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  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
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  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

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11 décembre 2010 6 11 /12 /décembre /2010 12:57

 Vendanges d’automne, clap de fin 

 

Il faut une fin à tout… En l’occurrence à ces vendanges d’automne qui, mine de rien, nous auront permis de présenter une centaine de crus divers (qui a parlé de crise de la création ?!), qu’ils soient de première jeunesse ou d’appellation contrôlée (c’est-à-dire des plus prometteurs ou reconnus par les amateurs et spécialistes du genre), n’ayant pas de temps à perdre à évoquer le tout-venant de la grande consommation. Pour refaire la balade, au besoin – dont l’itinéraire respecte l’ordre alphabétique, hors cuvées spéciales (Béart…) ou à fermentation spécifique (Brassens…) –, il suffit de cliquer ci-contre en colonne de gauche sur la catégorie « Actu Disques et DVD ».

 

verreRaisin.jpg

 

Après avoir goûté progressivement, depuis début septembre, aux cuves classées A à T, voici donc le clap de fin (de U à Z comme il se doit) de cette dégustation sélective 2010. Parce qu’il faut bien mourir pour renaître, se résigner à perdre sa peau de saison pour muer, peut-être, en lendemains qui chantent. Après le vin d’automne, le vin de glace ? Suivront de toute façon quelques récoltes hors catégorie… En attendant, « l’échanson de la chanson » vous propose de déboucher encore une Jolie bouteille que Graeme Allwright, incapable de se défaire de son addiction, malgré les ans qui passent (84 ans déjà, mais toujours aussi jeune, plein de vie et d’envie !), ne cesse de partager avec de nouveaux convives, au grand banquet de l’amitié et de la chanson vivante.

   

  

• UNE TOUCHE D’OPTIMISME : En avant pour demain ; 13 titres, 41’17 ; Prod. Benoît Falip, distr. L’Autre Distribution (site du groupe).
C’est encore de prime jeunesse, mais porteur d’avenir par définition. Et puis, quoi de plus jouissif que de débuter cette dernière livraison d’un blog célébrant l’utopie nécessaire qu’avec un groupe et un album aux nom et titre pareils ?! Le groupe ? Montpelliérain, composé de sept musiciens (guitare, violoncelle, clarinette, piano, basse, batterie… et violon pour la seule fille de la formation) et d’un auteur-interprète, Evan Braci. Famille revendiquée : Brel, Debout sur le zinc, La Rue Kétanou et Mano Solo (dont on retrouve en effet des inflexions dans la voix du chanteur, mixée en avant). Les thèmes ? Plus sombres, nostalgiques et lucides que le parti pris affiché ne l’indique, mais au service, volontariste, de lendemains – ou d’aujourd’hui – qui chantent : « Allez vas-y prends ta guitare / Fais-nous vibrer jusqu’à très tard / J’veux oublier les coups qu’j’ai pris / J’veux oublier les coups qu’j’ai mis / J’veux qu’tu enflammes notre nuit / De tes dix doigts, mon vieil ami / Et je t’accompagnerai en chantant / C’est le seul truc que j’sais faire / Alors j’y r’mettrai tout mon cœur / Et tant pis si c’est la misère… » (En chantant). Les titres des chansons, eux, font plutôt penser à Ferré (L’Âge d’or, Les Artistes…). Après Quelques grammes de bonheur, c’est le second album (autoproduit) d’Une touche d’optimisme, une touche seulement puisque, loin d’être béate, l’inspiration du groupe va jusqu’au suicide, qui met un point final à En avant pour demain : « Je suis seul dans ma chambre, il faut que je m’en aille / Je te laisse cette lettre qui finit par Je t’aime / Ma décision est prise… Amen. » Ainsi soit-il… à suivre.

 

• SERGE UTGÉ-ROYO : Chante Léo FERRÉ, d’amour et de révolte ; 17 titres, 63’55 ; production Édito Musiques, distr. Rue Stendhal (site de l’artiste).
Utgé-Royo chantant Léo Ferré, c’est si évident qu’on se demande pourquoi il aura fallu attendre aussi longtemps. Car cela doit déjà être le quinzième album de l’artiste, aux racines hispano-anarchistes. « Léo Ferré, rappelle-t-il, a fait partie de ma large tribu d’exilés espagnols, depuis mon enfance », avant d’expliquer : « La famille Ferré m’a proposé d’enregistrer les chansons “politiques” de Léo. J’ai longuement réfléchi (deux ans) avant de faire un choix différent, arbitraire et subjectif… » À savoir douze titres, paroles et musiques, de Léo (Mon général, Les Anarchistes, Madame la misère, Flamenco de Paris, À toi, L’Oppression, Le Printemps des poètes, Ni dieu ni maître, Le Bateau espagnol, L’Âge d’or, Le Testament, Les Poètes), et cinq mis en musique par lui : La Vie d’artiste (Francis Claude), Pauvre Rutebeuf (Rutebeuf), Nous deux (Jean-Roger Caussimon), L’Affiche rouge et Est-ce ainsi que les hommes vivent ? (Aragon).

Le traitement musical ? « J’ai eu le bonheur, répond Utgé-Royo, d’avoir eu à mes côtés, pour cette “sélection”, mon ami Léo Nissim, pianiste, compositeur et arrangeur, qui s’est ensuite attelé à la tâche des orchestrations. Les autres amis du groupe, Jean My Truong au rythme et au tempo, Jack Thysen et ses basses, et Jack Ada, ses guitares et son ukulélé, ont donné le grand jeu. Le duduk (cousin arménien du hautbois) de Rostom Khachikian est venu nous rejoindre en pensant avec émotion à Missak et Mélinée Manouchian, et à l’exil universel des humains en quête de liberté. La guitare flamenca de Jean-Baptiste Marino dansait sur les airs hispaniques… Le violoncelle de Miwa Rosso a gonflé nos cœurs, tandis que la harpe de Myriam Serfass souriait et pleuvait doucement sur les chansons… Le bugle de Claude Egéa rappelait quelques airs latins et de jazz du Vieux Lion. » Ajoutez-y une pincée de chœurs (Henri Courseaux, Christiane Courvoisier, Pierre Margot…) et vous aurez au final, entre les mains, un beau digipack trois volets comprenant les paroles des chansons accompagnées de notes resituant leur contexte et de photos de l’enregistrement. Non pas un album de chansons politiques, en effet, mais bien D’amour et de révolte, interprétées à la manière habituelle et caractéristique d’Utgé-Royo.

 

quichote_3.jpg• JOAN PAU VERDIER : Les Rêves gigognes… ; 16 titres, 59’57 ; prod. et distr. L’Yeuse Productions, Le Cambord, 24200 Sarlat (site de l’artiste).
Encore un enfant de Ferré, mais quel ! La dernière fois qu’on a vu Joan Pau Verdier sur scène c’était le 14 juillet 2003 – date du dixième anniversaire de la disparition de Léo – aux Francofolies de La Rochelle. « On se souvient, écrivait alors Marc Legras dans Chorus, que Verdier salua Léo Ferré (Maladetto, Léo) dès 1974 et adapta Ni dieu ni maître, l’année suivante, en occitan. Sa façon à lui, entre oc et rock, d’assumer une forme de filiation et souligner combien l’œuvre de Ferré constitua un révélateur pour nombre d’adolescents de sa génération. » En 2002, Joan Pau avait entériné cette filiation avec Léo Domani, un « Ferré » aussi original dans le fond que dans la forme. Voici donc Verdier de retour en auteur-compositeur, d’Oc (la moitié des chansons est interprétée en occitan) et de rock (son traitement de prédilection), qui n’exclut pas, loin de là, des incursions dans la tendresse des cordes, contrebasse et autre accordéon. Comme dans Les Dés de Mallarmé (cf. « Un coup de dés jamais n’abolira le hasard »), petit chef-d’œuvre de tournerie musicale (cosignée Verdier et Patrick Descamps), perle précieuse d’écriture et de spleen : « Sur un visage / Que l’on épure au fil des ans / Et des naufrages / Et qui s’estompe lentement / Où est la page / Qu’on a blanchie sous le harnais / De rêve en cage / Où sont les dés de Mallarmé ? »

Autre bijou, dont la thématique a été bien peu explorée dans la chanson (depuis Le Droit à la paresse de Moustaki), est ce Jour de flemme où la construction littéraire, le chant et la mélodie sont à l’unisson : « C’est un jour de flemme / Les seuls jours que j’aime / Où jamais rien ne se passe / Hormis les heures qui s’effacent / Pour rien, pour presque rien / C’est un jour sans haine / Un rêve à la traîne / […] C’est un jour-sourire / Un jour sans vieillir… » Du Verdier pure merveille où, chassez le naturel, il revient au galop, en clin d’œil affectueux à Léo : « C’est un jour-farniente / Res, nada ou niente / Une journée occitane / Comme un reflet de Toscane… » Dans la foulée, le Filh de lop (Fils de loup) s’aventure dans des contrées là aussi peu fréquentées ; chanson faite pour être écrite et chantée de toute évidence en occitan, qui renvoit (mais pas seulement) au temps des troubadours : « Fils de loup, fils de lièvre / Mais aussi fils de rien / Le chemin qu’il te faudra suivre / Ne sera pas droit chemin / […] Tu traîneras, flâneras / Et la vie passera / Tu chanteras chanteras / Mais vivras comme tu pourras… » Et que dire de la chanson suivante, Miséricordes, qui joue du contraste entre l’humain et la Terre d’une part, le pouvoir et la finance d’autre part : « Pitié pour l’enfance / Zeste d’innocence / Prélude aux finances / Des requins qui dansent / Et président… » D’autres sujets d’admiration ? Anar liures (S’en aller libres), superbe poème occitan de Domenja Decamps mis en musique par Verdier (« Voyageur des cimes / Tu es revenu sourd / De toutes les musiques rencontrées… / Voyageur de la vie / Tu es revenu aveugle / De toutes les clartés éclatantes… / Voyageur de l’amour / Tu reviendras vivant / De toutes les louanges recueillies »).

 

 

Voulez-vous que je vous dise ? Quelle chance nous avons de compter sur de tels « chantauteurs » ! Mieux que contemporains : vivants, actuels, à portée de mains, d’oreilles et de cœur ! Que la chanson française est belle, et riche ! Quelle fabuleuse diversité ! Et quel luxe, pour les médias qui font l’opinion, que d’arriver à se priver avec constance de pareils créateurs ! Je ne donnerais pas un seul Verdier pour toutes les « nouvelles stars » du monde, je ne donnerai pas cette Pluie d’images à laquelle l’album emprunte son titre (« Les nuits de vergogne / N’apaisent jamais / Nos rêves gigognes / Au fil des macramés / D’amoureux… ») ; ni cet hommage à « Serge et Alain “Play Blessures” » (« J’ai revu ma revue d’affectif / Mes imparfaits du subjectif / Je fuis la fugue / Et te conjugue / De repères / En repaires / Phalanstères…. »). Et encore moins le dernier titre, En-defora (En dehors), sommet poétique sur reggae lavilliéresque : « L’autisme inventé chante à l’avant-scène / Je vends des rébus et j’y mets le prix / Si t’as pas les clés la fable est obscène / Et marchandera le coût du mépris… »

Cerise sur le gâteau, la sortie de ce nouvel album est accompagnée, pour la première fois, de la réédition en CD de Tabou-le-Chat (1977) et Le Chantepleure (1979), quatrième et septième opus « mythiques » (son premier date de 1973) de la discographie de Joan Pau Verdier, jusqu’alors gelés (bien que non commercialisés) par la major qui en assura la production. Dépêchez-vous de les commander directement à l’artiste, car cette renaissance est, par contrat, limitée dans le temps. Marchander le coût du mépris, disait-il… Les Rêves gigognes… ? Un disque (un « Quichotte », cela va sans dire) où, comme dans La Règle du jeu qui l’ouvre, on se retrouve tout entier : « De l’amour à cœur fendre / Je n’ai plus rien à vendre / Tu es là dans mon espoir / Pierres noires, silence / Les amitiés auxquelles je pense / Me frissonnent l’hiver… »

 

• LES VIEILLES PIES : Une vie formidable… ; 15 titres, 64’53 ; autoproduction, distr. L’Autre Distribution (site du groupe).
Second album studio pour ce groupe généreux et plein d’avenir qui, dès le départ, proposait des Utopies de comptoir (octobre 2004). Ici, l’Utopie s’annonce dès la première chanson (« Mais je sais, oui je sais, que quelque part, pourtant / Tapie dans un sourire / Un soleil ou un chant / Une utopie m’attend, une de celles qui / Font croire en chaque instant à la beauté de la vie »). Ensuite, on passe sans heurt au Roman de Rimbaud, on croise la voix du Grand Jacques qui justifie le titre du disque dans l’instrumental éponyme (« Je trouve que j’ai une vie formidable, je considère ça comme un cadeau absolument fantastique, et encore maintenant je suis ébloui tous les matins »), on parcourt La Mort, l’Amour, la Vie de Paul Eluard… Pour le reste, ce groupe né en 2003 à Rennes et reformé en 2008 à Toulouse autour de leur chanteur (au timbre vocal un peu à la Cali) et auteur-compositeur Gabriel Saglio, a son style bien à lui, qu’on pourrait néanmoins classer, histoire de vous faciliter son approche, dans la famille Têtes Raides. Des textes forts, mélancoliques, fraternels, sur des musiques intelligentes, en ce sens qu’elles forment un univers (acoustique) cohérent bien que se frottant à diverses influences (klezmer, hip-hop, reggae, jazz, guinguette…) ; le tout orchestré avec bonheur par cinq excellents musiciens (guitares, accordéon, banjo, contrebasse, batterie, clarinette). Cinq instrumentaux jubilatoires complètent d’ailleurs les chansons de Gabriel Saglio, enrichis ici par un quatuor à cordes et une section de cuivres. Dernière chose : si, comme moi, séduit ou séduite par ce disque sorti le 8 novembre dernier, vous voulez tout savoir sur ces Vieilles Pies, véritables VIP de la chanson qui promet, sachez qu’il existe aussi un CD-DVD en concert, paru un Samedi soir de novembre 2007.

 

 • DANYEL WARO : Aou Amwin ; 2 CD digipack 3 volets, 15 titres, 112’06 ; Prod. Cobalt, distr. L’Autre Distribution (site sur l’artiste).
Je connais (et admire) Danyel Waro depuis le tout début des années 80, ayant même été l’un des deux premiers journalistes à parler de lui au plan national (alors que Ti Fock connaissait son heure de gloire en essayant de fusionner maloya et rock) et à encourager les artistes de passage à la Réunion (à commencer par Jacques Higelin) à lui rendre visite ; le second, alors à Libération, Philippe Conrath, étant aujourd’hui son producteur. Qu’en dire ici sans trop avoir l’impression, depuis trente ans que j’écris sur lui ou que je rapporte ses propos, de rabâcher ? Simplement qu’il est l’artiste qui a redonné ses lettres de noblesse au maloya réunionnais (l’autre musique locale, celle des anciens esclaves africains ; souvent opposée au séga, à tort puisque également d’origine est-africaine mais beaucoup plus « occidentalisée » au fil du temps), qu’il a fait connaître à travers le monde, avec des textes en créole à la fois universels et très ancrés dans la réalité socio-culturelle de « l’île à grand spectacle ». Et que le « pape du maloya », comme on l’appelle parfois (bien que descendant des « petits blancs » des hauts de l’île et non du continent noir), figure depuis cet automne au panthéon des artistes de world music : il a en effet reçu le 31 octobre dernier à Copenhague la plus haute distinction en la matière, le « WOMEX Award » pour l’année 2010.

 

 

« Héros » et prophète en ses terres depuis longtemps, poète reconnu et facteur d’instruments (kayamb, bobre, roulér…), Danyel Waro vit, crée, enregistre et tourne à son rythme, laissant à la vie le soin et le temps de le ressourcer. Aucune pression d’aucune maison de disques n’aurait pu le faire changer d’attitude. C’est pourquoi cet album est précieux. Parce que ses disques sont rares, bien sûr, et que celui-ci est un double. Mais aussi parce qu’il contient le fruit de ses rencontres (trois titres) avec le groupe corse historique A Filetta, autres insulaires héritiers de la tradition. À noter, parmi bien d’autres choses, un hymne vibrant à Mandela chanté avec Tumi Mokedane (le rappeur sud-africain de Tumi & The Volume) et un autre à Alin, son « pays » Alain Péters, génial auteur-compositeur-interprète réunionnais, prématurément disparu en 1995, à l’âge de 43 ans. Avec Ziskakan, la formation de Gilbert Pounia, dont on a présenté ici le dernier album (Madagascar), puis Baster (de Thierry Gauliris, que l’on voit dans la vidéo ci-dessus chanter avec lui), Danyel Waro aura été non seulement le maître d’œuvre du renouveau du maloya mais surtout un modèle à suivre pour nombre d’artistes des nouvelles générations, à l’image de Christine Salem (voir « Vendanges d’automne » n° 10). Un personnage définitivement entré dans l’histoire musicale de la Réunion. Ah oui, un mot encore : le titre de son album, Aou Amwin, signifie « De vous à moi ».

 

• ZEN ZILA : éponyme ; 11 titres, 43’15 ; production Acte public, distr. L’Autre Distribution (site du groupe).
Rock toutes ! « Depuis une douzaine d’années, écrivait Yannick Delneste (en 2006) dans Chorus, Wahid (Chaïb) et Laurent (Benitah) cultivent au sein de Zen Zila des textes teints aux couleurs du réel, des musiques empreintes de leurs voyages intérieurs et une amitié tranquillement indestructible. » Ils en étaient alors à leur troisième album, Mais où on va comme ça, sorti chez AZ ainsi que le précédent, 2 pull-overs 1 vieux costard en 2003, après Un mélange sans appel en 2000 chez Naïve. Un quatrième, Gueules de Terriens, allait encore paraître chez AZ/Universal en 2008, avant celui-ci, sans titre, réalisé en totale indépendance, signe que quelque chose ne fonctionne pas ou plus, soit dans les majors soit dans les médias, car Zen Zila figure sans aucun doute parmi ce qui se fait de mieux aujourd’hui dans le rock français « à textes ». Musicalement, c’est imparable pour les amateurs du genre, très guitares (électriques, of course) d’un bout à l’autre de l’album ; avec des incursions dans le blues et des allures, dans l’ambiance, la densité et parfois le chant, proches de Manset. Ou d’un Thiéfaine. Voire d’un Bashung. « Tourne, tourne, manège enchanté / Tourne à perdre haleine, à te désaxer / Percepteurs de la décadence, allumez les callumets / Plumeurs, traders à outrance, partisans de l’indécence / Osez poser sur l’asphalte / En vrac, vos bric à brac, toutes vos frasques / Constellation à la décimale / Horticulteurs des Fleurs du Mal… » Sans être sectaire ou amoureux d’une seule forme de chanson (ce qui revient au même), on ne peut qu’être sous le charme, emporté dans le tourbillon de cette musique envoûtante mettant en scène des textes citoyens : « Levez-vous, levez-vous les invisibles / Venez passer le pont des possibles / Oubliez, oubliez les prévisibles / Ceux qui rendent nos rêves impossibles… » Utopie, quand tu nous tiens !

 

• ZORA : Panaméenne ; 14 titres, 48’28 ; Prod. MVS Music, distr. Anticraft (site de l’artiste).
Il aura fallu patienter huit ans, après un premier album sorti en 2002 chez Warner, Bout de Terre (le premier, aussi, réalisé par Stefan Mellino, compositeur et guitariste des Négresses Vertes), pour que Zora (Bensliman) remontre enfin le bout de son joli museau, désormais en autoproduction. « Enfin », parce que la jeune femme qui signe l’essentiel de cet album (avec son alter ego, à la ville comme à la scène, Jean-Philippe Courtois) ne manque pas d’atouts. Découverte du Printemps de Bourges dès 1998, elle a multiplié depuis les premières parties (Richard Bohringer, Gnawa Diffusion, CharlÉlie Couture, Souad Massi, Zebda… dont la synthèse donnerait un bon aperçu du style de ses chansons) et les apparitions en festivals, et compte dans son jeu un certain M, lequel cosigne deux musiques de ce Panaméenne « aux parfums de pop revigorante ». Verbe décomplexé, ironie mordante, invective dessalée, c’est joyeux et riche musicalement, ça swingue au son d’une voix plutôt grave… « Moi, avec ma voix garçonne et mon caractère bien trempé ; lui, Jean-Fi, avec sa guitare et ses élucubrations, ensemble on concocte ces chansons où je me livre, par bribes, tout en peignant les travers de personnages attachants qui nous rappellent forcément quelqu’un. L’humeur est à l’humour tendre ou corrosif, souvent, au franc-parler toujours. » Dépression, angoisse chronique, égalité des chances, équilibre homme-femme, mixité, émigration, mercantilisme, surconsommation… On ressent l’urgence d’un retour à l’essentiel, jusqu’à la confession ultime d’un guitare-voix feutré aux envolées poignantes (Silence austère), en passant par un facétieux duo entre Jean-Fi et Zora (Super la mer), bossa pop sur fond de sirtaki ! Après le « faux départ » de 1998 (et deux vrais enfants, quand même, dans l’intervalle), gageons que ce second album sera le bon.

 

 

Voilà, c’est la fin de ces vendanges d’automne. Plus de cent disques et DVD présentés en trois mois… Je visiterai encore quelques caves spéciales où, avec le temps, le bon vin se bonifie en silence. Mais ensuite ? Ici en tout cas, histoire de refermer ce sujet comme il a débuté, avec Graeme Allwright, je vous propose une autre vidéo qui laisse deviner (malgré sa qualité technique médiocre) la réalité ordinaire des concerts de cet artiste extraordinaire, depuis qu’il parcourt les routes, en trimardeur de la chanson, sans relâche aucune et en faisant toujours le plein… en marge totale des médias. Le plein des salles, mais surtout le plein d’amitié, d’amour et de joie, le public ne demandant – spontanément et systématiquement – qu’à chanter en c(h)œur avec lui.

Formidable Graeme, aussi authentique à la ville qu’à la scène et vice-versa ! Je garde au cœur, par exemple, le souvenir ému d’une humble visite, dans la Corne de l’Afrique, rien que tous les deux, auprès de réfugiés somaliens au temps de la Guerre de l’Ogaden… Quelle humanité chez cet homme-là – non, hélas, ça n’est pas un pléonasme – qui sait parler autant sinon plus avec les yeux qu’avec les mots… Alors, maintenant qu’on a fêté pendant un an nos retrouvailles, suite au coup d’arrêt brutal que vous savez (y a-t-il un « docteur » dans la salle d’attente de Si ça vous chante prêt à nous aider à faire de nouveau chorus sur le papier ?), avec Graeme Allwright, buvons encore à l’amitié, l’amour, la joie… Une dernière fois (pour cette saison : « Au cœur de l’arbre il y a le fruit / Au cœur du fruit il y a la graine / Au cœur de la graine il y a la vie / Et la saison prochaine… »). Aujourd’hui, en effet, ça m’fait d’la peine, mais il faut que je m’en aille.

 

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Published by Fred Hidalgo - dans Actu disques et DVD
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5 décembre 2010 7 05 /12 /décembre /2010 18:04

L’utopie… ou la mort ?

  

« Si tous les gars du monde » faisaient chorus… Les « Chansons autour du monde » (Songs Around The World) du mouvement Playing For Change : Peace Through Music (« Jouer pour le changement : la paix à travers la musique »)… L’esprit qui anime ces pages (commentaires inclus : allez-y voir, on y parle d’utopie comme seule solution d’avenir, seul remède possible à un monde en déconfiture) est récurrent dans la chanson vivante, quel que soit son langage. Souvenez-vous par exemple de Give Peace A Chance (« Donnez une chance à la paix ») ou bien sûr d’Imagine (« …le monde entier / Vivant le moment présent / Vivant dans la paix / Partageant la planète entière »), d’un certain John Lennon… assassiné il y a exactement trente ans.

 

 

  « John Winston Ono Lennon, dit John Lennon (Liverpool, 9 octobre 1940 ; New York, 8 décembre 1980), auteur-compositeur-interprète. D’abord avec le groupe The Beatles, groupe phare des années 1960 et de la culture pop/rock (voir « Édith et John » dans ce blog avec les séances épiques d’enregistrement de Help…) ; puis en solo, période ponctuée de plusieurs albums (dont le célèbre Imagine) et marquée par ses actions en faveur de la paix avec sa compagne Yoko Ono. » Voilà, de façon (très) succincte, comment l’on pourrait résumer l’histoire professionnelle de cet artiste majeur. L’histoire de l’empreinte qu’il laisse dans la chanson comme dans l’esprit des hommes (et des femmes) de bonne volonté, elle, n’a pas fini de s’écrire.

On se contentera donc de lui rendre hommage à travers quelques vidéos éloquentes. D’abord, l’annonce de sa disparition (ici, au JT d’Antenne 2 du 9 décembre 1980) qui plongeait dans la stupeur des centaines de millions d’amateurs de chanson. Pour notre part, nous venions de sortir le dernier numéro de la première année d’existence de Paroles et Musique, le « mensuel de la chanson vivante » qui, pour se consacrer prioritairement à l’actualité, au patrimoine et aux lendemains qui chantent de l’espace francophone, n’allait pas faire l’économie d’un hommage à cette icône de la chanson anglophone dans le numéro suivant. Mais comment apporter quelque chose d’original, un mois plus tard, après le déferlement médiatique que l’on… imagine ? En choisissant, comme le ferait intelligemment notre ami et collaborateur Jacques Vassal, de relier John Lennon à la tradition du folk-song, pointant précisément en lui un guitar-hero de la classe populaire (cf. sa chanson Working Class Hero de 1970).

 

 

Défendant depuis toujours l’idée que la chanson est une chaîne sans fin, dont chaque artiste est un maillon par définition aussi indispensable que celui qui le précède ou qui le suit (même s’il existe indubitablement des maillons plus brillants que d’autres !), conforté en cela par des conversations sur la chanson avec Jean-Roger Caussimon (la métaphore de la chaîne est de lui) et Gilles Vigneault, la découverte de passerelles entre les artistes (de quelque genre musical, langue, frontière ou époque soient-ils) me réjouit à chaque fois. C’est en effet le signe que la chanson est vraiment l’expression artistique (pour ne pas dire l’art – sacré Gainsbarre ! –, même si pour moi la chose n’a jamais souffert de discussion, ne pouvant en aucun cas être moins qu’un art, étant de fait la synthèse de plusieurs arts reconnus comme majeurs : poésie, musique, théâtre, voire danse… et donc l’art majeur par excellence !) la plus chargée d’humanité immédiate. Capable de faire éprouver simultanément la même émotion (cf. Quand les hommes vivront d’amour, en août 1974, sur les Plaines d’Abraham, à Québec…) ou de relier les hommes entre eux à travers le temps et l’espace.

Autre spécificité insigne : elle n’a quasiment besoin de rien, d’aucun matériel sophistiqué pour exister, à peine d’un instrument (quoi de plus beau et plus émouvant qu’une chanson reprise en chœur et a cappella ?), et se contente le plus souvent, pour sa diffusion, du bouche à oreille. Comme le montre par exemple Le Temps des cerises, sans doute la chanson la plus populaire de l’Histoire de France. Car on ne peut pas dire qu’elle soit le fruit de faiseurs ou de producteurs à but lucratif, ni qu’à sa création elle fut matraquée par des médias intéressés directement (ou indirectement par l’audience suscitée : « ici, m’avait-on expliqué dans les années 80, à l’avènement des FM musicales, on a pour consigne de ne diffuser que ce qui plaît au public » !) aux bénéfices. C’est là toute la définition de la « chanson vivante », celle qui aura guidé toute ma « carrière » comme on part en quête de l’inaccessible étoile. Ainsi, j’aime bien qu’à trois décennies d’intervalle John Lennon et l’équipe de Playing For Change : Peace Through Music aient montré une même prédilection pour cette belle chanson qu’est Stand By Me

   

 

Il est d’ailleurs probable que ladite équipe se soit inspirée de la première chanson que Lennon a écrite en solo (en 1969), au moment de mettre en pratique leur gageure à travers le monde (voir « Prends le chorus » du 29 novembre dernier). De Peace Through Music à Give Peace A Chance, il n’y a en effet qu’un pas. Mêmes vibrations humanistes. « Tout ce que nous disons, c’est : donnez une chance à la paix ! » Une autre manière de chanter, à l’instar de Paco Ibañez, que « la poésie est une arme chargée de futur ». C’était la grande époque de « Faites l’amour, pas la guerre ! » Quelle meilleure façon pour John, avec Yoko auprès de lui, de faire passer le message qu’en donnant une conférence de presse dans son lit…

 

   

Dépassé, le mouvement pacifiste ? Périmé le slogan Make Love Not War ? Trop relié à la Guerre du Vietnam ?... Allons donc ! C’est comme si l’on voulait nous faire croire que l’Irak et l’Afghanistan, aujourd’hui, étaient des opérations de maintien de la paix, en oubliant les intérêts financiers sous-jacents… Qui cela trompe-t-il encore ? Baisse la pression (de pétrole ou de gaz), dirait San-Antonio, tu me les gonfles ! Alors que les mêmes laudateurs de la Liberté (de faire du fric) s’assoient gaiement sur les droits de l’homme les plus élémentaires quand il y a des contrats juteux à la clé. Jean Rostand, réveille-toi, ils sont devenus fous !

Trente ans après d’ailleurs, en 2008 plus précisément, Paul McCartney a montré combien le sujet restait d’actualité. Cet été-là, sur les fameuses Plaines d’Abraham, théâtre final du conflit entre troupes royales anglaises et françaises qui scella le sort de la Nouvelle-France (« Je me souviens »…), il donna un concert inoubliable sous les étoiles, le long du Saint-Laurent où à quelques encablures se détachait l’île d’Orléans du roi Félix. Et que croyez-vous qu’il chanta, en hommage à son ami John ? Après A Day In The Life, signée Lennon et McCartney en 1967, ce fut bel et bien Give Peace A Chance, reprise en chœur par cent mille francophones au diapason. Tous et toutes, à ce moment-là, « Citoyens du Monde »… Comme jadis Jean-Roger Caussimon, comme aujourd’hui Gilbert Laffaille et tant d’autres dont votre serviteur.

   

   

Alors, « Imagine qu’il n’y ait pas de paradis / C’est facile si tu essaies / Pas d’enfer en dessous de nous / Au-dessus seulement le ciel / Imagine le monde entier / Vivant le moment présent. » Oui, « Imagine qu’il n'y ait plus de pays / […] Aucun emblème pour lequel tuer ou mourir / Et aucune religion non plus / Imagine le monde entier / Vivant dans la paix. » Imagine un autre monde où quelques centaines de rats du Cac40 et autres valets de la finance assoiffés de pouvoir ne régiraient plus la vie quotidienne de milliards d’être humains : « Plus besoin d’avidité ou de famine / Une fraternité entre hommes… »

   

   

« Imagine le monde entier / Partageant la planète entière ».
Naïveté ? Utopie ? demandé-je dans « Prends le chorus ».
Tu te dis que je suis un rêveur ?... Que je ne suis qu’un rêveur !
Peut-être bien, mais je ne suis pas le seul ; j’espère qu’un jour tu nous rejoindras et que le monde entier ne fera qu’un… « You may say I’m a dreamer / But I’m not the only one / I hope some day you’ll join us / And the world will live as one. »

L’utopie ou la mort ? Non : l’utopie ET la vie !

 

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Published by Fred Hidalgo - dans Hommage
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2 décembre 2010 4 02 /12 /décembre /2010 12:46

Vendanges d’automne (10)

   

 

Il existe une autre façon de faire « la ronde autour du monde », c’est de partager un verre entre amis ou gens de bonne compagnie, comme l’avait bien compris (et surtout si bien écrit) l’un de nos grands poètes populaires contemporains, j’ai nommé Bernard Dimey : « Si tu me payes un verre, on ira jusqu’au bout / Tu seras mon ami au moins quelques secondes / Nous referons le monde, oscillants mais debout / Heureux de découvrir que si la Terre est ronde / On est aussi ronds qu’elle et qu’on s’en porte bien. » Plus qu’à un verre, c’est à une nouvelle cuvée que je vous convie… si ça vous chante : la dixième de nos vendanges phonographiques d’automne de A à Z.

    

Rangées R à T pour cette fois (en attendant donc U à Z) : en même temps que l’hiver, le dénouement approche… Mais d’abord – puisqu’il est question de lui, on ne va pas s’en priver – on trouvera ici deux chansons de Bernard Dimey : celle qui donne son titre à cette page, mise en musique par Cris Carol et interprétée par Serge Reggiani. Et puis, rien que pour le plaisir (« plaisir d’amour » en l’occurrence, car c’est peut-être bien, mine de rien, l’une de nos plus grandes chansons d’amour), un montage vidéo de Michel Simon s’adressant à Mémère (sur une musique de Daniel White). Merveilleux Bernard Dimey qui, le croirez-vous, s’installa juste à côté de moi, à ma gauche, un soir à l’Olympia où Jacques Debronckart y donnait un récital unique (dans tous les sens du terme). Soirée doublement mémorable pour moi. C’était le 6 avril 1981… et moins de trois mois plus tard, le 1er juillet, à deux semaines d’atteindre la cinquantaine, mon illustre voisin méconnu d’un soir s’éclipsait sur la pointe des pieds.

 Quand il est mort le poète, on ne se bouscula pas pour lui rendre hommage. À l’exception notable de Charles Aznavour qui composa tout un album avec lui, d’Henri Salvador (Syracuse…) et surtout de Jacques Debronckart qui ne tarda pas à lui consacrer une émouvante chanson : « Bernard Dimey n’est pas mort le dix mai / On aurait cru qu’il l’avait fait exprès / L’est mort le premier juillet au matin / Et rud’ment bien / Dans son cercueil il avait l’air hautain / Volant à sa hauteur, pour la première / Et la dernière fois de sa carrière / Très haut, très loin / [ …] Un jour, dans quelques années, pas beaucoup, / On vous dira : “Vous l’avez connu ? Vous ?” / Vous partirez vexé, souvenirs flous / Et cœur bien triste / Si j’avais su... bien sûr, si l’on savait / On regarderait les gens de plus près / Quand tombe le rideau, quand part le train / Y a plus moyen. »

 

 

 

 RED CARDELL : Soleil blanc, 12 titres, 44’06 ; production et distribution Keltia Musique (site du groupe).
Quatuor à l’origine, trio depuis, ce groupe de Finistériens célébrera ses vingt ans d’existence en 2012. Composé du batteur Manu Masko, de l’accordéoniste Jean-Michel Moal et du chanteur-guitariste Jean-Pierre Riou (qui écrit tous les textes, les musiques étant collectives), Red Cardell (« fumier rouge » ou « engrais qui court » en breton de Douarnenez mâtiné d’anglais) nous offre ici son dixième album studio (auquel s’ajoute un live) depuis Rouge sorti en 1993. Un bonheur de métissage musical entre héritage breton, rock anglo-saxon et autres influences africaines ou sud-américaines. De la chanson française bien comprise, en somme, tel un creuset dans lequel se rejoignent et s’intègrent toutes sortes d’airs d’ici et d’ailleurs, au service de textes significatifs à l’écriture soignée. « Chaque fois, écrivait Jean Théfaine à propos de leur album précédent, Le Banquet de cristal (Cœur Chorus n° 64, été 2008), c’est le même constat : l’énergie post-punk et le lyrisme corps à cœur qui ruissellent là ont le parfum sauvage des pistes nouvellement défrichées. Difficile d’expliquer l’alchimie qui fait fusionner au plus tripal la guitare rageuse et la voix griffée de Jean-Pierre Riou, auteur-compositeur inspiré, l’accordéon chavirant de Jean-Michel Moal, et la batterie impeccable et les samples inventifs de Manu Masko, mais le miracle est là. » Confirme et signe : se renouvelant d’un album à l’autre, ce « miracle » fait de Red Cardell, à défaut d’être médiatisé à sa juste valeur, l’un des groupes français au long cours les plus originaux et attachants de ces dernières décennies.

 MAURICE REVERDY : 52 chansons vertes et bleues, double album, 34 + 18 titres, 77’44 + 77’08 ; Hacienda Productions, distr. label Éveil & Découvertes (site de l’artiste).
Il ne se considère pas (du tout) comme un « chanteur jeune public » mais revendique le droit d’écrire et de chanter « aussi » des chansons pour enfants. Auteur de trois albums « tout public » en 1980 (Lucidéaliste), 1982 (Énergie bleue) puis 1995 (Et le monde glisse), Maurice Reverdy mène son « Chemin de Bonhomme » d’une scène à l’autre, « une main en musique, l’autre en écriture, s’appliquant à fabriquer du beau ». C’est avec la rencontre de Daniel Thibon, l’auteur de Je reviendrai à Montréal pour Charlebois, que la chanson jeune public est entrée dans son existence. Le fruit d’un travail de commande, 24 petites chansons pour grandir, sur des textes de Thibon qu’il met en musique et enregistre, lui donne goût à la chose ! Il redemande des textes à Daniel, mêle sa propre plume à la sienne, en écrit seul aussi et compose C’est ma planète et autres chansons, nouvel album qui « s’échappe de la petite enfance et jette une passerelle vers ailleurs ». Au printemps 2006, Daniel Thibon tire sa révérence et Maurice se remet à l’établi, seul, pour les Chansons de sous mon chapeau, quinze titres « pratiquement tout public, mais largement imprégnés d’enfance » que l’on trouve, en inédits, aux côtés des deux albums précédents, dans ce vivier de 52 chansons vertes et bleues. À noter entre toutes ces chansons tendres, émouvantes, drôles, mélodiques, toutes d’harmonies douces, très « nature », très « guitare » et résolument écologiques, pour « grandes et petites personnes et inversement », un duo des plus réussi avec Steve Waring, Le nez, c’est nose, et la présence d’un Petit Joueur de flûteau (ici médiévalo-folk !) qui est la première pierre d’un Brassens Bien Brassé (BBB), travail original (autour de vingt-trois titres de Tonton Georges) qui cherche production. Signalons enfin que les Chansons de sous mon chapeau paraîtront « en solo » en mars prochain sous le nom de Chapeau & Co chez le même éditeur.

 
• CHRISTINE SALEM : Lanbousir, 12 titres, 52’58 ; Prod. Cobalt, distr. L’Autre Distribution (site de l’artiste).
Je l’avais rencontrée à ses débuts lors d’un reportage pour Chorus (n° 53, automne 2005) à la Réunion : Christine Salem était alors, avec Nathalie Natiembé et Françoise Guimbert, l’une des pionnières du maloya au féminin, ce blues local auquel Danyel Waro a donné une portée mondiale en reprenant (et en l’enrichissant) l’héritage des anciens. Sur scène, écrivais-je, le charisme et le magnétisme de Christine, sa voix grave aussi, font merveille. Sur disque, la nature essentiellement rythmique du maloya rend l’exercice plus difficile, mais Christine sait le rendre mélodieux, voire mélodique, quand elle le veut, non seulement grâce à son chant et à l’harmonie des voix chorales, mais aussi en associant parfois la guitare, le gambousi (une sorte de luth à cinq cordes) et le dzenzé comoriens (le cousin de la valiha, la harpe malgache) aux instruments traditionnels du maloya (kayamb, rouler, piker, bobre et autres percussions : congas, djembé…). L’essentiel est de toute façon dans le message dispensé, la défense d’une créolité fièrement assumée, s’enracinant autant dans ses origines ethniques que sociales. Lanbousir (« L’Embouchure ») est déjà son quatrième album depuis Waliwa (« Assoiffé ») en 2001. Résultante d’un long voyage initiatique sur les traces de ses ancêtres qui l’a menée de la côte est-africaine aux Comores et à Madagascar – un retour aux racines qu’elle a intitulé Raisinaz –, il constitue pour Christine Salem une sorte d’aboutissement artistique, du personnel à l’universel : des racines à l’embouchure…

 

 

 

 

• LES TIT’ NASSELS : Même pas mal, 14 titres, 44’09 ; Production At(h)ome, distr. Wagram (site du groupe).
Sauf erreur c’est déjà leur septième album en dix ans (Et hep ! en 2000, Bric à brac en 2002, Pareil en 2004 – en fait une compil des deux précédents, mais réenregistrés, et le premier à bénéficier d’une distribution nationale –, Fonds de tiroir en 2005, CRAC ! Crac ! en 2006 et Deux, trois trucs en 2008). On peut même y ajouter un Best Of sorti l’an dernier, Pêle-Mêle. C’est dire si le duo ne manque pas de sujets à traiter et à chanter. Le duo ? Aurélien (alias Axel) et Sophie, tous deux originaires de Roanne. Dix ans donc qu’ils écument les scènes, d’abord de Rhône-Alpes puis du reste de l’Hexagone. Le style ? « Les Tit’Nassels, écrivait Michel Kemper dans leur Portrait de Chorus (n° 47), font dans la chanson gaiement légère, chargée de sens. » Depuis, ils ont creusé ce sillon, celui de la famille chansonnière qui dit des choses graves l’air de rien, ou plutôt sur des musiques enlevées, des mélodies qui tournent, des orchestrations qui chantent. Un titre en particulier résume bien cette démarche, c’est Au royaume des gallinacés, tube musical en puissance brossant un tableau plutôt sombre de l’évolution des mœurs sociopolitiques : « Au royaume des gallinacés / La révolution est en marche / […] Propriétaires les pieds devant / Tous au cimetière en chantant… » Détail, la chanson (qui n’est pas sans faire penser, dans l’esprit, à Poulailler’ song de Souchon) est interprétée en duo (en double duo !) avec Fred et Alice… des Ogres de Barback. Des « volailles », pour le coup, dont on aimerait bien qu’elles fassent l’opinion. 

   

quichote_3.jpg• BERGE TURABIAN : Aznavour en arménien, CD-livre, 13 titres, 52’35 ; autoproduction (site de l’artiste).
C’est une curiosité, une belle histoire et une réussite. Auteur-compositeur-interprète originaire d’Arménie soviétique mais vivant à New York, Berge Turabian a publié plusieurs albums de ses propres chansons ou d’œuvres de poètes arméniens qu’il a mis en musique. Mais, amoureux de la chanson française et racines obligeant, il a voulu adapter Aznavour(ian) dans la langue de leurs ancêtres communs et lui consacrer tout un album, comme il l’explique dans le livret de ce disque sous forme d’une lettre à l’artiste : « Dans les années 70, en Arménie, la culture française avait une présence considérable, surtout la chanson. On connaissait entre autres Aznavour, Brel, Bécaud, Reggiani ou Piaf. Vous vous étiez déjà rendu en Arménie et aviez donné des concerts pour vos innombrables admirateurs. Vos chansons avaient été traduites et publiées et elles étaient souvent récitées comme de la poésie. Mais elles n’étaient pas traduites pour être chantées. » Alors, Berge (qui avait déjà adapté certains titres de Brel, Brassens, Ferré, Trenet, Le Forestier…), s’est attelé à la tâche. « Aujourd’hui, alors que la chanson française a presque disparu du monde musical arménien, il est encore plus impératif de réintroduire les œuvres de ces auteurs-compositeurs pour montrer que la chanson peut avoir un fond poétique, un message, une qualité. »

L’adaptation ? « Elle a parfois été facile et gratifiante, beaucoup plus souvent difficile. C’est ainsi qu’une simple chanson peut vous posséder pendant plusieurs mois… » L’orchestration ? « C’était une autre difficulté. Nous avons maintes fois fait et refait les arrangements avec Tigran [Nanian] pour trouver le juste milieu : nous ne voulions pas que les orchestrations ressemblent à des karaokés et ne voulions pas non plus d’arrangements originaux… » Il en résulte un ouvrage – interprétation incluse, sobre, fidèle et chaude – à la hauteur de l’attente. Et je me félicite d’autant plus d’avoir joué les Messieurs Bons Offices entre Berge Turabian – lecteur passionné de Chorus à New York ! – et les Éditions Raoul-Breton pour aplanir la question des droits d’édition. Le livret comprend tous les textes à la fois en V.O. et en arménien, outre des articles de présentation du projet également traduits en anglais. Bref, un travail à découvrir ; un « Quichotte » de Si ça vous chante à la clé pour distinguer cet amour exemplaire envers la chanson française et bien sûr pour le résultat des plus estimable et respectable auquel il aboutit ici. Comme une Autobiographie (premier titre du disque) de l’auteur de Je m’voyais déjà (qui conclut l’album), jalonnée de bornes incontournables : La Bohème, Emmenez-moi, Mes emmerdes, Mourir d’aimer, Comme ils disent, Hier encore…

 

 

NB. Dans le deuxième volet de ces « Vendanges d’automne » daté du 21 septembre, je présentais le nouvel album de Romain Dudek, J’veux qu’on m’aime, tout aussi excellent que les précédents mais le premier produit par un label reconnu (Le Chant du Monde). « Artiste engagé ? Enragé ? » écrivais-je. « Peut-être bien les deux, mon capitaine ! Dérangeant, ça c’est sûr. Artiste, en somme, avec un A majuscule, qui n’a que faire de plaire à la ménagère de moins de 50 ans ou de complaire à l’animateur télé. Mais qui trace sa route, coûte que coûte, vaille que vaille. » Ce sujet dédié aux mots et à l’amour (cf. Dimey) me permet d’en rajouter une petite couche sur l’auteur de La Poésie des usines (2006), avec une autre chanson tirée de son récent opus n° 5. Malgré la qualité de celui-ci, l’artiste dérangeant dont je parlais reste toujours aussi occulté. Alors, rien que pour nous, ce petit bijou d’amour tendre, histoire de montrer que, pour avoir la rage contre les maux de notre société, et le rock entre les dents, on n’en est pas moins homme, amoureux des mots… et des « simples gens », des enfants et des femmes. Après Mémère de Dimey, L’Amour et les Mots de Dudek ! À chacun sa déclaration d’amour.

(À SUIVRE)

   

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Published by Fred Hidalgo - dans Actu disques et DVD
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