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  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
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  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

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27 janvier 2019 7 27 /01 /janvier /2019 15:31

…avec Marcel Azzola, Brel, Nougaro, Maurane


Michel Legrand, 24 février 1932-26 janvier 2019 ; Marcel Azzola, 10 juillet 1927-21 janvier 2019 : 86 et 91 ans, certes, mais ils étaient entrés depuis si longtemps au panthéon de la musique, qu’on les croyait physiquement immortels… Ils n’en resteront pas moins vivants au moulin de mon cœur, où ils occupent une place à part. Surtout le compositeur plusieurs fois oscarisé, mille fois récompensé, à la générosité et à la simplicité duquel, pourtant, je dois ma première exclusivité journalistique : une interview au long cours, en 1971, alors que je débutais à peine dans le métier…

Loin de moi l’idée, ici, de chercher à retracer les carrières exceptionnelles de ces deux immenses musiciens, d’autres l’ont fait ou le feront. Mais le souci, ça oui, de me mettre en règle avec eux… On connaît mon attachement tout spécial envers Jacques Brel et Claude Nougaro. Celui-ci, dont Brel disait en 1976 en Polynésie : « Nougaro ? C’est le meilleur d’entre nous… », ajoutant avec une prescience étonnante (onze ans avant Nougayork !) : « Nougaro, c’est la Cinquième Avenue… »), m’avait fait le bonheur de m’offrir très tôt son amitié. Avec son lot de confidences, notamment sur sa rencontre déterminante à la fin des années cinquante avec Michel Legrand, alors jeune pianiste-compositeur-arrangeur passionné de jazz.

Car c’est lui qui allait convaincre l’auteur-diseur Nougaro de chanter lui-même ses propres textes au lieu de les proposer à des interprètes (Marcel Amont, Philippe Clay, Jean Constantin, Lucienne Delyle, Colette Renard…). « À mes yeux d’incertain parolier, se souviendra le Petit Taureau, ce jeune type incarnait surtout un rendez-vous inespéré entre l’esprit du jazz et l’âme de la chanson française, celle-ci résidant dans les mots, dans l’émotion due aux mots. Michel appartenait à cette race, rare, de musiciens sensibles à cette langue émotive, sensorielle. […] Il me chantait son cinénote que je m’empressais de traduire dans mon cinémot. »

Et c’est ainsi qu’« une séduisante floraison de chansons vit le jour » (Où ?, Schplaouch !, La Chanson, Alcatraz, Le Paradis, Le Rouge et le Noir, Ma fleur, etc.), à commencer par Serge et Nathalie, Vachement décontracté et Tiens-toi bien à mon cœur sur un album 33 tours 25 cm passé inaperçu en 1959, avant Le Cinéma et Les Don Juan du premier fameux 45 tours Philips de 1962 (où figuraient également Une petite fille et Le Jazz et la Java sur des musiques de Jacques Datin). Un an avant le triomphe populaire des Parapluies de Cherbourg...

Dès lors, chacun traça son chemin avec la bonne fortune que l’on sait, pour laisser des empreintes à jamais indélébiles dans le cœur et la mémoire de leurs contemporains. Et puis, la vie, l’amour, la mort et les destins qui se croisent comme ici, Legrand avec la grande Maurane…

Maurane. Sans doute la voix la plus sensible, chaude et touchante de la chanson française des années 80 à aujourd’hui, que Nougaro, sous le charme, avait contribué à faire connaître en première partie de ses concerts (Olympia, New-Morning, etc.), alors que Pierre Barouh, chabadabada, produisait ses premiers 45 tours chez Saravah… Brusquement décédée le 7 mai dernier (un an et demi après Barouh) à l’âge de 57 ans, elle venait d’achever l’enregistrement d’un album consacré à Jacques Brel, qui lui tenait particulièrement à cœur : il est sorti de façon posthume le 12 octobre dernier. « Quand on n’a que l’amour / À s’offrir en partage / Au jour du grand voyage… »

En 1971, Maurane n’avait que dix ans et Jacques Brel réalisait son premier film, Franz, avec Barbara, avant de rencontrer lors de L’aventure c’est l’aventure celle qui l’accompagnerait dans son voyage au bout de la vie, Maddly Bamy. En 1971, Claude Nougaro enregistrait Armé d’amour, Sœur Âme, La Neige, etc., et passait trois semaines en mai à Bobino. En juin, Michel Legrand célébrait la Palme d’Or du festival de Cannes décernée au film de Joseph Losey, The Go Between (Le Messager), sur un scénario d’Harold Pinter, dont il avait composé la musique, après avoir été oscarisé lui-même en 1969 avec The Windmills of Your Mind (Les Moulins de mon cœur), chanson composée pour L’Affaire Thomas Crown…. mais n’en continuait pas moins de faire ses emplettes à Dreux, où je travaillais alors. Un jour de septembre, le croisant par hasard, je m’étais permis de l’aborder en douceur. « Je viens de terminer mes études de journalisme, je travaille au journal local… Accepteriez-vous de m’accorder un entretien rapide, à votre convenance ? »

D’autres auraient renvoyé le journaliste-stagiaire dans ses foyers. Pas Michel Legrand, 39 ans et une liste de chansons et de films (quinze à son actif à ce moment-là) longue comme un jour sans pain, me tendant sa carte en disant simplement : « Bien sûr, voici mon numéro, appelez-moi pour fixer rendez-vous… » J’en informai aussitôt le directeur de L’Action Républicaine, un bi-hebdomadaire, qui s'écria : « Si vous réussissez ce coup-là, je vous donne la dernière page du journal. » Oh ? La dernière page ! La page d’honneur, celle des grands événements, des grands reportages, des scoops (plutôt rares dans la presse locale de l’époque)…

À la mi-septembre je débarquais chez Michel Legrand en début d’après-midi, entre Anet et Houdan, au bord de la Vesgre, la rivière qui arrosait sa jolie propriété campagnarde et faisait tourner un moulin, un vrai ! Tiens, tiens… Pour l’occasion, je m’étais permis d’emmener ma jeune fiancée qui, comme moi, de son côté, avait adoré Les Demoiselles de Rochefort. Du reste, journaliste ou pas, j’avais emporté mon double 33 tours de la BOF pour le faire dédicacer au maître… Aussi incroyable que cela puisse paraître aujourd’hui, Michel Legrand nous reçut en grand seigneur, avec beaucoup de chaleur, et même de générosité, et de simplicité à la fois. Il prit tout son temps, jusqu’en fin d’après-midi, pour répondre à mes questions sur sa vie et sa carrière comme si j’étais un journaliste chevronné de la grande presse parisienne.

Des questions sur son enfance, ses antécédents familiaux célèbres dans le monde de la musique, son père Raymond Legrand (qu’il avait perdu de vue entre l’âge de 3 ans, après un divorce, et 18 ans…), son oncle Jacques Hélian, sa formation musicale au Conservatoire, ses professeurs « formidables, Nadia Boulanger, Henri Challan, notamment : c’était très dur mais passionnant », ses prix d’harmonie, de fugue et de contrepoint (« mais, vous savez, ce ne sont pas les prix qui font les musiciens, les prix font seulement la technique… »).

Sur ses débuts professionnels : « À 20 ans j’ai dû gagner ma vie. Ça n’était pas rose tous les jours, mais la chance a fini par me sourire. J’étais un très bon pianiste à l’époque, puisque je sortais du conservatoire et cela m’a valu d’accompagner des chanteurs, tels qu’Henri Salvador, pendant deux ans, Jacqueline François, Catherine Sauvage, Maurice Chevalier, Juliette Gréco… » Et puis Nougaro, bien sûr, notamment à l’Olympia 1963, avec Eddy Louiss à l’orgue Hammond, alors que le chanteur, victime peu auparavant d’une fracture de la jambe, se produisait appuyé sur des béquilles… « De l’accompagnement à l’orchestration il n’y avait qu’un pas, et l’orchestration est devenue pendant de longues années ma principale occupation. J’ai écrit des tonnes de musique pour de nombreux chanteurs… »

Sur l’aventure américaine ensuite, la première du moins : « On m’a demandé en effet de continuer mon travail, mais pour orchestres seuls, aux États-Unis, ce qui m’a valu le plaisir d’y aller très souvent. […] Mais un jour, malgré le succès que j’obtenais dans la profession, j’en ai eu assez de ce travail monotone, et je me suis lancé dans le cinéma.Quel a été votre première musique de film ?C’était L’Amérique insolite de François Reichenbach, en 1957*, une fresque satirique sur les États-Unis. […] Un tremplin extraordinaire, parce que c’est grâce à lui, par exemple, que j’ai rencontré Jacques Demy… » On connaît la suite : Lola, d’abord, avec Anouk Aimée, en 1961, puis la même année, la Nouvelle Vague, Truffaut, Godard qui lui demande de composer la musique de son premier film, Une femme est une femme Enfin, Les Parapluies de Cherbourg, Palme d’or 1964 à Cannes, Les Demoiselles de Rochefort (1967), « et puis comme j’aime bien varier les plaisirs, je suis parti m’installer à Hollywood pour trois ans. »
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*La même année, nous rappellera plus tard le compositeur, il avait fait la musique du Triporteur, de Jack Pinoteau : « Je connaissais Darry Cowl, musicien et pianiste comme moi, avec lequel je m’étais lié d’amitié et avec qui j’avais monté un numéro soi-disant comique pour une tournée où j’accompagnais quelques artistes. C’est Robert Lamoureux qui nous avait dit : “Vous avez des gueules marrantes, faites un numéro marrant !” Ça a quand même été un bide. Mais quand Darry a débuté au cinéma avec son célèbre Triporteur, eh bien c’est à moi qu’on a demandé de faire la musique ! »

Au retour, Michel Legrand retrouve Demy pour Peau d’âne (1970)… Et nous voici chez lui, en septembre 1971, après la sortie d’Un été 42 à écouter la musique du Messager, Palme d’Or trois mois plus tôt, que le compositeur a fait spontanément tourner sur son magnétophone : « Je viens de recevoir cette bande, car il est question d’en tirer un 33 tours. […] Voilà où j’en suis. De temps en temps je m’amuse à chanter pour me défouler, pour le plaisir physique. Je compose pour les autres aussi. Et je joue toujours du piano, car j’adore ça… »

Parlons-en, alors ! De la musique classique : « En août, j’ai participé au festival d’Avignon en y jouant des concertos de Bach pour piano et orchestre » ; du jazz : « Il fait partie intégrante de ma personne depuis ma plus tendre enfance. Pas plus tard qu’au début de l’été j’ai enregistré un disque avec Miles Davis à New York, et en Californie en trio avec Shelly Manne à la batterie et Ray Brown à la basse. Ça, c’est uniquement pour le plaisir personnel, car ce sont des disques qui passent inaperçus et que les gens n’achètent pas dans le commerce. » Puisqu’il me tend la perche, face à tant d’éclectisme assumé, je lui pose la question qui s’impose : « Parmi tous ces genres de musique que vous abordez avec un égal bonheur, y en a-t-il un que vous préférez ? » La réponse fuse, nette et catégorique : « Non, absolument pas. C’est comme un repas, il faut que ce soit varié. L’estomac se lasse si on lui présente toujours le même plat. Eh bien pour l’esprit créatif, c’est un peu semblable. »

Avant l’interview proprement dite, enregistrée sur mon mini-K7 dans le salon rustique truffé de poutres apparentes, où il posera sans se faire prier devant son orgue électrique (le diplôme pour la chanson de L’Affaire Thomas Crown accroché au mur près d’une gouache originale de Picasso et d’une toile de Dufy…), le compositeur nous a fait faire le tour du propriétaire. De son superbe parc où coule une rivière, de sa maison et surtout de sa grande salle de projection où, avec un piano à queue, il travaille à sa prochaine partition… L’occasion de parler en détail de sa méthode de travail : soit « composer la musique sur le scénario avant le tournage, ce qui me permet non pas d’influencer le film mais de m’en imprégner », soit « projeter une copie en 35 mm et me mettre ensuite à la table de montage ; j’ai appris ce système à Hollywood et c’est tout à fait indispensable pour être très-très près du film. » J’ose alors, en béotien en la matière, la question qui me taraude : « Si vous composez une fois le film terminé, votre musique doit coller à l’image ; ce n’est donc plus une question de création pure mais d’abord un travail de commande… » Réponse : « Non, je ne suis pas de votre avis ; c’est avant tout une question de sensibilité spéciale qu’il faut acquérir absolument sans pour cela nuire à l’inspiration. L’image n’est qu’un aiguillage, pas un carcan. »

Il aurait pu s’agacer. Voire s’emporter contre ce jeune journaliste, anonyme parmi les anonymes, qui avait encore tout à prouver. On a déjà vu ça… Mais pas un instant Michel Legrand ne laissa paraître la moindre impatience, qu’il fût pressé de retourner à son travail ou simplement fatigué. Il se livra sans réserve, totalement disponible, jusqu’à nous faire part de ses envies et projets professionnels car il se projetait avant tout dans l’avenir. Après Le Messager de Losey et Un été 42 de Mulligan qui allait lui valoir quelques mois après cet entretien un nouvel Oscar, celui de la meilleure musique de film (« Les distinctions ? C’est le morceau de sucre qu’on donne au chien pour qu’il fasse le beau… »), après La Poudre d’escampette de Philippe de Broca avec Michel Piccoli et Marlène Jobert, il venait d’achever la musique d’Un peu de soleil dans l’eau froide de Jacques Deray et préparait celle de La Vieille Fille, de Jean-Pierre Blanc, avec Annie Girardot et Philippe Noiret.

Les heures s’enchaînèrent dans la plus grande décontraction, comme si nous étions des familiers, ce qui eut pour avantage de faire tomber aussitôt la petite appréhension que je pouvais avoir à l’idée de soumettre ainsi à la question, chez lui, un personnage aussi important du monde artistique.

Comme s’il s’efforçait, mais... sans effort, naturellement, de me mettre en confiance. C’est d'ailleurs là l’objet et le sens de ce témoignage : peu importe au fond l’entretien, mes questions ou ses réponses, c’est la dimension humaine que je retiens aujourd’hui de notre rencontre, le climat de sympathie qui l’enveloppait. Moment rare de partage sans fard, d’individu à individu, dans ce milieu par définition égocentrique. La simplicité confondante de l’homme, qui est la marque des plus grands – je le savais déjà, par expérience, depuis que j’avais eu la chance de connaître Frédéric Dard (alias San-Antonio) en 1965…

J’aurais pu abréger, arrêter là, le remercier et le saluer, j’avais bien plus de matière qu’il ne m’en fallait pour obtenir cette fameuse dernière page, mais il se montrait visiblement content de notre échange. Il évoqua de lui-même « un nouveau projet de film avec Jacques Demy : un opéra*, cette fois… – Vous abordez encore un genre nouveau ? – Oui, je veux que ce soit de la musique beaucoup plus profonde. À part ça, je ne peux rien vous dire d’autre, car je dois voir Demy dans trois ou quatre jours justement pour en discuter. »
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*Ce sera finalement Une chambre en ville, en 1982, mais avec Michel Colombier à la place de Michel Legrand qui, peu convaincu par le scénario, s’était retiré du projet entre-temps.

L’occasion, là aussi, de lui demander son avis sur l’insuccès chronique des comédies musicales en France : « Que pensez-vous de l’affirmation selon laquelle les Français n’aimeraient pas ce genre ? – Je réponds que c’est faux. Si les Français ne vont pas voir les comédies musicales qu’on leur présente, c’est qu’elles sont toutes moches, et ils ont raison de ne pas y aller. Par contre, une bonne comédie musicale obtiendra un succès formidable, c’est aussi simple que cela. Prenez par exemple Irma la Douce, West Side Story, L’Homme de la Mancha ou même Les Parapluies de Cherbourg… »

Il avait d’ailleurs deux projets de comédies musicales à Broadway : la première, sur un livret de Dale Wasserman (l’auteur de Man of La Mancha, adapté en français par Jacques Brel), se situait en France et s’intitulait Montparnasse ; la seconde devait être mise en scène par Joseph Losey sur un texte de Jacques Prévert et des dialogues d’Harold Pinter, excusez du peu !

Il nous annonçait enfin qu’il venait de faire la musique de « cinq chansons pour le nouveau disque de Serge Reggiani, que j’aime infiniment » et qu’il mettait la dernière main à son propre « microsillon qui paraîtra dans deux ou trois mois ».

Cette fois, il était temps de lever l’ancre. Nous repartîmes avec une dédicace commune sur l’album original des Demoiselles de Rochefort, pour « Mauricette et Freddy »… plutôt que Fred (comme je m’étais évidemment présenté à lui) car Michel Legrand avait tout compris en nous observant et en nous écoutant pendant cet après-midi de partage : cela nous valut, signe manifeste de son affectueuse empathie envers ses jeunes invités, ses « vœux de bonheur »… aux futurs mariés ! Au fait, lui demandai-je encore, « pourquoi êtes-vous venu vous installer ici, à la campagne ? Pour fuir les journalistes ? – Non, pas du tout, car je ne suis pas un homme public. Je ne me produis pas sur scène et ne passe que rarement à la télévision, une fois par an en moyenne. J’ai choisi cette région car on y est proche de Paris, tout en savourant le calme et la tranquillité indispensables au bon travail. »

Il nous fallut attendre vingt-trois ans et la création de Chorus – après une décennie vécue en Afrique et une autre avec Paroles et Musique – pour retrouver l’artiste à l’occasion d’un entretien qui parut, sous la rubrique « La mémoire en chantant », dans le numéro de l’hiver 1994-1995 (avec Gainsbourg en couverture). Un peu plus tard, Michel Legrand nous reçut à nouveau pour parler d’un album flamboyant, Vertigo, véritable film (musical et textuel) des dernières années du vingtième siècle, composé pour Jean Guidoni, puis du spectacle qu’ils allaient créer ensemble en février 1996 au Casino de Paris, Comment faire partie de l’orchestre.

Plus tard encore, le 4 mars 2004, Claude Nougaro prit définitivement la clé des chants. Mais après le temps du deuil, une envie naquit, irrésistible, dans le cœur de Michel Legrand : celle de partager fraternellement, à sa manière, certaines des chansons dont il avait posé amoureusement les notes au fil du temps sur les mots sensuels de son grand ami. Un disque sobrement intitulé Legrand Nougaro, sortit en décembre 2005 chez Blue Note, le label mythique de jazz où était paru de façon posthume, un an plus tôt, l’ultime album du Toulousain, La Note bleue.

Quinze titres composés et chantés par le maître, accompagné par une dizaine de musiciens émérites, dont un totalement inédit, offert par Hélène Nougaro (« la femme de ma mort », m’avait confié Claude une vingtaine d’années auparavant dans la nuit congolaise). Un texte somptueux qui bouclait définitivement la boucle vitale de l’auteur-interprète et boucle ici, mis en musique par Michel Legrand, le parcours d’un géant mondial de la musique : Mon dernier concert.

 


« Chauffe Marcel, chauffe ! »

Dernier concert aussi pour Marcel Azzola, qui avait redonné ses lettres de noblesse à l’accordéon et à qui Jacques Brel, improvisant dans le feu de l’enregistrement en direct et avec ses musiciens comme toujours, avait apporté une notoriété soudaine auprès du grand public avec son fameux « Chauffe Marcel, chauffe ! » de sa chanson Vesoul (1968). Pour l’Histoire, désormais, cette vidéo de l’enregistrement en studio, où l’on retrouve tous ces merveilleux personnages eux aussi disparus qui formaient la garde rapprochée du Grand Jacques et que l’on a eu pour la plupart grand bonheur à côtoyer, croiser ou fréquenter amicalement au fil des décennies (Georges Pasquier, alias Jojo, l’ingénieur du son Gerhard Lehner, Charley Marouani, François Rauber… jusqu’à l'excellent, et alors futur collaborateur de Paroles et Musique puis de Chorus, Jean-Pierre Leloir assurant en exclusivité le reportage photo – seul Gérard Jouannest, parmi les incontournables, n'apparaît pas à l'image).

Successeur de Jean Corti en studio après que celui-ci avait choisi d’arrêter le métier, Marcel Azzola fut également de l’enregistrement du dernier album, celui des Marquises, neuf ans après Vesoul.

Le chanteur et le musicien ainsi que ceux de l’orchestre ne s’étaient pas revus depuis des années, en tout cas pas depuis l’amputation d’un poumon subie par Brel, et tout le monde dans le studio, nous avait raconté Marcel*, se sentait mal à l’aise quand l'artiste, le premier matin de l'enregistrement, avait été pris d’une terrible quinte de toux : « Personne ne savait que dire à Jacques. On voulait lui manifester notre amitié, notre sympathie, mais on ne trouvait pas les mots... » Alors Jacques Brel prit les devants. Il se dirigea vers le piano, fit mine de chercher quelque chose dessous, puis dedans… et lança cette question à la cantonade : « Vous n’auriez pas vu un poumon ? » Tout le monde se figea d'un coup. « Bon, on l’a dit, reprit Brel, alors on n’en parle plus. » De fait, nous confirma l’accordéoniste, « on n’en a plus jamais parlé. Il nous avait évidemment choqués, mais il savait que cela nous libérerait*… »

Salut Marcel, salut Michel, ça doit chauffer dur, aujourd’hui, là-haut !

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*Extrait de Jacques Brel, le voyage au bout de la vie, 2018 (Editions de l’Archipel). La vidéo ci-dessous, « De Vesoul à Vierzon », a été captée en
juin 2017 pour célébrer les 90 ans de Marcel Azzola…

NB. Dans les années suivant cet entretien exclusif paru le 24 septembre 1971 (droits réservés pour ses photos), alors que ma chère et tendre et moi nous étions envolés pour des cieux africains, Michel Legrand fréquenta l’aéroclub de Dreux-Vernouillet pour y apprendre le pilotage. Pilote breveté, il acquit un monomoteur Cessna 210 Centurion, avec lequel il se déplaça régulièrement, comme son ami Jacques Brel (rencontré aux Trois Baudets au milieu des années 50), d’un bout à l’autre du pays…

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23 décembre 2018 7 23 /12 /décembre /2018 12:40

Par Fred Hidalgo… pour Alfredo Hidalgo

C’est un manque permanent qui se fait chaque année plus présent à l’approche de Noël. Le 23 décembre était le jour anniversaire de mon père, dont le chemin de vie aura inspiré le mien. « J’ai beau me dire qu’il faut du temps / J’ai beau l’écrire si noir sur blanc / Quoi que je fasse, où que je sois / Rien ne t’efface, je pense à toi… »

J’aurai tenté de rendre par le partage du meilleur de la chanson les valeurs de fraternité et d’humanité qu’il a incarnées et pratiquées, lui, au quotidien, avec une rigueur et une constance jamais démenties. Malgré l’absence de moyens, des salaires de misère, l’inconfort matériel ou les coups du sort… En temps de guerre, en défendant la vie contre la barbarie, la liberté du vivre ensemble sans frontières d’aucune sorte contre le nationalisme populiste : dans son pays natal entre 1936 et 1939, en exil ensuite (après qu’on l’eut enfermé, pourtant, dans les camps d’Argelès* et de Saint-Cyprien, puis – considéré comme « élément dangereux » pour s’être évadé deux fois – embastillé au château royal de Collioure). Comme en temps de paix, en n’ayant de cesse d’aider les autres réfugiés et/ou immigrés économiques plus tard, dépourvus d’instruction – en facilitant leurs démarches administratives, remplissant leurs dossiers, écrivant leur courrier, tout en leur enseignant (bénévolement) le français… à domicile.
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*Tout comme son beau-frère, mon oncle et parrain, le peintre Lamolla, d’un an plus âgé que lui.

C’était le soir après le travail, dans la salle à manger, pendant que sa petite famille patientait à la cuisine… Ma mère, ma grand-mère et moi. J’avais six-sept ans au début, « j’étais pas gros, je vous le dis »… Ça a duré des années ainsi, jusqu’aux années soixante bien sonnées… et je m’en souviens comme si c’était hier. Son histoire est celle d’un homme qui n’a jamais cédé face à l’adversité, ne s’est jamais plaint et n’a jamais jeté d’anathème sur quelque bouc émissaire que ce soit (hormis Franco mais y avait d’quoi !) et a fait tout son possible, toujours, pour permettre l’accès des « gens de peu » à la culture. « Tu sais, mon petit / Je me demandais, cette guerre / Pour quelle raison j’irais la faire / Mais maintenant je puis le dire : / Pour que tu saches lire et écrire… »

Installé dans le pays de Voltaire, il multiplia les petits boulots sans rechigner : bûcheron, charbonnier, maçon, cuisinier et j’en passe, jusqu’à devenir expert-comptable et professeur d'espagnol en classes terminales… sans en avoir les diplômes. Ses élèves et ses « clients », quand il m’arrive d’en croiser, m’en parlent encore, le regard soudain illuminé : « Ah ! Monsieur Hidalgo… » Pas de médaille (à part celle du travail !), pas de reconnaissance des autorités, mais, à sa mort, dans sa ville d’adoption, un défilé impressionnant de la colonie espagnole, qui lui devait tant, et de tous ses amis français, qui savaient le rôle important qu’il avait joué dans l’intégration de ses compatriotes, venus s’incliner avec un respect infini devant la sépulture, invisible sous des masses de fleurs, de « don Alfredo »…

Alfredo Hidalgo, vu par Antonio Lamolla

Oui, le 23 décembre, le manque est immense. Avec le temps, n’en déplaise à Léo, l’absence se fait même de plus en plus prégnante. Et me revient en plein cœur l’édito que je m’étais efforcé d’écrire en période de bouclage... Impossible de faire autrement, d’autant que ces lignes allaient nous permettre d’étreindre de même certains de nos amis chanteurs ou professionnels récemment disparus. Aujourd’hui 23 décembre, vingt-trois ans plus tard, je ne crains pas d’avouer que ce furent les mots, arrachés du plus fond de moi-même, les plus douloureux et difficiles qu’il m’ait été donner de coucher ainsi sur le papier pendant que mon père reposait non loin.

Aujourd'hui 23 décembre 2018, vingt-trois ans après son premier anniversaire sans lui, permettez-moi de redonner vie à « don Alfredo », ne fût-ce que l'espace de quelques instants, en les publiant ici. Ne vous croyez pas obligés de les commenter, qu'il vous suffise de savoir que j’étais obligé de les écrire... C’était dans le n° 12 de Chorus avec Claude Nougaro et Gérard Manset en dossiers.

L’amour à mort

Il y a juste quinze ans naissait Paroles et Musique, et aujourd’hui Chorus boucle sa troisième année d’existence. La vie va… mais ne sera jamais plus tout à fait la même pour moi : un homme est mort, mon père, qui laisse beaucoup de lui-même dans Chorus, beaucoup de beauté, de bonté, d’amour, d’humanité, comme il avait mis beaucoup de lui-même auparavant dans Paroles et Musique. Il y a en effet ceux qui sont sur la scène, bien en évidence sous la lumière des projecteurs, et puis il y a les autres, qui restent en coulisses, si discrets, si humbles, sans lesquels pourtant rien ne serait vraiment possible.

Même si le rythme astreignant de sa réalisation limitait par trop nos rencontres, mon père était fier de Chorus, qui s’efforce de traduire entre les lignes l’esprit d’ouverture, de tolérance et de fraternité qui l’avait poussé, dans sa jeunesse, à s’opposer aux forces brutales et rétrogrades de l’obscurantisme fanatique. « Il était à Teruel / Et à Guadalajara / Madrid aussi le vit / Au fond du Guadarrama / Qui a gagné, qui a perdu / Nul ne le sait, nul ne l’a su / Qui s’en souvient encore / Faudrait le demander aux morts… »

« Vivre pour des idées », c’est bien ce qu’il fit, dès lors, m’enseignant par l’exemple et la parole tout ce qu’il estimait nécessaire au petit d’homme déraciné que j’étais. Jusqu’au moment où le petit finit par basculer dans le monde des grands. « Petit à petit / Un tout petit gars / À pas tout petits / Un petit s’en va / Où va ce petit / Il ne le sait pas / À côté de lui / S’en va pas à pas / À côté de lui / S’en va son papa / Et notre petit / Notre petit gars / Allonge un petit peu ses petits pas… / Ton papa, petit / Ton petit papa / Ton papa, petit / Ne t’emmène pas / Car les grands, petit / Ne comprennent pas / Plus que les petits / Où s’en vont leurs pas… »

À vingt ans, « armé d’amour jusqu’aux dents » (Nougaro) et bardé d’éternité, on se jette dans la vie sans pouvoir imaginer qu’elle dure seulement l’espace d’un cri. « Pour tout bagage on a vingt ans / On a l’expérience des parents / Pour tout bagage on a vingt ans / On a des réserves de printemps / Qu’on jetterait comme des miettes de pain / À des oiseaux sur le chemin… »

Et puis on a trente ans, on assure la relève, et les aînés pour lesquels on professait, de loin, une admiration sans borne, descendent de leur piédestal, deviennent à votre image des êtres de chair et de sang, que l’on rencontre, que l’on revoit, avec qui l’on sympathise, fraternise, avec qui l’on entre en amitié. « Amis soyez toujours l’ombre d’un bateau ivre / Ce vieux rêve têtu qui nous tenait debout… / Je suis là cœur battant à tous les carrefours… » Au carrefour de la chanson, on y rencontre aussi des écrivains, des journalistes, des universitaires : Lucien Rioux, Jean-Claude Klein… Directeur de la fameuse collection « Poésie et chansons » chez Seghers, Lucien saluera en 80 l’avènement de Paroles et Musique d’un coup de chapeau plein de panache dans sa rubrique chanson du Nouvel Observateur ; Jean-Claude, un pionnier de la chanson à l’université, nous incitera à organiser une réunion destinée à jeter les bases d’un futur Centre national de la chanson (il fallait un lieu d’accueil qui fût « neutre ») : et Paroles et Musique hébergea ainsi, au début des années 80, les principaux militants de la chanson en France et les responsables du ministère de la Culture…

La vie va. On n’a plus vingt ans, ni même trente, et la Mort, avec sa faux des quatre saisons, se met à faire du zèle. Emportant coup sur coup Brassens, Christine Sèvres et Roger Riffard, puis notre ami et collaboratrice, la si tendre et compétente Régine Mellac, et Balavoine, Pia Colombo, Danielle Messia qui n’a pas vingt-neuf ans… Et Jacques Debronckart : « La Mort, je te jure / M’a fait la vie dure / Je suis beaucoup moins con qu’avant / Aujourd’hui j’écoute / Les plaintes, les doutes / On peut me parler, j’ai le temps / Que dirais-tu de midi pile / Métro Hôtel de Ville / Ensemble on attendra l’an 2000 ! » Mon second Grand Jacques à moi, l’un des grands frères que je n’ai jamais eus, qui se réjouissait publiquement à l’idée de retrouver sa mère espagnole… en enfer ou au paradis.

Bientôt, c’est Félix et Fanon qui s’en vont, et « la Serize », grand écrivain chansonnier (qui fut le tout premier abonné de Paroles et Musique, un an avant sa création : venu à Djibouti où nous vivions alors, il tint mordicus à nous laisser un billet de 200 francs pour nous encourager dans notre projet !) : « Je viens de nulle part / Et tantôt j’y retourne / Je viens de nulle part / Et tantôt j’y repars. »

Vos amis se font la malle. Et la chanson qui ne nous enseigne rien d’autre que l’amour, le respect des différences et l’indignation contre l’injustice, d’occuper chaque jour une place plus importante. « Je crie le dos au mur entre deux millénaires… / Une artère qui lâche, un fusible qui saute / La danse des névroses, le chant des overdoses / Et la mort en maraude avec ses cartes blanches / Dans les tripots du temps cherchant un partenaire… »

Avec le temps, va, tout s’en va. La vie va et s’en va. On n’a plus vingt ans depuis longtemps. « Avec les ans tout est foutu / Alors on maquille le problème / On se dit qu’y a pas d’âge pour qui s’aime / Et en cherchant son cœur d’enfant / On dit qu’on a toujours vingt ans… » Alors, on s’accroche à la poésie et aux idées solidaires – les idées de mon père, celles de Caussimon, qui met les voiles à son tour –, quoi qu’il en coûte : « Ils ont tout ramassé / Des beignes et des pavés / Ils ont gueulé si fort / Qu’ils peuvent gueuler encore / Ils ont le cœur devant / Et leurs rêves au mitan / Et puis l’âme toute rongée / Par des foutues idées… »

On vit la peur au ventre, le chagrin au cœur. « J’ai le cœur tout gauche / Les mots maladroits / Madame la Fauche / Me remplit d’effroi / Il n’est pas temps de se quitter / J’ai encore du vin à goûter… / Tant qu’on aura du cœur au ventre / Et les yeux en face des trous / Fera bon se retrouver entre nous… »

Mais voilà Michel Berger qui se barre sans prévenir dans son paradis blanc, et puis Léo, et Mouloudji. Le trimestre dernier, c’est Lucien Rioux qui se fait la paire, et Jean-Claude Klein dans la foulée, tandis que mon père nous quitte la nuit où je dois achever mon éditorial… « Ne chantez pas la mort, c’est un sujet morbide / Le mot seul jette un froid, aussitôt qu’il est dit / Les gens du show-business vous prédiront le bide / C’est un sujet tabou pour poète maudit… / La mort… la mort… / Je la chante et, dès lors, miracle des voyelles / Il semble que la mort est la sœur de l’amour… »

Non, cet édito ne se veut pas « morbide », il en appelle seulement à l’amour, l’amour à mort, sans lequel la vie n’a aucun sens. Ni la chanson. Mais attention, « Il ne faut pas aimer “bien” ou “un peu” / Et, à tout prendre / Mieux vaut ne pas aimer du tout / Il faut aimer de tout son cœur / Et, sans attendre / Dire “Je t’aime” à ceux qu’on aime / Avant qu’ils ne soient loin de nous… »

Armé d’amour, toujours. Et rien lâcher, jamais, comme l'explique Vasca (« Le Rimbaud de la chanson française », m'assura un jour Nougaro en ajoutant : « Mais y a-t-il une place aujourd'hui pour Rimbaud dans la chanson ? ») : « Pour que rien de nous ne s’en aille et meure / Pour ne rien résoudre et pour tout donner / Pour ces mouvements qui brassent les mondes / Pour tout ce qui naît à chaque seconde / Pour prendre le quart parmi les guetteurs / Pour cette parole en nous naufragée / Pour ce rêve encore tant de fois floué / Pour tout cet amour qui pourtant se lève / Pour qu’un jour peut-être la terreur se taise / Je vis, j’écris, je chante ! »

Je dédie fraternellement ces lignes à Claude Nougaro qui, quelques jours après notre rencontre pour ce numéro, allait subir une grave (et brusque) opération cardiaque ; mais aussi et d'abord à ma mère.

Allô, maman ? Bobo.

Quelques liens

• Sur les familles Caliciuri et Hidalgo (voir « Cali à bras-le-cœur »), qu’une photo de mon père prise à Vernet-les-Bains en 1939 relie… Parti sur ses traces, j’ai retrouvé l’endroit précis où mon père avait posé (voir la photo montage ci-dessus, à quelques décennies et une saison d’écart) pour l’arrière-grand-père de Cali (!), photographe personnel du grand violoncelliste Pablo Casals (qui vivait alors à Prades)... 

• Sur Claude Nougaro : voir « L’Amour sourcier » et « La Voix royale ».

• Sur Jean Vasca qui, lui, nous a quittés un 22 décembre (…il y a deux ans), voir : « La mémoire qui chante avec Jean Vasca » et « Opus 24 »

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10 septembre 2018 1 10 /09 /septembre /2018 18:53

… « et nous voilà, ce soir » !


Cinq ans à poursuivre l’aventure avec les anciens amis de Jacques Brel en Polynésie, devenus les miens ; cinq ans à s’appeler, à s’écrire, à se voir, se revoir, à recueillir des souvenirs et partager des infos passionnantes... Cinq ans à prolonger l’enquête sur la « vie d’après » de l'artiste aux Marquises, mais aussi sur les épisodes antérieurs où elle était en germe... Il y avait matière à un (quasi) nouveau livre, du moins à une édition révisée et largement augmentée de L’aventure commence à l’aurore. Voilà qui est fait avec Le Voyage au bout de la vie, qui raconte et complète – une fois pour toutes – la même histoire, sans être vraiment le même ouvrage. Ou comment, en se faisant marquisien d’adoption, Jacques Brel le « Belgien » est devenu pour de bon, réellement, le Grand Jacques.
 


Jacques Brel m’a toujours fasciné. Par ses chansons et sa présence scénique, évidemment, par son charisme, mais aussi et peut-être surtout par sa philosophie – ce que j’appelle son « principe d’imprudence ». Jamais pour autant je n’aurais imaginé lui consacrer un livre après tout ce qui avait déjà été publié à son sujet… Sans parler des dossiers spécifiques de nos propres journaux, Paroles et Musique puis Chorus entre 1980 et 2009 ; outre l’édition par nos soins en 1998 de Grand Jacques ou le roman de Jacques Brel, la biographie de référence* de Marc Robine (Chorus/Anne Carrière), grand prix de l’académie Charles-Cros.

__________
*Elle reste aujourd’hui l’une des trois meilleures publiées depuis la mort de l’artiste, avec Jacques Brel, une vie, d’Olivier Todd (Robert Laffont, 1984), et Jacques Brel, la valse à mille rêves, d’Eddy Przybylski (L’Archipel, 2008) ; celle-ci, qui vient d’être rééditée dans une version revue et augmentée, est sans aucun doute l’ouvrage biographique le plus fiable et complet (770 pages + cahier photos de 16 pages) jamais consacré à l’auteur du Plat Pays et des Marquises.


En faisant en 2011 le voyage aux Marquises, dont je ressentais depuis longtemps le besoin, j’étais simplement curieux de savoir – et impatient de m’en rendre compte par moi-même – ce qu’il était advenu de lui loin des médias et des feux de la rampe. Ce que j’ai découvert là-bas, grâce aux témoignages de ses amis de l’époque, m’a bouleversé : ce Don Quichotte qu’il avait admirablement interprété à la scène, il l’a incarné pour de bon dans les îles ! Après le chanteur et l’acteur, Jacques Brel est devenu, dans l’anonymat le plus complet, un véritable aventurier. Des mers, puis des airs. Navigateur au long cours, de la mer du Nord au Pacifique Sud, et pilote au grand cœur dans le ciel de l’archipel le plus isolé au monde.

Alors, au retour de ces îles où gémir n’est pas de mise, l’urgence de partager cette découverte s’est imposée et ce livre a vu le jour, presque tout seul, en 2013, sous le titre L’aventure commence à l’aurore. Pas une biographie de plus du chanteur, bien sûr, mais le récit qui complète sa vie, « le volet qui manquait », a estimé alors Philippe Meyer sur France Inter… Il est vrai qu’au moment d’annoncer ses adieux au tour de chant, à l’automne 1966, à la force de l’âge (37 ans !) et au faîte de la gloire, ils ont été peu nombreux à comprendre ses raisons et encore moins, surtout dans les médias, à croire ce départ vraiment définitif… « C’est marrant, persifla-t-il, personne n’a voulu que je débute et aujourd'hui personne ne veut que je m’arrête ! »

Et puis, il a suffi de quelques mois après la sortie du livre (qui aurait pu s’intituler aussi Brel aux Marquises, sous-titré Le Principe d’imprudence…) pour que débute une autre aventure ; ou plutôt que l’aventure initiale se prolonge au-delà de l’aurore… et du chagrin des départs. Au bonheur d’offrir cette histoire en partage, puis de constater que ce qui m’a touché si fort « là-bas » – où sa voix « chante encore » (cf. la Lettre à Jacques Brel de Barbara) – touchait pareillement ses admirateurs, s’est ajoutée la joie de poursuivre désormais le chemin en la chaleureuse et fidèle compagnie de ceux (et celles) qui l’ont fréquenté durant ses trois dernières années en Polynésie française.

Bientôt cinq ans que nous discutons ensemble, passionnément, des souvenirs qu’il a laissés sur place, des rencontres qu’il y a effectuées, des projets qu’il formait. La raison de cette (possible) fièvre ? La lecture de L’aventure… Deux ans après nos bavardages initiaux – quand nous apprenions simplement à nous connaître (et que l’idée d’un livre ne m’effleurait pas encore) –, chacun des proches de Brel aux antipodes s’est déclaré ému d’avoir retrouvé au fil des pages l’homme hors du commun qu’il (ou elle) avait connu. Tel qu’en lui-même. Conforme, intact, intègre. Vivant. Dans la vérité des choses et non dans l’artifice du spectacle (bien qu’une même sincérité ait toujours accompagné Brel à la ville comme à la scène). Des affinités communes sont apparues, des rapports de confiance se sont instaurés…
 

C’est une chance insigne d’avoir intégré ainsi le cercle restreint des amis du poète disparu et d’être à présent considéré, qui plus est, comme le confident privilégié des affaires bréliennes de Polynésie : sur son (modeste) train de vie, ses paris (fous) d’aviateur, ses projets (altruistes) pour les Marquises… Une chance rarissime, aussi, d’avoir bénéficié de l’éclairage intime (et lumineux) du témoin principal de l’ensemble de la carrière et de la « vie d’après » de Jacques Brel ; je veux parler du grand gentleman de la chanson et pourtant si discret Charley Marouani (avec qui j’ai eu également le bonheur de partager une belle émission consacrée aux Marquises sur France Culture). Présent de l’époque de ses débuts, aux Trois Baudets de Jacques Canetti, jusqu’à son dernier tour de chant à Roubaix ; toujours à ses côtés dans les moments essentiels : la signature du « contrat à vie » avec Eddie Barclay, les premiers jours de bonheur à Hiva Oa, l’enregistrement du dernier album, le retour ultime et le clap de fin…
 

Cinq ans à recueillir des confidences, à compiler des documents, à accumuler des anecdotes ; cinq ans à enrichir notre connaissance de la vie méconnue du Grand Jacques outre-mer… Et nous voilà ce soir* ! Impossible d’en rester à ce qui s’apparentait chaque fois davantage, pour moi, à la première mouture d’un ouvrage encore à naître. Celui que j’avais appelé en cours de récit, tant il s’imposait de lui-même, Le Voyage au bout de la vie. En septembre 2014, à la sortie en poche de L’aventure…, j’aspirais déjà plus que tout à cette nouvelle édition entièrement révisée et largement augmentée, qui ne serait ni tout à fait la même ni tout à fait une autre. Qui raconterait la même histoire, sans être vraiment le même livre.

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*
« Mon enfance éclata / ce fut l'adolescence / et le mur du silence / un matin se brisa / ce fut la première fleur / et la première fille / la première gentille / et la première peur / je volais je le jure / je jure que je volais / mon cœur ouvrait les bras / je n'étais plus barbare / et la guerre arriva / et nous voilà ce soir... »

 

C’est aujourd’hui chose faite.

Bien faite ? Je sais seulement que cet ouvrage n’entre dans aucune catégorie. Enquête, reportage, portrait, récit de voyage, témoignage, roman d’aventures, confessions d’outre-tombe… Et pourquoi pas – Gauguin et Brel (qui, l’un, parlait de ses toiles avec des métaphores musicales, et l’autre de ses chansons en termes picturaux) ayant créé leurs derniers chefs-d’œuvre au même endroit, à Atuona, certes à soixante-quinze ans d’écart mais seulement à une centaine de mètres de distance à vol d’oiseau ! –, esquisse d’une étude comparée de la peinture exotique et de la chanson d’inspiration flamande ?

Ne cherchez pas. N’essayez même pas ! Il faudrait y aller au forceps, et encore… S’il parle ici ou là de son auteur, par exemple, ça n’est pas pour se moucher du coude comme aurait dit mon cher Frédéric Dard, c’est simplement que sans cette implication, sans ce lien qui relie l’auteur à son héros, sans ces passerelles jetées entre les êtres par de malicieux et mystérieux marionnettistes du Hasard (jusqu’aux plus improbables*), ce livre n’existerait pas. Vous comprendrez mieux à sa lecture, j’espère.

________
*Il nous a fallu attendre la parution de L’aventure… pour nous apercevoir, notamment, qu’un de ses principaux personnages de Polynésie n’était autre qu’un cousin par alliance et que ma future épouse, encore adolescente, l’avait rencontré lors d’une de ses venues en métropole, à l’occasion d’une fête familiale ! Il nous en reste même une photo dans l'album de famille. Pour la petite histoire, Jacques Brel chantait encore et ne se doutait pas qu'une dizaine d'années plus tard il habiterait ce faré très simple mais coquet à l'autre bout du monde...

 

 

Ces précisions apportées (voir aussi l’encadré en bas de page), il me reste à vous souhaiter, si affinités, un bon voyage dans le sillage du Grand Jacques. Cinq ans après – au fil desquels plusieurs acteurs de l’aventure ont appareillé à leur tour (Jean Corti, Alex Du Prel, Leny Escudero – cf. le nouveau chapitre « Ballade à Sylvie »… –, Lucien Israël, Gérard Jouannest, Charley Marouani, mère Rose…) pour un ailleurs incertain –, je vous invite à nouveau sur les traces de ce « voyageur lointain » (Barbara) venu des brumes du Nord se noyer délibérément dans le grand bleu, après avoir été « l’être le plus important qui soit dans la chanson » (Brassens). Un homme révolté, provocateur à ses heures, débordant d’empathie, toujours positif et néanmoins désespéré (mais avec élégance). Qui aujourd’hui dans son paradis, même s’il doutait de devenir un jour « chanteur pour femmes à ailes blanches », doit entendre « les anges, les saints et Lucifer » lui chanter la chanson de naguère, celle du temps où il s’appelait Jacky…

Bon voyage à bord de l’Askoy, son voilier de dix-huit mètres de long mais lourd (beaucoup trop lourd pour traverser le Pacifique rien qu'à deux !) de quarante-deux tonnes, aujourd’hui en fin de restauration (ô combien épique !) en Belgique… Et bon séjour, surtout, dans la terre d’élection de Jacques Brel, la « Terre des Hommes » (nommée ainsi par ses habitants, ce qui ne pouvait que séduire encore plus cet admirateur de Saint-Exupéry). Là où lui-même avait marché sur les pas de ce peintre maudit et génial qui pratiquait son art comme lui le sien, avec une générosité outrancière et haute en couleur, mais authentique jusqu’à la moelle : « Koké » (comme l’appelaient ses amis… et compagnes), dont la vie à Hiva Oa, passée à défendre les « indigènes » face aux abus de l'Administration et de l'Eglise, ressemblerait étrangement à une répétition générale de celle du Grand Jacques...

Bon voyage aux Marquises, le pays de leur dernière demeure. Là où « le rire est dans les cœurs, le mot dans le regard », où « le cœur est voyageur » et « l’avenir est au hasard ».

http://fred-hidalgo.fr/lauteur/jacques-brel-4/NB. Entre autres vidéos de ce sujet, on trouvera : a) une interview de Jacques Brel, réalisée le 3 octobre 1966 dans un restaurant de Limoges à l’issue du concert, où il tente d’expliquer les raisons de ses adieux – on reconnaît Charley Marouani à sa droite et Jojo (Georges Pasquier) en face de lui ; b) sa chanson des Marquises sur des images où on le voit aux manettes de son bimoteur (les seules qui existent, prises par une équipe belge en juin 1978, qu’il avait accepté de guider – sans donner d’interview – pour un reportage sur les îles destiné à l’émission de la RTBF « Visa pour le Monde » ; c) enfin, juste ci-dessus, un excellent reportage d’Arte, tout récent, où l’on retrouve Serge Lecordier à Hiva Oa, à l’origine de la restauration du « Jojo » et de la création de l’Espace Brel qui l’abrite, et Fiston Amaru, l’ancien postier d’Atuona qui vit désormais à Nuku Hiva et fut le premier Marquisien auquel s’adressa l’artiste en quête d’anonymat (lequel resta pantois en découvrant, avec bonheur, qu’il était inconnu en ces îles).

Plaisir de constater une fois de plus que L’aventure commence à l’aurore sert depuis 2013 de carnet de voyage privilégié aux principales chaînes de télévision ainsi qu’à des producteurs et réalisateurs indépendants…

L'occasion aussi de regretter, à propos d'autres reportages et documentaires (quand on a facilité les contacts sur place voire convaincu les intéressés d’accueillir une équipe), que la citation des sources ou l’emploi des remerciements semble ne plus être en usage dans le monde de la télé. Contrairement à celui de la radio, comme le montre cette superbe émission de 52 minutes, « Le Temps d’un bivouac », que Daniel Fiévet a consacrée cet été sur France Inter au voyage au bout de la vie de Jacques Brel : « En compagnie de Fred Hidalgo, partons sur les traces de celui qui fut tour à tour chanteur, acteur, navigateur ou aviateur… » Merci encore à lui et à son équipe ! (Emission à réécouter ici en podcast.


• Jacques Brel, le voyage au bout de la vie, éd. de l’Archipel, 464 pages + cahier photos de 16 pages, format 154 x 240 mm. Disponible en librairie et sur les principaux sites de vente par correspondance : Amazon.fr ; Decitre.fr ; Chapitre ; Dialogues.fr ; Mollat.com ; etc.

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