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  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
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  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

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29 octobre 2011 6 29 /10 /octobre /2011 11:01

Trompe la mort

 

Né à Sète le 22 octobre 1921, Georges Brassens est mort à St-Gély-du-Fesc, une semaine après son soixantième anniversaire, le jeudi 29 octobre 1981 à 23 h 14. Le vendredi 30, la nouvelle filtrait dans l’après-midi. Le soir à l’Olympia, Montand annonçait son décès en voix off, et Le Forestier pleurait sur scène à Bobino : j’y étais et je me souviendrai toujours, entre la stupeur et le désarroi frappant le public de Maxime, de celui-ci forcé d’interrompre, la gorge nouée par le chagrin, Dans l’eau de la claire fontaine qu’il avait voulu chanter en hommage au grand chêne de la chanson ; Maxime, le cœur serré et le regard noyé de larmes impossibles à réprimer... Ce soir-là, le « Théâtre de la chanson et de la gaîté », que Brassens avait marqué de son empreinte, portait bien mal son nom.

   


Entre ces deux dates – 22 octobre 1921, 29 octobre 1981 –, soixante ans d’une vie de chanteur assez ordinaire, mais la création d’une œuvre sans pareille qui fait et fera date à jamais dans l’histoire de la chanson. Non par un éventuel côté pléthorique comme chez Trenet ou Ferré, puisqu’elle compte à peine cent cinquante chansons enregistrées en studio (138 exactement, soit l’équivalent de douze albums 30 cm quand tant d’artistes de la génération suivante ont atteint voire dépassé le seuil de la vingtaine), mais par son côté extraordinairement achevé, peaufiné et poli comme un ouvrage d’artisan cent fois remis sur le métier. Une œuvre raffinée et populaire à la fois. Simple et profonde. Accessible aux plus « modestes », grâce notamment à son art des mélodies, et cependant adulée des « intellectuels ».

Une œuvre, pourquoi ne pas le dire, formellement parfaite, qui réalise la quadrature du cercle, constituant un ensemble étonnamment homogène, de ses premières chansons sorties au printemps 1952 (Le Gorille, La Mauvaise Réputation et Le Mauvais Sujet repenti, excusez du peu) à son ultime album de 1976 (Trompe la mort…). Parfaite, oui, dans l’écriture et la composition, et intemporelle, indémodable sur le fond, car intimement et définitivement enracinée dans l’âme humaine, ce qui lui vaut d’être reprise sans cesse, dans l’espace francophone et ailleurs où les interprètes de Tonton Georges et les versions en tout genre de ses chansons (car elles se prêtent à tous les styles musicaux, à tous les arrangements) ne se comptent plus.

   

 

Alors, c’est vrai, tout est bon chez Brassens, y a rien à jeter ? À quelques titres près, marqués par l’actualité, c’est vrai, oui, car l’auteur-compositeur – circonstances et période exceptionnelles aidant (la Seconde Guerre mondiale, l’Occupation…) – avait déjà fait ses premières armes avant d’entrer effectivement dans le métier. Quand il a débuté chez Patachou, il n’y avait plus une parole, plus une note de musique superflues chez lui. Déjà, Brassens allait jusqu’à l’os de la chanson. Depuis lors, pas la moindre graisse, jamais, dans son œuvre. De la pure gemme. Une pierre précieuse. LE joyau – le grand chêne – de la chanson française.

 

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C’est en partant de ce constat qu’au moment d’infléchir notre destin, ma chère et tendre et moi, en prenant la décision de mettre fin à nos aventures africaines pour créer le journal de chanson qui faisait alors défaut dans le paysage médiatique français et même francophone, nous avons spontanément pensé à Brassens – à tout seigneur tout honneur – pour la Une du premier numéro. Un quart de siècle plus tard, alors que nous tentions avec Jacques Vassal de convaincre Pierre Onténiente, alias Gibraltar (l’ami par excellence de Brassens, le « copain d’abord », celui qui ne l’a jamais quitté d’une semelle du jour où ils s’étaient connus en 1943, au camp de Basdorf en Allemagne – où les deux hommes avaient été enrôlés dans le Service du Travail Obligatoire –, jusqu’au jour de sa mort), de nous livrer son témoignage, unique et sans pareil par définition, celui-ci se souvenait encore de notre lettre adressée à l’artiste depuis un endroit aussi peu habituel et improbable que Djibouti.

   

 

Nous changerons finalement notre fusil d’épaule (voir « D’Anne Sylvestre à Olivia Ruiz » notamment), dans l’attente d’un nouvel album, mais Georges n’aura pas le temps d’enregistrer les chansons auxquelles il travaillait alors et resteront à jamais posthumes – à l’instar des différents dossiers que nous lui consacrerons dans Paroles et Musique puis dans Chorus au cours des années 1980, 1990 et 2000. Le premier parut en juin 1984, non pas à l’occasion d’une commémoration mais pour saluer la mise en vente de P&M dans le commerce, le « mensuel de la chanson vivante » n’ayant jusqu’alors été distribué que par correspondance.

 

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Sous le titre « Il suffit de passer le pont », j’annonçais ainsi la nouvelle à nos abonnés : « Aujourd’hui, Paroles et Musique franchit le gué, saute le pas de la distribution commerciale. Un petit pas peut-être à l’échelle du lecteur, mais un bond immense pour notre mensuel, dont le tirage est quadruplé à partir de ce numéro [NB : nous passions alors de dix mille à quarante mille exemplaires]. Curieusement, continuais-je plus loin, cette mise en vente de P&M chez les marchands de journaux de France et de Navarre coïncide avec le dossier sur Georges Brassens que nous avions projeté de réaliser pour le n° 1, en juin 1980. Des contacts en ce sens avaient été pris, dès 1979, avec Brassens lui-même et aussi avec Pierre Onténiente, son secrétaire (et ami). Ce n’est que la crainte – sans doute justifiée à l’époque, l’équipe de P&M étant encore en gestation – de ne pas assumer le sujet avec toute la rigueur nécessaire, qui nous avait poussés à le reporter. La suite, hélas, on la connaît : avec la disparition prématurée de l’auteur de Trompe la mort, le 29 octobre 1981, il n’était plus question d’envisager ce numéro avant que la douleur se fût apaisée dans les mémoires. » Et de préciser enfin que certains des témoignages figurant dans ces pages du n° 41 (le dossier à lui seul faisant la moitié du numéro, soit 44 pages sur 88) étaient, du reste, « les premiers accordés à la presse depuis lors »… et inédites « la plupart des photos de Jean-Pierre Leloir illustrant ce dossier. »

 

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En 2005, fidèle à cette histoire et à notre propre fidélité à la mémoire de Georges, Pierre Onténiente acceptera enfin de se confier sans réserve à Jacques Vassal pour laisser aux génération futures un témoignage irremplaçable. Ce livre, Brassens, le regard de Gibraltar, que j’ai la faiblesse de considérer comme le document le plus important jamais publié sur l’auteur du Grand Chêne, car émanant du personnage qui fut le plus proche, et sur la durée la plus longue, de toute la vie de Brassens, parut en 2006, édité par votre serviteur chez Chorus/Fayard.

Quinze ans plus tôt, en 1991, nous avions déjà eu l’occasion de publier sous notre propre label Hidalgo Éditeur (en coédition cette fois avec Fixot) l’un des ouvrages aujourd’hui considérés de référence sur le Sétois, préfacé par Renaud : Georges Brassens, histoire d’une vie, de Marc Robine et Thierry Séchan.

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Enfin, à l’automne 2006 parut le dernier de nos dossiers, dans le n° 57 de Chorus. Introduit par un édito que j’intitulais sans hésiter « Tous derrière et lui devant », il proposait soixante pages d’analyse et de témoignages (dont ceux des jeunes artistes de la « Génération Chorus » recueillis par Jean Théfaine : « Ils ont tous en eux quelque chose de l’oncle Georges… ») et même une interview de Brassens datant de 1970 et restée inédite jusqu’alors. Celui-ci avouait entre autres que s’il n’avait pas « toujours été très négligent », il aurait écrit « beaucoup plus »

C’est dans ce dossier aussi que notre excellent collaborateur Damien Glez publia cette planche satirique « Et si Brassens était toujours là ? » dont il suffit de remplacer la mention « À 85 ans » par « À 90 ans » pour qu’elle demeure d’actualité.

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Notons au passage le dialogue d’outre-tombe entre Brel et Ferré, clin d’œil à la rencontre historique des trois géants de la chanson, organisée en janvier 1969 par François-René Cristiani avec la collaboration de Jean-Pierre Leloir (une « table ronde » que j’eus également l’honneur et le privilège d’éditer dans sa version intégrale, en 2003, chez Chorus/Fayard, accompagné de nombreuses photos inédites de Leloir, sous le titre Trois hommes dans un salon).

   

 

Vous le voyez, il ne me manque pas de motifs de me montrer intarissable au sujet de Brassens. En effet, si j’ai déjà dit tout ce que je devais à Ferré, de révolte et de fraternité, dans le choix et l’expression de mon propre parcours, alors que Brel m’a donné à jamais le besoin vital d’« aller voir », c’est Brassens qui, tout petit, m’a fait aimer la chanson française (et sa langue, qui n’était pas celle de mes parents). Brassens qui m’a communiqué le goût de l’indépendance (déjà mis en pratique par mon oncle Lamolla, artiste-peintre catalan – voir « Cali à bras-le-cœur ») –, illustrateur du Libertaire… lorsque Brassens y collaborait). Un goût incurable pour la liberté d’esprit et d’action qui se paie au quotidien et parfois au prix fort (« Après le Frente Popular / L’hidalgo non capitulard / Qui s’avisait de dire “niet” / Mourrait au son des castagnettes… », cf. Tant qu’il y a des Pyrénées, chanson hélas posthume de GB), mais dont la saveur est à nulle autre semblable… « Bande à part, sacrebleu ! c’est ma règle et j’y tiens ! »

Je me garderai donc d’en rajouter ici, pour laisser plutôt la parole à l’un des plus grands amis de Georges. Ils vécurent même un temps sur le même palier d’immeuble (Le Méridien, rue Émile-Dubois à Paris), ce qui valut à Brel – car c’est bien sûr de lui qu’il s’agit – d’emmener lui-même d’urgence Brassens à la clinique, victime d’une crise sévère de coliques néphrétiques, pour y être opéré un soir de mai 1966. Dans un témoignage recueilli par Europe 1 et repris dans le 30 cm Philips 20 ans d’émissions avec Georges Brassens à Europe 1, le Grand Jacques a sûrement dit sur le Grand Chêne les choses les plus sensibles qu’on ait pu entendre de leur vivant à tous deux.

   

 

« Je vais parler de Brassens, avertit Jacques Brel, un peu comme un enfant parle de sa maman. Tous les enfants sont un petit peu amoureux de leur maman. Et puis d’ailleurs, qu’on me comprenne bien quand je dis cela, je n’évoque pas du tout Georges Brassens avec des bigoudis et en robe de chambre le matin, je ne veux pas du tout disséquer Brassens, je n’en ai pas le droit et en plus il le fait infiniment mieux que moi. Donc, Brassens étant une porte ouverte, je n’ai pas du tout envie de l’enfoncer, j’ai envie simplement de vous faire pénétrer dans son salon, et non pas du tout dans sa chambre, voilà !

« Brassens a une manière bien à lui de poser certains problèmes, mais il les pose, oh ! il ne les pose pas, il les dépose en réalité… Parce que Brassens, je crois qu’au fond de lui il ne croit pas aux solutions ; je crois que Brassens ne croit pas aux disciplines que nécessite une solution, il n’y croit pas, il dépose ça, en réalité, comment vous dire ?... C’est un arbre de Noël, Brassens, il ne croit pas qu’il est là pour faire de l’ombre ; il croit simplement qu’il est là pour amener un sourire à des enfants qui regardent ça une nuit de Noël ; et les enfants étant nous, il pose tout de même au bout de ses branches non pas simplement des boules scintillantes ou des guirlandes, mais il pose certains petits points d’interrogation qui ne scintillent pas mais qui vibrent au fond de notre cœur.

« Brassens doit constater une forme d’espoir, il ne doit pas en être fier parce qu’il est trop intelligent pour s’envoyer des fleurs parce qu’il se découvre un peu d’espoir, et puis d’un autre côté il se heurte à cette envie de bonheur qu’il doit avoir envie de distribuer du coin de son sourire. J’insiste sur le sourire de Brassens qui est le plus beau sourire d’homme que je connaisse, d’ailleurs…

   

 

« En réalité, c’est la première ride d’adulte, et je crois qu’il faut se faire des rides dans l’oreille. Je crois que c’est un péché mortel de ne pas écouter Brassens. On peut ne pas l’aimer, on ne peut pas ne pas l’essayer. »

En codicille à cette déclaration de Brel, en particulier à son éloquente conclusion, il n’y a qu’à l’intéressé qu’on puisse céder la parole, tant il est vrai, en dépit du temps qui passe, qu’il continue d’être présent et de nous accompagner dans nos vies, quitte, comme il l’avait prédit, à s’exhumer régulièrement de son caveau du cimetière de Sète : « Et si jamais au cimetière / Un de ces quatre, on porte en terre / Me ressemblant à s’y tromper / Un genre de macchabée / […] Ce sera rien que comédie / Rien que fausse sortie / Et puis, coup de théâtre, quand / Le temps aura levé le camp / Estimant que la farce est jouée / Moi, tout heureux, tout enjoué / Je m’exhumerai du caveau / Pour saluer sous les bravos / C’est pas demain la veille, bon Dieu ! / De mes adieux. »

 

NB. On trouvera dans Si ça vous chante d’autres sujets où il est question de Brassens, d’autres vidéos de lui, notamment dans les articles suivants : « Vendanges d’automne », « Les Amis de Georges », « La Chanson de proximité »« Jean Ferrat, “la” bio ! », « Le Bon Lait d’l’automne ». Rappelons aussi la sortie récente de l’ouvrage de référence signé Jacques Vassal, Brassens, homme libre, la bio à coup sûr la plus complète à ce jour : voir à la fin d’« Allain Leprest (suite) ».

 

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Published by Fred Hidalgo - dans La Chanson vivante
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27 septembre 2011 2 27 /09 /septembre /2011 13:00

Pour l’amour, pas pour la gloire

 

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La suite ? Les chapitres ne manquent pas qu’il conviendrait de développer. Rien qu’en 1985 par exemple, le sacre du Printemps de Bourges, première étape décisive dans la carrière d’Allain : nous étions parmi les très rares, dans la petite salle du « Tremplin », à savoir à qui on avait affaire ; les autres, tous les autres (à commencer par Le Monde mettant dès le lendemain Leprest à sa une !) s’inclinèrent aussitôt devant l’évidence ; la fête des cinq ans de Paroles et Musique avec quantité d’artistes et amis professionnels (hors le souvenir gravé dans le marbre, il nous reste les photos de Jean-Pierre Leloir) parmi lesquels Anne Sylvestre et Allain, encore vierge de tout disque (le premier, Mec, paraîtrait l’année suivante chez Meys), comme un raccourci de l’histoire que je retrace dans ces lignes ; le spectacle La Chanson vivante proposé par Paroles et Musique à Vernouillet (en avant-première du premier passage parisien de Leprest dans une « vraie » salle, le Théâtre de l’Escalier d’Or), réunissant pour la première fois Allain (accompagné par Bertrand Lemarchand) et Romain Didier sur une même scène (ainsi que Claire et Jacques Poustis)…

 

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Arrêt sur image, à propos justement de disque et de chanson vivante : dans le numéro de Paroles et Musique suivant notre compte rendu du Printemps de Bourges (avec une grande photo de Leprest, signée Leloir, en ouverture : « Allain Leprest, grande révélation du Printemps 85 »), le chanteur commentait ainsi le résultat de sa prestation  : « On n’a pas eu de réflexion à chaud, si ce n’est qu’on était contents et un peu dépassés par les événements, Bertrand et moi. Bien sûr, il y a les premiers gestes de remerciements à tous ceux qui nous ont aidés : Pierron, Tachan, Maurice Frot. Après coup, on se dit “tiens, c’est marrant” ; je crois que c’est vous (à Paroles et Musique) qui avez remis à l’honneur ce mot de “chanson vivante” et je ne peux m’empêcher d’y penser, même si ça fait sourire : je suis content, pas seulement pour moi, mais pour tous ceux qui pensent que la chanson, c’est d’abord quelque chose qui est interprété, vécu sur scène. C’est vrai qu’on s’est pointés sans disque et que, d’abord, on s’est rendu compte d’une chanson nue, faite pour être poussée devant les gens. Ça remet les pendules à l’heure. »

La chanson vivante : Allain en sera l’exemple incarné, toujours partant pour le partage public. À la ville, à travers des ateliers d’écriture notamment, comme à la scène. Entre autres chapitres supplémentaires partagés avec lui, les longues soirées estivales de Chorus, banquets chantants au clair de lune, dont Allain était l’invité permanent ; la fête des dix ans de la revue, avec pléthore d’artistes de toutes générations, qui marqua la rencontre magique entre Leprest et Jean Corti, l’ancien accordéoniste de Brel…

 

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Et puis la « Chorusgraphie » de 2002 (le dossier-panthéon des « Cahiers de la chanson ») ; le texte qu’il écrivit spécialement pour Chorus à l’attention « d’une jeune chanteuse de vingt ans » ; sa présence fidèle et chaleureuse, en paroles et en musique avec Romain Didier, à cette désormais historique émission de Thierry Lecamp, On connaît la musique fait Chorus, diffusée sur Europe 1 le 10 octobre 2009 ; ses petits mots manuscrits, toujours illustrés – il adorait la peinture et le dessin et s’y adonnait avec bonheur (cf. le clip de Raphaël Caussimon tourné chez lui en juin 2004)…
   

 

Tout cela et le reste, comme son don naturel pour l’écriture (une fois, au mitan de la nuit – bien arrosée ! –, il nous fit spontanément la démonstration, en compagnie de son pote Jehan, qu’il était capable d’improviser une chanson en deux coups de cuiller à pot ! fredicetteUne chanson rien que pour nous, pour « Frédicette » comme il s’amusait à nous appeler, voire à nous croquer en amoureux !), j’aimerais pouvoir le partager le plus largement possible. Pour témoigner encore et encore de la générosité, de la solidarité et de la fidélité sans faille de l’homme (car pour l’auteur, la postérité, c’est sûr, lui donnera la place que les radios et les télés, à de rares exceptions près, lui ont déniée avec constance).

J’aimerais, oui, mais la vie, comme l’écrit Tachan, « Ça s’débine en douce / À la vie-comm’-j’te-pousse », mais le temps, comme le chante Dabadie via Reggiani, « Je l’aime tant, le temps qui reste… » Alors, peut-être plus tard, ici, ou bien dans un livre qui pourrait s’intituler Le Roman de l’araucaria. Pourquoi pas ? Pour l’heure, je me souviens qu’à l’occasion du numéro Piaf de Paroles et Musique (où figurait un portrait de Rémy Tarrier) et d’Édith, la première chanson d’Allain Leprest publiée dans un journal national, j’écrivais ceci : « Croyez-nous sur parole, on n’a pas fini de parler d’Allain Leprest (avec 2 l) ! »

Pourquoi Édith Piaf, au fait ? lui demandait Jacques Vassal dans la rencontre précitée : « C’est une borne chez moi, répondait-il, que j’avoue sans complexes. Un des grands exemples de la chanson réaliste, à laquelle je me rattache. Et puis il y a eu le choc de la vision de sa tombe : j’habite dans le XIe à côté du Père-Lachaise. J’aime m’y promener sans morbidité ; je trouve que c’est un des cimetières où la mort est la moins présente. Et puis la tombe de Piaf, toute sobre, qui résume à elle seule la place qu’occupe la chanson, finalement… une très très grande place dans le cœur des gens, mais qu’on continue à nier, à marginaliser. »

 

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Piaf, la voix par excellence de la chanson populaire, et puis Rimbaud, le poète aux semelles de vent : la chanson vivante et la poésie de haut vol, ça te résumait bien, Allain. « Si t’étais mort au troquet d’la centaine / Faudrait un camion pour louer tes poèmes », écrivais-tu pour regretter son départ hâtif. Mais pour toi aussi, comme pour la Rimbe, on devra se contenter d’un minimum, quantitativement s’entend : une dizaine d’albums seulement. Même Jean d’Ormesson – de l’Académie Française ! – t’associait volontiers au poète de Charleville, au diapason de Jean Ferrat qui t’avait emmusiqué dès 1983 ; c’est dire si, à ton sujet, le consensus des « pros » (à défaut des médias) couvrait un large spectre !

   

 

Pour en être convaincus, il n’y a qu’à lister ceux d’entre tes pairs qui se sont déclarés heureux et honorés de te mettre en musique ou de pouvoir te chanter, en un mot d’être accueillis Chez Leprest, sans rien attendre en retour : Adamo, Isabelle Aubret, Agnès Bihl, Alexis HK, Amélie-les-Crayons, Louis Arti, Claire Lise, Clarika, Yves Duteil, Enzo Enzo, Nilda Fernandez, Jean Ferrat, Michel Fugain, Juliette Gréco, Jean Guidoni, Jacques Higelin, Jamait, Jehan, Kent, Gilbert Laffaille, La Rue Kétanou, Loïc Lantoine, Daniel Lavoie, François Lemonnier, Isabelle Mayereau, Mon Côté Punk, Gérard Morel, Gérard Pierron, Olivia Ruiz, Sanseverino, Francesca Solleville ou Hervé Vilard, sans oublier dans cette liste (non exhaustive) Jean-Louis Foulquier, Richard Galliano, Sylvain Lebel, Romain Didier bien sûr… et autre Anne Sylvestre.

« Bien mérité ! », dirait Clarika. D’ailleurs, en 2001, on t’a collé à juste titre l’ordre national du Mérite. Quand, à notre grande surprise, notre tour est venu d’être distingués, ma chère et tendre et moi, je t’ai appelé : « Il faut accepter, m’as-tu dit. Pour la chanson d’abord, et parce que refuser serait faire preuve d’une grande prétention. » En somme, assurais-tu, « c’est pour l’amour, pas pour la gloire »… Quelques mois plus tard, c’est toi qui nous appelais pour nous remercier de t’avoir invité à notre petite fête entre amis choisis, comme autant de symboles de notre parcours : Antoine, Guy Béart, Jean-Michel Boris, Clarika, Patrice Dard (alias San-Antonio junior), Jean-Louis Foulquier, Gilbert Laffaille, j’en passe et non des moindres comme deux des plus grands auteurs francophones de leur génération, sinon les plus grands, dont je rêvais depuis longtemps d’organiser la rencontre : Alain Souchon… et toi. Toi dont un certain Claude, de Toulouse, avait écrit : « Allain Leprest est l’auteur le plus flamboyant que j’ai rencontré sous le soleil de la chanson française. » Mais la maladie…

 

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Absents lors de ton coup de fil, ton message nous attendait sur le répondeur. C’était il y a un an exactement, en septembre 2010. Il nous disait de long en large Je viens vous voir… et s’achevait par un « Je vous aime ! » aux accents à vous arracher des larmes de joie. Tu aurais pu vivre encore, sacré coco ! Mais la maladie, ouais, la fatigue physique, la détresse morale peut-être… « Nu, j’ai vécu nu / Naufragé de naissance / Sur l’île de malenfance / Dont nul n’est revenu […] / Nu, j’ai vécu nu / Aux quatre coins des gares / Clandestin d’une histoire / Qui n’a plus d’avenue… »

   

 

Tu réclamais de tes nouvelles, Allain ? Né le 3 juin 1954 à Lestre, dans la Manche, tu as choisi de nous quitter le 15 août 2011 à Antraigues-sur-Volane, le village de Ferrat« Le temps, chantait Jean-Roger Caussimon, c’est le tic-tac monstrueux de la montre / La Mort, c’est l’infini dans son éternité / Mais qu’advient-il de ceux qui vont à sa rencontre ? / Comme on gagne sa vie, nous faut-il mériter / La Mort ? / La Mort... » Tu reposes aujourd’hui au cimetière Monmousseau d’Ivry-sur-Seine, que tu avais également choisi : dans un message à remettre « le moment venu » au maire de ta cité adoptive, n’avais-tu pas écrit : « Pourrais-je solliciter de la part de ma ville, lorsque l’heure, sans glas, sans tristesse, en sera venue, une petite maison dans le si beau et humble cimetière Monmousseau ? »

Beau et humble… Sur ta tombe, le jour de tes obsèques, tes proches avaient placé en tirage grand format cette photo que tu aimais bien, de la série découverte dans Chorus n° 68 (celui de l’été 2009, oui, le tout dernier…), qui a servi à la pochette du tome 2 de l’album Chez Leprest, enregistré avec tes amis. Chez Leprest, cimetière Monmousseau… « Nu, le torse nu / Je voudrais qu’on m’inhume / Dans mon plus beau posthume / …Pacifiste inconnu. »

 

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Tu es mort, « qui qui dit mieux ? », chantait jadis ton pote Higelin. Toi, bien sûr, qui avais pris les devants : « Quand j’ai eu r’joint / L’grand marchand d’joints / Sur son nuage / Intermittent / Inexistant / À son image... »  Quand t’étais mort… Quand j’fus “nambule” / Un seul scrupule / Avoir peut-être / Choisi l’enfer / Sans fermer la / Fenêtre / C’était l’espoir / D’entendre et voir / Chers estropiés / Sur mon caveau / Résonner vos / Cœurs et vos pieds… / Mais soyez sûrs / Je vous rassure / Rien de changé / J’suis resté digne / Dans l’grand parking / Des allongés… » Certes, et crois-moi – je persiste et je signe –, on n’a pas fini de parler de toi et de tes chansons. Du « plus connu des chanteurs inconnus », selon ta propre expression, du plus reconnu aussi.

Car, comme Tachan te l’écrivait déjà il y a trente ans, même si cela n’a pas suffi contre la maladie, la malenfance et la désespérance, on aura été nombreux (à jamais reconnaissants pour l’embellie apportée dans leur vie), on aura été légion – face à face ou devant les feux de la rampe – à pouvoir te dire, à avoir eu la chance de te dire : « je t’aime. »

 

 

NB 1 : Ce texte est dédié à Mathieu et Fantine, et bien sûr à Sally, avec affection.
NB 2 : On peut retrouver Allain ici ou là dans Si ça vous chante, notamment dans les articles suivants : « D’Anne Sylvestre à Olivia Ruiz », où celle-ci interprète Six mètres d’Allain ; « Alors… Chante ! », où il figure en photo avec Jamait et Nilda Fernandez ; « Chanson d’automne », qui comprend la chronique de Chez Leprest, tome 2 ; « Y a rien qui s’passe »… sans parler de sa présence récurrente dans les commentaires qui contribuent pour beaucoup à l’intérêt de Si ça vous chante.
NB 3 : Deux livres à recommander en dehors du dossier, très fouillé dans la rédaction et l’illustration, de Chorus n° 41 (automne 2002) : Je viens vous voir, par Thomas Sandoz, Christian Pirot Éditeur, St-Cyr-sur-Loire, 2003 ; Portraits croisés : Francesca Solleville-Allain Leprest, par Véronique Sauger, Les points sur les i, Paris, 2009.

 

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Published by Fred Hidalgo - dans Hommage
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26 septembre 2011 1 26 /09 /septembre /2011 17:00

Nom du Diable, quel choc !

   

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Je vous fais la version courte, d’autant que j’en appelle surtout à la mémoire, n’ayant eu aucune raison, à l’époque, d’enregistrer cette conversation. Mais quelques jours plus tard, quand même, je prendrai le soin d’en noter l’essentiel noir sur blanc. C’est que le motif de ce coup de fil allait se révéler mille fois justifié ! Sur le moment, j’essaie quand même d’en savoir plus, je demande des précisions à Henri qui répond en substance :

- En fait, je connaissais déjà l’auteur depuis quelques mois, grâce à une relation commune qui m’avait remis quelques-uns de ses textes : estomaqué, j’ai aussitôt accepté d’écrire la préface de la plaquette qu’il souhaitait éditer. Mais je ne savais rien du chanteur… jusqu’à hier soir. Il m’a scotché ! D’où cet appel, car il m’a dit qu’il allait passer très bientôt dans un café-théâtre à Paris… et je veux absolument que vous alliez le voir ! Il faut me le promettre ! Jurez-le moi ou je ne raccrocherai pas !

Que faire d’autre que promettre ?! Nous avons juré-craché de nous rendre au Bateau Ivre, le bien-nommé en l’occurrence, petit haut lieu parisien du quartier Mouffetard, pour y écouter un certain… Allain Leprest. « Attention, Allain, avec deux l, hein ! », souligna Tachan. « Et bien sûr, vous me rappellerez aussitôt. »

   

  

Voilà donc comment cela a commencé. Grâce à l’auteur des Z’hommes, de L’Amour et l’Amitié, de La Tendresse, de La Marche funèbre des enfants morts dans l’année, de Ceux qui restent… et de tant d’autres chansons superbes, comme La Vie : « Ça tient dans une paume / Ça résonn’ comme un psaume / Mais ce n’est qu’une java / La vie / À peine est-elle éclose / On dirait une rose / Mais ce n’est qu’un dahlia… » Commencé, oui, car à partir de là nous ne lâcherons plus jamais Leprest, en public comme en privé, à la scène comme à la ville, des premiers papiers de Paroles et Musique aux derniers de Chorus… y compris le n° 69 mort-né de l’automne 2009, puisque j’avais prévu à son sommaire un important « Duo d’artistes » entre lui et Romain Didier.

Ce soir de 1982, au Bateau Ivre (où Gérard Pierron allait également rencontrer Leprest), ma chère et tendre et moi fîmes d’une pierre deux coups, car pour le prix d’un Allain, nous découvrîmes aussi un Rémy, Tarrier de son nom, obsédé textuel de drôles de chansons d’humour (il s’illustrera cette année-là par un 45 tours avec un mini-tube potentiel, Il n’y aura pas de match retour, à décrypter comme toujours chez lui au second degré : « T’es belle comme un coup franc de Platini qui va dans la lucarne / Sensuelle comme un p’tit pont de Pelé dans un mouchoir de poche… »). Naissance d’une double complicité : la nôtre avec Allain – près de trois décennies de fréquentation régulière – et celle d’Allain avec Rémy Tarrier qui lui donnera, en 1994, un Joyeux Noël de derrière les fagots pour son quatrième album : « Petit Papa Noël / Quand tu descendras la poubelle / N’oublie pas de prend’ le courrier / P’têt que l’chômage est arrivé… » L’un des rares textes d’autres que lui, qu’il aura enregistrés.

 

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Et Allain, alors ? demanderez-vous. Conforme à ce que Tachan nous avait annoncé. Captant aussitôt l’attention, ne vous lâchant plus, la voix profonde parfaitement assurée pour hurler sa tendresse ou susurrer sa révolte à l’aide de textes, c’était là le miracle, à la portée aussi populaire, aux sujets aussi quotidiens que l’écriture était exceptionnelle. De l’émotion majuscule, presque palpable dans cette cave étroite où nous n’étions guère plus de vingt. Ben ouais, le choc, le poil sur la peau, le grand frisson devant de telles chansons et l’authenticité de leur auteur !

Exactement comme Tachan nous l’avait dit, oui, et surtout comme Tachan, avant tout le monde, l’avait écrit dans Tralahurlette, recueil de vingt textes illustrés : « J’ai pas la préface facile. P’têtre parc’que j’suis trop exigeant ou pas assez aimant… ou bien les deux. Et puis LEPREST est arrivé ! Nom du Diable, quel choc ! Faut le redire mes frères : le talent, ça court pas les pages en 1981 ! Ça fait quoi ? 5 ans, 10 ans, plus peut-être, que j’avais pas lu ÇA… Et ce soir, je me sens d’une humilité jubilatoire d’écrire ces quelques lignes. J’ai envie de crier : enfer ! que c’est beau ! Et pour le crier, j’ai envie de trouver des mots qui n’existent pas – ou plutôt qui n’existent plus – car LEPREST les a déjà pris, tordus et recrachés en émotion-révolte, en tralahurlette-amour… Ah ! papamaman, ah ! lecteur ! quel pot vous avez ! Et vous, baudruches, mayonnaises, médiocres de toutes plumes, resquilleurs de l’immortalité : passez votre chemin… Allain LEPREST est arrivé : je l’aime. »

   

 

Nom du Diable, en effet ! Et pourtant, sur scène, ça n’était encore que l’ébauche de Leprest, seul à la guitare et à la composition de la plupart des textes, façon Souchon avant Voulzy. Car la rencontre avec Romain Didier n’avait pas encore lieu, et il lui faudrait attendre encore un an pour que le piano à bretelles de son copain Bertrand Lemarchand (rencontré plus tôt à l’Atelier Chanson d’Annie et Didier Degrémont du Théâtre Maxime-Gorki du Petit-Quevilly) lui permette de mettre ses mots en scène, sans les paraphraser, par une gestuelle aussi sobre qu’étonnamment éloquente.

 

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C’est ainsi que ce soir-là nous avons découvert des chansons dans leur version originale : Mec, Reverras-tu le Sénégal, La Kermesse, Martainville ou encore Rimbaud : « Pourquoi t’as si tôt couché les glaïeuls / Ça t’aurait fait beau, des rid’ sur la gueule / […] / T’avoueras quand même qu’c’est pas des manières / D’partir en laissant la moitié d’un verre… » D’autres connues aujourd’hui sur des musiques de Romain Didier, comme Édith (« C’est tout au fond du Pèr’ La chaise / Dans la section quatre-vingt-seize / Qu’elle a trouvé son dernier nid […] / Si la tombe paraît trop petite / C’est qu’il fallait trop de granit / Pour qu’elle soit à son échelle… ») ou La Retraite : « Tiens, c’est le fond de la bouteille / Ça y est, nous voilà vieux ma vieille… » Mais aussi des textes jamais enregistrés par la suite, comme Le Premier Jour du monde, rare synthèse aussi lucide qu’acide de l’histoire de l’Humanité : « Un petit point de règlement / Je rappell’ qu’il est interdit / Aux nègres de gêner les blancs / Et aux grands d’aider les petits / Tout homo, juif ou saltimbanque / Pris en flagrant délit d’espoir / Retourne à la case départ… »  

Ferre PMPour Paroles et Musique, trois ans plus tard, dans le « spécial Léo Ferré », Allain racontera ses débuts à Jacques Vassal* : « Je crois qu’il doit y avoir en France dans les soixante mille écrivains solitaires… Moi, ça m’a pris à quinze ans, peut-être parce que j’étais plus acculé à la solitude que d’autres. Ou que je m’y acculais. J’étais un acharné de Victor Hugo ou de gens comme ça et j’ai commencé à écrire dans une optique plus “poèmes” que “chansons”. […] Jusqu’au jour où j’ai découvert, par l’intermédiaire de quelques chansons écoutées à la MJC du coin, qu’il y avait une espèce de langage plus proche du langage parlé. »  

À l’origine, se rappelait Allain, il pensait se consacrer à l’écriture plutôt qu’à une carrière d’interprète : « Et puis, à force de présenter mes chansons moi-même, je me suis piqué au jeu. Surtout après l’arrivée de Bertrand Lemarchand à l’accordéon. Jusque-là, je m’accompagnais à la guitare. J’étais un redoutable instrumentiste, mais c’était le seul moyen de faire exister mes textes. » Dans la région rouennaise d’abord, puis à Paris, « parce qu’après cinq-six ans, on revoit les mêmes gens dans une région, il faut chercher ailleurs, rencontrer un public neuf. » Deux-trois cabarets en guitare-voix : Le Bateau Ivre, donc, Le Caveau de la Bolée et Chez Georges, puis avec Lemarchand, monté à son tour à Paris, « pour perfectionner son accordéon, on s’est dit : on va joindre nos deux incompétences et essayer de faire quelque chose ! »

 

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Ce « quelque chose », ce n’était même pas ce que l’on découvrit, ce soir-là, dans une cave enfumée et à peine éclairée. Et pourtant, le talent de Leprest nous éclaboussa d'évidence, nous sauta aux yeux et aux oreilles comme un feu d’artifice royal. Plus tard, écrira-t-il, « C’est peut-être Mozart / Le goss’ qui tambourine / Des deux poings sur l’bazar / Des batt’ries de cuisine / Jamais on le saura […] / C’est peut-être Colette / La gamine penchée / Qui recompte en cachette / Le fruit de ses péchés / Jamais on le saura […] / C’est peut-être Van Gogh / Le p’tit qui grav’ des ailes / Sur la porte des gogues / Avec son Opinel / Jamais on le saura […] C’est peut-être Grand Jacques… » Là, j’vous jure, on l’a su tout de suite !

   

 

Après les prestations des deux artistes, la soirée se prolongea au-delà des heures décentes, à discuter en buvant des coups. Au début, avant de se « reconnaître », je ne saurais dire qui était le plus impressionné, de nous deux (salut Caussimon !), conscients d’assister à la naissance d’un auteur rare (et heureux comme Félix d’avoir cédé à l’injonction de Tachan !), ou d’Allain, croyez-m'en ou pas, intimidé par le fait de rencontrer les fondateurs du mensuel de la « chanson vivante » (un terme qu’il reprenait volontiers à son compte) ! Je me souviens parfaitement bien, en revanche, qu’il tint à nous offrir un exemplaire de Tralahurlette (une pièce de collection aujourd’hui !) et qu’en signe de lendemains qui chantent en chœur, il nota, en troisième de couverture, sa toute récente adresse parisienne, à deux pas du Père-Lachaise, et son numéro de téléphone…

Mais ce fut celui d’Henri Tachan, d’abord, que nous formâmes sur le cadran, dès le lendemain : nous lui devions un compte rendu circonstancié ; en signe, là, de gratitude. Puis j’appelais Gérard Meys, l’éditeur de Jean Ferrat, pour lui parler du choc ressenti et l’inciter à se rendre au Bateau Ivre…

(À SUIVRE)


brassens.jpg*Journaliste, écrivain et conférencier, membre du comité de rédaction de Paroles et Musique dès ses débuts, puis de Chorus, Jacques Vassal a publié récemment Brassens, homme libre au Cherche Midi (634 pages). Après son Brassens, Le Regard de Gibraltar (Chorus/Fayard, 2006), qui proposait le témoignage exclusif de Pierre Onténiente sur son long compagnonnage avec le Sétois, ce Brassens, homme libre est à n’en pas douter LA biographie de référence qu’on espérait sans oser y croire sur celui dont on célébrera le 29 octobre le 30e anniversaire de la disparition. L’équivalent qualitatif du fameux Grand Jacques (le roman de Jacques Brel), de Marc Robine. S’il manquait étrangement, malgré des dizaines d’ouvrages édités à son sujet, « le » livre définitif sur Brassens, ne cherchez plus : de l’avis général des principaux spécialistes brasséniens (et du mien !), Brassens, homme libre, de Jacques Vassal, est celui-là.

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Published by Fred Hidalgo - dans Hommage
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