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  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
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  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

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8 mars 2011 2 08 /03 /mars /2011 19:23

Les Victoires de la chanson (suite)

« Collection d’hiver » n° 8. Après les hommages à Charles Trenet (que les médias ont boudé de façon indécente, pour privilégier – y compris sur le service public le soir du 10e anniversaire de sa disparition ! – l’image plus « vendeuse » de Gainsbarre) et à son « pays » Jordi Barre (un « deuil national » en Languedoc-Roussillon et une occultation totale partout ailleurs…), après un focus spécial sur Thiéfaine (parce que son disque le vaut bien), il est temps de reprendre le fil de notre collection d’hiver. Justement, ce 8 mars, pour célébrer la sortie de son 8e album studio*, Thomas Fersen nous invite à filer avec lui au paradis…

Il y a des artistes qui, en parlant d’eux-mêmes, atteignent à l’universel ; ou, du moins, à faire en sorte que les membres d’une même société ou d’une même génération se retrouvent dans leurs chansons – c’est le cas par exemple d’un Thiéfaine avec sa Ruelle des morts. Et puis, il y a des artistes qui ont choisi de privilégier l’imaginaire, de s’évader du quotidien, et savent à merveille nous entraîner dans leur univers : Thomas Fersen est un orfèvre en la matière. Son nouvel album ne déroge pas à la règle, bien au contraire ; il nous plonge de bout en bout dans un monde féérique peuplé de vampires, de sorcières, de fantômes, de morts-vivants et de loups-garous !

CD.jpg


• JE SUIS AU PARADIS. Dracula – La Barbe bleue – Félix – Sandra – J’suis mort – Le Balafré – Parfois au clair de lune – Mathieu – L’Enfant sorcière – Une autre femme – Brouillard – Les Loups-garous. (Prod. Editions Bucéphale/tôt Ou tard ; distr. Wagram Music ; site de l’artiste ; ou « site relais » non officiel avec un large choix de vidéos)
 


Et lorsqu’une chanson de ce disque déborde du cadre imposé, c’est pour mieux nous faire (hurler de) rire. En jouant par exemple à la ballade des gens heureux, avec Félix le bien-nommé : « Je suis centenaire / Mais je suis encore vert / […] Mon fils est un vieux schnock / Ma fille est une vieille bique / Quand je l’embrasse, elle pique / Y en a marre des viocs ! / Je jouis, je jouis, quand j’entendrai le glas, oui / Je jouirai encore / Je veux mourir comme Félix Faure » !

Comme d’habitude avec ce « jeune homme » qui, lui, à force d’enfoncer le pieu, finira par être quinquagénaire (il est né le 4 janvier 1963), c’est drôle avant tout et c’est toujours un bonheur d’écriture, avec un vocabulaire, des expressions, des tournures, des vers et des couplets tout sauf banals : « Mais on accuse à tort la gent trotte-menu » (à propos d’un fantôme nommé Sandra), « Sous les ronces et le lierre est la tombe de l’enfant sorcière » (L’Enfant sorcière), « On peut attraper un goitre / Une queue ou un pied-bot / Sentir une bosse croître / Et vous déformer le dos » (Une autre femme)… Sans parler des situations elles-mêmes, comme l’histoire de ce serial-killer Balafré (remake de Massacre à la tronçonneuse !) qui trompait bien son monde : scene.jpg« On retrouva au parc Monceau / Une bourgeoise coupée en morceaux / […] Tout l’monde croyait de bonne foi / Qu’il s’en allait couper du bois / C’est pas qu’il fût je-m’en-foutiste / Il avait une âme d’artiste / Il menait une vie de cigale / Il jouait de la scie musicale… »

 Petit plus à cet univers pour le moins séduisant (jusqu’à l’érotisme : « Je connais une fille dont le sourire pointu / Est plus cruel que celui de Nosferatu / Le crucifix qui descend entre ses deux seins / Ferait se damner un saint… »), la petite morale propre à ce fabuliste de la chanson qui vient ponctuer chacune de ses historiettes ; qu’il s’agisse de brosser le portrait de Dracula (« Il semble que l’amour soit parfois un charme bien pire / Que celui que l’on prête au prince des vampires ») aussi bien que de narrer des mémoires d’outre-tombe : « J’suis mort et j’en fais pas un drame / Mon job, c’est à la foire du Trône / C’est moi qui fais crier les femmes / Je suis squelette au train fantôme… »

Quant à la réalisation, on retrouve Thomas aux commandes, avec la collaboration aux arrangements, selon les chansons, d’Olivier Daviaud, de Fred Fortin et de Joseph Racaille. C’est dire si, là aussi, la musicalité de l’album constitue du travail d’orfèvre, où guitares, mandoline, percussions, orgue, piano, accordéon, violoncelle, contrebasse, flûtes et autres mellotron ou glockenspiel s’épousent ou se distinguent pour mieux enrichir l’ensemble. Sachant que l’essentiel, toujours, est de se mettre au service de l’histoire. En l’occurrence, j’ai un petit faible pour Parfois au clair de lune , à l’inspiration quelque peu brassénienne : « Apprenant que les gendarmes / Recherchaient un vagabond / Une brave dame / M’a caché sous un jupon / Quelquefois, je l’admets / J’ai couché sous un pont / Mais je n’avais encore jamais / Logé sous un jupon / […] Mes autres résidences / Ne valaient pas un radis / Et de toute évidence / Ici je suis au paradis. » CQFD !



NB. Dans l’impossibilité de télécharger ici (légalement) des chansons de Je suis au paradis, et aucun clip ou vidéo de celui-ci n’étant (encore) disponible, on peut l’écouter en totalité sur le site du label tôt Ou tard, dans la page consacrée à Thomas Fersen, en cliquant ICI. Peu importe l’ordre dans lequel vous l’écouterez, mais je vous conseille particulièrement le dernier titre, Les Loups-garous, aussi hilarant que finement écrit : « Par une rare conjonction / Entre Vénus, Mars et Saturne / Mordu par un chien taciturne / J’avais reçu l’extrême-onction / Je n’allais pas passer la nuit / Et je faisais une drôle de tête / Mais sur les douze coups de minuit / J’ai repris du poil de la bête… » Quant à la vidéo qui accompagne ce sujet et raconte la triste histoire de Hyacinthe, elle illustre en fait une chanson de l’avant-dernier album, Le Pavillon des fous, mais nous vous la proposons pour le plaisir des yeux (et des oreilles), puisqu’elle est l’œuvre d’un maître du dessin, Joan Sfar, récemment césarisé pour son premier film, Gainsbourg, vie héroïque...
__________

*Les sept précédents sont : Le Bal des oiseaux (1993), Les Ronds de carotte (1995), Le Jour du poisson (1997), Quatre (1999), Pièce montée des grands jours (2003), Le Pavillon des fous (2005), Trois petits tours (2008) ; albums studio auxquels il faut ajouter deux albums live (Triplex en 2001 et La Cigale des grands jours en 2004) et un « Best of de poche » en 2007, Gratte-moi la puce, composé de vingt titres réenregistrés, accompagnés au ukulélé.

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Published by Fred Hidalgo - dans Actu disques et DVD
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1 mars 2011 2 01 /03 /mars /2011 00:00

L’album et la bio, ou la fièvre résurrectionnelle


Cinq ans et demi que l’on attendait son nouvel album ! À l’instar d’autres grands de sa génération, HFT prend désormais tout son temps… et il a bien raison, chaque opus à naître étant à la fois un rouage plus complexe et une pièce plus affinée d’une œuvre à nulle autre pareille, aujourd’hui, dans la chanson française. L’œuvre « d’un électron libre sans véritable descendance », écrit son biographe et quasi-homonyme Jean Théfaine, « qui serait né d’une collision entre Ferré, Dylan et les Rolling Stones »


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Dernières balises (avant mutation) : Scandale mélancolique (17 octobre 2005), vingtième album (le quatorzième en studio) du Franc-Comtois ; Scandale mélancolique Tour, double CD en public (19 mars 2007). Puis une parenthèse : Amicalement blues, album thématique écrit, composé et enregistré avec Paul Personne, qui sort le 12 novembre de la même année, avant de donner lieu, durant l’été 2008, à une tournée en duo – en fait, seulement quinze concerts, du 25 juin au 23 août avant… « mutation ». Le 30 août, révèle-t-il sans fard à Jean Théfaine dans Jours d’orage, indispensable manuel thiéfainien paru ce 23 février chez Fayard, il se retrouve hospitalisé dans le coma à l’hôpital de Dole…

Sorti d’affaire, l’artiste met tout de côté, tout projet important, reportant à plus tard un éventuel retour. Plus qu’éventuel en réalité, franchement hypothétique alors, même si sa maison de disques fait du mieux pour célébrer – sans la moindre actualité active, donc, ni participation aucune de l’intéressé – ses trente ans de chanson, en éditant (avec quelque retard après la « bataille », en mars 2009) un coffret-compilation de 3 CD au titre éloquent : Séquelles… L’homme se fait-il violence ? Toujours est-il qu’il accepte l’ajout d’un long morceau inédit de 8’46, enregistré comme à la maison, en guitare-voix, Annihilation… On le voit, la période n’est pas à la franche rigolade.

 


C’est en janvier 1978 qu’était sorti son premier album (…Tout corps vivant branché sur le secteur étant appelé à s’émouvoir…), avec ce qui deviendra son hymne incontournable, La Fille du coupeur de joints. Celui qu’on n’appelait pas encore HFT allait sur ses 30 ans. Le 21 juillet 2008 (avait-il seulement pensé atteindre ce cap ?), il fête ses 60 ans. Et comme les chats ne font pas des chiens, quel que soit son état du moment, Hubert-Félix Thiéfaine ne peut s’empêcher de faire autre chose que des chansons. À la façon, disait Trenet, d’un pommier qui fait des pommes.

Naissent alors deux chansons d’un album avorté, ou mort-né, un « album fantôme » dit-il, dont on apprend aujourd’hui que son titre – on ne peut plus représentatif de la période qu’il traverse à ce moment-là – aurait été Itinéraire d’un naufragé. D’autant plus éloquent qu’en exergue d’une de ces chansons qui figure aujourd’hui sur « l’album de la renaissance », Suppléments de mensonge, on trouve cette citation de Stig Dagerman : « Vivre signifie seulement repousser son suicide de jour en jour. »

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• SUPPLÉMENTS DE MENSONGE. La Ruelle des morts – Fièvre résurrectionnelle – Trois poèmes pour Annabel Lee – Garbo XW machine – Petit matin 4.10 heure d’été – Compartiment C voiture 293 Edward Hopper 1938 – Infinitives voiles – Ta vamp orchidoclaste – Lobotomie Sporting Club – Les Ombres du soir – Québec November Hotel – Les Filles du Sud. (61’04 ; prod. Columbia ; distr. Sony Music ; site de l’artiste) 
  

Cette chanson, datée du 28 août 2008, cinq jours après l’interruption forcée de sa tournée avec Paul Personne (et deux jours seulement avant qu’il « ne tente de rejoindre les enfers »…), c’est Petit matin 4.10, heure d’été. À la lire ou à l’écouter aujourd’hui, on se dit que oui, décidément, le poète voit toujours plus loin que l’horizon : « Je n’ai plus rien à exposer / Dans la galerie des sentiments / Je laisse ma place aux nouveaux-nés / Sur le marché des morts-vivants / […] Inutile de graver mon nom / Sur la liste des disparus / J’ai broyé mon propre horizon / Et retourne à mon inconnu / […] Les étoiles n’ont plus de discours / Et j’hésite entre un revolver / Un speedball ou un whisky sour / Je rêve tellement d’avoir été / Que je vais finir par tomber... »

 


Chanson prémonitoire ? Chanson-désespoir en tout cas. Dramatiquement émouvante, interprétée sans pathos aucun, de façon détachée, presque clinique, elle s’ouvre sur l’harmonica de l’artiste bientôt transcendé par les guitares et claviers d’Édith Fambuena et Jean-Louis Pierot, signataires de la (superbe) réalisation de l’album (la direction artistique étant l’œuvre conjointe de Philippe Russo et Philippe Gandilhon), auxquels s’ajoutent peu à peu basse, batterie et cordes (direction d’orchestre de Jean-François Berger), jusqu’à la somptueuse trompette de Thierry Caëns. « Si partir c’est mourir un peu, écrit l’artiste, j’ai passé ma vie à… partir. » Chanson d’appel au secours, plutôt, mais qui apparaît a posteriori, avec la parution de Suppléments de mensonge, comme sa toute dernière balise avant mutation véritable (celle-ci ayant été annoncée dès 1981 !), une partie du reste de l’album étant nourrie d’une Fièvre résurrectionnelle qui fait que, « sous un brouillard d’acier / Dans les banlieues d’Izmir, de Suse ou Santa-Fé / Six milliards de pantins au bout de la lumière / (…) se mettent à rêver d’un nouvel univers… »


Cette poussée d’avenir (toute relative au demeurant) n’empêche nullement de regarder derrière soi avec une tendre mélancolie : magnifique Ruelle des morts, sur l’enfance enfuie, précédée de ce vers de Catulle : « Quand ma vie dans  sa fleur jouissait de son printemps… » Ni de laisser resurgir les obsessions habituelles de l’auteur (il signe bien sûr tous les textes, mais seulement trois musiques, les autres étant réparties entre divers compositeurs : La Casa, Ludéal, Arman Méliès, JP Nataf, Roberto Briot, Guillaume Soulan et Dalcan), avec ses peurs ou ses descriptions apocalyptiques (« Soleil-cafard / Futur glacé / Matin blafard / Cerveaux détraqués / Fleurs suburbaines / Crasseuses beautés / Anges de la haine / Fin programmée »). L’amour, heureusement, est là, mais à mille lieues de l’amour-toujours qui dégouline des émissions à fabriquer des stars filantes, tapi entre Les Ombres du soir ou dans le regard noir des Filles du Sud.

 
Un ovni dans tout cela, sous cette étonnante pochette noir et blanc où l’homme se met à nu tel qu’en lui-même, sans tricher : un constat ironico-cynique sur fond rock adressé au copain (l’homme dans la glace ?) pourvu de « la plus dingue des espèces infernales : / Ta vamp orchido / Ta vamp orchidoclaste ». Ce qui donne à l’auteur l’occasion de se lancer (en notes) dans une amusante leçon de texte : « orchidoclaste, du grec orchis = les testicules (ex. : orchidée), et clan = casser, briser (ex. : iconoclaste) » ; autrement et plus vulgairement dit, « orchidoclaste = casse-couilles » !

Bref, un album pas comme les autres. Je veux dire qui n’a pas d’équivalent dans la production actuelle (seul, peut-être, un Richard Desjardins pourrait prétendre au même genre d’appréciation), mais aussi qui – sans marquer de véritable rupture dans l’œuvre du plus anarcho-nihiliste des chanteurs français, façon Ferré voire Nietzsche (le titre Suppléments de mensonge provient d’ailleurs du Gai Savoir du philosophe allemand) – est celui d’un certain virage. HFT le négocie en souplesse, rabotant sa rage (sans se faire « vieux sage » pour autant) pour mieux se retrouver en phase avec lui-même. Ce faisant, son chant semble plus beau que jamais (on s’en était particulièrement aperçu lors de sa tournée solo, en guitare-voix, mais c’est flagrant ici), dans le ramage comme dans le plumage.

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Pour mieux comprendre cette transformation interne, la lecture du livre de Jean Théfaine s’impose : HF Thiéfaine – Jours d’orage est en effet le sésame absolu pour entrer dans l’univers détonant d’un artiste qui a conquis des légions de fans, s’imposant au sommet sur la durée, malgré l’indifférence des radios et surtout des télévisions qui l’ont toujours trouvé trop décalé. Car HFT reste le plus célèbre « inconnu » de la chanson française. Loin, très loin des clichés d’usage dans la variété aseptisée (pléonasme ?) qui fait le bonheur des médias en quête de plus grand dénominateur commun, son écriture flirte avec le surréalisme, fouille les plaies d’enfance, renvoie l’homme à son absurdité, tempête contre un monde désespérément bancal, balance entre dérision vitale et colère inextinguible.



En 2005, une première version de Jours d’orage était parue sous le même titre chez Fayard/Chorus. Une manière de gageure car, à part la monographie de Pascale Bigot publiée en 1988 dans la fameuse collection « Poésie et chansons » de chez Seghers, rien de notable n’avait été consacré à l’auteur de Soleil cherche futur. Il avait fallu à Jean Théfaine, qui connaissait parfaitement l’œuvre de l’artiste et avait appris à connaître l’homme suite au dossier, déjà très complet, qu’il lui avait consacré en 1998 dans Chorus, plusieurs années pour mener son travail à bien. Une enquête rigoureuse sur les pas de l’homme (et d’abord de l’enfant) autant que du chanteur, à travers notamment des dizaines de témoignages de proches, de parents ou d’anonymes qui l’ont fréquenté au quotidien autant que de professionnels… Et la participation sans condition (mais non sans angoisse) de l’intéressé qui se livra en toute confiance à Jean Théfaine, comme jamais encore, auprès de quiconque, il ne l’avait fait.


 
Non sans angoisse, car Jours d’orage n’est aucunement une « biographie autorisée ». C’est la résultante d’un travail au long cours d’un journaliste culturel parmi les plus compétents, talentueux et passionnés à la fois que j’aurai connus en quarante ans d’exercice de cette profession, des plus respectueux aussi de son sujet, c’est-à-dire honnête jusqu’à l’intransigeance, sans la moindre complaisance. D’ailleurs, Hubert-Félix Thiéfaine, malgré une même forme de respect pour l’homme, n’en menait pas large au moment de la parution de la première version de ce livre, le 2 novembre 2005 : quelques jours plus tôt, lors d’un entretien pour Chorus (n° 54), à cette ultime question de notre collaborateur Marc Legras (« Tu passes pour “un solitaire énigmatique” et voici que paraît ta biographie, Jours d’orage, sous la plume de Jean Théfaine… »), il livrait ces commentaires pour le moins éloquents :

« Ça ne vient pas de moi. Je ne voyais pas ce projet d’un bon œil, et plus on est entrés dedans, plus je l’ai vu d’un sale œil… Le présent est déjà du passé, j’aime avancer, même sans savoir où. C’est mon côté rock, j’aime bouger… Et lorsque Jean Théfaine m’a fait replonger dans mon enfance, du côté de Dole, j’ai failli péter les plombs ! Déjà que je traînais un peu la patte face à cette démarche ; une démarche appuyée pourtant par tout mon entourage, y compris professionnel…

« Il y a eu des moments  difficiles. J’ai passé un très mauvais mois de juillet, puis je me suis rangé à l’avis des proches qui m’ont conseillé de laisser l’auteur travailler… avant de lire avec lui le texte fini pour corriger d’éventuelles inexactitudes. Ça m’a évité de me prendre la tête pendant deux mois et on a passé deux jours ensemble à la fin à tout relire, mais attention, je n’ai pas dormi de la nuit… et maintenant je ne sais pas bien quelle sera ma réaction en découvrant le livre imprimé. Je vais peut-être lui envoyer une lettre d’insultes ! »


Finalement, le livre s’imposa très vite comme une référence. Puis il apparut avec le temps mais surtout avec les événements qui se déroulèrent ensuite dans la vie et l’œuvre de l’artiste, entraînant le virage évoqué plus haut, qu’une nouvelle version devenait indispensable. Bien plus qu’une « édition revue et augmentée », comme il est précisé en couverture, Jours d’orage 2011 est quasiment un nouvel ouvrage. Revu et corrigé, ça c’est sûr, les langues s’étant déliées plus facilement après la sortie de la version initiale (qui rassura les témoins sur la qualité et la fiabilité d’une entreprise a priori vouée à l’échec s’agissant d’un personnage aussi secret et difficile à percer que Thiéfaine).



Cela a permis à Jean Théfaine non seulement de réinjecter du nouveau dans les chapitres existants, de se montrer encore plus pointu ou plus explicite, mais parfois de les remanier largement. Quant à l’angoisse de l’artiste, celui-ci a réussi, semble-t-il, à la surmonter pour l’essentiel, puisqu’il a de nouveau accueilli son quasi-homonyme chez lui, dans sa forêt jurassienne, le temps et le nombre de fois qu’il a fallu pour compléter sa confession, jusqu’au plus intime, lui, l’ancien pensionnaire du petit séminaire…


 

Complément de confession ou suppléments de mensonge ? Qui sait, au fond, sinon l’intéressé… qui, cette fois, n’a pas hésité à déclarer à son biographe, en situation : « Ça, tu peux le reprendre tel quel… » Il n’en a pas moins relu minutieusement le texte définitif pour traquer d’éventuelles inexactitudes ou imprécisions. Le résultat, qui jette une lumière encore plus précise « sur la plus mystérieuse icône de la chanson française », est un ouvrage de 440 pages très denses, accompagnées d’un cahier photo de 16 pages revu, enrichi et complété lui aussi (notamment de photos d’enfance de l’artiste), sous une superbe image de couverture signée Francis Vernhet.


Soit 120 pages de plus, dont trois (importants) chapitres inédits, des annexes remises à jour pour les repères et la discographie, avec une partie spécifique consacrée à Léo Ferré, le père spirituel, une autre composée d’un « Petit lexique thiéfainien à l’usage des non-comprenants », une vingtaine de témoignages in extenso (d’artistes, de professionnels, de gens de médias, de proches et de parents, dont Hugo et Lucas Thiéfaine, ses deux fils…) et un passionnant chapitre inédit intitulé « Mots pour maux ».



« S’il est une question qui hante ses fans,
explique Jean Théfaine en intro de celui-ci, c’est bien le rapport que Thiéfaine entretient avec l’écriture et la parole. Pourquoi, quand, comment jaillissent les geysers d’images qui éclaboussent ses chansons ? À cette question, l’intéressé ne répond évidemment pas de façon frontale. Pour avoir largement abordé le sujet avec lui, le plus souvent de façon discursive, mais aussi droit devant, une géographie du territoire littéraire et fantasmatique exploré par l’aventurier se dessine pourtant. Verbatim, ou presque, des propos tenus sur le thème par celui qu’il faut indéniablement appeler un poète. Rock et radical soit, mais alchimiste des mots surtout. Sorcier, sourcier d’un langage syncrétique qui n’appartient qu’à lui, forgé dans le secret des doutes, des colères, des angoisses et des noires ironies qui, si personnelles qu’elles soient, parlent au plus grand nombre, ou presque. »

 
Quand on aura dit que la prochaine tournée de Thiéfaine, qui passera par Bercy le 22 octobre (un grand retour après son concert en ces lieux du 11 décembre 1998 pour ses 20 ans de disque et 25 ans de scène), s’intitulera Homo Plebis Ultimae Tour, on aura donné du grain à moudre à tous ses fans : encore un tour du dernier homme du peuple ? La nouvelle tournée de l’homme du dernier peuple ? Ou… l’ultime tournée de notre homme ? Hubert-Félix Thiéfaine n’a-t-il pas déclaré à Jean Théfaine (page 314 de Jours d’orage, chapitre 25, Séquelles…) : « Ma vie s’est arrêtée le 30 août 2008, une deuxième a commencé le 1er septembre. Dans ma tête, j’ai effacé une vie. » Raison de plus pour rendre ce livre et « l’album de la renaissance » l’un et l’autre tout à fait indispensables.
___________

PS. Quelques précisions concernant les (neuf !) vidéos de ce sujet : outre l’interprétation en session acoustique, captée le 16 février dernier à Paris, de La Ruelle des morts (à comparer avec la version disque proposée en audio), l’ensemble compose un documentaire intégral, Sur les traces d’Hubert-Félix Thiéfaine, découpé ici en huit parties. Bien que remontant à 2005, à l’époque de l’album précédent, il s’agit en effet du document télévisé le plus complet et sensible que nous connaissions sur HFT. Reportage de François Bombard et Jean-Louis Saintain (que nous remercions), il a été réalisé pour et par France 3 Bourgogne Franche-Comté (comme le montre à la fin une petite pub pour la cancoillotte !) et permet de suivre l’artiste en tournée dans diverses villes de France, avec des extraits d’une dizaine de chansons (dont Vingt ans et Avec le temps de Léo Ferré), et en interview à Paris, dans sa maison de Franche-Comté, et même à Dole, pour y évoquer son enfance. On peut d’ailleurs penser que le travail accompli en amont avec Jean Théfaine depuis plusieurs années a pu faciliter pareille contribution du chanteur à ce document.


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NB. Il nous reste quelques exemplaires collectors du numéro THIÉFAINE de
Chorus (n° 26, hiver 98-99) comportant un dossier de 24 pages abondamment illustré (biographie, œuvre, discographie, encadrés ou témoignages divers) avec différentes interviews de l’artiste dont une spécifiquement dédiée à la littérature, la musique, les beaux-arts, la poésie et la chanson (« Céline, Dylan, Ferré et les autres »). Si intéressé(e), nous contacter à l’adresse e-mail suivante : sicavouschante.info@orange.fr/

 

 

 

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22 février 2011 2 22 /02 /février /2011 19:00

La voix du peuple catalan


Ironie du destin : le 16 février, alors que j’écrivais mon hommage à Trenet, père de la chanson française moderne et chantre francophone de la Catalogne, pour commémorer les dix ans de sa disparition, Jordi Barre nous quittait pour le rejoindre sur sa route enchantée. Jordi qui ? Jordi Barre : la voix, l’âme, l’incarnation du peuple catalan de ce côté-ci des Pyrénées. On n’en a pas parlé au plan national ? Pourtant, l’émotion, au plan régional, n’a pas été moindre que celle ressentie par la France entière à la mort de Trenet, ou plus récemment à celle de Ferrat.


C’est mon ami Bernard, catalan d’adoption bien au fait de mon histoire familiale complexe avec cette terre (voir « Cali à bras-le-cœur »), qui m’a alerté à plusieurs centaines de kilomètres de distance : « Jordi Barre est mort, et ici, en Languedoc-Roussillon, l’émotion est à son comble ! Ce qui se passe est incroyable… » Je connaissais de réputation ce chanteur français qui, après avoir vécu une première carrière à la grande époque des bals (sous le nom de Georges Barre), s’était réapproprié la langue catalane pour se faire spontanément le chantre de tout un peuple en quête d’identité. Mais je n’imaginais pas l’importance qu’il avait pu prendre au fil du temps (il avait 90 ans et avait encore donné pour l’occasion un concert mémorable en mai dernier) dans cette région qu’il n’a jamais voulu quitter, sauf ponctuellement, pour aller chanter à l’Olympia (en 1983), dans la péninsule ibérique, en Grande-Bretagne ou encore au Japon.

 

Sur les conseils de mon ami de Saint-Génis-des-Fontaines, grande bourgade proche d’Argelès-sur-Mer où naquit Jordi Barre le 7 avril 1920, je me suis branché aussitôt sur France Bleu Roussillon, la station régionale de Radio France, et n’en ai pas cru mes oreilles : trois jours durant, les habitants de Catalogne Nord, de toutes générations, n’ont cessé d’appeler pour exprimer leur peine, dire leur admiration et remercier ce « grand monsieur » dont tout un chacun, au-delà de ses qualités artistiques, a mis l’accent sur la gentillesse, la simplicité et le sens de la fraternité. Sur son humilité aussi et sa disponibilité, toujours prêt à soutenir des causes culturelles ou humanitaires. Trois jours durant, bouleversant ses programmes de fond en comble, l’antenne de France Bleu Roussillon a été ouverte à ses auditeurs. L’équivalent d’un deuil national. Comme une soupape nécessaire à évacuer un trop-plein de chagrin. Une déferlante d’émotion comme seul un chanteur venu du peuple, chantant pour le peuple, mais surtout l’incarnant dans sa totalité (ce qui est rarissime), peut engendrer.

Comme quoi il n’y a nul besoin d’être une star à l’échelle planétaire pour changer la vie des gens. Car le doute, à l’écoute des centaines de témoignages diffusés en direct, n’était pas permis : avec ses chansons, Jordi a fait partie de façon intime de la vie des Catalans, il les a accompagnés voire guidés comme un grand frère, un père ou un grand-père toujours à l’écoute, et cela pendant plusieurs décennies. Il a changé leur vie en leur faisant prendre conscience de l’importance des racines, sans connotation péjorativement communautaire, sans aucune forme de repli, montrant au contraire que leur quête était de nature universelle, utile à l’enrichissement général. Comme quoi, leçon à méditer, on peut être prophète en ses terres (et se satisfaire de l’être) et quasiment inconnu ailleurs.

Je vous l’assure, vous qui ne connaissez pas Jordi, qui peut-être même n’avez jamais entendu prononcer son nom, le choc causé par sa disparition n’a pas été ressenti moins douloureusement ni de façon moins expansive, par ceux et celles qui ont eu le bonheur de le connaître, qu’après celles de Trenet ou de Ferrat. D’ailleurs, le jour de ses obsèques, samedi… 19 février (jour des dix ans de la mort de Trenet), ils étaient tous là à s’entasser dans la cathédrale de Perpignan et dans la place attenante, archicomble, et jusque dans les rues des alentours. Le peuple catalan et tous ses élus : le président de la Région Languedoc-Roussillon, le président du Conseil général et ses conseillers généraux, les trois députés, le maire de Perpignan et ses conseillers municipaux, le président de l’agglomération… Quantité d’anonymes et puis Cali qui l’admirait énormément (c’était son « idole de jeunesse ») et le connaissait bien : il avait encore chanté avec lui, l’an dernier, la chanson que Jordi lui avait demandé d’enregistrer en duo, Quan el dia per fi tornara (Quand le jour enfin renaîtra), pour ce qui restera le dernier des quelque vingt albums de l’artiste en l’espace de trente ans.

 

Le lendemain, le journal régional, L’Indépendant, qui a consacré trois jours d’affilée nombre d’articles et de témoignages à son sujet, titrait en Une sur une photo pleine page de foule prise aux obsèques : « L’Adieu du peuple catalan ». Personne, « pour rien au monde, écrit le journal, n’aurait voulu manquer l’hommage à un homme qui n’a jamais voulu entrer dans la vie politique – “Je n’avais ni l’envie, ni le profil ni la carrure”, nous avait-il glissé lors de ses 90 ans. » Tout un peuple, toutes générations confondues, je le répète (j’ai entendu aussi de jeunes enfants dire leur tristesse sur les ondes et même chanter des extraits de ses chansons ; il est vrai, comme on le voit dans la vidéo qui retrace le parcours de l’artiste, que celui-ci allait régulièrement chanter dans les écoles et enchanter les écoliers… qui ne voulaient plus le laisser partir !), et toutes classes sociales confondues. « Même le Canigou, notait le quotidien régional, même lui, scintillait de la tête jusqu’aux pieds. Comme s’il avait voulu pleurer aussi, le grand roc, la perte de son chantre amoureux… » Même la grande équipe de rugby locale, l’Usap, dont Jordi était un fervent supporter, a prévu le week-end prochain pour son match à domicile, de rendre hommage à ce chanteur « à l’humilité légendaire ».

Comme le disait son biographe dans cette vidéo, Jordi Barre « n’est ni un chanteur populiste ni un chanteur cérébral, c’est un chanteur cordial ». L’émotion qu’il dispensait sur scène, cœur offert, grand ouvert, à son public, était si profonde qu’il la ressentait lui-même, au point de laisser couler parfois ses larmes. Comme Trenet chantant Vrai vrai vrai, dont une grande part du succès et surtout de l’estime que lui portaient les gens tenait à sa vérité, à sa sincérité, Jordi Barre touchait le peuple catalan par son authenticité. Dans la même vidéo, il parle du courant qui passe entre la population et lui. « Comment il passe ? s’interroge-t-il. Le courant passe parce que je suis vrai, je répète ça sans arrêt, parce que je suis vrai… »

 


Les nord-Catalans, comme ils se définissent, ne s’y sont pas trompés. Ceux du Sud non plus, d’ailleurs, qui ont reconnu en Jordi Barre un alter ego de Lluís Llach en-deçà des Pyrénées. En 1992, il reçoit des mains de Jordi Pujol, président de la Generalitat de Catalogne (le gouvernement autonome installé à Barcelone) la Creu de Sant Jordi (Croix de saint Georges), distinction créée dans le but d’« honorer les personnes ou les institutions qui, par leurs mérites, ont prêté des services exceptionnels à la Catalogne dans la défense de son identité ou, plus généralement, sur le plan civique et culturel » (il recevra aussi, chez nous, les insignes de l’ordre du Mérite national). Et ce 19 février 2011, le ministre de la Culture de la Generalitat, Ferran Mascarell, a fait part de sa profonde tristesse, rappelant « la grande contribution en faveur de la langue catalane de ce pionnier de la “nova canço” en Catalogne Nord ».

Après la bénédiction à la cathédrale, alors que le drapeau catalan du Castillet de Perpignan (en quelque sorte l’équivalent symbolique de l’Hôtel de Ville de Paris ou de la tour Eiffel) était en berne, la sortie de sa dépouille fut saluée par des salves nourries d’applaudissements. « Le silence forcé dans lequel est plongé le peuple catalan depuis quelques jours, souligne L’Indépendant, que viendront briser ces applaudissements frénétiques, n’en est donc que plus assourdissant. “Si m’en vaig d’aquest mon…” (Si je m’en vais de ce monde)… Reste cette voix qui résonne en chacun et qui continuera longtemps à murmurer à l’oreille des Catalans. » Sa voix ? « Une patine ronde, chaude, qui pouvait prendre toutes les couleurs de la musique, a témoigné son ami metteur en scène Jean-Pierre Lacombe ; le fruit d’un travail, mais aussi une tessiture exceptionnelle, une voix qui prenait aux tripes, qui séduisait ». Une voix profonde, un timbre grave où, selon Jean-Michel Collet, « courent l’eau fraîche des torrents, la rocaille des collines, le bleu de la mer et la folie de la tramontane ».



Car Jordi était toujours sur le pont, toujours curieux du talent des autres et particulièrement à l’affût des jeunes générations. À l’approche de ses 90 ans, il enregistrait encore un duo avec le comédien Tchéky Karyo, un autre en catalan avec Cali et même, en 2010, un titre en français et en catalan avec l’excellent rappeur régional R-Can, symbole du Décloisonnement intergénérationnel qu’il défendait et qui explique sans aucun doute la portée exceptionnelle de son chant sur l’ensemble du pays nord-catalan. Écoutez et voyez cette vidéo au message émouvant : « Viens, viens, tenons-nous la main / Viens, entre dans notre ronde / C’est la danse la plus vieille du monde / C’est le creuset de notre force / Chaque musique est un chant d’amour / D’amour et de partage entre générations… »

Paris n’est pas la France, les Français ne sont pas tous parisiens, disais-je à propos du concert de soutien au peuple d’Haïti donné l’an dernier à Perpignan par les artistes de la région, Cali en tête (voir « Mille cœurs debout »). On l’a vérifié encore une fois, et une fois encore en Catalogne nord. La centralisation médiatique est une plaie absolue qui nie de tels talents. Point de salut (artistique) hors du parisianisme : si tu ne vas pas à Paris comme jadis l’ont fait, passage obligé, les futurs grands de la chanson française (et même francophone : voir Brel et a fortiori Leclerc), Paris n’ira pas à toi ! Le malheur, à vrai dire, n’est pas tant pour l’artiste quand il est du calibre et de la sagesse d’un Jordi Barre, que pour le public qui, toute sa vie, ignorera jusqu’à l’existence de talents pareils. Et de tant de trésors, à l’image d’un des « tubes » de Jordi, Cotlliure serà sempre Cotlliure (Collioure sera toujours Collioure).

Collioure… où a été enregistré le témoignage de sa fille Virginie, dans la vidéo résumant sa carrière ; Collioure où, pour la « petite » histoire (voir « Cali à bras-le-cœur »), est mort le poète (Antonio Machado, fuyant l’exil) et où mon père fut emprisonné pour s’être évadé du camp de concentration de Saint-Cyprien en 1939. C’était à la « forteresse », où l’on enfermait et maltraitait les républicains espagnols jugés les plus récalcitrants (le camp de la honte par excellence). Aujourd’hui restaurée, ladite forteresse, redevenue le château des rois de Majorque, est ce haut lieu touristique que l’on distingue, dans toute sa splendeur, derrière Virginie…

 

Les chansons emblématiques de Jordi Barre ? Après Canta Perpinya en 1974, A tot moment toquen les hores (À tout instant sonnent les heures), Crec (Je crois), Cotlliure serà sempre Cotlliure et Torna venir Vicens (Reviens, Vincent !) ont ensuite scellé son succès (complété par plusieurs spectacles thématiques mêlant chanson et théâtre). Voici, pour mémoire et pour le plaisir, Torna venir Vicens chanté en direct lors d’un concert donné à l’âge de… 86 ans (!).

Dans ma vie, j’ai rencontré de très nombreux artistes, j’ai eu la chance de connaître personnellement (voire de fréquenter amicalement) certains des plus grands auteurs-compositeurs-interprètes de l’histoire de la chanson francophone d’après-guerre, de Charles Trenet ou Félix Leclerc à Ferré ou Nougaro. Eh bien, je sais à présent qu’il me restera un regret immense, comme un vide impossible à combler : celui de n’avoir jamais rencontré Jordi Barre. Sa dépouille a été incinérée samedi 19 février en fin d’après-midi, au crématorium de Canet. Il nous reste, il me reste heureusement, sa voix. La voix du peuple catalan.

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NB. Grand mélodiste, Jordi Barre a porté toujours haut et fort la voix des poètes de sa terre que sont Joan Amade, Josep Carner, Josep Maria Andreu, Jordi Pere Cerdà, Joan Maragall, Jaume Queralt ou encore Joan Cayrol et Joan Tocabens. Sa collaboration avec eux a donné naissance aux albums suivants : El Fanal canta (1977) ; El Xiprer verd et Pa amb oli (1979) ; La nit on vam fugir (1981) ; Tant com me quedarà (1982) ; Cotlliure serà sempre Cotlliure (1983) ; Si t’en vas et Vi del Rosselló (1984) ; Així em parla el vent (1988) ; Angelets de la terra (1989) ; Nadal (1992) ; O món et Tradicionals (1996) ; Despleguem les banderes (1999) ; Infants de l’univers (2000) ; Camins d’amor (2001) ; Odyssud 91 (2007) ; Soc (2009).

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Published by Fred Hidalgo - dans Hommage
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