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  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
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  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

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La Maison de la chanson vivante
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Jean-Jacques Goldman, confidentiel
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2 janvier 2012 1 02 /01 /janvier /2012 14:32

Dans ma maison d’amour et d’amitié

 

Malgré les difficultés que l’on nous annonce, entre les incantations des uns et la démagogie des autres, pour l’année nouvelle je vous souhaite (à l’instar d’une fidèle « abonnée », salut et merci Annie !) de sauvegarder le « Triple A » qui nous rassemble – Amour, Amitié, Altruisme – et surtout de le faire fructifier, non pas à la corbeille, mais plus simplement de bouche à oreille.

 

  voeux maison

 

Cela pourrait d’ailleurs être la devise de cette « maison d’amour » qui se nomme Si ça vous chante. Comme la belle chanson de Pierre Vassiliu, Amour amitié, à qui j’ai également emprunté Dans ma maison d’amour… Se rejoignent en effet ici, dans ce qui, grâce à vous, est plus qu’un blog, ceux et celles qui Aiment Aimer Avant tout et s’accordent à partager leurs coups de cœur sans rien attendre en retour. Sauf de contribuer à maintenir le Beau dans un monde désespérant de laideur et de conformisme. Le Beau ? Cela s’appelle l’âme des poètes... et des musiciens et de l’Art en général qui reste et restera la seule trace qui vaille de notre passage.

   

   

Bonne année aux amoureux de la chanson vivante, celle qui vient du cœur ou des tripes, qui exprime mieux que tout le meilleur de l’Homme ; bonne année à ceux et celles qui auront eu le rare talent, dans ce monde âpre au gain et hostile à l’humain (« Pauvre monde, insupportable monde / C’en est trop, tu es tombé trop bas / Tu es trop gris, tu es trop laid / Abominable monde »), d'avoir su vieillir sans devenir adultes, toujours prêts à insuffler des rêves d’enfant dans une histoire sans gloire. À tous ceux-ci, avec Vassiliu (rencontré la première fois à Libreville en 1972, il y a quarante ans !), je dis bienvenue chez vous : « Je veux qu’ma maison soit pleine comme toujours / De bruits, de déraison, de calme et puis d’amour / Qu’il y ait des poivrots, musiciens et poètes / Des vrais, qu’ont du talent et qu’ont pas la grosse tête… »

   

   

Mais surtout, devant la grande menace promise pour ce millésime 2012 par les oiseaux de mauvais augure, et anticipée par le poète dans un monument (méconnu) de la chanson, je formule un vœu plus que jamais nécessaire : « Il nous faut des porteurs de parole avec des chenilles d’acier dans la tête / La vérité, la vérité comme si la vie en dépendait ! / Je vous dis qu'il est temps, ce monde est dans ce carnet qu’on referme / D’un geste las et qu’on écrase comme un cœur / Que se lèvent ici ceux qui ont de l’esprit pionnier dans la tête / Il va falloir dès ce soir tout recommencer... » (Jacques Bertin, Menace, 1977).

 

    

Et j’insiste, persiste et signe avec un autre grand Jacques qui savait mettre ses paroles en actes : il va falloir repartir à l’assaut des moulins à vent et puis lutter encore, sans peur, « lutter toujours / Pour l’or d’un mot d’amour / Pour atteindre, à s’en écarteler / Pour atteindre… l’inaccessible étoile ! » Alors seulement, on pourra dire : « Vous les dragons, les sorciers, les sorcières / Votre règne se meurt aujourd’hui », et proclamer enfin l’avènement du chant des hommes.

 

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Published by Fred Hidalgo - dans La Chanson vivante
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13 décembre 2011 2 13 /12 /décembre /2011 19:57

Aux Marquises, le temps s’immobilise

 

Octobre 2011. Trente-trois ans après la mise en terre du Grand Jacques au cimetière d’Atuona, trente-six ans après son accostage dans la baie de Tahauku (voir « Brel-2 »), émus sans le paraître mais remués de façon visible par les conditions climatiques qui rendent l’atterrissage délicat, nous nous posons sur un plateau surgissant brusquement au milieu de nulle part. Je veux dire en pleine nature, exubérante et sauvage, majestueuse et inchangée, semble-t-il, comme au premier matin du monde. Nous voilà enfin dans l’île de Brel et de Gauguin ! Fascinante par son relief torturé, plantée de sommets aiguisés et découpée de baies se fracassant dans la mer déchirée, « infiniment brisée / par des rochers qui prirent des prénoms affolés ».

 

  

Et comme dans la chanson, c’est sous une pluie battante que nous débarquons sur la piste, trempés avant même que d’atteindre cette minuscule aérogare qui porte désormais le nom d’« Aéroport Jacques-Brel ». Aux Marquises, je le confirme, la pluie est traversière qui bat de grain en grain… Petit rappel : découvertes en 1595 par le navigateur espagnol Alvaro Mendaña de Neyra, venu du Pérou, les Marquises furent ainsi nommées (Islas marquesas de Mendoza) en l’honneur du marquis de Mendoza, vice-roi du Pérou. Curiosité : Paul Gauguin, d’origine espagnole du côté maternel, avait vécu au Pérou de l’âge de 2 à 7 ans où s’était installé son arrière-grand-père aragonais, le chevalier don Mariano Tristan y Moscoso (1) ! Le monde est petit et plein de passerelles… Peut-être même Gauguin avait-il lu Cervantès avant Brel, lui qui prônait déjà « le droit de tout oser » et fustigeait le principe de précaution : « Un jeune homme qui est incapable de faire une folie est déjà un vieillard. » Ne croirait-on pas entendre notre don quichottesque Grand Jacques à propos des adultes trop prudents qui ont plus d’avenir que de présent, et de la nécessité vitale d’« aller voir » ?

 

aeroport-pluie

 

 Certains, catégorie petit bras, se contentent de peu, de Vesoul ou de Vierzon. D’autres mettent les voiles sans point de chute précis pour un tour du monde, contre vents et marées (voire le pot au noir !) et accostent un beau jour dans la baie de Tahauku à Hiva Oa. Vous savez, en novembre 1975, là où un pêcheur à la ligne, un popaa, a salué Jacques et Maddly lorsqu’il les a vu débarquer de l’Askoy (voir « Brel-2 »). Je vous avais promis d’y revenir… Mais d’abord, avant de renouer le fil, je ne résiste pas au plaisir de vous offrir deux vidéos exceptionnelles de Vesoul , justement : celle de la version que l’on connaît, mais durant ses répétitions et l’enregistrement en studio, en direct comme toujours avec Brel ; et une autre, moins classique, à moins que ça ne soit le contraire, disons assez iconoclaste et jubilatoire, Jacques n’ayant jamais reculé devant la parodie et l’autodérision, avant que le naturel ne revienne au galop (et c’est le cas de le dire avec une telle chanson). 

On y découvre aussi le Grand Jacques explicitant les motifs de son osmose si prégnante avec Don Quichotte, en lequel il voyait « le symbole de la minorité ; c’est un type qui tend la main… » L’important chez l’Homme de la Mancha ? « Il donne priorité à ses rêves… Il va là où il croit que c’est beau. » On comprend pourquoi Jacky a osé quitter la scène, à son apogée, pour partir là où personne ne part, jusqu’à Hiva Oa. Tout Brel est d’ailleurs dans cette phrase de Cervantès qu’il ne manqua pas de faire sienne : « La folie suprême n’est-elle pas de voir la vie telle qu’elle est, et non telle qu’elle devrait être ? » Éloquent venant d’un homme que d’aucuns, agrippés à leur vie mesquine comme Harpagon à sa cassette,  ne se privèrent pas de traiter de fou – et c’est vrai qu’il en fallait, de la folie, pour rester fidèle à ses rêves d’enfant... Enfin, à vous… d’« aller voir » !

     

 

Précision : dans la première vidéo, document exclusif filmé en septembre 68, on aperçoit entre autres Georges Pasquier alias Jojo, le secrétaire et ami, Charley Marouani, l’agent, strict dans son costume-cravate habituel, et même Jean-Pierre Leloir, le photographe préféré de Brel, avec ses appareils en bandoulière et ses belles bacchantes – on le voit même en pleine action pendant une prise, ce qui est absolument impensable aujourd’hui. François Rauber est à la baguette, puis au piano dans la seconde vidéo en lieu et place de Gérard Jouannest, Marcel Azzola est à l’accordéon… « Chauffe, Marcel, chauffe ! »

 

 

Octobre 2011, suite. Si nous l’avions ignoré, nous aurions compris d’emblée où nous arrivions : loin, très loin des routes touristiques de la région déjà la plus isolée du reste du monde. Loin des îles de la Société et des Tuamotu, aux lagons d’un bleu turquoise ou d’azur contrastant avec le bleu marine de l’infinité océane, aux langues de sable blanc ou rose, qu’un ATR 72 de quatre-vingts places relie quotidiennement. À l’aérodrome de Nuku Hiva situé dans un endroit aussi aride qu’inattendu en bordure de mer, justement nommé Terre déserte, nous ne sommes plus que huit (inclus l’équipage !) en partance pour Hiva Oa dans un petit appareil de dix-huit places. C’est un Twin Otter, où pilote et copilote sont à portée de mains, semblable à celui que Brel emprunta tout au long de l’année 76 pour ses allers-retours sur Tahiti…

 

Twin-Otter-copie-1.jpg   

Nuku Hiva ? L’île principale du groupe Nord des Marquises et la capitale administrative de l’archipel où Brel effectua un repérage, débarquant fin 75 sur le quai de Taiohae (aujourd’hui à trois heures de 4x4 de l’aéroport) où l’attendaient tous les notables du coin (voir « Brel-2 »). Nuku Hiva où nous avons marché aussi sur les traces d’Herman Melville, que la tribu anthropophage des Taipis retint prisonnier dans la vallée de Taipivai après qu’il eut déserté de l’Acushnet (la baleinière américaine avec laquelle il s’était engagé dix-huit mois plus tôt), sachant qu’il aurait encore à vivre trois ou quatre ans de privations en mer. S’étant échappé au bout de quatre mois, il rejoignit un baleinier australien qui faisait voile vers Tahiti où il fut emprisonné six semaines durant pour faits de mutinerie, puis s’installa à Mooréa… Cela se passait en 1842 et le futur auteur de Moby Dick (1851) n’avait que 23 ans. Mais c’est là une autre histoire, bien sûr, qu’on peut découvrir à travers ses deux premiers récits : Taipi ou Typee en version américaine (1846), suivi un an après d’Omoo (sous-titré « Un récit d’aventures dans les mers du Sud »).

 

Marquises.jpg

 

carte-HIvaOa

 

Refermons la parenthèse et revenons-en à Hiva Oa, la grande île du groupe Sud (étirée sur 39 km x 19 dans ses plus grandes longueur et largeur), dont l’auteur de L’Île au trésor, Robert-Louis Stevenson, écrivit de façon éloquente après y avoir débarqué en 1888 : « Je pensais que c’était l’île la plus jolie et de loin l’endroit le plus inquiétant au monde. » De fait, elle conserve aujourd’hui ce paradoxe de beauté sauvage qui vous saute aux yeux et de sensation d’inquiétude suscitée par son aspect sombre et tourmenté : quasiment pas de terrain plat sur ses 316 km carrés, encore moins le long de l’océan, ce qui explique qu’on atterrisse sur une crête au-dessus d’Atuona.

 

 

Dix-sept kilomètres relient l’aéroport à la ville. Un peu plus de cinq cents habitants à l’époque de Gauguin, un peu plus de mille du temps de Brel, quelque mille cinq cents aujourd’hui (pour deux mille âmes sur l’ensemble de l’île). Il faut moins d’une demi-heure pour effectuer le trajet, là où il fallait parfois des heures, à la fin des années 70, quand la route, à présent cimentée, n’existait pas encore, et que la pluie rendait la piste de latérite extrêmement glissante. Extrêmement dangereuse donc, car tortueuse au moment de plonger à flanc de ravin, dans une pente à fort pourcentage, vers Atuona, dominée par trois sommets souvent couronnés de nuages : les monts Temetiu, Feani et Ootua (1276, 1126 et 889 mètres respectivement).

 

Atuona-Montagne.jpg

 

C’est un fait : peu, très peu de touristes poussent jusqu’aux lointaines Marquises (si Tahiti était Paris, Hiva Oa serait Moscou…), sinon pour une escale de quelques heures seulement avec l’Aranui, un cargo-mixte tahitien qui ravitaille les îles et embarque aussi des passagers, ou le Paul Gauguin, un paquebot américain de croisière. Brel, lui, décida de s’y installer après cinquante-neuf jours de balade océane. Car le Grand Jacques, à l’inverse de la plupart de nos contemporains, n’a jamais fait semblant. Même s’il s’incluait dans le lot commun en 1953, lorsqu’il n’était encore qu’un auteur-compositeur débutant : « Et dis toi donc grand Jacques / Dis-le-toi souvent / C’est trop facile / De faire semblant… » J’ai toujours pensé que cette chanson était une balise essentielle dans la vie de Brel ; comme si, à partir de là, il n’avait plus songé qu’à vivre vraiment, sans tricher jamais (c’est trop facile !), au point de se décider à fuir la gloire (et l’aisance financière), le soir même où il se rendit compte qu’il commençait, sur scène, à chanter machinalement.

 

Brel-Brassens.jpg

 

Attention, document : Grand Jacques, justement, non pas chanté par son auteur mais dit par... Georges Brassens ! Un enregistrement réalisé chez celui-ci le jour même de la mort de Brel, le 9 octobre 1978, qui ne serait diffusé qu’un an plus tard, sur Europe 1, dans l’émission Pirouettes de Claude Wargnier (émission à laquelle Brassens et les poètes, le dernier livre de Jean-Paul Sermonte, redonne vie à travers un CD : voir « L’Affaire Brassens » dans ce blog). Un hommage au talent d’auteur de Jacques Brel qui témoigne, si besoin était, de la grande estime en laquelle le bon Georges le tenait. Un document, aussi, jamais repris depuis lors, il y a plus de trente ans...

 

«Grand Jacques» dit par Georges Brassens

 

Flash-back : Atuona, novembre 1975. Le popaa qui avait fait un signe de la main à Jacques et Maddly, alors qu’il pêchait en baie de Tahauku, se nommait Marc Bastard. Prof d’anglais puis de maths au collège Sainte-Anne des Sœurs de la congrégation de Cluny, c’était avant tout un grand baroudeur devant l’Eternel, pas forcément exempt de défauts. Un ancien de la marine nationale auquel on avait discrètement conseillé de démissionner, en 1969, après l’affaire des vedettes de Cherbourg convoyées aux Israéliens de façon détournée (et soit-disant sans l’aval de la France), ex-créateur en 1964 de la télévision à Tahiti et auteur de romans policiers sous le pseudonyme de Marc Audran. Entre autres, puisqu’on murmure aujourd’hui à Hiva Oa qu’il fit également partie des services du SDECE, le contre-espionnage français… Bref, le profil type de l’aventurier comme Brel les aime. Il prit en 1970 ce poste d’enseignant chez les sœurs comme on part en pré-retraite et, célibataire, il vécut un temps avec une Marquisienne qui lui donna un fils, Paulo, qu’on peut toujours croiser, aujourd’hui, dans les rues d’Atuona.

 

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Mais reprenons le fil. Après les formalités douanières réglementaires, Jacques demande au gendarme Alain Laffont – « le » gendarme d’Hiva Oa – qui est ce pêcheur qui leur a fait un signe de la main. « C’est Marc Bastard, un professeur du collège Sainte-Anne. » Brel : « Alors, il devrait pouvoir nous renseigner sur Hiva-Oa. Pouvez-lui demander de passer nous voir ? » Sitôt dit, sitôt fait, le gendarme s’adresse à l’enseignant, et la suite, c’est l’intéressé qui la raconte :

« Jacques Brel désirerait vous voir…
- Vous voulez dire… Brel, le chanteur ?
­- Lui-même.
­­
- Mais je ne le connais pas autrement qu’à la radio…
- Je lui ai parlé de vous et il voudrait des renseignements sur Hiva Oa.

J’empruntais l’esquif du gendarme et me dirigeai vers l’Askoy. Jacques Brel, souriant, m’accueillit. La sympathie fut immédiate, et Maddly, la belle Guadeloupéenne qui l’accompagnait, me fit visiter le bord. […] Ils me questionnèrent sur Hiva Oa, les gens, la vie quotidienne… Leur intention était de se reposer une quinzaine de jours et de poursuivre leur route jusqu’à Tahiti.
Le surlendemain, je les croisais, main dans la main, sur l’unique route du village.
- Finalement, nous restons ici. Le pays est beau, les habitants agréables et, Dieu merci, ils ne me connaissent pas…
Il avait reconnu Atuona comme le bout de sa course, loin d’un monde qui l’étouffait. Jacques Brel fuyait l’agression médiatique que lui devaient sa célébrité et les rumeurs concernant son état de santé. Il voulait redevenir un homme “comme tout le monde” et je puis témoigner qu’il le fut pendant les trois dernières années de son existence auprès de celle qui fut son épouse par le cœur et l’esprit. »

 

cote.jpg

 

Ce sont ces trois ans – deux ans et huit mois exactement puisque Jacques s’envola une dernière fois d’Hiva Oa aux alentours du 20 juillet 1978 (avant d’embarquer à Faaa, à destination de Paris, le 27 du même mois) pour ne plus revenir de son vivant – que je me propose de vous conter une prochaine fois… mais seulement si ça vous chante vraiment. Un séjour reconstitué pour l’essentiel, grâce aux témoignages inédits recueillis sur place lors d’une enquête qui nous a permis, en outre, de rapporter des documents uniques – dont certains absolument fabuleux pour qui s’intéresse au Grand Jacques – auxquels bien peu de personnes ont eu accès depuis la disparition de l’auteur des Marquises. Ces terres qu’en langue vernaculaire, légèrement différente du tahitien parlé dans les autres archipels, on appelle Fenua Enata, c’est-à-dire Terre des hommes… Quand on sait l’admiration immense de Brel pour Saint-Exupéry et autre Mermoz, on est obligé de constater (une fois de plus) combien le hasard fait bien les choses.

 

piste-Ronde.jpg

 

Il est vrai qu’aujourd’hui encore, par manque de brise ou pas, le temps s’immobilise aux Marquises. La politique centralisatrice de Tahiti oublie volontiers ces îles qui abritent pourtant le meilleur de la culture polynésienne, et possèdent sans aucun doute les meilleurs artisans en matière de sculpture. Gauguin lui-même s’initia aux techniques locales avec les sculpteurs d’Hiva Oa. Quant aux infrastructures routières, n’en parlons pas, surtout ici où les routes, excepté celle menant à l’aérodrome, sont peu ou prou ce qu’elles étaient du temps de Jacques : de simples pistes pour la plupart, bétonnées par secteurs, qu’au volant de sa Toyota Jeep il parcourait volontiers pour faire découvrir à ses amis de passage les beautés de son île.

 

Puamau-copie-1.jpg

 

Et si l’on n’ose pas dire qu’elles restent ce qu’elles étaient déjà du temps de Gauguin, c’est parce que nous avons rencontré l’homme qui a tracé ou élargi ces pistes dans les années 70. Il n’en est pas moins évident que la traversée de cette île mystérieuse – elle recèle les plus beaux et imposants vestiges de l’histoire de ce peuple (grands tikis sculptés dans la pierre, dont les fameux moai de l’île de Pâques ne sont peut-être que les héritiers, et impressionnants vestiges archéologiques, lieux de culte, de réunion et d’habitation, aux dimensions exceptionnelles, qu’il faut mériter en s’enfonçant dans la forêt vierge) –, quand elle est faisable autrement qu’à cheval (qui reste un moyen de locomotion répandu), nous vaut des vues identiques à celles qui, à l’aube du vingtième siècle, s’offraient au regard du peintre.

 

homme-Cheval.jpg

 

Quant au village, c’est à peine s’il a changé : davantage de maisons et de facilités quotidiennes, bien sûr, l’électricité, le téléphone et la télévision, un peu de voierie et d’aménagement communal, deux ou trois magasins de plus, mais voilà tout. À tel point, je vous le jure, qu’on ressent l’impression de pouvoir croiser Brel à tout moment, au détour d’une des rares rues d’Atuona, chapeau de paille, chemisette et pantalon blancs, descendant à pied de sa maison et passant devant la gendarmerie pour aller relever son courrier à la poste, saluer les sœurs dans leur école, brocarder au passage le curé à l’église ou aller boire sa bière au « Magasin Gauguin »… au seuil duquel discutent encore parfois, pour s’abriter du soleil, deux ou trois vahinés. « Les femmes sont lascives au soleil redouté… »

 

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Brel, Gauguin, le temps s’immobilise et l’histoire, dirait-on, se répète. Par la « goélette » qui assure la liaison avec Tahiti, le premier fit venir ici un orgue électrique pour travailler à ses futures chansons, le second un harmonium dont il jouait volontiers même s’il s’avouait piètre musicien. Le peintre s’accompagnait aussi à la guitare ou à la mandoline, on l’a dit, pour chanter en privé. Par exemple une chanson tahitienne dont il emprunterait le titre pour l’une de ses sculptures en pierre, Oviri (le sauvage), avant de demander qu’elle figure sur sa tombe : Oviri« Mon cœur est pris par deux femmes / Qui se sont tues / Alors que, proches et éloignés, / Mon cœur et ma flûte chantent… »

Autres cousinages étonnants entre les deux grands voyageurs (Gauguin aussi se rendit aux Antilles et à Panama), leur propension pour l’un à parler de peinture à propos de la chanson (« les mots ont des couleurs », disait par exemple Brel qui se comparait souvent à « un peintre flamand qui écrit des scènes, et qui les chante »), et pour l’autre à parler de musique au sujet de la peinture : « Mes chiens rouges, mes ciels roses sont voulus absolument ! Ils sont nécessaires et tout dans mon œuvre est calculé, médité longuement. C’est de la musique, si vous voulez ! J’obtiens par des arrangements de lignes et de couleurs, avec le prétexte d’un sujet emprunté à la vie ou à la nature, des symphonies, des harmonies, ne représentant rien d’absolument réel, au sens vulgaire du mot, n’exprimant directement aucune idée, mais qui doivent faire penser comme la musique fait penser, sans le secours des idées ou des images, simplement par des affinités mystérieuses qui sont entre nos cerveaux et tels arrangements de couleurs et de lignes. »

 

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Étonnant, non ? Brel, d’ailleurs, ne manquait pas d’évoquer Gauguin avec son ami toubib de Tahiti, Paul-Robert Thomas, qui rapportera ces réflexions dans son livre de souvenirs : « Il est parti en Polynésie pour vivre ses rêves d’enfance. livre-ThomasIl suffit de regarder le simple émouvant de ses traits et le désordre apparent de ses couleurs. Seule l’âme de l’enfant qui reste chez l’adulte qu’il devient, est capable de peindre un cheval en vert ou en rouge. » Alors, on aime à penser que tous deux auraient pu boire un coup ensemble dans ce « Magasin Gauguin », ainsi appelé à présent parce qu’on dit que le peintre s’y ravitaillait en vivres… et en alcools ! Jacques Brel (s'adressant toujours à Paul-Robert Thomas) : « À la saison des pluies, il faut un cheval ou une Jeep à quatre roues motrices pour se déplacer. Les ornières sont profondes. On s’enlise à chaque instant. On cahote. Ma Toyota a bien du mal à remonter la pente qui va du Chinois, l’épicerie d’Atuona où Gauguin allait également faire ses emplettes, jusqu’à la maison, qui est à huit cent mètres de là. C’est une expédition ! »

 

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Gauguin, lui, habitait presque en face du « Chinois », là où on a retrouvé son puits, celui où il faisait rafraîchir son absinthe, là où l’on a reconstitué aujourd’hui sa Maison du jouir (dont le simple nom inscrit sur le fronton, au-dessus de l'escalier, le fit vouer aux gémonies par le curé du cru : mais qu’est-ce qu’il en savait, le bougre, et qui donc lui avait dit, qu’il n’y a pas de peintre maudit en paradis ?!) et bâti un centre culturel de la plus belle eau. Celui-ci rassemble des documents biographiques, des lettres pleines d’enseignements sur le comportement chevaleresque de notre homme, et propose l’ensemble de ses toiles peintes en Polynésie (en fait des copies d’un faussaire de talent tout droit sorti de la prison de la Santé !). Tout ici concourt décidément à vous immerger dans le bain de l’aventure, de l’inattendu et de l’extraordinaire.

 

 

Alors, quand on visite sa maison – ouverte rien que pour nous, ma chère et tendre et moi ! – et qu’on découvre L’Or de leur corps à l’endroit même où le peintre maudit donna vie à cette toile sublime, dans son atelier du premier étage, juste après l'étroit vestibule où se trouvait son lit, on a l’impression de se noyer dans la peinture et la chanson à la fois. Avec Gérard Manset pour guide et Jacques Brel pour éternel voisin : « L’esprit des morts veille / Qui frappe à la porte / Et toi allongé dans ton demi-sommeil / Et l’or de leur corps / Partout t’accompagne / […] D’où venons-nous / Que sommes-nous / Où allons-nous... ? »

Gauguin-OrCorps.jpg 

1-Sa fille, Flora Tristan-Moscoso (la grand-mère de Paul), marquerait plus tard l’histoire du féminisme en France par ses actions et ses écrits, dont Pérégrinations d’une paria (1838), avant qu’un autre de ses ouvrages, L’Unité ouvrière (1843), ouvre la voie à un socialisme internationaliste. « Il n’est peut-être pas de destinée féminine, dira André Breton, qui, au firmament de l’esprit, laisse un sillage aussi long et aussi lumineux. » Et dans L’Odyssée de Flora Tristan, le grand écrivain péruvien Mario Vargas Llosa abonderait dans ce sens, non seulement « parce que dans le vaste catalogue des promoteurs des utopies sociales au dix-neuvième siècle, Flora Tristan est la seule femme, mais surtout parce que sa volonté de reconstruire la société sur des bases entièrement nouvelles est née de son indignation devant la discrimination et la servitude dont étaient victimes les femmes de son temps, ce qu’elle éprouva, comme bien peu, dans sa propre chair ». Belle hérédité pour un peintre qui, lui aussi, se distinguerait par son combat contre les injustices et les abus de pouvoir dont les Marquisiens étaient victimes…

(À SUIVRE) 

 

 
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Published by Fred Hidalgo - dans Reportages
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8 décembre 2011 4 08 /12 /décembre /2011 18:37

Touchez pas à la mer !

 

On s’en va sur les traces de Brel et, comme s’il jouait le rôle d’aimant (dans tous les sens du terme), on découvre dans son sillage d’autres personnages aussi extraordinaires qu’improbables, véritables don Quichotte(s) des temps modernes... Retour sur image : à l’automne 1976, une fois installé à Hiva Oa, il vole régulièrement avec son Jojo vers l’archipel de la Société, dans les Îles du Vent (Tahiti, Moorea et Tetiaora qui appartenait à Marlon Brando), les Îles Sous-le-vent (Bora-Bora, Huahiné…), et celui des Tuamotu. Paysages de rêve qu’il décide un jour de faire partager à Charley Marouani, son ancien agent, et à Lino Ventura, son meilleur ami avec Brassens depuis que Jojo n'est plus là…

   

 

Nous sommes toujours à Punaauia, île de Tahiti, dans le faré du docteur Paul-Robert Thomas où séjournent Maddly Bamy et Jacques Brel, durant la période où ce dernier, pour revalider sa licence de pilote, effectue ses heures de vol réglementaires en compagnie d’un moniteur. « Si nous demandions à Charley et Lino de venir nous rejoindre pendant quelques jours ? lance-t-il un soir. Il y a encore de la place ici… Si ça ne te dérange pas, toubib ? » Paul-Robert acquiesce. « Plus on est de fous… » En attendant de les appeler le lendemain matin, décalage horaire oblige, Jacques explique qu’il est préférable en effet de les recevoir à Tahiti plutôt qu’aux Marquises ; en tout cas, pour le moment : « Le voyage est long. Vingt-quatre heures de vol de Paris à Papeete, et après des attentes interminables dans les aéroports des îles, et les nombreux transferts, il en faut presque autant pour arriver à Atuona… »

Lino Ventura, empêché, ne viendra pas (« il va nous manquer, dit Jacques, mais il va nous venir » : ce sera pour plus tard, à Hiva Oa, pense-t-il, quand sera terminée la maison sur la colline…), « remplacé » en l’occurrence par Henri Salvador. Celui-ci a perdu la femme de sa vie, Jacqueline, le 19 septembre précédent, et Charley qui est aussi son agent a vu dans ce voyage en Polynésie une façon d’enrayer la dépression qui s’est abattue sur lui. « Après son enterrement, avouera Salvador en 1994 dans son autobiographie (Attention ma vie, Lattès), j’ai mis des valises dans ma voiture, je ne couchais plus à la maison. Je dormais dans des hôtels. Je ne voyais plus personne. Je ne savais plus où aller. Je l’avais perdue… j’avais perdu l’amour, c’est-à-dire TOUT. Mon cœur était parti. »

   

 

De fait, ce séjour en compagnie de Brel qu’il a connu dans les années 50, « quand on passait tous deux aux Trois Baudets », lui sera des plus salutaire, Jacques se pliant en quatre pour lui changer les idées. Parties de pêche en bateau dans le lagon (« La veille de notre départ, se souviendra, ému, Henri Salvador, il organisa une dernière partie de pêche. Je me suis retrouvé dans un canot avec le fils d’un vieux pêcheur qui toute la journée s’occupa de moi. Le soir, j’ai voulu lui donner un peu d’argent pour salaire de son travail, mais il a refusé en me gratifiant d’une réplique sublime pour parler de la journée : “Ce n’était pas du travail, monsieur. C’était l’amour” »), parties de boules dans l’allée conduisant au faré et, surtout, virées aériennes avec le Jojo. Non, Henri, semble lui dire Jacky, t’es pas tout seul, je sais que t’as le cœur gros, mais arrête de pleurer. Où la réalité rejoint la chanson : « Non Jef t’es pas tout seul / Mais arrête tes grimaces / Fais bouger ta carcasse / […] Viens, il me reste ma guitare / Je l’allumerai pour toi / […] On sera bien tous les deux / On rechantera comme avant », allez viens Henri, viens, viens !

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Dès l’arrivée de ses amis à Faaa (où l’on vous accueille, comme partout en Polynésie, au son de l’ukulélé), Brel – qui est un excellent pilote et sait que Salvador a peur de l’avion – ajoute encore, pour s’amuser, à l’inquiétude de ce dernier. « Demain, annonce-t-il, nous irons déjeuner à Moorea. Jojo doit avoir des fourmis dans les hélices. » À Paul-Robert, rappelle celui-ci dans J’attends la nuit, il donne rendez-vous à l’aéroclub vers 11 h 30. Jean-François Lejeune, le moniteur, les y attendra. « Tu es sûr qu’on ne peut pas y aller en ferry ? », espère Henri. « Non ! répond Jacques, péremptoire. Il faut que je fasse des exercices : des glissades, des décrochements, etc. » On imagine l’état d’esprit de Salvador, agitant, comme l’écrit le toubib, « son invisible trouillomètre ». Ce dont profite Brel, un large sourire aux lèvres : « Et surtout, il faut que je fasse des coupures moteur en vol et au décollage ! »

Grâce à cette « technique » du Grand Jacques, Henri Salvador se retrouve à mille lieux, sur l’instant, du drame survenu à celle qu’il invoquera encore, en 2003, dans une superbe chanson (cosignée avec Keren Ann) : « Ici, ma chère et tendre / Les choses n’ont pas changé / Dans le sac et la cendre / J’ai presque tout laissé / […] Mais nul ne peut comprendre / Les hiers et le passé / Je ne rêve que de t’entendre / Je ne veux que t’embrasser / Ma chère et tendre… »

  

 

Le lendemain, à l’heure dite, le Jojo décolle à destination de l’île sœur de Tahiti : Mooréa, dix-sept kilomètres à vol de Jojo ! Brel, s’adressant à Lejeune : « Pour l’arrêt du moteur, c’est celui que tu veux, et quand tu veux. » Ambiance… Puis se tournant vers ses passagers, Charley, Henri et Paul-Robert : « Il faudra faire attention de ne pas couper le mauvais moteur, les gars, sinon c’est la patouille. Encore que là, le mauvais moteur serait celui qui tourne rond. Beaucoup de pilotes se trompent de côté ! » Ambiance, ambiance… Bluff ? Non, aussitôt dit, aussitôt fait : le moteur droit est coupé brusquement par Lejeune, provoquant une embardée de l’appareil dont Brel, en pilote expert qu’il est depuis longtemps, rétablit la stabilité après avoir récité la procédure d’urgence réglementaire. Ce n’est pas tout : « Ne rangez pas vos maillots, poursuit Jacques, nous allons faire un essai de changement de réservoir. Il va falloir couper l’essence quelques petites secondes pour ne pas remplir d’air les carbus… »

La manœuvre se passe bien, « sinon une petite extra-systole », précise Paul-Robert, et Jacques annonce la fin des hostilités, au grand bonheur de Salvador : « Un petit dégraissage ne fait pas de mal. Vous pouvez ranger vos maillots, on va se poser… sur la piste. »

 

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Mooréa, octobre 2011, trente-cinq ans exactement après Brel et ses amis, nous débarquons sur cette splendeur d’île qui fait office de lieu paisible de villégiature, le week-end, pour les Tahitiens stressés (si, si, il y en a ! alors que la plupart des Polynésiens sont on ne peut plus sereins, et surtout merveilleusement accueillants, d’une gentillesse naturelle et spontanée, comme rarement à ce point ailleurs dans le monde). Notre ami Louis Bresson (voir « Brel-3 ») a formé le projet de nous y emmener en zodiac, mais ce matin, la houle est trop forte en dehors du lagon, et c’est dans le ferry qu’appelait de ses vœux Henri Salvador que nous débarquons en baie de Vaiaré. Non sans avoir assisté, une fois franchie la barrière de corail à hauteur de l’aéroport de Faaa (entre Papeete et Punaauia), à un ballet superbe de baleines avec leurs baleineaux…

 

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À Mooréa, dans la marina, nous faisons la connaissance d’un confrère, Daniel Ubertini, installé à demeure sur son voilier. Journaliste indépendant, reporter-cameraman et réalisateur de documentaires, il a bien connu (et a même barré longtemps son bateau) un certain Jean-Claude Brouillet qui, après avoir créé une ferme-pilote à Marutéa, dans l’archipel des Gambier (le premier mouillage abrité depuis Panama), développa l’exploitation de la perle noire de Tahiti pour la grande joaillerie. Auparavant, il s’était chargé de la conception des hôtels écologiques Kia Ora de Mooréa, où il a d’abord vécu, et de Rangiroa où Brel retrouvera par hasard Pierre Perret (voir « Brel-2 »). Le monde est décidément tout petit : autre coïncidence, Brouillet est l’une de mes vieilles connaissances « gabonaises ». Créateur de la compagnie Transgabon aux temps héroïques des forestiers, des pistes de brousse et des petits avions en lutte fréquente contre les éléments déchaînés, il me raconta en détail toute son histoire, à Libreville, pour que je l’offre dans les années 70, en plusieurs épisodes, aux lecteurs du quotidien national L’Union.

Formulant le vœu, sans trop oser y croire, de le retrouver ici, Daniel nous apprendra que la maladie s’est emparée récemment de cet aventurier avec un grand A : il est aujourd’hui hospitalisé à Los Angeles, sans espoir de retour. Aux lecteurs et lectrices de Si ça vous chante qui n’ont pas eu la chance d’entendre parler de Jean-Claude Brouillet (à l’époque où il vivait au Gabon, il était marié à Marina Vlady qui divorcera ensuite pour épouser le grand chanteur russe Vladimir Vissotski – voir « Paris-Moscou » dans ce blog), je ne saurais trop conseiller la lecture de ses deux récits, passionnants comme des romans d’aventures : L’Avion du Blanc et L’Île aux perles noires parus chez Robert Laffont en 1972 et 1984 respectivement.

En revanche, Louis Bresson nous présentera un autre aventurier nommé Alex W. Du Prel, Américain naturalisé français (« En fait, nous dira-t-il, j’ai de lointaines origines huguenotes, d’où mon nom à consonance française ») et mariée à une Tahitienne qui lui a donné une fille. Sa vie, à lui aussi, est un roman et la mise en pratique du principe d’imprudence si cher à Jacques Brel.

   

 

Ingénieur du génie civil dans de grands chantiers pétrochimiques aux Caraïbes et en Amérique latine, puis ingénieur responsable des hôtels de la chaîne Rockefeller aux Antilles, il est muté à Hawaï en 1973 où il décide de se rendre par ses propres moyens, en solitaire, sur un yacht de douze mètres qu’il a construit lui-même ! C’est le déclic : la longue traversée du Pacifique (deux mois et demi) chamboule ses valeurs. « Je me suis rendu compte, nous dit-il, de la vacuité de ma vie. J’étais un gros con qui n’avait d’autre but, comme souvent en Amérique, que de gravir les échelons de la carrière en piétinant ceux qui se dressaient sur mon chemin. J’ai décidé de tout plaquer du jour au lendemain ! »

À partir de là, comme pour Adolphe Sylvain (voir « Brel-3 »), s’ouvre une destinée hors du commun : Alex vogue partout en Polynésie, s’arrête parfois plusieurs mois dans des atolls quasiment inhabités, nouant des contacts privilégiés avec des populations authentiques, car isolées du reste du monde, qui en font un adepte et un ardent défenseur de leur mode de vie et de leur culture face aux dangers de la société de consommation. Parenthèse : il existe aujourd’hui à Moorea un village artisanal qui reproduit justement l’art de vivre ancestral et vit presque en autarcie. Les Polynésiens qui vous reçoivent au Tiki Village, c’est son nom, sculptent, tissent, cousent, peignent, renouent avec l’art ancestral du tatouage et cuisinent à l’ancienne, avec le four tahitien traditionnel. Et puis les mêmes, hommes et femmes, maris, épouses et enfants, proposent un spectacle de chants et de danses au milieu du village dont certaines scènes semblent sorties tout droit d’un tableau de Gauguin (cf. notre photo).

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En 1975, Alex fait escale à Bora Bora et y crée et construit lui-même un petit hôtel, le Yacht Club, qui devient vite le point de rendez-vous des grands navigateurs de l’époque… L’amour l’appelant à Mooréa, il s’y installe en 1982 après avoir cédé son hôtel puis assure pendant deux ans, à la demande de Marlon Brando dont il devient l’ami, la direction de son atoll de Tetiaora… Enfin, ce polyglotte qui a exercé une multitude de métiers pour maintenir sa liberté de mouvement (serveur, géomètre, soudeur, maître d’hôtel, interprète, régisseur de plantation, mécanicien itinérant, convoyeur de bateaux, cuisinier, professeur de langues… et même acteur !), se prend de passion pour la presse. Il se rend à Papeete pour proposer aux Nouvelles de Tahiti, le grand quotidien polynésien, d’en devenir le correspondant pour Mooréa. Je passe les détails. Toujours est-il que le rédacteur en chef des Nouvelles le met à l’épreuve et s’aperçoit vite que notre homme au profil pour le moins atypique écrit fort bien. « Bref, il m’a eu à la bonne et m’a formé de A à Z au métier de journaliste ! » Qui, « il » ? Vous l’avez deviné : il s’agit de Louis Bresson qui, à son tour, va voler bientôt de ses propres ailes. 

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Car l’histoire d’Alex ne s’arrête pas là : en 1991, épris plus que jamais de journalisme, surtout d’investigation, il fonde Tahiti-Pacifique magazine qui, par sa liberté de ton et la qualité de ses enquêtes, devient vite le mensuel d’information et d’économie de référence du Pacifique Sud. Trop indépendant toutefois, au goût des différents présidents de la Polynésie française, il devra faire face à de mauvais procès qui se comptent par dizaines (oui, vous avez bien lu !), de Gaston Flosse en particulier qui cherche à le faire disparaître en le saignant à blanc. Heureusement Alex et son journal ont presque toujours gain de cause jusqu’au dernier en date, « dépaysé » au Tribunal de Grande Instance de Paris, qui attire les regards des médias parisiens sur Tahiti-Pacifique. Un grand reportage télévisé lui est consacré, qu’Alex s’est fait un malin plaisir de nous diffuser dans son invraisemblable bureau-capharnaüm de Mooréa, où la profession rend justice à son intégrité et à ses rares qualités professionnelles d’enquêteur. « Pour être informés de ce qui se passe vraiment en Polynésie française, disent quasiment en chœur certains députés de l’Assemblée nationale et la rédaction du Canard Enchaîné (qui ne tarit pas d’éloges à son sujet), le journal d’Alex est incontournable. Avec lui, pas de magouille, pas de manipulation ; l’information réelle, vérifiée et recoupée… » La chance de Tahiti-Pacifique, vis-à-vis de ses détracteurs, est de compter, dans son portefeuille d’abonnés, plus d’un millier d’entre eux hors de Polynésie, dans les ambassades, les organismes culturels et les médias du monde entier. 

   

 

Sacrée rencontre ! Sacré Alex, que Brel, c’est sûr, aurait adoré connaître ! Des gens comme lui sont l’honneur de notre profession. Un vrai don Quichotte de la presse pour qui, aux difficultés politiques évoquées, aux difficultés économiques récurrentes, s’ajoute à présent le problème de la passation de pouvoir. LivreAlexL’âge aidant, la question de la continuité d’un journal après ses fondateurs devient en effet angoissante. Et si plusieurs repreneurs se présentent, encore faut-il choisir le « bon », à la fois le plus compétent et le moins magouilleur, ce qui n’est pas évident à vérifier en amont tant la duplicité et le calcul font aujourd’hui florès… Mais Alex tient bon, c’est une forte nature, un genre de colosse et un bon vivant qui aime bien rigoler. Touche-à-tout de talent il publie aussi des « Nouvelles des mers du Sud » qui sont un grand succès dans le pays : deux volumes sont déjà parus aux Éditions de Tahiti, dont Le bleu qui fait mal aux yeux qu’Alex a dédié « à feu Marlon Brando qui avait eu la magnanime gentillesse de me “prêter” son bel atoll pendant deux ans ». C’est de ce recueil que nous tirons une nouvelle – vécue qui plus est –, intitulée Les Marquises, ça se mérite… où il est évidemment question de Jacques Brel. Elle vous est proposée en exclusivité, avec nos remerciements à l’auteur, en cliquant ICI. Et si ça vous chante, n’hésitez surtout pas à la commenter ci-dessous (cf. « Écrire un commentaire ») : Alex W. Du Prel sera ravi de découvrir vos réactions.

  

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Dernière précision (outre le contact de Tahiti-Pacifique, auquel on peut s’abonner) : les bureaux de sa rédaction feraient frémir la majorité des journalistes et patrons de presse. Une grande pièce tout en bois, des étagères et des dossiers partout, les couvertures des numéros parus punaisées au plafond, des panneaux solaires sur le toit qui assurent l’alimentation électrique (et le haut débit) en cas de coupures intempestives du réseau, deux ordinateurs et un bazar semble-t-il généralisé… mais en apparence seulement. Quand on a créé, comme Louis Bresson et nous-mêmes, des journaux de toutes pièces, en s’y investissant corps et âme, la réussite d’un organe de référence comme Tahiti-Pacifique (le numéro 248 de janvier 2012 marquera l’entrée du magazine dans sa vingt-deuxième année) est des plus réjouissante. Salut Alex, encore bravo ; bon vent et à la revoyure !

   

 

Brel ? C’est vrai : dire que Jacky est mort, dire qu’il est mort Jacky ! J’y reviens, d’autant plus naturellement qu’Alex a publié dans son mensuel plusieurs reportages réalisés à Hiva Oa, notamment lors du vingt-cinquième anniversaire de sa disparition – pour l’inauguration de l’Espace Brel, en 2003 – et auparavant ce qu’il a appelé, dans le numéro daté de décembre 1999, « La Guerre des femmes » autour de sa tombe : « La veille de la Toussaint, peut-on y lire, dans le petit cimetière d’Hiva Oa, en compagnie d’un gendarme, Maddly, l’ancienne compagne du chanteur Jacques Brel, décédé en 1978, ôtait les deux plaques en laiton que France Brel, la fille de l’artiste, avait apposées fin juillet sur la stèle au nom de la “famille légitime”, pour y replacer la plaque désormais célèbre, une sculpture montrant la tête du chanteur et de Maddly. Alertée par des habitants de l’île, la famille fit déposer un cadre contenant la copie d’un fax qui déclare que “les plaques ont été illégalement arrachées” et que “la famille déplore cette profanation inacceptable qui ne rend certainement pas hommage à celui qui repose ici”. Courageuse et sûre de son bon droit, Maddly réapparaissait deux semaines plus tard à l’aéroport de Tahiti-Faaa où elle sollicitait auprès des résidents et touristes la signature d’une pétition réclamant le maintien de la stèle telle qu’elle l’a été pendant plus de vingt ans. »

 

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Quoiqu’il en soit de cette « guerre » passée – aujourd’hui, les choses sont rentrées dans l’ordre entre Maddly et Miche (venue à Hiva Oa pour la première fois en 2008), avec la cohabitation sur la tombe et à côté de celle-ci de la plaque d’origine, retirée en 99 par France puis remise par Maddly, et d’une des deux voulues par la famille remerciant sobrement le visiteur de son passage au nom du poète, « du bleu de son éternité » –, ils furent bien rares ceux qui rendirent visite au Grand Jacques de son vivant. Surtout aux Marquises… À Tahiti, fin 76, il y eut donc Charley Marouani et Henri Salvador, lequel, marqué par sa trouille de l’avion, précise ceci dans son autobiographie : « Ce fut d’ailleurs la première fois que j’ai pris un 747 ! » Avant de commenter ainsi sa dernière rencontre avec Brel : « Un personnage extraordinaire qui, hélas, n’avait plus que quelques années à vivre [NDLA : en fait, moins de deux ans] et n’allait pas tarder à être en deuil de lui-même. Au tournant d’une conversation, je lui appris que j’aimais les noix de coco : il en a fait venir un camion ! Avec son aéroplane (j’emploie ce mot à dessein car son avion donnait toujours l’impression de planer majestueusement), on a visité les îles de l’archipel… »

   

 

Les îles ? Après Mooréa, Huahiné et Bora Bora (où en 1942, suite à l’attaque de Pearl Harbor, les Américains construisirent la première piste d’aviation de Polynésie française, antérieure à celle de Tahiti) : deux îles que Paul Gauguin découvrit dès 1895, invité par le gouverneur à suivre à bord de l’aviso-transporteur Aube une expédition pacifique mais historique d’annexion, les reines locales ayant accepté la vente de leurs terres à la France. Seules Tahiti, Moorea et les Marquises étaient officiellement françaises jusque-là : les choses se gâteront avec deux autres îles Sous-le-vent, Raiatea et Tahaa, dont les rois n’entendaient pas céder la souveraineté de crainte de perdre leur culture et leur mode de vie ancestral… Ne touchez pas à la mer, s’écrierait plus tard Antoine dans une belle chanson écrite sur Voyage (son deuxième voilier après Om), mouillant alors à Huahiné dans l’accueillante et magnifique baie d’Avéa.bateauAntoine 

Image garantie du paradis sur terre… et vidéo amusante, histoire de boucler la boucle, où Renaud, admiratif, chante en 1993 avec Antoine… à qui nous avions fait découvrir Renaud en 1979 à Djibouti (voir « Brel-1 ») !

   

 

C’est d’ailleurs cette expédition maritime qui encouragea Gauguin à s’installer dans une île « moins civilisée » que Tahiti. Une fois à demeure à Hiva Oa, il écrivit ceci à son ami Daniel de Monfreid : « On n’a pas idée de la tranquillité dans laquelle je vis ici, dans ma solitude, entouré de feuillages. C’est le repos et j’en avais bien besoin, loin de tous ces fonctionnaires qui étaient à Tahiti. Je me félicite tous les jours de ma résolution. » Retour vers le futur : les vols dans « l’aéroplane » de Brel se succédèrent au fil des jours et des semaines du mois de novembre 1976. Puis vint pour Marouani et Salvador le temps du départ, du retour vers Paris, début décembre.

 

BoraBoraAerien

 

Paul-Robert Thomas, lui (PRT, comme l’appellent encore aujourd’hui ses proches et amis), quittera Tahiti après le décès de Brel pour Bora Bora, rendue célèbre par le grand navigateur Alain Gerbault (le premier Français à traverser l’Atlantique et à faire le tour du monde en solitaire dans les années 20), Gerbaultdont les cendres, selon son vœu, furent rapatriées ici après son décès à Timor : une stèle figure aujourd’hui en bonne place sur le port de Vaitape, la « capitale » de l’atoll.

Le médecin, également gynécologue, s’y s’installera sur les conseils de Paul-Émile Victor (curieux : deux noms composés avec  trois prénoms chacun : PRT et PEV !) qui, lassé du Grand Nord, vivait depuis 1977 sur l’un des motu délimitant « la perle du Pacifique » – un îlot, soit dit en passant, pour lequel il avait obtenu un bail de 99 ans auprès de l’agence Sylvain de Punaauia… Le monde est petit. Et quand le grand explorateur polaire, ami d’Antoine, accostera d’autres rivages en 1995, c’est Louis Bresson qui fera les photos de l’immersion de sa dépouille en haute mer, « privilège » requérant une dérogation du Président de la République. Oui, le monde est vraiment tout petit ; ou bien c’est que le hasard n’existe pas.

 

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Puis PRT rentrera en France et s’installera à Nîmes, entre 2000 et 2004, où il créera un atelier chanson d’écriture : chanson, quand tu nous tiens… Avant de repartir. En Guyane d’abord, à Maurice ensuite – virus de l’outre-mer, quand tu nous tiens… – où sa course s’achèvera le 10 décembre 2008. Mais auparavant, de l’automne 76 au printemps 77, chez lui à Punaauia, il aura eu la chance insigne de voir Jacques Brel travailler à l’écriture de son prochain et dernier album et même d’entendre des esquisses de certaines des chansons à venir…

   

 

Mais c’est là une autre histoire que je vous conterai peut-être… si ça vous chante. Car dans cette maison d’amour, rien n’est obligatoire, tout est facultatif. Dans la négative, je me réserverai la suite... À l’inverse, je vous proposerai de me suivre jusqu’au bout de ma quête. Partir où personne ne part… Jusqu’à ces îles où le temps s’immobilise, jusqu’à cette ville qui s’endormait lorsque le Grand Jacques y a débarqué. Cette ville où chaque jour un coin de ciel continue de brûler, où l’on continue de mourir de hasard en allongeant le pas ; cette ville où la mer, loin, si loin des lagons paradisiaques qui enchantent, se désenchante : « Je veux dire en cela / Qu’elle chante d’autres chants / Que ceux que la mer chante / Dans les livres d’enfants… » Cette ville accrochée à la montagne dont je commence même à oublier le nom… Alors, à vous de nous dire : stop ou encore ?

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Published by Fred Hidalgo - dans Reportages
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