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  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
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  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

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26 novembre 2011 6 26 /11 /novembre /2011 12:24

Sa nouvelle adresse

 

Lorsque Brel quitte le canal de Panama, le 22 septembre 1975, il met directement le cap sur les Marquises, sans passer par l’escale traditionnelle des Galapagos : pas question pour lui d’aborder dans un territoire appartenant à un pays, l’Équateur, vivant sous dictature militaire. Mais ce choix, en le menant hors de la route des alizés, lui vaudra de connaître ce que les marins appellent « le pot au noir », le calme plat, dix-sept jours durant… Au total, la traversée jusqu’à Hiva Oa où l’Askoy jette l’ancre le 19 novembre prendra cinquante-neuf jours. En avion, aujourd’hui, on relie Paris aux Marquises en moins de trente heures, après une étape obligée à Tahiti, « capitale » et seule île de Polynésie française capable d’accueillir des vols intercontinentaux. Tahiti où Brel, on le sait moins, séjournait régulièrement et d’où il rayonnait par la voie des airs d’une île à l’autre.

 

Ce « Voyage aux Marquises » passera donc par l’archipel de la Société et les atolls des Tuamotu, afin de suivre le plus complètement possible les traces du Grand Jacques dans ce « pays » (1) où il se sentait chez lui et comptait bien, « lassé d’être chanteur » et résolu à retrouver l’anonymat du temps où il s’appelait Jacky, s’installer définitivement à demeure.   

 

  

Ça a commencé comme ça… ou plutôt, n’en déplaise à Céline, ça a fini de commencer comme ça, au Théâtre des Trois-Baudets. Ce soir-là, mercredi 29 septembre 2010, ma chère et tendre et moi étions honorés dans ce haut lieu de la chanson où « Jacky », à Paris, réalisa ses vrais débuts sous la houlette de Jacques Canetti. À vrai dire, sans fausse modestie, et l’occasion faisant le larron, ces distinctions nous ont surtout offert le bonheur de pouvoir réunir une jolie palette d’amis, artistes, journalistes et professionnels pour l'essentiel (voir « Allain Leprest, fin », paragraphe « Bien mérité »). Parmi eux, chargé d’officier pendant la petite cérémonie obligatoire, un certain Jean-Michel Boris qui fut plus de quarante ans directeur artistique de l’Olympia où Brel, toujours lui, fit ses fameux et mémorables adieux du 6 octobre au premier novembre 1966. Les Trois-Baudets, l’Olympia, tout un symbole.

 

TroisBaudets.jpg

 

Ce soir-là, la boucle était bouclée. D’autant plus, d’ailleurs (voir le « Prologue » précédent), qu’Antoine était de la partie, tout juste rentré de sa Polynésie d’adoption, dont il s’est fait par ses livres, ses films et ses conférences le chantre par excellence. Extrait de notre dialogue du moment :

 « Bon, maintenant que vous allez avoir le temps, que vous n’êtes plus assujettis à des délais de parution, le moment est venu pour vous de découvrir Tahiti…
– Et de nous rendre aux Marquises, pourquoi pas ? Un rêve de trente ans… »

À plusieurs reprises auparavant, le globe-flotteur ex-chanteur avait tenté de nous faciliter la venue en Polynésie pour y effectuer un reportage sur les musiques locales (« Les Polynésiens sont un peuple-né de chanteurs et de musiciens, vous verrez ; il y a beaucoup à dire sur la chanson polynésienne et l’amour de la chanson des Polynésiens… »), à l’image des dossiers déjà publiés dans nos « Cahiers de la chanson » sur les pays d’Europe du Sud ou d’outre-mer (histoire d’élargir le champ de vision principalement francophone de la revue). Et puis, Chorus a disparu… Mais pas notre envie de continuer à promouvoir la chanson (quand on est tombé dedans à la naissance, c’est incurable) ni de parcourir les distances qu’il faut pour aller à sa découverte.  

 couvertures.jpg

  

« Un rêve de trente ans » : trois bonnes décennies en effet à écrire sur le Grand Jacques et à multiplier dans nos journaux les dossiers à son sujet : par deux fois dans Paroles et Musique (en juin 82 et en octobre 88), par deux fois aussi dans Chorus (n° 25, automne 98, et n° 65, automne 2008), en variant chaque fois les angles pour éviter les redondances et compléter le travail précédent.  

 

  

Dans l’édito du premier dossier du « mensuel de la chanson vivante » (qui comportait de formidables photos inédites de Jean-Pierre Leloir, apprécié particulièrement du chanteur : voir ci-dessus ce document exceptionnel de décembre 1964 où il parle de lui et des photographes), je faisais déjà référence à l’imprudence prônée par Brel : « Pour la petite histoire de l’origine de la revue, une boucle vient d’être bouclée. Il fallait une certaine dose (et même une dose certaine) de folie pour lancer une telle entreprise sans capitaux ni le moindre soutien publicitaire. C’est là qu’intervient la responsabilité (indirecte) de Jacques Brel… Il a suffi, en effet, d’une phrase de son dernier disque pour placer vraiment en orbite ce qui n’était encore qu’une espèce d’étoile inaccessible. Une phrase toute simple, mais si juste, qui disait que “le monde sommeille par manque d’imprudence”… » Seize ans plus tard, le n° 25 des « Cahiers de la chanson » proposera la somme la plus importante jamais réalisée sur Brel dans la presse francophone : un dossier de 90 pages (soit presque la moitié du numéro) !

livrebbf.jpgCe n’est pas tout, loin de là : en 1997, pour le cinquième anniversaire de Chorus, François-René Cristiani et Jean-Pierre Leloir (voir « L’œil de la musique ») nous accorderont l’exclusivité de la publication intégrale de la table ronde réalisée par eux le 6 janvier 1969 avec Georges Brassens, Jacques Brel et Léo Ferré. François-René me confiera ses cassettes que je décrypterais moi-même et Jean-Pierre une douzaine de photos inédites (alors qu’il avait refusé des fortunes – y compris un chèque en blanc d’un grand hebdomadaire national ! – pour publier après la mort du Grand Jacques d’autres images que celle du célèbre poster de cette rencontre historique). Le résultat publié dans le n° 20 de Chorus leur conviendra tellement que je n’aurai guère à insister, quelques années plus tard, pour les convaincre d’enrichir ce travail de mémoire dans un « beau livre » – en narrant sa genèse et sa tenue pour l’un, et en exhumant près de cinquante photos pour la plupart inédites (dont une bonne part en couleur !) pour l’autre – en ouverture symbolique du « Département chanson » coédité par Chorus et Fayard, dont j’assurerais la direction en liaison étroite avec Claude Durand, président de Fayard.

GrandJacquesDans l’intervalle, nous aurons eu le plaisir de rencontrer voire d’accueillir chez nous des proches de Brel, ses filles Chantal et France, son neveu Bruno, ainsi que ses musiciens et amis Jean Corti, Gérard Jouannest et François Rauber. D’autres encore… Et puis, et surtout peut-être, j’aurai suivi de bout en bout l’évolution de Grand Jacques, le roman de Jacques Brel, la fameuse biographie signée Marc Robine (voir « Le colporteur de chansons ») qui obtint aussitôt le grand prix de l’académie Charles-Cros. Parue en 1998 en coédition Chorus/Anne Carrière, elle fut signée dès 1988 chez « Hidalgo Éditeur », label que nous décidâmes ensuite de mettre en sommeil pour nous consacrer totalement à la création de Chorus. Dix ans de travail donc pour ce grand œuvre de l’ami Marc. « La meilleure des biographies de Brel », estimera la regrettée Anne-Marie Paquotte dans Télérama, tandis que Bertrand Dicale (quelques années avant de collaborer à Chorus) le plébiscitera ainsi dans Le Figaro : « Robine s’insurge, s’enthousiasme, converse avec Brel en nourrissant son propos d’une somme unique d’informations. Son travail est exemplaire non seulement par son ampleur, mais aussi par sa pertinence. »

 

 

Ce rappel pour dire combien Brel est resté proche de nous, toujours, avant (voir « Prologue ») et après sa disparition (sans même parler de Si ça vous chante et de son Don Quichotte d’avatar qui a forcément à voir, aussi, avec lui : « On n’oublie rien, de rien / On n’oublie rien du tout / On n’oublie rien de rien / On s’habitue, c’est tout… ») ; et combien, par conséquent, il nous était nécessaire d’aller au bout de notre démarche. Alors, quand Antoine a remis le sujet sur le métier, l’affaire était déjà entendue, il ne restait plus qu’à la mettre en musique… Puis embarquer, enfin, jusqu’à l’endroit où le Grand Jacques avait choisi non pas de marquer une pause mais de se fixer vraiment, durablement (voire pour le reste de sa vie comme le montreront les témoignages recueillis sur place), jusqu’au lieu finalement devenu son ultime demeure. Pourtant, Hiva Oa ne devait être qu’une simple escale dans son tour du monde à demi-achevé. Après une période de cabotage autour de Tahiti, des îles de la Société et des Tuamotu, le voyage devait se poursuivre via les Fidji. Mais la fatigue, due à la fois aux conséquences de l’opération subie un an plus tôt comme aux difficultés de maniement de l’Askoy, a vite pris le dessus. La fatigue, mais pas que : l’éblouissement aussi...

Fin 1975, un mois et demi durant, Jacques et Maddly naviguent dans cet archipel de douze îles (dont six seulement sont habitées), entre Fatu Hiva, la plus méridionale, à trois heures de bateau, aux deux principales du « groupe nord », Hua Uka et Nuku Hiva. Leur décision de s’installer à Hiva Oa sera définitivement arrêtée après leur passage à Nuku Hiva qui, considérée comme la capitale administrative des Marquises, offrait pourtant plus de « commodités », dont une meilleure desserte depuis Tahiti et l’existence d’un hôpital alors qu’Hiva Oa ne comptait qu’un dispensaire. Mais justement ! Depuis ses mésaventures aux Antilles avec les paparazzi, Brel a soif de tranquillité et recherche l’anonymat avant tout. De plus, il a tout de suite apprécié le charme particulier d’Hiva Oa : « Je suis pris par la beauté de cette île. C’est bien la première fois que ça m’arrive », confie-t-il à son copain belge Vic (croisé jadis à Bruxelles et retrouvé par hasard fin 1973 dans un port des Canaries) qui navigue avec sa compagne Prisca Parrish quasiment de conserve avec l’Askoy depuis les Açores et dont le voilier le Kalais a mouillé une semaine plus tôt à Tahauku.

 

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Alors, quand les autorités administratives et les notables de Nuku Hiva, prévenus de l’arrivée de l’artiste, mettent les petits plats dans les grands et se mettent eux-mêmes sur leur trente-et-un pour l’accueillir en rade (superbe) de Taiohae, la « capitale » de l’île qui a des allures de sous-préfecture, Brel revit ce qu’il raillait dans Je suis un soir d’été en 1968 : « Il pleut des orangeades / Et des champagnes bien tièdes / Et les propos glacés / Des femelles maussades / De fonctionnarisés… » S’ils nourrissaient quelque espoir de le voir s’installer chez eux, ils ont tout faux ! Jacques fera contre mauvaise fortune bon cœur, mais n’en livrera pas moins son verdict, immédiat, à Maddly : « Ça n’est pas pour nous… »  

 

 

Le couple poussera encore jusqu’à Tahiti, histoire de découvrir de visu Papeete et le « bateau amiral » de la Polynésie française mais surtout de vérifier, par comparaison, que sa première impression a été la bonne en ce qui concerne Hiva Oa. Par la suite, Brel et sa compagne (sa « Doudou ») reviendront régulièrement à Tahiti, environ une semaine par mois, comme on va « en ville », pour s’ approvisionner en produits alimentaires ou matériels divers introuvables aux Marquises, répondant à des invitations (notamment au mariage du dernier gouverneur, Charles Schmitt), allant au cinéma, au restaurant, et surtout passant son temps en compagnie de pilotes, à l’aéroport international de Faaa. Car le virus de l’avion l’a repris. Ou plutôt il ne l’a jamais quitté. Installé à Atuona, il n’aura en effet plus qu’une idée : revalider sa licence et acheter un bimoteur. Or, quand on n’a pas piloté depuis un certain temps, il est obligatoire, avant de reprendre seul les manettes, de voler un certain nombre d’heures en compagnie d’un instructeur : en l’occurrence et à tour de rôle Michel Gauthier, pilote d'Air Polynésie, ou Jean-François Lejeune, fils du fondateur d’Air Tahiti qui assure des rotations sur Moorea, « l’île sœur », et sur les Tuamotu, ces îles de corail aux étroites bandes de terre délimitant un lagon immense.

 

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C’est ainsi qu’un jour de 1976 (probablement en novembre, d’après nos sources) Jacques s’est posé à Rangiroa dont le lagon pourrait contenir la totalité de l’île de Tahiti. C’est l’image du paradis, telle qu’on l’imagine dans l’hémisphère nord. Sables blancs ou roses, lagon bleu clair enchâssé dans le grand lagon, telle une perle précieuse dans l'océan bleu foncé, végétation luxuriante : vu d’avion, c’est une explosion incomparable de couleurs. Deux milliers d’habitants tout au plus, une petite mairie à Avatoru, une école et un collège, une banque, un centre médical, un bureau de poste et quelques épiceries. Les voitures sont rares, presque inutiles, on circule surtout en deux-roues. L’aérodrome, lui, ne peut accueillir que de petits appareils.

 

KiaOraRequin.jpg

 

Coïncidence : Pierre Perret, qui venait de faire un break dans sa carrière, y séjourne justement. Il est descendu à l’hôtel Kia Ora, le seul de l’île, composé de paillottes plantées dans le lagon et reliées entre elles jusqu’à la plage par un ponton de bois d’où l’on voit évoluer toutes sortes de poissons multicolores, des raies et même des requins pointe noire ou dormeurs, que l’on dit inoffensifs… Ce soir-là, raconte aujourd’hui un ancien copain de Jacques du temps où il travaillait comme prof à Hiva Oa, « la fête a duré toute la nuit ». Brel et Perret s’étaient déjà rencontrés quelques mois plus tôt, au printemps 1975, aux Antilles. « Pierrot » rappelle cet épisode en préface du Grand Jacques de Marc Robine : « “Sur la fin, me dit-il, je faisais du Brel. J’avais l’impression de me singer moi-même. Il était temps d’arrêter… Et puis, dès le début, ce métier m’a rendu malade ! Tu en es là, toi ?” Non, moi, je n’en étais pas là en 1975 lorsque nous nous rencontrâmes dans la mer des Grenadines. Mais ce qu’il venait de me dire m’avait quand même filé le tracsir… pour la suite (à moi qui venais d’arrêter pour “souffler” déjà depuis deux ans). »  

 

 

Moralité : Pierre Perret ne tarda pas à regagner la France pour enregistrer un nouvel album (Papa, maman, 1976) contenant cette superbe chanson autobiographique, Ma nouvelle adresse, qui s’achève en forme de coup de chapeau au Grand Jacques : « Oui mes amis j’ai largué tout / Pour l’archipel des Tuamotu / Où quel que soit le cours du franc / On offre son poisson vivant / Pour une poignée de riz blanc… / Mon copain Jacques a mis les bouts / Toutes voiles dehors et vent debout / Il chante dans les alizés / Quelques chansons dont le succès / N’aura jamais su le griser / Prenez sa nouvelle adresse / Il vit dans le vent sucré des îles nacrées / Et à sa nouvelle adresse / Une fille s’amuse à rire de ses souvenirs… »  

 

 

Sa nouvelle adresse ? Une maison de bois et de tôle ondulée à mi-chemin du sentier menant en forte pente de la gendarmerie, tout en bas du village, au cimetière d’où la vue sur Atuona et sa baie, dans laquelle émerge l’impressionnant rocher Hanakee, est pour le moins spectaculaire. Enfoncé, le cimetière marin de Paul Valéry ! Aux antipodes de Sète, celui de Gauguin offre un panorama « imprenable ».

 

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Sa nouvelle adresse ? Justement, ce chemin de terre ne porte pas de nom : il faut se rendre à la Poste pour récupérer son courrier. Mais Brel, pour l’heure, vient seulement de jeter l’ancre à Hiva Oa et, comme tous les marins qui font le tour du monde, il a demandé à ses proches et amis de lui écrire en poste restante. Cela va être sa première démarche personnelle, le lendemain matin de son arrivée, juste après avoir satisfait, en tant qu’étranger débarquant en Polynésie française (notre homme est belge, ne l’oublions pas), aux formalités douanières obligatoires auprès de la gendarmerie située, dans la rue principale, juste en face de la Poste.

Tout de blanc vêtus, Jacques et Maddly montent à bord du dinghy de l’Askoy et débarquent sur la grève qui ferme la baie de Tahauku. Ils ignorent sans doute l’existence du passage qui remonte directement vers le village, dit « Escalier Gerbault », vestige du sentier emprunté jadis par le célèbre navigateur. Chemin faisant, ils croisent un pêcheur à la ligne, un popaa (comme les Polynésiens désignent plus généralement les « Blancs » ou les Français de métropole) qui les salue de loin, d’un signe de la main. On y reviendra…

 

VueTahauku.jpg

 

Il faut environ une demi-heure pour se rendre à pied jusqu’au « centre-ville », à quelque trois kilomètres du mouillage. Le jeune postier polynésien qui les accueille est le seul employé, à la fois receveur et homme à tout faire de l’Office des postes et télécommunications local. Il se nomme Fiston Amaru. De lui aussi on reparlera, car il sera bientôt du cercle des intimes de Brel. Leur premier contact, de part et d’autre du guichet, donne lieu à un dialogue surréaliste, sachant l’immense notoriété dont jouit alors le chanteur-comédien dans tout l’espace francophone. Et même ailleurs, en Amérique latine notamment : quelques mois plus tôt au Venezuela, en escale au port de La Guaira, n’a-t-il pas eu la surprise de voir un officier se présenter à la passerelle de l’Askoy et demander après lui : « Cher Monsieur, messieurs les ministres de l’Information et du Tourisme aimeraient venir vous saluer » ?!

Matin du 20 novembre 1975, bureau de poste d’Atuona.

« Bonjour, je m’appelle Jacques Brel, je dois avoir du courrier en poste restante…
– Ah ! très bien, monsieur, répond Fiston (oui, c’est son vrai prénom !), j’ai bien fait de le garder plus longtemps que le délai normal. Je prévois toujours le possible pot au noir en pensant aux marins qui traversent le Pacifique… J’ai beaucoup de courrier au nom de Brel. »
Silence et attente réciproque :
« Voulez-vous me montrer une pièce d’identité ?
– Mais…
– C’est indispensable, monsieur ; on ne peut pas délivrer de courrier sans savoir à qui on a vraiment affaire. Et pour cela, j’ai besoin d’une carte d’identité ou d’un passeport... »

On imagine Brel écarquiller les yeux, de joie autant que d’incrédulité, avant de se tourner vers sa compagne, un large sourire aux lèvres : « Tu te rends compte, la Doudou, ici on ne me connaît pas ! »

Ce que Jacques Brel n’osait plus espérer, cet anonymat tant recherché pour repartir de zéro sans tricher, il venait contre toute attente de le trouver dans cette terre d’imprudence aux plages de sable noir battues par l’océan, aux vallées profondes cernées de falaises abruptes. Une île en apparence inhospitalière, dominée de pics envahis par la brume, et pourtant rêvée de longue date ; une île « au large de l’espoir / où les hommes n’auraient pas peur ». 316 km carrés oubliés de tous ou presque, aux pistes de terre seulement en cours de traçage ou d’élargissement au sein de paysages somptueux mais tourmentés, peuplés de chevaux sauvages : Hiva Oa, latitude 9° 45’ 0’’ Sud. « Voici venu le temps de vivre / Voici venu le temps d’aimer. » Et bientôt le temps de nouvelles vocalises…  

 

 

(1) Depuis 2003, c’est un « pays d’outre-mer de la République française » (POM) régi par une assemblée territoriale, un « président de la Polynésie française » élu par elle et un gouvernement local, les pouvoirs régaliens étant assurés par un « Haut-Commissaire » de la République. À l’époque de Brel, encore Territoire d’outre-mer (TOM), il était dirigé par un gouverneur nommé par la France.

(À SUIVRE)

 

 

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Published by Fred Hidalgo - dans Reportages
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18 novembre 2011 5 18 /11 /novembre /2011 10:00

Le voyage aux Marquises


Si l’on s’accorde assez facilement sur une liste d’artistes ayant marqué l’histoire de la chanson française contemporaine, chacun possède ses petites préférences qui ont plus à voir avec sa sensibilité propre qu’avec la valeur intrinsèque de l’œuvre concernée – à supposer qu’à ces sommets de qualité il soit objectivement possible de comparer l’écriture, la composition, l’interprétation et la teneur respectives des chansons, leur capacité à transcender les chapelles et à dépasser leur époque... Donc, à chacun son artiste, ça ne se discute pas. Ainsi, celui qui aura le plus compté pour moi – homme et créateur confondus, sa vie ayant été aussi admirable que son œuvre –, au point peut-être d’infléchir le cours de la mienne, s’appelle Jacques Brel.

   

 

Autant que je m’en souvienne, j’ai découvert Brel en 1957 – j’avais huit ans – avec Quand on n’a que l’amour. Le choc. Par le fond (« Quand on n’a que l’amour / Pour parler aux canons / Et rien qu’une chanson / Pour convaincre un tambour… », guère éloigné du chef-d’œuvre de Raymond Lévesque, Quand les hommes vivront d’amour, paru un an plus tôt), autant que par la forme, ce fameux et irrésistible crescendo brélien qui deviendrait sa marque de fabrique… La suite ne fit que confirmer cette révélation. Comme si j’étais branché sur le même secteur, d’une intensité (émotionnelle) hors norme. Le discours lucide et généreux de l’homme sur ses semblables (« J’ai mal aux autres », etc., mais aussi, revers obligé de la médaille, « Mort aux cons ! », etc.) enfonça le clou.

Alors, quand le héros de mon enfance, le chevalier à la triste figure, s’incarna en Jacques Brel (j’étais à ce moment-là dans ma vingtième année), la boucle fut bouclée. Ce Grand Jacques-là était bien mon Grand Frère ! Mon aîné de vingt ans, presque jour pour jour, un vrai « bélier » avide d’aventures, débordant de rêves d’enfance. Un frère que j’avais (presque) reconnu comme tel dès 1964 ; souvenez-vous de Jef : « Viens, il me reste ma guitare / Je l’allumerai pour toi / Et on sera espagnols / Comme quand on était mômes… »

  

quichotte

 

Et puis, superbe pied de nez au show-business et plus généralement à l’ordre social qui vous rive d’office sur les rails du conformisme, le voilà qui décide à son apogée professionnelle – alors qu’il aurait pu continuer des décennies durant, et pour le plus grand plaisir du public, à « rentabiliser » ses talents multiples – d’« aller voir » ailleurs si le bonheur s’y trouve ! Il lâche tout quasiment du jour au lendemain et passe son brevet de skipper après sa licence de pilote pour se lancer dans un tour du monde à la voile censé durer cinq ans… Stupéfaction, puis admiration, dirait Souchon. L’esprit de Gerbault, St-Ex et Mermoz souffle en lui. Unique dans l’histoire du showbiz. Et rarissime dans l’absolu.

La maladie le cueillera en cours de route : parti d’Anvers le 24 juillet 1974 sur l’Askoy (un yawl au mât de 22 mètres, de 18 mètres de long et pesant 42 tonnes, beaucoup trop lourd pour un seul homme, fût-il accompagné d’une femme qui n'a pas froid aux yeux), il percevra les premières atteintes de ce « mal mystérieux dont on cache le nom » le 20 octobre lors d’une escale à Tenerife. Auparavant, accostant à Horta, dans les Açores, il avait déjà subi un coup fatal au moral en apprenant la mort, le premier septembre, de son grand ami Georges Pasquier, alias Jojo.

   

 

À celui-ci, dans la chanson éponyme de son dernier album, en 1977, Jacques Brel dira : « Nous savons tous les deux que le monde sommeille par manque d’imprudence ». Une phrase qui résume entièrement l’histoire du Grand Jacques ; et un sentiment partagé sans réserve par ma chère et tendre et moi qui, dans notre propre parcours, privilégierons toujours l’imprudence à la sécurité, la confiance à la méfiance. Avec les déceptions et les trahisons que l’on imagine (« la vie ne fait pas de cadeau… »), mais si dérisoires face aux belles rencontres suscitées par la maîtrise de son destin.

Délesté d’un poumon ou presque le 16 novembre, Brel remontera à bord de son bateau dès le 21 décembre ! Malgré l’épuisement visible, il n’entend pas se reposer davantage. Le 25 décembre est celui du « fameux » réveillon improvisé en compagnie d’Antoine qui vient mouiller dans le même port des Canaries, à Puerto Rico, avec sa première goélette baptisée Om. Un bien mauvais procès lui sera intenté par la suite, dont le simple et authentique exposé des faits (grâce à Chorus et Marc Robine) suffira à montrer l’ignominie. Mais plus tard, bien après, quand le mal sera fait et que la calomnie aura rempli son triste office ; trop tard, surtout, le Grand Jacques étant resté convaincu jusqu’à sa mort, semble-t-il, qu’Antoine avait « vendu » son cancer à la grande presse, alors que rien n’était plus faux. En réalité, la rumeur de la maladie avait filtré depuis Bruxelles où Brel s’était fait opérer, suivie d’échos dans la presse belge et même d’une dépêche de l’AFP, ce que certains proches de Jacques ne pouvaient ignorer...

Passons... pour le moment, et reprenons le fil. Le 30 décembre 1974, Brel, sa compagne Maddly et sa fille France, entreprennent la traversée de l’Atlantique. Deux représentantes du « sexe faible » et un homme physiquement diminué, incapable de s’atteler aux tâches les plus dures : dans ces conditions et avec un tel bateau, c’est une véritable gageure. Don Quichotte à l’assaut des moulins à houle… Et pourtant ! Telle une cathédrale de voile (écoutez – et voyez ! – cette extraordinaire chanson écrite aux Marquises et restée inédite jusqu’en 2003, La Cathédrale, où Brel retrace son propre trajet par le détail, quasiment du départ d’Anvers au mouillage d’Hiva Oa), L’Askoy arrive le 26 janvier dans la baie de Fort-de-France.

   

 

Après plusieurs mois de cabotage aux Antilles, au cours desquels les paparazzi tentent par tous les moyens de photographier le mort en sursis, Jacques et Maddly poursuivent seuls le voyage jusqu’au Venezuela. Le temps d’un aller-retour Caracas-Bruxelles en avion pour un contrôle médical six mois après l’opération, ils mettent les voiles jusqu’au canal de Panama. L’objectif est de traverser le Pacifique, via les Marquises, Tahiti, les îles Sous-le-Vent et les Fidji, puis de gagner l’océan Indien, les Seychelles, la mer Rouge et le canal de Suez pour regagner enfin l’Europe par la Méditerranée.

Le 22 septembre, l’Askoy se lance à l’assaut de l’immense océan. Cap sur les Marquises : 7 500 kilomètres sans escale ! Et le 19 novembre 1975, un an et trois jours après l’ablation partielle de son poumon gauche, Jacques Brel parvient avec Maddly Bamy en vue de la baie de Taaoa, dite baie des Traîtres, derrière laquelle s’étale la petite ville d’Atuona, au pied d’un pic impressionnant d’un vert sombre de plus de mille mètres. C’est la baie voisine de Tahauku, aménagée sommairement en mouillage, qu’ils choisissent pour ancrer leur bateau. Il n’en bougera quasiment plus, en dépit des projets de navigation que nourrissait encore le couple.

 

Baie-Tahauku.jpg

 

À cette époque-là, ma chère et tendre et moi vivons au Gabon où, après y avoir créé le journal L’Union, hebdomadaire national d’information générale, nous nous apprêtons, quelques semaines après l’arrivée de Brel aux Marquises, à le transformer en quotidien. Ce sera chose faite le 30 décembre 1975, non sans avoir formé au préalable une équipe d’aspirants journalistes, avec le concours de collègues gabonais et d’un trio d’excellents confrères polyvalents de nos amis. Dont Louis Bresson… dont on reparlera.

Coïncidence : je me rendrai en monomoteur à Lambaréné pour réaliser un reportage sur l’hôpital Schweitzer, « à l’orée de la forêt vierge », pendant qu’un certain Antoine voguait sur l’Ogooué (le grand fleuve gabonais que Gainsbourg immortalisera plus tard dans son film Équateur), vers le village du grand docteur musicien. Qui a parlé de hasard ?! Mais surtout, entre-temps, le 20 novembre, à Hiva Oa comme à Libreville, on sablera le champagne parce qu’enfin « Franco est tout à fait mort » !

   

 

L’imprudence... On n’était plus au temps où Bruxelles bruxellait dans l’insouciance, mais à celui des valises et des mallettes, des corrompus et des corrupteurs… Il était temps pour nous de quitter ce marigot pour une autre aventure, en repartant de zéro. Pour continuer à vivre debout, à vivre nos rêves. Comme Brel avait quitté la scène pour le cinéma, puis le cinéma pour la navigation hauturière avant de s’atteler à son dernier disque dans un archipel des antipodes. Les Marquises passeront en boucle, sur notre Uher à bandes, dans une République naissante de la Corne de l’Afrique, aux premiers pas de laquelle nous essaierons de contribuer au mieux (malgré l’engeance représentée par certains néo-coopérants mais ex-vrais colons à la – grave – mentalité inchangée). C’est là, à Djibouti, que nous apprendrons avant tout le monde sur place, par une dépêche AFP tombant sur le téléscripteur de mon bureau, la mort de notre héros survenue à l’Hôpital franco-musulman de Bobigny, le lundi 9 octobre 1978 à 4 h 30 du matin. Moins d’un demi-siècle – quarante-neuf ans et six mois seulement – après sa naissance, le 8 avril 1929 à Schaerbeek (Bruxelles).

Le vendredi 13 octobre en fin de matinée, Jacques Brel était inhumé à Hiva Oa, à l’endroit précis choisi par lui : non loin de la tombe de Paul Gauguin, à la droite d’un grand Christ blanc de cinq mètres de haut : « Pour qu’il soit entouré de ses deux larrons ! », avait-il lancé comme une boutade, lui le bouffeur de curés, l’anticlérical notoire. À ses obsèques : les amis d’Atuona dont les sœurs du collège Sainte-Anne et nombre d’enfants marquisiens ; parmi les proches d’avant les Marquises, seul son ancien imprésario et fidèle ami Charley Marouani a fait le voyage, convoyant la dépouille de Jacques aux côtés de Maddly.

   

 

Le sait-on ? Douze ans plus tôt, en avril 1966, six mois avant ses adieux à l’Olympia, Brel était à l’affiche à Djibouti, accompagné par quatre musiciens, dont Jean Corti et Gérard Jouannest (voir le document vidéo d’Une île, tourné pour l'essentiel sur place). C’était dans le cadre de sa tournée dans l’océan Indien (du 21 avril à Djibouti au 3 mai à l’île Maurice en passant par Madagascar et la Réunion). L’organisateur de sa venue, Guy Arnaud, me confia que le Grand Jacques, ayant constaté que son hôtel-restaurant de La Siesta où il devait se produire ne roulait pas sur l’or, lui fit cadeau de son cachet : « Spontanément et intégralement ! » Par la suite, on apprendrait que le chanteur, qui ne s’en vantait pas, était coutumier du fait, ou plus exactement qu’il offrait plus souvent qu’à son tour, à l’issue de son spectacle, l’enveloppe contenant son cachet à des gens qu’il jugeait dans le besoin… Quand je le rencontrai, après l’indépendance de Djibouti, Arnaud avait vendu La Siesta pour ouvrir une enseigne culturelle que Brel aurait aimée, la Librairie Omar-Khayyâm, du nom du grand poète et savant perse qui se répandait en éloges épicuriens.

Antoine1979C’est encore à Djibouti, enfin, que nous ferons la connaissance d’Antoine, de passage dans la Corne de l’Afrique sur Om. Il m’invita à plusieurs reprises à son bord comme nous l’invitâmes chez nous. Six mois d’escale, le temps d’écrire un nouvel album (Quel beau voyage !, Barclay, 1980), avec un titre décoiffant sur la coopération mal comprise : Le Blues des coopérants.

Deux souvenirs marquants à son sujet : un, celui du plaisir de lui faire découvrir le premier 30 cm d’un jeune chanteur français qui parlait de lui et de Dylan (cf. notre photo) : « Y a eu Antoine avant moi / Y a eu Dylan avant lui / Après moi qui viendra ? / Après moi, c’est pas fini / On les a récupérés / Oui, mais moi on m’aura pas ! » Je revois la réaction amusée du globe-flotteur, toute de tendresse envers Renaud – puisqu’il s’agissait bien sûr de lui –, bien qu’il eût mis totalement à côté de la plaque : qui mieux qu’Antoine, justement, avait réussi à prendre de telles distances avec la société, ou plutôt à se jouer d’elle ? Oui, qui d’autre dans le showbiz… à part Brel ?

Brel évidemment, Brel infiniment. Second souvenir marquant de nos conversations djiboutiennes. Avec tout le tact possible, j’interrogeai Antoine sur ce Noël 74 passé sur l’Askoy à Puerto Rico de Gran Canaria… et les suites que l’on sait. L’auteur de Pourquoi ces canons ? en était terriblement meurtri. Pas tant de la cabale, d’ailleurs, que de penser que Brel était à tort resté persuadé de sa « trahison »… Je lui expliquai alors combien celui-ci avait compté pour moi au moment, crucial, auquel tout un chacun est tôt ou tard confronté, entre tenter d’accomplir ses rêves d’enfance et chercher à « réussir dans la vie » ; combien j’avais adhéré à sa définition du talent : rien d’autre, avec le travail rigoureux qu’il suppose en aval, que d’« avoir envie », vraiment envie ! Et combien j’aurais aimé pouvoir lui dire tout ça, en tête à tête…

   

 

Et me voilà, seul, tout seul, trente-trois ans (33 tours !) presque jour pour jour après qu’il eût été porté en terre, à méditer cette histoire, dans l’aube naissante, devant la tombe modeste et fleurie du Grand Jacques. Tel un paumé du petit matin, pendant que ma moitié boucle les bagages dans notre chambre de passage, avant que l’on regagne l’aéroport Jacques-Brel… Quarante ans après nos épousailles, impossible pour nous de ne pas songer dans cet archipel où le temps s’immobilise, à dix-huit mille kilomètres du Plat Pays, à La Chanson des vieux amants. « Finalement, finalement / Il nous fallut bien du talent / Pour être vieux sans être adultes. »

 

 

Cela se passait, il y a seulement quelques semaines, aux Marquises, île d’Hiva Oa, commune d’Atuona... Si ce « prologue » vous parle, je vous convie à me suivre, à nous suivre (et à faire chorus, peut-être, car nous rapportons quelques informations et documents étonnants, voire plus) jusqu’à cette île, « au large de l’amour / Posée sur l’autel de la mer / Satin couché sur le velours / Une île / Chaude comme la tendresse / Espérante comme un désert / Qu’un nuage de pluie caresse… » Oui, si ça vous chante, suivez-nous sur les traces de Jacques Brel.

(À SUIVRE)

___________ 

NB. Cet article, cent-seizième du nom, est aussi celui qui marque le second anniversaire de Si ça vous chante, puisque ce blog de promotion de la chanson, ouvert à tous et à toutes, a été lancé le 18 novembre 2009. Répétons-le : il ne s’use que si l’on ne s’en sert pas…

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Published by Fred Hidalgo - dans Reportages
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14 novembre 2011 1 14 /11 /novembre /2011 11:00

Ami, remplis mon verre

 

Suite et fin de notre cuvée automnale, avec vingt autres fruits de la treille 2011, tous fort goûteux et à conseiller urbi et orbi, dont certains sont appelés à prendre place dans la grande cave des meilleurs crus de la chanson française et/ou de l’espace francophone. Remplissez votre verre à votre convenance, suivez le guide… et ne ratez pas la marche !

 


 


• JOFROI : Cabiac sur terre
quichote_3.jpgEt un de plus, un de mieux pour le plus français des chanteurs belges. Installé à Cabiac, dans le Gard, près de Barjac dont il est l’âme du festival Chansons de Parole, Jofroi trouve les mots justes pour dire l’humain à travers la terre : « Je n’ai de carte identitaire que citoyen, que citoyen de l’univers / Et s’il faut être de quelque part, ça m’indiffère, mais je choisis ce coin de terre / Cet entrelacs de murs de pierre, ce cul-de-sac où j’ai hier posé mon sac / Cabiac sur terre. » La révolte et l’indignation, l’amour et la générosité sont chez lui les deux faces d’une même médaille : « Dire qu’on a marché sur la lune / Égaré Pierrot et sa plume / Un pas de géant mais pourquoi ? / Tous les chemins mènent à .com / Mais l’homme reste un loup pour l’homme / Le temps passe, les chiens aboient / Le temps passe, qu’est-ce qu’on attend ? » Le reste de l’album est à l’avenant, synthèse sensible des univers de Félix Leclerc, François Béranger et Jean-Pierre Chabrol, les « pères nourriciers » de Jofroi. Cabiac sur terre ? Un « Quichotte » à l’assaut des maux du temps présent. 14 titres, 48’20 ; Productions du Soleil, distr. EPM-Socadisc (site de l’artiste).

• SANDRA LE COUTEUR : Terre natale
Originaire de l’île de Miscou en Acadie, Sandra, d’abord comédienne, s’est mise sur le tard à la chanson (premier album, La Demoiselle du traversier – « Cœur Chorus » n° 56 – en 2006) ; elle n’en est pas moins devenue une interprète d’exception, y compris dans le choix de son répertoire. Ici, Jamait (Caresse-moi), Brel (Ne me quitte pas), Vian (Les Joyeux Bouchers), mais surtout d’excellents auteurs québécois : Valéry Robichaud (superbe Terre natale), Bruno Roy, Yves Savard, Georgette Leblanc, Francis Covan, Gaston Miron… De l’émotion à l’état pur. 13 titres, 46’19 ; prod. Île Miscou, distr. Plages (site de l’artiste).

• DAVY KILEMBÉ : Citoyen !!!
Dans son « Portrait » de Chorus 63 (printemps 2008), à l’occasion de son deuxième album, il était ainsi présenté par Michel Trihoreau : « Citoyen naturellement impliqué, chanteur-musicien à la voix chaleureuse portée par les rythmes percussifs de sa guitare et de sa calebasse… » Bien vu, puisque ce troisième opus du Perpignanais au père zaïrois et à la mère espagnole (voir « Mille cœurs debout ») s’intitule précisément Citoyen. Citoyen français et citoyen du monde. À noter en bonus une reprise très personnelle de La Mauvaise Réputation et, en morceau caché, Poulaillers’ Song de Souchon, toujours d’actualité trente-cinq ans plus tard ! 15 titres, 60’44 ; autoproduction (site de l’artiste).

• L : Initiale
Un premier album prometteur, teinté de fortes influences barbariennes, qui rend d’autant plus attendu l’opus suivant et nécessaire l’émancipation artistique de cette jeune femme des plus douée. 11 titres, 41’25 ; prod. tôt Ou tard, distr. Wagram (site de l’artiste).

LA MATHILDE : Équilibriste
Second album d’un quintette masculin, famille Têtes Raides (Grégoire Simon participe d’ailleurs à trois titres), à l’écriture et aux mélodies soignées, en phase avec l’air du temps. 13 titres, 42’27 ; autoproduction (site du groupe). 

• LA MEUTE RIEUSE : Les Yeux des fesses
Pour son second opus, le duo formé de Camille Simeray (chant, accordéon, percussions) et Morgan Astruc (guitare, pandeiro, percussions, chœurs) a bénéficié de bien belles collaborations, de l’écriture jusqu’à la réalisation : Fredo et Sam Burguière des Ogres de Barback, Blu de Moussu T e Lei Jovents… Un univers personnel à l’image de la recréation d’À mourir pour mourir (Barbara). 12 titres, 43’55 ; autoproduction, distr. Irfan (site du groupe).

• RENÉ LACAILLE (èk marmaille) : Poksina
Chanteur-accordéoniste emblématique de la Réunion, René Lacaille est accompagné ici de sa « marmaille » de fils, de fille et de neveu, pour un retour aux sources du séga et du maloya à travers la reprise de classiques signés Jules Arlanda, Georges Fourcade, Jules Joron, Alain Peters… ou René Lacaille. Un travail salutaire pour la préservation du patrimoine et une œuvre jouissive pour l’auditeur. 17 titres, 51’32 ; prod. Daqui, distr. Harmonia Mundi (site de l’artiste). 

• BEN MAZUÉ : éponyme
Repéré en « Découvertes » 2010 du festival Alors… Chante ! de Montauban, on disait de ce « grand garçon blond sympathique » qu’il naviguait étrangement « entre le rap américain, le slam, la musique humaniste, la soul en plus vocal, le verbe français, le sens des mots et la musique noire américaine en général ». Le voici signé par une major, entouré d’une quinzaine de musiciens autour de Régis Ceccarelli. 13 titres, 44’24 ; prod. Columbia/Sony Music (site de l’artiste).

• MeLL : Western spaghetti
Sauf erreur il s’agit du quatrième album de cette jeune chanteuse aussi atypique que sympathique. Certains la revendiqueront rock pour l’énergie déployée, d’autres mettront en avant son Prix Félix-Leclerc (2007) : en fait, c’est une artiste jusqu’au bout des ongles, tout-terrain, capable de tirer son épingle du jeu des situations les moins favorables (telle sa prestation au festival de Tadoussac 2009 : cf. le compte rendu qui aurait dû figurer dans le n° 69 de Chorus en cliquant dans « Coulisses » puis « Festival »).  Inclassable, MeLL se joue de tout et on aime ! 12 titres, 43’07 ; prod. Mon Slip/tôt Ou tard, distr. Wagram (site de l’artiste).

• MON CÔTÉ PUNK : Passeport
Troisième album déjà pour ce groupe (cinq garçons et une fille) dont le ramage humaniste se rapporte au plumage festif, avec un vrai souci d’écriture poétique et de mélodie sensible. N’ont-ils pas convoqué Bernard Dimey et Allain Leprest pour deux textes mis en musique par eux-mêmes (Seigneurs et Brussel) et invité entre autres à la voix et aux instruments Loïc Lantoine, Olivier Leite, Florent Vintrigner (La Rue Kétanou) et Madjid Ziouane… 14 titres, 43’53 ; prod. Mon point de côté, distr. L’Autre Distribution (site du groupe).

• GÉRARD MOREL : Le Régime de l’amour
Mon premier est un CD de nouveautés oscillant comme toujours chez Morel (Gérard) entre humour et tendresse, révérence aussi (Les Pâquerettes de Roger Riffard, en duo avec Anne Sylvestre ; La Marche nuptiale de Brassens dans la version transalpine de Fabrizio De André, avec Joël Favreau à la guitare). Mon second est un CD en public qui éclaire et complète le travail de studio. Mon tout est un Flot de paroles qui réconcilie avec le genre humain : « Parole fri-frissons / Parole fri-frivole / Paroles de chansons / Chanson de parole »… CD1 : En studio, 11 titres, 38’41 ; CD2 : En public, 14 titres, 54’44 ; prod. Archipel Chanson, distr. L’Autre Distribution (site de l’artiste).

• JEAN-MICHEL PITON : J’me régale…
quichote_3.jpgNouvelle cuvée d’un artisan au long cours, la dixième depuis 1979 en comptant une compil CD, où la puissance du chant (ah ! Piton a cappella…) n’a d’égale que l’intensité émotionnelle, où l’écriture classique se fond dans des mélodies intemporelles, orchestrées avec bonheur. Le tout au service d’un humanisme en forme de Geste d’amour (titre du 30 cm et de la superbe chanson éponyme grâce auxquels Paroles et Musique l’avait repéré en 1982). Un de ces grands talents méconnus de la chanson, sans lesquels l’envie de se battre pour elle serait moins irrépressible. Même si Piton est plus proche, physiquement, de Sancho Pança que du chevalier à la triste figure, ce nouveau cru mérite un « Quichotte » de Si ça vous chante (le précédent, L’homme qui avait fait fuir ses rêves, en 2008, lui avait déjà valu un « Cœur Chorus »). 12 titres, 57’59 ; autoproduction (site de l’artiste et myspace).  

• LISA PORTELLI : Le Régal
Décidément, la chanson est un plat qui suscite le régal (voir Piton) ! Vingt-cinq ans, guitariste ACI, dix ans de scène (premier passage public à 15 ans en scène ouverte à la Goutte d’Or), programmée en « Découvertes » au Printemps de Bourges 2006, premier album autoproduit en 2007, lauréate du Prix « Paris Jeunes Talents » 2010, Lisa Portelli est ce que l’on appelle un talent prometteur. Sur scène elle s’éclate, sur disque elle revendique l’héritage d’un Dominique A ou d’un Rodolphe Burger, il y a pire comme parrains… 12 titres, 40’05 ; prod. et distr. Wagram Music (site de l’artiste).

 

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• PPFC : Entre les ondes
PPFC (pour Petit parc football club !), c’est une voix masculine posée sur des orchestrations riches et acoustiques, des textes évoquant « un univers bigarré, miroir de nos intérieurs, reflet de nos craintes », écrivait Stéphanie Thonnet dans Chorus 68 à l’occasion du précédent opus, La Valse des enragés. Celui-ci est déjà le quatrième de cette bande francilienne de six garçons et une fille, famille Louise Attaque ou autres Ogres de Barback. 14 titres, 53’25 ; autoproduction, distr. L’Autre Distribution (site du groupe).

• DAMIEN ROBITAILLE : Homme autonome
Quatrième album d’un jeune Canadien francophone de l’Ontario (30 ans), lauréat de nombreux prix et tremplins. « Timide et réservé dans la vie, notait Albert Weber en 2006 dans son Portrait de Chorus n° 58, il apparaît faussement confus, expansif et maladroit sur scène. Un sacré rigolo et un drôle de phénomène. » Musicalement, ce disque (qui aura attendu fin octobre 2011 pour être enfin distribué en France, deux ans après sa sortie canadienne), lorgne du côté du meilleur des années 60 et 70, soul en particulier, genre Nino Ferrer, James Brown ou Otis Redding, et c’est jubilatoire. 12 titres, 42’41 ; prod. Disques Audiogramme, distr. Rue Stendhal (site de l’artiste).

• VALENTIN SPOEB : Existentiel
Un enfant du rock anglo-saxon (Bowie, Lou Reed…) qui, après plusieurs groupes (dont Dark Memories, lauréat des « Découvertes » du Printemps de Bourges), retrouve ses racines dans la lignée d’une chanson-rock famille Gainsbourg-Bashung-Couture-Burger-Dominique A… 10 titres, 44’58 ; autoproduction (site de l’artiste).

• TRI YANN : Rummadou (Générations)
quichote_3.jpg« Quarante ans, toutes ses dents » en ce millésime 2011 pour le groupe breton par excellence, celui des Trois Jean de Nantes (Jean Chocun, Jean-Paul Corbineau et Jean-Louis Jossic, auxquels se sont progressivement adjoints Gérard Goron, Fred Bourgeois, Konan Mevel, Christophe Peloil et Jean-Luc Chevalier). Chronique d’une famille bretonne, avec ses joies et ses peines, ses rires et ses larmes, cet album est pour Tri Yann prétexte à aborder l’évolution de l’écriture linguistique et musicale à travers les âges, des « temps barbares » à aujourd’hui. D’une ampleur musicale et vocale superbe, ce qui n’exclut pas l’intimisme quand c’est nécessaire, Rummadou est un grand cru – un « Quichotte » évident de Si ça vous chante – et le spectacle actuel, entièrement renouvelé, à recommander vivement. 15 titres, 60’56 ; prod. Marzelle, distr. Coop Breizh (site du groupe).

• VENDEURS D’ENCLUMES : Décadrant
On a dit ici tout le bien qu’on pense de ce groupe aussi chevronné qu’original (voir « Alors… Chante ! » 2010 de Montauban), qui fête ses dix ans d’existence avec ce troisième opus. Ces six garçons originaires d’Orléans échappent en effet à toute classification étroite pour faire de la « chanson maximaliste », résultante d’un creuset d’influences allant « du théâtre et de la musique classique au jazz pour arriver enfin au rock et à la chanson torturée », portée par la voix sensuelle de Valérian Renault, interprète charismatique et auteur-compositeur de la plupart des morceaux. 10 titres, 46’37 ; prod. Macabane, distr. L’Autre Distribution (site du groupe).

• ÉRIC VINCENT : L’Or de l’instant
Il faudrait lui consacrer un sujet à part, et un long sujet, tant son parcours est particulier. Cela fait plus de trente-cinq ans en effet qu’il vit confortablement de son métier en chantant un peu partout autour du monde (140 pays l’ont déjà accueilli). Rien qu’aux USA, il rassemble chaque automne, à chaque nouvelle tournée, un public de vingt à trente mille personnes… Mais pour faire synthétique et vous donner envie de prolonger la découverte (s’il vous est encore inconnu), voici simplement quelques lignes aussi récentes qu’éloquentes signées Georges Moustaki : « Éric Vincent, chanteur universel. Cet infatigable voyageur dispense ses mots et ses mélodies dans les deux tiers de la planète. Il est temps que le public français connaisse et reconnaisse son talent à travers les chansons de ce nouvel album. » Des chansons, soit dit au passage, enregistrées avec de grandes pointures : Roland Romanelli, Manu Lacordaire, Pierre Chérèze, Sylvin Marc, Tony Rabeson, etc. 10 titres, 41’15 ; prod. Bémol Productions, distr. Pluriel (site de l’artiste). 

• WEEPERS CIRCUS : N’importe où, hors du monde
quichote_3.jpgC’était déjà l’un des groupes français les plus intéressants. Le nouvel album (le huitième si je ne m’abuse) de ces six musiciens strasbourgeois (qui se décline soit en CD-livre soit en livre-CD selon qu’on le cherche chez les disquaires ou en librairie) en fait l’un des plus novateurs. Vibrant « dans un espace-temps étrangement sombre et coloré, d’où surgissent des galaxies encore inconnues », il propose une alchimie subtile entre le rock’n’roll et le trip hop et cela reste de l’excellente chanson française. Une démarche qui m’a fait penser, à sa première écoute, à La Mort d’Orion de Gérard Manset… Les voix s’entrecroisent, les arrangements surprennent, le rythme omniprésent n’exclut pas le sens mélodique, et les invités, excusez du peu, s’appellent Cali, Eddy (la) Gooyatsh, Jean-Claude Carrière, Jean Fauque et Jean Rochefort. Le titre ? Il fait référence au poème Anywhere out of the world d’un certain Baudelaire… Tout cela vaut bien un « Quichotte » de Si ça vous chante, sans doute. 13 titres, 55’57 ; prod. Baz Productions, distr. L’Autre Distribution (site du groupe). 

 

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Pour en finir (provisoirement) avec cette rubrique disques, j’insiste sur le fait que Si ça vous chante cherche notamment à susciter le dialogue pour mieux remplir ses objectifs de promotion de la chanson vivante. À quoi cela rimerait-il que « l’échanson de la chanson » continuât à se décarcasser si cela ne devait susciter que de l’indifférence ?! Nous attendons – nous espérons ! – vos propres appréciations sur l’un ou l’autre des disques retenus ici ou, mieux encore, sur d’autres nouveautés auxquelles, faute d’avoir été informés de leur existence ou d’avoir pu les écouter, nous avons hélas « échappé ». Cette « maison d’amour » est la vôtre, elle est même grande ouverte aux amoureux des bancs publics (ceux des salles de spectacles) depuis 1980. Ai-je besoin de le répéter encore et encore ? Oui ? Ah bon ! Alors, you’re welcome at home, fellows ; bienvenidos a casa, amigos… mais rien que si ça vous chante !

 

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Published by Fred Hidalgo - dans Actu disques et DVD
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