Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

Présentation

  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
  • Contact

Profil

  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

Site de Fred Hidalgo

Journaliste, éditeur, auteur
À consulter ICI

Recherche

Facebook

La Maison de la chanson vivante
   (groupe associé au blog)
 

Jean-Jacques Goldman, confidentiel
  (page dédiée au livre)

Livres

4 avril 2012 3 04 /04 /avril /2012 11:07

Et tous ces hommes qui sont nos frères…

 

Le plus dur, après une longue parenthèse passée sans écrire, a été de s’y remettre, et puis le déclic s’est produit et tout a repris comme avant : six mois pour esquisser quatre chansons et six mois encore pour en avoir dix-sept prêtes à être mises en boîte ! Tout ? Presque tout, oui, car avant de regagner Paris pour enregistrer l’album avec ses fidèles complices, le Grand Jacques a regoûté aux joies de la chanson vivante, comme à ses débuts, lors d’un « tour de chant » aussi improbable que généreux. Une histoire de tendresse, émouvante et magnifique…

 

cote.jpg

 

Finalement, cet album sans titre, qu’on appelle néanmoins Les Marquises, battra tous les records de vente de l’histoire du disque. Plus d’un million d’exemplaires précommandés par les disquaires ! Sans que l’intéressé ne l’ait cherché ni même espéré. Au contraire : non seulement il a refusé tout net d’être impliqué dans sa promotion, mais il a également fait promettre à son producteur, Eddie Barclay, de le sortir sans privilégier aucun média ni mener de campagne commerciale ; promesse que Barclay le futé, le malin, le roublard, tiendra à la lettre – aucune publicité, pas d’affichage, rien de tout cela – mais saura détourner avec une rare habileté.

En mettant le disque en vente au même instant, partout en France, via la communication simultanée du code des cadenas scellant les containers dans lesquels ont été acheminés les disques (Barclay a engagé des dizaines de téléphonistes chargés d’appeler les grossistes), et en autorisant les radios à le diffuser dans le même temps – et en entier, car c’est un événement sans précédent que ce « retour » de Brel à la chanson –, l’astucieux homme d’affaires va créer un engouement jamais vu en la matière. J’en témoigne personnellement : après avoir commencé d’écouter le disque à la radio un peu avant 13 heures (en compagnie de notre ami Louis Bresson – voir « Brel-3-4 » – avec lequel nous animions alors un hebdomadaire régional créé ensemble : tout s’enchaîne et tout se recoupe…), je franchissais dès l’après-midi le seuil de mon disquaire... Ne serait-ce que pour ce titre unique où les protagonistes « se tiennent par les yeux », seuls au monde au milieu de la foule, l’une des plus grandes chansons francophones qui soient, une histoire d’amour déchirante, merveilleusement écrite et décrite, dont Brel lui-même disait que c’était sa plus belle chanson d’amour… 

 

 

Pour le producteur, appelé à faire la promotion de l’album sans la moindre participation de son auteur (parti de Paris sitôt l’enregistrement terminé), le défi était grand. Alors, il a fait preuve d’imagination… Mais quand même, suggère-t-il à Jacques avant son départ, si les médias, la télé en particulier, veulent qu’on leur envoie quelqu’un pour en parler, ne serait-il pas judicieux de remettre le disque avant sa sortie à un journaliste qui connaîtrait bien son œuvre ? Jacques réfléchit et accepte de déroger à sa règle concernant les envois en service de presse (n’envoyer le disque à personne avant qu’il ne soit en vente et ne donner aucune exclusivité). Il convient du bien-fondé de la suggestion, à cette réserve près que le destinataire ne sera pas un journaliste. Il y a une personne, une seule, à laquelle il veut bien que Barclay apporte le disque la veille de sa sortie. Et si la personne en question accepte d’en parler, dans les termes qu’elle jugera bons, libre à elle ! C’est entendu, lui dit Barclay. Mais de qui s’agit-il ? Et Jacques de lui répondre : « François Mitterrand. »

Nous sommes en 1977. Mitterrand n’est encore que secrétaire général du parti socialiste. Mais il a déjà la carrure d’un homme d’État. Les législatives de 78 se profilent : il est question de programme commun entre le PC et le PS… Mais surtout, Mitterrand est un homme de lettres que Jacques apprécie. Sur l’Askoy, il avait emporté La Paille et le Grain. Et puis, il y a cette chanson, Jaurès, qui devrait lui parler : « Demandez-vous, belle jeunesse / Le temps de l’ombre d’un souvenir / Le temps du souffle d’un soupir / Pourquoi ont-ils tué Jaurès ? / Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?… »  

 

 

D’aucuns, pensant que Brel, fils de bourgeois, ne s’est jamais engagé politiquement, s’étonneront de ce choix. D’autant qu’il est et reste citoyen belge. C’est méconnaître son parcours, sa participation à nombre de galas libertaires… et son soutien passé à Pierre Mendès France. Le jeudi 23 février 1967, il avait en effet participé, à Grenoble, à un meeting de soutien à l’homme politique, candidat aux prochaines législatives. Le 25, celui-ci lui écrivait une superbe lettre (dont Mme Marie-Claire Mendès France confia, en exclusivité, une copie à Marc Robine en vue de son livre Grand Jacques, 1998, op. cit.), pour le remercier : « Je savais certes que les Grenoblois vous assureraient le succès qui vous est habituel, mais je ne savais pas que serait à ce point sensible pour la salle l’ardeur exceptionnelle que vous avez manifestée pour la signification de cette soirée. Mendes-France.jpgTrès sincèrement je pense que personne d’autre que vous n’aurait pu exprimer si clairement aux Grenoblois que l’association de nos deux noms n’était pas ce soir-là une rencontre de hasard. » Avant d’ajouter une note personnelle : « J’oublie maintenant le contexte politique pour vous dire que vous avez tort de ne pas accepter d’être traité de “poète”. Je suis personnellement convaincu que, depuis jeudi soir, j’ai un ami de plus et qu’il s’agit d’un poète. »

Début mars, Jacques Brel persiste et signe, tout en apportant des précisions : « J’ai fait la campagne de Mendès France. Ce n’est pas un acte politique, mais un acte en fonction d’une politique. Je trouve désolant qu’un pays comme la France n’ait pas, à la Chambre des députés, un homme de la valeur de Mendès France. Il y a des hommes dont on n’a pas le droit de se priver… » On le voit aussi poser dans la presse avec François Mitterrand ou Gaston Deferre. Sa photo avec celui-ci, alors maire de Marseille, fait la une du Provençal le 3 mars 1967, deux jours avant le premier tour, avec cette déclaration du chanteur : « Oui, je suis aux côtés des hommes de progrès. Car lutter pour l’amélioration de la condition humaine, préserver la dignité de l’individu, ce sont là des idées qui ont été soutenues plutôt par Jaurès que par Napoléon III, n’est-ce pas ? » Jaurès, eh oui… Jaurès déjà !

 

greve.jpg

 

Dix ans plus tard, à Hiva Oa, faisant écouter son travail en cours à ses hôtes de passage, il expliquera les raisons qui l’ont conduit à écrire une telle chanson, ici, aux antipodes, dans ce paradis apparent de Polynésie : « J’ai écrit Jaurès parce que pour moi c’est l’élément le plus pur de la gauche française. […] Ce n’est pas une chanson sociale du tout. J’ai voulu faire une chanson socialiste.  […] Et peut-être que, vivant en Europe, je n’aurais pas écrit cette chanson, ou autrement… » (Maddly Bamy, Tu leur diras, op. cit.) En Europe, à vrai dire, Jacques avait déjà écrit une chanson proche du même thème, annonciatrice de Jaurès… où, tout en montrant son mépris total et définitif de l’argent, son rejet implicite du monde de la finance, il mettait en garde la société bien-pensante devant les « humiliés d’espoirs meurtris ». Chanson dont la chute était annonciatrice aussi – dix ans avant – de Mai 68 :

Pourvu que nous vienne un homme
Aux portes de la cité […]
Qu’il ne s’agenouille pas
Devant tout l’or d’un seigneur
Mais parfois pour cueillir une fleur […]

Pourvu que nous vienne un homme
Aux portes de la cité
Avant que les autres hommes
Qui vivent dans la cité
Humiliés d’espoirs meurtris
Et lourds de leur colère froide
Ne dressent aux creux des nuits
De nouvelles barricades…
(L’Homme dans la cité, 1958, N.E.M. Caravelle)

 

 

Le 19 novembre 1977, deux jours seulement après la sortie des Marquises, François Mitterrand est invité sur Antenne 2 pour en parler ! Barclay n’a pas tardé à passer le message aux médias et c’est donc la deuxième chaîne de télévision nationale qui obtient cette exclusivité. Mitterrand, qui a reçu le disque la veille, a seulement eu le temps de l’écouter dans la matinée… et à 15 heures, il est déjà en direct dans l’émission Hebdo chansons, Hebdo musiques, présentée par Luce Perrot ! 

J’ai retrouvé ce document que je vous offre ici en partage. Sans le paraphraser inutilement, il faut toutefois relever la justesse des propos de François Mitterrand, son analyse si pertinente sur le poète et sur l’homme. Sur la richesse de son écriture, de plus en plus épurée et simple, « ce langage savoureux, celui du Belge amoureux de la langue française, qui apporte les intonations, les inflexions, la richesse et, je le répète, la saveur du pays dont il est issu ». Il parle de Brel et de la solitude, de Brel et des femmes, de Brel et de l’impertinence, de Brel et de la mort. Il évoque sa colère, son amour, son espérance, son désespoir… Et, assure-t-il, « tout cela compose, je le crois vraiment, un événement qui compte dans la sensibilité moderne… »  

 

 

Puis il se déclare de sa parenté, « comme quelqu’un qui écoute et comme quelqu’un qui lit et qui admire la capacité créatrice d’un homme comme lui ». Et surtout, François Mitterrand met le doigt sur un point extrêmement important (et même capital à mes yeux, après ce voyage aux Marquises et la rencontre des gens qui ont connu le Grand Jacques sur place), sur la différence entre le Brel d’avant (celui qu’il connaissait : « Beaucoup de choses nous avaient réunis… ») et celui d’aujourd’hui, tel qu’il apparaît ici : « …Les thèmes que je retrouve dans le disque d’aujourd’hui formaient déjà le fond de sa conversation. La différence, c’est que maintenant il a vécu tout ce qu’il dit ; à l’époque, il se contentait de projeter. Maintenant, c’est sa vie, c’est sa solitude, c’est son voyage, ce sont ses questions, et la dimension naturelle que prend cette musique, que prennent ces paroles, est d’un tout autre ordre, à mon sens – tout en développant les qualités qui sont les siennes –, d’un tout autre ordre que ce que nous avons connu naguère. »

C’est fort bien vu, Monsieur Mitterrand ! Et voilà pourquoi cet album est le plus accompli de toute la discographie de Brel, n’en déplaise aux pisse-froid qui, à sa sortie, ont eu le culot de reprocher à Brel « de continuer à faire du Brel » ! Auraient-ils voulu, ces gens-là, qu’il fît du Brassens ou, peut-être, du Claude François, voire du disco… ?!  

 

 

Une chose est sûre, c’est bien à Hiva Oa – contrairement à la vision réductrice que l’on avait jusqu’à présent de ce séjour dans les mers du Sud – que la personnalité de Jacques Brel s’est vraiment et franchement épanouie, qu’elle s’est réalisée comme un aboutissement. Lors de sa vie de chanteur, son personnage avait seulement théorisé (certes de façon brillante) ce que l’homme allait mettre pour de bon en pratique aux Marquises. Jusqu’alors, il avait « mal aux autres »… sur le papier ; aux Marquises il a tout donné, physiquement, de sa personne, au quotidien et sans compter. « L’action seule libère », disait Blaise Cendrars. Dès lors, on le comprend d’autant mieux… et on l’apprécie d’autant plus.

Dernier exemple, qui montre son extrême générosité, sa compassion et son empathie pour autrui : c’est une histoire vécue qui nous est revenue in situ plusieurs fois aux oreilles, et a été recoupée par des confrères polynésiens. Une histoire dont Marc Bastard – le grand ami de Jacques à Hiva Oa, celui qui l’avait vu débarquer la première fois de l’Askoy, pendant qu’il pêchait dans la baie de Tahauku (voir « Brel-5 ») – a été indirectement à l’origine…

Nous sommes en juin 1977. Jacques Brel a quasiment terminé ses chansons et attend maintenant, avec impatience, de les faire découvrir à ses musiciens Gérard Jouannest et François Rauber. Il a d’ailleurs prévu de travailler avec eux, durant une ou deux semaines à Paris, avant d’entrer en studio (ce qui se fera chez Jouannest et… Juliette Gréco, réunis à la ville comme à la scène depuis 1968, un an après les adieux de Brel). Aux Marquises, Jacques a déjà eu l’occasion de les partager avec ses invités, mais seulement (à une ou deux exceptions près, comme avec PRT à Tahiti, au piano, et seulement pour quelques chansons en cours de création) à travers son magnétophone. Mais là, dans son salon d’Atuona, va intervenir un événement exceptionnel : le tout dernier « récital » de Jacques Brel !  

 

     

L’histoire est réellement magnifique. Trop belle pour être vraie, diront les grincheux habituels qui, n’ayant que leur intérêt en tête et que le profit pour quête, ne peuvent imaginer de tels comportements chez d’autres. « Bien sûr tout ce manque de tendre / […] Bien sûr l’argent n’a pas d’odeur / Mais pas d’odeur vous monte au nez… » (Voir un ami pleurer) Mais vraie de vraie, l’histoire… Aussi authentique que Brel était sincère et spontané. Elle met en scène une jeune femme marquisienne originaire de Fatu Hiva, qui répond au prénom d’Henriette, un ancien baroudeur de la Marine et des services secrets nommé Bastard et un chanteur au cœur tendre qu’on appellera Jacky. « Y en a qui ont le cœur dehors / Et ne peuvent que l’offrir / Le cœur tellement dehors / Qu’ils sont tous à s’en servir… » Souffrant de troubles graves de la vue, Henriette avait été hospitalisée à Papeete puis évacuée à Paris pour être opérée à l’Hôtel-Dieu. À son retour à Hiva Oa, Marc Bastard s’empresse de prendre de ses nouvelles. « “J’ai aperçu l’ombre de la tour Eiffel et puis ce fut la nuit totale”, me dit-elle. En fait, elle était devenue aveugle et sa sœur Angéla l’accompagnait. Henriette ne s’apitoyait pas sur elle-même ; elle était même souriante. “À l’hôpital, figure-toi, j’ai entendu pour la première fois les chansons de Jacques Brel. Cela m’a fait du bien…” Après un moment d’hésitation, elle poursuivit : “Je sais que tu le connais bien… Crois-tu qu’il accepterait de me parler ?” »  

 

 

Marc savait que le matin, Jacques travaillait à son disque, et il ne voulait pas risquer de le déranger. Mais comme « il n’était pas question de décevoir Henriette », il lui répond : « Attends-moi dix minutes, je reviens te chercher. » Le témoignage de Bastard, alors prof de maths à Sainte-Anne, se poursuit ainsi : « Je grimpai la colline. Il était sur la terrasse en train de nourrir ses perruches ; je lui parlai d’Henriette… “Amène-là”, dit-il simplement. » Que croyez-vous donc qu’il arriva ? « Un quart d’heure plus tard, se rappelle Bastard, Jacques Brel prenait sa guitare et fredonnait pour Henriette sa chanson Les Marquises qu’il avait terminée la veille. » Et Marc de noter encore que « de grosses larmes coulèrent des yeux éteints de la jeune femme... »

Cette histoire particulièrement touchante ne s’achève pas là. C’est Henriette, elle-même, qui a raconté la suite. Le soir, Jacques se rendit chez elle, la prit par la main et l’emmena jusqu’à sa voiture. « La traitant comme une reine », rapportera un journal de Tahiti après la mort de l’artiste, il l’invita à dîner chez lui avec Maddly, puis, s’accompagnant à l’orgue et à la guitare, il lui interpréta, rien que pour elle, toutes les chansons qu’il allait enregistrer à Paris ! Et lorsque le public découvrit ces dernières paroles et musiques de Jacques Brel, écrit le même journal après avoir recueilli le témoignage d’Henriette, « il ne savait pas qu’une jeune Marquisienne aveugle les avait déjà écoutées et appréciées en exclusivité ». Combien de chefs-d’œuvre rien que dans ce dernier album ? Jaurès, La ville s’endormait, Vieillir, Le Bon Dieu, Les F…, Orly, Les Remparts de Varsovie, Voir un ami pleurer, Knokke-le-Zoute tango, Jojo, Le Lion, Les Marquises  

 

 

Ah ! Grand Jacques… Quelle chance ont eu tous ces gens qui t’ont connu et côtoyé dans ta terre d’adoption, celle où tu reposes désormais… Toi qui craignais moins la mort que vieillir ou voir un ami pleurer (« Et tous ces hommes qui sont nos frères / Tellement qu’on n’est plus étonné / Que par amour ils nous lacèrent / Mais, mais voir un ami pleurer… ») ; toi qui n’hésitais pas, tout mécréant que tu fusses, à faire l’avion-taxi pour les sœurs, comme ce 24 juin 1977 où tu multiplias les vols, pour l’inauguration par l’évêque des Marquises, à Nuku Hiva, de la cathédrale de Taiohae (voir « Brel-2 »)… Et pourtant, rappelais-tu, « quand l’évêque veut m’entreprendre sur son sujet favori, je dis que j’aime bien trop les hommes pour encore avoir à m’occuper du Bon Dieu. » Bel exemple, vécu, de tolérance. Ouais, Jacky, s’il existe un « Bon Dieu », quelque part, sûr qu’il doit te ressembler, pour le meilleur et pour le pire, pour l’amour... et la mort : « Mourir de faire le pitre / Pour dérider le désert / Mourir face au cancer / Par arrêt de l’arbitre… »  

 

  

[À SUIVRE : ÉPILOGUE]

________

« SUR LES TRACES DE JACQUES BREL », texte et photos (sauf mentions contraires) de Fred et Mauricette Hidalgo ; rappel des chapitres précédents : 1. Le Voyage aux Marquises (18 novembre 2011) ; 2. Sa nouvelle adresse (26 novembre) ; 3. Si t’as été à Tahiti… (3 décembre) ; 4. Touchez pas à la mer ! (8 décembre) ; 5. Aux Marquises, le temps s’immobilise (13 décembre) ; 6. Si tu étais le bon Dieu… (9 janvier 2012) ; 7. De l’aube claire jusqu’à la fin du jour (29 janvier) ; 8. Et nous voilà, ce soir… (20 février) ; 9. Je chante, persiste et signe… (25 mars) ; 10. Jean de Bruges et « Le voilier de Jacques » (29 mars) ; 11. Quand je serai vieux, je serai insupportable... (3 avril).

Repost 0
Published by Fred Hidalgo - dans Reportages
commenter cet article
3 avril 2012 2 03 /04 /avril /2012 16:39

Quand je serai vieux, je serai insupportable…

 

Polynésie française, archipel des Marquises, île d’Hiva Oa, commune d’Atuona : dans la petite case où, par manque de brise, il vit en l’attente de s’installer vraiment chez lui, sur les hauteurs accueillant « quelques vieux chevaux blancs qui fredonnent Gauguin », Jacques Brel avance (laborieusement) dans l’écriture et la composition de ses nouvelles chansons. Ce sont d’abord des bribes, en cours de création, dont profitent les oreilles du voisinage (et jusqu’aux sœurs, au milieu du village) ; puis des esquisses plus ou moins abouties, enregistrées sur son magnéto à bandes, qu’il fait écouter, timidement et avec un brin d’anxiété, le soir à ses invités…  

 

Atuona-copie-1.jpg

 

Premier semestre 1977 : débarrassé du souci de son bateau, Jacques peut donner libre cours à sa passion autrement plus forte et irréversible pour l’avion, qui l’attend chaque jour ou presque sur le petit terrain au-dessus d’Atuona. « Quel que soit le temps, rappelle Serge Lecordier (beau-frère du maire d’Atuona, Guy Rauzy, à cette époque-là), dans la plus pure tradition de l’Aéropostale, il s’envolait, indifférent aux imprévisibles tempêtes du Pacifique ; l’un de ses plaisirs favoris étant d’aller se poser sur Ua Pou [pour y déposer et prendre le courrier], sur une piste excessivement dangereuse. Il s’agit d’un terrain improvisé, sans balisage, avec la montagne devant et sur les côtés ! De plus le terrain est en pente et légèrement courbé en bout ! Si on rate la manœuvre il est impossible de se représenter : “Je me flanque la trouille !” disait-il en décollant et en atterrissant à Ua Pou. »

 

 

Jacques et son Jojo ! À Hiva Oa, les souvenirs sont nombreux qui restent vivaces, pittoresques ou prosaïques. Sœur Rose, directrice de l’école et du collège Sainte-Anne : « Avec son avion, il allait s’approvisionner à Papeete, chercher des légumes, etc., et la première fois il nous a spontanément demandé si on voulait qu’il nous rapporte quelque chose. Je lui ai dit : “Je voudrais bien un beau fromage”. À son retour, malgré la fatigue du voyage, il est venu aussitôt nous apporter un très gros fromage. Au lieu d’aller décharger ses provisions chez lui, il est venu d’abord à l’école. Cela m’a beaucoup touchée. C’était sa sensibilité... »

Le matin, cependant, demeure réservé en priorité à l’écriture de ses nouvelles chansons. Encore qu’il ne s’astreigne pas à une discipline trop rigoureuse. Quand des amis passent à l’improviste, il délaisse sa guitare ou quitte son orgue et leur offre une coupe de champagne : « Ça me fera une récréation, dit-il ; ainsi j’aurais une excuse pour ne pas travailler aujourd’hui… » À vrai dire, ils ne sont pas nombreux dans ce cas, car on l’entend chanter à la ronde : on sait alors qu’il est en plein travail et on s’abstient généralement de le déranger. « On l’entendait chanter même de notre maison », confirme le fils de Matira, la femme de chambre qui habite plus haut dans le chemin. Curiosité : lorsqu’une chanson de Jacques était diffusée à la radio, il chantait en même temps ! « Ça, j’en ai été le témoin… » assure-t-il (cf. La Valse à mille rêves, op. cit.). L’anecdote est d’autant plus éloquente que Brel n’a pas un seul disque de lui à domicile (ni aucune photo de scène)…

 

vue_depuis_maison.jpg

 

Très peu de chanson au demeurant (hormis quelques enregistrements des artistes qu’il estime ou admire, des cassettes qu’il avait à bord de l’Askoy), surtout du classique, mais aucun de ses propres albums. Depuis l’anniversaire de la mort de Jojo, il n’en a pas moins pris la décision de se remettre sérieusement à la tâche et passe donc de longues heures à improviser sur l’orgue qu’il a fait venir de Papeete – pour le plus grand plaisir des Marquisiens, rappelle Maddly, émerveillés par les capacités de l’instrument, par sa boîte à rythmes en particulier.

Certains auteurs-compositeurs écrivent d’abord le texte ou d’abord la musique. Jacques Brel n’a pas vraiment de règle stricte, du moins dans cette nouvelle vie aux Marquises. S’il jette sans cesse des idées, des bouts de phrases sur le papier, sur des cahiers d’écolier (voire des feuilles volantes comme chez Paul-Robert Thomas, l’automne précédent à Tahiti, où il n’a pas manqué non plus de tâter du piano), dans son bureau d’Atuona il travaille paroles et musique en même temps, chantonnant et jouant à la fois. « Quelquefois il y a une musique qui me révèle des choses, qui me donne une ambiance, un caractère. Ici, je me mets à l’orgue et je joue. J’improvise, j’enregistre et puis j’écoute mille fois. Mais plus souvent et même presque toujours, c’est le texte ; et presque simultanément, la musique. » À l’orgue ou à la guitare mais pas indistinctement : « La guitare ne donne pas les mêmes envies que l’orgue ou même que le piano, explique-t-il un soir à ses invités. Alors il y a des chansons que j’écris entièrement à la guitare, d’autres à l’orgue ; et je sais que parmi celles que je vais écrire, il va me falloir les terminer au piano avec mon pianiste… »  

 

 

Maddly Bamy, qui a recueilli ces mots de Jacques (cf. Tu leur diras, op. cit.), assure qu’il a commencé à penser à de nouvelles chansons lors de vacances aux Antilles en 1972-73 (rappelons qu’ils se sont connus en novembre 1971). Son ami et ancien imprésario Charley Marouani assure, quant à lui, « en toute modestie n’avoir pas été étranger à ce retour » en chansons. « Lorsqu’il a découvert son cancer, raconte-t-il dans son livre de souvenirs (Une vie en coulisses, op. cit.), je l’ai beaucoup encouragé à écrire, à continuer de travailler afin qu’il s’occupe l’esprit et qu’il ne s’étiole pas. Je pensais que c’était vraiment essentiel, vital. » En février, Jacques lui annonce qu’il a quatre chansons en cours… dont aucune ne le satisfait : « Je travaille beaucoup, et je vole aussi pas mal, mais je n’ai pas encore une chanson vraiment bonne. » Ce qui ne l’empêchera pas, comme le relève Marouani, d’en compter jusqu’à dix-sept, six mois plus tard ! Et ce n’était sans doute qu’un début, l’artiste, on l’a vu (cf. « Brel-9 »), ayant le projet manifeste d’enregistrer au moins un autre album. « Il sentait grandir son inspiration, confirme Maddly, et pensait pouvoir développer une trentaine de sujets au moins. »

Est-ce à cause, aussi, de cette soudaine fièvre d’inspiration ? Toujours est-il qu’à ce moment-là, début 77, Jacques va « oublier » de regagner l’Europe pour son suivi médical. Le précédent, en juin 76 en Belgique, avait confirmé l’absence de récidive. Il refuse, dit-il à sa Doudou, de vivre au rythme de ces visites semestrielles, comme une épée de Damoclès prête à fondre sur lui. Alors, à son arrivée en mars à Hiva Oa, où il a répondu à l’invitation de Jacques, Arthur Gélin (l’ami médecin de Bruxelles) lui suggère de se rendre au moins à Los Angeles, à mi-chemin entre Tahiti et Paris. Peine perdue, notre homme étant têtu comme un Breton (à propos, sait-on que sa chanson Les Flamandes aurait dû s’appeler Les Bretonnes ? Ce fut simplement la sonorité du mot – en particulier dans la répétition de la première syllabe : « les Fla, les fla, les Flamandes », ç’a quand même une autre allure que « Les Bre, les Bre, les Bretonnes » ! – qui poussa l’auteur à se rabattre sur les dames du Plat Pays, mais oui !). En revanche, il accepte d’aller consulter quelque temps plus tard à Papeete… et c’est à cette occasion que, retrouvant l’animateur de radio Jean-Michel Deligny, celui-ci prendra la série de photos dont sera tiré le portrait figurant dans la pochette du futur album, le doigt sur la bouche (voir « Brel-7 »).

 

CD_Marquises.jpg

 

La pochette de l’album ! Son histoire, elle aussi, vaut d’être contée. On l’a déjà évoquée ici ou là, mais nous l’avons recoupée tout récemment auprès d’Alain Marouani, l’un des photographes éminents du monde de la chanson (et cousin de Charley) qui travaillait alors pour la maison Barclay (on lui doit notamment la superbe série de Léo Ferré réalisée en Toscane pour une réédition de son œuvre en 33 tours). Jacques avait une idée bien arrêtée. Il avait demandé à Eddie Barclay une pochette on ne peut plus sobre, en noir et blanc, avec simplement son nom en rouge. Alain Marouani se souvient de la réunion de travail, à l’époque de l’enregistrement, entre Barclay, Brel et lui : « Eddie a montré à Jacques la maquette qui correspondait à sa demande, en lui disant que c’était peut-être un peu déprimant… mais que j’avais eu une autre idée. Et là, j’ai sorti mon projet de ciel bleu, empli de nuages… Jacques a convenu de sa pertinence et a dit banco ! »

Reste à réaliser le document définitif avant son retour aux Marquises et c’est à Genève, semble-t-il, où Brel est allé retrouver son ami Jean Liardon, l’instructeur qui l’a initié en 1970 au vol aux instruments, qu’il le reçoit. Avec les crédits d’usage, en particulier les noms des principaux collaborateurs : François Rauber aux arrangements et à la direction d’orchestre (Jacques Brel a toujours enregistré dans les conditions du direct), Gérard Jouannest au piano, Marcel Azzola à l’accordéon, le fidèle Gerhardt Lehner à la prise de son, et puis les deux photographes, Jean-Michel Deligny et Alain Marouani. L’ensemble lui convenant, il écrit à Eddie Barclay pour lui signifier son accord, à deux réserves près. La première : écrire les prénoms en toutes lettres et pas seulement leur initiale, comme c’est le cas dans ce document. Quant à la seconde, c’est Alain Marouani qui nous la rapporte : « Eddie Barclay m’avait demandé de passer le voir et il m’a montré la lettre de Jacques Brel qui comportait un mot me concernant, ou plutôt la photo du ciel que j’avais prise pour la pochette. “Dis à Marouani qu’on ne signe pas le ciel ! » Du Brel tout craché ! [rire] Mais on l’avait échappé belle en évitant son idée mortuaire en noir et blanc… »

 

Atuona-avec-riviere.jpg

 

Parmi les quatre premières chansons auxquelles Jacques s’est attelé, encore au rang de brouillon quand il écrit en février 1977 à Charley Marouani, se trouvaient certainement La ville s’endormait, Les F… et Jojo. La première, parce que Maddly se souvient en avoir entendu des bribes pendant la traversée du Pacifique (« C’est ainsi que j’entendis, pour la première fois, l’histoire de cette ville dont il avait oublié le nom, tandis qu’il nous préparait un feuilleté au roquefort… – Qu’est-ce que c’est ? avais-je demandé. – Un vieux truc, répondit-il, ça te plaît ?... Alors tu devrais le noter. Et j’allais chercher un carnet pour noter ces quelques phrases. »). En outre, Madou, la mère de Maddly – que celle-ci et Jacques étaient allés chercher en début d’année à Tahiti, en provenance de Guadeloupe – séjournait chez eux au moment où l’auteur-compositeur travaillait à cette chanson ; spontanément, elle lui avoua un jour qu’elle l’aimait beaucoup, ce qui, précise Maddly, « le remplit de joie » au point de lui dédier ce titre : « Maintenant, dit-il, c’est SA ville… » (Tu leur diras, op. cit.)

On comprend d’autant mieux cette réaction, lorsqu’on se remet dans le contexte. Sa carrière durant, Jacques Brel avait toujours eu un public pour mesurer l’impact de ses chansons, au fur et à mesure qu’il les écrivait. D’abord Jojo et ses musiciens, Jean Corti, Gérard Jouannest et/ou François Rauber (ce dernier ayant demandé à son collègue, quand les tournées sont devenues trop prenantes, de le remplacer au piano, se réservant dès lors le travail d’arrangeur, de studio et la direction d’orchestre quand Brel passait dans de grandes salles), avec lesquels il voyageait en voiture d’une ville à l’autre. rivierePuis les spectateurs eux-mêmes, auxquels il offrait souvent une chanson nouvelle, finalisée le jour même et mise en forme, pendant la balance, juste avant le récital ! Une méthode qui lui permettait ensuite d’entrer en studio pour enregistrer des chansons certes inédites en album mais largement éprouvées en scène (où il avait tout loisir, au besoin, de les peaufiner jour après jour, selon la façon dont elles étaient reçues par le public).

À Hiva Oa, bien sûr, rien de tout cela : rien que les gens du village pour l’entendre et apporter d’éventuels commentaires, mais qui, pour la plupart, ne possèdent qu’un seul repère en matière de chanson française : Tino Rossi ! « S’ils ne chantent pas du Tino Rossi, ils chantent des chants religieux, catholiques ou protestants. […] De Tino Rossi, c’est le seul dont on puisse dire qu’il a eu plus de monde que le général de Gaulle en Polynésie. Ils chantent tous comme Tino. […] Tu vois de gros gaillards de deux cents kilos chanter comme Tino. Et moi, quand ils me connaissent, c’est moins bien que Tino. Ce n’est pas du tout leur style, mais pas du tout. » Alors, quand quelqu’un de passage, comme Madou Bamy, exprime spontanément son plaisir à l’écoute d’une chanson en gestation, oui, on comprend que Brel y soit sensible.

Tout seul dans son bureau, Jacques se demande sans cesse ce que Jouannest et Rauber penseraient de son travail en cours, neuf ans après son précédent album original. Certains jours, rappelle Maddly, se passaient à écouter et réécouter le travail des jours précédents, « afin de se corriger :Après onze ans (lui fait-elle dire à tort, puisque le disque de J’arrive, Vesoul, etc., est sorti en septembre 1968), c’est difficile de savoir.” »  (Tu leur diras, op. cit.) Cela explique aussi le fait que, ce premier semestre 77, lorsqu’il avait des pilotes d’Air Polynésie à sa table, le lundi soir (après une longue journée de vol et une demi-douzaine de décollages et d’atterrissages depuis Tahiti), il faisait souvent écouter ses chansons enregistrées sur bandes. Il était en manque, en demande d’avis. Maddly : « Jacques, avec une infinie précaution, conviait ses invités à les écouter. Ça commençait toujours ainsi : “Il ne faut pas que cela vous ennuie, nous ne sommes pas là pour nous emmerder.” C’était tout simplement parce qu’il était inquiet de tout ce que l’on aurait pu lui dire et il parait aux coups. Il ajoutait : “L’autre semaine, j’ai fait écouter Jojo à un de vos collègues et il m’a dit qu’il était indécent de dire ‘je t’aime encore’ à un homme. Ça ne se dit pas, à son avis. Je n’ai pas bien compris. Ce n’est pas uniquement homosexuel quand deux hommes disent qu’ils s’aiment. Got ! La tendresse ! La tendresse ! »

 

Avec_Jojo.jpg

 

On le sait, c’est l’idée de rendre hommage à son fidèle Georges Pasquier qui a tout déclenché. Et c’est donc la première chanson à laquelle il s’est attaqué, non sans difficulté et bien des tâtonnements… J’y reviendrai peut-être... une autre fois. Commencée en septembre 76, elle ne le satisfait toujours pas six mois plus tard, à en juger par son mot à Charley (« Je n’ai pas encore une chanson vraiment bonne... »). En début d’année pourtant, les conditions pour qu’il écrive enfin dans la sérénité semblent réunies : Jacques n’a plus à se soucier de l’Askoy (voir « Brel-10 ») qu’il voyait chaque jour patienter au rythme de la houle, alors qu’il avait pris la décision de ne plus naviguer ; le Jojo est à disposition dans un petit hangar de l’aérodrome (il lui arrivera de transporter, toujours bénévolement, des habitants du village jusqu’à Nuku Hiva à raison de trois allers-retours quotidiens !) ; surtout, « tranquillisé par nos nouvelles dispositions », explique Maddly, Jacques se familiarisait avec son orgue, sa guitare : « Il voulait à tout prix finir Jojo, car c’est elle qui allait ouvrir l’espace à d’autres chansons. Il le sentait ainsi. »

Il veut absolument finir Jojo, mais il ne trouve pas le bon angle, il tâtonne, il s’agace, alors il passe à autre chose. Aux F…, tiens, qui lui ont mené la vie dure ! Et même s’il vit aux antipodes de Bruges, il ne fait pas dans la dentelle… Signe que cette chanson est singulière, c’est la première et la seule de tout son répertoire pour laquelle il va prendre une musique préexistante ! Une musique de « Joe » Donato – en fait João Donato, un grand pianiste et compositeur brésilien, et non américain comme on l’a écrit ici ou là –, intitulée A Rã (The Frog). L’aurait-il appréciée – lui qui a toujours composé ses musiques, seul ou avec ses musiciens (Corti, Jouannest et Rauber) – au point d’en faire une exception ? soeur roseC’est probablement tout le contraire : entrée par effraction dans sa tête – il l’entendait du soir au matin comme on « matraque » un tube à la radio –, Jacques ne devait plus la supporter.

Maddly l’utilisait en effet (de façon d’ailleurs tronquée) pour une chorégraphie destinée aux élèves de Sainte-Anne… De là à penser qu’il ait vu l’occasion de se venger doublement de personnages qu’il exécrait en les associant à une musique qui lui était elle-même devenue insupportable, il n’y a qu’un pas. Même pas l’épaisseur d’un papier à cigarette pour cet ex-fumeur invétéré (plusieurs paquets par jour) qui avait arrêté net, et de façon définitive, la veille de son opération. À ce sujet, raconte Sœur Rose, « la première fois que je l’ai rencontré, tout simple, il m’a dit : “Vous savez, ici, les femmes fument trop !” et je lui ai répondu : “Ça serait bien de venir sensibiliser les jeunes là-dessus”... »

 

 

Vieille histoire, déjà, que cette affaire de « flamingants » et de reproches « belgiens » à son encontre ! Dix ans plus tôt, en 1967 dans La… La… La…, n’écrivait-il pas : « Quand je serai vieux, je serai insupportable / Sauf pour mon lit et mon maigre passé / […] J’habiterai une quelconque Belgique / Qui m’insultera tout autant que maintenant / Quand je lui chanterai Vive la République / Vive les Belgiens, merde pour les flamingants » ? Où l’on se rend compte que, dans son répertoire, Jacques Brel a de la suite dans les idées. Chez lui, une chanson en amène une autre, même longtemps après. Comme une histoire qui évolue avec le temps, un récit qui se prolonge et prend davantage d’ampleur… ou bien bifurque dans une direction inattendue. Parfois, ce sont simplement des formules qui reviennent, tenaces ou avec des variantes, et qui, au bout du compte, par l’effet de répétition, donnent l’impression d’une certaine connivence, comme d’être placé dans la confidence… Et l’on se sent sinon impliqué soi-même, en tout cas beaucoup plus proche du narrateur. De la haute voltige d’écriture et d’inspiration qui donne à l’œuvre une formidable cohérence ; tout en contribuant à créer chez l’auditeur une étonnante résonance…

[À SUIVRE : avant-dernier épisode]

__________ 

« SUR LES TRACES DE JACQUES BREL », texte et photos (sauf mentions contraires) de Fred et Mauricette Hidalgo ; rappel des chapitres précédents : 1. Le Voyage aux Marquises (18 novembre 2011) ; 2. Sa nouvelle adresse (26 novembre) ; 3. Si t’as été à Tahiti… (3 décembre) ; 4. Touchez pas à la mer ! (8 décembre) ; 5. Aux Marquises, le temps s’immobilise (13 décembre) ; 6. Si tu étais le bon Dieu… (9 janvier 2012) ; 7. De l’aube claire jusqu’à la fin du jour (29 janvier) ; 8. Et nous voilà, ce soir… (20 février) ; 9. Je chante, persiste et signe… (25 mars) ; 10. Jean de Bruges et « Le voilier de Jacques » (29 mars).

Repost 0
Published by Fred Hidalgo - dans Reportages
commenter cet article
30 mars 2012 5 30 /03 /mars /2012 09:00

Jean de Bruges et « Le voilier de Jacques »

 

…« L’Askoy, dont il s’est débarrassé, comme on se délivre d’objets devenus inutiles et trop chargés, surtout, de souvenirs pénibles, à la fin de l’année 1976 » : étonnante histoire, au demeurant, que celle de cette « cathédrale de clinfoc et de grand-voiles », qui vaut bien un épisode en soi. Le temps d’une pause marine – comme un volet supplémentaire de Jean de Bruges (attention, documents !) –, avant de retrouver Jacques Brel œuvrant à ses nouvelles chansons. « Un voilier “dévoilé” / Est à vendre aux îles Marquises / La nuit, le ciel est étoilé / Le jour, tendre est la brise… » (Jean-Roger Caussimon, Le Voilier de Jacques, 1979.)

 

 

 

Automne 1976, retour à Punaauia (Tahiti), chez l’ami toubib qui les héberge, lui et la Doudou : après avoir revalidé sa licence de pilote et s’être mis en quête d’un appareil, Jacques Brel a jeté son dévolu sur un bimoteur qu’il va acheter au nom de Maddly Bamy. L’air après la mer, tout en ayant choisi sa terre… À Paul-Robert Thomas qui l’interroge sur le sort de son bateau, maintenant qu’il s’est tourné vers l’avion, l’ancien navigateur parti pour un virtuel tour du monde de trois ans répond : « Je vais le vendre dès que j’aurai changé un guindeau que j’ai commandé chez Sin Tung Hing, le concessionnaire de Papeete. Ce ne sera pas facile de le vendre aux Marquises, mais je ne me sens pas trop le courage de le rapatrier ici pour le moment. De toute façon, je ne le vendrai qu’à un homme qui aime la mer, à un vrai marin… »

 

Brel-a-la-barre.jpg

 

En fait, tout va aller très vite, beaucoup plus vite que Jacques ne l’imagine. Et c’est non pas à un homme mais à un couple qu’il vendra l’Askoy, une fois de retour dans son île, quelques semaines seulement plus tard. De jeunes mariés américains, Lee Adamson et Cathy Cleveland, arrivés depuis peu à Hiva Oa sur un navire qui les avait embarqués comme coéquipiers à Panama. L’histoire veut qu’il les ait jugés sympathiques au point de leur céder son voilier pour le tiers de son prix d’achat, à peine trois ans auparavant. « Jacques l’a vendu à un prix symbolique, dira Maddly en 2008, parce qu’il voulait donner la possibilité de parcourir le monde à deux jeunes tentés par l’aventure. »

C’est sans doute la réalité mais c’est aussi une façon, pour lui, de solder un pan de son passé. Car le rêve du marin en partance, du capitaine en quête d’île au trésor, ce rêve d’enfance est désormais accompli, et l’Askoy qui patiente depuis un an en baie de Tahauku n’est plus synonyme pour lui que de contraintes, d’entretien obligatoire et de rappels douloureux au plan physique. « En bateau, dira-t-il à Maddly, il faut être heureux pour partir. Autrement il devient un château hanté de mille bruits désagréables et lancinants, et longs. Plus humide que les prisons, on vit alors dans une soupe infecte et collante, navrante. Un bateau n’est pas grand, il devient minuscule. Il n’est pas fatigant, il devient harassant, c’est le bagne. »

AskoyII_1.jpgIl faut se remettre dans le contexte de leur traversée du Pacifique : celui d’un homme opéré d’un cancer il y a moins d’un an, auquel on a ouvert la poitrine, scié les côtes et retiré la majeure partie d’un poumon. Se lancer dans une telle équipée, rien qu’à deux, sur un voilier beaucoup trop lourd à manier (à titre comparatif le Pen-Duick VI avec lequel Éric Tabarly remporta en 1976 sa seconde Transat en solitaire pesait seulement dix-sept tonnes, contre quarante-deux pour l’Askoy pourtant moins long de quatre mètres et demi), relève déjà de l’exploit. Le chanteur semblait l’avoir pressenti dès 1968 : « Il y a deux sortes de temps / Y a le temps qui attend / Et le temps qui espère / Il y a deux sortes de gens / Il y a les vivants / Et ceux qui sont en mer… » (L’Ostendaise). Mais aller jusqu’au bout, cela tient du miracle ! La tâche est trop éprouvante, les souffrances de Jacques trop évidentes. « Ce bateau t’use plus que je ne peux le supporter », lui souffle sa compagne (cf. De l’amour à vivre, Christian Pirot, 2006) en arrivant aux Marquises.

Étonnante histoire, en effet, que celle de ce yawl (1) lancé en mer le 19 mars 1960 par son constructeur, Hugo Van Kuyck, un architecte belge bien connu. Ainsi appelé en référence à une île norvégienne, mais second du nom (d’où le chiffre II que Brel supprimera, au risque d’attirer sur lui et ses passagers les foudres de la malédiction, à en croire la superstition selon laquelle on ne touche pas impunément au nom d’un bateau), l’Askoy II devient la propriété du chanteur en mars 1974. De retour de sa croisière de formation sur le Korrig, il vit alors momentanément chez son épouse, à Bruxelles (tout en entretenant depuis 1970 une liaison avec une certaine Monique qui vit à Menton, et maintenant avec Maddly à Paris…). Le soir même de son achat, il place une photo du bateau (voir « Brel-8 ») dans la chambre de sa fille France : « C’est lui ! » écrit-il dessus, enthousiaste, en signant « Ton vieux ».

Décembre 1976, Atuona : Jacques le cède sans regret à ces jeunes mariés, Lee et Cathy, visiblement fort amoureux. Est-ce le mauvais œil de l’Askoy ? Toujours est-il que leur périple océanien, achevé sur l’île d’Hawaï, se solde par un divorce. Vendu (après la mort de Brel) à un marchand de surfs d’Hawaï, Harlow Jones, le bateau passe ensuite entre les mains d’un Allemand, Helmut Rutten, qui s’avère être un trafiquant de drogue ! Arrêté aux Îles Fidji, celui-ci voit son bateau placé sous séquestre par la justice, puis oublié au port de Suva avant d’être mis en vente publique. Il sera adjugé un an plus tard, dans un triste état, avec un mètre d’eau à l’intérieur, à un journaliste néo-zélandais spécialiste des questions maritimes, Lindsay Wright, qui décide de regagner son pays, seul à son bord…

 

 

Mais à l’approche des côtes de Nouvelle-Zélande, il essuie une terrible tempête qui va sceller le sort de l’Askoy : on se croirait dans L’Ouragan, de Jean de Bruges ! L’une des trois histoires extraordinaires (La Baleine : voir en début d’article, La Sirène et L’Ouragan) écrites par Jacques sur une musique de François Rauber. L’ensemble, qui fait plus de treize minutes, constituait un « poème symphonique » récité d’une façon délibérément emphatique jusqu’au crescendo final. Recherché désespérément par tous les amateurs, c’est un document exceptionnel qui n’a jamais été réédité depuis sa sortie en 1963 sur un 25 cm non commercialisé et à tirage limité : un disque, Jacques Brel chante la Belgique, conçu par la municipalité de Bruxelles pour être offert exclusivement à deux cents maires et bourgmestres du pays réunis en congrès (et dont le premier intéressé demanda cinq cents exemplaires pour les offrir de son côté). « À moi, à moi, Jean de Bruges / Grand quartier-maître sur “la Coquette” / Trente ans de mer et de tempêtes… »

Tudieu, tudieu, c’était un ouragan
D’abord le vent, un vent méchant […]
Et puis la pluie, la pluie
Qui vient, qui va
Qui cogne, qui mord, qui bat
Une vraie pluie de Golgotha

Et plus noire qu’un péché, plus longue qu’un voyage
Une vague bâtie et de roc et d’acier,
La forge qui avance comme l’animal blessé.
Soudain, elle s'est dressée sur ses vagues de derrière
La tête dans le ciel et les pieds dans l’enfer
Et puis en retombant la vague a tout brisé.
(© Éditions Pouchenel, 1965)

 

askoy_maquette_freres.jpg

 

Pris dans la tourmente, Lindsay Wright ne peut éviter le naufrage et l’Askoy s’échoue brutalement sur le sable de Bayly’s Beach. Nous sommes alors en 1994. L’histoire du yawl de Jacques Brel aurait pu et dû s’achever là, définitivement abandonné aux éléments. C’était sans compter sur la volonté de deux Flamands, deux frères, Piet et Gustaf (dit Staf), fils du fabriquant de voiles Johan Wittevrongel auquel Brel s’était adressé en 1974, à Blankenberge, après l’achat de son bateau : « Quand j’ai demandé à ce client son nom et son adresse, afin de pouvoir lui envoyer un devis, se souvenait Johan en l’an 2000 (pour le documentaire de Claude Val, Askoy II, le voilier de Jacques Brel, réalisé pour la Télévision Suisse Romande), il m’a regardé, étonné : “Vous ne me reconnaissez pas ? Je suis celui que tous les Flamands veulent tuer ! Mon nom est Jacques Brel.” » Un regrettable malentendu s’est en effet instauré entre le chanteur et une partie de la communauté flamande depuis qu’il a écrit Les Flamandes, en 1959 Malgré toutes les chansons où il célèbre la Flandre d’une façon ou d’une autre (souvenez-vous par exemple de Marieke : « Le ciel flamand / Couleur des tours / De Bruges et Gand… »), d’aucuns – qui n’ont rien compris aux Flamandes – ont la rancune tenace. Mais c’est là une autre histoire.

 

carte-postale.jpg

 

Au printemps 74, les Wittevrongel, père et fils, sympathisent avec Brel et le revoient régulièrement : « Il s’asseyait sur le plancher pour bavarder avec mon père, précise Piet, pendant que celui-ci travaillait à ses voiles. […] Après plusieurs visites, mon père s’est cru permis de lui donner un avis : “l’Askoy est un beau bateau, mais il n’est pas pour toi. Beaucoup trop grand ! Beaucoup trop lourd ! Ou alors il faudrait que tu fasses des transformations.” Il n’a rien voulu entendre et il est parti ainsi. » En arrivant à Hiva Oa, fin 75, sans doute fier en son for intérieur d’avoir accompli l’impossible, Jacques Brel s’empressa d’envoyer une carte postale à la famille Wittevrongel, ainsi libellée : « Vous voyez, j’avance ! » Le point d’exclamation est éloquent… Et il annonçait qu’il passerait les voir en janvier ou février 76, ayant prévu de revenir à Bruxelles pour une deuxième visite de contrôle (la première avait eu lieu en mai précédent, après sa rencontre avec les Perret aux Grenadines : voir « Brel-8 »).

 

askoy_echoue.jpg

 

Quatorze ans durant, l’Askoy demeura échoué, pourrissant, sur cette plage de Nouvelle-Zélande, jusqu’à ce que Piet et Staf, en mémoire du Grand Jacques, décident d’entamer une incroyable opération de sauvetage. Créant une association (au nom curieusement anglophone : Brel aurait-il apprécié ?), Save Askoy II, les frères partent en quête de financements et c’est ainsi que le 22 janvier 2008, l’épave est sauvée des eaux ! Ou plutôt extraite du sable où elle s’est enlisée. Le beau voilier de Jacques est méconnaissable : aucune partie en bois ne subsiste, il n’en reste plus qu’une coque rouillée. Mais ce n’est que le début d’une renaissance aussi fantastique qu’improbable : le 16 mai 2008, transporté sur un autre navire, l’Askoy retrouve le port d’Anvers d’où il était parti, barré par Brel, trente-quatre ans auparavant… Et le dimanche 29 mai – séquence émotion –, Maddly y revient également… en compagnie de Cathy Cleveland, invitées toutes deux par Piet et Staf ! « Aux Marquises, nous avons dû nous en séparer, rappelait alors Maddly, mais il est toujours resté dans mon cœur. »

 

Maddly-Cathy.jpg

 

Le « Maritime Site d’Ostende » accueille ensuite l’épave où sa restauration commence « dans le cadre d’une insertion sociale par des jeunes qui en profiteront pour apprendre leur métier » ainsi qu’avec des chômeurs de longue durée. Le but, précisait Piet Wittevrongel à la presse belge, « est de refaire l’extérieur du bateau et la cabine principale exactement comme il étaient du temps de Brel. Nous disposons de tous les plans qui se trouvent au Musée maritime d’Anvers. Mais pour le reste, nous voulons y placer plus de cabines, pour permettre à plus de gens de voyager avec le bateau. L’idée est de respecter le souhait de Brel et de permettre, grâce à l’Askoy restauré, à des gens simples, des jeunes en difficulté, des adolescents moins valides, de naviguer et de réaliser un rêve ». Rêver un impossible rêve : nul doute, là, que le Grand Jacques aurait applaudi sans réserve.

 

coque-askoy-camion.jpg

 

Deux ans plus tard, en avril 2010, l’Askoy est transporté à Rupelmonde, sur la rive gauche de l’Escaut, pour une restauration en profondeur. Mais contrairement aux espoirs des sauveteurs (« Maintenant que l’épave est en Belgique, nous pouvons entreprendre des démarches afin de la faire reconnaître comme “héritage flottant”, ce qui nous permettrait d’obtenir quelques subsides… »), la Région flamande refuse de considérer ce bateau, pourtant immatriculé à Anvers, comme appartenant à son patrimoine flottant… Et comme par hasard – le destin a de ces clins d’œil, parfois ! – le ministre flamand à l’origine de cette décision se nomme Geert… Bourgeois ! « Brel n’aimait pas les bourgeois... et vice versa », ne manquera pas de titrer un grand quotidien du Plat Pays.

 

 

Conclusion : le coût des travaux, évalué à huit cent mille euros, reste entièrement à la charge de l’association (voir ICI l’ensemble du dossier), laquelle peut heureusement compter sur le concours de sponsors privés et de recettes propres grâce, par exemple, à l’organisation de soirées autour de l’histoire de l’Askoy et de concerts de soutien. Après une telle histoire – un vrai roman, même –, on a le droit de rêver que l’Askoy (qui a retrouvé son chiffre II, comme pour conjurer le mauvais sort qui semblait l’accompagner) soit prêt à reprendre la mer pour le quarantième anniversaire, en juillet 2014, du jour où Jacques Brel a levé l’ancre au port d’Anvers. Maddly : « Jacques avait le trac, comme avant d’entrer en scène. Moi, j’étais plus confiante... »

« Le droit de rêver », c’était le titre d’une exposition organisée en 2003 à Bruxelles par la « Fondation Jacques-Brel ». C’est là que les frères Wittevrongel ont appris par France Brel que l’épave de l’Askoy gisait sur une plage de Nouvelle-Zélande… Il n’y a pas de hasard, tout se tient, tout s’enchaîne… De là à rêver qu’un jour, filant toutes voiles dehors, l’Askoy mette à nouveau le cap sur les Marquises, il n’y a qu’un pas, qu’une affaire de vents porteurs : « Hissez le petit pavois / Et faites chanter les voiles / Mais ne vous réveillez pas / Ne vous réveillez pas… » J’en connais maintenant, là-bas, à qui cela ferait tout drôle de revoir ce long voilier noir, battant pavillon belge, entrer en baie de Tahauku… Émotion garantie.

Reste à le « sauver » pour de bon, comme on l’a fait avec le Jojo, dont je reparlerai bientôt. Pas fous pour un sou, Piet et Staf ne manquent pas de le rappeler, à juste titre et non sans humour, sur le site de l’association : « À titre d’anecdote révélatrice et encourageante, nous mentionnerons l’intervention bénévole de la firme française de construction aéronautique Dassault, qui a financé la restauration complète de l’avion (“Jojo”) de Jacques Brel, un Beechcraft, aujourd’hui abrité par le Musée Jacques-Brel aux Marquises. Si une entreprise française sauve l’avion américain d’un chanteur belge, qu’attendent donc les entreprises belges pour se manifester ? » La question est posée. En attendant la réponse concrète qu’elle mérite, les amateurs de marine à voile et/ou admirateurs d’un homme que les feux de la rampe n’ont jamais aveuglé parce qu’il « voyait » bien plus loin que l’horizon, peuvent découvrir une très belle et grande maquette du yawl de Jacques Brel au Royal Yacht Club d’Anvers.

 

 

Des voiliers vogueront
Sur les vagues du Pacifique
Des voix, bientôt, rechanteront
Le ciel de la Belgique...
Ce seront d’autres voix
Et d’autres voiles blanches
La vie ne se joue qu’une fois
Les jeux sont faits
Pas de revanche
Seuls, des regrets...

Il ne faut pas aimer « bien » ou « un peu »
Et, à tout prendre
Mieux vaut ne pas aimer du tout…
Il faut aimer de tout son cœur
Et, sans attendre
Dire « Je t’aime » à ceux qu’on aime
Avant qu’ils ne soient loin de nous…
(Jean-Roger Caussimon)

[À SUIVRE]

_______ 

(1) Ni goélette ni ketch, donc, qui sont également des deux-mâts mais placés différemment : le ketch a son grand mât dans le premier tiers avant du bateau et le second, beaucoup plus petit (le « mât d’artimon »), en avant de la barre ; la goélette possède soit deux mâts égaux soit le grand à l’arrière et le petit (le « mât de misaine ») à l’avant. Sur le yawl, le grand mât est à l’avant et le petit (appelé familièrement « tapecul ») est situé en arrière de la barre. (Source : Grand Jacques, le roman de Jacques Brel, Marc Robine, coéd. Anne Carrière-Chorus, 1998.)

__________ 

« SUR LES TRACES DE JACQUES BREL », de Fred et Mauricette Hidalgo ; rappel des chapitres précédents : 1. Le Voyage aux Marquises (18 novembre 2011) ; 2. Sa nouvelle adresse (26 novembre) ; 3. Si t’as été à Tahiti… (3 décembre) ; 4. Touchez pas à la mer ! (8 décembre) ; 5. Aux Marquises, le temps s’immobilise (13 décembre) ; 6. Si tu étais le bon Dieu… (9 janvier 2012) ; 7. De l’aube claire jusqu’à la fin du jour (29 janvier) ; 8. Et nous voilà, ce soir… (20 février) ; 9. Je chante, persiste et signe… (25 mars).

 

Repost 0
Published by Fred Hidalgo - dans Reportages
commenter cet article