu n’es jamais parti / Ce n’est pas que tu ne chantes plus / Qui m’importe / D’ailleurs, pour moi, tu chantes encore / Mais penser qu’un jour / Le vent que tu aimais / Te devenait contraire / Penser / Que plus jamais / Tu ne naviguerais / Ni le ciel ni la mer / Plus jamais, en avril / Toucher le lilas blanc / Plus jamais voir le ciel / Au-dessus du canal / Mais qui peut dire ? / Moi qui te connais bien / Je suis sûre qu’aujourd’hui / Tu caresses les seins / Des femmes de Gauguin / Et qu’il peint Amsterdam / Vous regardez ensemble / Se lever le soleil / Au-dessus des lagunes / Où galopent des chevaux blancs / Et ton rire me parvient / En cascade, en torrent / Et traverse la mer / Et le ciel et les vents / Et ta voix chante encore… »  

 

 

Et puis, se faisant plus intime encore, comme pour bien marquer toute l’importance personnelle qu’elle accorde à ce message d’outre-vie et d’outremer, comme on lance une bouteille à la mer, Barbara appose sa signature :

Souvent, je pense à toi
Qui a longé les dunes
Et traversé le Nord
Pour aller dormir au soleil
Là-bas, sous un ciel de corail
C’était ta volonté
Sois bien
Dors bien
Souvent, je pense à toi

Je signe Léonie
Tu sauras qui je suis
Dors bien...
(© Famille Barbara, 1990)

Nous arrivons, ma brune et moi, au pied du calvaire. Après cette évocation de Barbara si prégnante en ces lieux, une belle surprise nous y attend. Juste à côté de la sépulture de Jacques, si joliment fleurie et entourée de végétation luxuriante qu’on dirait tout sauf une tombe, un petit monticule : ce sont des galets recueillis sur la grève par des « passants » venus de Tahiti ou de l’autre côté du monde, sur lesquels, tracés au feutre, on a écrit de petits mots adressés au poète et à l’homme. Ça n’est souvent qu’un nom et celui d’une ville, parfois s’y ajoute un simple « merci », on trouve aussi des titres de chansons : Quand on n’a que l’amour… Je m’en saisis délicatement l’un après l’autre, les lis avec bonheur, en photographie quelques-uns… et puis je découvre celui-ci signé d’un certain… Brassens ! « De Georges Brassens, Sète » !

 

tombeFredBrassens

 

P… de D… ! se serait écrié le Grand Jacques. Trois grands B de la chanson réunis ici, à trois pas de l’endroit où dort Gauguin ! Barbara, Brassens, Brel. Dans ma vie, j’en ai vu des récitals, des tours de chant, des concerts, des spectacles de chanson, j’en ai connu des artistes... et j’ai engrangé de l’émotion pour « dans dix mille ans » encore, aurait dit Léo Ferré ; mais là, là… c’est indicible. Oui, Léo, Il n’y a plus rien... il n’y a plus rien à dire.

Un ultime rappel, simplement, avant de tirer le rideau sur ce voyage aux Marquises. Cela se passait à Punauuia chez Paul-Robert Thomas, l’ami médecin de Jacques, durant leurs conversations nocturnes. En l’occurrence, foin de dialogue, rien qu’un monologue en forme de bilan : Jacques parle de son pays, commente son parcours, raconte son île au trésor. « La terre est territoire, la mer est méritoire », lâche-t-il cette nuit-là avec cet art de la formule juste qui n’appartenait qu’à lui. Et l’air de rien, comme dans ses chansons, en parlant des autres il parle de lui, et c’est franchement superbe : « Une île est un rocher, immense et dense masse de terre que le marin espère. Il y retrouve ses rêves d’enfant, celui de Robinson. Car c’est l’enfant qui fait grandir les îles et s’y repose quand il est prêt. L’île est un espoir sorti de l’eau. C’est l’oasis des océans. C’est aussi un berceau. C’est là qu’on pose l’ancre. C’est là qu’on se repose. Qu’on regarde le vent, et peut-être le temps. » Jacques Brel était-il prêt ? Une chose est sûre : Hiva Oa était son espoir sorti de l’eau. Son berceau. Et c’est là qu’il repose.

 

fin-Atuona

 

Quant à votre serviteur, qui a eu le grand bonheur, ces cinq derniers mois, de vous emmener sur ses traces, dans son sillage et dans ses pas, sachez que c’est le Grand Jacques lui-même qui l’a finalement décidé à se lancer dans cette périlleuse mais passionnante aventure au long cours. Les quelques réticences que je nourrissais encore en revenant des Marquises se sont en effet dissipées en totalité en découvrant ce que l’intéressé, en 1978 à Tahiti, avait demandé à Paul-Robert de rendre public… et qui, aujourd’hui, résonne en moi comme un assentiment d’outre-tombe : « Tant que je serai vivant, vous fermerez vos gueules ! Une fois mort, je ferai peut-être un peu partie de l’Histoire ; alors, vous pourrez leur dire ce que vous aurez à raconter. Elle mérite au moins ça, l’Histoire : ce quelconque de vérité. »  

 

 

« SUR LES TRACES DE JACQUES BREL », récit de Fred Hidalgo (illustrations sauf mentions contraires de F. et Mauricette Hidalgo) : 1. Le Voyage aux Marquises (18 novembre 2011) ; 2. Sa nouvelle adresse (26 novembre) ; 3. Si t’as été à Tahiti… (3 décembre) ; 4. Touchez pas à la mer ! (8 décembre) ; 5. Aux Marquises, le temps s’immobilise (13 décembre) ; 6. Si tu étais le bon Dieu… (9 janvier 2012) ; 7. De l’aube claire jusqu’à la fin du jour (29 janvier) ; 8. Et nous voilà, ce soir… (20 février) ; 9. Je chante, persiste et signe… (25 mars) ; 10. Jean de Bruges et « Le voilier de Jacques » (29 mars) ; 11. Quand je serai vieux, je serai insupportable... (3 avril) ; 12. Et tous ces hommes qui sont nos frères... (4 avril) ; 13. Ne me quitte pas, épilogue 1/3 (15 avril) ; 14. Ne me quitte pas, épilogue 2/3 (16 avril) ; 15. Ne me quitte pas, épilogue 3/3 (16 avril).  

 

Repost 0
Published by Fred Hidalgo - dans Reportages
commenter cet article
15 avril 2012 7 15 /04 /avril /2012 23:00

Ne me quitte pas (épilogue, 2/3)

 

C’est au complexe culturel Paul-Gauguin (voir « Brel-5-6 »), que l’on délivre les billets d’entrée pour l’« Espace Jacques-Brel », distant seulement de quelques dizaines de mètres. La préposée nous accompagne pour ouvrir la porte coulissante du hangar, car nous sommes les premiers (et peut-être les seuls) à nous y rendre ce jour-là. Peu de touristes aux Marquises, on le sait, sauf lorsque débarque l’Aranui (ou maintenant le Paul-Gauguin, un navire de croisière américain) une fois par mois et rien que pour quelques heures...

 

stele

 

Puis la jeune femme actionne un bouton, et s’élève la voix du Grand Jacques ! C’est son dernier disque qui tourne en boucle le temps de la visite. Vous trouverez peut-être ça étonnant, mais l’émotion est grande d’entendre pour la première fois Les Marquises à l’endroit précis où Jacques Brel a écrit cette chanson… Trente-quatre ans exactement après qu’il l’eut chantée ici à Henriette, la jeune aveugle, pour la seule et unique fois devant quelqu’un d’autre que Maddly (voir « Brel-12 »). Ce matin-là, le temps est clément, il fait chaud sous les tôles ondulées… mais je vous le jure, j’en frissonne encore.

 

jojo-hangar 

L’Espace Jacques-Brel ? Mieux vaut une bonne photo qu’un long discours. En l’occurrence, la description sera vite faite : le Jojo au centre, suspendu en vol immobile, des photos et affiches offertes par l’ex-Fondation Brel de Bruxelles tout autour, sur des panneaux posés aux murs, et puis des documents locaux illustrant à la fois la construction et l’aménagement du lieu dus à Serge Lecordier, responsable de l’aéroclub et beau-frère du maire de l’époque. On y retrace surtout les étapes de la restauration du bimoteur du Grand Jacques, encouragée par sœur Rose et entreprise gracieusement par une équipe de Dassault Aviation, à l’initiative du même Lecordier et autres Marquisiens de bonne volonté. Il faut dire qu’avec le passage des ans, pas davantage que l’Askoy (voir « Brel-10 ») le Jojo n’était… jojo à voir, comme on peut s’en apercevoir sur la photo où sœur Rose pose devant lui.

 

arrivee-Jojo

 

Ramené à Tahiti par Jean-François Lejeune après la mort de Brel, il fut vendu le 6 novembre 1978 à Robert Wan, « l’empereur de la perle noire », qui avait racheté auparavant la ferme perlière de Jean-Claude Brouillet, à Marutéa, l’un des pionniers en ce domaine (et véritable aventurier des airs au Gabon… où je l’avais connu : voir « Brel-4 » – le hasard s’entend comme personne pour lancer de curieuses œillades à travers le temps et l’espace !). Repeint aux couleurs françaises, puis revendu le 18 janvier 1982 à un autre producteur de perles, Yves Tchen Pan, qui le fit voler ensuite pour le compte de sa compagnie Air Océania (disparue depuis), c’est dans celle-ci que le Twin Bonanza de Jacques Brel acheva sa carrière. Après un dernier vol, le 25 octobre 1988, on le laissa bientôt à l’abandon, pourrissant, dans un coin du tarmac de Faaa…  

 

 

À l’image du sauvetage de l’Askoy (voir « Brel-10 »), une grande chaîne de solidarité se déploya par la suite, grâce à Serge Lecordier, alors président du Comité du Tourisme d’Atuona. Première étape : le rapporter ici. C’est la « goélette », comme on continue de l’appeler – l’Aranui, deuxième cargo mixte du nom (nous en sommes aujourd’hui au troisième) –, qui le prit à son bord pour le débarquer en 1995 en baie de Tahauku. De là, on le remorqua jusqu’au centre du village où on l’exposa, en l’état, huit ans durant, livré aux intempéries. Et puis – voir la vidéo-document ci-dessus – le 15 juillet 2003 on enraya sa disparition annoncée. Auparavant, explique Serge Lecordier, « la restauration du Jojo avait été décidée à la suite de ma rencontre en 2001, à l’hôtel Hanakéé, avec Bernard Bonzom, technicien chez Dassault Aviation, venu en vacances à Hiva Oa. Celui-ci m’avait laissé espéré qu’il parviendrait à convaincre ses supérieurs. » Finalement, Dassault envoya trois de ses employés, dont Bonzom, pour restaurer l’avion, avec l’aide de Serge Lecordier et de plusieurs bénévoles locaux.

 

Jojo-Hublots

 

Il ne restait plus qu’à élever un hangar pour l’abriter. Il devint cet Espace Jacques-Brel, inauguré le samedi 4 octobre 2003 (cinq mois après le Centre culturel Paul-Gauguin bâti à l’occasion des cent ans de son décès). Un bâtiment bien modeste pour l’artiste dont il est censé honorer la mémoire, statue-tetemais qui a au moins le mérite d’exister. Et revoilà le Jojo flambant neuf, ayant recouvré les couleurs sous lesquelles volait son fameux pilote belge, et prêt, dirait-on, à reprendre les airs…

Quelques sculptures, dont un beau buste de Brel (une œuvre de Jean-Paul Lesbre dévoilée en octobre 2008, pour célébrer les trente ans de la disparition du chanteur, en présence notamment de son épouse Miche, dont c’était la première venue à Hiva Oa, du secrétaire d’État à l’outremer Yves Jego et du président de la Polynésie française, Gaston Tong Sang – excusez du peu !), les deux projecteurs 35 mm avec lesquels Jacques faisait son cinéma deux fois par semaine aux habitants d’Atuona (voir « Brel-6 ») et, comme annoncé par mon petit prince des Marquises, les dessins touchants des écoliers illustrant ses chansons, l’Askoy et le Jojo, complètent la décoration. Parmi les rares documents personnels, sa licence de pilote…

 

miche

 

À l’extérieur, on découvre la stèle réalisée par le Comité du tourisme d’Hiva Oa, une plaque rivée sur un rocher qui se trouvait initialement sur le terrain en altitude, avec vue à 360 degrés, où Jacques avait décidé de faire construire sa maison. Un terrain déjà défriché et aplani quand il a été contraint de partir… En octobre 1993, lorsqu’on posa la plaque sur le rocher (voir photo), la végétation avait déjà repris ses droits. « Jacques Brel vécut à Atuona de 1975 à 1978, endroit où il souhaitait s’installer », peut-on y lire, sous la fameuse conclusion de sa chanson forcément la plus célèbre et appréciée sur place : « Veux-tu que je te dise ? / Gémir n’est pas de mise / Aux Marquises… »

 

stele terrain

 

Le 7 juillet 1978, Jacques avait piloté le Jojo pour la dernière fois. Déjà bien malade et fort affaibli, il n’avait pourtant pas eu le cœur de dire non à une femme enceinte qui l’avait sollicité pour l’emmener accoucher sur l’île de Ua Pou, dans le groupe nord de l’archipel. Ce jour-là, il souffre beaucoup mais ne se plaint pas, ne geint pas. Simplement, à l’issue du vol aller, il répond à la Marquisienne qui lui demande s’il pourra venir la rechercher en octobre : « Je ne sais pas… » A-t-il pressenti sa fin prochaine ? Toujours est-il qu’à son retour chez lui, il dit à Maddly de retenir deux places sur le premier avion d’Air Polynésie en partance pour Tahiti. « C’est la dernière fois que je vois les Marquises, déclare-t-il juste après le décollage. C’est quand même beau. On aurait été bien dans notre maison... » Et Maddly d’écrire : « Nous survolons Atuona et la piscine bleue nous donne le repère de la maison. Jacques laisse couler une larme. Moi, je m’efforce de ne pas pleurer mais ma poitrine a comme des ratés et trahit mon émoi. »  

 

 

[À SUIVRE : épilogue 3/3]

________

« SUR LES TRACES DE JACQUES BREL », récit de Fred Hidalgo (illustrations sauf mentions contraires de F. et Mauricette Hidalgo) ; rappel des chapitre précédents : 1. Le Voyage aux Marquises (18 novembre 2011) ; 2. Sa nouvelle adresse (26 novembre) ; 3. Si t’as été à Tahiti… (3 décembre) ; 4. Touchez pas à la mer ! (8 décembre) ; 5. Aux Marquises, le temps s’immobilise (13 décembre) ; 6. Si tu étais le bon Dieu… (9 janvier 2012) ; 7. De l’aube claire jusqu’à la fin du jour (29 janvier) ; 8. Et nous voilà, ce soir… (20 février) ; 9. Je chante, persiste et signe… (25 mars) ; 10. Jean de Bruges et « Le voilier de Jacques » (29 mars) ; 11. Quand je serai vieux, je serai insupportable... (3 avril) ; 12. Et tous ces hommes qui sont nos frères... (4 avril) ; 13. Ne me quitte pas, épilogue 1/3 (15 avril).

 

 

Repost 0
Published by Fred Hidalgo - dans Reportages
commenter cet article