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  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
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  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

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3 avril 2012 2 03 /04 /avril /2012 16:39

Quand je serai vieux, je serai insupportable…

 

Polynésie française, archipel des Marquises, île d’Hiva Oa, commune d’Atuona : dans la petite case où, par manque de brise, il vit en l’attente de s’installer vraiment chez lui, sur les hauteurs accueillant « quelques vieux chevaux blancs qui fredonnent Gauguin », Jacques Brel avance (laborieusement) dans l’écriture et la composition de ses nouvelles chansons. Ce sont d’abord des bribes, en cours de création, dont profitent les oreilles du voisinage (et jusqu’aux sœurs, au milieu du village) ; puis des esquisses plus ou moins abouties, enregistrées sur son magnéto à bandes, qu’il fait écouter, timidement et avec un brin d’anxiété, le soir à ses invités…  

 

Atuona-copie-1.jpg

 

Premier semestre 1977 : débarrassé du souci de son bateau, Jacques peut donner libre cours à sa passion autrement plus forte et irréversible pour l’avion, qui l’attend chaque jour ou presque sur le petit terrain au-dessus d’Atuona. « Quel que soit le temps, rappelle Serge Lecordier (beau-frère du maire d’Atuona, Guy Rauzy, à cette époque-là), dans la plus pure tradition de l’Aéropostale, il s’envolait, indifférent aux imprévisibles tempêtes du Pacifique ; l’un de ses plaisirs favoris étant d’aller se poser sur Ua Pou [pour y déposer et prendre le courrier], sur une piste excessivement dangereuse. Il s’agit d’un terrain improvisé, sans balisage, avec la montagne devant et sur les côtés ! De plus le terrain est en pente et légèrement courbé en bout ! Si on rate la manœuvre il est impossible de se représenter : “Je me flanque la trouille !” disait-il en décollant et en atterrissant à Ua Pou. »

 

 

Jacques et son Jojo ! À Hiva Oa, les souvenirs sont nombreux qui restent vivaces, pittoresques ou prosaïques. Sœur Rose, directrice de l’école et du collège Sainte-Anne : « Avec son avion, il allait s’approvisionner à Papeete, chercher des légumes, etc., et la première fois il nous a spontanément demandé si on voulait qu’il nous rapporte quelque chose. Je lui ai dit : “Je voudrais bien un beau fromage”. À son retour, malgré la fatigue du voyage, il est venu aussitôt nous apporter un très gros fromage. Au lieu d’aller décharger ses provisions chez lui, il est venu d’abord à l’école. Cela m’a beaucoup touchée. C’était sa sensibilité... »

Le matin, cependant, demeure réservé en priorité à l’écriture de ses nouvelles chansons. Encore qu’il ne s’astreigne pas à une discipline trop rigoureuse. Quand des amis passent à l’improviste, il délaisse sa guitare ou quitte son orgue et leur offre une coupe de champagne : « Ça me fera une récréation, dit-il ; ainsi j’aurais une excuse pour ne pas travailler aujourd’hui… » À vrai dire, ils ne sont pas nombreux dans ce cas, car on l’entend chanter à la ronde : on sait alors qu’il est en plein travail et on s’abstient généralement de le déranger. « On l’entendait chanter même de notre maison », confirme le fils de Matira, la femme de chambre qui habite plus haut dans le chemin. Curiosité : lorsqu’une chanson de Jacques était diffusée à la radio, il chantait en même temps ! « Ça, j’en ai été le témoin… » assure-t-il (cf. La Valse à mille rêves, op. cit.). L’anecdote est d’autant plus éloquente que Brel n’a pas un seul disque de lui à domicile (ni aucune photo de scène)…

 

vue_depuis_maison.jpg

 

Très peu de chanson au demeurant (hormis quelques enregistrements des artistes qu’il estime ou admire, des cassettes qu’il avait à bord de l’Askoy), surtout du classique, mais aucun de ses propres albums. Depuis l’anniversaire de la mort de Jojo, il n’en a pas moins pris la décision de se remettre sérieusement à la tâche et passe donc de longues heures à improviser sur l’orgue qu’il a fait venir de Papeete – pour le plus grand plaisir des Marquisiens, rappelle Maddly, émerveillés par les capacités de l’instrument, par sa boîte à rythmes en particulier.

Certains auteurs-compositeurs écrivent d’abord le texte ou d’abord la musique. Jacques Brel n’a pas vraiment de règle stricte, du moins dans cette nouvelle vie aux Marquises. S’il jette sans cesse des idées, des bouts de phrases sur le papier, sur des cahiers d’écolier (voire des feuilles volantes comme chez Paul-Robert Thomas, l’automne précédent à Tahiti, où il n’a pas manqué non plus de tâter du piano), dans son bureau d’Atuona il travaille paroles et musique en même temps, chantonnant et jouant à la fois. « Quelquefois il y a une musique qui me révèle des choses, qui me donne une ambiance, un caractère. Ici, je me mets à l’orgue et je joue. J’improvise, j’enregistre et puis j’écoute mille fois. Mais plus souvent et même presque toujours, c’est le texte ; et presque simultanément, la musique. » À l’orgue ou à la guitare mais pas indistinctement : « La guitare ne donne pas les mêmes envies que l’orgue ou même que le piano, explique-t-il un soir à ses invités. Alors il y a des chansons que j’écris entièrement à la guitare, d’autres à l’orgue ; et je sais que parmi celles que je vais écrire, il va me falloir les terminer au piano avec mon pianiste… »  

 

 

Maddly Bamy, qui a recueilli ces mots de Jacques (cf. Tu leur diras, op. cit.), assure qu’il a commencé à penser à de nouvelles chansons lors de vacances aux Antilles en 1972-73 (rappelons qu’ils se sont connus en novembre 1971). Son ami et ancien imprésario Charley Marouani assure, quant à lui, « en toute modestie n’avoir pas été étranger à ce retour » en chansons. « Lorsqu’il a découvert son cancer, raconte-t-il dans son livre de souvenirs (Une vie en coulisses, op. cit.), je l’ai beaucoup encouragé à écrire, à continuer de travailler afin qu’il s’occupe l’esprit et qu’il ne s’étiole pas. Je pensais que c’était vraiment essentiel, vital. » En février, Jacques lui annonce qu’il a quatre chansons en cours… dont aucune ne le satisfait : « Je travaille beaucoup, et je vole aussi pas mal, mais je n’ai pas encore une chanson vraiment bonne. » Ce qui ne l’empêchera pas, comme le relève Marouani, d’en compter jusqu’à dix-sept, six mois plus tard ! Et ce n’était sans doute qu’un début, l’artiste, on l’a vu (cf. « Brel-9 »), ayant le projet manifeste d’enregistrer au moins un autre album. « Il sentait grandir son inspiration, confirme Maddly, et pensait pouvoir développer une trentaine de sujets au moins. »

Est-ce à cause, aussi, de cette soudaine fièvre d’inspiration ? Toujours est-il qu’à ce moment-là, début 77, Jacques va « oublier » de regagner l’Europe pour son suivi médical. Le précédent, en juin 76 en Belgique, avait confirmé l’absence de récidive. Il refuse, dit-il à sa Doudou, de vivre au rythme de ces visites semestrielles, comme une épée de Damoclès prête à fondre sur lui. Alors, à son arrivée en mars à Hiva Oa, où il a répondu à l’invitation de Jacques, Arthur Gélin (l’ami médecin de Bruxelles) lui suggère de se rendre au moins à Los Angeles, à mi-chemin entre Tahiti et Paris. Peine perdue, notre homme étant têtu comme un Breton (à propos, sait-on que sa chanson Les Flamandes aurait dû s’appeler Les Bretonnes ? Ce fut simplement la sonorité du mot – en particulier dans la répétition de la première syllabe : « les Fla, les fla, les Flamandes », ç’a quand même une autre allure que « Les Bre, les Bre, les Bretonnes » ! – qui poussa l’auteur à se rabattre sur les dames du Plat Pays, mais oui !). En revanche, il accepte d’aller consulter quelque temps plus tard à Papeete… et c’est à cette occasion que, retrouvant l’animateur de radio Jean-Michel Deligny, celui-ci prendra la série de photos dont sera tiré le portrait figurant dans la pochette du futur album, le doigt sur la bouche (voir « Brel-7 »).

 

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La pochette de l’album ! Son histoire, elle aussi, vaut d’être contée. On l’a déjà évoquée ici ou là, mais nous l’avons recoupée tout récemment auprès d’Alain Marouani, l’un des photographes éminents du monde de la chanson (et cousin de Charley) qui travaillait alors pour la maison Barclay (on lui doit notamment la superbe série de Léo Ferré réalisée en Toscane pour une réédition de son œuvre en 33 tours). Jacques avait une idée bien arrêtée. Il avait demandé à Eddie Barclay une pochette on ne peut plus sobre, en noir et blanc, avec simplement son nom en rouge. Alain Marouani se souvient de la réunion de travail, à l’époque de l’enregistrement, entre Barclay, Brel et lui : « Eddie a montré à Jacques la maquette qui correspondait à sa demande, en lui disant que c’était peut-être un peu déprimant… mais que j’avais eu une autre idée. Et là, j’ai sorti mon projet de ciel bleu, empli de nuages… Jacques a convenu de sa pertinence et a dit banco ! »

Reste à réaliser le document définitif avant son retour aux Marquises et c’est à Genève, semble-t-il, où Brel est allé retrouver son ami Jean Liardon, l’instructeur qui l’a initié en 1970 au vol aux instruments, qu’il le reçoit. Avec les crédits d’usage, en particulier les noms des principaux collaborateurs : François Rauber aux arrangements et à la direction d’orchestre (Jacques Brel a toujours enregistré dans les conditions du direct), Gérard Jouannest au piano, Marcel Azzola à l’accordéon, le fidèle Gerhardt Lehner à la prise de son, et puis les deux photographes, Jean-Michel Deligny et Alain Marouani. L’ensemble lui convenant, il écrit à Eddie Barclay pour lui signifier son accord, à deux réserves près. La première : écrire les prénoms en toutes lettres et pas seulement leur initiale, comme c’est le cas dans ce document. Quant à la seconde, c’est Alain Marouani qui nous la rapporte : « Eddie Barclay m’avait demandé de passer le voir et il m’a montré la lettre de Jacques Brel qui comportait un mot me concernant, ou plutôt la photo du ciel que j’avais prise pour la pochette. “Dis à Marouani qu’on ne signe pas le ciel ! » Du Brel tout craché ! [rire] Mais on l’avait échappé belle en évitant son idée mortuaire en noir et blanc… »

 

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Parmi les quatre premières chansons auxquelles Jacques s’est attelé, encore au rang de brouillon quand il écrit en février 1977 à Charley Marouani, se trouvaient certainement La ville s’endormait, Les F… et Jojo. La première, parce que Maddly se souvient en avoir entendu des bribes pendant la traversée du Pacifique (« C’est ainsi que j’entendis, pour la première fois, l’histoire de cette ville dont il avait oublié le nom, tandis qu’il nous préparait un feuilleté au roquefort… – Qu’est-ce que c’est ? avais-je demandé. – Un vieux truc, répondit-il, ça te plaît ?... Alors tu devrais le noter. Et j’allais chercher un carnet pour noter ces quelques phrases. »). En outre, Madou, la mère de Maddly – que celle-ci et Jacques étaient allés chercher en début d’année à Tahiti, en provenance de Guadeloupe – séjournait chez eux au moment où l’auteur-compositeur travaillait à cette chanson ; spontanément, elle lui avoua un jour qu’elle l’aimait beaucoup, ce qui, précise Maddly, « le remplit de joie » au point de lui dédier ce titre : « Maintenant, dit-il, c’est SA ville… » (Tu leur diras, op. cit.)

On comprend d’autant mieux cette réaction, lorsqu’on se remet dans le contexte. Sa carrière durant, Jacques Brel avait toujours eu un public pour mesurer l’impact de ses chansons, au fur et à mesure qu’il les écrivait. D’abord Jojo et ses musiciens, Jean Corti, Gérard Jouannest et/ou François Rauber (ce dernier ayant demandé à son collègue, quand les tournées sont devenues trop prenantes, de le remplacer au piano, se réservant dès lors le travail d’arrangeur, de studio et la direction d’orchestre quand Brel passait dans de grandes salles), avec lesquels il voyageait en voiture d’une ville à l’autre. rivierePuis les spectateurs eux-mêmes, auxquels il offrait souvent une chanson nouvelle, finalisée le jour même et mise en forme, pendant la balance, juste avant le récital ! Une méthode qui lui permettait ensuite d’entrer en studio pour enregistrer des chansons certes inédites en album mais largement éprouvées en scène (où il avait tout loisir, au besoin, de les peaufiner jour après jour, selon la façon dont elles étaient reçues par le public).

À Hiva Oa, bien sûr, rien de tout cela : rien que les gens du village pour l’entendre et apporter d’éventuels commentaires, mais qui, pour la plupart, ne possèdent qu’un seul repère en matière de chanson française : Tino Rossi ! « S’ils ne chantent pas du Tino Rossi, ils chantent des chants religieux, catholiques ou protestants. […] De Tino Rossi, c’est le seul dont on puisse dire qu’il a eu plus de monde que le général de Gaulle en Polynésie. Ils chantent tous comme Tino. […] Tu vois de gros gaillards de deux cents kilos chanter comme Tino. Et moi, quand ils me connaissent, c’est moins bien que Tino. Ce n’est pas du tout leur style, mais pas du tout. » Alors, quand quelqu’un de passage, comme Madou Bamy, exprime spontanément son plaisir à l’écoute d’une chanson en gestation, oui, on comprend que Brel y soit sensible.

Tout seul dans son bureau, Jacques se demande sans cesse ce que Jouannest et Rauber penseraient de son travail en cours, neuf ans après son précédent album original. Certains jours, rappelle Maddly, se passaient à écouter et réécouter le travail des jours précédents, « afin de se corriger :Après onze ans (lui fait-elle dire à tort, puisque le disque de J’arrive, Vesoul, etc., est sorti en septembre 1968), c’est difficile de savoir.” »  (Tu leur diras, op. cit.) Cela explique aussi le fait que, ce premier semestre 77, lorsqu’il avait des pilotes d’Air Polynésie à sa table, le lundi soir (après une longue journée de vol et une demi-douzaine de décollages et d’atterrissages depuis Tahiti), il faisait souvent écouter ses chansons enregistrées sur bandes. Il était en manque, en demande d’avis. Maddly : « Jacques, avec une infinie précaution, conviait ses invités à les écouter. Ça commençait toujours ainsi : “Il ne faut pas que cela vous ennuie, nous ne sommes pas là pour nous emmerder.” C’était tout simplement parce qu’il était inquiet de tout ce que l’on aurait pu lui dire et il parait aux coups. Il ajoutait : “L’autre semaine, j’ai fait écouter Jojo à un de vos collègues et il m’a dit qu’il était indécent de dire ‘je t’aime encore’ à un homme. Ça ne se dit pas, à son avis. Je n’ai pas bien compris. Ce n’est pas uniquement homosexuel quand deux hommes disent qu’ils s’aiment. Got ! La tendresse ! La tendresse ! »

 

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On le sait, c’est l’idée de rendre hommage à son fidèle Georges Pasquier qui a tout déclenché. Et c’est donc la première chanson à laquelle il s’est attaqué, non sans difficulté et bien des tâtonnements… J’y reviendrai peut-être... une autre fois. Commencée en septembre 76, elle ne le satisfait toujours pas six mois plus tard, à en juger par son mot à Charley (« Je n’ai pas encore une chanson vraiment bonne... »). En début d’année pourtant, les conditions pour qu’il écrive enfin dans la sérénité semblent réunies : Jacques n’a plus à se soucier de l’Askoy (voir « Brel-10 ») qu’il voyait chaque jour patienter au rythme de la houle, alors qu’il avait pris la décision de ne plus naviguer ; le Jojo est à disposition dans un petit hangar de l’aérodrome (il lui arrivera de transporter, toujours bénévolement, des habitants du village jusqu’à Nuku Hiva à raison de trois allers-retours quotidiens !) ; surtout, « tranquillisé par nos nouvelles dispositions », explique Maddly, Jacques se familiarisait avec son orgue, sa guitare : « Il voulait à tout prix finir Jojo, car c’est elle qui allait ouvrir l’espace à d’autres chansons. Il le sentait ainsi. »

Il veut absolument finir Jojo, mais il ne trouve pas le bon angle, il tâtonne, il s’agace, alors il passe à autre chose. Aux F…, tiens, qui lui ont mené la vie dure ! Et même s’il vit aux antipodes de Bruges, il ne fait pas dans la dentelle… Signe que cette chanson est singulière, c’est la première et la seule de tout son répertoire pour laquelle il va prendre une musique préexistante ! Une musique de « Joe » Donato – en fait João Donato, un grand pianiste et compositeur brésilien, et non américain comme on l’a écrit ici ou là –, intitulée A Rã (The Frog). L’aurait-il appréciée – lui qui a toujours composé ses musiques, seul ou avec ses musiciens (Corti, Jouannest et Rauber) – au point d’en faire une exception ? soeur roseC’est probablement tout le contraire : entrée par effraction dans sa tête – il l’entendait du soir au matin comme on « matraque » un tube à la radio –, Jacques ne devait plus la supporter.

Maddly l’utilisait en effet (de façon d’ailleurs tronquée) pour une chorégraphie destinée aux élèves de Sainte-Anne… De là à penser qu’il ait vu l’occasion de se venger doublement de personnages qu’il exécrait en les associant à une musique qui lui était elle-même devenue insupportable, il n’y a qu’un pas. Même pas l’épaisseur d’un papier à cigarette pour cet ex-fumeur invétéré (plusieurs paquets par jour) qui avait arrêté net, et de façon définitive, la veille de son opération. À ce sujet, raconte Sœur Rose, « la première fois que je l’ai rencontré, tout simple, il m’a dit : “Vous savez, ici, les femmes fument trop !” et je lui ai répondu : “Ça serait bien de venir sensibiliser les jeunes là-dessus”... »

 

 

Vieille histoire, déjà, que cette affaire de « flamingants » et de reproches « belgiens » à son encontre ! Dix ans plus tôt, en 1967 dans La… La… La…, n’écrivait-il pas : « Quand je serai vieux, je serai insupportable / Sauf pour mon lit et mon maigre passé / […] J’habiterai une quelconque Belgique / Qui m’insultera tout autant que maintenant / Quand je lui chanterai Vive la République / Vive les Belgiens, merde pour les flamingants » ? Où l’on se rend compte que, dans son répertoire, Jacques Brel a de la suite dans les idées. Chez lui, une chanson en amène une autre, même longtemps après. Comme une histoire qui évolue avec le temps, un récit qui se prolonge et prend davantage d’ampleur… ou bien bifurque dans une direction inattendue. Parfois, ce sont simplement des formules qui reviennent, tenaces ou avec des variantes, et qui, au bout du compte, par l’effet de répétition, donnent l’impression d’une certaine connivence, comme d’être placé dans la confidence… Et l’on se sent sinon impliqué soi-même, en tout cas beaucoup plus proche du narrateur. De la haute voltige d’écriture et d’inspiration qui donne à l’œuvre une formidable cohérence ; tout en contribuant à créer chez l’auditeur une étonnante résonance…

[À SUIVRE : avant-dernier épisode]

__________ 

« SUR LES TRACES DE JACQUES BREL », texte et photos (sauf mentions contraires) de Fred et Mauricette Hidalgo ; rappel des chapitres précédents : 1. Le Voyage aux Marquises (18 novembre 2011) ; 2. Sa nouvelle adresse (26 novembre) ; 3. Si t’as été à Tahiti… (3 décembre) ; 4. Touchez pas à la mer ! (8 décembre) ; 5. Aux Marquises, le temps s’immobilise (13 décembre) ; 6. Si tu étais le bon Dieu… (9 janvier 2012) ; 7. De l’aube claire jusqu’à la fin du jour (29 janvier) ; 8. Et nous voilà, ce soir… (20 février) ; 9. Je chante, persiste et signe… (25 mars) ; 10. Jean de Bruges et « Le voilier de Jacques » (29 mars).

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Published by Fred Hidalgo - dans Reportages
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30 mars 2012 5 30 /03 /mars /2012 09:00

Jean de Bruges et « Le voilier de Jacques »

 

…« L’Askoy, dont il s’est débarrassé, comme on se délivre d’objets devenus inutiles et trop chargés, surtout, de souvenirs pénibles, à la fin de l’année 1976 » : étonnante histoire, au demeurant, que celle de cette « cathédrale de clinfoc et de grand-voiles », qui vaut bien un épisode en soi. Le temps d’une pause marine – comme un volet supplémentaire de Jean de Bruges (attention, documents !) –, avant de retrouver Jacques Brel œuvrant à ses nouvelles chansons. « Un voilier “dévoilé” / Est à vendre aux îles Marquises / La nuit, le ciel est étoilé / Le jour, tendre est la brise… » (Jean-Roger Caussimon, Le Voilier de Jacques, 1979.)

 

 

 

Automne 1976, retour à Punaauia (Tahiti), chez l’ami toubib qui les héberge, lui et la Doudou : après avoir revalidé sa licence de pilote et s’être mis en quête d’un appareil, Jacques Brel a jeté son dévolu sur un bimoteur qu’il va acheter au nom de Maddly Bamy. L’air après la mer, tout en ayant choisi sa terre… À Paul-Robert Thomas qui l’interroge sur le sort de son bateau, maintenant qu’il s’est tourné vers l’avion, l’ancien navigateur parti pour un virtuel tour du monde de trois ans répond : « Je vais le vendre dès que j’aurai changé un guindeau que j’ai commandé chez Sin Tung Hing, le concessionnaire de Papeete. Ce ne sera pas facile de le vendre aux Marquises, mais je ne me sens pas trop le courage de le rapatrier ici pour le moment. De toute façon, je ne le vendrai qu’à un homme qui aime la mer, à un vrai marin… »

 

Brel-a-la-barre.jpg

 

En fait, tout va aller très vite, beaucoup plus vite que Jacques ne l’imagine. Et c’est non pas à un homme mais à un couple qu’il vendra l’Askoy, une fois de retour dans son île, quelques semaines seulement plus tard. De jeunes mariés américains, Lee Adamson et Cathy Cleveland, arrivés depuis peu à Hiva Oa sur un navire qui les avait embarqués comme coéquipiers à Panama. L’histoire veut qu’il les ait jugés sympathiques au point de leur céder son voilier pour le tiers de son prix d’achat, à peine trois ans auparavant. « Jacques l’a vendu à un prix symbolique, dira Maddly en 2008, parce qu’il voulait donner la possibilité de parcourir le monde à deux jeunes tentés par l’aventure. »

C’est sans doute la réalité mais c’est aussi une façon, pour lui, de solder un pan de son passé. Car le rêve du marin en partance, du capitaine en quête d’île au trésor, ce rêve d’enfance est désormais accompli, et l’Askoy qui patiente depuis un an en baie de Tahauku n’est plus synonyme pour lui que de contraintes, d’entretien obligatoire et de rappels douloureux au plan physique. « En bateau, dira-t-il à Maddly, il faut être heureux pour partir. Autrement il devient un château hanté de mille bruits désagréables et lancinants, et longs. Plus humide que les prisons, on vit alors dans une soupe infecte et collante, navrante. Un bateau n’est pas grand, il devient minuscule. Il n’est pas fatigant, il devient harassant, c’est le bagne. »

AskoyII_1.jpgIl faut se remettre dans le contexte de leur traversée du Pacifique : celui d’un homme opéré d’un cancer il y a moins d’un an, auquel on a ouvert la poitrine, scié les côtes et retiré la majeure partie d’un poumon. Se lancer dans une telle équipée, rien qu’à deux, sur un voilier beaucoup trop lourd à manier (à titre comparatif le Pen-Duick VI avec lequel Éric Tabarly remporta en 1976 sa seconde Transat en solitaire pesait seulement dix-sept tonnes, contre quarante-deux pour l’Askoy pourtant moins long de quatre mètres et demi), relève déjà de l’exploit. Le chanteur semblait l’avoir pressenti dès 1968 : « Il y a deux sortes de temps / Y a le temps qui attend / Et le temps qui espère / Il y a deux sortes de gens / Il y a les vivants / Et ceux qui sont en mer… » (L’Ostendaise). Mais aller jusqu’au bout, cela tient du miracle ! La tâche est trop éprouvante, les souffrances de Jacques trop évidentes. « Ce bateau t’use plus que je ne peux le supporter », lui souffle sa compagne (cf. De l’amour à vivre, Christian Pirot, 2006) en arrivant aux Marquises.

Étonnante histoire, en effet, que celle de ce yawl (1) lancé en mer le 19 mars 1960 par son constructeur, Hugo Van Kuyck, un architecte belge bien connu. Ainsi appelé en référence à une île norvégienne, mais second du nom (d’où le chiffre II que Brel supprimera, au risque d’attirer sur lui et ses passagers les foudres de la malédiction, à en croire la superstition selon laquelle on ne touche pas impunément au nom d’un bateau), l’Askoy II devient la propriété du chanteur en mars 1974. De retour de sa croisière de formation sur le Korrig, il vit alors momentanément chez son épouse, à Bruxelles (tout en entretenant depuis 1970 une liaison avec une certaine Monique qui vit à Menton, et maintenant avec Maddly à Paris…). Le soir même de son achat, il place une photo du bateau (voir « Brel-8 ») dans la chambre de sa fille France : « C’est lui ! » écrit-il dessus, enthousiaste, en signant « Ton vieux ».

Décembre 1976, Atuona : Jacques le cède sans regret à ces jeunes mariés, Lee et Cathy, visiblement fort amoureux. Est-ce le mauvais œil de l’Askoy ? Toujours est-il que leur périple océanien, achevé sur l’île d’Hawaï, se solde par un divorce. Vendu (après la mort de Brel) à un marchand de surfs d’Hawaï, Harlow Jones, le bateau passe ensuite entre les mains d’un Allemand, Helmut Rutten, qui s’avère être un trafiquant de drogue ! Arrêté aux Îles Fidji, celui-ci voit son bateau placé sous séquestre par la justice, puis oublié au port de Suva avant d’être mis en vente publique. Il sera adjugé un an plus tard, dans un triste état, avec un mètre d’eau à l’intérieur, à un journaliste néo-zélandais spécialiste des questions maritimes, Lindsay Wright, qui décide de regagner son pays, seul à son bord…

 

 

Mais à l’approche des côtes de Nouvelle-Zélande, il essuie une terrible tempête qui va sceller le sort de l’Askoy : on se croirait dans L’Ouragan, de Jean de Bruges ! L’une des trois histoires extraordinaires (La Baleine : voir en début d’article, La Sirène et L’Ouragan) écrites par Jacques sur une musique de François Rauber. L’ensemble, qui fait plus de treize minutes, constituait un « poème symphonique » récité d’une façon délibérément emphatique jusqu’au crescendo final. Recherché désespérément par tous les amateurs, c’est un document exceptionnel qui n’a jamais été réédité depuis sa sortie en 1963 sur un 25 cm non commercialisé et à tirage limité : un disque, Jacques Brel chante la Belgique, conçu par la municipalité de Bruxelles pour être offert exclusivement à deux cents maires et bourgmestres du pays réunis en congrès (et dont le premier intéressé demanda cinq cents exemplaires pour les offrir de son côté). « À moi, à moi, Jean de Bruges / Grand quartier-maître sur “la Coquette” / Trente ans de mer et de tempêtes… »

Tudieu, tudieu, c’était un ouragan
D’abord le vent, un vent méchant […]
Et puis la pluie, la pluie
Qui vient, qui va
Qui cogne, qui mord, qui bat
Une vraie pluie de Golgotha

Et plus noire qu’un péché, plus longue qu’un voyage
Une vague bâtie et de roc et d’acier,
La forge qui avance comme l’animal blessé.
Soudain, elle s'est dressée sur ses vagues de derrière
La tête dans le ciel et les pieds dans l’enfer
Et puis en retombant la vague a tout brisé.
(© Éditions Pouchenel, 1965)

 

askoy_maquette_freres.jpg

 

Pris dans la tourmente, Lindsay Wright ne peut éviter le naufrage et l’Askoy s’échoue brutalement sur le sable de Bayly’s Beach. Nous sommes alors en 1994. L’histoire du yawl de Jacques Brel aurait pu et dû s’achever là, définitivement abandonné aux éléments. C’était sans compter sur la volonté de deux Flamands, deux frères, Piet et Gustaf (dit Staf), fils du fabriquant de voiles Johan Wittevrongel auquel Brel s’était adressé en 1974, à Blankenberge, après l’achat de son bateau : « Quand j’ai demandé à ce client son nom et son adresse, afin de pouvoir lui envoyer un devis, se souvenait Johan en l’an 2000 (pour le documentaire de Claude Val, Askoy II, le voilier de Jacques Brel, réalisé pour la Télévision Suisse Romande), il m’a regardé, étonné : “Vous ne me reconnaissez pas ? Je suis celui que tous les Flamands veulent tuer ! Mon nom est Jacques Brel.” » Un regrettable malentendu s’est en effet instauré entre le chanteur et une partie de la communauté flamande depuis qu’il a écrit Les Flamandes, en 1959 Malgré toutes les chansons où il célèbre la Flandre d’une façon ou d’une autre (souvenez-vous par exemple de Marieke : « Le ciel flamand / Couleur des tours / De Bruges et Gand… »), d’aucuns – qui n’ont rien compris aux Flamandes – ont la rancune tenace. Mais c’est là une autre histoire.

 

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Au printemps 74, les Wittevrongel, père et fils, sympathisent avec Brel et le revoient régulièrement : « Il s’asseyait sur le plancher pour bavarder avec mon père, précise Piet, pendant que celui-ci travaillait à ses voiles. […] Après plusieurs visites, mon père s’est cru permis de lui donner un avis : “l’Askoy est un beau bateau, mais il n’est pas pour toi. Beaucoup trop grand ! Beaucoup trop lourd ! Ou alors il faudrait que tu fasses des transformations.” Il n’a rien voulu entendre et il est parti ainsi. » En arrivant à Hiva Oa, fin 75, sans doute fier en son for intérieur d’avoir accompli l’impossible, Jacques Brel s’empressa d’envoyer une carte postale à la famille Wittevrongel, ainsi libellée : « Vous voyez, j’avance ! » Le point d’exclamation est éloquent… Et il annonçait qu’il passerait les voir en janvier ou février 76, ayant prévu de revenir à Bruxelles pour une deuxième visite de contrôle (la première avait eu lieu en mai précédent, après sa rencontre avec les Perret aux Grenadines : voir « Brel-8 »).

 

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Quatorze ans durant, l’Askoy demeura échoué, pourrissant, sur cette plage de Nouvelle-Zélande, jusqu’à ce que Piet et Staf, en mémoire du Grand Jacques, décident d’entamer une incroyable opération de sauvetage. Créant une association (au nom curieusement anglophone : Brel aurait-il apprécié ?), Save Askoy II, les frères partent en quête de financements et c’est ainsi que le 22 janvier 2008, l’épave est sauvée des eaux ! Ou plutôt extraite du sable où elle s’est enlisée. Le beau voilier de Jacques est méconnaissable : aucune partie en bois ne subsiste, il n’en reste plus qu’une coque rouillée. Mais ce n’est que le début d’une renaissance aussi fantastique qu’improbable : le 16 mai 2008, transporté sur un autre navire, l’Askoy retrouve le port d’Anvers d’où il était parti, barré par Brel, trente-quatre ans auparavant… Et le dimanche 29 mai – séquence émotion –, Maddly y revient également… en compagnie de Cathy Cleveland, invitées toutes deux par Piet et Staf ! « Aux Marquises, nous avons dû nous en séparer, rappelait alors Maddly, mais il est toujours resté dans mon cœur. »

 

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Le « Maritime Site d’Ostende » accueille ensuite l’épave où sa restauration commence « dans le cadre d’une insertion sociale par des jeunes qui en profiteront pour apprendre leur métier » ainsi qu’avec des chômeurs de longue durée. Le but, précisait Piet Wittevrongel à la presse belge, « est de refaire l’extérieur du bateau et la cabine principale exactement comme il étaient du temps de Brel. Nous disposons de tous les plans qui se trouvent au Musée maritime d’Anvers. Mais pour le reste, nous voulons y placer plus de cabines, pour permettre à plus de gens de voyager avec le bateau. L’idée est de respecter le souhait de Brel et de permettre, grâce à l’Askoy restauré, à des gens simples, des jeunes en difficulté, des adolescents moins valides, de naviguer et de réaliser un rêve ». Rêver un impossible rêve : nul doute, là, que le Grand Jacques aurait applaudi sans réserve.

 

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Deux ans plus tard, en avril 2010, l’Askoy est transporté à Rupelmonde, sur la rive gauche de l’Escaut, pour une restauration en profondeur. Mais contrairement aux espoirs des sauveteurs (« Maintenant que l’épave est en Belgique, nous pouvons entreprendre des démarches afin de la faire reconnaître comme “héritage flottant”, ce qui nous permettrait d’obtenir quelques subsides… »), la Région flamande refuse de considérer ce bateau, pourtant immatriculé à Anvers, comme appartenant à son patrimoine flottant… Et comme par hasard – le destin a de ces clins d’œil, parfois ! – le ministre flamand à l’origine de cette décision se nomme Geert… Bourgeois ! « Brel n’aimait pas les bourgeois... et vice versa », ne manquera pas de titrer un grand quotidien du Plat Pays.

 

 

Conclusion : le coût des travaux, évalué à huit cent mille euros, reste entièrement à la charge de l’association (voir ICI l’ensemble du dossier), laquelle peut heureusement compter sur le concours de sponsors privés et de recettes propres grâce, par exemple, à l’organisation de soirées autour de l’histoire de l’Askoy et de concerts de soutien. Après une telle histoire – un vrai roman, même –, on a le droit de rêver que l’Askoy (qui a retrouvé son chiffre II, comme pour conjurer le mauvais sort qui semblait l’accompagner) soit prêt à reprendre la mer pour le quarantième anniversaire, en juillet 2014, du jour où Jacques Brel a levé l’ancre au port d’Anvers. Maddly : « Jacques avait le trac, comme avant d’entrer en scène. Moi, j’étais plus confiante... »

« Le droit de rêver », c’était le titre d’une exposition organisée en 2003 à Bruxelles par la « Fondation Jacques-Brel ». C’est là que les frères Wittevrongel ont appris par France Brel que l’épave de l’Askoy gisait sur une plage de Nouvelle-Zélande… Il n’y a pas de hasard, tout se tient, tout s’enchaîne… De là à rêver qu’un jour, filant toutes voiles dehors, l’Askoy mette à nouveau le cap sur les Marquises, il n’y a qu’un pas, qu’une affaire de vents porteurs : « Hissez le petit pavois / Et faites chanter les voiles / Mais ne vous réveillez pas / Ne vous réveillez pas… » J’en connais maintenant, là-bas, à qui cela ferait tout drôle de revoir ce long voilier noir, battant pavillon belge, entrer en baie de Tahauku… Émotion garantie.

Reste à le « sauver » pour de bon, comme on l’a fait avec le Jojo, dont je reparlerai bientôt. Pas fous pour un sou, Piet et Staf ne manquent pas de le rappeler, à juste titre et non sans humour, sur le site de l’association : « À titre d’anecdote révélatrice et encourageante, nous mentionnerons l’intervention bénévole de la firme française de construction aéronautique Dassault, qui a financé la restauration complète de l’avion (“Jojo”) de Jacques Brel, un Beechcraft, aujourd’hui abrité par le Musée Jacques-Brel aux Marquises. Si une entreprise française sauve l’avion américain d’un chanteur belge, qu’attendent donc les entreprises belges pour se manifester ? » La question est posée. En attendant la réponse concrète qu’elle mérite, les amateurs de marine à voile et/ou admirateurs d’un homme que les feux de la rampe n’ont jamais aveuglé parce qu’il « voyait » bien plus loin que l’horizon, peuvent découvrir une très belle et grande maquette du yawl de Jacques Brel au Royal Yacht Club d’Anvers.

 

 

Des voiliers vogueront
Sur les vagues du Pacifique
Des voix, bientôt, rechanteront
Le ciel de la Belgique...
Ce seront d’autres voix
Et d’autres voiles blanches
La vie ne se joue qu’une fois
Les jeux sont faits
Pas de revanche
Seuls, des regrets...

Il ne faut pas aimer « bien » ou « un peu »
Et, à tout prendre
Mieux vaut ne pas aimer du tout…
Il faut aimer de tout son cœur
Et, sans attendre
Dire « Je t’aime » à ceux qu’on aime
Avant qu’ils ne soient loin de nous…
(Jean-Roger Caussimon)

[À SUIVRE]

_______ 

(1) Ni goélette ni ketch, donc, qui sont également des deux-mâts mais placés différemment : le ketch a son grand mât dans le premier tiers avant du bateau et le second, beaucoup plus petit (le « mât d’artimon »), en avant de la barre ; la goélette possède soit deux mâts égaux soit le grand à l’arrière et le petit (le « mât de misaine ») à l’avant. Sur le yawl, le grand mât est à l’avant et le petit (appelé familièrement « tapecul ») est situé en arrière de la barre. (Source : Grand Jacques, le roman de Jacques Brel, Marc Robine, coéd. Anne Carrière-Chorus, 1998.)

__________ 

« SUR LES TRACES DE JACQUES BREL », de Fred et Mauricette Hidalgo ; rappel des chapitres précédents : 1. Le Voyage aux Marquises (18 novembre 2011) ; 2. Sa nouvelle adresse (26 novembre) ; 3. Si t’as été à Tahiti… (3 décembre) ; 4. Touchez pas à la mer ! (8 décembre) ; 5. Aux Marquises, le temps s’immobilise (13 décembre) ; 6. Si tu étais le bon Dieu… (9 janvier 2012) ; 7. De l’aube claire jusqu’à la fin du jour (29 janvier) ; 8. Et nous voilà, ce soir… (20 février) ; 9. Je chante, persiste et signe… (25 mars).

 

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Published by Fred Hidalgo - dans Reportages
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25 mars 2012 7 25 /03 /mars /2012 12:10

Je chante, persiste et signe…

 

Quand il a quitté l’Europe, après sa période cinéma et le réenregistrement d’anciennes chansons de l’époque Philips (pour donner un coup de main à Eddie Barclay, après la signature de son « contrat à vie » : voir « Brel-8 »), Jacques Brel envisageait de sortir un album tous les dix-huit mois. Si les circonstances ne l’ont pas permis, il n’a pas arrêté pour autant de songer à la chanson et de noter sur ses cahiers d’écolier des idées, des phrases de nature à lui servir un jour. Cette fois, dans cette terre escarpée à l’exact opposé du Play Pays, le processus est engagé : neuf ans après son dernier 33 tours original (J’arrive…), les chansons du prochain sont en chantier. En règle générale (n’oublions pas qu’il se rend une semaine par mois à Tahiti pour faire son marché), notre homme écrit et compose le matin et « vit » l’après-midi.

 

 

Avant même d’arrêter la scène, dix ans plus tôt, le Grand Jacques ne nourrissait aucune illusion quant à son métier d’interprète : il savait qu’il pourrait continuer de vivre sans chanter (« Oh oui ! Facilement… ») ; en revanche, il ressentait de façon vitale le besoin d’écrire : « Je ne pourrais pas vivre sans écrire », précisait-il spontanément chaque fois que la question de la scène lui était posée. Alors, aux Marquises comme jadis à Bruxelles, à Paris ou sur la route, il écrit. Mais comme il a d’autres passions, d’autres envies et le temps de vivre, il s’organise. Chez lui, une fois fini le travail du jour, il prépare les repas comme un chef, s’occupe de son jardin, barbote dans la piscine, écoute de la musique, lit (ou relit) beaucoup, offre l’apéro, passe des soirées en smoking (mais No Smoking, SVP !) à refaire le monde avec ses invités… Le dimanche, se mêlant volontiers à la population locale, il participe régulièrement aux pique-niques qui continuent d’être organisés au fond de la baie de Tahauku.

On est loin du temps où il chantait presque chaque jour de la semaine, dix ou onze mois par an (il a longtemps été le recordman du nombre de spectacles, avant que Serge Lama ne s’évertue à marcher sur ses pas), mais il ne reste pas immobile pour autant, au contraire il est toujours en mouvement : « C’est ma nature profonde : j’ai envie de bouger et je crois aux vertus de la mobilité ; quand on est immobile on devient très fragile, j’aime mieux être mobile : c’est fatigant mais c’est passionnant ! » Il sillonne l’archipel aux manettes du Jojo, parcourt Hiva Oa au volant de son 4x4 et arpente les rues d’Atuona, où, deux fois par semaine, il assure les séances de cinéma. Tel va être grosso modo l’emploi du temps de Jacques Brel entre janvier et juillet 1977.

 

cocotiers

 

Sans parler des projets, car il en a, oh oui ! Comme celui de construire sa propre maison, sur les hauteurs d’Atuona où l’air est plus respirable : un an plus tard, il obtiendra enfin du maire un bail (de 99 ans – c’est tout dire des intentions du Grand Jacques) pour un terrain d’une vaste superficie offrant une vue imprenable (sur le village, sa côte découpée en deux baies et son rocher Hanakee, dernier rempart avant l’infini de l’océan) et l’avantage, à la fois, de le rapprocher considérablement du terrain d’aviation. Jacques demandera à deux architectes de Tahiti de lui dessiner les plans (sur le modèle, selon Paul-Robert Thomas, de son faré de Punaauia, avec un bungalow attenant) et on s’attaquera bientôt aux travaux de viabilité, le temps de défricher au bull le chemin d’accès qui donne directement sur la route de l’aérodrome… Et puis, il y a ce projet fabuleux de spectacle(s) nocturne(s) en plein air ! Là même où « passent des cocotiers qui chantent des chants d’amour / Que les sœurs d’alentour ignorent d’ignorer… »

Voici ce que Jean Saucourt, l’homme qui traçait les pistes d’Hiva Oa du temps de Jacques Brel, qui l’a connu et a été invité chez lui (voir « Brel-7 »), a pu nous en dire :

« Il en a parlé à plusieurs personnes. C’était dans la même optique que toutes les actions qu’il menait ici, pour rendre service. Pour améliorer le sort des habitants de l’île. Il intervenait auprès des officiels pour obtenir la venue d’un dentiste, d’un oculiste… Avec son avion il effectuait des évacuations sanitaires, il lui arrivait de ramener dans leur île d’origine des pensionnaires de Ste-Anne lors des vacances scolaires, il se chargeait du transport du courrier, des médicaments, de livres aussi ; et en plus, il prenait gratuitement des passagers à chaque voyage… Il voulait développer la culture, d’où les séances de cinéma et ce projet de spectacle vivant…
– Ça ne pouvait pas être un projet de récital… Lui qui appréciait tant le fait d’être inconnu, ici, comme vedette et qui, déjà, prenait soin de ne projeter aucun de ses films… Et puis, il lui manquait un poumon…
– Non, bien sûr, mais peut-être aurait-il présenté lui-même le spectacle… Il parlait de faire venir spécialement des amis artistes, mais pas forcément des chanteurs ou pas seulement… Il rouspétait sans cesse parce que tout était réservé à Tahiti, la culture, les soins, etc., et que les Marquises étaient oubliées. Alors, il voulait offrir aux habitants d’Hiva Oa un vrai spectacle, leur faire découvrir la scène… Il devait avoir son idée, peut-être même envisageait-il un spectacle périodique... Mais depuis qu’il s’était remis à écrire et qu’on l’entendait chanter dans le village, les gens savaient bien qu’il était chanteur. Quand ils parlaient de Maddly, d’ailleurs, ils l’appelaient “Vehine Himene”, c’est-à-dire “la femme du chanteur”… »

 

portrait barbu

 

À ce sujet, l’intéressée rapporte un souvenir personnel, raconté par Brel, un soir, à des pilotes d’Air Polynésie invités chez lui : quand Maddly donnait des cours de danse au collège Sainte-Anne (encore une initiative de Jacques, qui avait suggéré aux sœurs d’accepter le concours bénévole de sa Doudou, ex-danseuse et chorégraphe de métier), « un garçon en troisième scolaire est venu lui dire : “Je connais ton mari, je l’ai rencontré dans les livres.” Ce qui est une jolie expression. » Très jolie, en effet : le garçon avait dû tomber de façon fort improbable, dans ce village au bout du monde, sur une anthologie de la chanson française, traînant quelque part à l’école, ou ailleurs, à la Mission peut-être…

À Jean Saucourt, nous avons demandé s’il savait à quel point était avancé ce projet de spectacle avec Brel pour organisateur. S’il savait par exemple où et comment, techniquement, il se déroulerait. Et même si, par hasard, le responsable des Travaux publics d’Hiva Oa qu’il était alors n’avait pas été sollicité par Jacques en vue de dégager un terrain, préparer une scène…

« Non. Mais faute de salle sur Atuona, ce spectacle aurait eu lieu en plein air, comme les projections de films. Jacques Brel parlait avec enthousiasme d’illuminer la montagne…
– De quelle façon ? Avec quels moyens ?
– Il disait avoir demandé au directeur de l’Olympia de lui envoyer son matériel réformé…
– C’était à quel moment de son séjour, à peu près ?
– Après la sortie de son disque, une fois revenu ici. »

Pas avant la fin 1977, donc. Après l’enregistrement à Paris, en septembre-octobre (et avant la sortie de l’album, le 17 novembre), Jacques et Maddly sont en effet rentrés aux Marquises en empruntant le chemin des écoliers, via Bangkok, Hong-Kong, Singapour et Nouméa. Un « petit » tour du monde en longs courriers. À commencer par un séjour en Tunisie, pour se reposer des fatigues du travail en studio, d’où Jacques a envoyé la carte postale à Jean et Alice Saucourt (reproduite dans « Brel-7 ») : « On vous dit bonjour de loin avant de revenir au calme d’Hiva Oa… » Vérification faite depuis notre propre retour de Polynésie, cette demande de Jacques au patron de l’Olympia aurait eu lieu lors d’un dîner à Paris, chez Charley et France Marouani, auquel étaient conviés Brel, Maddly Bamy, Bruno et Paulette Coquatrix. Jean-Michel Boris, neveu de Bruno et directeur artistique de l’Olympia : « Charley nous avait également invités, ma femme et moi, mais un contre-temps nous a empêchés d’en être. Je ne me souviens pas de ce détail précisément, j’ignorais même ce projet de spectacle aux Marquises, mais il est fort possible que Jacques ait demandé à Bruno ce soir-là de lui fournir ce qu’il appelait le “matériel réformé” de l’Olympia, car cela coïncide avec l’époque où notre régie son et lumières est devenue obsolète du fait que les artistes se produisaient désormais à l’Olympia avec leur propre matériel… »

 

Fred-et-Jean

 

À Hiva Oa, pendant que Jean Saucourt nous fait découvrir, commentaires pointus à l’appui, le plus beau et le plus reculé de l’île, le plus ancien aussi, du premier cimetière d’Atuona, envahi par la végétation, aux vestiges ancestraux des Marquisiens (à noter que ce sont les tikis d’Hiva Oa qui ont inspiré les sculptures extraterrestres d’Hergé dans Vol 714 pour Sydney – on a retrouvé des photos le démontrant dans ses archives personnelles ; coïncidence : Tintin est né la même année que Brel… – et peut-être aussi, en tout cas ça y ressemble fort, le fameux ET de Spielberg…), je cherche à obtenir des précisions :

 « Que veux-tu dire par “Illuminer la montagne” ?
– Jacques Brel voulait monter une scène devant la montagne d’Atuona, qu’elle soit éclairée en pleine nuit… Il disait que, pour une fois, les gens viendraient de Tahiti pour assister au spectacle… »

 

tiki-tombe

 

On n’en saura guère plus, mais c’est bien la preuve que Jacques Brel ne s’est jamais avoué vaincu face au mal. D’ailleurs, le 8 avril 1978 – six mois seulement avant sa mort, quasiment jour pour jour ! –, il disait à Maddly : « Aujourd’hui, jour anniversaire de Brel, note que nous avons enfin un terrain, note que c’est magnifique, que c’est une île sur une île et que nous avons 360 degrés de vue et que nous sommes les plus heureux. J’ai quarante-neuf ans, alors je te donne quarante-neuf baisers. Nous allons enfin avoir une maison. Ce sera ma première maison. Tu imagines cela ! » (Tu leur diras, op. cit.) De toute évidence, il lui restait des rêves à accomplir (ne serait-ce que d’accueillir enfin son ami Lino Ventura !), des projets fous à concrétiser – mais tout ce qu’il a fait de tangible, pour améliorer le sort des insulaires, ne relevait-il pas au départ d’un impossible rêve, d’une forme de folie propre à l’Homme de la Mancha ? Jamais égoïste, toujours altruiste. Ce que Sœur Maria – la sœur espagnole que Jacques appréciait particulièrement et qu’il ne manquait pas de taquiner à propos de Franco – confirmait à sa manière à une équipe de la RTBF venue réaliser un reportage sur Hiva Oa : « Nous avons de la chance de l’avoir ici aux Marquises, il a son petit avion, c’est une assurance s’il y a un accident grave pour les malades, il peut les emmener là où il y a un docteur… Et puis il essaie aussi de relever le niveau des Marquisiens, il s’intéresse aux Marquisiens… Et puis Monsieur Brel, il est amusant ; voilà, il fait rire ! Les Marquisiens disent même “Jacques Brel” comme si c’était leur cousin… »

 

 

Autre projet tout aussi inconnu ou presque, dont Jean Saucourt nous a également parlé : Jacques avait demandé de façon réitérée à différents responsables de l’archipel de déposer le nom d’Air Marquises. « Il avait des idées derrière la tête, pour aider au développement des îles. Cela ne veut pas dire qu’il aurait fondé lui-même une compagnie d’avions-taxis, mais il aurait pu en être le conseiller, et l’un des pilotes bien sûr. Il ne faut pas oublier qu’à l’époque, il n’existait qu’un seul vol régulier par semaine depuis Tahiti… » Et encore, il ne faisait escale, le lundi, qu’à Ua Huka et Hiva Oa (où la propriétaire de la maison de Jacques et Maddly, Hei Teupua, se chargeait de loger les pilotes d’Air Polynésie pour la nuit), nulle part ailleurs aux Marquises. Projet pas si « fou » que ça, puisque aujourd’hui, si Air Marquises n’existe toujours pas, une compagnie d’avions-taxis a été spécialement créée en Polynésie française, sous l’appellation d’Air Archipels, pour assurer les évacuations sanitaires d’urgence.

 

Avion iles

 

En attendant de voir ces différents projets se réaliser avec le temps (et jusqu’à cette lettre adressée à Eddie Barclay, le 15 juillet, confirmant son planning : « Bloque des dates en studio pour septembre ou octobre. Je serai là. »), tous les matins ou presque du premier semestre 77 sont consacrés à l’écriture du nouvel album. Maddly : « Jacques travaillait le matin jusque vers onze heures, puis s’occupait de nous faire à manger. Parfois, tandis qu’il épluchait ses légumes pour le déjeuner, il m’envoyait noter quelques vers qui lui trottaient dans la tête. Son orgue et sa voix portaient dans tout le village. Mais sur le moment il n’y faisait pas attention. Il chantait comme s’il était le seul dans la nature. » (E. et M. Bamy, Deux enfants au soleil pour deux monstres sacrés, Pirot éd., 2003). Un orgue électronique est venu en effet s’ajouter à la guitare qu’il avait emportée sur l’Askoy (et à l’accordéon dont on ne sait ce qu’il est advenu une fois l’ancre jetée à Hiva Oa), en vue de la composition du nouvel album : un orgue Bontempi à double clavier et boîte à rythmes intégrée permettant de reproduire le son de divers instruments, que Jacques s’est fait livrer de Papeete par la « goélette ».

Ce sera son dernier disque mais sur le coup, l’auteur-compositeur pense qu’il s’agit seulement du suivant, car il se sent en verve, depuis tout ce temps passé en mer, et il compte bien ne pas en rester là. On l’ignore en Europe, encore aujourd’hui, d’autant plus qu’on voit dans ce disque-là un album-testament (huit chansons sur douze y parlent de la mort), mais en 1977 une chose est sûre : Jacques Brel a la ferme intention de continuer à écrire de nouvelles chansons et de les enregistrer après cette première fournée d’outre-mer. Plusieurs de ses relations d’Hiva Oa l’ont vu et entendu travailler en 1978 ; c’est-à-dire après le disque des Marquises dont la sortie à grand renfort de marketing, en contradiction totale avec ses souhaits de discrétion, semblait pourtant l’avoir dégoûté à jamais du show-business… Mais visiblement pas de la création.

 

valleePlage

 

Ces témoignages, sur le souvenir de Brel poursuivant son travail d’écriture, sont corroborés (au moins) par une lettre qu’il adressa à son ancien pianiste et compositeur Gérard Jouannest. Quatre mois après la sortie des Marquises, en mars 1978, il lui écrit depuis Atuona, pour lui dire d’abord, et sans détour, son dépit vis-à-vis d’Eddie Barclay suite au lancement de l’album : « Alors, comment vas-tu, jeune crapule ? Tu as vu le bordel que ce con de Barclay a réussi à faire avec la sortie du disque ? C’est honteux. J’ai pris ma plume méchante et je lui ai expliqué ce qu’il ne fallait pas faire. » Puis il en vient, à sa façon caustique, à l’objet principal de sa missive : ses prochaines chansons ! « Je t’écris pour te dire que j’attends toujours de toi quelques musiques, des nerveuses, des huit pieds et autres, de manière à pouvoir répandre mon génie fatigant sur des foules ahuries, car j’écris encore quelques litanies sincères » (cf. Olivier Todd, Jacques Brel, une vie, op. cit.).

L’idée d’un double album ayant été abandonnée durant l’enregistrement, obligeant l’artiste à ne retenir que douze chansons (n’oublions pas que c’est encore l’époque du vinyle) sur dix-sept mises en boîte, outre deux monologues (Histoire française et Le Docteur), ce rappel à Jouannest montre bien l’intention de Brel de sortir un autre disque aussitôt que possible. C’est d’ailleurs en sachant qu’il pourrait les remanier bientôt en studio qu’il écarta trois des cinq chansons non retenues (Avec élégance, Sans exigences et L’amour est mort), jugeant avec Gérard Jouannest et son arrangeur et directeur d’orchestre François Rauber que celles-ci n’étaient pas tout à fait abouties.

 

 

En revanche, Mai 40 (incroyable, quand on y pense, d’écrire à Hiva Oa en 1977 une telle chanson au thème aussi éloigné dans l’espace et dans le temps : « Moi de mes onze ans d’altitude / Je découvrais éberlué / Des soldatesques fatiguées / Qui ramenaient ma belgitude… ») et La Cathédrale sont deux titres qu’il aurait parfaitement pu garder tels quels dans cet album… en lieu et place de deux autres. Mais lesquels ? Il faut bien faire un choix et ça n’est jamais évident quand on est le premier intéressé et qu’on ne dispose encore d’aucun recul. Alors, mauvaise pioche ? Sans aucun doute, car la qualité majeure de ces deux chansons-là, deux bijoux dans le fond et dans la forme, n’est pas comparable à celle, tout à fait mineure, des F…, du Lion et des Remparts de Varsovie qui, malgré d’évidentes fulgurances d’écriture (« Nazis durant les guerres et catholiques entre elles / Vous oscillez sans cesse du fusil au missel… », par exemple) sont, restent et resteront de l’ordre de l’anecdote.

On peut comprendre les motifs qui l’ont poussé à écrire ces trois chansons ; peut-être, pour les deux dernières, comme on exorcise un cauchemar récurrent : Le Lion, sur la crainte d’être mis définitivement en cage par une lionne ; Les Remparts de Varsovie, sur une autre lionne dispendieuse, « gonflée » et « pressée »… Réalité ou fiction, invention ou transposition, là est la question. Quant à la première, qui vise seulement les extrémistes flamands (« Je ne parle pas des Flamands, expliquait l’auteur à ses invités nocturnes en leur faisant écouter des bribes enregistrées de son album en cours, je parle des Flamingants, ce qui n’est pas la même chose ; je vais d’ailleurs dire “Les F…” parce qu’on n’écrit pas de grossièretés »), elle relève de blessures bien réelles, celles-ci, aussi répétées qu’insupportables depuis l’enfance pour qui aimait tant le Plat Pays. C’est-à-dire la Flandre : « Vous salissez la Flandre mais la Flandre vous juge / Voyez la mer du Nord elle s’est enfuie de Bruges / […] Et si mes frères se taisent eh bien tant pis pour elle / Je chante, persiste et signe, je m’appelle Jacques Brel. »  

 

 

Ce que l’on comprend moins, c’est le manque de lucidité du créateur (ou son entêtement !), lorsqu’on lui proposera, un an plus tard, de publier une anthologie de ses textes de chansons, en édition de luxe illustrée (124 sur plus de 180 enregistrées) : contre toute attente, il conservera en effet ces trois titres. À noter qu’il retiendra aussi Avec élégance, l’une des cinq chansons écartées du dernier album ; ce qui donne à penser que c’était sa musique ou plus vraisemblablement son orchestration qui était jugée inaboutie par le trio Brel-Jouannest-Rauber, et non son écriture. Du Brel de haute volée, il est vrai, sur un thème qui lui est cher, la prudence castratrice : « Se sentir quelque peu romain / Mais au temps de la décadence / Gratter sa mémoire à deux mains / Ne plus parler qu’à son silence / […] Être désespéré / Mais avec élégance / […] N’avoir plus grand-chose à rêver / Mais écouter son cœur qui danse / Être désespéré / Mais avec espérance… »

 

moretti gresivaudan

 

La sélection pour cette anthologie aura lieu chez lui, en 1978, Jacques Brel acceptant de recevoir l’éditeur en personne à Hiva Oa, comme un test. Si ce dernier tient à son idée au point d’effectuer le déplacement, se dit-il à la réception du courrier lui soumettant ce projet, « on verra » ; par contre, s’il se contente de contacts épistolaires, il opposera un refus. L’éditeur n’hésite pas, il fera le voyage aux Marquises. Il faut dire que c’est le fondateur des Éditions du Grésivaudan, où est déjà parue une édition de luxe des chansons de Brassens. Un homme de l’art, donc, qui apprécie au plus haut point la belle chanson. Accueilli dans les meilleures conditions chez Jacques et Maddly, il sera le seul Européen, avec Arthur Gélin, à leur rendre visite et à loger chez eux (ils vivaient encore à bord de l’Askoy quand Charley Marouani est venu, le tout premier, en décembre 1975).  

 

 

Ensemble, ils arrêteront le choix des textes, dont les trois cités ci-dessus… mais pas La Cathédrale, curieusement, qui est pourtant d’une tout autre tenue. Avec cette chanson – sorte de journal de bord de son voyage au bout de la vie, d’Anvers à Hiva Oa (voir « Brel-8 ») –, le Grand Jacques s’amuse « à rêver une église “débondieurisée” qu’il pourrait gréer en voilier et traîner à travers prés “jusqu’où vient fleurir la mer”… » (Robine, op. cit.) Et c’est du Brel pur jus, du Brel de la plus belle eau : « Prenez une cathédrale / Et offrez-lui quelques mâts / Un beaupré, de vastes cales / Des haubans et halebas / Prenez une cathédrale / Haute en ciel et large au ventre / Une cathédrale à tendre / De clinfoc et de grand-voiles… » Sa cathédrale ? L’Askoy, bien sûr… dont il s’est débarrassé, comme on se délivre d’objets devenus inutiles et trop chargés, surtout, de souvenirs pénibles, à la fin de l’année 1976.

(À SUIVRE)

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« SUR LES TRACES DE JACQUES BREL », texte et photos (sauf mentions contraires) de Fred et Mauricette Hidalgo ; rappel des chapitres précédents : 1. Le Voyage aux Marquises (18 novembre 2011) ; 2. Sa nouvelle adresse (26 novembre) ; 3. Si t’as été à Tahiti… (3 décembre) ; 4. Touchez pas à la mer ! (8 décembre) ; 5. Aux Marquises, le temps s’immobilise (13 décembre) ; 6. Si tu étais le bon Dieu… (9 janvier 2012) ; 7. De l’aube claire jusqu’à la fin du jour (29 janvier) ; 8. Et nous voilà, ce soir… (20 février).

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Published by Fred Hidalgo - dans Reportages
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