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  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
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  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

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Jean-Jacques Goldman, confidentiel
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27 septembre 2011 2 27 /09 /septembre /2011 13:00

Pour l’amour, pas pour la gloire

 

Portrait2002.jpg


La suite ? Les chapitres ne manquent pas qu’il conviendrait de développer. Rien qu’en 1985 par exemple, le sacre du Printemps de Bourges, première étape décisive dans la carrière d’Allain : nous étions parmi les très rares, dans la petite salle du « Tremplin », à savoir à qui on avait affaire ; les autres, tous les autres (à commencer par Le Monde mettant dès le lendemain Leprest à sa une !) s’inclinèrent aussitôt devant l’évidence ; la fête des cinq ans de Paroles et Musique avec quantité d’artistes et amis professionnels (hors le souvenir gravé dans le marbre, il nous reste les photos de Jean-Pierre Leloir) parmi lesquels Anne Sylvestre et Allain, encore vierge de tout disque (le premier, Mec, paraîtrait l’année suivante chez Meys), comme un raccourci de l’histoire que je retrace dans ces lignes ; le spectacle La Chanson vivante proposé par Paroles et Musique à Vernouillet (en avant-première du premier passage parisien de Leprest dans une « vraie » salle, le Théâtre de l’Escalier d’Or), réunissant pour la première fois Allain (accompagné par Bertrand Lemarchand) et Romain Didier sur une même scène (ainsi que Claire et Jacques Poustis)…

 

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Arrêt sur image, à propos justement de disque et de chanson vivante : dans le numéro de Paroles et Musique suivant notre compte rendu du Printemps de Bourges (avec une grande photo de Leprest, signée Leloir, en ouverture : « Allain Leprest, grande révélation du Printemps 85 »), le chanteur commentait ainsi le résultat de sa prestation  : « On n’a pas eu de réflexion à chaud, si ce n’est qu’on était contents et un peu dépassés par les événements, Bertrand et moi. Bien sûr, il y a les premiers gestes de remerciements à tous ceux qui nous ont aidés : Pierron, Tachan, Maurice Frot. Après coup, on se dit “tiens, c’est marrant” ; je crois que c’est vous (à Paroles et Musique) qui avez remis à l’honneur ce mot de “chanson vivante” et je ne peux m’empêcher d’y penser, même si ça fait sourire : je suis content, pas seulement pour moi, mais pour tous ceux qui pensent que la chanson, c’est d’abord quelque chose qui est interprété, vécu sur scène. C’est vrai qu’on s’est pointés sans disque et que, d’abord, on s’est rendu compte d’une chanson nue, faite pour être poussée devant les gens. Ça remet les pendules à l’heure. »

La chanson vivante : Allain en sera l’exemple incarné, toujours partant pour le partage public. À la ville, à travers des ateliers d’écriture notamment, comme à la scène. Entre autres chapitres supplémentaires partagés avec lui, les longues soirées estivales de Chorus, banquets chantants au clair de lune, dont Allain était l’invité permanent ; la fête des dix ans de la revue, avec pléthore d’artistes de toutes générations, qui marqua la rencontre magique entre Leprest et Jean Corti, l’ancien accordéoniste de Brel…

 

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Et puis la « Chorusgraphie » de 2002 (le dossier-panthéon des « Cahiers de la chanson ») ; le texte qu’il écrivit spécialement pour Chorus à l’attention « d’une jeune chanteuse de vingt ans » ; sa présence fidèle et chaleureuse, en paroles et en musique avec Romain Didier, à cette désormais historique émission de Thierry Lecamp, On connaît la musique fait Chorus, diffusée sur Europe 1 le 10 octobre 2009 ; ses petits mots manuscrits, toujours illustrés – il adorait la peinture et le dessin et s’y adonnait avec bonheur (cf. le clip de Raphaël Caussimon tourné chez lui en juin 2004)…
   

 

Tout cela et le reste, comme son don naturel pour l’écriture (une fois, au mitan de la nuit – bien arrosée ! –, il nous fit spontanément la démonstration, en compagnie de son pote Jehan, qu’il était capable d’improviser une chanson en deux coups de cuiller à pot ! fredicetteUne chanson rien que pour nous, pour « Frédicette » comme il s’amusait à nous appeler, voire à nous croquer en amoureux !), j’aimerais pouvoir le partager le plus largement possible. Pour témoigner encore et encore de la générosité, de la solidarité et de la fidélité sans faille de l’homme (car pour l’auteur, la postérité, c’est sûr, lui donnera la place que les radios et les télés, à de rares exceptions près, lui ont déniée avec constance).

J’aimerais, oui, mais la vie, comme l’écrit Tachan, « Ça s’débine en douce / À la vie-comm’-j’te-pousse », mais le temps, comme le chante Dabadie via Reggiani, « Je l’aime tant, le temps qui reste… » Alors, peut-être plus tard, ici, ou bien dans un livre qui pourrait s’intituler Le Roman de l’araucaria. Pourquoi pas ? Pour l’heure, je me souviens qu’à l’occasion du numéro Piaf de Paroles et Musique (où figurait un portrait de Rémy Tarrier) et d’Édith, la première chanson d’Allain Leprest publiée dans un journal national, j’écrivais ceci : « Croyez-nous sur parole, on n’a pas fini de parler d’Allain Leprest (avec 2 l) ! »

Pourquoi Édith Piaf, au fait ? lui demandait Jacques Vassal dans la rencontre précitée : « C’est une borne chez moi, répondait-il, que j’avoue sans complexes. Un des grands exemples de la chanson réaliste, à laquelle je me rattache. Et puis il y a eu le choc de la vision de sa tombe : j’habite dans le XIe à côté du Père-Lachaise. J’aime m’y promener sans morbidité ; je trouve que c’est un des cimetières où la mort est la moins présente. Et puis la tombe de Piaf, toute sobre, qui résume à elle seule la place qu’occupe la chanson, finalement… une très très grande place dans le cœur des gens, mais qu’on continue à nier, à marginaliser. »

 

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Piaf, la voix par excellence de la chanson populaire, et puis Rimbaud, le poète aux semelles de vent : la chanson vivante et la poésie de haut vol, ça te résumait bien, Allain. « Si t’étais mort au troquet d’la centaine / Faudrait un camion pour louer tes poèmes », écrivais-tu pour regretter son départ hâtif. Mais pour toi aussi, comme pour la Rimbe, on devra se contenter d’un minimum, quantitativement s’entend : une dizaine d’albums seulement. Même Jean d’Ormesson – de l’Académie Française ! – t’associait volontiers au poète de Charleville, au diapason de Jean Ferrat qui t’avait emmusiqué dès 1983 ; c’est dire si, à ton sujet, le consensus des « pros » (à défaut des médias) couvrait un large spectre !

   

 

Pour en être convaincus, il n’y a qu’à lister ceux d’entre tes pairs qui se sont déclarés heureux et honorés de te mettre en musique ou de pouvoir te chanter, en un mot d’être accueillis Chez Leprest, sans rien attendre en retour : Adamo, Isabelle Aubret, Agnès Bihl, Alexis HK, Amélie-les-Crayons, Louis Arti, Claire Lise, Clarika, Yves Duteil, Enzo Enzo, Nilda Fernandez, Jean Ferrat, Michel Fugain, Juliette Gréco, Jean Guidoni, Jacques Higelin, Jamait, Jehan, Kent, Gilbert Laffaille, La Rue Kétanou, Loïc Lantoine, Daniel Lavoie, François Lemonnier, Isabelle Mayereau, Mon Côté Punk, Gérard Morel, Gérard Pierron, Olivia Ruiz, Sanseverino, Francesca Solleville ou Hervé Vilard, sans oublier dans cette liste (non exhaustive) Jean-Louis Foulquier, Richard Galliano, Sylvain Lebel, Romain Didier bien sûr… et autre Anne Sylvestre.

« Bien mérité ! », dirait Clarika. D’ailleurs, en 2001, on t’a collé à juste titre l’ordre national du Mérite. Quand, à notre grande surprise, notre tour est venu d’être distingués, ma chère et tendre et moi, je t’ai appelé : « Il faut accepter, m’as-tu dit. Pour la chanson d’abord, et parce que refuser serait faire preuve d’une grande prétention. » En somme, assurais-tu, « c’est pour l’amour, pas pour la gloire »… Quelques mois plus tard, c’est toi qui nous appelais pour nous remercier de t’avoir invité à notre petite fête entre amis choisis, comme autant de symboles de notre parcours : Antoine, Guy Béart, Jean-Michel Boris, Clarika, Patrice Dard (alias San-Antonio junior), Jean-Louis Foulquier, Gilbert Laffaille, j’en passe et non des moindres comme deux des plus grands auteurs francophones de leur génération, sinon les plus grands, dont je rêvais depuis longtemps d’organiser la rencontre : Alain Souchon… et toi. Toi dont un certain Claude, de Toulouse, avait écrit : « Allain Leprest est l’auteur le plus flamboyant que j’ai rencontré sous le soleil de la chanson française. » Mais la maladie…

 

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Absents lors de ton coup de fil, ton message nous attendait sur le répondeur. C’était il y a un an exactement, en septembre 2010. Il nous disait de long en large Je viens vous voir… et s’achevait par un « Je vous aime ! » aux accents à vous arracher des larmes de joie. Tu aurais pu vivre encore, sacré coco ! Mais la maladie, ouais, la fatigue physique, la détresse morale peut-être… « Nu, j’ai vécu nu / Naufragé de naissance / Sur l’île de malenfance / Dont nul n’est revenu […] / Nu, j’ai vécu nu / Aux quatre coins des gares / Clandestin d’une histoire / Qui n’a plus d’avenue… »

   

 

Tu réclamais de tes nouvelles, Allain ? Né le 3 juin 1954 à Lestre, dans la Manche, tu as choisi de nous quitter le 15 août 2011 à Antraigues-sur-Volane, le village de Ferrat« Le temps, chantait Jean-Roger Caussimon, c’est le tic-tac monstrueux de la montre / La Mort, c’est l’infini dans son éternité / Mais qu’advient-il de ceux qui vont à sa rencontre ? / Comme on gagne sa vie, nous faut-il mériter / La Mort ? / La Mort... » Tu reposes aujourd’hui au cimetière Monmousseau d’Ivry-sur-Seine, que tu avais également choisi : dans un message à remettre « le moment venu » au maire de ta cité adoptive, n’avais-tu pas écrit : « Pourrais-je solliciter de la part de ma ville, lorsque l’heure, sans glas, sans tristesse, en sera venue, une petite maison dans le si beau et humble cimetière Monmousseau ? »

Beau et humble… Sur ta tombe, le jour de tes obsèques, tes proches avaient placé en tirage grand format cette photo que tu aimais bien, de la série découverte dans Chorus n° 68 (celui de l’été 2009, oui, le tout dernier…), qui a servi à la pochette du tome 2 de l’album Chez Leprest, enregistré avec tes amis. Chez Leprest, cimetière Monmousseau… « Nu, le torse nu / Je voudrais qu’on m’inhume / Dans mon plus beau posthume / …Pacifiste inconnu. »

 

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Tu es mort, « qui qui dit mieux ? », chantait jadis ton pote Higelin. Toi, bien sûr, qui avais pris les devants : « Quand j’ai eu r’joint / L’grand marchand d’joints / Sur son nuage / Intermittent / Inexistant / À son image... »  Quand t’étais mort… Quand j’fus “nambule” / Un seul scrupule / Avoir peut-être / Choisi l’enfer / Sans fermer la / Fenêtre / C’était l’espoir / D’entendre et voir / Chers estropiés / Sur mon caveau / Résonner vos / Cœurs et vos pieds… / Mais soyez sûrs / Je vous rassure / Rien de changé / J’suis resté digne / Dans l’grand parking / Des allongés… » Certes, et crois-moi – je persiste et je signe –, on n’a pas fini de parler de toi et de tes chansons. Du « plus connu des chanteurs inconnus », selon ta propre expression, du plus reconnu aussi.

Car, comme Tachan te l’écrivait déjà il y a trente ans, même si cela n’a pas suffi contre la maladie, la malenfance et la désespérance, on aura été nombreux (à jamais reconnaissants pour l’embellie apportée dans leur vie), on aura été légion – face à face ou devant les feux de la rampe – à pouvoir te dire, à avoir eu la chance de te dire : « je t’aime. »

 

 

NB 1 : Ce texte est dédié à Mathieu et Fantine, et bien sûr à Sally, avec affection.
NB 2 : On peut retrouver Allain ici ou là dans Si ça vous chante, notamment dans les articles suivants : « D’Anne Sylvestre à Olivia Ruiz », où celle-ci interprète Six mètres d’Allain ; « Alors… Chante ! », où il figure en photo avec Jamait et Nilda Fernandez ; « Chanson d’automne », qui comprend la chronique de Chez Leprest, tome 2 ; « Y a rien qui s’passe »… sans parler de sa présence récurrente dans les commentaires qui contribuent pour beaucoup à l’intérêt de Si ça vous chante.
NB 3 : Deux livres à recommander en dehors du dossier, très fouillé dans la rédaction et l’illustration, de Chorus n° 41 (automne 2002) : Je viens vous voir, par Thomas Sandoz, Christian Pirot Éditeur, St-Cyr-sur-Loire, 2003 ; Portraits croisés : Francesca Solleville-Allain Leprest, par Véronique Sauger, Les points sur les i, Paris, 2009.

 

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26 septembre 2011 1 26 /09 /septembre /2011 17:00

Nom du Diable, quel choc !

   

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Je vous fais la version courte, d’autant que j’en appelle surtout à la mémoire, n’ayant eu aucune raison, à l’époque, d’enregistrer cette conversation. Mais quelques jours plus tard, quand même, je prendrai le soin d’en noter l’essentiel noir sur blanc. C’est que le motif de ce coup de fil allait se révéler mille fois justifié ! Sur le moment, j’essaie quand même d’en savoir plus, je demande des précisions à Henri qui répond en substance :

- En fait, je connaissais déjà l’auteur depuis quelques mois, grâce à une relation commune qui m’avait remis quelques-uns de ses textes : estomaqué, j’ai aussitôt accepté d’écrire la préface de la plaquette qu’il souhaitait éditer. Mais je ne savais rien du chanteur… jusqu’à hier soir. Il m’a scotché ! D’où cet appel, car il m’a dit qu’il allait passer très bientôt dans un café-théâtre à Paris… et je veux absolument que vous alliez le voir ! Il faut me le promettre ! Jurez-le moi ou je ne raccrocherai pas !

Que faire d’autre que promettre ?! Nous avons juré-craché de nous rendre au Bateau Ivre, le bien-nommé en l’occurrence, petit haut lieu parisien du quartier Mouffetard, pour y écouter un certain… Allain Leprest. « Attention, Allain, avec deux l, hein ! », souligna Tachan. « Et bien sûr, vous me rappellerez aussitôt. »

   

  

Voilà donc comment cela a commencé. Grâce à l’auteur des Z’hommes, de L’Amour et l’Amitié, de La Tendresse, de La Marche funèbre des enfants morts dans l’année, de Ceux qui restent… et de tant d’autres chansons superbes, comme La Vie : « Ça tient dans une paume / Ça résonn’ comme un psaume / Mais ce n’est qu’une java / La vie / À peine est-elle éclose / On dirait une rose / Mais ce n’est qu’un dahlia… » Commencé, oui, car à partir de là nous ne lâcherons plus jamais Leprest, en public comme en privé, à la scène comme à la ville, des premiers papiers de Paroles et Musique aux derniers de Chorus… y compris le n° 69 mort-né de l’automne 2009, puisque j’avais prévu à son sommaire un important « Duo d’artistes » entre lui et Romain Didier.

Ce soir de 1982, au Bateau Ivre (où Gérard Pierron allait également rencontrer Leprest), ma chère et tendre et moi fîmes d’une pierre deux coups, car pour le prix d’un Allain, nous découvrîmes aussi un Rémy, Tarrier de son nom, obsédé textuel de drôles de chansons d’humour (il s’illustrera cette année-là par un 45 tours avec un mini-tube potentiel, Il n’y aura pas de match retour, à décrypter comme toujours chez lui au second degré : « T’es belle comme un coup franc de Platini qui va dans la lucarne / Sensuelle comme un p’tit pont de Pelé dans un mouchoir de poche… »). Naissance d’une double complicité : la nôtre avec Allain – près de trois décennies de fréquentation régulière – et celle d’Allain avec Rémy Tarrier qui lui donnera, en 1994, un Joyeux Noël de derrière les fagots pour son quatrième album : « Petit Papa Noël / Quand tu descendras la poubelle / N’oublie pas de prend’ le courrier / P’têt que l’chômage est arrivé… » L’un des rares textes d’autres que lui, qu’il aura enregistrés.

 

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Et Allain, alors ? demanderez-vous. Conforme à ce que Tachan nous avait annoncé. Captant aussitôt l’attention, ne vous lâchant plus, la voix profonde parfaitement assurée pour hurler sa tendresse ou susurrer sa révolte à l’aide de textes, c’était là le miracle, à la portée aussi populaire, aux sujets aussi quotidiens que l’écriture était exceptionnelle. De l’émotion majuscule, presque palpable dans cette cave étroite où nous n’étions guère plus de vingt. Ben ouais, le choc, le poil sur la peau, le grand frisson devant de telles chansons et l’authenticité de leur auteur !

Exactement comme Tachan nous l’avait dit, oui, et surtout comme Tachan, avant tout le monde, l’avait écrit dans Tralahurlette, recueil de vingt textes illustrés : « J’ai pas la préface facile. P’têtre parc’que j’suis trop exigeant ou pas assez aimant… ou bien les deux. Et puis LEPREST est arrivé ! Nom du Diable, quel choc ! Faut le redire mes frères : le talent, ça court pas les pages en 1981 ! Ça fait quoi ? 5 ans, 10 ans, plus peut-être, que j’avais pas lu ÇA… Et ce soir, je me sens d’une humilité jubilatoire d’écrire ces quelques lignes. J’ai envie de crier : enfer ! que c’est beau ! Et pour le crier, j’ai envie de trouver des mots qui n’existent pas – ou plutôt qui n’existent plus – car LEPREST les a déjà pris, tordus et recrachés en émotion-révolte, en tralahurlette-amour… Ah ! papamaman, ah ! lecteur ! quel pot vous avez ! Et vous, baudruches, mayonnaises, médiocres de toutes plumes, resquilleurs de l’immortalité : passez votre chemin… Allain LEPREST est arrivé : je l’aime. »

   

 

Nom du Diable, en effet ! Et pourtant, sur scène, ça n’était encore que l’ébauche de Leprest, seul à la guitare et à la composition de la plupart des textes, façon Souchon avant Voulzy. Car la rencontre avec Romain Didier n’avait pas encore lieu, et il lui faudrait attendre encore un an pour que le piano à bretelles de son copain Bertrand Lemarchand (rencontré plus tôt à l’Atelier Chanson d’Annie et Didier Degrémont du Théâtre Maxime-Gorki du Petit-Quevilly) lui permette de mettre ses mots en scène, sans les paraphraser, par une gestuelle aussi sobre qu’étonnamment éloquente.

 

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C’est ainsi que ce soir-là nous avons découvert des chansons dans leur version originale : Mec, Reverras-tu le Sénégal, La Kermesse, Martainville ou encore Rimbaud : « Pourquoi t’as si tôt couché les glaïeuls / Ça t’aurait fait beau, des rid’ sur la gueule / […] / T’avoueras quand même qu’c’est pas des manières / D’partir en laissant la moitié d’un verre… » D’autres connues aujourd’hui sur des musiques de Romain Didier, comme Édith (« C’est tout au fond du Pèr’ La chaise / Dans la section quatre-vingt-seize / Qu’elle a trouvé son dernier nid […] / Si la tombe paraît trop petite / C’est qu’il fallait trop de granit / Pour qu’elle soit à son échelle… ») ou La Retraite : « Tiens, c’est le fond de la bouteille / Ça y est, nous voilà vieux ma vieille… » Mais aussi des textes jamais enregistrés par la suite, comme Le Premier Jour du monde, rare synthèse aussi lucide qu’acide de l’histoire de l’Humanité : « Un petit point de règlement / Je rappell’ qu’il est interdit / Aux nègres de gêner les blancs / Et aux grands d’aider les petits / Tout homo, juif ou saltimbanque / Pris en flagrant délit d’espoir / Retourne à la case départ… »  

Ferre PMPour Paroles et Musique, trois ans plus tard, dans le « spécial Léo Ferré », Allain racontera ses débuts à Jacques Vassal* : « Je crois qu’il doit y avoir en France dans les soixante mille écrivains solitaires… Moi, ça m’a pris à quinze ans, peut-être parce que j’étais plus acculé à la solitude que d’autres. Ou que je m’y acculais. J’étais un acharné de Victor Hugo ou de gens comme ça et j’ai commencé à écrire dans une optique plus “poèmes” que “chansons”. […] Jusqu’au jour où j’ai découvert, par l’intermédiaire de quelques chansons écoutées à la MJC du coin, qu’il y avait une espèce de langage plus proche du langage parlé. »  

À l’origine, se rappelait Allain, il pensait se consacrer à l’écriture plutôt qu’à une carrière d’interprète : « Et puis, à force de présenter mes chansons moi-même, je me suis piqué au jeu. Surtout après l’arrivée de Bertrand Lemarchand à l’accordéon. Jusque-là, je m’accompagnais à la guitare. J’étais un redoutable instrumentiste, mais c’était le seul moyen de faire exister mes textes. » Dans la région rouennaise d’abord, puis à Paris, « parce qu’après cinq-six ans, on revoit les mêmes gens dans une région, il faut chercher ailleurs, rencontrer un public neuf. » Deux-trois cabarets en guitare-voix : Le Bateau Ivre, donc, Le Caveau de la Bolée et Chez Georges, puis avec Lemarchand, monté à son tour à Paris, « pour perfectionner son accordéon, on s’est dit : on va joindre nos deux incompétences et essayer de faire quelque chose ! »

 

LeprestGuitare.jpg

 

Ce « quelque chose », ce n’était même pas ce que l’on découvrit, ce soir-là, dans une cave enfumée et à peine éclairée. Et pourtant, le talent de Leprest nous éclaboussa d'évidence, nous sauta aux yeux et aux oreilles comme un feu d’artifice royal. Plus tard, écrira-t-il, « C’est peut-être Mozart / Le goss’ qui tambourine / Des deux poings sur l’bazar / Des batt’ries de cuisine / Jamais on le saura […] / C’est peut-être Colette / La gamine penchée / Qui recompte en cachette / Le fruit de ses péchés / Jamais on le saura […] / C’est peut-être Van Gogh / Le p’tit qui grav’ des ailes / Sur la porte des gogues / Avec son Opinel / Jamais on le saura […] C’est peut-être Grand Jacques… » Là, j’vous jure, on l’a su tout de suite !

   

 

Après les prestations des deux artistes, la soirée se prolongea au-delà des heures décentes, à discuter en buvant des coups. Au début, avant de se « reconnaître », je ne saurais dire qui était le plus impressionné, de nous deux (salut Caussimon !), conscients d’assister à la naissance d’un auteur rare (et heureux comme Félix d’avoir cédé à l’injonction de Tachan !), ou d’Allain, croyez-m'en ou pas, intimidé par le fait de rencontrer les fondateurs du mensuel de la « chanson vivante » (un terme qu’il reprenait volontiers à son compte) ! Je me souviens parfaitement bien, en revanche, qu’il tint à nous offrir un exemplaire de Tralahurlette (une pièce de collection aujourd’hui !) et qu’en signe de lendemains qui chantent en chœur, il nota, en troisième de couverture, sa toute récente adresse parisienne, à deux pas du Père-Lachaise, et son numéro de téléphone…

Mais ce fut celui d’Henri Tachan, d’abord, que nous formâmes sur le cadran, dès le lendemain : nous lui devions un compte rendu circonstancié ; en signe, là, de gratitude. Puis j’appelais Gérard Meys, l’éditeur de Jean Ferrat, pour lui parler du choc ressenti et l’inciter à se rendre au Bateau Ivre…

(À SUIVRE)


brassens.jpg*Journaliste, écrivain et conférencier, membre du comité de rédaction de Paroles et Musique dès ses débuts, puis de Chorus, Jacques Vassal a publié récemment Brassens, homme libre au Cherche Midi (634 pages). Après son Brassens, Le Regard de Gibraltar (Chorus/Fayard, 2006), qui proposait le témoignage exclusif de Pierre Onténiente sur son long compagnonnage avec le Sétois, ce Brassens, homme libre est à n’en pas douter LA biographie de référence qu’on espérait sans oser y croire sur celui dont on célébrera le 29 octobre le 30e anniversaire de la disparition. L’équivalent qualitatif du fameux Grand Jacques (le roman de Jacques Brel), de Marc Robine. S’il manquait étrangement, malgré des dizaines d’ouvrages édités à son sujet, « le » livre définitif sur Brassens, ne cherchez plus : de l’avis général des principaux spécialistes brasséniens (et du mien !), Brassens, homme libre, de Jacques Vassal, est celui-là.

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Published by Fred Hidalgo - dans Hommage
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24 septembre 2011 6 24 /09 /septembre /2011 18:25

« Donne-moi de mes nouvelles… »

 

Cela pourrait s’appeler le roman de l’araucaria, ou les chroniques de l’araucaria (voir « Y a rien qui s’passe », récemment)… Une remise dans le contexte indispensable pour évoquer la naissance professionnelle d’Allain Leprest, son talent d’auteur exceptionnel, doublé d’un charisme impressionnant, que l’occultation médiatique de sa carrière n’empêcha pas d’être évident aux yeux des connaisseurs. « Connaît-on encore Leprest / Fait-il encore des chansons / Les mots vont, les écrits restent / Souvent sous les paillassons… » Un roman, donc, mais un roman vécu dont cet écrivain de la chanson aux deux « L » d’albatros comme une main grand ouverte aura été l’un des personnages récurrents, quasiment de ses premières pages jusqu’au mot « Fin ». De l’aube des années 80 au crépuscule des années 2000. « Sans t’avouer que je me manque / Donne-moi de mes nouvelles / Dis-moi dans quel port se planque / La barque de ma cervelle… »

   

 

En exergue manuscrite de son dernier San-Antonio (posthume), Frédéric Dard – pressentant qu’il mourrait d’avoir eu le cœur trop gros – avait noté cette phrase laconique : « Je suis sans nouvelles de moi. » J’ai fait de mon mieux pour lui en donner ici (voir « San-Antonio fait chorus »), et voici qu’à son tour Leprest nous en réclame. J’en ai plusieurs chapitres en réserve, ami Allain, dont voici seulement le premier que je t’offre ici, avec autant de bonheur que de douleur.
 

LeprestPortrait.jpg

 

Djibouti, fin de la décennie 70 : ce soir, nous accueillons chez nous la romancière Benoîte Groult pour laquelle ma « Blonde » et moi professons une grande admiration. Elle est accompagnée de Micheline Pelletier-Lattès, grand reporter-photographe qui, c’est le moins qu’on puisse dire, n’a pas froid aux yeux…

La première est venue effectuer un reportage pour F Magazine dont elle est la cofondatrice et la rédactrice en chef, sur la question des mutilations sexuelles féminines dans la corne de l’Afrique (où sévit encore l’infâme infibulation…). La seconde a profité du déplacement pour se rendre dans les camps de réfugiés éthiopiens et somaliens, victimes de la guerre de l’Ogaden, qu’abrite le territoire djiboutien, seul havre de paix dans la région. Il y a deux ans, pour notre part, que nous participons à la naissance d’une nation (voir « Ballade en mer Rouge »), et que je me bats, via le journal national, pour l’abolition de ces pratiques inhumaines. Benoîte Groult l’a appris et souhaite qu’on parle des tenants et aboutissants de ce combat qui débouchera bientôt sur des prises de décision à l’Assemblée nationale. Mais ceci est une autre histoire. 
   

 

 En passant, sujet de conversation naturel avec une personnalité aussi investie dans le féminisme, nous évoquons les chansons d’Anne Sylvestre que Benoîte apprécie au plus haut point. Et puis, approchant d’échéances électorales importantes en France, nous parlons également politique : Benoîte et son mari Paul Guimard ne sont-ils pas des proches d’un certain François Mitterrand ? D’ailleurs, nous avons pris la décision de regagner l’Hexagone, pour créer le journal qui fait défaut de façon criante aux amateurs de chanson francophone. Et justement, précisons-nous à l’éminente romancière, nous avons pris contact avec Anne Sylvestre en vue de lui consacrer la Une et le dossier principal du n° 1 du futur Paroles et Musique (voir « D’Anne Sylvestre à Olivia Ruiz »). Nous voilà doublement sur la même longueur d’ondes, Benoîte et nous.

Au cours de la soirée, l’auteur d’Ainsi soit-elle nous confie son goût pour un chanteur en particulier qui a bien saisi la sensibilité féminine : « Il n’a pas la notoriété qu’il mérite, mais vous le connaissez peut-être, il s’appelle Henri Tachan. » Quand je dis qu’il n’y a pas de hasard ! « Tachan ?! Nous lui avons également écrit… » Et d’aller chercher une lettre récente de l’intéressé – que nous avons seulement croisé l’été précédent à un festival parisien organisé par Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud – qui se propose de nous inviter chez lui à notre retour…

Pour la petite histoire, des années plus tard, je demanderai à Benoîte qui l’acceptera chaleureusement de nous accompagner à une rentrée parisienne d’Anne Sylvestre afin d’en écrire le compte rendu pour Paroles et Musique ; son texte paraîtra dans le numéro (51) de l’été 1985 comprenant une importante rencontre avec un certain… Allain Leprest ! Mais ne grillons pas les étapes, reprenons le fil – c’est le mot juste comme on va le voir… Rentrés en France, au printemps 80, nous sympathisons avec Henri Tachan, le moindre de nos points communs n’étant pas notre amitié respective pour Frédéric Dard ; l’artiste a même écrit une chanson sur l’émouvante Félicie, la mère de San-Antonio : « Félicie, si l’hiver t’entraîne / À quoi me servent mes printemps ? / Félicie, attends, je t’emmène / Tu vois, je suis là comme avant... » 
  

 

Dans les mois qui suivent, nous nous rendons mutuellement visite et Henri nous invite à chacun de ses spectacles « importants ». Entre-temps, nous lui avons consacré le dossier du n° 3 de Paroles et Musique, avec une conversation au pied de l’araucaria aussi passionnée qu’originale (sa femme, sujet d’une magnifique chanson, s’invitant spontanément dans le débat compte tenu du répertoire de l’artiste : Pas d’enfant, etc.). J’entends déjà certains s’impatienter : « C’est quoi, ce développement hors sujet ?! » Hors sujet ? Non, en plein cœur, au contraire, au cœur de l’arbre ! Histoire de montrer l’enchaînement naturel des choses et la confiance totale caractérisant dès lors notre relation avec Tachan… Ce qui explique cela.

Nous sommes en 1982. Coup de fil de l’intéressé, au ton péremtoire :

- Salut, c’est Henri. Je vous préviens tout de suite, les amis : je ne raccrocherai pas tant que vous ne m’aurez pas promis, juré, de faire ce que je vais vous demander !

Ribambelle de points d’interrogation devant cette drôle d’entrée en matière. Le mieux est de le laisser poursuivre.

- Hier soir, je chantais au Petit-Quevilly, près de Rouen, et j’ai été soufflé comme jamais par le jeune chanteur qui faisait ma première partie. Je n’ai jamais ressenti un tel choc depuis Brel… 
   

 

Waouh ! Pour que Tachan nous dise ça, lui si avare de compliments envers ses collègues, c’est qu’il y a du talent dans l’air ! Comme celui que Brel, justement, avait décelé chez Tachan après qu’il lui eut fait découvrir ses chansons dans le restaurant de Montréal où il était alors serveur, l’enjoignant de rentrer séance tenante à Paris et de se battre pour se faire une place dans la chanson.

(À SUIVRE)

 

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Published by Fred Hidalgo - dans Hommage
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