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  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
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  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

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4 janvier 2011 2 04 /01 /janvier /2011 17:40

L’œil de la musique

Le photographe Jean-Pierre Leloir, homme intègre et fidèle à sa passion pour la musique d’un bout à l’autre de sa vie, est mort. Sa disparition n’est pas simplement l’histoire d’un drame ordinaire, c’est une page importante de la chanson francophone de la seconde moitié du XXe siècle qui se tourne. Jean-Pierre était en effet le photographe privilégié, voire l’ami, des plus grands noms de notre chanson, qu’il a su capturer dans son objectif – d’Édith Piaf à Allain Leprest, sans parler de la rencontre unique entre Brel, Brassens et Ferré dont la fameuse image a fait le tour du monde – comme nul autre. Accessoirement – mais avec quelle passion et quel bonheur partagés ! –, il fut plusieurs années durant, quand la presse l’avait « oublié », ne voyant plus en lui qu’une sorte de conservateur de musée iconographique, « l’œil » de notre mensuel Paroles et Musique, dont il était membre du comité de rédaction. 

 

 Né le 27 juin 1931, Jean-Pierre Leloir est décédé à l’âge de 79 ans mercredi 22 décembre à son domicile parisien, des suites d’un cancer. Le ministre de la Culture et de la Communication, Frédéric Mitterrand, a tenu à lui rendre aussitôt hommage : « Passionné de musique depuis sa plus tendre enfance, il avait immortalisé ses rencontres avec quelques-uns des plus grands chanteurs de notre temps. […] Il avait ainsi constitué des archives très précieuses, comme un merveilleux musée en images. Jean-Pierre Leloir n’était pas seulement le photographe des concerts, des séances d’enregistrement et des répétitions. Son œuvre apparaît, maintenant que l’on peut la considérer dans toute son étendue, d’une diversité passionnante. »

 

LeloirPhotographiant

Je pourrais continuer à retracer ainsi, de façon purement journalistique, la carrière de Leloir depuis ses débuts en 1951, évoquer son amour du jazz américain et sa passion pour la chanson française, rappeler son statut de photographe de l’Olympia dans les années 60 et sa contribution à la création du mensuel Rock & Folk, mais je n’ai guère le cœur à ce genre d’exercice aussi convenu qu’artificiel. Pour tout dire, si je me fais un devoir de rendre cet hommage personnel à celui qui incarnait l’œil de la musique (non sans avoir laissé passer le temps de l’émotion la plus brute, quitte à ce que cela devienne, hélas, le premier sujet de Si ça vous chante de l’année nouvelle), c’est en me faisant violence tant la disparition de Jean-Pierre Leloir me renvoie à ma propre histoire.

 Dans un sujet de l’été dernier consacré ici à Claude Nougaro, « le Motsicien », je rappelai la journée que j’avais passée en tête à tête chez lui, avenue Junot, le 9 septembre 1984, jour anniversaire de ses 55 ans, sous l’œil attentif mais extrêmement discret, le temps de mettre en boîte la matière dont il avait besoin, du seul Jean-Pierre Leloir. Et celui-ci, qui m’avait appris lui-même en début d’année 2010 la maladie dont il souffrait (tout en se déclarant résolument optimiste), avait recherché dans ses archives, pour me les adresser, plusieurs photos (complémentaires de celles que nous avions publiées dans le dossier Nougaro de Paroles et Musique) où l’on me voyait hors interview avec Claude, en train de choisir certains de ses textes manuscrits…

 

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Quelques années auparavant, Jacques Vassal, qui avait collaboré avec lui dans les années 70 à Rock et Folk (et deviendrait l’un des piliers de Paroles et Musique puis de Chorus) avait facilité notre rencontre. Et Jean-Pierre, séduit par l’esprit qui soufflait sur Paroles et Musique, répondait volontiers à toutes nos demandes de photos d’archives. Jusqu’au jour où je lui ai proposé de rejoindre officiellement notre équipe. De façon invraisemblable, en effet, Jean-Pierre Leloir – LE photographe de la chanson française, des « géants », de TOUS les géants de la chanson française, celui qui avait fait les pochettes de dizaines d’albums devenus historiques, multiplié les reportages en studio (comme celui de Brel enregistrant La Quête en direct), les interviews ou les prises de vue de concerts – ne travaillait plus avec aucun journal ! Ou, plus exactement, aucun journal ne songeait plus à faire appel à lui autrement qu’en homme-ressource. Seuls les documentalistes des rédactions et des maisons d’édition le contactaient quand ils avaient besoin d’une photo que lui seul détenait, jamais les patrons de journaux, sans doute malades d’inculture ou de jeunisme.

Après nous avoir confié des dizaines de photos inédites pour notre dossier « spécial Brel » de Paroles et Musique (n° 21, juin 1982), alors qu’il avait refusé de vendre ces mêmes photos aux requins de la presse venus l’assaillir, à la mort du Grand Jacques, en lui proposant de véritables petites fortunes, Jean-Pierre allait intégrer notre comité de rédaction. Dès lors, sa participation à Paroles et Musique (avec sa présence assidue à nos réunions mensuelles) n’allait pas seulement se traduire par des images d’archives et des couvertures exclusives (Catherine Ribeiro, Leonard Cohen, Nougaro, Yves Simon, Barbara, Catherine Lara, Montand, Thiéfaine, Vigneault…) mais surtout par nombre de photos d’actualité destinées à illustrer nos dossiers (dont le premier consacré à Jean-Jacques Goldman), rencontres, comptes rendus de festivals ou simples portraits de talents en herbe ; le tout avec le même intérêt personnel et professionnel – ce qui lui permit par exemple de mettre en boîte, pour Paroles et Musique n° 51 (juin 85), les premières photos posées d’Allain Leprest, un an avant la sortie de son premier album.

 

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Au Printemps de Bourges, Jean-Pierre courait les salles du matin au soir, alors que nous étions plusieurs rédacteurs à nous séparer les concerts, comme en témoignent ses nombreuses photos illustrant nos papiers : couvBashung.jpglors de l’édition 1984, il immortalisait dans nos pages les spectacles de Jean Sommer, William Sheller, Renaud, Laffaille, Christian Camerlynck, Bruno Ruiz, France Léa, Nougaro, Jean-Michel Piton, Pierre Akendengué, Jacques Yvart, Danielle Messia, Pierre Meige, Higelin, Mil Mougenot, Ribeiro, Michel Hermon, Guy Bedos… C’est encore au Printemps de Bourges, l’année suivante, qu’il photographie Alain Bashung pour la couverture du numéro spécial 50 de Paroles et Musique, où l’on trouvait entre autres des images d’entretien et de scène d’Areski et Brigitte Fontaine, de Leprest déjà, de Gréco, Sapho, Branduardi, Jean Mouchès, Paolo Conte… Bel éclectisme, et belle énergie, lui qui était notre aîné à tous de deux ou trois décennies !

Plus tard, après que Francis Vernhet, incarnant la nouvelle génération, nous eut rejoints à son tour pour faire chorus dans tous les sens du terme, Jean-Pierre Leloir continua de suivre de près notre aventure de presse musicale. Mais la plus grande marque d’amitié dont il me gratifiera (pour le plus grand bonheur des amateurs de chanson française) sera son accord de publication, à l’occasion du cinquième anniversaire de Chorus (n° 20, été 97), de dix photos inédites de la rencontre du 6 janvier 1969 entre Brel, Brassens et Ferré, montée avec son aide par son jeune collègue rédacteur François-René Cristiani (ancien de Jazz Hot, alors pigiste à Rock & Folk, il était aussi assistant occasionnel du photographe : « Je venais me faire quelques sous chez Jean-Pierre, en classant et archivant des photos de chanteurs, plutôt que de faire le pompiste pendant les vacances »).

Il aura fallu attendre vingt-huit ans (!) pour que ce document soit enfin publié – dans Chorus et nulle part ailleurs – en intégralité (seuls des extraits étaient parus en février 69 dans Rock & Folk) et avec des photos jamais vues (le contenu de cette interview étant resté la propriété exclusive des deux journalistes). « Pour les photos, m’assura Jean-Pierre, il n’y a eu aucune espèce de préalable : Brel et Brassens me connaissaient bien. Léo un peu moins, c’est vrai, mais les rapports que j’entretenais, depuis longtemps déjà, avec les deux premiers ont fait que j’ai pu travailler dans une confiance totale. » Et sur le contenu, il gardait intacte « la conviction que cette rencontre reste une grande leçon d’humanité… en considérant, bien sûr, la forte personnalité de ces trois artistes et leur sens inné de la provocation. »

Très heureux du résultat, Jean-Pierre Leloir ne se fit pas (trop) prier quand, six ans plus tard – pour lancer d’un commun accord avec Claude Durand, président « historique » de la Librairie Arthème Fayard, un « Département chanson » en coédition –, je lui proposerai d’éditer ce document sous forme de « beau livre » intitulé Brel, Brassens, Ferré, Trois hommes dans un salon (voir « L’Inaccessible Étoile », sujet précédent de ce blog…). Il en résultera 80 pages de texte (l’intégrale intégralissime… Cristiani ayant retrouvé un passage qu’il n’avait pas retranscrit à l’origine) et surtout une cinquantaine de photos, inédites pour la plupart, dont une moitié environ en couleur, outre celle du « fameux poster » en noir et blanc !

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Je me revois dans l’atelier de Jean-Pierre (où je suis si souvent allé, à deux pas de la Bourse et de l’Agence France Presse), en avril 1997, interviewant les deux compères (photographiés par Francis Vernhet) sur les tenants et aboutissants de cette rencontre à jamais unique, pendant que l’on choisissait de concert, sur planches contacts, les photos à publier dans Chorus. Et Jean-Pierre qui nous rappelait qu’à la mort de Jacques Brel un grand magazine (que je ne citerai pas) lui avait proposé « un chèque en blanc » pour ces photos-là ! « J’ai tout refusé. Question de fidélité et de décence. »

Voilà. C’était « ça », Jean-Pierre Leloir ! Intègre, définitivement fidèle… et complice envers ceux auxquels il avait accordé sa confiance et avaient su travailler normalement avec lui ; intransigeant voire pire à l’encontre de ceux qui ne faisaient que le solliciter avec condescendance comme on s’adresse à un vulgaire marchand, alors qu’il était de toute évidence un artiste… « Il aime la chanson, écrivait son épouse Arlette en préface de La Chanson d’Olympia (1984), merveilleux ouvrage en forme de florilège de la chanson française (ah ! cette séance avec Barbara !) et autres coups de cœur internationaux de Jean-Pierre (John Coltrane, Lionel Hampton, Sidney Bechet, Louis Armstrong, Judy Garland, Frank Zappa, Otis Redding, James Brown, Jimi Hendrix, Erroll Garner, Count Basie… ou encore Myriam Makeba, Amalia Rodrigues, Paco Ibañez…), la musique, et surtout ce qui passe de l’homme ou de la femme, ce qu’ils donnent d’eux-mêmes, par la voix, le texte, mais surtout avec leur visage, leur regard, leur corps. Pour lui, le son devient image. […] Jamais de vol, de viol. Jean-Pierre Leloir a trop de pudeur, de respect pour l’homme. Le chanteur se dévoile tout entier à travers ses textes et ses interprétations. À nous d’y découvrir comment il souffre d’amour, d’amitié, de liberté. Et ce sont ces émotions que Jean-Pierre Leloir essaye de traduire en images. Derrière le rideau rouge se tenait, il n’y a pas très longtemps, “le Patron”, Monsieur Coquatrix. […] “The show must go on” : le spectacle continue aujourd’hui grâce à Jean-Michel Boris… »

Il n’y a pas de hasard, je ne cesse de le constater. J’étais à l’Olympia, le 2 décembre 1969, pour ce fameux concert de Paco Ibañez (voir « Au grand galop » dans ce blog) dont les seules images, chargées d’émotion, sont signées Leloir. En 1993, c’est à l’Olympia encore (dont l’avenir était alors menacé, l’année même de ses cent ans) que nous organiserons la seule et unique table ronde des membres du Comité éditorial (francophone) de Chorus, invités et accueillis (dans la fameuse Salle de Billard) par le président dudit comité, un certain… Jean-Michel Boris.

Parmi tant d’autres souvenirs communs, je conserverai en particulier celui de sa présence à notre première fête en chanson, en juin 1985, pour le cinquième anniversaire de Paroles et Musique. Une date particulièrement symbolique pour nous. Peut-être même la date entre toutes, puisque celle du premier jalon officiel de notre parcours au service de la chanson. Journée en paroles (à notre domicile personnel) et soirée en musique (à l’Atelier à Spectacle de Vernouillet) jusqu’à point d’heure. Tous nos amis étaient là, nos collaborateurs en tête (dont un certain Marc Robine), journalistes, professionnels et artistes (des « grands aînés » comme Graeme Allwright, Guy Béart ou Anne Sylvestre aux « petits jeunes » comme Allain Leprest). Et nos parents… et Arlette, la femme de Jean-Pierre. Double souvenir inoubliable en ce qui nous concerne, imprimé dans la mémoire affective surtout, mais aussi noir sur blanc, « Monsieur Leloir » nous ayant offert, pour la mémoire collective de la chanson, le reportage photo de cet événement.

 

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« ll y a des tas de gens que l’on aime, avait-il confié à Paroles et Musique en 1982 (répondant aux questions, genre « l’arroseur arrosé », de notre premier et lui aussi talentueux photographe Rénald Destrez), qui doivent bien le sentir s’ils sont aussi formidables qu’on les imagine… Ils doivent sentir que si l’on est là, si l’on s’approche, ce n’est pas uniquement pour faire des photos… Je ne dirai pas qu’il y a un acte physique, comme un acte d’amour, mais c’en est pas loin. » Oui, c’était « ça », Leloir : la photo vécue quasiment comme un acte d’amour. Il a rejoint désormais ce bistrot tranquille dont parle Renaud, en compagnie de tous ceux qu’il a côtoyés et immortalisés : « ll y a là, bien sûr, des poètes, le Prince / Tirant sur sa bouffarde, l’ami Georges Brassens / Il y a Brel aussi et Léo l’anarchiste / Je revis, avec eux, une célèbre affiche… » Adieu l’artiste, adieu Jean-Pierre, comme disait ton copain Brel, on t’aimait bien, tu sais.

PS. En complément, je vous propose ici un document exceptionnel : une vidéo de l’INA extraite de l’émission Chambre noire de Claude Fayard, diffusée le 12 décembre 1964 à la télévision française, où Jacques Brel parle de ses pochettes de disques, évoquant en particulier celles de Jean-Pierre Leloir et ses séances de photos avec celui-ci. On découvre en outre le jeune Leloir (il avait alors 33 ans et Brel 35) en pleine action à l’Olympia, dans la salle et en coulisses, pendant le spectacle de l’artiste. C’était en octobre 1964, lors du tour de chant immortalisé par la création d’Amsterdam

 

  

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Published by Fred Hidalgo - dans Hommage
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15 décembre 2010 3 15 /12 /décembre /2010 19:56

Supplément de programme

 

Oh ! là, là ! que n’ai-je dit ou fait (en déclarant achevées nos vendanges d’automne) ?! Alors que rares sont les réactions des intéressés suite à la publication d’une chronique (et ce n’est pas un reproche, seulement un constat), j’ai été assailli en revanche (et en privé) de questions ou de demandes d’explications : et moi et moi et moi ? et pourquoi lui ou elle et pas moi ? et le disque d’untel ou d’unetelle que je vous ai adressé, vous ne l’avez pas reçu ? Etc. D’où ce « supplément de programme ». Car : oui, bien des disques arrivés jusqu’à moi ce trimestre auraient également mérité des chroniques spécifiques ; et non, si je ne les ai pas présentés, ça n’a certes pas été par manque d’intérêt ni d’envie… Mais à l’impossible nul n’est tenu. On attend de moi que je continue à faire Chorus (avec un C majuscule), tout seul dans mon coin, ce qui relève à l’évidence de la quête de l’inaccessible étoile…

 

 

Quoi de plus normal, me rétorquera-t-on, pour un blog qui a choisi comme « avatar », comme marque de fabrique (et comme distinction pour les albums jugés les meilleurs) un « Don Quichotte » (dessiné par l’excellent Bridenne) ? Certes, mais n’oublions pas que le Chevalier à la triste figure montait à l’assaut de moulins à vent, qu’il luttait contre des géants hautains et indifférents sans espoir aucun de les vaincre. Quitte à y laisser la vie. C’est d’ailleurs toute la beauté de sa quête : n’avoir pas hésité à se colleter à (définitivement) plus fort que lui pour défendre « la veuve et l’orphelin ». « Tenter sans force et sans armure / D’atteindre l’inaccessible étoile / Telle est ma quête / Suivre l’étoile… »

Sans poursuivre le parallèle, tout hidalgo qu’on soit (« Dans un village de la Manche, dont je ne veux pas me rappeler le nom, vivait, il n’y a pas longtemps, un hidalgo avec lance au râtelier, bouclier de cuir à l’ancienne et rosse efflanquée… »), on ajoutera néanmoins à nos récoltes d’automne – pour faire bon poids et se sentir moins coupable d’abandonner les intéressés (même si certains d’entre eux n’ont pas besoin de nous) – une moisson d’albums reçus, écoutés et surtout aimés, appréciés, quel que soit leur genre musical. Ingénieux, l’hidalgo d’un village de l’Hexagone, n’est-il pas ? Précision : les albums recommandés ci-dessous ne sont pas (forcément) ceux des artistes, attachés de presse ou producteurs qui ont manifesté (le plus fort) leur désappointement. Là encore, il s’agit d’une sélection qualitative, car je m’oblige à passer sous silence les productions qui ne sont manifestement pas (ou plus ou pas encore) à la hauteur (voir « État critique » dans ce blog), en l’occurrence plus de cent autres albums reçus (et non sollicités), eh oui ! Pour rester exclusivement à l’affût d’un chant, d’une note, d’un mot qui sortent du lot… « Et puis lutter toujours / Sans questions ni repos / Se damner / Pour l’or d’un mot d’amour. »

   

 

L’« échanson de la chanson » vous propose donc un supplément de programme, comme aux beaux jours du music-hall. Seul « effort » demandé : emprunter soi-même le reste du chemin, en allant voir sur le site de l’artiste (quand il existe) à quoi ressemble son album. Dans la plupart des cas, on peut en effet y écouter des chansons, y visionner des vidéos et y glaner les renseignements biographiques élémentaires. Seul classement, comme d’habitude dans Si ça vous chante (l’éclectisme des styles et des générations étant ici une revendication fondamentale) : celui de l’ordre alphabétique. À charge,  si ça vous chante, d’y aller chercher sinon la perle rare du moins le petit bonheur qui vous conviendra le mieux.

 

 Abd Al Malik : Château rouge ; 14 titres (dont l’éponyme et impressionnant Château rouge composé par Gérard Jouannest : 12’05 !) ; prod. Barclay, distr. Universal (site de l’artiste).

 Amipagaille : Pan t’es mort ! ; un duo (Elsa Ferrier et Jean-Luc Bazille) de chanteurs d’histoires et de conteurs de chansons qui ne prend pas les enfants pour des gamins ; le premier CD, Tu peux pas dire, avait reçu le Prix Mino 2008 et un Coup de cœur de l’académie Charles-Cros ; 12 titres, prod. Victorie Music, distr. Universal (site du duo).

 Anne-Flore : Mélangés ; premier album, chanson française mélangée d’accents ibériques et de vagues méditerranéennes ; 12 titres ; L.P. Prod, distr. Rue Stendhal (site de l’artiste).

 Valérie Barrier : Béni ; second album d’une enfant de la balle, fille d’Anne Lefébure (Les Parisiennes) et de Ricet Barrier ; 13 titres ; Mistiroux Productions, L’Autre Distribution (site de l’artiste).

 Batignolles : Y a pas de problème… ; premier album du nouveau groupe d’Olivier Leite, ex-La Rue Kétanou ; 14 titres ; autoproduit, L’Autre Distribution (site du groupe).

 Mathieu Boogaerts : À la Java ; CD enregistré en public entre octobre 2009 et juin 2010, en duo avec le bassiste Zaf Zapha ; 16 titres ; Tôt ou tard, distr. Wagram Music (site de l’artiste).

 Candide : Et si… ; premier album ; 12 titres et CD-Rom : paroles + vidéoclip ; autoproduit (site de l’artiste).

 Caracol : L’Arbre aux parfums ; second album en solo, après celui du duo DobaCaracol : 13 titres, Indica Records, Québec, L’Autre Distribution (site de l’artiste).

 Louis Chedid : On ne dit jamais assez aux gens qu’on aime qu’on les aime ; album réalisé de concert par Louis et Matthieu Chedid (site du disque).

 Eva : À Marlène ; dans cet album paru initialement au Québec, Eva interprète tour à tour en français, en anglais et en allemand « les plus belles chansons » de Marlène Dietrich, avec Pierre Grimard au piano solo ; 15 titres, autoproduit, Le Chant du Monde, distr. Harmonia Mundi (site de l’artiste).

 Fergessen : Les Accords tacites ; premier album, 10 titres, MVS Records, Anticraft distribution (site du duo).

 Catherine Fontaine & Marie : Les Histoires de Zoé ; troisième opus jeune public du duo (paroles, musiques et chant de Catherine ; voix, accordéon, percus, etc., de Marie) ; 12 chansons « pour faire rêver la marmaille » en disque ou sur scène ; prod. et distr. Blue Velvet (site du duo).

 Hamon Martin Quintet : Du silence et du temps ; troisième album du quintet (après un en quartet) ; 12 titres ; prod et distr. Coop Breizh (site du groupe).

 Alexis HK et Liz Cherhal : Ronchonchon et compagnie ; au départ, La Maison Ronchonchon était une chanson dans le dernier album d’Alexis HK (voir « Les Affranchis de Chant’Appart » notamment), c’est devenu une aventure musicale pour le jeune public écrite et composée pour l’essentiel par le sus-nommé et Liz Cherhal, et interprétée avec Laurent Deschamps, Jehan, Juliette et Loïc Lantoine. 23 titres, Formulette production & La Familia, L’Autre Distribution (sites de Liz et d’Alexis, extraits en écoute ici).

 La Clouée : Décousus ; premier album (plutôt jazz) d’une ancienne élève de Michèle Bernard et Xavier Lacouture qui a fait ses classes comme chanteuse d’orchestre et leader d’un groupe de reprises rock dans l’est de la France ; 12 titres, autoproduit et autodistribué (site de l’artiste).

 Geneviève Laloy : Hirondelles ; c’est la révélation (belge) de la chanson jeune public de ces deux dernières années (après un premier opus, Si la Terre, grand prix Mino et Coup de cœur 2009 de l’académie Charles-Cros, et le spectacle éponyme, prix Mino 2010) ; 12 chansons qui traduisent « l’envie d’envol de l’hirondelle, indocile », symbole du voyage et de la liberté… Prod. Polyson, Victorie Music/Universal (site de l’artiste).

 Bernard Lavilliers : Causes perdues et musiques tropicales ; 11 titres ; prod. Barclay, distr. Universal (site de l’artiste).

 L’Espoir Williams : Les Rongeurs ; premier album de l’auteur-compositeur accordéoniste Dominique Bouchery, ex-Entre 2 Caisses, en duo avec Emmanuel Gaillard. 15 chansons qualifiées « de vertes et de pas mûres », à la moralité de saison : « Mieux vaut lever le coude / Que baisser les bras », où, pour le prouver, il est question par exemple d’Écrivains et spiritueux : « Pour résumer on peut conclure / Que si l’on veut vivre en gourmet / Tous les goûts sont dans la lecture / Tout est possible, tout s’admet / Une exception, je vous adjure / De n’y désobéir jamais / Règle d’or et vérité pure / C’est : “Mieux vaut nectar que gamay” » ! Autoproduit et autodistribué  (site du groupe).

 Monsieur Melon : Le Trou du chapeau ; second album après avoir fait ses gammes (Même en hiver, 2007) dans le métro parisien ; label (maison) 5’OP production, L’Autre Distribution (site de l’artiste).

 Serge Ménard : Bulles de savon ; « les mots que j’écris, me dit-il, sont des bulles de savon, des petites bulles d’amour qui flottent au gré du vent. Rien de bien grave en somme ; ce ne sont que des mots, que des bulles de savon… et puis, il y a un peu de musique aussi » ; 11 titres, autoproduit et autodistribué (site de l’artiste).

 Papet-J. Rit : Point ; en provenance de la cité phocéenne, rencontre entre le « Papet » des Massilia Sound System et « Rit », homme orchestre faussement naïf, fusionnant dans un style « dub, reggae, électro, blues » ; 12 titres, prod. Roker Promocion, distr. Wagram Music (site du duo).

 Peppermoon : Les Moissons d’ambre ; un second album (du duo Iris Koshlev et Pierre Faa) qui débute là où le premier (Nos ballades, 2009) s’achevait, sur la plage de piano Lonelunaire, où des paroles sont venues se poser entre-temps, et annonce déjà le dernier d’une trilogie cohérente ; 14 titres, prod. Peppermoon Music, distr. Discograph (site du groupe).

 Le Pied de la Pompe : Ici ou là ; 14 titres paroles et musiques de Gérome Briard (avec la participation sur la chanson éponyme de membres de Tryo, de Karpatt, de Oaistar, de la Rue Kétanou, de Coup d’Marron, de Mon Côté Punk, de la Ruda, et puis de Batlik, Jamait… !), prod. Sakabouger, L’Autre Distribution (site du groupe).

 Loïc Rabache : Orange ; un premier album « d’un artiste d’invitation, écrit son confrère Gildas Thomas : ses musiques et textes vous invitent à entrer dans son univers, son interprétation douce mais affirmée vous donne les clés de la porte d’entrée. Il faut accepter cette invitation car on découvre alors un ton et un rapport fond/forme très originaux. Finalement, Loïc Rabache n’a qu’un seul défaut : son nom… » ; 12 titres, prod. Là-bas dans ton chant, autodistribué (site de l’artiste).

 Christophe Sarale : Chants lointains ; septième album d’un ACI niçois qui assure « presque toujours l’ensemble de la réalisation, de l’écriture au mixage, en passant par l’instrumentation » – jusqu’à l’objet CD qui se présente vierge avec un simple livret de 4 pages proposant les textes des 11 titres. Mais qu’importe le flacon s’il procure l’ivresse… aux amateurs de chansons minimalistes, « volontiers perçues comme poétiques et intemporelles », sachant que « c’est en concert, dans l’intimité des petites salles, qu’elles trouvent leur juste place » ; autoproduit et autodistribué (site de l’artiste).

 Dominique Scheder (& Alexandre Cellier) : La Farandole des bagnoles ; 19 chansons thématiques autour du moteur à explosion (et des dizaines de marques citées !), de la valse du mécano au disco des chapeaux de roues en passant par le charleston des pistons, le blues du volant, le rap des manettes, le funk à mille tours, la reine de la boîte à gants, etc. ! Textes et chant de Scheder, musiques et arrangements (piano, trompette, accordéon, percussions, harmonica et clarinette) d’Alexandre Cellier. Un exploit en la matière que cette « ballade des dingues du volant », véritable album-concept qui, au passage, effectue une Virée chez Brassens. Humour, nostalgie et poésie naïve mêlés. « Ressuscité » l’an dernier (voir « Helvétiquement vôtre » sur ce blog), Dominique Scheder est ici au meilleur de sa forme. Prod. La Brouette à chanson (site de l’artiste).

 Siam : L’Amour à trois ; premier album d’un duo formé de Bruno Leroux et Fanny Labiaux dont Miossec dit : « Guitares, voix, bandonéon, machines, des parfums de valse à l’arrière-goût argentin, Siam s’est trouvé une patte, un style, une atmosphère… » ; 13 titres, L’Oz Production, distr. Avel Ouest (site du duo).

 Spi & la Gaudriole : Le Bal des hérétiques ; nouvel album qui traduit « le virage musical trad’ à fond » (écrivait Hélène Triomphe dans Chorus n° 27 à propos de son premier opus en 2004) de Spi, alias Jean-Michel Poisson, poète-troubadour et ex-auteur-chanteur du groupe OTH : « J’ai reçu de mes ancêtres le plus précieux des héritages / Un caractère de rebelle et le goût des terres sauvages / Qu’on me donne des musicos prêts à jouer partout à la ronde / Une poignée de danseurs et je soulèverai le monde… » ; 11 titres, prod. Label de Mai, autodistribué (site de l’artiste).

 André Stocchetti : Flûturiste ; des flûtes de toutes sortes, « à la fois contrebasses, hautbois ou guitares électriques saturées, au service de textes poétiques et métaphysiques hilarants, cyniques ou poignants » signés Michaux, Claude Roy, Cioran, Marot, plus quelques aïkus japonais ; 14 titres, Tempo Productions, distr. Socadisc (site de l’artiste).

 Syrano : À la fin de l’envoi ; troisième opus au style résolument urbain, « entre hip hop et musique sociale, dans la lignée du blues et du punk », et au propos radical contre le sexisme, la manipulation, le consumérisme… 16 titres, prod. Les Doigts dans l’Zen, L’Autre Distribution (site de l’artiste).

 Rony Théophile : Cœur Karaïbes ; second album de cet ACI guadeloupéen (le premier, Lakaz, est sorti en 2008), défenseur de la biguine et des traditions antillaises, qui élargit son horizon en visitant les principales îles de la Caraïbe : salsa, compas, reggae... Des standards mais aussi des titres inédits, comme le premier de l’album, Fanm, en hommage « aux femmes qui travaillent, à celles qui se sacrifient… ». 14 titres, prod. Aztec Musique, distr. DJ Flo (site de l’artiste ou en écoute sur celui-ci).

 Tierce Majeure : Demain, peut-être… ; nouvel album d’un trio de Marseille devenu duo (Denis Salfati et Gilles Trimont), mais « comme le nom nous plaisait bien, on l’a gardé. Nous sommes entrés dans le monde de la chanson française par la petite porte, en amateurs, et nous en sortirons sûrement par la même, mais ça n’a aucune importance : l’important, c’est que ces chansons continuent à vivre tant que vous voudrez bien les écouter… et surtout sur scène, car c’est là que les chansons existent le mieux… Alors, demain, peut-être ? » 14 titres, autoproduit et autodistribué (site du groupe). 

 Jean-Louis Viñolo : De la Garonne au Saint-Laurent ; un album un peu plus ancien mais qui nous est parvenu tout récemment, d’un artiste venu du froid aux origines sudistes qui revendique ses influences, de Nougaro au Québec… en passant par Saint-Pierre et Miquelon où il vit depuis 2003 et où a été enregistré le CD : « …La marée éblouit / Le phare de Pointe aux Pères / Et chante que son pays / Ce n’est pas que l’hiver. » 14 titres, autoproduit et autodistribué (lire la chronique d’Henri Lafitte sur le site Mathurin.com, « le magazine de St-Pierre et Miquelon », ou e-mail : jlvinolo@hotmail.com).

 

Enfin, deux coffrets de compilation à signaler en particulier :

 Les Disques Motors ; ce coffret retrace l’aventure phonographique du label indépendant créé par Francis Dreyfus, grand éditeur récemment disparu (le 24 juin dernier). Plus de trente ans au service d’une chanson et d’une musique sans frontières de styles, où se croisent Jean-Michel Jarre, Christophe, Larry Greco, Vince Taylor, François de Roubaix, Mounsi, Ferré Grignard, Louis Deprestige, Jean-Claude Vannier… et autre Bernard Lavilliers. 3 CD (digipack 4 volets), 54 titres, prod. Disques Motors, distr. Sony Music (site du label).

• Trois poètes : Brel, Brassens, Ferré ; 3 CD (digipack 4 volets) et un livret des textes rassemblant une sélection pertinente de 18 chansons de chacun de ces trois géants ; prod. Mercury, distr. Universal. livreBBF2.jpgL’occasion de rappeler, à la veille de « l’année Brassens », l’existence sous forme de beau livre de la seule et unique table ronde ayant jamais réuni le Grand Jacques, Tonton Georges et le Vieux Lion : rencontre organisée à l’initiative de (et propos recueillis par) François-René Cristiani, photos inédites (outre celle du fameux poster) en n&b et en couleur du grand Jean-Pierre Leloir. Un document définitivement de référence, indispensable à tout amateur de chanson, à (s’)offrir, si ce n’est déjà fait, pour les fêtes : Brel, Brassens, Ferré, trois hommes dans un salon, 80 pages, reliure cartonnée et toilée, grand format ; chez Fayard (en commande par correspondance à la Fnac ou chez Amazon).

 

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Voilà. C’était le contenu (loin d’être exhaustif…) de ma hotte de Noël. Faites-en bon usage, car je ne peux moi-même faire davantage : imagine-t-on le travail que cela représenterait pour un individu seul (pourvu déjà qu’il trouve le temps nécessaire) de chroniquer dans le détail chacun de ces albums ? Pourquoi croyez-vous qu’avec ma chère et tendre, amateurs de chanson tombés l’un et l’autre dans la marmite et frustrés à l’époque de n’être informés que d’un tout petit pan de la création, nous ayons pris le risque professionnel (mais aussi personnel, avec nos seuls moyens) de lancer un magazine mensuel de « chanson vivante » en 1980, transformé (amélioré) en « Cahiers de la chanson » en 1992 (et jusqu’à la création de ce blog fin 2009 pour tenter de continuer à faire chorus aussi peu que ce soit) ? Parce qu’il fallait – parce qu’il faut toujours – une équipe importante, compétente et passionnée pour parvenir à rendre compte du meilleur de l’ensemble de la création francophone.

Cela dit, je me propose d’effectuer encore deux ou trois visites guidées de « vins et spiritueux » millésimés 2010 de châteaux que j’apprécie tout spécialement (et ne figurent pas dans ce « supplément de programme »). Peut-être dans les jours suivants, sinon aux premières lueurs du prochain millésime. En attendant, je vous souhaite – je te souhaite, amie lectrice, ami lecteur (si fidèles pour certains : trente ans révolus !) – un joyeux Noël et d’ores et déjà une bonne et heureuse année 2011 (si le grand méchant loup ne vient pas souffler encore plus fort sur nos maisons d’amour).

 

 

Ensuite, c’est promis, je continuerai à faire chorus, mais plus comme au cours de l’année écoulée. Peut-être moins en « échanson de la chanson » (comme m’a surnommé une bien aimable lectrice) qu’en « veilleur » (comme m’appelle toujours, ici, l’excellent « chantauteur » Jean-Louis Bergère) de la plus haute tour, si je peux me permettre cette évocation rimbaldienne (« Qu’il vienne, qu’il vienne / Le temps dont on s’éprenne »), histoire de faire un clin d’œil à la grande Colette Magny. Ce qu’en d’autres termes un (autre) grand Jacques de la chanson traduisait ainsi : « Il nous faut des porteurs de parole avec des chenilles d’acier dans la tête / La vérité, la vérité comme si la vie en dépendait / Je vous dis qu’il est temps… Que se lèvent ici ceux qui ont de l’esprit pionnier dans la tête / Il va falloir dès ce soir tout recommencer. »

Un conseil encore, après ces mots incandescents d’un rare « porteur de parole » (bel et bien vivant, mais ô combien occulté médiatiquement), ami(e) de Paroles et Musique, de Chorus et de Si ça vous chante (successivement ou séparément), en un mot ami(e) de la chanson ? Plutôt un vœu pour l’année nouvelle, extrait du titre éponyme de l’album d’un autre grand poète (vivant !) de la chanson, distingué en 1976 (par le « Prix des Critiques de Variétés ») : « Astique-nous donc tous tes cuivres / Et que ça flambe en tes châteaux / Fous ton minerai ciel ouvert / Et fais-lui cracher ses pépites » ; bref, Rêve ou meurs ! Le même cri du cœur, la même espérance folle, là encore (les grands artistes n’ayant fait que filer au fil du temps la même métaphore de la chaîne aux maillons solidaires dont on a déjà parlé et reparlé ici), de l’Homme de la Mancha de la chanson française : « Brûle encore, bien qu’ayant tout brûlé / Brûle encore, même trop, même mal / Pour atteindre à s’en écarteler / Pour atteindre l’inaccessible étoile. » 

   

 
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11 décembre 2010 6 11 /12 /décembre /2010 12:57

 Vendanges d’automne, clap de fin 

 

Il faut une fin à tout… En l’occurrence à ces vendanges d’automne qui, mine de rien, nous auront permis de présenter une centaine de crus divers (qui a parlé de crise de la création ?!), qu’ils soient de première jeunesse ou d’appellation contrôlée (c’est-à-dire des plus prometteurs ou reconnus par les amateurs et spécialistes du genre), n’ayant pas de temps à perdre à évoquer le tout-venant de la grande consommation. Pour refaire la balade, au besoin – dont l’itinéraire respecte l’ordre alphabétique, hors cuvées spéciales (Béart…) ou à fermentation spécifique (Brassens…) –, il suffit de cliquer ci-contre en colonne de gauche sur la catégorie « Actu Disques et DVD ».

 

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Après avoir goûté progressivement, depuis début septembre, aux cuves classées A à T, voici donc le clap de fin (de U à Z comme il se doit) de cette dégustation sélective 2010. Parce qu’il faut bien mourir pour renaître, se résigner à perdre sa peau de saison pour muer, peut-être, en lendemains qui chantent. Après le vin d’automne, le vin de glace ? Suivront de toute façon quelques récoltes hors catégorie… En attendant, « l’échanson de la chanson » vous propose de déboucher encore une Jolie bouteille que Graeme Allwright, incapable de se défaire de son addiction, malgré les ans qui passent (84 ans déjà, mais toujours aussi jeune, plein de vie et d’envie !), ne cesse de partager avec de nouveaux convives, au grand banquet de l’amitié et de la chanson vivante.

   

  

• UNE TOUCHE D’OPTIMISME : En avant pour demain ; 13 titres, 41’17 ; Prod. Benoît Falip, distr. L’Autre Distribution (site du groupe).
C’est encore de prime jeunesse, mais porteur d’avenir par définition. Et puis, quoi de plus jouissif que de débuter cette dernière livraison d’un blog célébrant l’utopie nécessaire qu’avec un groupe et un album aux nom et titre pareils ?! Le groupe ? Montpelliérain, composé de sept musiciens (guitare, violoncelle, clarinette, piano, basse, batterie… et violon pour la seule fille de la formation) et d’un auteur-interprète, Evan Braci. Famille revendiquée : Brel, Debout sur le zinc, La Rue Kétanou et Mano Solo (dont on retrouve en effet des inflexions dans la voix du chanteur, mixée en avant). Les thèmes ? Plus sombres, nostalgiques et lucides que le parti pris affiché ne l’indique, mais au service, volontariste, de lendemains – ou d’aujourd’hui – qui chantent : « Allez vas-y prends ta guitare / Fais-nous vibrer jusqu’à très tard / J’veux oublier les coups qu’j’ai pris / J’veux oublier les coups qu’j’ai mis / J’veux qu’tu enflammes notre nuit / De tes dix doigts, mon vieil ami / Et je t’accompagnerai en chantant / C’est le seul truc que j’sais faire / Alors j’y r’mettrai tout mon cœur / Et tant pis si c’est la misère… » (En chantant). Les titres des chansons, eux, font plutôt penser à Ferré (L’Âge d’or, Les Artistes…). Après Quelques grammes de bonheur, c’est le second album (autoproduit) d’Une touche d’optimisme, une touche seulement puisque, loin d’être béate, l’inspiration du groupe va jusqu’au suicide, qui met un point final à En avant pour demain : « Je suis seul dans ma chambre, il faut que je m’en aille / Je te laisse cette lettre qui finit par Je t’aime / Ma décision est prise… Amen. » Ainsi soit-il… à suivre.

 

• SERGE UTGÉ-ROYO : Chante Léo FERRÉ, d’amour et de révolte ; 17 titres, 63’55 ; production Édito Musiques, distr. Rue Stendhal (site de l’artiste).
Utgé-Royo chantant Léo Ferré, c’est si évident qu’on se demande pourquoi il aura fallu attendre aussi longtemps. Car cela doit déjà être le quinzième album de l’artiste, aux racines hispano-anarchistes. « Léo Ferré, rappelle-t-il, a fait partie de ma large tribu d’exilés espagnols, depuis mon enfance », avant d’expliquer : « La famille Ferré m’a proposé d’enregistrer les chansons “politiques” de Léo. J’ai longuement réfléchi (deux ans) avant de faire un choix différent, arbitraire et subjectif… » À savoir douze titres, paroles et musiques, de Léo (Mon général, Les Anarchistes, Madame la misère, Flamenco de Paris, À toi, L’Oppression, Le Printemps des poètes, Ni dieu ni maître, Le Bateau espagnol, L’Âge d’or, Le Testament, Les Poètes), et cinq mis en musique par lui : La Vie d’artiste (Francis Claude), Pauvre Rutebeuf (Rutebeuf), Nous deux (Jean-Roger Caussimon), L’Affiche rouge et Est-ce ainsi que les hommes vivent ? (Aragon).

Le traitement musical ? « J’ai eu le bonheur, répond Utgé-Royo, d’avoir eu à mes côtés, pour cette “sélection”, mon ami Léo Nissim, pianiste, compositeur et arrangeur, qui s’est ensuite attelé à la tâche des orchestrations. Les autres amis du groupe, Jean My Truong au rythme et au tempo, Jack Thysen et ses basses, et Jack Ada, ses guitares et son ukulélé, ont donné le grand jeu. Le duduk (cousin arménien du hautbois) de Rostom Khachikian est venu nous rejoindre en pensant avec émotion à Missak et Mélinée Manouchian, et à l’exil universel des humains en quête de liberté. La guitare flamenca de Jean-Baptiste Marino dansait sur les airs hispaniques… Le violoncelle de Miwa Rosso a gonflé nos cœurs, tandis que la harpe de Myriam Serfass souriait et pleuvait doucement sur les chansons… Le bugle de Claude Egéa rappelait quelques airs latins et de jazz du Vieux Lion. » Ajoutez-y une pincée de chœurs (Henri Courseaux, Christiane Courvoisier, Pierre Margot…) et vous aurez au final, entre les mains, un beau digipack trois volets comprenant les paroles des chansons accompagnées de notes resituant leur contexte et de photos de l’enregistrement. Non pas un album de chansons politiques, en effet, mais bien D’amour et de révolte, interprétées à la manière habituelle et caractéristique d’Utgé-Royo.

 

quichote_3.jpg• JOAN PAU VERDIER : Les Rêves gigognes… ; 16 titres, 59’57 ; prod. et distr. L’Yeuse Productions, Le Cambord, 24200 Sarlat (site de l’artiste).
Encore un enfant de Ferré, mais quel ! La dernière fois qu’on a vu Joan Pau Verdier sur scène c’était le 14 juillet 2003 – date du dixième anniversaire de la disparition de Léo – aux Francofolies de La Rochelle. « On se souvient, écrivait alors Marc Legras dans Chorus, que Verdier salua Léo Ferré (Maladetto, Léo) dès 1974 et adapta Ni dieu ni maître, l’année suivante, en occitan. Sa façon à lui, entre oc et rock, d’assumer une forme de filiation et souligner combien l’œuvre de Ferré constitua un révélateur pour nombre d’adolescents de sa génération. » En 2002, Joan Pau avait entériné cette filiation avec Léo Domani, un « Ferré » aussi original dans le fond que dans la forme. Voici donc Verdier de retour en auteur-compositeur, d’Oc (la moitié des chansons est interprétée en occitan) et de rock (son traitement de prédilection), qui n’exclut pas, loin de là, des incursions dans la tendresse des cordes, contrebasse et autre accordéon. Comme dans Les Dés de Mallarmé (cf. « Un coup de dés jamais n’abolira le hasard »), petit chef-d’œuvre de tournerie musicale (cosignée Verdier et Patrick Descamps), perle précieuse d’écriture et de spleen : « Sur un visage / Que l’on épure au fil des ans / Et des naufrages / Et qui s’estompe lentement / Où est la page / Qu’on a blanchie sous le harnais / De rêve en cage / Où sont les dés de Mallarmé ? »

Autre bijou, dont la thématique a été bien peu explorée dans la chanson (depuis Le Droit à la paresse de Moustaki), est ce Jour de flemme où la construction littéraire, le chant et la mélodie sont à l’unisson : « C’est un jour de flemme / Les seuls jours que j’aime / Où jamais rien ne se passe / Hormis les heures qui s’effacent / Pour rien, pour presque rien / C’est un jour sans haine / Un rêve à la traîne / […] C’est un jour-sourire / Un jour sans vieillir… » Du Verdier pure merveille où, chassez le naturel, il revient au galop, en clin d’œil affectueux à Léo : « C’est un jour-farniente / Res, nada ou niente / Une journée occitane / Comme un reflet de Toscane… » Dans la foulée, le Filh de lop (Fils de loup) s’aventure dans des contrées là aussi peu fréquentées ; chanson faite pour être écrite et chantée de toute évidence en occitan, qui renvoit (mais pas seulement) au temps des troubadours : « Fils de loup, fils de lièvre / Mais aussi fils de rien / Le chemin qu’il te faudra suivre / Ne sera pas droit chemin / […] Tu traîneras, flâneras / Et la vie passera / Tu chanteras chanteras / Mais vivras comme tu pourras… » Et que dire de la chanson suivante, Miséricordes, qui joue du contraste entre l’humain et la Terre d’une part, le pouvoir et la finance d’autre part : « Pitié pour l’enfance / Zeste d’innocence / Prélude aux finances / Des requins qui dansent / Et président… » D’autres sujets d’admiration ? Anar liures (S’en aller libres), superbe poème occitan de Domenja Decamps mis en musique par Verdier (« Voyageur des cimes / Tu es revenu sourd / De toutes les musiques rencontrées… / Voyageur de la vie / Tu es revenu aveugle / De toutes les clartés éclatantes… / Voyageur de l’amour / Tu reviendras vivant / De toutes les louanges recueillies »).

 

 

Voulez-vous que je vous dise ? Quelle chance nous avons de compter sur de tels « chantauteurs » ! Mieux que contemporains : vivants, actuels, à portée de mains, d’oreilles et de cœur ! Que la chanson française est belle, et riche ! Quelle fabuleuse diversité ! Et quel luxe, pour les médias qui font l’opinion, que d’arriver à se priver avec constance de pareils créateurs ! Je ne donnerais pas un seul Verdier pour toutes les « nouvelles stars » du monde, je ne donnerai pas cette Pluie d’images à laquelle l’album emprunte son titre (« Les nuits de vergogne / N’apaisent jamais / Nos rêves gigognes / Au fil des macramés / D’amoureux… ») ; ni cet hommage à « Serge et Alain “Play Blessures” » (« J’ai revu ma revue d’affectif / Mes imparfaits du subjectif / Je fuis la fugue / Et te conjugue / De repères / En repaires / Phalanstères…. »). Et encore moins le dernier titre, En-defora (En dehors), sommet poétique sur reggae lavilliéresque : « L’autisme inventé chante à l’avant-scène / Je vends des rébus et j’y mets le prix / Si t’as pas les clés la fable est obscène / Et marchandera le coût du mépris… »

Cerise sur le gâteau, la sortie de ce nouvel album est accompagnée, pour la première fois, de la réédition en CD de Tabou-le-Chat (1977) et Le Chantepleure (1979), quatrième et septième opus « mythiques » (son premier date de 1973) de la discographie de Joan Pau Verdier, jusqu’alors gelés (bien que non commercialisés) par la major qui en assura la production. Dépêchez-vous de les commander directement à l’artiste, car cette renaissance est, par contrat, limitée dans le temps. Marchander le coût du mépris, disait-il… Les Rêves gigognes… ? Un disque (un « Quichotte », cela va sans dire) où, comme dans La Règle du jeu qui l’ouvre, on se retrouve tout entier : « De l’amour à cœur fendre / Je n’ai plus rien à vendre / Tu es là dans mon espoir / Pierres noires, silence / Les amitiés auxquelles je pense / Me frissonnent l’hiver… »

 

• LES VIEILLES PIES : Une vie formidable… ; 15 titres, 64’53 ; autoproduction, distr. L’Autre Distribution (site du groupe).
Second album studio pour ce groupe généreux et plein d’avenir qui, dès le départ, proposait des Utopies de comptoir (octobre 2004). Ici, l’Utopie s’annonce dès la première chanson (« Mais je sais, oui je sais, que quelque part, pourtant / Tapie dans un sourire / Un soleil ou un chant / Une utopie m’attend, une de celles qui / Font croire en chaque instant à la beauté de la vie »). Ensuite, on passe sans heurt au Roman de Rimbaud, on croise la voix du Grand Jacques qui justifie le titre du disque dans l’instrumental éponyme (« Je trouve que j’ai une vie formidable, je considère ça comme un cadeau absolument fantastique, et encore maintenant je suis ébloui tous les matins »), on parcourt La Mort, l’Amour, la Vie de Paul Eluard… Pour le reste, ce groupe né en 2003 à Rennes et reformé en 2008 à Toulouse autour de leur chanteur (au timbre vocal un peu à la Cali) et auteur-compositeur Gabriel Saglio, a son style bien à lui, qu’on pourrait néanmoins classer, histoire de vous faciliter son approche, dans la famille Têtes Raides. Des textes forts, mélancoliques, fraternels, sur des musiques intelligentes, en ce sens qu’elles forment un univers (acoustique) cohérent bien que se frottant à diverses influences (klezmer, hip-hop, reggae, jazz, guinguette…) ; le tout orchestré avec bonheur par cinq excellents musiciens (guitares, accordéon, banjo, contrebasse, batterie, clarinette). Cinq instrumentaux jubilatoires complètent d’ailleurs les chansons de Gabriel Saglio, enrichis ici par un quatuor à cordes et une section de cuivres. Dernière chose : si, comme moi, séduit ou séduite par ce disque sorti le 8 novembre dernier, vous voulez tout savoir sur ces Vieilles Pies, véritables VIP de la chanson qui promet, sachez qu’il existe aussi un CD-DVD en concert, paru un Samedi soir de novembre 2007.

 

 • DANYEL WARO : Aou Amwin ; 2 CD digipack 3 volets, 15 titres, 112’06 ; Prod. Cobalt, distr. L’Autre Distribution (site sur l’artiste).
Je connais (et admire) Danyel Waro depuis le tout début des années 80, ayant même été l’un des deux premiers journalistes à parler de lui au plan national (alors que Ti Fock connaissait son heure de gloire en essayant de fusionner maloya et rock) et à encourager les artistes de passage à la Réunion (à commencer par Jacques Higelin) à lui rendre visite ; le second, alors à Libération, Philippe Conrath, étant aujourd’hui son producteur. Qu’en dire ici sans trop avoir l’impression, depuis trente ans que j’écris sur lui ou que je rapporte ses propos, de rabâcher ? Simplement qu’il est l’artiste qui a redonné ses lettres de noblesse au maloya réunionnais (l’autre musique locale, celle des anciens esclaves africains ; souvent opposée au séga, à tort puisque également d’origine est-africaine mais beaucoup plus « occidentalisée » au fil du temps), qu’il a fait connaître à travers le monde, avec des textes en créole à la fois universels et très ancrés dans la réalité socio-culturelle de « l’île à grand spectacle ». Et que le « pape du maloya », comme on l’appelle parfois (bien que descendant des « petits blancs » des hauts de l’île et non du continent noir), figure depuis cet automne au panthéon des artistes de world music : il a en effet reçu le 31 octobre dernier à Copenhague la plus haute distinction en la matière, le « WOMEX Award » pour l’année 2010.

 

 

« Héros » et prophète en ses terres depuis longtemps, poète reconnu et facteur d’instruments (kayamb, bobre, roulér…), Danyel Waro vit, crée, enregistre et tourne à son rythme, laissant à la vie le soin et le temps de le ressourcer. Aucune pression d’aucune maison de disques n’aurait pu le faire changer d’attitude. C’est pourquoi cet album est précieux. Parce que ses disques sont rares, bien sûr, et que celui-ci est un double. Mais aussi parce qu’il contient le fruit de ses rencontres (trois titres) avec le groupe corse historique A Filetta, autres insulaires héritiers de la tradition. À noter, parmi bien d’autres choses, un hymne vibrant à Mandela chanté avec Tumi Mokedane (le rappeur sud-africain de Tumi & The Volume) et un autre à Alin, son « pays » Alain Péters, génial auteur-compositeur-interprète réunionnais, prématurément disparu en 1995, à l’âge de 43 ans. Avec Ziskakan, la formation de Gilbert Pounia, dont on a présenté ici le dernier album (Madagascar), puis Baster (de Thierry Gauliris, que l’on voit dans la vidéo ci-dessus chanter avec lui), Danyel Waro aura été non seulement le maître d’œuvre du renouveau du maloya mais surtout un modèle à suivre pour nombre d’artistes des nouvelles générations, à l’image de Christine Salem (voir « Vendanges d’automne » n° 10). Un personnage définitivement entré dans l’histoire musicale de la Réunion. Ah oui, un mot encore : le titre de son album, Aou Amwin, signifie « De vous à moi ».

 

• ZEN ZILA : éponyme ; 11 titres, 43’15 ; production Acte public, distr. L’Autre Distribution (site du groupe).
Rock toutes ! « Depuis une douzaine d’années, écrivait Yannick Delneste (en 2006) dans Chorus, Wahid (Chaïb) et Laurent (Benitah) cultivent au sein de Zen Zila des textes teints aux couleurs du réel, des musiques empreintes de leurs voyages intérieurs et une amitié tranquillement indestructible. » Ils en étaient alors à leur troisième album, Mais où on va comme ça, sorti chez AZ ainsi que le précédent, 2 pull-overs 1 vieux costard en 2003, après Un mélange sans appel en 2000 chez Naïve. Un quatrième, Gueules de Terriens, allait encore paraître chez AZ/Universal en 2008, avant celui-ci, sans titre, réalisé en totale indépendance, signe que quelque chose ne fonctionne pas ou plus, soit dans les majors soit dans les médias, car Zen Zila figure sans aucun doute parmi ce qui se fait de mieux aujourd’hui dans le rock français « à textes ». Musicalement, c’est imparable pour les amateurs du genre, très guitares (électriques, of course) d’un bout à l’autre de l’album ; avec des incursions dans le blues et des allures, dans l’ambiance, la densité et parfois le chant, proches de Manset. Ou d’un Thiéfaine. Voire d’un Bashung. « Tourne, tourne, manège enchanté / Tourne à perdre haleine, à te désaxer / Percepteurs de la décadence, allumez les callumets / Plumeurs, traders à outrance, partisans de l’indécence / Osez poser sur l’asphalte / En vrac, vos bric à brac, toutes vos frasques / Constellation à la décimale / Horticulteurs des Fleurs du Mal… » Sans être sectaire ou amoureux d’une seule forme de chanson (ce qui revient au même), on ne peut qu’être sous le charme, emporté dans le tourbillon de cette musique envoûtante mettant en scène des textes citoyens : « Levez-vous, levez-vous les invisibles / Venez passer le pont des possibles / Oubliez, oubliez les prévisibles / Ceux qui rendent nos rêves impossibles… » Utopie, quand tu nous tiens !

 

• ZORA : Panaméenne ; 14 titres, 48’28 ; Prod. MVS Music, distr. Anticraft (site de l’artiste).
Il aura fallu patienter huit ans, après un premier album sorti en 2002 chez Warner, Bout de Terre (le premier, aussi, réalisé par Stefan Mellino, compositeur et guitariste des Négresses Vertes), pour que Zora (Bensliman) remontre enfin le bout de son joli museau, désormais en autoproduction. « Enfin », parce que la jeune femme qui signe l’essentiel de cet album (avec son alter ego, à la ville comme à la scène, Jean-Philippe Courtois) ne manque pas d’atouts. Découverte du Printemps de Bourges dès 1998, elle a multiplié depuis les premières parties (Richard Bohringer, Gnawa Diffusion, CharlÉlie Couture, Souad Massi, Zebda… dont la synthèse donnerait un bon aperçu du style de ses chansons) et les apparitions en festivals, et compte dans son jeu un certain M, lequel cosigne deux musiques de ce Panaméenne « aux parfums de pop revigorante ». Verbe décomplexé, ironie mordante, invective dessalée, c’est joyeux et riche musicalement, ça swingue au son d’une voix plutôt grave… « Moi, avec ma voix garçonne et mon caractère bien trempé ; lui, Jean-Fi, avec sa guitare et ses élucubrations, ensemble on concocte ces chansons où je me livre, par bribes, tout en peignant les travers de personnages attachants qui nous rappellent forcément quelqu’un. L’humeur est à l’humour tendre ou corrosif, souvent, au franc-parler toujours. » Dépression, angoisse chronique, égalité des chances, équilibre homme-femme, mixité, émigration, mercantilisme, surconsommation… On ressent l’urgence d’un retour à l’essentiel, jusqu’à la confession ultime d’un guitare-voix feutré aux envolées poignantes (Silence austère), en passant par un facétieux duo entre Jean-Fi et Zora (Super la mer), bossa pop sur fond de sirtaki ! Après le « faux départ » de 1998 (et deux vrais enfants, quand même, dans l’intervalle), gageons que ce second album sera le bon.

 

 

Voilà, c’est la fin de ces vendanges d’automne. Plus de cent disques et DVD présentés en trois mois… Je visiterai encore quelques caves spéciales où, avec le temps, le bon vin se bonifie en silence. Mais ensuite ? Ici en tout cas, histoire de refermer ce sujet comme il a débuté, avec Graeme Allwright, je vous propose une autre vidéo qui laisse deviner (malgré sa qualité technique médiocre) la réalité ordinaire des concerts de cet artiste extraordinaire, depuis qu’il parcourt les routes, en trimardeur de la chanson, sans relâche aucune et en faisant toujours le plein… en marge totale des médias. Le plein des salles, mais surtout le plein d’amitié, d’amour et de joie, le public ne demandant – spontanément et systématiquement – qu’à chanter en c(h)œur avec lui.

Formidable Graeme, aussi authentique à la ville qu’à la scène et vice-versa ! Je garde au cœur, par exemple, le souvenir ému d’une humble visite, dans la Corne de l’Afrique, rien que tous les deux, auprès de réfugiés somaliens au temps de la Guerre de l’Ogaden… Quelle humanité chez cet homme-là – non, hélas, ça n’est pas un pléonasme – qui sait parler autant sinon plus avec les yeux qu’avec les mots… Alors, maintenant qu’on a fêté pendant un an nos retrouvailles, suite au coup d’arrêt brutal que vous savez (y a-t-il un « docteur » dans la salle d’attente de Si ça vous chante prêt à nous aider à faire de nouveau chorus sur le papier ?), avec Graeme Allwright, buvons encore à l’amitié, l’amour, la joie… Une dernière fois (pour cette saison : « Au cœur de l’arbre il y a le fruit / Au cœur du fruit il y a la graine / Au cœur de la graine il y a la vie / Et la saison prochaine… »). Aujourd’hui, en effet, ça m’fait d’la peine, mais il faut que je m’en aille.

 

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