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  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
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  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

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26 septembre 2011 1 26 /09 /septembre /2011 17:00

Nom du Diable, quel choc !

   

LeprestScene.jpg

 

Je vous fais la version courte, d’autant que j’en appelle surtout à la mémoire, n’ayant eu aucune raison, à l’époque, d’enregistrer cette conversation. Mais quelques jours plus tard, quand même, je prendrai le soin d’en noter l’essentiel noir sur blanc. C’est que le motif de ce coup de fil allait se révéler mille fois justifié ! Sur le moment, j’essaie quand même d’en savoir plus, je demande des précisions à Henri qui répond en substance :

- En fait, je connaissais déjà l’auteur depuis quelques mois, grâce à une relation commune qui m’avait remis quelques-uns de ses textes : estomaqué, j’ai aussitôt accepté d’écrire la préface de la plaquette qu’il souhaitait éditer. Mais je ne savais rien du chanteur… jusqu’à hier soir. Il m’a scotché ! D’où cet appel, car il m’a dit qu’il allait passer très bientôt dans un café-théâtre à Paris… et je veux absolument que vous alliez le voir ! Il faut me le promettre ! Jurez-le moi ou je ne raccrocherai pas !

Que faire d’autre que promettre ?! Nous avons juré-craché de nous rendre au Bateau Ivre, le bien-nommé en l’occurrence, petit haut lieu parisien du quartier Mouffetard, pour y écouter un certain… Allain Leprest. « Attention, Allain, avec deux l, hein ! », souligna Tachan. « Et bien sûr, vous me rappellerez aussitôt. »

   

  

Voilà donc comment cela a commencé. Grâce à l’auteur des Z’hommes, de L’Amour et l’Amitié, de La Tendresse, de La Marche funèbre des enfants morts dans l’année, de Ceux qui restent… et de tant d’autres chansons superbes, comme La Vie : « Ça tient dans une paume / Ça résonn’ comme un psaume / Mais ce n’est qu’une java / La vie / À peine est-elle éclose / On dirait une rose / Mais ce n’est qu’un dahlia… » Commencé, oui, car à partir de là nous ne lâcherons plus jamais Leprest, en public comme en privé, à la scène comme à la ville, des premiers papiers de Paroles et Musique aux derniers de Chorus… y compris le n° 69 mort-né de l’automne 2009, puisque j’avais prévu à son sommaire un important « Duo d’artistes » entre lui et Romain Didier.

Ce soir de 1982, au Bateau Ivre (où Gérard Pierron allait également rencontrer Leprest), ma chère et tendre et moi fîmes d’une pierre deux coups, car pour le prix d’un Allain, nous découvrîmes aussi un Rémy, Tarrier de son nom, obsédé textuel de drôles de chansons d’humour (il s’illustrera cette année-là par un 45 tours avec un mini-tube potentiel, Il n’y aura pas de match retour, à décrypter comme toujours chez lui au second degré : « T’es belle comme un coup franc de Platini qui va dans la lucarne / Sensuelle comme un p’tit pont de Pelé dans un mouchoir de poche… »). Naissance d’une double complicité : la nôtre avec Allain – près de trois décennies de fréquentation régulière – et celle d’Allain avec Rémy Tarrier qui lui donnera, en 1994, un Joyeux Noël de derrière les fagots pour son quatrième album : « Petit Papa Noël / Quand tu descendras la poubelle / N’oublie pas de prend’ le courrier / P’têt que l’chômage est arrivé… » L’un des rares textes d’autres que lui, qu’il aura enregistrés.

 

LeprestJeune.jpg
Et Allain, alors ? demanderez-vous. Conforme à ce que Tachan nous avait annoncé. Captant aussitôt l’attention, ne vous lâchant plus, la voix profonde parfaitement assurée pour hurler sa tendresse ou susurrer sa révolte à l’aide de textes, c’était là le miracle, à la portée aussi populaire, aux sujets aussi quotidiens que l’écriture était exceptionnelle. De l’émotion majuscule, presque palpable dans cette cave étroite où nous n’étions guère plus de vingt. Ben ouais, le choc, le poil sur la peau, le grand frisson devant de telles chansons et l’authenticité de leur auteur !

Exactement comme Tachan nous l’avait dit, oui, et surtout comme Tachan, avant tout le monde, l’avait écrit dans Tralahurlette, recueil de vingt textes illustrés : « J’ai pas la préface facile. P’têtre parc’que j’suis trop exigeant ou pas assez aimant… ou bien les deux. Et puis LEPREST est arrivé ! Nom du Diable, quel choc ! Faut le redire mes frères : le talent, ça court pas les pages en 1981 ! Ça fait quoi ? 5 ans, 10 ans, plus peut-être, que j’avais pas lu ÇA… Et ce soir, je me sens d’une humilité jubilatoire d’écrire ces quelques lignes. J’ai envie de crier : enfer ! que c’est beau ! Et pour le crier, j’ai envie de trouver des mots qui n’existent pas – ou plutôt qui n’existent plus – car LEPREST les a déjà pris, tordus et recrachés en émotion-révolte, en tralahurlette-amour… Ah ! papamaman, ah ! lecteur ! quel pot vous avez ! Et vous, baudruches, mayonnaises, médiocres de toutes plumes, resquilleurs de l’immortalité : passez votre chemin… Allain LEPREST est arrivé : je l’aime. »

   

 

Nom du Diable, en effet ! Et pourtant, sur scène, ça n’était encore que l’ébauche de Leprest, seul à la guitare et à la composition de la plupart des textes, façon Souchon avant Voulzy. Car la rencontre avec Romain Didier n’avait pas encore lieu, et il lui faudrait attendre encore un an pour que le piano à bretelles de son copain Bertrand Lemarchand (rencontré plus tôt à l’Atelier Chanson d’Annie et Didier Degrémont du Théâtre Maxime-Gorki du Petit-Quevilly) lui permette de mettre ses mots en scène, sans les paraphraser, par une gestuelle aussi sobre qu’étonnamment éloquente.

 

LeprestPeinture.jpg

 

C’est ainsi que ce soir-là nous avons découvert des chansons dans leur version originale : Mec, Reverras-tu le Sénégal, La Kermesse, Martainville ou encore Rimbaud : « Pourquoi t’as si tôt couché les glaïeuls / Ça t’aurait fait beau, des rid’ sur la gueule / […] / T’avoueras quand même qu’c’est pas des manières / D’partir en laissant la moitié d’un verre… » D’autres connues aujourd’hui sur des musiques de Romain Didier, comme Édith (« C’est tout au fond du Pèr’ La chaise / Dans la section quatre-vingt-seize / Qu’elle a trouvé son dernier nid […] / Si la tombe paraît trop petite / C’est qu’il fallait trop de granit / Pour qu’elle soit à son échelle… ») ou La Retraite : « Tiens, c’est le fond de la bouteille / Ça y est, nous voilà vieux ma vieille… » Mais aussi des textes jamais enregistrés par la suite, comme Le Premier Jour du monde, rare synthèse aussi lucide qu’acide de l’histoire de l’Humanité : « Un petit point de règlement / Je rappell’ qu’il est interdit / Aux nègres de gêner les blancs / Et aux grands d’aider les petits / Tout homo, juif ou saltimbanque / Pris en flagrant délit d’espoir / Retourne à la case départ… »  

Ferre PMPour Paroles et Musique, trois ans plus tard, dans le « spécial Léo Ferré », Allain racontera ses débuts à Jacques Vassal* : « Je crois qu’il doit y avoir en France dans les soixante mille écrivains solitaires… Moi, ça m’a pris à quinze ans, peut-être parce que j’étais plus acculé à la solitude que d’autres. Ou que je m’y acculais. J’étais un acharné de Victor Hugo ou de gens comme ça et j’ai commencé à écrire dans une optique plus “poèmes” que “chansons”. […] Jusqu’au jour où j’ai découvert, par l’intermédiaire de quelques chansons écoutées à la MJC du coin, qu’il y avait une espèce de langage plus proche du langage parlé. »  

À l’origine, se rappelait Allain, il pensait se consacrer à l’écriture plutôt qu’à une carrière d’interprète : « Et puis, à force de présenter mes chansons moi-même, je me suis piqué au jeu. Surtout après l’arrivée de Bertrand Lemarchand à l’accordéon. Jusque-là, je m’accompagnais à la guitare. J’étais un redoutable instrumentiste, mais c’était le seul moyen de faire exister mes textes. » Dans la région rouennaise d’abord, puis à Paris, « parce qu’après cinq-six ans, on revoit les mêmes gens dans une région, il faut chercher ailleurs, rencontrer un public neuf. » Deux-trois cabarets en guitare-voix : Le Bateau Ivre, donc, Le Caveau de la Bolée et Chez Georges, puis avec Lemarchand, monté à son tour à Paris, « pour perfectionner son accordéon, on s’est dit : on va joindre nos deux incompétences et essayer de faire quelque chose ! »

 

LeprestGuitare.jpg

 

Ce « quelque chose », ce n’était même pas ce que l’on découvrit, ce soir-là, dans une cave enfumée et à peine éclairée. Et pourtant, le talent de Leprest nous éclaboussa d'évidence, nous sauta aux yeux et aux oreilles comme un feu d’artifice royal. Plus tard, écrira-t-il, « C’est peut-être Mozart / Le goss’ qui tambourine / Des deux poings sur l’bazar / Des batt’ries de cuisine / Jamais on le saura […] / C’est peut-être Colette / La gamine penchée / Qui recompte en cachette / Le fruit de ses péchés / Jamais on le saura […] / C’est peut-être Van Gogh / Le p’tit qui grav’ des ailes / Sur la porte des gogues / Avec son Opinel / Jamais on le saura […] C’est peut-être Grand Jacques… » Là, j’vous jure, on l’a su tout de suite !

   

 

Après les prestations des deux artistes, la soirée se prolongea au-delà des heures décentes, à discuter en buvant des coups. Au début, avant de se « reconnaître », je ne saurais dire qui était le plus impressionné, de nous deux (salut Caussimon !), conscients d’assister à la naissance d’un auteur rare (et heureux comme Félix d’avoir cédé à l’injonction de Tachan !), ou d’Allain, croyez-m'en ou pas, intimidé par le fait de rencontrer les fondateurs du mensuel de la « chanson vivante » (un terme qu’il reprenait volontiers à son compte) ! Je me souviens parfaitement bien, en revanche, qu’il tint à nous offrir un exemplaire de Tralahurlette (une pièce de collection aujourd’hui !) et qu’en signe de lendemains qui chantent en chœur, il nota, en troisième de couverture, sa toute récente adresse parisienne, à deux pas du Père-Lachaise, et son numéro de téléphone…

Mais ce fut celui d’Henri Tachan, d’abord, que nous formâmes sur le cadran, dès le lendemain : nous lui devions un compte rendu circonstancié ; en signe, là, de gratitude. Puis j’appelais Gérard Meys, l’éditeur de Jean Ferrat, pour lui parler du choc ressenti et l’inciter à se rendre au Bateau Ivre…

(À SUIVRE)


brassens.jpg*Journaliste, écrivain et conférencier, membre du comité de rédaction de Paroles et Musique dès ses débuts, puis de Chorus, Jacques Vassal a publié récemment Brassens, homme libre au Cherche Midi (634 pages). Après son Brassens, Le Regard de Gibraltar (Chorus/Fayard, 2006), qui proposait le témoignage exclusif de Pierre Onténiente sur son long compagnonnage avec le Sétois, ce Brassens, homme libre est à n’en pas douter LA biographie de référence qu’on espérait sans oser y croire sur celui dont on célébrera le 29 octobre le 30e anniversaire de la disparition. L’équivalent qualitatif du fameux Grand Jacques (le roman de Jacques Brel), de Marc Robine. S’il manquait étrangement, malgré des dizaines d’ouvrages édités à son sujet, « le » livre définitif sur Brassens, ne cherchez plus : de l’avis général des principaux spécialistes brasséniens (et du mien !), Brassens, homme libre, de Jacques Vassal, est celui-là.

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24 septembre 2011 6 24 /09 /septembre /2011 18:25

« Donne-moi de mes nouvelles… »

 

Cela pourrait s’appeler le roman de l’araucaria, ou les chroniques de l’araucaria (voir « Y a rien qui s’passe », récemment)… Une remise dans le contexte indispensable pour évoquer la naissance professionnelle d’Allain Leprest, son talent d’auteur exceptionnel, doublé d’un charisme impressionnant, que l’occultation médiatique de sa carrière n’empêcha pas d’être évident aux yeux des connaisseurs. « Connaît-on encore Leprest / Fait-il encore des chansons / Les mots vont, les écrits restent / Souvent sous les paillassons… » Un roman, donc, mais un roman vécu dont cet écrivain de la chanson aux deux « L » d’albatros comme une main grand ouverte aura été l’un des personnages récurrents, quasiment de ses premières pages jusqu’au mot « Fin ». De l’aube des années 80 au crépuscule des années 2000. « Sans t’avouer que je me manque / Donne-moi de mes nouvelles / Dis-moi dans quel port se planque / La barque de ma cervelle… »

   

 

En exergue manuscrite de son dernier San-Antonio (posthume), Frédéric Dard – pressentant qu’il mourrait d’avoir eu le cœur trop gros – avait noté cette phrase laconique : « Je suis sans nouvelles de moi. » J’ai fait de mon mieux pour lui en donner ici (voir « San-Antonio fait chorus »), et voici qu’à son tour Leprest nous en réclame. J’en ai plusieurs chapitres en réserve, ami Allain, dont voici seulement le premier que je t’offre ici, avec autant de bonheur que de douleur.
 

LeprestPortrait.jpg

 

Djibouti, fin de la décennie 70 : ce soir, nous accueillons chez nous la romancière Benoîte Groult pour laquelle ma « Blonde » et moi professons une grande admiration. Elle est accompagnée de Micheline Pelletier-Lattès, grand reporter-photographe qui, c’est le moins qu’on puisse dire, n’a pas froid aux yeux…

La première est venue effectuer un reportage pour F Magazine dont elle est la cofondatrice et la rédactrice en chef, sur la question des mutilations sexuelles féminines dans la corne de l’Afrique (où sévit encore l’infâme infibulation…). La seconde a profité du déplacement pour se rendre dans les camps de réfugiés éthiopiens et somaliens, victimes de la guerre de l’Ogaden, qu’abrite le territoire djiboutien, seul havre de paix dans la région. Il y a deux ans, pour notre part, que nous participons à la naissance d’une nation (voir « Ballade en mer Rouge »), et que je me bats, via le journal national, pour l’abolition de ces pratiques inhumaines. Benoîte Groult l’a appris et souhaite qu’on parle des tenants et aboutissants de ce combat qui débouchera bientôt sur des prises de décision à l’Assemblée nationale. Mais ceci est une autre histoire. 
   

 

 En passant, sujet de conversation naturel avec une personnalité aussi investie dans le féminisme, nous évoquons les chansons d’Anne Sylvestre que Benoîte apprécie au plus haut point. Et puis, approchant d’échéances électorales importantes en France, nous parlons également politique : Benoîte et son mari Paul Guimard ne sont-ils pas des proches d’un certain François Mitterrand ? D’ailleurs, nous avons pris la décision de regagner l’Hexagone, pour créer le journal qui fait défaut de façon criante aux amateurs de chanson francophone. Et justement, précisons-nous à l’éminente romancière, nous avons pris contact avec Anne Sylvestre en vue de lui consacrer la Une et le dossier principal du n° 1 du futur Paroles et Musique (voir « D’Anne Sylvestre à Olivia Ruiz »). Nous voilà doublement sur la même longueur d’ondes, Benoîte et nous.

Au cours de la soirée, l’auteur d’Ainsi soit-elle nous confie son goût pour un chanteur en particulier qui a bien saisi la sensibilité féminine : « Il n’a pas la notoriété qu’il mérite, mais vous le connaissez peut-être, il s’appelle Henri Tachan. » Quand je dis qu’il n’y a pas de hasard ! « Tachan ?! Nous lui avons également écrit… » Et d’aller chercher une lettre récente de l’intéressé – que nous avons seulement croisé l’été précédent à un festival parisien organisé par Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud – qui se propose de nous inviter chez lui à notre retour…

Pour la petite histoire, des années plus tard, je demanderai à Benoîte qui l’acceptera chaleureusement de nous accompagner à une rentrée parisienne d’Anne Sylvestre afin d’en écrire le compte rendu pour Paroles et Musique ; son texte paraîtra dans le numéro (51) de l’été 1985 comprenant une importante rencontre avec un certain… Allain Leprest ! Mais ne grillons pas les étapes, reprenons le fil – c’est le mot juste comme on va le voir… Rentrés en France, au printemps 80, nous sympathisons avec Henri Tachan, le moindre de nos points communs n’étant pas notre amitié respective pour Frédéric Dard ; l’artiste a même écrit une chanson sur l’émouvante Félicie, la mère de San-Antonio : « Félicie, si l’hiver t’entraîne / À quoi me servent mes printemps ? / Félicie, attends, je t’emmène / Tu vois, je suis là comme avant... » 
  

 

Dans les mois qui suivent, nous nous rendons mutuellement visite et Henri nous invite à chacun de ses spectacles « importants ». Entre-temps, nous lui avons consacré le dossier du n° 3 de Paroles et Musique, avec une conversation au pied de l’araucaria aussi passionnée qu’originale (sa femme, sujet d’une magnifique chanson, s’invitant spontanément dans le débat compte tenu du répertoire de l’artiste : Pas d’enfant, etc.). J’entends déjà certains s’impatienter : « C’est quoi, ce développement hors sujet ?! » Hors sujet ? Non, en plein cœur, au contraire, au cœur de l’arbre ! Histoire de montrer l’enchaînement naturel des choses et la confiance totale caractérisant dès lors notre relation avec Tachan… Ce qui explique cela.

Nous sommes en 1982. Coup de fil de l’intéressé, au ton péremtoire :

- Salut, c’est Henri. Je vous préviens tout de suite, les amis : je ne raccrocherai pas tant que vous ne m’aurez pas promis, juré, de faire ce que je vais vous demander !

Ribambelle de points d’interrogation devant cette drôle d’entrée en matière. Le mieux est de le laisser poursuivre.

- Hier soir, je chantais au Petit-Quevilly, près de Rouen, et j’ai été soufflé comme jamais par le jeune chanteur qui faisait ma première partie. Je n’ai jamais ressenti un tel choc depuis Brel… 
   

 

Waouh ! Pour que Tachan nous dise ça, lui si avare de compliments envers ses collègues, c’est qu’il y a du talent dans l’air ! Comme celui que Brel, justement, avait décelé chez Tachan après qu’il lui eut fait découvrir ses chansons dans le restaurant de Montréal où il était alors serveur, l’enjoignant de rentrer séance tenante à Paris et de se battre pour se faire une place dans la chanson.

(À SUIVRE)

 

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17 septembre 2011 6 17 /09 /septembre /2011 10:57

« Il n’y a pas qu’au Danemark… »

 

J’ai dit au sujet d’Allain Leprest qu’on risquait d’assister bientôt au bal traditionnel des faux-culs, à l’expression d’hommages posthumes émanant d’individus qui s’étaient consciencieusement appliqués à l’ignorer de son vivant. Ça n’a pas manqué ! Mais cette ronde des hypocrites sévit dans tous les domaines : on voudrait par exemple nous faire croire qu’on découvre aujourd’hui seulement, plus de cinquante ans après « le temps des colonies », les méthodes maffieuses de la Françafrique… Petit intermède d’actualité, si ça vous chante, à propos de ce que le journaliste d’investigation Pierre Péan appelle La République des mallettes dans son nouveau livre. À la barre des témoins, en paroles et musiques : Pierre Akendengué, Francis Bebey et Leny Escudero.

 

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Des chefs d’États africains auraient contribué à financer certaines de nos campagnes présidentielles ? « Que dites-vous là ? » Des valises pleines de billets auraient transité, des années durant, de Libreville, Abidjan, Dakar ou Brazzaville à Paris ? « Quelle imagination ! » On aurait utilisé de l’argent détourné – l’argent extorqué aux peuples africains, l’argent du développement – pour payer les campagnes présidentielles de certains partis français ? « Pas possible ?! » Eh bien oui, c’est possible.. comme est bien réparti, aussi, l’art consommé de la comédie dans le monde politicien.

On fait semblant de tomber des nues, alors que tout observateur un tant soit peu informé du fonctionnement de la Françafrique sait, ne serait-ce que par ses lectures, que ces pratiques n’ont pas tardé à se mettre en place après les indépendances des années 60 et qu’elles étaient devenues monnaie courante – c’est le cas de le dire – dès les années 70. Des preuves ? Comme vient de le dire un de ces « éminents » porteurs de valises, d’un président l’autre, le propre de ce système était de ne pas laisser de trace. La seule nouveauté dans cette affaire, c’est précisément qu’un de ces hommes de l’ombre, adoubé en France comme en Afrique, ait décidé de vendre la mèche. Pourquoi ? Et pourquoi maintenant ? Amertume d’avoir été mis à l’écart et vengeance consécutive ? Menaces indirectes ? Conscience à soulager ? On laissera à la justice, puisqu’elle est saisie, le soin d’en juger.

 


Une chose est sûre : il s’agissait depuis longtemps d’un secret de polichinelle pour les médias, les hommes de pouvoir et les partis politiques. Alors, les cris d’orfraie entendus ces jours derniers, les cris de surprise et d’indignation, n’en croyez rien. De là à dire que tout le monde en a croqué, que tout le monde est compromis, il y a un grand pas qu’il faut se garder de franchir. En revanche, comme l’écrivait en 1978 Leny Escudero dans Sacco et l’autre, il est certain qu’« il n’y a pas qu’au Danemark / Que quelque chose soit pourri ». Souvenir personnel : cette chanson provoqua un long délire d’applaudissements doublé de manifestations d’enthousiasme, au moment où l’artiste, se produisant un soir de la fin des années 70 sur le continent noir, lança ces couplets : « Patrice Lumumba / L’Afrique a émigré / Paris paye ses bras / Pour se faire une beauté / Tes frères de Soweto / Meurent en criant ton nom / Que tu es mort trop tôt / Et que l’Afrique est en prison… » J’en frissonne encore.

Pour avoir vécu une première vie de journaliste d’information générale en Afrique de l’Ouest puis de l’Est (voir « En guise de prologue » dans ce blog), je peux témoigner de ces pratiques, largement connues et reconnues, et d’autres encore que nous dénoncions déjà, ma chère et tendre et moi, au milieu des années 70 : cela nous valut d’ailleurs, naïfs (et jeunes !) que nous étions, d’être finalement déclarés persona non grata dans un pays dont nous nous considérions pourtant citoyens d’adoption et pour le développement duquel nous nous battions sans rechigner à la tâche. C’était sans… compter sur les forces de corruption au service de la Françafrique ; sans les porteurs de valises (ouh ! les vilains…) que d’aucuns (ouh ! les menteurs…) prétendent découvrir aujourd’hui.

On ne refait pas l’histoire, mais au moins peut-on saluer ceux qui n’étaient pas dupes et tentaient chacun à sa façon, et souvent à leurs risques et périls, d’éveiller les consciences. Parmi ceux-ci, deux grands artistes, auteurs-compositeurs-interprètes, deux voix intègres qui, bien que peu diffusées en France par le passé et encore moins (voire plus du tout) aujourd’hui, font partie du panthéon de la chanson africaine. Quelque part entre Brassens et Atahualpa Yupanqui pour le premier, entre Pierre Perret (ou Bourvil) et Narciso Yepes (ou Andres Segovia) pour le second.

 


 

D’abord la voix « considérable » (titre d’une de ses plus belles chansons) du Gabonais Pierre Akendengué, que nous eûmes la chance de découvrir à Libreville trois ans avant la sortie de son premier album (Nandipo, chez Saravah) : c’était il y a quarante ans, en 1971… Trente-quatre ans plus tard, dans un album intitulé Gorée (« L’Europe a organisé la traite des esclaves et les rois et les chefs africains l’ont alimentée », écrit-il comme une métaphore de la Françafrique, « d’où, de part et d’autre, la nécessité d’un travail de mémoire et d’un devoir de vigilance »), la chanson ci-dessus témoigne de la fidélité du poète, alors âgé de 62 ans, à ses idéaux. Son titre ? Békélia, c’est-à-dire « Espérance »…

Ensuite la voix, tendre et malicieuse tour à tour, du Camerounais Francis Bebey qui nous honora de son amitié et nous manque chaque jour davantage depuis qu’il s’en est allé rejoindre ses ancêtres (Ah ! si les Gaulois avaient su…), il y a dix ans, le 28 mai 2001.  

 

 

Francis Bebey dont il faudra bien, un jour ou l’autre, reconnaître le génie artistique ; d’auteur et de compositeur bien sûr – et pas seulement de chansons (il mena une admirable carrière parallèle d’écrivain et de concertiste international) – mais aussi d’humaniste pétri d’humour et de bon sens, comme l’illustre l’une de ses ultimes créations (Le Nacapella, 1997), histoire de mallette avant l’heure : « Le père nous a raconté aussi / L’histoire de l’homme qui était parti / En emportant avec lui / La caisse du pays / Tout le monde se lamentait / Du Nord au Sud et de l’Est à l’Ouest / En accusant le bonhomme / Comme s’il avait emporté avec lui / Le pays tout entier dans la caisse / Alors que la vraie caisse du pays était restée là : / C’est la population et le travail que fait / Chaque citoyen chaque jour dans son propre domaine… »   

 

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Une petite dernière, encore, pour la route (et le bonheur de réécouter Francis Bebey) : ce délicieux Travail au noir d’un Noir d’ébène accusé de faire travailler des Blanches au noir… « Quand on aura vu ça / On aura vraiment tout vu / Après ça y aura plus rien à voir. » Pas même les valises baladeuses d’argent blanchi, puisque renvoyées à un passé révolu ; forcément révolu, vu la morale stricte régissant aujourd’hui les règles économico-libéro-politiques de la mondialisation... 

 

 

 

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Published by Fred Hidalgo - dans En bref et en vrac
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