Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

Présentation

  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
  • Contact

Profil

  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

Site de Fred Hidalgo

Journaliste, éditeur, auteur
À consulter ICI

Recherche

Facebook

La Maison de la chanson vivante
   (groupe associé au blog)
 

Jean-Jacques Goldman, confidentiel
  (page dédiée au livre)

Livres

20 mars 2012 2 20 /03 /mars /2012 14:48

Au printemps, de quoi rêvais-tu ?

 

oiseauJe vous souhaite des rêves à n’en plus finir et l’envie furieuse d’en réaliser quelques-uns. Je vous souhaite d’aimer ce qu'il faut aimer, et d'oublier ce qu’il faut oublier. Je vous souhaite des passions. Je vous souhaite des silences. Je vous souhaite des chants d’oiseaux au réveil et des rires d’enfants. Je vous souhaite de résister à l’enlisement, à l’indifférence, aux vertus négatives de notre époque. Je vous souhaite surtout d'être vous...

Ces paroles ne m’appartiennent pas, elles sont de Jacques Brel (merci à Odile de me les avoir rappelées), mais je fais miens ces vœux bien actuels qu’il avait formulés à l’aube de… 1968. Comme une profession de vie. Pour ne parler que de ce blog qui n’existe que… si ça vous chante, mon silence de ces dernières semaines, personnellement nécessaire (« je vous souhaite des silences »…), est dû au fait qu’après la « petite mort » (salut la Souche !) que m’a valu la disparition d’une certaine revue (« On arrive parfois aux confins de soi-même / Solitaire et glacé pour un dernier baptême / Debout démaquillé par l’ennui du voyage / On ne sait plus très bien déchiffrer son visage… »), j’ai toujours plein de rêves en moi et surtout une envie plus que furieuse d’en réaliser et d’en faire partager encore quelques-uns. 
 

 

Survivre de silence et crier et se taire
Un grand cœur éclaté dans ce corps à colère
Survivre de couleurs et de mots attendus
Survivre à la blessure qui dure tant et plus

 Survivre de musique dans l’ombre et la maigreur
Les doigts nus et cloués au clavier des douleurs
Survivre à mains tendues et si vivre nous ronge
Laisser fleurir enfin le chant qui nous prolonge…
(Jean Vasca, Survivre, 1968)

J’essaie donc d’oublier ce qu’il faut oublier, de résister à l’enlisement, à l’indifférence… et de rester moi-même, âme et vent debout, un « passeur » avant tout ; mais aussi un témoin privilégié, ayant vécu de près et de l’intérieur plusieurs décennies de l’histoire de la chanson francophone… Une expérience dont je n’ai guère eu l’occasion de parler, ayant été tout ce temps accaparé à corps perdu et cœur battant par la découverte et le partage, par le bonheur de porter voire de susciter et même d’accompagner la parole (et la musique) des autres. fleurPeut-être le temps est-il venu de partager maintenant ma petite musique à moi ? Ne serait-ce que pour donner à la suite de ce blog (si ça vous chante ?) une portée définitivement complémentaire de tout ce qui existe déjà de pertinent sur la toile... 

On en reparlera après la fin (prochaine) de ma saga sur Brel aux Marquises : celle-ci tarde d’autant plus que j’ai beaucoup de mal à me résoudre à le quitter… Né en 1929 (comme Nougaro), le 8 avril prochain il aurait eu 83 ans… Imagine-t-on le Grand Jacques en « vieillard tonitruant », lui qui a tiré sa révérence à l’âge de 49 ans ?! Pas son genre, non, de « Cracher sa dernière dent / En chantant “Amsterdam” »… Mais il reste pourtant bien présent dans la mémoire collective, dans le cœur des gens : après deux ou trois épisodes, une lectrice a laissé un commentaire souhaitant que ce sujet se prolonge sur sept, huit, neuf volets… voire plus ! L’ensemble de vos réactions poussant dans le même sens, je me suis pris au jeu… et « nous voilà, ce soir », au seuil, déjà, du neuvième épisode ! Mais aujourd’hui, je me rends compte que continuer sur cette lancée nous mènerait trop loin. En tout cas pour un blog sur « la » chanson et non seulement sur Jacques Brel. D’avance, donc, je prie ceux et celles qui ont apprécié tel quel mon récit de bien vouloir m’excuser de précipiter sa fin. Je vais en effet griller les étapes pour achever ce qui, au départ, devait être un « simple » reportage sur les souvenirs que le Grand Jacques a laissés à Hiva Oa et qui est devenu, au fil des épisodes, un carnet de voyage au bout de la vie. J’aurais bien plus, beaucoup plus à écrire sur le sujet que vous n’en lirez finalement, mais je vous promets néanmoins de belles surprises. « Survivre à mains tendues et si vivre nous ronge / Laisser fleurir enfin le chant qui nous prolonge… » 

 

 

À propos de chant partagé, il y a exactement vingt ans qu’avec ma chère et tendre (qui renaît à chaque printemps nouveau : bon anniversaire, ma douce !) nous rêvions à une revue improbable qui, à la fois, revisiterait le patrimoine, défricherait le terrain des talents en herbe et rendrait compte de l’actu de la chanson francophone sous toutes ses formes… et ceci à chaque saison nouvelle et – marque de fabrique assumée – dans l’éclectisme de qualité le plus total. Et l’on nous traitait de rêveurs indécrottables... Mais si Les rêves sont en nous, chantait Pierre Rapsat, « Il suffit d’une étincelle / Pour que tout à coup / Ils reviennent de plus belle / Au plus profond de nous » en attendant de s’incarner pour de bon. Justement, puisque le printemps est là et qu’il n’est jamais trop tard, pas plus en 2012 qu’en 1992, pour que le rêve devienne réalité (pas vrai, Grand Jacques ?), je vous renvoie à la question que posait Jean Ferrat en 1969 (plus précisément, ici, le 16 mars 1969, dans L’Invité du dimanche, une émission qui ne fut pas sans conséquences sur la suite de sa carrière fantomatique à la télévision : voir « Jean Ferrat : la bio » où il discute avec Brassens de l’engagement dans la chanson) : Au printemps, de quoi rêvais-tu ?

 

Muguet.jpg

 

Mon ami Jean Vasca, grand poète s’il en est (et grand ami lui-même de Jean Ferrat avec qui j’eus plusieurs fois l’occasion de discuter en privé de Jacques Brel, notamment à propos d’Orly et de La femme est l’avenir de l’homme…), l’a écrit (et chanté) mieux que quiconque : rêve… ou meurs. Car « On déracine en vous des arbres à venir / On ausculte vos nuits avec des computeurs / On vous démâte on vous muselle on vous déglingue / Ô tous mes frères-bombes qu’on a désamorcés / Mais bientôt nous serons cette pure transhumance / De cris de chants d’images de gestes de musiques / Voyageurs-voyagés ondes parmi les ondes / De mouette en mouette monte en nous la marée… » Oui, « Rêve ou meurs ! »

J’en profite pour saluer la mémoire d’un rêveur de Liberté, messager de tous les printemps, Claude Vinci, grand ami des deux Jean cités ci-dessus, qui nous a quittés mercredi 7 mars à Paris (ses obsèques ont eu lieu mardi 13 mars au crématorium du Père-Lachaise). Une nouvelle « partagée » aussitôt sur ma page Facebook avec ce commentaire : Tristesse… Vinci.jpgAu-delà de l’artiste (et du syndicaliste) dont il y aurait beaucoup à dire, je me souviens surtout aujourd’hui de l’homme. Celui-ci nous a accompagnés, fidèlement, durant trente ans. Deux images de sa présence chaleureuse et enthousiaste à nos côtés me reviennent spontanément : près de Brezolles, lors de notre fête des cinq ans de Paroles et Musique en juin 1985 (en compagnie de Graeme Allwright, Guy Béart, Louis Arti, Leny Escudero, Allain Leprest, Anne Sylvestre, Gilbert Laffaille, etc.), et à Paris, lors d’une réunion préparatoire à la création de Chorus au printemps 1992 (bientôt, « Ça fera vingt ans / Quand j’y pense… »).

Je n’oublie pas non plus qu’il collabora à Chorus dès le n° 1 (!), puisque c’est lui qui me proposa de rédiger le compte rendu de la première édition du festival de Barjac… On le voit d’ailleurs dans cet article aux côtés de Francesca Solleville, Marc Ogeret, Jean Vasca, Jean Ferrat, le maire Édouard Chaulet et Bernard Haillant. Sa conclusion était comme une profession de foi envers la chanson : « À Barjac, la Chanson conserve sa majuscule qu’on ne devrait pas lui enlever. Il y aura assurément un Barjac n° 2 en 1993. Puisse ce festival être suivi en exemple ! »  Merci et au revoir, Claude.

Pour mémoire (et pour ceux et celles qui ont le privilège de posséder la collection complète des « Cahiers de la Chanson »), je rappellerai enfin qu’un « Chant des artisans » lui fut consacré dans le n° 46 de l’hiver 2003-2004 (avec François Béranger et Lynda Lemay en dossiers) à l’occasion de la sortie d’un double CD intitulé Quarante ans de chansons. C’est pour cet article (signé Daniel Pantchenko) que fut prise (par Francis Vernhet) la photo ci-dessus. Salut l’artiste !

 

 

 

« Où vont les rêves quand on les oublie ? » chante Michel Jonasz qui, lui, fut à la Une du n° 1 de Chorus. « Tous ces désirs inassouvis qui s’amoncellent » ? Réponse : « Ils se baladent au cœur de la nuit / Derrière la lune suspendue / Gardant l’espoir que l’on se souvienne / Entre deux étoiles ils dansent / Et ils attendent qu'une mémoire ancienne / Leur accorde une dernière chance… » La dernière et la « première », à en croire le Grand Jacques saluant le sacre du printemps : « Vois ce miracle / Qui devait arriver / C'est la première chance / La seule de l’année. » 

 

 

Repost 0
Published by Fred Hidalgo - dans En bref et en vrac
commenter cet article
20 février 2012 1 20 /02 /février /2012 17:00

Et nous voilà, ce soir…

 

Huit épisodes déjà à suivre le sillage du Grand Jacques dans le grand bleu, outre une plage de bonheur du côté du Plat Pays en compagnie de l’auteur de La Légende d’Hiva Oa… On y revient encore et toujours, à travers les sillons du temps, les méandres de l’espace ou dans l’imaginaire du regretté Pierre Rapsat. Mais avant d’y retourner pour découvrir un poète s’échinant à la tâche et un homme multipliant les activités et les projets, il n’est pas inutile de jeter un regard en arrière dans ce voyage au bout de la vie. Le temps de voir comment Jacques Brel, laissant derrière lui la scène et les plateaux de cinéma, est arrivé jusqu’à cette terre ultime, battue par l’océan et souvent abritée du soleil par un manteau nuageux ; une île rêvée depuis l'enfance où, jolie métaphore pour dire qu’aux Marquises le temps s’immobilise faute de saisons marquées, « s’il n’y a pas d’hiver cela n’est pas l’été »

 

pirogue.jpg

 

Un peu plus d’un an après avoir définitivement largué les amarres, le 24 juillet 1974, au port d’Anvers (voir « Brel-1 »), barrant désormais l’Askoy en la seule compagnie de Maddly Bamy (mais avec un poumon en moins), Jacques Brel quitte le 22 septembre 1975 le port de Balboa, à l’extrémité sud-est du canal de Panama. Il arrive des Antilles (où France a débarqué mais où sont allés le rejoindre ses amis Charley Marouani, l’imprésario, puis Arthur Gélin, le chirurgien belge qui a participé à son opération), après des escales aux Açores, à Madère et aux Canaries. « Et voici le Pacifique / Longue houle qui roule au vent / Et ronronne sa musique / Jusqu’aux îles droit devant. » À bord de ce long et vieux ketch noir baptisé le 19 mars 1960 du nom d’Askoy II (dont Brel se contentera de supprimer le chiffre, atténuant ainsi le risque lié à la superstition selon laquelle changer le nom d’un bateau porte malheur…), de nombreux livres (parmi lesquels L’Île de Robert Merle…), un magnéto à cassettes, une guitare et même un accordéon. En mer, il lui arrivait de prendre sa guitare, se souvient Maddly (Tu leur diras, op. cit.), « mais cela restait épisodique. Le bateau est gourmand en soins et il lui était très difficile de se consacrer à la musique. » Elle assure néanmoins l’avoir entendu chanter une première ébauche de La ville s’endormait, pendant que Jacques cuisinait…

Avant d’entamer cette traversée du Pacifique, le 3 septembre 1975, Jacques écrit à celui qui n’est plus son impresario mais reste un fidèle ami, Charley Marouani : « Déjà un an que Jojo est mort ! Cela va vraiment de plus en plus vite. Et j’espère qu’il ne s’ennuie pas trop en m’attendant. » Il ajoute : « Durant quarante-cinq jours de mer [c’était sans compter sur le pot au noir…], je penserai bien à toi et je sais que tu penseras à moi. À la joie de te revoir… » De fait, Charley sera l’une des rares relations d’avant le départ en mer à lui rendre visite à plusieurs reprises (comme il l’hébergera à chacun de ses retours en Europe). D’abord aux Antilles, quelques mois plus tôt, Charley étant un pêcheur passionné ; plus tard à Tahiti avec Henri Salvador, durant l’automne 1976 (voir « Brel-4 »), et entre-temps à Hiva Oa, quelques jours seulement après l’amarrage en baie de Tahauku.

 

AtlantiqueNord

 

La correspondance entre Jacques Brel et Charley Marouani ne cessera jamais, du jour où le premier s’en ira sur les mers. Ainsi celui-ci – depuis Puerto Rico de Gran Canaria, après ce fameux Noël passé en compagnie d’Antoine (1) qui ferait à tort (surtout pour le globe-flotteur !) couler tant d’encre et de fiel (voir « Brel-1 ») – annonçait-il à son ex-agent, qualifié systématiquement de « Tendre Charley », son départ pour « l’autre côté » de l’Atlantique, les Antilles : « Voilà Charley. Je m’en vais, un peu crevé, mais il faut bien bouger, il faut bien vivre. » Un mois après, le 29 janvier 1975 à Fort-de-France, il dressait l’état des lieux : « Eh bien tu vois, ça y est, on est arrivés et après une traversée qui n’a pas été de tout repos, car cette année, vraiment, le temps est très perturbé. […] Mais on est bien heureux d’y être ! La santé semble convenable, mais ce n’est pas la grande forme et je ne peux que traiter tout cela par le mépris. France a été malade presque tout le temps et elle a débarqué ici. Nous ne sommes donc que deux à bord et cela fait beaucoup de travail. C’est bien. Comme ça, on ne pense à rien. »

La veille, dans son journal de bord, le capitaine avait écrit, le cœur sans doute en déroute, après un accrochage avec France : « Le Capitaine n’a plus d’enfants ! » Mais s’il déclare à Maddly, selon elle : « Je suis heureux d’être orphelin de mes filles » (sachant, comme le rappelle Eddy Przybylski à juste titre que, chez lui, un beau mot « prime souvent sur la sincérité du propos »), Prisca Parrish constatera au contraire que « le manque de ses filles fait souvent surface. […] France adore son père et je suis sûre que Jacques l’adore, mais ils ont un problème d’incommunicabilité ».

    askoy.jpg    

Le père et la fille (peut-être celle des trois qui lui était le plus proche ; celle qui, d’ailleurs, créera et dirigera plus tard la « Fondation » Jacques-Brel) ne se reverront qu’une seule fois, en juin de l’année suivante (1976), dans la clinique de Bruxelles où Jacques reviendra pour des examens de contrôle. Dernière fois aussi pour Miche, invitée au restaurant en tête à tête (et dont Jacques ne divorcera jamais, correspondant même régulièrement avec elle) ; L_P_Brel-copie-1.jpgpuis pour Pierre, le frère aîné pour lequel Jacques a fait spécialement un aller-retour depuis Paris, rien qu’avec Charley qui l’héberge alors chez lui, à Neuilly. Le moral semble être au beau fixe, comme l’indique ce témoignage du directeur du Prince de Liège, un restaurant situé près de la cartonnerie familiale, à Anderlecht, où Jacques et Pierre Brel s’étaient déjà retrouvés à plusieurs reprises : « Il avait apporté un album et il montrait, assez fièrement, les photos de sa maison, dans les îles. » (La Valse à mille rêves, op. cit.) Sans doute Jacques espérait-il convaincre Pierre et sa compagne Béatrice de leur rendre visite. Dans la dernière lettre qu’il lui adressera d’Hiva Oa, il le lui dit encore, implicitement : « J’aimerais bien que l’on puisse se revoir avant dix ans ! Peut-être irons-nous en Europe dans un an. Et peut-être que vous deux… » Mais, on connaît la chanson, « La vie ne fait pas de cadeau… »

La lettre était datée du 10 mai 1978. Cinq mois plus tard, quasiment jour pour jour, Jacky, le frère cadet, aura tiré sa révérence. C’est toute l’histoire des adieux à la ville de Jacques Brel : des adieux manqués, à l’inverse de ses adieux à la scène qui restent un modèle du genre, un exemple inégalé. En montrant ses photos d’Atuona à son aîné, pressentait-il cette sortie manquée, l’interdiction sans appel de nouveaux rendez-vous fixée par le destin ? On peut l’imaginer à l’écoute d’une chanson à naître un an plus tard, l’un de ses quatre ou cinq titres majeurs (sinon son chef-d’œuvre absolu ?) : « Je crois qu’ils sont en train / De ne rien se promettre / Ces deux-là sont trop maigres / Pour être malhonnêtes... » Quoi qu’il en soit, Jacques ne reverra plus aucun membre de sa famille. Jamais non plus, il ne reviendra dans sa ville natale. Là où « Le cœur dans les étoiles / Il y avait mon grand-père / Il y avait ma grand-mère / Il attendait la guerre / Elle attendait mon père / Ils étaient gais comme le canal / Et on voudrait qu'j’aie le moral… »

 

  

Ce soir de juin 1976, Jacques et Charley ont quitté Bruxelles pour regagner Paris en voiture. Là, au cours de ce bref séjour dans la capitale française, juste avant de retrouver les Marquises, via Haïti et Papeete (c’est à cette occasion, sur le tarmac de Faaa, rappelons-le, que Brel fait la connaissance de Michel Gauthier, le pilote d’Air Polynésie qui assure la liaison régulière Tahiti-Marquises avec un petit appareil : voir « Brel-3 »), il aura ce « bon mot » (rapporté par Marouani), en contradiction totale avec l’optimisme affiché plus tôt auprès de son frère. À un chauffeur de taxi qui, l’ayant reconnu dans la rue, quitta brusquement sa voiture pour lui avouer son admiration et lui demander : « Quand vous reverra-t-on sur les planches ? », il répondit, l’air de rien, le sourire aux lèvres : « En fait de planches, je crois qu’on m’en prépare d’autres… » On imagine aisément la gêne voire la stupeur de son interlocuteur !

L’interprète-né jouait-il un rôle, capable qu’il était sur l’instant, rien que pour le plaisir d’une belle réplique, d’un mot d’auteur, sinon à travestir la réalité du moins à l’adapter à la situation présente ? Ou l’homme, déjà, ne se berçait-il guère d’illusions quant à son ultime sortie de scène ? Ce jour-là, quoi qu’il en soit, le Grand Jacques a sans doute songé aux célèbres et angoissants octosyllabes de son ami Georges : « Est-il encore debout le chêne / Ou le sapin de mon cercueil ? »  

Mais n’anticipons pas et reprenons le cours de notre récit. Nous étions aux Antilles, à la mi-février 1975. Retrouvons-y Charley Marouani qui vient d’atterrir à Fort-de-France, histoire de s’offrir quelques jours de repos, sur le bateau de Jacques, en s’adonnant tranquillement à sa passion pour la pêche en mer… Brel-Charley-copie-1Question tranquillité, hélas, on repassera car c’est là que les paparazzi entrent en scène ! À bord du Kalais, qui avait navigué de conserve avec l’Askoy depuis les Canaries, Vic et Prisca (voir « Brel-2 et 6 ») étaient également présents. Prisca Parrish (Jacques Brel, l’Homme et la Mer, op. cit.) : « Ça devient insupportable ! On ne peut plus se baigner sans être harcelés par les photographes. Nous hurlons des insultes. On essaie de les éloigner. Rien n’y fait. » Le 27 février, dans une lettre à son frère Pierre, auquel il a lancé quinze jours plus tôt une invitation permanente à bord de l’Askoy (cf. Pierre Brel, le frère de Jacques, par Thierry Denoël, Le Cri, 1993), Jacques confirme les faits : « Ce soir mouillage à Anse Deshaies, petite crique bien abritée de la Guadeloupe où je tente, en vain, de fuir les journalistes. Hier, j’ai entendu à la radio que j’étais en train de mourir à Bruxelles, c’est charmant ! » Il aurait pu ajouter, à l’instar du malicieux et imperturbable Brassens, quelque temps plus tôt, à l’écoute de sa mort annoncée : « C’est très nettement exagéré ! »

Pour tromper les photographes, les amis usent de subterfuges, Marouani tentant même de se faire passer pour le chanteur : « Jacques et Vic, par radio, raconte encore Prisca, montent un scénario. Charley va prendre le dinghy de l’Askoy, le grand chapeau de paille de Jacques ainsi qu’une de ses chemises, et va venir sur le bateau ! » (le Kalais). Mais dans son livre publié en 1993, Prisca déplore que Brel lui-même ait pour le moins péché par manque de discrétion : « Nous avons tout imaginé pour protéger Jacques. Vic s’est quasiment battu avec eux [les paparazzi]. Et soudain, lorsque c’était gagné, que les photographes avaient entièrement disparu, Jacques décidait d’aller manger à la Vieille Tour, le restaurant le plus en vue de Guadeloupe. De quoi se faire repérer immédiatement ! » De fait, le 25 février, la presse locale titre à l’unisson sur la présence de l’artiste en Guadeloupe, non sans préciser qu’il a subi récemment une grave opération.

Bientôt, c’est Arthur Gélin, le chirurgien bruxellois, qui rejoint le couple aux Antilles, prenant, dans le registre de l’amitié, la relève de Charley, rentré à Paris. « Très heureux que tu aies aimé vivre sur l’Askoy, lui écrit Jacques le 7 mars. Maddly et moi on sera toujours heureux de t’y revoir. Arthur est ici, et il a l’air de bien s’y plaire. […] J’espère que ça se calme au niveau de la presse. Cela dit, je dois t’avouer que je m’en fiche de plus en plus et que toute cette petite merde semble bien lointaine. »

En avril 1975, Jacques et Maddly sont aux Grenadines lorsqu’ils rencontrent fortuitement Pierre Perret et sa famille à bord d’un grand voilier de location, l’auteur du Zizi sorti fin 74 ayant décidé de faire un break dans sa carrière (voir « Brel-2 ») : « Nous sommes partis bourlinguer quelques semaines après la sortie de l’album du Zizi ! » écrit-il dans A cappella, le second tome de ses mémoires publié en novembre 2008 (Le Cherche Midi), en ajoutant par erreur que cela fait déjà « un peu plus de deux ans – une overdose de vacances ! », alors qu’il n’y a pas six mois que son album est paru. Peut-être confond-il cette première rencontre en mer (au cours de laquelle il fait la connaissance de « la Doudou ») avec des retrouvailles inattendues à Rangiroa, vers novembre 1976 (voir « Brel-2 »). C’est d’autant plus probable qu’il fait dire à Jacques : « J’écris en ce moment. J’en chie ! », alors que celui-ci ne reprendra vraiment l’écriture qu’en septembre 1976, un an et demi plus tard, une fois installé à Hiva Oa ; et que, toujours selon Perret, Brel lui demande : « Quand pourrez-vous venir nous voir à Hiva Oa ? »… alors qu’ils sont à peine en partance, lui et Maddly, pour Panama et qu’en aucun cas, jusque-là, il ne leur est venu à l’esprit d’interrompre leur tour du monde et encore moins de s’installer aux Marquises. 

 

Askoy couleur

   

Toujours est-il qu’en 1998, dans la préface que je lui avais proposé d’écrire pour le livre de Marc Robine, sachant qu’il a bien connu le Grand Jacques, Pierre Perret témoigne de cette rencontre inattendue : « Quelle éblouissante journée nous avions passée à refaire le monde ensemble ! Après avoir offert, à lui, à la Doudou et aux miens, un mémorable blaff d’oursins au montrachet, qui les avait époustouflés, nous avions repris tous nos souvenirs à zéro, Jacques et moi. » Une journée sur laquelle il reviendra donc, dix ans plus tard : « Jacques semblait plein d’amertume, surtout à cause de ce harcèlement ininterrompu des “rats”, ces paparazzi dont il était la victime depuis l’annonce de sa maladie. “Ils me font chier ! disait-il d’un ton fataliste. Il n’y a qu’en mer qu’on est peinards ! Et encore !” » Et le chapitre intitulé laconiquement « Jacques Brel » s’achève ainsi : « Sur le rafiot qui les ramenait à leur bateau, Jacques, debout, se retourna vers nous et s’adressa à moi avec ses mains en porte-voix : “Pierrot, dit-il, quand tu verras Lama, dis-lui qu’il me reste encore un poumon !” »

Quelques semaines après ces retrouvailles, en mai 1975, Jacques rentre en Europe avec sa compagne pour subir, à la clinique Édith-Cavell de Bruxelles, des examens de contrôle dont se chargera le professeur Charles Nemry, le chirurgien qui l’a opéré en novembre 1974, assisté d’Arthur Gélin. Ils ont mouillé entre-temps à La Guaira, un port du Venezuela, près de Caracas, laissant l’Askoy aux bons soins de Vic et de Prisca. Les résultats sont bons, les craintes de récidive écartées. Le couple en profite pour passer quelques jours à Paris, chez Charley Marouani. France-Soir l’apprend qui consacre un article à Brel, le 24 mai, en citant ses propos : il se plaint encore et toujours d’avoir des journalistes à ses trousses et assure qu’il n’a plus envie de travailler. Il s’empresse donc de regagner Caracas dont il apprécie le caractère (« Les soirs où je suis Caracas / Je Panama, je Partagas / Je suis le plus beau, je pars en chasse / Je glisse de palace en palace », cf. Knokke-le-Zoute tango), puis La Guaira d’où, le 9 juin, Jacques écrit à nouveau à Charley et à son épouse France : « Comment te dire merci ? Nous avons été, les enfants, émerveillés par votre hospitalité ! […] Nous avons retrouvé l’Askoy bien vieilli. Alors on frotte, on lave, on repasse, avant de retrouver la fraîcheur des îles et les poissons de toutes les couleurs. » Comme il l’avait noté, juste avant de quitter le port d’Anvers, en entame de son journal de bord : « Le bateau commence à  frémir et je crois bien qu’il croit bien qu’il a un peu envie de partir. Je lui dis de rester calme mais il me fait tout de même un peu la tête. »

 

Pacifique-copie-1.jpg

 

Adieu le Venezuela : l’Askoy met le cap sur Panama, faisant escale dans les îles des Petites Antilles néerlandaises de Bonaire et de Curaçao où l’accueil des autorités, malgré le fait que Brel parle assez bien la langue, est proprement détestable. « Après s’être copieusement enguirlandé, en flamand, avec le fonctionnaire de service, rapporte Marc Robine, Jacques quittera le port en pleine nuit, à la sauvette, de peur de voir son bateau cloué à quai par décision administrative. » L’approche du canal, ensuite, est délicate et dangereuse pour des petits bateaux comme l’Askoy et le Kalais (qui continuent de voguer dans le sillage l’un de l’autre), « de très gros porteurs convergeant jour et nuit vers un goulot d’étranglement, aux abords duquel la densité du trafic vire au cauchemar » (Marc Robine). Nouvelle et longue escale, obligatoire cette fois pour les formalités administratives d’entrée dans le canal, au port de Colon.

Près d’un mois s’écoule à quai, le temps de régler aussi le nécessaire et l’indispensable avant d’entreprendre la grande traversée – « le temps de refaire l’avitaillement du bord, de réviser l’accastillage du bateau, d’étudier les cartes pour arrêter la route à suivre », écrit Robine en marin de cœur et d’expérience. Et le passage de l’isthme, enfin, peut avoir lieu. Il se déroule sans encombres, à cela près « qu’il faut veiller, à chaque écluse, à ne pas être écrasé contre les parois de béton par les lourds cargos que les remous de la manœuvre, parfois, rendent un peu trop câlins ». Voilà notre cathédrale « de clinfoc et de grands-voiles », après avoir transpercé le canal, ancrée au port de Balboa où, comme on l’a dit plus haut, son capitaine écrit le 3 septembre (1975) à Charley : « Je lève l’ancre dans vingt jours et, bien sûr, c’est le bordel à bord, comme toujours avant les longues routes. Le climat est dur ici, il pleut beaucoup et la chaleur est pénible. Mais à bord, toujours le bonheur ! Miche me signale les rumeurs de l’Europe et ma mort annoncée me fait rire. Les journalistes sont de doux poètes ! J’aimerais savoir si tu viens cet hiver. Moi, je crois donc rentrer en janvier pour le test médical… »

Charley répondra présent. Comme toujours. Réputé pour la confiance qui l’unissait à « ses » artistes (Adamo, Barbara, Gréco, Montand, Nougaro, Reggiani, Salvador…), Charley Marouani – le neveu de Félix, le fondateur de la dynastie (« Quand je n’arrive pas à dormir, plaisantait Brel, je compte les Marouani ! ») avait toujours refusé de parler de ses relations avec eux. L MarouaniL’âge aidant et le devoir de mémoire se faisant pressant, il vient de publier ses souvenirs où le personnel et le professionnel se mêlent inévitablement. L’ouvrage passionnant qui en résulte, Une vie en coulisses (Fayard, 2011), dont sont tirés ici des extraits éloquents de sa correspondance avec Jacques (ainsi que la photo à bord de l’Askoy), s’ouvre et se referme sur celui-ci, signe de l’importance de cet artiste entre tous, alors même que, depuis ses adieux à la scène, Charley n’avait plus rien à attendre de lui, professionnellement – donc financièrement – parlant. 

Pour Brel et Maddly, le grand saut dans le grand océan aura lieu non pas le 23 septembre comme on pourrait le déduire du courrier adressé à Charley, mais le 22. Et n’en déplaise au bon Georges, ce 22 septembre-là, équinoxe d’automne, aujourd’hui je ne m’en fous pas ! Il symbolise en effet le début de la seconde vie du Grand Jacques aux antipodes. Trois ans tout juste, mais trois ans si riches, avant l’équinoxe funeste… Cette vie qu’après tant de hasards et d’étranges coïncidences (voir « Brel-1 et 2 » notamment), je me retrouve spontanément en train de retracer ici, comme une évidence. « Ce n’est pas moi qui écris, c’est la vie que j’ai vécue. Ce n’est pas moi qui écris, c’était écrit », note Charley Marouani en exergue de son livre. Ce qu’en d’autres termes, Paul Eluard énonçait ainsi : « Il n’existe pas de hasard. Il n’y a que des rendez-vous. »

Ce 22 septembre, donc, « au diable vous partîtes », toi et ta Doudou, dans le sillage de Melville, Conrad, Stevenson et autres capitaines courageux en quête d’inaccessible étoile : « Prenez une cathédrale / Hissez le petit pavois / Et faites chanter les voiles / Mais ne vous réveillez pas / [...] Prenez une cathédrale / De Picardie ou d’Artois / Partez cueillir les étoiles / Mais ne vous réveillez pas ! » Le 19 novembre, par « une tempête de ciel bleu », vous touchiez le rivage d’une île inconnue, qui sommeillait pourtant en tes yeux, Grand Jacques, depuis les portes de l’enfance. Tu ne le savais pas encore, mais oui, c’était bien ton île au trésor.

    

 

À peine arrivés, voici donc Charley Marouani qui retrouve sa cabine à bord de l’Askoy, fin novembre, après un périple aérien de plusieurs jours : Paris-Los Angeles, Los-Angeles-Tahiti et de là, de l’aéroport de Faa, de longues heures encore dans un petit coucou inconfortable et plusieurs escales jusqu’aux Marquises, Nuku Hiva d’abord, Hiva Oa enfin. Le bout du monde, vraiment ! Là où l’on est censé marcher sur la tête… « Il n’avait pas encore acquis de maison, et nous avons séjourné sur l’Askoy qui avait jeté l’ancre face à l’île. […] Nouveaux jours de fraternité et d’amitié partagés. Je ne le trouvais pas en très grande forme, mais il était heureux. Il ne parlait jamais de sa maladie. Peut-être était-il convaincu de l’avoir terrassée. » (Une vie en coulisses, op. cit.) Et Charley de préciser que si Jacques lisait beaucoup (il avait une grande bibliothèque dans son bateau), il écrivait aussi. « Il n’a jamais cessé d’écrire, et commençait même à caresser le projet d’un nouvel album. Après tout, il avait signé un contrat “à vie” avec la maison Barclay et le plaisir de chanter devait toujours sommeiller un peu en lui. »

Le fameux « contrat à vie » ! En fait, un contrat de trente-trois ans, la mention « à vie » n’ayant aucune valeur juridique, mais trente-trois ans renouvelables (!). Signé le 3 mars 1971 par Brel et Barclay, cela menait chacun des deux hommes, à son expiration théorique, à plus de cent dix ans ! L’idée provient évidemment de Jacques qui, fidèle en amitié et conscient de son poids commercial dans la maison, a vu en elle le moyen pour Eddie Barclay de faire face aux difficultés financières que rencontre alors son label, en rassurant les créanciers et en faisant taire les rumeurs de dépôt de bilan. Formidable générosité du Grand Jacques qui, pour un ami dans l’adversité, n’hésite pas à s’engager à ne plus jamais enregistrer ailleurs que chez lui ! Par chance, moralement s’entend, il n’aura pas à connaître la triste issue de cette histoire, qu’il aurait forcément vécue comme une trahison : la vente par Eddie Barclay, en 1979, de sa firme au concurrent Philips… que Jacques avait justement quitté, fâché, en 1962, pour rejoindre « l’écurie » Barclay… Mais c’est là une autre histoire, tout comme la « non-campagne » de marketing habilement orchestrée par Barclay à la sortie de l’album des Marquises qui fera alors de celui-ci – au grand dam de Brel qui souhaitait une sortie discrète, sans la moindre participation de sa part – le disque le plus vendu (et même le plus pré-commandé avec plus d’un million d’exemplaires) de toute l’histoire phonographique.

On n’en est pas encore là. Pour l’heure, nous avons tout juste bouclé la boucle du tour du monde à jamais interrompu du capitaine Brel. Le 19 décembre 1975, à peine son camarade Charley Marouani a-t-il regagné Paris, qu’il lui écrit : « C’est tout vide sans toi ! Askoy souffre de manque. Tu sais, j’aurais tant aimé être en forme durant ton séjour. Mais je porte les fatigues de deux mois de mer. Comment te dire la joie que fut ta présence ? Je crois n’avoir plus grand-chose en dehors de toi. Et je ne sais plus rien que le luxe des relations humaines. »

 

 

S’il a sans doute mal aimé les femmes ou pas su comment les aimer vraiment, s’il n’a « pas bien compris les femmes » comme il l’avouait lui-même (du moins avant de partir aux Marquises), Jacques Brel a fait de l’amitié un véritable chef-d’œuvre. Deux ans plus tôt, le premier janvier 1974, écrivant à son « Tendre Charley », il n’avait pas laissé le moindre doute sur son amour de l’amitié ; c’était lors d’une nuit pas comme les autres, dans la baie de Cumberland aux Petites Antilles, sur le pont du Korrig, le navire-école où il s’initiait à la navigation hauturière...

Arrêt sur image : en novembre 1973, quelques semaines après la sortie de L’Emmerdeur (qui restera son dernier film), Jacques s’embarque en Méditerranée sur ce bateau, avec deux autres équipiers et son couple de propriétaires. Après une courte escale à Gibraltar, le Korrig file jusqu’aux Canaries, mouillant à Las Palmas… où vient s’amarrer un autre voilier, battant pavillon belge : le Kalais. « Le skipper s’appelle Vic, écrit Marc Robine dans son “roman de Jacques Brel” ; c’est un industriel fortuné qui, à l’occasion d’un divorce difficile, vient de décider de se retirer des affaires et d’abandonner son ancienne vie pour courir les mers et jouir un peu de sa liberté retrouvée. Jacques et lui, qui se sont vaguement croisés à Bruxelles, il y a longtemps, sympathisent rapidement. » Le monde étant petit, ils se retrouveront l’année suivante (le 16 septembre 1974), Jacques sur l’Askoy avec France et Maddly, Vic avec sa propre fille et sa nouvelle compagne, Prisca Parrish, dans le port de Horta, sur l’île de Faial, aux Açores. Dès lors, ils navigueront plus ou moins de conserve jusqu’à Hiva Oa.

Entre-temps, sur le Korrig, Jacques Brel aura tout appris de la navigation en haute mer grâce à sa première traversée de l’Atlantique sans escale, de Las Palmas à La Barbade, puis à la Grenade d’où il écrira (voir ci-dessous) à Marouani, avant de reprendre un long courrier pour l’Europe. Il n’a plus alors qu’un seul désir : se mettre en quête d’un bateau, l’acheter et passer son brevet de capitaine. Comme il avait obtenu sa licence de pilote dès 1964, s’achetant aussitôt un premier avion monomoteur, puis, en avril 1970, celle de pilote professionnel lui permettant de voler aux instruments, de piloter des avions à réaction (voire un Boeing !), Jacques obtiendra son brevet de « capitaine au grand cabotage » le premier juillet 1974.

  

 

Car l’homme ne fait pas semblant, en aucun cas : « Et dis-toi donc grand Jacques, écrivait-il dès 1953, Dis-le-toi souvent / C’est trop facile / De faire semblant ! » (à écouter ci-dessus en direct, en 1954, dans un document enregistré a priori aux Trois Baudets) ; au contraire, il fait le nécessaire, quoi qu’il en coûte, pour aller au bout de ses rêves. En l’occurrence pour repartir dès que possible. Et cette fois pour de bon. Définitivement. N’y pense-t-il pas depuis toujours, en fait ; depuis l’enfance en manque de partance ? « Moi qui toutes les nuits / Agenouillé pour rien / Arpégeais mon chagrin / Au pied du trop grand lit / Je voulais prendre un train / Que je n’ai jamais pris… » Ne l’a-t-il pas écrit noir sur blanc en 1970 ? « Allons il faut partir / N’emporter que son cœur / Et n’emporter que lui / Mais aller voir ailleurs… »

Ce soir-là où « La lune s’est allumée », cette nuit du jour de l’an 1974 passée à Saint-Vincent sur le Korrig, sa pensée court sur le papier et c’est comme un nouveau chapitre qui s’ouvre devant lui. « Allons il faut partir / Trouver un paradis / Bâtir et replanter / Parfums, fleurs et chimères / Allons il faut partir / Sans haine et sans reproche / Des rêves plein les poches / Des éclairs plein la tête… » Un chapitre déjà rêvé qui reste à traduire dans la vraie vie, le chapitre de l’aventurier… qui n’oublie pas pour autant le poète, lâchant au passage, à l’égard de son « Tendre Charly » (cf. Une vie en coulisses, op. cit.), quelques mots dont il se souviendra à l’heure d’écrire – comme par hasard – Voir un ami pleurer…

« Je t’écris sur le pont à la lueur d’une lampe à pétrole. Il fait doux. La terre bruisse et respire. Un moment rare et merveilleux, trop formidable pour un homme seul.
« Envie de t’écrire. Acte rare et important pour moi. J’ai tant d’amitié et de respect pour toi que les mots me semblent insolents et que, de toujours, j’ai préféré le silence.
« N’ayant ni l’élégance d’être nègre ni la chance d’être juif ni la sagesse d’être femme, presque tout me semble impudique et vulgaire. Mais me reste l’envie de dire aux hommes que j’aime, que je les aime. Et je t’aime.
« Tu vois, je ne fais plus partie de ce métier, et c’est bien. Je crois y avoir donné le meilleur de moi-même, de toutes mes forces, mais je ne suis plus assez naïf que pour croire en mes forces, et pas assez adulte que pour me convaincre de mon importance. Alors ? Alors je crois plus digne de reprendre ma vie d’aventures, plutôt que de raconter aux gens des rêves prudents ou des remèdes incertains. »

À Marc Robine, pour son livre majuscule, Alice Pasquier, la veuve de Jojo, parlera de cette amitié indéfectible : « Charley, c’était presque comme Jojo. Ça n’était pas exactement la même tendresse, mais Jacques l’aimait énormément, lui aussi. Parce que c’était quelqu’un de très fidèle… » L’amitié, la fidélité, des valeurs indissociables du Grand Jacques. Avec l’imprudence pour seul cap. « Je veux quitter le port / J’ai l’âge des conquêtes / Partir est une fête / Rester serait la mort… » Mais cette fois, il l’ignore encore, il est parvenu à son ultime port d’attache. Dans un an, il aura revendu l’Askoy et acheté le Jojo. Dans moins de trois ans, Jojo et lui referont leurs guerres : Jojo reprendra Saint-Nazaire et Jacky refera l’Olympia… au fond du cimetière ; nous laissant orphelins jusqu’aux lèvres. « Et nous voilà, ce soir… »

 

 

(À SUIVRE)

NB. Merci à Charley Marouani, notamment pour son sens de l’amitié et de la fidélité ; merci aux Éditions Jacques-Brel qui possèdent l’entier copyright des chansons dont je cite des extraits dans cette saga brélienne des mers du Sud ; merci, enfin et bien sûr, aux membres de la famille Brel qui ont aimablement réagi à sa publication.

________ 

1. Pour mémoire, séjournant aux Antilles en provenance des Canaries, Jacques Brel fut poursuivi en février-mars 1975 par une meute de paparazzi, prétendument alertés de sa maladie par un article d’Antoine paru dans un périodique français. En réalité, non seulement ledit article était parfaitement anodin et même plus que chaleureux et sympathique envers Brel (il a été reproduit in extenso dans Grand Jacques de Marc Robine et on peut l’apercevoir en cliquant ICI), mais surtout il est paru après celui d’un quotidien flamand à grand tirage, Het Laatste Nieuws, qui, lui, ne s’était pas privé de faire état de l’hospitalisation et de l’opération de l’artiste dans une clinique bruxelloise, atteint « d’une grave maladie des poumons ». En outre, ce papier, en date du 10 février, fut relayé aussitôt par une dépêche de l’Agence France Presse pouvant laisser penser que Brel était toujours hospitalisé, dans un état désespéré… La nouvelle était à ce point alarmiste que Charley Marouani lui opposa aussitôt un démenti laconique mais éloquent, publié dans Le Soir, le quotidien belge de référence, du 11 février : « Jacques, disait-il, est quelque part en mer, sur un voilier, et il se porte bien. »

_______ 

« SUR LES TRACES DE JACQUES BREL » (texte et photos de Fred et Mauricette Hidalgo, sauf mentions contraires), rappel des chapitres précédents : 1. Le Voyage aux Marquises (18 novembre 2011) ; 2. Sa nouvelle adresse (26 novembre) ; 3. Si t’as été à Tahiti… (3 décembre) ; 4. Touchez pas à la mer ! (8 décembre) ; 5. Aux Marquises, le temps s’immobilise (13 décembre) ; 6. Si tu étais le bon Dieu… (9 janvier 2012) ; 7. De l'aube claire jusqu'à la fin du jour (29 janvier).    

 

 

Repost 0
Published by Fred Hidalgo - dans Reportages
commenter cet article
9 février 2012 4 09 /02 /février /2012 16:20

Les rêves sont en nous

 

Besoin de faire une pause, tant la quête entreprise sur les traces de Jacques Brel aux Marquises est émotionnellement intense, presque épuisante. Alors, voici une plage de bonheur avec Pierre Rapsat, l’artiste (belge) que j’ai le plus aimé… après un certain Grand Jacques.

   

 

Les choses étant ce qu’elles sont, le hasard et le destin s’amusant parfois à lancer des passerelles éloquentes entre les êtres, si le père de Pierre Rapsat était flamand comme celui de Brel, sa mère était espagnole (comme le chantait Jacques Debronckart, mon second grand Jacques à moi), arrivée en Belgique à l’issue de la guerre civile. Cette hérédité vaudra d’ailleurs à Rapsat d’écrire deux chansons magnifiques, Aurore, sur sa grand-mère antifranquiste qui dut fuir l’Espagne avec ses enfants (« Ils sont venus lui prendre / Celui qu’elle aime / […] L’histoire est souvent cruelle / Elle a quitté le soleil / Pour arriver dans ce plat pays / Pour que ses enfants grandissent ici… »), et Adeu (« Adieu »), sur son dernier album studio, où il est question, comme pour conjurer l’histoire, de tramontane et de douceur catalane « sous un ciel de folie à la Dali ».

Son dernier album, oui, car Pierre Rapsat, qui reste très méconnu en France, est mort le 21 avril 2002 – il y aura bientôt dix ans – à l’âge de 53 ans. Quatre ans de plus, seulement, que Brel... Il se trouvait alors, professionnellement parlant, lancé sur une orbite irréversible de nature à lui faire atteindre bientôt son apogée. S’il était déjà et depuis longtemps, chez lui, l’auteur-compositeur-interprète le plus populaire après Brel, du moins celui qui jouissait en Belgique du plus grand crédit de tendresse, il lui restait encore et toujours à conquérir la France, ce que son album de 2001, Dazibao, et un passage annoncé à l’Olympia, à l’automne 2002, en… première partie (!) de Maurane (l’occasion, en fait, d’accompagner la sortie simultanée de son disque dans l'Hexagone), allaient probablement concrétiser. Mais la maladie et une grave opération rejetèrent brusquement ce projet aux calendes grecques.

 

portrait.jpg

 

Enthousiasmé par la splendeur de son album (l’un des dix ou douze qui figurent aujourd’hui dans mon panthéon personnel), je décidai néanmoins de lui confirmer notre propre projet de « Rencontre », pour Chorus, dès qu’il serait en état d’accueillir notre correspondant en Belgique, Francis Chenot. Ce qui fut fait chez lui, à Verviers, durant sa convalescence, le premier jour du mois d’octobre 2001. Quelques semaines plus tard, Pierre « montait » à Paris pour régler les détails de la sortie de son disque dans l’Hexagone et participer à une seule et unique séance de photos, avec Francis Vernhet, pour compléter l’illustration de sa « chronique » chorusienne. À la parution de celle-ci (entre celles de Goldman et de Noir Désir, excusez du peu) dans le numéro suivant (n° 38, hiver 2001) – dont il eut le geste rare de se déclarer heureux et même ému –, Pierre apprécia tellement le portrait d’ouverture réalisé par notre talentueux collaborateur, qu’il sollicita l’autorisation de l’utiliser pour la pochette d’un album live à paraître en Belgique : l’enregistrement du concert donné le 28 avril 2001 au Cirque royal de Bruxelles, avant que la maladie ne le frappe de plein fouet, pour marquer la sortie de Dazibao.

Voilà toute l’histoire… ou presque. On attendait le disque. Il nous arriva au moment du bouclage du n° 40 de Chorus, un mois environ après la mort subite de Pierre, le 21 avril 2002. Dimanche noir. Chagrin… Que dire de plus ? Peut-être, encore, que nous nous étions retrouvés à Bruxelles, Pierre et moi (la première fois, c’était à Bobino où j’étais allé le saluer, séduit par sa prestation en première partie de Mama Béa, en avril 1982), pour une émission de télévision de la RTBF animée par Jacques Mercier, le 10 février 1994. Pierre y chantait des chansons de son dernier album en date, Brasero, mais dialoguait aussi avec nous – Chorus, qui venait de publier un dossier sur la chanson belge, constituant d’un artiste à l’autre le fil rouge de cette émission (dans laquelle débutait une certaine Axelle Red). Hors antenne, j’évoquai avec lui notre vécu commun, de ces événements qui, au-delà d’une même sensibilité, font de deux frères humains deux frères d’âme et de cœur. Car c’est dans Brasero, justement, que figurait son hommage à Aurore, lequel semblait raconter l’histoire de ma propre grand-mère, contrainte à l’exil avec ses enfants, après que les fascistes à la solde de Franco eurent fait disparaître son trop humaniste d’époux…

 

CD.jpg

 

Dix ans presque entre Brasero (1992) et Dazibao (2001), dix ans pile entre Brasero et Tous les rêves... Un album double (son dix-neuvième) à la sortie duquel Pierre ne put assister. Un album posthume, « absolument parfait de bout en bout », écrivais-je alors, dont la somptuosité dans le fond comme dans la forme aurait dû lui valoir enfin la reconnaissance des médias et du public français. C’est de ce spectacle, où il était accompagné par son groupe rock et un orchestre symphonique (et qui a heureusement été filmé : un DVD est disponible auprès du label bruxellois Team For Action), dont je tire deux des vidéos de ce sujet : L’Enfant du 92e (qui lui apporta en 1977 un semblant de renommée en France, quatre ans après le succès d’estime de la chanson titre de son premier album, New York) et Les rêves sont en nous, où l’on croit retrouver le Grand Jacques : « Tous les rêves, tous les rêves / Que l’on a partagés / Tous les rêves, tous ces rêves / Faut pas les oublier / […] Tous les rêves, tous ces rêves / Tous ces baisers volés / Tous ces rêves envolés / Qu’on a abandonnés / Et qui nous donnent l’envie / D’aller jusqu’au bout / À présent nous supplient / De rester debout. »

   


 

Je réécoute Pierre et je pleure… de bonheur et de tristesse mêlés. Quelle beauté formelle ! Quelle force d’émotion ! De la chanson populaire dans le meilleur sens du terme. Comme Maurane le confia à Chorus, juste après sa disparition : « Son dernier album, déjà disque d’or en Belgique, était sur le point de passer les frontières… Artistiquement, Pierre avait créé une sorte de rock en français, avec une empreinte particulière. Ses albums ont toujours été d’une grande qualité, non seulement grâce à ses chansons, mais aussi parce qu’il était attentif au moindre détail… Il était vigilant sur tout ! C’était un grand chanteur populaire… » La ferveur populaire qu’il savait créer spontanément, sans la quémander comme trop d’artistes, trop souvent, ni même la suggérer car le talent n’a pas besoin d’expédients, ce soir du 28 avril 2001, il l’avait si intensément ressentie, sur scène, qu’il s’adressa ainsi au public : « Quand je vous entends aussi chaleureux à mon égard, aussi émus…, j’ai l’impression que je rêve. Je rêve… et les rêves sont en nous. » Oui, malgré le renoncement des adultes, les chausse-trapes dont les nuisibles parsèment notre chemin, l’envie d’aller voir reste là, le besoin d’accomplir nos rêves d’enfance, pour vivre debout, jusqu’au bout.

   


 

Pierre Rapsat, Jacques Brel… On y revient. Et on terminera cette fois par ce plat pays qui les relie. « Mon père venait du nord / Ma mère vient du sud / Je suis né dans un pays / Grand comme un confetti… » On sait combien il est difficile de chanter Brel sans faire du sous-Brel ou, à l’opposé, sans le dénaturer lamentablement. Les exemples de réussites sont relativement rares, tant son interprétation a marqué ses chansons d’une empreinte indélébile. Mais, pour reprendre le commentaire d’un auditeur découvrant la version rapsatienne du Plat Pays, comment ne pas s’avouer « simplement soufflé ! » ? « Réinterpréter ce texte et cette mélodie sans donner l’envie de crier de rage n’est pas donné à tout le monde. Alors, réussir à faire couler les larmes… là, c'est juste inespéré. » Pierre Rapsat ? « Un “grand” tout simplement ». Dont Le Plat Pays, quand il l’enregistre en 1997, est « encore » le sien… alors que Jacques Brel a rejoint celui, tourmenté, de Gauguin où « s’il n’y a pas d’hiver, cela n’est pas l’été ». Pour créer, sans le vouloir, en toute humilité, La Légende d’Hiva Oa (album J’ouvre les yeux, 1989) : « On raconte souvent / Que dans l’île d’Hiva Oa, dans Atuona / Là-bas dans le Grand Bleu / Un voilier pêcheur d’étoiles / Cherche les alizés qui feront danser la voile / […] Le vent se lève, le vent se lève et on l’entend chanter / Il vient du Nord et son rire nous emporte… »

 

Pierre Rapsat – La Légende d'Hiva Oa

   

Voilà. C’était un moment de pause, un simple instant suspendu qui rend la chanson vivante. Comme « en apesanteur / Loin de la douleur / Loin de la gravité / Prêt à s’évader / Comme libéré. » C’était rien qu’une chanson, « un manque de raison / Un peu d’émotion / Qu’on lâche comme des ballons / […] Et plonger et plonger / Plonger dans une eau claire / Et nager et nager / À contre-courant / Prolonger prolonger / Prolonger l’éphémère… » Merci, merci, Pierre ; merci pour tout. On n’oublie rien, tu sais, on n’oublie rien du tout. On s’habitue, c’est tout.

 

 

Repost 0
Published by Fred Hidalgo - dans La Chanson vivante
commenter cet article