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  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
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  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

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20 février 2012 1 20 /02 /février /2012 17:00

Et nous voilà, ce soir…

 

Huit épisodes déjà à suivre le sillage du Grand Jacques dans le grand bleu, outre une plage de bonheur du côté du Plat Pays en compagnie de l’auteur de La Légende d’Hiva Oa… On y revient encore et toujours, à travers les sillons du temps, les méandres de l’espace ou dans l’imaginaire du regretté Pierre Rapsat. Mais avant d’y retourner pour découvrir un poète s’échinant à la tâche et un homme multipliant les activités et les projets, il n’est pas inutile de jeter un regard en arrière dans ce voyage au bout de la vie. Le temps de voir comment Jacques Brel, laissant derrière lui la scène et les plateaux de cinéma, est arrivé jusqu’à cette terre ultime, battue par l’océan et souvent abritée du soleil par un manteau nuageux ; une île rêvée depuis l'enfance où, jolie métaphore pour dire qu’aux Marquises le temps s’immobilise faute de saisons marquées, « s’il n’y a pas d’hiver cela n’est pas l’été »

 

pirogue.jpg

 

Un peu plus d’un an après avoir définitivement largué les amarres, le 24 juillet 1974, au port d’Anvers (voir « Brel-1 »), barrant désormais l’Askoy en la seule compagnie de Maddly Bamy (mais avec un poumon en moins), Jacques Brel quitte le 22 septembre 1975 le port de Balboa, à l’extrémité sud-est du canal de Panama. Il arrive des Antilles (où France a débarqué mais où sont allés le rejoindre ses amis Charley Marouani, l’imprésario, puis Arthur Gélin, le chirurgien belge qui a participé à son opération), après des escales aux Açores, à Madère et aux Canaries. « Et voici le Pacifique / Longue houle qui roule au vent / Et ronronne sa musique / Jusqu’aux îles droit devant. » À bord de ce long et vieux ketch noir baptisé le 19 mars 1960 du nom d’Askoy II (dont Brel se contentera de supprimer le chiffre, atténuant ainsi le risque lié à la superstition selon laquelle changer le nom d’un bateau porte malheur…), de nombreux livres (parmi lesquels L’Île de Robert Merle…), un magnéto à cassettes, une guitare et même un accordéon. En mer, il lui arrivait de prendre sa guitare, se souvient Maddly (Tu leur diras, op. cit.), « mais cela restait épisodique. Le bateau est gourmand en soins et il lui était très difficile de se consacrer à la musique. » Elle assure néanmoins l’avoir entendu chanter une première ébauche de La ville s’endormait, pendant que Jacques cuisinait…

Avant d’entamer cette traversée du Pacifique, le 3 septembre 1975, Jacques écrit à celui qui n’est plus son impresario mais reste un fidèle ami, Charley Marouani : « Déjà un an que Jojo est mort ! Cela va vraiment de plus en plus vite. Et j’espère qu’il ne s’ennuie pas trop en m’attendant. » Il ajoute : « Durant quarante-cinq jours de mer [c’était sans compter sur le pot au noir…], je penserai bien à toi et je sais que tu penseras à moi. À la joie de te revoir… » De fait, Charley sera l’une des rares relations d’avant le départ en mer à lui rendre visite à plusieurs reprises (comme il l’hébergera à chacun de ses retours en Europe). D’abord aux Antilles, quelques mois plus tôt, Charley étant un pêcheur passionné ; plus tard à Tahiti avec Henri Salvador, durant l’automne 1976 (voir « Brel-4 »), et entre-temps à Hiva Oa, quelques jours seulement après l’amarrage en baie de Tahauku.

 

AtlantiqueNord

 

La correspondance entre Jacques Brel et Charley Marouani ne cessera jamais, du jour où le premier s’en ira sur les mers. Ainsi celui-ci – depuis Puerto Rico de Gran Canaria, après ce fameux Noël passé en compagnie d’Antoine (1) qui ferait à tort (surtout pour le globe-flotteur !) couler tant d’encre et de fiel (voir « Brel-1 ») – annonçait-il à son ex-agent, qualifié systématiquement de « Tendre Charley », son départ pour « l’autre côté » de l’Atlantique, les Antilles : « Voilà Charley. Je m’en vais, un peu crevé, mais il faut bien bouger, il faut bien vivre. » Un mois après, le 29 janvier 1975 à Fort-de-France, il dressait l’état des lieux : « Eh bien tu vois, ça y est, on est arrivés et après une traversée qui n’a pas été de tout repos, car cette année, vraiment, le temps est très perturbé. […] Mais on est bien heureux d’y être ! La santé semble convenable, mais ce n’est pas la grande forme et je ne peux que traiter tout cela par le mépris. France a été malade presque tout le temps et elle a débarqué ici. Nous ne sommes donc que deux à bord et cela fait beaucoup de travail. C’est bien. Comme ça, on ne pense à rien. »

La veille, dans son journal de bord, le capitaine avait écrit, le cœur sans doute en déroute, après un accrochage avec France : « Le Capitaine n’a plus d’enfants ! » Mais s’il déclare à Maddly, selon elle : « Je suis heureux d’être orphelin de mes filles » (sachant, comme le rappelle Eddy Przybylski à juste titre que, chez lui, un beau mot « prime souvent sur la sincérité du propos »), Prisca Parrish constatera au contraire que « le manque de ses filles fait souvent surface. […] France adore son père et je suis sûre que Jacques l’adore, mais ils ont un problème d’incommunicabilité ».

    askoy.jpg    

Le père et la fille (peut-être celle des trois qui lui était le plus proche ; celle qui, d’ailleurs, créera et dirigera plus tard la « Fondation » Jacques-Brel) ne se reverront qu’une seule fois, en juin de l’année suivante (1976), dans la clinique de Bruxelles où Jacques reviendra pour des examens de contrôle. Dernière fois aussi pour Miche, invitée au restaurant en tête à tête (et dont Jacques ne divorcera jamais, correspondant même régulièrement avec elle) ; L_P_Brel-copie-1.jpgpuis pour Pierre, le frère aîné pour lequel Jacques a fait spécialement un aller-retour depuis Paris, rien qu’avec Charley qui l’héberge alors chez lui, à Neuilly. Le moral semble être au beau fixe, comme l’indique ce témoignage du directeur du Prince de Liège, un restaurant situé près de la cartonnerie familiale, à Anderlecht, où Jacques et Pierre Brel s’étaient déjà retrouvés à plusieurs reprises : « Il avait apporté un album et il montrait, assez fièrement, les photos de sa maison, dans les îles. » (La Valse à mille rêves, op. cit.) Sans doute Jacques espérait-il convaincre Pierre et sa compagne Béatrice de leur rendre visite. Dans la dernière lettre qu’il lui adressera d’Hiva Oa, il le lui dit encore, implicitement : « J’aimerais bien que l’on puisse se revoir avant dix ans ! Peut-être irons-nous en Europe dans un an. Et peut-être que vous deux… » Mais, on connaît la chanson, « La vie ne fait pas de cadeau… »

La lettre était datée du 10 mai 1978. Cinq mois plus tard, quasiment jour pour jour, Jacky, le frère cadet, aura tiré sa révérence. C’est toute l’histoire des adieux à la ville de Jacques Brel : des adieux manqués, à l’inverse de ses adieux à la scène qui restent un modèle du genre, un exemple inégalé. En montrant ses photos d’Atuona à son aîné, pressentait-il cette sortie manquée, l’interdiction sans appel de nouveaux rendez-vous fixée par le destin ? On peut l’imaginer à l’écoute d’une chanson à naître un an plus tard, l’un de ses quatre ou cinq titres majeurs (sinon son chef-d’œuvre absolu ?) : « Je crois qu’ils sont en train / De ne rien se promettre / Ces deux-là sont trop maigres / Pour être malhonnêtes... » Quoi qu’il en soit, Jacques ne reverra plus aucun membre de sa famille. Jamais non plus, il ne reviendra dans sa ville natale. Là où « Le cœur dans les étoiles / Il y avait mon grand-père / Il y avait ma grand-mère / Il attendait la guerre / Elle attendait mon père / Ils étaient gais comme le canal / Et on voudrait qu'j’aie le moral… »

 

  

Ce soir de juin 1976, Jacques et Charley ont quitté Bruxelles pour regagner Paris en voiture. Là, au cours de ce bref séjour dans la capitale française, juste avant de retrouver les Marquises, via Haïti et Papeete (c’est à cette occasion, sur le tarmac de Faaa, rappelons-le, que Brel fait la connaissance de Michel Gauthier, le pilote d’Air Polynésie qui assure la liaison régulière Tahiti-Marquises avec un petit appareil : voir « Brel-3 »), il aura ce « bon mot » (rapporté par Marouani), en contradiction totale avec l’optimisme affiché plus tôt auprès de son frère. À un chauffeur de taxi qui, l’ayant reconnu dans la rue, quitta brusquement sa voiture pour lui avouer son admiration et lui demander : « Quand vous reverra-t-on sur les planches ? », il répondit, l’air de rien, le sourire aux lèvres : « En fait de planches, je crois qu’on m’en prépare d’autres… » On imagine aisément la gêne voire la stupeur de son interlocuteur !

L’interprète-né jouait-il un rôle, capable qu’il était sur l’instant, rien que pour le plaisir d’une belle réplique, d’un mot d’auteur, sinon à travestir la réalité du moins à l’adapter à la situation présente ? Ou l’homme, déjà, ne se berçait-il guère d’illusions quant à son ultime sortie de scène ? Ce jour-là, quoi qu’il en soit, le Grand Jacques a sans doute songé aux célèbres et angoissants octosyllabes de son ami Georges : « Est-il encore debout le chêne / Ou le sapin de mon cercueil ? »  

Mais n’anticipons pas et reprenons le cours de notre récit. Nous étions aux Antilles, à la mi-février 1975. Retrouvons-y Charley Marouani qui vient d’atterrir à Fort-de-France, histoire de s’offrir quelques jours de repos, sur le bateau de Jacques, en s’adonnant tranquillement à sa passion pour la pêche en mer… Brel-Charley-copie-1Question tranquillité, hélas, on repassera car c’est là que les paparazzi entrent en scène ! À bord du Kalais, qui avait navigué de conserve avec l’Askoy depuis les Canaries, Vic et Prisca (voir « Brel-2 et 6 ») étaient également présents. Prisca Parrish (Jacques Brel, l’Homme et la Mer, op. cit.) : « Ça devient insupportable ! On ne peut plus se baigner sans être harcelés par les photographes. Nous hurlons des insultes. On essaie de les éloigner. Rien n’y fait. » Le 27 février, dans une lettre à son frère Pierre, auquel il a lancé quinze jours plus tôt une invitation permanente à bord de l’Askoy (cf. Pierre Brel, le frère de Jacques, par Thierry Denoël, Le Cri, 1993), Jacques confirme les faits : « Ce soir mouillage à Anse Deshaies, petite crique bien abritée de la Guadeloupe où je tente, en vain, de fuir les journalistes. Hier, j’ai entendu à la radio que j’étais en train de mourir à Bruxelles, c’est charmant ! » Il aurait pu ajouter, à l’instar du malicieux et imperturbable Brassens, quelque temps plus tôt, à l’écoute de sa mort annoncée : « C’est très nettement exagéré ! »

Pour tromper les photographes, les amis usent de subterfuges, Marouani tentant même de se faire passer pour le chanteur : « Jacques et Vic, par radio, raconte encore Prisca, montent un scénario. Charley va prendre le dinghy de l’Askoy, le grand chapeau de paille de Jacques ainsi qu’une de ses chemises, et va venir sur le bateau ! » (le Kalais). Mais dans son livre publié en 1993, Prisca déplore que Brel lui-même ait pour le moins péché par manque de discrétion : « Nous avons tout imaginé pour protéger Jacques. Vic s’est quasiment battu avec eux [les paparazzi]. Et soudain, lorsque c’était gagné, que les photographes avaient entièrement disparu, Jacques décidait d’aller manger à la Vieille Tour, le restaurant le plus en vue de Guadeloupe. De quoi se faire repérer immédiatement ! » De fait, le 25 février, la presse locale titre à l’unisson sur la présence de l’artiste en Guadeloupe, non sans préciser qu’il a subi récemment une grave opération.

Bientôt, c’est Arthur Gélin, le chirurgien bruxellois, qui rejoint le couple aux Antilles, prenant, dans le registre de l’amitié, la relève de Charley, rentré à Paris. « Très heureux que tu aies aimé vivre sur l’Askoy, lui écrit Jacques le 7 mars. Maddly et moi on sera toujours heureux de t’y revoir. Arthur est ici, et il a l’air de bien s’y plaire. […] J’espère que ça se calme au niveau de la presse. Cela dit, je dois t’avouer que je m’en fiche de plus en plus et que toute cette petite merde semble bien lointaine. »

En avril 1975, Jacques et Maddly sont aux Grenadines lorsqu’ils rencontrent fortuitement Pierre Perret et sa famille à bord d’un grand voilier de location, l’auteur du Zizi sorti fin 74 ayant décidé de faire un break dans sa carrière (voir « Brel-2 ») : « Nous sommes partis bourlinguer quelques semaines après la sortie de l’album du Zizi ! » écrit-il dans A cappella, le second tome de ses mémoires publié en novembre 2008 (Le Cherche Midi), en ajoutant par erreur que cela fait déjà « un peu plus de deux ans – une overdose de vacances ! », alors qu’il n’y a pas six mois que son album est paru. Peut-être confond-il cette première rencontre en mer (au cours de laquelle il fait la connaissance de « la Doudou ») avec des retrouvailles inattendues à Rangiroa, vers novembre 1976 (voir « Brel-2 »). C’est d’autant plus probable qu’il fait dire à Jacques : « J’écris en ce moment. J’en chie ! », alors que celui-ci ne reprendra vraiment l’écriture qu’en septembre 1976, un an et demi plus tard, une fois installé à Hiva Oa ; et que, toujours selon Perret, Brel lui demande : « Quand pourrez-vous venir nous voir à Hiva Oa ? »… alors qu’ils sont à peine en partance, lui et Maddly, pour Panama et qu’en aucun cas, jusque-là, il ne leur est venu à l’esprit d’interrompre leur tour du monde et encore moins de s’installer aux Marquises. 

 

Askoy couleur

   

Toujours est-il qu’en 1998, dans la préface que je lui avais proposé d’écrire pour le livre de Marc Robine, sachant qu’il a bien connu le Grand Jacques, Pierre Perret témoigne de cette rencontre inattendue : « Quelle éblouissante journée nous avions passée à refaire le monde ensemble ! Après avoir offert, à lui, à la Doudou et aux miens, un mémorable blaff d’oursins au montrachet, qui les avait époustouflés, nous avions repris tous nos souvenirs à zéro, Jacques et moi. » Une journée sur laquelle il reviendra donc, dix ans plus tard : « Jacques semblait plein d’amertume, surtout à cause de ce harcèlement ininterrompu des “rats”, ces paparazzi dont il était la victime depuis l’annonce de sa maladie. “Ils me font chier ! disait-il d’un ton fataliste. Il n’y a qu’en mer qu’on est peinards ! Et encore !” » Et le chapitre intitulé laconiquement « Jacques Brel » s’achève ainsi : « Sur le rafiot qui les ramenait à leur bateau, Jacques, debout, se retourna vers nous et s’adressa à moi avec ses mains en porte-voix : “Pierrot, dit-il, quand tu verras Lama, dis-lui qu’il me reste encore un poumon !” »

Quelques semaines après ces retrouvailles, en mai 1975, Jacques rentre en Europe avec sa compagne pour subir, à la clinique Édith-Cavell de Bruxelles, des examens de contrôle dont se chargera le professeur Charles Nemry, le chirurgien qui l’a opéré en novembre 1974, assisté d’Arthur Gélin. Ils ont mouillé entre-temps à La Guaira, un port du Venezuela, près de Caracas, laissant l’Askoy aux bons soins de Vic et de Prisca. Les résultats sont bons, les craintes de récidive écartées. Le couple en profite pour passer quelques jours à Paris, chez Charley Marouani. France-Soir l’apprend qui consacre un article à Brel, le 24 mai, en citant ses propos : il se plaint encore et toujours d’avoir des journalistes à ses trousses et assure qu’il n’a plus envie de travailler. Il s’empresse donc de regagner Caracas dont il apprécie le caractère (« Les soirs où je suis Caracas / Je Panama, je Partagas / Je suis le plus beau, je pars en chasse / Je glisse de palace en palace », cf. Knokke-le-Zoute tango), puis La Guaira d’où, le 9 juin, Jacques écrit à nouveau à Charley et à son épouse France : « Comment te dire merci ? Nous avons été, les enfants, émerveillés par votre hospitalité ! […] Nous avons retrouvé l’Askoy bien vieilli. Alors on frotte, on lave, on repasse, avant de retrouver la fraîcheur des îles et les poissons de toutes les couleurs. » Comme il l’avait noté, juste avant de quitter le port d’Anvers, en entame de son journal de bord : « Le bateau commence à  frémir et je crois bien qu’il croit bien qu’il a un peu envie de partir. Je lui dis de rester calme mais il me fait tout de même un peu la tête. »

 

Pacifique-copie-1.jpg

 

Adieu le Venezuela : l’Askoy met le cap sur Panama, faisant escale dans les îles des Petites Antilles néerlandaises de Bonaire et de Curaçao où l’accueil des autorités, malgré le fait que Brel parle assez bien la langue, est proprement détestable. « Après s’être copieusement enguirlandé, en flamand, avec le fonctionnaire de service, rapporte Marc Robine, Jacques quittera le port en pleine nuit, à la sauvette, de peur de voir son bateau cloué à quai par décision administrative. » L’approche du canal, ensuite, est délicate et dangereuse pour des petits bateaux comme l’Askoy et le Kalais (qui continuent de voguer dans le sillage l’un de l’autre), « de très gros porteurs convergeant jour et nuit vers un goulot d’étranglement, aux abords duquel la densité du trafic vire au cauchemar » (Marc Robine). Nouvelle et longue escale, obligatoire cette fois pour les formalités administratives d’entrée dans le canal, au port de Colon.

Près d’un mois s’écoule à quai, le temps de régler aussi le nécessaire et l’indispensable avant d’entreprendre la grande traversée – « le temps de refaire l’avitaillement du bord, de réviser l’accastillage du bateau, d’étudier les cartes pour arrêter la route à suivre », écrit Robine en marin de cœur et d’expérience. Et le passage de l’isthme, enfin, peut avoir lieu. Il se déroule sans encombres, à cela près « qu’il faut veiller, à chaque écluse, à ne pas être écrasé contre les parois de béton par les lourds cargos que les remous de la manœuvre, parfois, rendent un peu trop câlins ». Voilà notre cathédrale « de clinfoc et de grands-voiles », après avoir transpercé le canal, ancrée au port de Balboa où, comme on l’a dit plus haut, son capitaine écrit le 3 septembre (1975) à Charley : « Je lève l’ancre dans vingt jours et, bien sûr, c’est le bordel à bord, comme toujours avant les longues routes. Le climat est dur ici, il pleut beaucoup et la chaleur est pénible. Mais à bord, toujours le bonheur ! Miche me signale les rumeurs de l’Europe et ma mort annoncée me fait rire. Les journalistes sont de doux poètes ! J’aimerais savoir si tu viens cet hiver. Moi, je crois donc rentrer en janvier pour le test médical… »

Charley répondra présent. Comme toujours. Réputé pour la confiance qui l’unissait à « ses » artistes (Adamo, Barbara, Gréco, Montand, Nougaro, Reggiani, Salvador…), Charley Marouani – le neveu de Félix, le fondateur de la dynastie (« Quand je n’arrive pas à dormir, plaisantait Brel, je compte les Marouani ! ») avait toujours refusé de parler de ses relations avec eux. L MarouaniL’âge aidant et le devoir de mémoire se faisant pressant, il vient de publier ses souvenirs où le personnel et le professionnel se mêlent inévitablement. L’ouvrage passionnant qui en résulte, Une vie en coulisses (Fayard, 2011), dont sont tirés ici des extraits éloquents de sa correspondance avec Jacques (ainsi que la photo à bord de l’Askoy), s’ouvre et se referme sur celui-ci, signe de l’importance de cet artiste entre tous, alors même que, depuis ses adieux à la scène, Charley n’avait plus rien à attendre de lui, professionnellement – donc financièrement – parlant. 

Pour Brel et Maddly, le grand saut dans le grand océan aura lieu non pas le 23 septembre comme on pourrait le déduire du courrier adressé à Charley, mais le 22. Et n’en déplaise au bon Georges, ce 22 septembre-là, équinoxe d’automne, aujourd’hui je ne m’en fous pas ! Il symbolise en effet le début de la seconde vie du Grand Jacques aux antipodes. Trois ans tout juste, mais trois ans si riches, avant l’équinoxe funeste… Cette vie qu’après tant de hasards et d’étranges coïncidences (voir « Brel-1 et 2 » notamment), je me retrouve spontanément en train de retracer ici, comme une évidence. « Ce n’est pas moi qui écris, c’est la vie que j’ai vécue. Ce n’est pas moi qui écris, c’était écrit », note Charley Marouani en exergue de son livre. Ce qu’en d’autres termes, Paul Eluard énonçait ainsi : « Il n’existe pas de hasard. Il n’y a que des rendez-vous. »

Ce 22 septembre, donc, « au diable vous partîtes », toi et ta Doudou, dans le sillage de Melville, Conrad, Stevenson et autres capitaines courageux en quête d’inaccessible étoile : « Prenez une cathédrale / Hissez le petit pavois / Et faites chanter les voiles / Mais ne vous réveillez pas / [...] Prenez une cathédrale / De Picardie ou d’Artois / Partez cueillir les étoiles / Mais ne vous réveillez pas ! » Le 19 novembre, par « une tempête de ciel bleu », vous touchiez le rivage d’une île inconnue, qui sommeillait pourtant en tes yeux, Grand Jacques, depuis les portes de l’enfance. Tu ne le savais pas encore, mais oui, c’était bien ton île au trésor.

    

 

À peine arrivés, voici donc Charley Marouani qui retrouve sa cabine à bord de l’Askoy, fin novembre, après un périple aérien de plusieurs jours : Paris-Los Angeles, Los-Angeles-Tahiti et de là, de l’aéroport de Faa, de longues heures encore dans un petit coucou inconfortable et plusieurs escales jusqu’aux Marquises, Nuku Hiva d’abord, Hiva Oa enfin. Le bout du monde, vraiment ! Là où l’on est censé marcher sur la tête… « Il n’avait pas encore acquis de maison, et nous avons séjourné sur l’Askoy qui avait jeté l’ancre face à l’île. […] Nouveaux jours de fraternité et d’amitié partagés. Je ne le trouvais pas en très grande forme, mais il était heureux. Il ne parlait jamais de sa maladie. Peut-être était-il convaincu de l’avoir terrassée. » (Une vie en coulisses, op. cit.) Et Charley de préciser que si Jacques lisait beaucoup (il avait une grande bibliothèque dans son bateau), il écrivait aussi. « Il n’a jamais cessé d’écrire, et commençait même à caresser le projet d’un nouvel album. Après tout, il avait signé un contrat “à vie” avec la maison Barclay et le plaisir de chanter devait toujours sommeiller un peu en lui. »

Le fameux « contrat à vie » ! En fait, un contrat de trente-trois ans, la mention « à vie » n’ayant aucune valeur juridique, mais trente-trois ans renouvelables (!). Signé le 3 mars 1971 par Brel et Barclay, cela menait chacun des deux hommes, à son expiration théorique, à plus de cent dix ans ! L’idée provient évidemment de Jacques qui, fidèle en amitié et conscient de son poids commercial dans la maison, a vu en elle le moyen pour Eddie Barclay de faire face aux difficultés financières que rencontre alors son label, en rassurant les créanciers et en faisant taire les rumeurs de dépôt de bilan. Formidable générosité du Grand Jacques qui, pour un ami dans l’adversité, n’hésite pas à s’engager à ne plus jamais enregistrer ailleurs que chez lui ! Par chance, moralement s’entend, il n’aura pas à connaître la triste issue de cette histoire, qu’il aurait forcément vécue comme une trahison : la vente par Eddie Barclay, en 1979, de sa firme au concurrent Philips… que Jacques avait justement quitté, fâché, en 1962, pour rejoindre « l’écurie » Barclay… Mais c’est là une autre histoire, tout comme la « non-campagne » de marketing habilement orchestrée par Barclay à la sortie de l’album des Marquises qui fera alors de celui-ci – au grand dam de Brel qui souhaitait une sortie discrète, sans la moindre participation de sa part – le disque le plus vendu (et même le plus pré-commandé avec plus d’un million d’exemplaires) de toute l’histoire phonographique.

On n’en est pas encore là. Pour l’heure, nous avons tout juste bouclé la boucle du tour du monde à jamais interrompu du capitaine Brel. Le 19 décembre 1975, à peine son camarade Charley Marouani a-t-il regagné Paris, qu’il lui écrit : « C’est tout vide sans toi ! Askoy souffre de manque. Tu sais, j’aurais tant aimé être en forme durant ton séjour. Mais je porte les fatigues de deux mois de mer. Comment te dire la joie que fut ta présence ? Je crois n’avoir plus grand-chose en dehors de toi. Et je ne sais plus rien que le luxe des relations humaines. »

 

 

S’il a sans doute mal aimé les femmes ou pas su comment les aimer vraiment, s’il n’a « pas bien compris les femmes » comme il l’avouait lui-même (du moins avant de partir aux Marquises), Jacques Brel a fait de l’amitié un véritable chef-d’œuvre. Deux ans plus tôt, le premier janvier 1974, écrivant à son « Tendre Charley », il n’avait pas laissé le moindre doute sur son amour de l’amitié ; c’était lors d’une nuit pas comme les autres, dans la baie de Cumberland aux Petites Antilles, sur le pont du Korrig, le navire-école où il s’initiait à la navigation hauturière...

Arrêt sur image : en novembre 1973, quelques semaines après la sortie de L’Emmerdeur (qui restera son dernier film), Jacques s’embarque en Méditerranée sur ce bateau, avec deux autres équipiers et son couple de propriétaires. Après une courte escale à Gibraltar, le Korrig file jusqu’aux Canaries, mouillant à Las Palmas… où vient s’amarrer un autre voilier, battant pavillon belge : le Kalais. « Le skipper s’appelle Vic, écrit Marc Robine dans son “roman de Jacques Brel” ; c’est un industriel fortuné qui, à l’occasion d’un divorce difficile, vient de décider de se retirer des affaires et d’abandonner son ancienne vie pour courir les mers et jouir un peu de sa liberté retrouvée. Jacques et lui, qui se sont vaguement croisés à Bruxelles, il y a longtemps, sympathisent rapidement. » Le monde étant petit, ils se retrouveront l’année suivante (le 16 septembre 1974), Jacques sur l’Askoy avec France et Maddly, Vic avec sa propre fille et sa nouvelle compagne, Prisca Parrish, dans le port de Horta, sur l’île de Faial, aux Açores. Dès lors, ils navigueront plus ou moins de conserve jusqu’à Hiva Oa.

Entre-temps, sur le Korrig, Jacques Brel aura tout appris de la navigation en haute mer grâce à sa première traversée de l’Atlantique sans escale, de Las Palmas à La Barbade, puis à la Grenade d’où il écrira (voir ci-dessous) à Marouani, avant de reprendre un long courrier pour l’Europe. Il n’a plus alors qu’un seul désir : se mettre en quête d’un bateau, l’acheter et passer son brevet de capitaine. Comme il avait obtenu sa licence de pilote dès 1964, s’achetant aussitôt un premier avion monomoteur, puis, en avril 1970, celle de pilote professionnel lui permettant de voler aux instruments, de piloter des avions à réaction (voire un Boeing !), Jacques obtiendra son brevet de « capitaine au grand cabotage » le premier juillet 1974.

  

 

Car l’homme ne fait pas semblant, en aucun cas : « Et dis-toi donc grand Jacques, écrivait-il dès 1953, Dis-le-toi souvent / C’est trop facile / De faire semblant ! » (à écouter ci-dessus en direct, en 1954, dans un document enregistré a priori aux Trois Baudets) ; au contraire, il fait le nécessaire, quoi qu’il en coûte, pour aller au bout de ses rêves. En l’occurrence pour repartir dès que possible. Et cette fois pour de bon. Définitivement. N’y pense-t-il pas depuis toujours, en fait ; depuis l’enfance en manque de partance ? « Moi qui toutes les nuits / Agenouillé pour rien / Arpégeais mon chagrin / Au pied du trop grand lit / Je voulais prendre un train / Que je n’ai jamais pris… » Ne l’a-t-il pas écrit noir sur blanc en 1970 ? « Allons il faut partir / N’emporter que son cœur / Et n’emporter que lui / Mais aller voir ailleurs… »

Ce soir-là où « La lune s’est allumée », cette nuit du jour de l’an 1974 passée à Saint-Vincent sur le Korrig, sa pensée court sur le papier et c’est comme un nouveau chapitre qui s’ouvre devant lui. « Allons il faut partir / Trouver un paradis / Bâtir et replanter / Parfums, fleurs et chimères / Allons il faut partir / Sans haine et sans reproche / Des rêves plein les poches / Des éclairs plein la tête… » Un chapitre déjà rêvé qui reste à traduire dans la vraie vie, le chapitre de l’aventurier… qui n’oublie pas pour autant le poète, lâchant au passage, à l’égard de son « Tendre Charly » (cf. Une vie en coulisses, op. cit.), quelques mots dont il se souviendra à l’heure d’écrire – comme par hasard – Voir un ami pleurer…

« Je t’écris sur le pont à la lueur d’une lampe à pétrole. Il fait doux. La terre bruisse et respire. Un moment rare et merveilleux, trop formidable pour un homme seul.
« Envie de t’écrire. Acte rare et important pour moi. J’ai tant d’amitié et de respect pour toi que les mots me semblent insolents et que, de toujours, j’ai préféré le silence.
« N’ayant ni l’élégance d’être nègre ni la chance d’être juif ni la sagesse d’être femme, presque tout me semble impudique et vulgaire. Mais me reste l’envie de dire aux hommes que j’aime, que je les aime. Et je t’aime.
« Tu vois, je ne fais plus partie de ce métier, et c’est bien. Je crois y avoir donné le meilleur de moi-même, de toutes mes forces, mais je ne suis plus assez naïf que pour croire en mes forces, et pas assez adulte que pour me convaincre de mon importance. Alors ? Alors je crois plus digne de reprendre ma vie d’aventures, plutôt que de raconter aux gens des rêves prudents ou des remèdes incertains. »

À Marc Robine, pour son livre majuscule, Alice Pasquier, la veuve de Jojo, parlera de cette amitié indéfectible : « Charley, c’était presque comme Jojo. Ça n’était pas exactement la même tendresse, mais Jacques l’aimait énormément, lui aussi. Parce que c’était quelqu’un de très fidèle… » L’amitié, la fidélité, des valeurs indissociables du Grand Jacques. Avec l’imprudence pour seul cap. « Je veux quitter le port / J’ai l’âge des conquêtes / Partir est une fête / Rester serait la mort… » Mais cette fois, il l’ignore encore, il est parvenu à son ultime port d’attache. Dans un an, il aura revendu l’Askoy et acheté le Jojo. Dans moins de trois ans, Jojo et lui referont leurs guerres : Jojo reprendra Saint-Nazaire et Jacky refera l’Olympia… au fond du cimetière ; nous laissant orphelins jusqu’aux lèvres. « Et nous voilà, ce soir… »

 

 

(À SUIVRE)

NB. Merci à Charley Marouani, notamment pour son sens de l’amitié et de la fidélité ; merci aux Éditions Jacques-Brel qui possèdent l’entier copyright des chansons dont je cite des extraits dans cette saga brélienne des mers du Sud ; merci, enfin et bien sûr, aux membres de la famille Brel qui ont aimablement réagi à sa publication.

________ 

1. Pour mémoire, séjournant aux Antilles en provenance des Canaries, Jacques Brel fut poursuivi en février-mars 1975 par une meute de paparazzi, prétendument alertés de sa maladie par un article d’Antoine paru dans un périodique français. En réalité, non seulement ledit article était parfaitement anodin et même plus que chaleureux et sympathique envers Brel (il a été reproduit in extenso dans Grand Jacques de Marc Robine et on peut l’apercevoir en cliquant ICI), mais surtout il est paru après celui d’un quotidien flamand à grand tirage, Het Laatste Nieuws, qui, lui, ne s’était pas privé de faire état de l’hospitalisation et de l’opération de l’artiste dans une clinique bruxelloise, atteint « d’une grave maladie des poumons ». En outre, ce papier, en date du 10 février, fut relayé aussitôt par une dépêche de l’Agence France Presse pouvant laisser penser que Brel était toujours hospitalisé, dans un état désespéré… La nouvelle était à ce point alarmiste que Charley Marouani lui opposa aussitôt un démenti laconique mais éloquent, publié dans Le Soir, le quotidien belge de référence, du 11 février : « Jacques, disait-il, est quelque part en mer, sur un voilier, et il se porte bien. »

_______ 

« SUR LES TRACES DE JACQUES BREL » (texte et photos de Fred et Mauricette Hidalgo, sauf mentions contraires), rappel des chapitres précédents : 1. Le Voyage aux Marquises (18 novembre 2011) ; 2. Sa nouvelle adresse (26 novembre) ; 3. Si t’as été à Tahiti… (3 décembre) ; 4. Touchez pas à la mer ! (8 décembre) ; 5. Aux Marquises, le temps s’immobilise (13 décembre) ; 6. Si tu étais le bon Dieu… (9 janvier 2012) ; 7. De l'aube claire jusqu'à la fin du jour (29 janvier).    

 

 

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9 février 2012 4 09 /02 /février /2012 16:20

Les rêves sont en nous

 

Besoin de faire une pause, tant la quête entreprise sur les traces de Jacques Brel aux Marquises est émotionnellement intense, presque épuisante. Alors, voici une plage de bonheur avec Pierre Rapsat, l’artiste (belge) que j’ai le plus aimé… après un certain Grand Jacques.

   

 

Les choses étant ce qu’elles sont, le hasard et le destin s’amusant parfois à lancer des passerelles éloquentes entre les êtres, si le père de Pierre Rapsat était flamand comme celui de Brel, sa mère était espagnole (comme le chantait Jacques Debronckart, mon second grand Jacques à moi), arrivée en Belgique à l’issue de la guerre civile. Cette hérédité vaudra d’ailleurs à Rapsat d’écrire deux chansons magnifiques, Aurore, sur sa grand-mère antifranquiste qui dut fuir l’Espagne avec ses enfants (« Ils sont venus lui prendre / Celui qu’elle aime / […] L’histoire est souvent cruelle / Elle a quitté le soleil / Pour arriver dans ce plat pays / Pour que ses enfants grandissent ici… »), et Adeu (« Adieu »), sur son dernier album studio, où il est question, comme pour conjurer l’histoire, de tramontane et de douceur catalane « sous un ciel de folie à la Dali ».

Son dernier album, oui, car Pierre Rapsat, qui reste très méconnu en France, est mort le 21 avril 2002 – il y aura bientôt dix ans – à l’âge de 53 ans. Quatre ans de plus, seulement, que Brel... Il se trouvait alors, professionnellement parlant, lancé sur une orbite irréversible de nature à lui faire atteindre bientôt son apogée. S’il était déjà et depuis longtemps, chez lui, l’auteur-compositeur-interprète le plus populaire après Brel, du moins celui qui jouissait en Belgique du plus grand crédit de tendresse, il lui restait encore et toujours à conquérir la France, ce que son album de 2001, Dazibao, et un passage annoncé à l’Olympia, à l’automne 2002, en… première partie (!) de Maurane (l’occasion, en fait, d’accompagner la sortie simultanée de son disque dans l'Hexagone), allaient probablement concrétiser. Mais la maladie et une grave opération rejetèrent brusquement ce projet aux calendes grecques.

 

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Enthousiasmé par la splendeur de son album (l’un des dix ou douze qui figurent aujourd’hui dans mon panthéon personnel), je décidai néanmoins de lui confirmer notre propre projet de « Rencontre », pour Chorus, dès qu’il serait en état d’accueillir notre correspondant en Belgique, Francis Chenot. Ce qui fut fait chez lui, à Verviers, durant sa convalescence, le premier jour du mois d’octobre 2001. Quelques semaines plus tard, Pierre « montait » à Paris pour régler les détails de la sortie de son disque dans l’Hexagone et participer à une seule et unique séance de photos, avec Francis Vernhet, pour compléter l’illustration de sa « chronique » chorusienne. À la parution de celle-ci (entre celles de Goldman et de Noir Désir, excusez du peu) dans le numéro suivant (n° 38, hiver 2001) – dont il eut le geste rare de se déclarer heureux et même ému –, Pierre apprécia tellement le portrait d’ouverture réalisé par notre talentueux collaborateur, qu’il sollicita l’autorisation de l’utiliser pour la pochette d’un album live à paraître en Belgique : l’enregistrement du concert donné le 28 avril 2001 au Cirque royal de Bruxelles, avant que la maladie ne le frappe de plein fouet, pour marquer la sortie de Dazibao.

Voilà toute l’histoire… ou presque. On attendait le disque. Il nous arriva au moment du bouclage du n° 40 de Chorus, un mois environ après la mort subite de Pierre, le 21 avril 2002. Dimanche noir. Chagrin… Que dire de plus ? Peut-être, encore, que nous nous étions retrouvés à Bruxelles, Pierre et moi (la première fois, c’était à Bobino où j’étais allé le saluer, séduit par sa prestation en première partie de Mama Béa, en avril 1982), pour une émission de télévision de la RTBF animée par Jacques Mercier, le 10 février 1994. Pierre y chantait des chansons de son dernier album en date, Brasero, mais dialoguait aussi avec nous – Chorus, qui venait de publier un dossier sur la chanson belge, constituant d’un artiste à l’autre le fil rouge de cette émission (dans laquelle débutait une certaine Axelle Red). Hors antenne, j’évoquai avec lui notre vécu commun, de ces événements qui, au-delà d’une même sensibilité, font de deux frères humains deux frères d’âme et de cœur. Car c’est dans Brasero, justement, que figurait son hommage à Aurore, lequel semblait raconter l’histoire de ma propre grand-mère, contrainte à l’exil avec ses enfants, après que les fascistes à la solde de Franco eurent fait disparaître son trop humaniste d’époux…

 

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Dix ans presque entre Brasero (1992) et Dazibao (2001), dix ans pile entre Brasero et Tous les rêves... Un album double (son dix-neuvième) à la sortie duquel Pierre ne put assister. Un album posthume, « absolument parfait de bout en bout », écrivais-je alors, dont la somptuosité dans le fond comme dans la forme aurait dû lui valoir enfin la reconnaissance des médias et du public français. C’est de ce spectacle, où il était accompagné par son groupe rock et un orchestre symphonique (et qui a heureusement été filmé : un DVD est disponible auprès du label bruxellois Team For Action), dont je tire deux des vidéos de ce sujet : L’Enfant du 92e (qui lui apporta en 1977 un semblant de renommée en France, quatre ans après le succès d’estime de la chanson titre de son premier album, New York) et Les rêves sont en nous, où l’on croit retrouver le Grand Jacques : « Tous les rêves, tous les rêves / Que l’on a partagés / Tous les rêves, tous ces rêves / Faut pas les oublier / […] Tous les rêves, tous ces rêves / Tous ces baisers volés / Tous ces rêves envolés / Qu’on a abandonnés / Et qui nous donnent l’envie / D’aller jusqu’au bout / À présent nous supplient / De rester debout. »

   


 

Je réécoute Pierre et je pleure… de bonheur et de tristesse mêlés. Quelle beauté formelle ! Quelle force d’émotion ! De la chanson populaire dans le meilleur sens du terme. Comme Maurane le confia à Chorus, juste après sa disparition : « Son dernier album, déjà disque d’or en Belgique, était sur le point de passer les frontières… Artistiquement, Pierre avait créé une sorte de rock en français, avec une empreinte particulière. Ses albums ont toujours été d’une grande qualité, non seulement grâce à ses chansons, mais aussi parce qu’il était attentif au moindre détail… Il était vigilant sur tout ! C’était un grand chanteur populaire… » La ferveur populaire qu’il savait créer spontanément, sans la quémander comme trop d’artistes, trop souvent, ni même la suggérer car le talent n’a pas besoin d’expédients, ce soir du 28 avril 2001, il l’avait si intensément ressentie, sur scène, qu’il s’adressa ainsi au public : « Quand je vous entends aussi chaleureux à mon égard, aussi émus…, j’ai l’impression que je rêve. Je rêve… et les rêves sont en nous. » Oui, malgré le renoncement des adultes, les chausse-trapes dont les nuisibles parsèment notre chemin, l’envie d’aller voir reste là, le besoin d’accomplir nos rêves d’enfance, pour vivre debout, jusqu’au bout.

   


 

Pierre Rapsat, Jacques Brel… On y revient. Et on terminera cette fois par ce plat pays qui les relie. « Mon père venait du nord / Ma mère vient du sud / Je suis né dans un pays / Grand comme un confetti… » On sait combien il est difficile de chanter Brel sans faire du sous-Brel ou, à l’opposé, sans le dénaturer lamentablement. Les exemples de réussites sont relativement rares, tant son interprétation a marqué ses chansons d’une empreinte indélébile. Mais, pour reprendre le commentaire d’un auditeur découvrant la version rapsatienne du Plat Pays, comment ne pas s’avouer « simplement soufflé ! » ? « Réinterpréter ce texte et cette mélodie sans donner l’envie de crier de rage n’est pas donné à tout le monde. Alors, réussir à faire couler les larmes… là, c'est juste inespéré. » Pierre Rapsat ? « Un “grand” tout simplement ». Dont Le Plat Pays, quand il l’enregistre en 1997, est « encore » le sien… alors que Jacques Brel a rejoint celui, tourmenté, de Gauguin où « s’il n’y a pas d’hiver, cela n’est pas l’été ». Pour créer, sans le vouloir, en toute humilité, La Légende d’Hiva Oa (album J’ouvre les yeux, 1989) : « On raconte souvent / Que dans l’île d’Hiva Oa, dans Atuona / Là-bas dans le Grand Bleu / Un voilier pêcheur d’étoiles / Cherche les alizés qui feront danser la voile / […] Le vent se lève, le vent se lève et on l’entend chanter / Il vient du Nord et son rire nous emporte… »

 

Pierre Rapsat – La Légende d'Hiva Oa

   

Voilà. C’était un moment de pause, un simple instant suspendu qui rend la chanson vivante. Comme « en apesanteur / Loin de la douleur / Loin de la gravité / Prêt à s’évader / Comme libéré. » C’était rien qu’une chanson, « un manque de raison / Un peu d’émotion / Qu’on lâche comme des ballons / […] Et plonger et plonger / Plonger dans une eau claire / Et nager et nager / À contre-courant / Prolonger prolonger / Prolonger l’éphémère… » Merci, merci, Pierre ; merci pour tout. On n’oublie rien, tu sais, on n’oublie rien du tout. On s’habitue, c’est tout.

 

 

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29 janvier 2012 7 29 /01 /janvier /2012 12:40

De l’aube claire jusqu’à la fin du jour

 

Désormais chez lui à Hiva Oa, sans autre intention que d’y demeurer durablement (voire à titre définitif, mais qui pourrait le dire aujourd’hui, alors qu’il était seulement dans sa cinquantième année lorsque la Camarde a frappé à sa porte ?), Jacques Brel va bientôt être repris par le besoin d’écrire, formant même le projet d’un nouvel album…

 

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On l’a dit précédemment, c’est deux ans pile après la mort de son grand ami « Jojo », le premier jour de septembre 1976 qu’il commence à renouer avec la chanson. Mais avant cela, entre janvier et fin août – avec une seule parenthèse franco-belge, en mars, pour un contrôle médical (cf. « Brel-3 ») –, Jacques et Maddly vont prendre le temps de vivre… Entre deux sauts « en ville », à Tahiti, via Air Polynésie et son vol du lundi, pour faire leur marché – c’est-à-dire pour s’approvisionner en denrées alimentaires et passer commande des objets lourds ou volumineux que la « goélette » acheminera ensuite aux Marquises : du mobilier, de l’électroménager ou du matériel divers, comme la chaîne stéréo qui servira d’abord à la kermesse du collège Sainte-Anne (voir « Brel-6 ») –, les amants d’Atuona aménagent peu à peu, modestement, leur petite « villa » qui surplombe le village.

Ils la font repeindre tout en blanc, lui ajoutent une petite terrasse protégée du soleil par un pan de la toiture, ils la meublent et la décorent à leur goût (entre autres souvenirs personnels, une photo des filles de Jacques…), de façon certes sommaire mais suffisamment accueillante pour y héberger un hôte ou un couple de passage. Pas de télévision à Hiva Oa, bien sûr, ni même de téléphone ; d’ailleurs, l’électricité elle-même, qui fonctionne dans la journée avec un groupe électrogène municipal (offrant la possibilité de climatiser), est coupée à 22 heures : « On n’a pas l’électricité la nuit, expliquait Jacques un soir qu’il avait des pilotes à sa table (cf. Tu leur diras, op. cit.), mais on vit admirablement au pétrole [éclairage, réfrigérateur, etc.]. Il y a des tas de choses qu’il n’y a pas, mais on s’aperçoit que ces choses ne servent jamais à rien. Il n’y a pas la télévision, on s’en porte très bien. On lit beaucoup plus, on parle beaucoup plus, on rit beaucoup plus, puisqu’on est obligé de faire soi-même ce qu’éventuellement quelqu’un, un jour, peut faire à la télévision pour vous. Et Dieu sait que c’est rare. Alors on se le fait soi-même. On fait le couillon ! »

À domicile, côté loisirs, information (Jacques est abonné au Canard Enchaîné) et culture, le couple n’a guère d’exigences. Sans parler de la guitare puis de l’orgue électrique qui serviront à composer l’album, ils se satisferont de la chaîne déjà citée (avec une discothèque contenant essentiellement de la musique classique), d’un récepteur radio à ondes courtes (« J’ai mon gros poste de radio qui capte le monde entier. Je reçois épisodiquement l’émetteur de Papeete qui croit être un gros émetteur. Cela me donne un journal de six à sept minutes, j’ai chronométré, on sait s’il y a la guerre ou pas »), d’un magnétophone et d’une bibliothèque extrêmement bien fournie, car Jacques lit ou relit beaucoup (sa dernière commande à Tahiti sera les œuvres complètes de Shakespeare).  

 

 

Après son décès, Maddly en dressera l’inventaire. Elle recense des dizaines d’ouvrages d’auteurs classiques (Dickens, Diderot, Hugo, La Bruyère, La Fontaine, Maupassant, Montaigne, Montesquieu…) ou contemporains (Aymé, Blondin, Buzzati, Camus, Céline, Colette, Gary, Gide, Giono, Pascal Jardin, Lowry, Malraux, Merle, Miller, Modiano, Vian…), de penseurs divers (Simone de Beauvoir, Descartes, Freud, Hegel, Kierkegaard, Leprince-Ringuet, Lévi-Strauss, Nietzsche, Nizan, Jean Rostand, Sartre, Simone Weil…), de poètes (Aragon, Breton, Desnos, Prévert, Saint-John Perse…) et de dramaturges (Giraudoux, Molière, Montherlant, Pouchkine…) ; mais aussi des récits de voyage ou d’aventures (Bodard, Cendrars, Conrad, Homère, Kessel, Kipling, Saint-Exupéry, Stevenson…), les Mémoires de De Gaulle, la bio de Léon Blum par Jean Lacouture, La Paille et le Grain de Mitterrand, La Chanson française de Jacques Charpentreau… et bien sûr le Don Quichotte de Cervantès. Beaucoup d’autres encore (la liste complète est publiée dans Jacques Brel, une vie, d’Olivier Todd, Robert Laffont, 1984), dont certains ouvrages pratiques (sur l’aviation, le yachting, le jardinage, l’électricité, la médecine…) ou historiques comme l’Histoire du Far West.

Pour embellir encore les abords de la maison, où noix de coco, bananes, mangues et fruits de l’arbre à pain se ramassent à la pelle, Jacques et Maddly vont la noyer sous un panache multicolore d’hibiscus, bougainvillées et autres fleurs de tiaré (la photo de Brel avec les sœurs, dans l’épisode précédent, a été prise – avec l’appareil apporté par sœur Rose, un jour qu’il les avait invitées à déjeuner – dans son jardin), s’essayant même à cultiver des plantes aromatiques. L’« auteur, compositeur, chanteur acteur, comédien de comédie musicale, metteur en scène, pilote professionnel première classe, capitaine au grand cabotage, rêveur… et cancéreux », ainsi qu’il se qualifie un jour auprès de Maddly, s’est en effet découvert une nouvelle passion pour l’art culinaire. Malgré tout cela, malgré leurs efforts pour rendre les lieux plus attrayants, rien n’y fera : au fil des mois et même des deux années et demie à suivre, les visites de parents, d’amis voire de relations professionnelles d’avant les Marquises seront fort rares, pour ne pas dire inexistantes.

 

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Bientôt germera donc dans l’esprit de Jacques l’idée de bâtir une maison plus confortable et spacieuse, offrant toutes les commodités nécessaires à l’accueil de visiteurs venant des Antipodes, où l’air circulerait mieux, grâce à une meilleure exposition et une situation plus élevée dans le village, avec « vue imprenable » sur Atuona et l’océan. « Sais-tu pourquoi Lino n’est pas encore venu ? », demande-t-il fin 76 à son copain toubib de Tahiti, Paul-Robert Thomas (voir « Brel-3 & 4 »). Pas à cause de la distance, lui explique-t-il avec sérieux, mais « par peur des cafards ! » Une fois construite cette future maison, avec un bungalow climatisé réservé aux invités, Lino Ventura n’aura plus d’excuses ! Quant à Georges Brassens, grand ami commun (avec lequel il continue de correspondre régulièrement), Brel ne connaît que trop son tempérament casanier et sa résistance au voyage, pour espérer le convaincre de faire le déplacement.

En attendant la mise en œuvre de ce projet (auquel ils ne songeront qu’après une première année passée sur place), Jacques et sa Doudou s’installent pour de bon dans la maison cernée, de part et d’autre de son chemin d’accès, par le sabre et le goupillon : la gendarmerie (avec le monument aux morts marquisiens des deux guerres – un seul par guerre !) et le grand calvaire blanc. Sans parler de la mission catholique, de l’église et du collège Sainte-Anne légèrement en contrebas, proches au point d’entendre fort bien les élèves en récréation, et encore plus la chorale, quand elle interprète des chants marquisiens polyphoniques. « C’est beau, mais c’est copieux », dira Jacques. Anecdote racontée par Fiston Amaru, le postier, et rapportée en 2008 par l’auteur de La Valse à mille rêves (op. cit.) : « Un jour en fin d’après-midi, nous bavardions à quelques-uns sur sa terrasse. En bas, la chorale répétait les chants de la messe et on ne s’entendait plus parler. Alors, Jacques s’est levé et il a entonné une chanson paillarde. La chorale s’est arrêtée tout de suite. Et nous avons repris nos conversations. » Bientôt, ce seront les pensionnaires qui entendront Brel dans ses propres œuvres : « Depuis l’école, se rappelle aujourd’hui une ancienne élève des Sœurs, on l’entendait souvent chanter, on avait l’impression qu’il était heureux de vivre, toujours de bonne humeur… »

 

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Car Jacques s’exerce alors à l’écriture des chansons de son prochain disque qui lui prendra près d’un an, de l’automne 76 à l’été 77. Un an pour aboutir à dix-sept titres – de quoi envisager un double album 30 cm – mais sans renoncer pour autant à ses habituelles occupations : la vie au quotidien avec table ouverte le soir aux amis d’Atuona, aux pilotes et marins de passage, puis ses séances de cinéma en plein air, l’avion et le transport du courrier, les évacuations sanitaires, etc., les balades en 4x4 à travers l’île… Outre des séjours réguliers à Tahiti, hébergé chez PRT à Punaauia ; telle la période durant laquelle il revalide sa licence de pilote et dont il profite pour faire découvrir les îles de la Société et des Tuamotu à Charley Marouani et Henri Salvador (cf. « Brel-4 ») avec le bimoteur qu’il vient d’acheter (et qu’il reviendra chercher début 77, une fois mis aux normes exigées pour voler jusqu’aux Marquises – cf. « Brel-3 »). Et pour mener à bien leur écriture et leur composition, Jacques a besoin de tester ses chansons à l’infini, et à tue-tête. Or, tout amputé d’un poumon qu’il soit, sa voix forte et assurée porte loin. Il a d’ailleurs prévenu Maddly : « Veux-tu que je fasse un disque ? Ne réponds pas tout de suite. Réfléchis bien. Je ne suis pas drôle quand je travaille. Tu n’as jamais vu ton vieux travailler, je suis infernal. Il faut que je gueule mes chansons ! Et pour cela il faut que je sois seul. Je ne l’ai jamais fait devant personne… »

J’y reviendrai au prochain épisode, surtout que Jacques a laissé sur place des traces inédites de la gestation de ces chansons-là... Comme s’il avait voulu qu’on les y déniche, un jour, pour faire mentir ceux qui ont dit ou écrit, par exemple, qu’il avait perdu sa voix suite à son opération et qu’il avait dû cravacher fort à Paris, en septembre 77, pour retrouver la capacité vocale d’enregistrer. Il aura d’ailleurs ce mot resté célèbre en apprenant l’intention de Serge Lama de reprendre son répertoire (album Lama chante Brel, 1979) : « Vous direz à Lama qu’il me reste encore un soufflet ! » Sous-entendu : « je suis malade », peut-être, mais toujours capable de chanter ! Voire comme au temps d’Amsterdam…  

 

 

Oui, j’en reparlerai d’autant plus volontiers… que Brel a chanté, justement, à Hiva Oa. Pas seulement, comme on vient de le voir, pour le bénéfice involontaire des « sœurs d’alentour » et des élèves de Sainte-Anne, mais aussi de façon délibérée pour certains Marquisiens… Une chose est avérée, que Maddly a confirmée : chez lui, sur la terrasse, dans le jardin (ou même dans la petite piscine qu’ils vont faire creuser), Jacques chante vraiment « tout le temps ! ». Pas ses anciennes chansons – « ou alors en plaisantant », précise-t-elle dans son livre de souvenirs, en les parodiant, comme avec La Fanette : « Nous étions deux couillons / Que Fanette trompait… » (!) –, celles d’autres auteurs et seulement des extraits, des refrains, mais aussi et surtout des airs d’opéra.

Dans son salon, du reste, c’est de la musique classique qu’il écoute « en permanence », rarement de la chanson. Sur disque ou copiée sur bandes (Maddly s’en charge) pour qu’elle défile des heures durant… Une anecdote à ce sujet, que nous a rapportée l’un des témoins, déjà cité (cf. « Brel-6 »), de la vie de Brel à Hiva Oa, Jean Saucourt : « Il écoutait régulièrement Radio Tahiti et pestait contre la programmation musicale, essentiellement anglo-saxonne. “Des américâneries”, disait-il. Un jour, il nous a raconté qu’il avait écrit à la direction pour leur suggérer de diffuser de la chanson française, de la chanson qui s’écoute, pas seulement qui se danse, mais aussi du classique... Et puis, un jour, dans l’émission musicale du matin, on a entendu l’animateur dire : “Et maintenant, le quart d’heure de musique classique… pour Monsieur Jacques Brel” ! »

 

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L’histoire n’est pas finie, car lors d’une de ses virées « en ville », à Tahiti, Jacques tombera sans le vouloir sur l’animateur en question. Il s’appelle Jean-Michel Deligny. C’est un ancien guitariste de la bande à Johnny, Sylvie et autre Carlos, du temps du yéyé, resté depuis sur ses goûts musicaux de l’époque. Il n’a jamais écouté un disque de Brel, bien qu’il en ait acheté un à ses débuts, pensant découvrir un guitar hero à la française ou un émule des Shadows, la pochette affichant un personnage appuyé sur une guitare (il s’agit du troisième album 25 cm, paru en juin 1958, et débutant par Demain l’on se marie). Mauvaise pioche : « J’ai écouté et je ne suis pas allé jusqu’à la fin du premier morceau, confiera-t-il en 2008 à Eddy Przybylski. J’ai offert le disque à ma mère ! »  

 

 

Arrivé six ans plus tôt à Tahiti, Deligny est devenu producteur à RFO (« Radio Tahiti ») et animateur de l’émission matinale (l’émission de 6 h : en Polynésie on se lève avec le soleil et on se couche avec lui). Et c’est dans une clinique de Papeete où il s’est rendu au chevet de son vieux copain Carlos, victime de calculs rénaux alors qu’il se trouvait en vacances à Mooréa, qu’a lieu l’improbable rencontre. Drôle d’endroit pour une rencontre ? Le responsable indirect en est le docteur Thomas, chez qui séjournent Brel et la Doudou ; c’est lui qui a fait hospitaliser en urgence le fils de Françoise Dolto, lui qui leur propose de l’accompagner à la clinique, lui aussi qui rapportera la scène :

« J’ai une visite à faire en ville. Et j’ai pensé que vous pourriez la faire avec moi.
– Tu crois que je saurais me servir d’un bistouri ?
Il fend l’air de son bras comme Zorro !
Faut dire qu’il a appris l’escrime pour le tournage du film Mon oncle Benjamin
– Et qui veux-tu que je pourfende ?
– Carlos !
[…] Je raconte l’aventure de Carlos et de son mauvais calcul. De ses vacances écourtées.
Brel se lève aussitôt :
– Mais on vient avec toi ! Maddly ! Mon épée, mon armure… » !

livreEP.jpgLe lendemain, prévenu par Carlos que Brel lui a promis de revenir, Jean-Michel Deligny est présent. Je passe les détails, toujours est-il qu’une soirée bien arrosée, autour de quatre pizzas, est improvisée à la clinique ! « À quatre, précisera l’animateur à Eddy Przybylski, nous avons fini cinq bouteilles de vin. Je ne sais pas comment Brel a supporté ça. Ce que je sais, c’est que c’est lui qui, avec l’aide de Maddly, m’a ramené à ma voiture. Je n’en ai aucun souvenir. Je me suis réveillé dans l’auto et j’ai trouvé un mot : “Bien aimé cette soirée. Parle pas trop de moi à la radio. On s’écrit !” De fait, il m’a écrit des Marquises et, quand il est revenu à Tahiti, je les ai invités à la maison. »

Après avoir convaincu Deligny « par A + B » du bien-fondé de passer un peu de musique classique dans son émission, Jacques remonte au créneau, lui suggérant cette fois de diffuser de temps à autre un morceau d’un de ses musiciens préférés, Franz Schubert. Et l’animateur de s’exécuter de bon cœur, en évitant désormais de le citer nommément : « Quand je le faisais, j’annonçais toujours : “Et maintenant, le petit Schubert des Marquises !”… » Joli clin d’œil. Lors d’un séjour ultérieur, alors que Brel joue avec le gros chien de Jean-Michel (« un doberman d’une gentillesse extraordinaire mais qui faisait peur à tout le monde, et qui aimait à se blottir contre Jacques »), celui-ci lui suggère : « Il y a une photo à faire ! » Car s’il craint les paparazzi comme la peste, Jacques Brel ne rechigne pas à se faire photographier en privé.

 

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Ce jour-là, il pose complaisamment avec le chien, seul ou en compagnie de Maddly. Une pellicule y passe ; trente-six poses. La chose n’est pas anecdotique, car c’est précisément de cette séance que sera tiré le fameux portrait en médaillon sur fond bleu du dernier album, cheveux courts, barbichette et doigt sur la bouche. Le moment venu, le chanteur retiendra lui-même cette photo et la remettra à Barclay après avoir dit à Deligny : « Celle-là, tu la vends le maximum ! » Une photo, devenue rapidement « culte » pour tous les amateurs de Brel, que l’on n’aurait peut-être jamais connue si un certain Adolphe Sylvain, le grand photographe de Tahiti (voir « Brel-3 »), n’avait pas oublié le rendez-vous fixé par Jacques pour une séance de photos… Allez savoir ! Une photo où celui-ci, à travers son expression complice, semblait s’adresser directement à nous, qui avions tant attendu ce nouvel album, sans oser l’espérer, après plusieurs années de silence discographique ; comme s’il voulait nous dire : « Ne vous inquiétez pas, je vais bien et je vis aux Marquises, je veux simplement qu’on me laisse tranquille ; mais je ne vous oublie pas et, pour le prouver, je vous offre ces chansons… » Peut-être fut-ce l’intention de Jacques a posteriori, mais sur le moment on sait maintenant que les circonstances furent plus prosaïques. C’est Deligny qui l’a révélé, via La Valse à mille rêves (Ed. de l’Archipel, 2008) – la meilleure bio consacrée au Grand Jacques après celle de Marc Robine (voir « Brel-2 ») –, le doigt sur la bouche, « c’est parce que Brel essaie de faire taire le doberman… ».

 

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Mais retournons à Hiva Oa. Dans cette maison d’amour et d’amitié, aux « nacos » en verre en guise de fenêtres, où Jacques et Maddly sont assistés, le matin, d’un « homme de maison », Fii, et d’une femme de ménage, une proche voisine nommée Matira. C’est elle qui gardera les lieux, en s’installant à demeure avec ses trois enfants, dormant même dans le lit du couple quand celui-ci effectuera des séjours en Europe. Le tableau de la maisonnée ne serait pas complet si l’on oubliait de citer Mimine, la chatte qui a choisi d’y élire domicile, et ses trois chatons, bientôt, que Brel, fin plaisantin autant que fin lettré, baptisera Waterloo, Waterloo et Morne Plaine !

À défaut de recevoir d’anciens amis, ils sympathisent avec des habitants d’Hiva Oa, popaas ou marquisiens de souche : avec les sœurs (qui « animent admirablement leur école, confie Jacques à Paul-Robert. J’aime rencontrer sœur Élisabeth. Elle est douce et humaine. Elle voit tout et sait tout. Elle admet les petits écarts, comme elle admet l’anticléricalisme revendiqué dans mes chansons. Aux Marquises, l’habit fait moins le moine qu’ailleurs ») ; le curé (le père André qu’il salue dans les rues d’Atuona d’un tonitruant et systématique « Dieu est mort ! ») ; le postier Fiston Amaru qu’il a pris en affection et qu’il appelle toujours « vieux pédé » (alors qu’il n’est ni homo ni vieux), à l’instar de tout représentant de la gent masculine ; le prof de maths, Marc Bastard, au lourd passé d’aventurier ; Raymond Roblot, un viticulteur bourguignon bien connu (rencontré au pique-nique du jour de l’an 76) venu lui aussi s’installer aux Marquises, lassé de sa vie en France (un jour d’agapes un peu trop arrosées, il sera victime d’hydrocution en plongeant de son bateau : sur sa pierre tombale, quelques mètres plus haut que Brel et Gauguin, on a sculpté une grappe de raisin en guise d’épitaphe !) ; Victorine Matuaiti, dite Vito, et Christian Rauzy, le frère du maire, tous deux membres du personnel soignant de « l’hôpital » ; le mécanicien d’Atuona, Luigi Conscient, toujours prêt à rendre service ; la propriétaire de la maison, Hei Teupua ; le maire, bien sûr, Guy Rauzy… et puis Jean Saucourt, un pied-noir arrivé de longue date en Polynésie, devenu conducteur de travaux publics (il est alors « responsable de secteur de l’équipement des Marquises sud »), et sa femme marquisienne, Aline.

 

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Tout ce petit monde est invité plus ou moins régulièrement à boire un coup sur la terrasse (voire en maillot de bain dans la petite piscine circulaire, comme en témoigne une photo – de qualité hélas trop médiocre pour être reproduite ici – que l’on nous a remise, où l’on voit Jacques trinquer avec Bastard et Roblot, assis tous trois, immergés jusqu’au buste), ou à dîner. Témoignage exclusif de Jean Saucourt, vrai personnage de roman (genre Salaire de la peur), physique trapu de baroudeur, désormais à la retraite (mais qui loue aujourd’hui quelques bungalows tout équipés et offre à l’occasion ses services de guide culturel, sous réserve toutefois de lui paraître suffisamment motivé !) : 

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« D’abord, Jacques Brel exigeait une tenue correcte pour dîner chez lui. Maddly était en robe de soirée et Jacques nous recevait dans un smoking blanc, très classe, avec nœud papillon. Au bout d’un moment il demandait à Maddly ce qu’elle proposait à boire, en précisant aussitôt, comme une sorte de rituel : “Je crois que le champagne s’impatiente !” On discutait de tout et de rien, et puis on passait à table, on dînait à l’extérieur sur la terrasse…
– Parliez-vous de sa carrière de chanteur, des films qu’il avait tournés, etc. ?
– Non. On parlait de la vie quotidienne. Par exemple de l’avancée des routes dont je m’occupais, il fallait tracer des pistes, ou aménager celles qui existaient déjà pour les rendre carrossables. Jacques avait d’ailleurs l’habitude de passer nous voir, il venait nous saluer et plaisantait avec nous. “Alors, les gars, vous avez fait combien aujourd’hui ?” Il parlait du nombre de mètres qu’on avait tracés ou aplanis avec nos engins…
– Il conduisait lui-même ?
– Oui, il était accompagné de Maddly, ou de gens de passage, des marins ou autres, auxquels il faisait découvrir l’île ; enfin, là où il était possible de passer...
– Quelle voiture avait-il ?
-– Une Toyota Jeep, un 4x4 bien sûr, indispensable pour circuler ou se rendre par exemple jusqu’à l’aérodrome : la piste était sinueuse, étroite et très dangereuse, surtout en temps de pluie où elle devenait comme une patinoire. Il s’est acheté aussi une moto Suzuki, mais le temps lui a manqué pour s'en servir comme il l’aurait voulu.
– Combien de temps ont duré ces travaux ?
– Environ sept ans. On a démarré en 1972, pour ouvrir la route de l’aéroport. Et on a fini en 1979, en arrivant à Puamau [à l’extrême est d’Atuona : voir la carte de l’île dans « Brel-5 »].
– Y avait-il déjà des pistes bétonnées quand il est arrivé fin 75 ?
– Non, il n’y avait que des pistes de terre quand il était là. Avant son départ, en août 78, on avait seulement fait du goudronnage dans le village. Le cimentage date de 1986.
– Et le téléphone ?
– Il n’y en avait pas. Il est arrivé au début des années 80 et il a fallu attendre 1986 pour avoir l’automatique.
– As-tu conservé des photos avec Jacques ?

 

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– Non, seulement les cartes postales qu’il nous envoyait à ma femme et moi quand il regagnait la France ou quand il revenait par le chemin des écoliers. On savait qu’il voulait être tranquille et qu’il fuyait les photographes. Alors on respectait ça. Un jour, Éric Tabarly est arrivé à Hiva Oa, il voulait voir Brel, mais ils n’ont fait que s’entrevoir car Tabarly était suivi par quantité de journalistes. Jacques s’est sauvé en voiture dans la vallée pour qu’on ne puisse pas le prendre en photo…
– As-tu un regret quelconque ?
– Bien sûr. Le regret de ne pas l’avoir mieux connu. De ne pas en avoir eu le temps. Ici, Jacques Brel était un habitant comme les autres, il n’y avait pas de raison de le harceler de questions, on le laissait en paix. Et il avait plein de projets... Il avait même obtenu un bail de 99 ans pour le terrain où il comptait faire construire sa maison. Il l’avait choisi au-dessus du village, pour respirer mieux et se rapprocher de l’aéroport. Il avait fait dessiner les plans, à son idée, par un architecte de Papeete et les travaux de viabilisation étaient en cours… Pour nous, il était clair qu’il allait rester. Si on avait su qu’il nous quitterait aussi rapidement… »  

 

 

Punaauia, trente-cinq ans plus tôt. Jacques Brel à Paul-Robert Thomas (cf. J’attends la nuit, Le Cherche Midi, 2001) qui l’interroge sur les Marquises : « Il n’y a rien ! Sinon des gens souriants, qui n’ont pas le sens du temps. L’île d’Hiva Oa (qui signifie « L’étirée en longueur ») fait 40 km de large sur 20 km de haut. Cela paraît immense car il n’y a pas de route, mais de rudimentaires pistes cavalières. Pour aller d’Atuona à Puamau, de l’autre côté de l’île, il faut un à deux jours de cheval. C’est éreintant. On y construit une route. Il va falloir des années car les montagnes sont abruptes, la terre glissante, la végétation dense. » Et de préciser qu’Atuona, alors, est « un hangar à bulldozer, tracto-pelles et autres engins à chenilles et grosses roues » – un « hangar » dont Saucourt, maître d’œuvre du chantier, est le gardien. Dans Tu leur diras, publié en 1982, Maddly évoquera aussi ces rencontres avec l’équipe de Jean : « Quand on traçait la piste qui devait aller jusqu’à l’extrémité sud de l’île, il me disait : “Viens, allons voir les ouvriers, ça les changera de voir du monde !”. »

 

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À la saison des pluies, s’il est difficile pour Jacques de remonter chez lui en voiture depuis « le Chinois » [l’épicerie dite aujourd’hui « magasin Gauguin » : voir « Brel-5 »], « c’est encore plus difficile, dit-il à PRT, quand il faut aller chercher du matériel au débarcadère, là où sont les baleinières de la goélette Aranui [voir « Brel-4 », avec la nouvelle Les Marquises, ça se mérite, d’Alex W. Du Prel]. En fait il ne s’agit pas d’un voilier à deux mâts, mais on a gardé l’habitude du terme de goélette pour les bateaux qui cabotent entre les îles et viennent débarquer et embarquer marchandises et passagers. Il y a près de deux kilomètres ! L’Askoy est mouillé à une encablure du quai. Il faudra que je le change de place, avant les grandes houles de décembre [1976]… Les Marquises sont magnifiques, mais il faut, avant tout et surtout, vraiment vouloir y vivre. Rien n’y est facile, mais tout devient naturel. »

 

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Jean Saucourt peut en témoigner, lui qui a choisi de rester au pays de sa femme Aline et qui milite aujourd’hui avec elle pour la préservation de son patrimoine, la culture séculaire de l’archipel – notamment avec ses vestiges archéologiques, laissés quasiment à l’abandon (tel cet extraordinaire et unique « tiki souriant », ci-dessus, qu’il faut aller dénicher en pleine « jungle »), et son art de la sculpture auquel Gauguin s’était lui-même initié – étant la plus riche et diverse de toute la Polynésie française. Sur l’île d’Hawaï, il ne reste plus rien de la même culture maori, rapidement escamotée au profit du modèle américain. Aux Marquises, par chance, elle reste très vivante, sans être à l’abri d’un retournement soudain de situation, d’une génération à l’autre. « La culture marquisienne, expliquait déjà Brel à son ami médecin, est bouffée par la culture tahitienne, qui est elle-même bouffée par le français, qui à son tour est bouffé par l’anglais ; et l’anglais, par l’américain ! »

 

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Alors, Jean se bat sur tous les fronts. Après en avoir tracé, élargi ou cimenté les pistes, il connaît l’île et son histoire comme sa poche et ne demande qu’à partager son savoir. C’est un régal de parcourir Hiva Oa en sa compagnie érudite. Mais attention, avant d’obtenir sa collaboration, il vous fera passer, l’air de rien, une sorte d’examen. Nous y avons eu droit ! Pas question en effet, pour Jean Saucourt, de jouer au taxi-brousse avec des touristes indifférents à l’histoire de ces lieux (dont les ancêtres des habitants actuels pourraient être à l’origine du peuplement de l’île de Pâques, son dialecte et ses statues monumentales, les fameux moaï, présentant bien des analogies avec la langue et les tikis marquisiens) : avec ses pas loin de 70 balais, mais rassurant comme un roc, passionnant et enthousiaste, il vous offrira le maximum de lui-même si seulement il se rend compte que l’intérêt est partagé.

En l’an 2000, il a participé aux fouilles du puits que Gauguin avait fait creuser au pied de sa Maison du jouir, aujourd’hui reconstituée (cf. « Brel-5 »), l’eau douce surgissant à Atuona à faible profondeur. De son atelier du premier étage, à l’aide d’une canne à pêche, l’astucieux pécheur devant l’Éternel pouvait en remonter sans effort les bouteilles d’absinthe qui patientaient au frais ! De nouveau rebouché, mais mis en valeur, le puits fait à présent office de monument historique. Jean Saucourt : « Il était totalement obstrué lorsque nous avons mis à jour son emplacement. On y a retrouvé plein de petites choses, entre autres des bouteilles, des débris divers mais aussi des seringues et même des ampoules intactes de morphine… »

 

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On peut les voir à présent au Centre cuturel Gauguin, dans l’enceinte duquel se trouve le puits. Des objets dont l’examen permettra peut-être un jour de connaître la cause réelle de la mort du peintre. Tuberculose ? Maladie vénérienne ? Alcoolisme ? Les trois, mon capitaine ? Ou bien… ? Souffrant d’une infection à une jambe suite à une fracture ouverte subie lors d’une rixe à Concarneau, au printemps 1894, et réduite à la va-vite, le peintre aura régulièrement recours au laudanum puis à la morphine pour calmer ses douleurs, la plaie ne parvenant jamais vraiment à cicatriser. À Hiva Oa, conscient du danger, il avait demandé à son ami américain Varney qui tenait le magasin où il s’approvisionnait, de l’autre côté de la rue, de conserver sa dernière seringue et ses doses de drogue. livreBerruer.jpgMais le 7 mai 1903, souffrant le martyre, il fait appeler le marchand et le supplie de lui rapporter le tout. Le lendemain, on le trouva dans son lit, la jambe gauche pendant à l’extérieur… Overdose ? « Quelqu’un remarqua – était-ce Varney ? – qu’une fiole vide reposait près des lunettes, sur la table de chevet du défunt. Du laudanum ? Quelle importance ! Personne ne le sut jamais… Personne non plus ne put s’opposer à l’autodafé exigé par Mgr Martin [voir « Brel-6 »]. Là-bas, écrira l’excellent et regretté Pierre Berruer (ex-Ouest-France et auteur d’une des plus belles bios de Gauguin, Le Bon Dieu n’a pas d’oreilles, Plon, 1986), à quelques centaines de mètres, sur la plage où germaient des cocos, deux chevaux blancs couraient, insouciants et joyeux. »

Jean Saucourt, octobre 2011 : « Je connais quelqu’un, sur Atuona, qui dispose encore du carnet de facturation du magasin Varney, comportant la liste des produits que Gauguin achetait à crédit, avec sa signature à chaque nouvel achat ! Je l’ai vu une seule fois, mais depuis il m’est impossible de convaincre la personne concernée de mettre ce carnet à la disposition du patrimoine. C’est pourquoi depuis longtemps je milite pour l’ouverture d’un musée qui porterait notamment ce genre de documents à la connaissance du public, avec bien sûr des contrats confirmant la propriété d’origine… »  

 

 

Jacques Brel, Atuona, 1977 : « Quand on va à Paris, les gens nous demandent : “Mais qu’est-ce que vous pouvez donc faire toute la journée aux Marquises ?” On vit. On est occupés toute la journée à vivre sa journée. » Un soir, à des pilotes d’Air Polynésie qu’il a invités à dîner, il précise : « Il faut du temps pour tout et on prend du temps pour tout. Par exemple notre voiture est en panne. Comme il n’y a pas de garagiste, il faut trouver un gars qui connaît bien, qui veut bien… Il n’y a pas de station essence, on met une demi-journée pour faire le plein. » Sans parler de la cuisine, puisqu’il prend en charge tous les repas : « Il n’y a pas de restaurant, alors je fais la cuisine. Sauf le poulet à la belge qui est une spécialité de la Doudou. […] En plus, ici, c’est excitant d’essayer de faire de la bonne cuisine parce qu’il n’y a rien du tout. Les viandes congelées de Nouvelle-Zélande arrivent à Tahiti et nous sont réexpédiées par les goélettes, et les herbes sont inexistantes. J’ai apporté du persil, que j’ai planté… En ce moment, je me bats comme un fou pour l’oseille. Je voudrais pouvoir faire un saumon à l’oseille de mon jardin. J’ai déjà potassé la recette. »  

 

 

D’où lui est venu cet amour de la cuisine ? Il s’y est toujours intéressé, assure-t-il, mais c’est sur le bateau, pendant la si longue traversée du Pacifique (souvenez-vous du pot au noir, cf. « Brel-2 »), qu’il y a pris goût. « Sur un bateau c’est encore un peu plus pointu parce que ça bouge et je mettais un point d’honneur à ne pas ouvrir de boîtes. J’ai donc étudié sérieusement dans différents livres et je peux dire que je fais vraiment la cuisine... » (Tu leurs diras, op. cit.) Cela se saura très vite à Tahiti, tant et si bien que les pilotes invités à sa table n’arriveront jamais sans provisions. « Tout est aventure quotidienne. C’est une aventure de trouver des œufs, alors qu’il y a des coqs et des poules à profusion. Mais les poules sont en liberté, comme les gens. Et elles pondent dans les taillis. Aucune crudité, si ce n’est quelques tomates, oignons et concombres. Par contre on regorge de fruits succulents. […] Le poisson est excellent. » (J’attends la nuit, op. cit.) Bref, il faut savoir s’organiser, apprendre à anticiper, prévoir qu’on va manquer de riz… « C’est une habitude à prendre. Si on veut quelque chose en décembre, on le commande en août. Ce n’est pas plus compliqué. »

La table, elle, est toujours l’œuvre d’un chef étoilé. Que le plat de résistance soit relativement simple, comme le couscous que Jacques prépare la première fois pour Jean Saucourt, ou sophistiqué comme le poulet à la Neva qu’il réserve à Marc Bastard. Car Jacques est extrêmement attentionné avec ses invités. D’autant plus, sans doute, qu’il les choisit avec soin, réfutant régulièrement des demandes de fonctionnaires désireux de le rencontrer. C’est donc un vrai privilège d’être invité à sa table. Jean Saucourt se souvient de cette première fois : « Jusqu’alors on n’avait fait qu’échanger quelques mots, en se croisant dans le village ou sur le chantier. Mais le jour où il nous a fait part de son invitation, ma femme et moi, après avoir précisé que la tenue de soirée était de rigueur, il m’a demandé : “Au fait, c’est quoi ton plat préféré ?” Comme je suis originaire d’Algérie, j’ai répondu : “le couscous.” Sur le moment j’ai pensé qu’il me demandait ça comme ça, histoire de parler. Et puis, le jour venu, quand on est passés à table, après l’apéritif – champagne et caviar ! – et l’entrée, il est arrivé de la cuisine portant un plat de couscous ! Il l’avait préparé tout exprès pour moi… »

 

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Autre témoignage du même genre, celui de Marc Bastard, devenu le meilleur ami de Jacques à Hiva Oa. D’aucuns ne manqueront d’ailleurs pas de noter, curieusement, une certaine ressemblance physique entre lui et Jojo…

« M’ayant souvent prié à déjeuner ou à dîner chez lui, il me posa un jour la question suivante : “Quel plat as-tu le plus apprécié dans ta vie ?” Ma mémoire gustative se mettant en marche, je sortis au bout d’un moment : “Le poulet à la Neva.” C’était pour moi le souvenir ancien d’un soir de réveillon chez des amis de ma famille. Pour fixer les idées, le poulet à la Neva n’a rien du poulet chasseur de nos grands-mères. La volaille est désossée, cuite et entièrement reconstituée avec, mêlés à la chair de l’animal, du foie gras, des truffes et de la crème fraîche. Le tout est enrobé de gelée. Les rondelles de truffe restent apparentes. C’est une œuvre d’art et de goût. Le tout se découpe en tranches. On trouve ce plat de luxe chez les grands traiteurs parisiens, mais il n’est pas à la portée du cuisinier amateur moyen.
« Sur le moment, et dans mon esprit, sa question et ma réponse sur mon plat préféré n’avaient qu’un caractère documentaire. Or le soir du premier de l’an 1977, dans la maison de la colline, à la lueur des chandelles, avec la phrase traditionnelle “le champagne s’impatiente…” par laquelle il accueillait ses hôtes, Jacques s’éclipsa un moment et revint… avec un superbe poulet à la Neva, confectionné de ses mains ! »  

 

 

On le voit, Jacques excellait dans tout ce qu’il entreprenait. Le talent, assurait-il, c’est d’avoir envie. À l’en croire, il suffirait dès lors d’un pour cent d’inspiration, le reste étant « seulement » affaire de « transpiration ». D’apprentissage et de travail, c’est-à-dire. Lucidité ou humilité des gens vraiment… talentueux ? Après avoir entendu le Grand Jacques, cette question m’a toujours habité, au point que jamais je n’ai manqué de la poser aux plus… talentueux des créateurs que j’ai rencontrés voire côtoyés de près. Auteurs-compositeurs, écrivains, poètes… À Léo Ferré, à Frédéric Dard, à Luc Bérimont… pour n’en citer que trois, au hasard, parmi tant d’autres. « Géniaux », à n’en pas douter, ils étaient aussi et surtout des bourreaux de travail. Des stakhanovistes de la transpiration... Cela me renvoie au mot de Mileva Einstein, la première épouse du grand physicien, qui avait assisté, en excellente mathématicienne qu’elle était, à la gestation de la théorie de la Relativité ; en réponse aux journalistes se pressant soudain à leur porte dans l’espoir d’obtenir une déclaration du « génie », elle dit : « Mon mari se tue au travail. Voilà en quoi consiste son génie. » Einstein lui-même (grand amateur de musique et violoniste accompli, soit dit au passage), déclara : « Je ne pense pas que mon cerveau soit exceptionnel. Je suis seulement plus obstiné et plus passionné que la plupart des gens. »

Plus obstiné, plus passionné, Jacques Brel l’était assurément. En toutes choses. Avec un petit plus, encore : sa façon naturelle d’être en empathie avec les hommes (« j’ai mal aux autres »…) qui a fait, par exemple, que son souvenir reste aussi indélébile à Hiva Oa. Au final, se dessine le portrait d’un homme debout. « De l’aube claire jusqu’à la fin du jour ». Un homme qui jamais n’a courbé l’échine, ni devant quiconque ni face aux circonstances, aussi tragiques fussent-elles. Don Quichotte des temps modernes. Seule, la Faucheuse à laquelle nul n’échappe aura finalement eu raison de lui – ou plutôt de son enveloppe charnelle. Car son esprit demeure vivant en nous. « Voilà que l’on se couche / De l’envie qui s’arrête / De prolonger le jour / Pour mieux faire notre cour / À la mort qui s’apprête / Pour être jusqu’au bout / Notre propre défaite… » Serait-il impossible de vivre debout ? Aux Marquises, Jacques Brel a fait la preuve du contraire.    

(À SUIVRE)

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« SUR LES TRACES DE JACQUES BREL » (texte et photos de Fred et Mauricette Hidalgo), rappel des chapitres précédents : 1. Le Voyage aux Marquises (18 novembre 2011) ; 2. Sa nouvelle adresse (26 novembre) ; 3. Si t’as été à Tahiti… (3 décembre) ; 4. Touchez pas à la mer ! (8 décembre) ; 5. Aux Marquises, le temps s’immobilise (13 décembre) ; 6. Si tu étais le bon Dieu… (9 janvier 2012).

 

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Published by Fred Hidalgo - dans Reportages
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