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  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
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  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

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27 septembre 2010 1 27 /09 /septembre /2010 17:39

Le meilleur des choses

 

Il nous l’avait annoncé dans une interview fleuve, la seule et unique depuis des années, pour son dossier du n° 63 de Chorus (printemps 2008) : il finissait de peaufiner ses nouvelles chansons et surtout d’en opérer la sélection en vue d’un prochain album. C’est chose faite aujourd’hui puisque sort ce 27 septembre le nouveau disque de Guy Béart, Le Meilleur des choses. Et c’est un événement !

 

beart_CD.jpg

 

Sans provoquer le même engouement markético-médiatique que pour l’ultime album de Brel, Les Marquises (dont le lancement commercial avait d’ailleurs provoqué l’ire de l’exilé insulaire), il n’en constitue pas moins un événement considérable dans le monde de la chanson française. Pensez : le dernier des trois B, comme disait Jacques Canetti (Brel, Brassens*, Béart), nous revient avec douze chansons inédites (douze + une en version courte, notez bien : à l’ancienne, comme dans les 33 tours, alors qu’il en avait bien d’autres en réserve)… quinze ans après son précédent opus ! Toujours aussi jeune dans la tête, toujours aussi souriant et savoureux dans l’expression, bien que mordant dans le fond, avec une voix incroyablement intacte et des mélodies dont il a le secret et qui font qu’une chanson reste dans les mémoires. En l’occurrence, s’agissant de Guy Béart (80 ans cet été), dans la mémoire collective où ses œuvres coulent comme de l’eau vive…

 

Guy Béart– Le Meilleur des Choses

 
C’était au siècle dernier ! Dernier album studio, Il est temps, en 1995 ; dernière « rentrée parisienne » à Bobino (un mois) en février-mars 1999 (suivi d’un double album en public) : entre la date de ce spectacle où il nous avait reçus dans sa loge de Bobino (interview réalisée par Marc Robine) et 2008 où il avait accepté de faire une exception pour Chorus en nous accueillant toute une journée (Marc Legras, ma « Blonde » et votre serviteur), dans son antre aussi extravagant qu’inexpugnable de Garches, il n’avait accordé qu’un seul et unique entretien (c’était pour Le Monde en 2003). C’est dire si l’interview dont nous n’avions publié qu’une partie (onze pages bien denses, quand même, dans un dossier de trente pages comprenant plus de cinquante illustrations !) faisait alors figure de « scoop ».

 Il y annonçait donc son intention d’enregistrer un nouveau disque (« à la maison »), en mettant l’accent sur la difficulté principale à laquelle il était confronté alors : en effectuer le tri final parmi une quarantaine de cahiers remplis à ras bords ! « Depuis huit ans, nous confiait-il, je me suis mis volontairement à l’écart de tous les métiers de la chanson en refusant toutes les propositions de concerts, de disques “best of”, les invitations à la télé où l’on a toujours besoin d’anciens pour raconter, témoigner. Mais je n’ai cessé d’étudier les êtres et les choses, et d’écrire et de composer. Une quarantaine de cahiers de cent pages chacun. En attendant que les choses s’arrangent un peu dans cet univers en grand chambardement. J’ai réécouté toutes mes chansons avec l’impression d’avoir déjà tout dit, tout exprimé des interrogations sur moi-même (Qui suis-je ?), sur les enfants, les adolescents, les adultes, les amours heureuses ou malheureuses, le monde en général… Quoi rajouter ? Je me suis heureusement souvenu, s’il n’y a rien de nouveau sous le soleil, que selon André Gide “tout a été dit, mais comme personne n’écoute, il faut recommencer”. » 

 

BeartFredMarc

 

Avant de faire un bilan global de sa carrière, de son répertoire et de sa vision du monde, nous étions entrés aussitôt dans le vif du sujet pour en savoir plus sur ce « prochain album » encore hypothétique, vu que parfois l’embarras du choix paralyse l’action. « Autrefois, expliquait-il, quand j’avais une émotion, une idée, je m’y mettais immédiatement puis j’usais la chanson dans mes concerts en la présentant au public en inédit. Dans mes quarante cahiers, il y a des débuts de chansons reprises plus loin, des mélodies précisément datées… Je suis actuellement en train de découper, classer, regrouper… Je m’arrête sur ce qui me paraît pratiquement terminé ou à revoir. L’approche n’est donc plus la même. Je n’ai pas la pression d’une maison de disques qui aurait prévu une date de sortie. Lorsque j’ai commencé à faire une sélection d’une centaine de textes, je me suis dit qu’il me faudrait six mois pour faire le tri. Au bout de deux ans, j’en suis à vingt-cinq chansons terminées. »

Il aura donc fallu à Guy Béart deux ans de plus pour arrêter définitivement son choix et tout enregistrer (at home !), avec des arrangements marqués du sceau de la guitare (Hervé Brault aux guitares et basses électriques, Michel Haumont à la guitare acoustique, Manu Galvin à la guitare slide, outre Nicolas Montazaud aux percussions et Roland Romanelli à l’accordéon et à l’accordina : excusez du peu, seulement des pointures !), que symbolise une émouvante et amusante chanson en mémoire au maître du picking, Marcel Dadi : Pique sur tes ficelles. Et que vous dire, sinon que c’est du bonheur, rien que du bonheur ! Avec, toujours (ou presque), l’espérance folle en point de mire.

Beaucoup d’humour et une écriture jubilatoire qui aurait fait les délices d’un Boby Lapointe : « La planète / Pas très nette / Internette / Intervient / Des loufoques / S’y déloquent / M’y provoquent / Ça qu’est bien / […] Ça fricote / Ça vivote / Mais je vote / Ça qu’est bien / […] Des cohortes / De cloportes / Me colportent / Des potins… » (Ça qu’est bien) ; « Y en a qui nag’nt aux Maldives / D’autres qui ont mal au dos / Certains se jett’nt en eau vive / J’vais au Burkina Faso » (Je vais au Burkina Faso…). De la légèreté dans la forme qui n’empêche pas la satire, loin de là, et même la charge : « La télé toute en lamelles / D’éclairs et d’éclats / Qui te tranchent la cervelle / Comme un coutelas / C’est pourquoi elle s’appelle / Télé Attila », avec au refrain : « Là où elle passe et trop passe / L’esprit ne repousse pas / Le cœur dans ce passe-passe / Passe de vie à trépas » (Télé Attila). Ailleurs (Paix à la guerre), l’ironie fait rire jaune quand elle décline génialement le fameux dicton latin Si vis pacem, para bellum (Si tu veux la paix, prépare la guerre), en version (encore plus) pessimiste : « Mais ça n’est qu’un mauvais rêve / La paix n’est jamais que trève / La poudre est là, au milieu / La paix, c’est la poudre aux yeux ! / Paix à la guerre, guerre à la paix ! » Il est vrai que l’auteur se met dans la peau d’un soldat de fortune : « Hélas nos valeurs se rouillent / Quand personne n’a la trouille / Regardez tous ces civils / Rassasiés dans leurs chenils / Dans la paix, ils la ramènent / Qu’ils attendent la prochaine / Ils nous suivront, tous ces veaux / En chantant cet air nouveau : / Paix à la guerre, guerre à la paix ! »

Un album de jeune homme révolté de 80 berges, qui parle aussi, beaucoup, de l’amour ; comme Brel parlait des Vieux Amants (Ça pourra s’arranger : « Au diable nos chamailles / Nos étés naufragés / Aux prochaines semailles / Ça pourra s’arranger ») ou tirant des leçons à la Brassens (Il faut avoir été « …catin pour être une femme honnête / Il faut avoir été coquin pour devenir ascète »), le tout avec sa patte qui ne ressemble à aucune autre. Quand il chante par exemple Les Amours tranquilles, c’est pour dire exactement le contraire, interprétation orientalisante à la clé (comme pour mieux se moquer de ses rêves pas avouables : « Je rêve d’amours bien chaudes / Je n’ai pas dit torrides / Avec de franches ribaudes / Qui n’ont lu ni Freud ni Ovide », ou à ne pas mettre entre toutes les oreilles : « Je rêve d’amours chatouilles / Pas de salamaleks / Avec des filles qui mouillent / La chemise et le reste avec… ») – une première chez lui qui vient ainsi nous rappeler que sa ville natale n’est autre que Le Caire.

 

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 Et puis des mélodies, en veux-tu en voilà ! Tout ce qui manque (parfois) à la « nouvelle scène » est ici réuni : écriture précise et simple au service d’histoires à caractère universel, sens de la mélodie, interprétation savoureuse... Et, bons dieux de la chanson, quel plaisir ! Ça nous fait du bien comme lorsqu’on est dans les bras d’une personne du sexe…

 Ma préférée ? La chanson éponyme : Le Meilleur des choses, d’une tendresse inouïe et dont le thème – ô miracle ! – n’a jamais été traité, à ma connaissance, dans la chanson. En tout cas pas comme ça. Un titre qui vient resituer à leur juste place, dans ce monde assujetti à l’argent-roi, les vraies valeurs, les seules valeurs qui vaillent, pour l’homme (et la femme) de bonne volonté : « Le meilleur des choses ne coûte rien / Tout ce qui vraiment nous fait du bien / Un rire d’enfant / Un rêve insouciant / Sans rien demander il nous soutient / Le meilleur des choses ne coûte rien / […] Sans les intérêts / À payer après / Avoir partagé l’eau et le pain / […] Un air qui revient / Et chante avec nous dans le pétrin / Le meilleur des choses ne coûte rien… »

Vous savez quoi ? Cet album me redonne une pêche d’enfer pour continuer encore et encore à faire chorus. D’autant plus, « ce sont des choses qui arrivent », disait Prévert, que ce sujet de Si ça vous chante est (pure coïncidence !) le 63e du nom… comme le numéro de Chorus qui comprenait notre dossier spécial en hommage à ce géant de la chanson. Un numéro avec Cali en second dossier (il y avait toujours dans nos « Cahiers de la chanson » un représentant de la « relève » et un artiste des générations précédentes en dossiers), qui – sans savoir que Béart se retrouverait en Une avec lui – nous confiait ceci (en réponse à la question de Jacques Vassal : « Par qui as-tu découvert la musique ? Et la chanson ») : « Tout petit, c’était Guy Béart. Lorsque ma grand-mère me promenait dans ma poussette, elle chantait “Ma petite est comme l’eau…” et il paraît qu’un jour j’ai continué en chantant “Elle est comme l’eau vive” ! Vrai ou légende, c’est parti de là. Et le premier disque qu’on m’a offert, très jeune, a été un disque de Guy Béart. J’aimais beaucoup son tempérament, quand je le voyais à la télévision. Je le trouvais très franc… J’ai bouclé la boucle, d’ailleurs, puisque, pour un disque contre l’illettrisme, j’ai fait une reprise de L’Eau vive… »

CQFD, non ? Notre vie durant, passée au service de la chanson, nous n’avons cessé de montrer que la chanson était une chaîne sans fin dont chaque maillon – plus ou moins brillant – est aussi indispensable à ladite chaîne que celui qui précède ou celui qui suit. Gilles Vigneault nous a dit un jour : « Si l’on veut traverser la rivière du présent, il faut  poser un pied sur la pierre du passé et tenir l’autre prêt à sauter sur la pierre du futur. Sinon, on se retrouve le cul dans l’eau ! » Voilà pourquoi cet album de Béart devrait ne pas passer inaperçu des nouvelles générations d’artistes. Plutôt que de les voir se retrouver un jour « le cul dans l’eau », on leur souhaite en effet de parvenir à toucher aux cimes de l’intemporel comme a su le faire l’interprète de Bal à Temporel.

beart_bestoff.jpgDernière chose, à saluer comme il se doit : alors que RIEN, absolument rien de la discographie de Guy Béart n’était disponible dans le commerce (l’un des grands scandales de ce métier : imaginez ne plus rien pouvoir trouver de Brel, Brassens, Ferré, Trenet, Leclerc, Barbara, Ferrat, Gainsbourg ou Nougaro dans les bacs…), alors que nombre de ses chansons, on le sait, font d’ores et déjà partie de notre patrimoine (Qu’on est bien, Chandernagor, Suez, La Vérité, Le Grand Chambardement, Il n’y a plus d’après, Les Grands Principes, Les Souliers…), un Best of de trois CD est commercialisé en même temps que ce nouveau disque. Vous connaissez maintenant la meilleure des choses qu’il vous reste à faire !

*Brassens qui, malicieux, disait ceci (cf. Chorus n° 63) : « Il y a deux grands auteurs-compositeurs-interprètes au XXe siècle : moi et Georges Brassens ! À part ça, ll y a Guy Béart… »

 

• Le Meilleur des choses, 13 titres (Le Meilleur des choses – Téléphonez-moi quand même – Télé Attila, version longue – Amour passant – Ça qu’est bien – Je vais au Burkina Faso – Les Amours tranquilles – Paix à la guerre – Ça pourra s’arranger – Il faut avoir été – Pique sur tes ficelles – Si je t’ai jetée – Télé Attila, version courte), 44’01 ; Production Bienvenue, distr. Sony Music.

______

NB. Les bilieux diront sans doute que « Béart fait toujours du Béart ». À l’instar de ce qu’on a dit, avec condescendance, à propos du dernier album de Brel. Comme si on demandait à une chienne d’accoucher de chats, ou à un pommier de donner des poires ! On sait depuis ce qu’il est advenu du disque du Grand Jacques, entré pour toujours au panthéon de la chanson française.

 

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24 septembre 2010 5 24 /09 /septembre /2010 17:57

Vendanges d’automne (3)

 

Petite entorse à notre « hiérarchie » alphabétique : après deux premières balades dans les vignobles chansonniers des cépages A à D, retour vers la cuve ou plutôt la cave (là où l’on conserve les crus « hors catégorie » !) du B avec un « spécial Brassens* » (et plus, si affinités, via une envolée aussi rapide que « royale » jusqu’au monde du L), actualité oblige… Aujourd’hui, nous avons en effet rendez-vous avec les Amis de Georges !

 

 

LES AMIS DE GEORGES

Brassens.jpgL’actu, d’abord : ce samedi 25 septembre, le gala annuel de la revue Les Amis de Georges se déroule à La Grande Comédie (40 rue de Clichy), avec de nombreux interprètes qui, non contents de faire comme toujours la fête au Bon Georges, vont également chanter Guy Béart, Jean Ferrat, Léo Ferré et Édith Piaf. Parmi ces artistes, certains de ceux que l’on retrouve sur le disque réalisé à l’initiative de l’association et de la revue éponymes : Valérie Ambroise, Canta U Populu Corsu, André Chiron, Eva Dénia, Sandrine Devienne, Joël Favreau, Goun, Bruno Granier, Guénaëlle, La Mauvaise Réputation, La Rouquinante, Les Étrangers Familiers, Les Z’Embruns d’Comptoirs, Jacques Muñoz, Miquel Pujado, Soul’Sens, Jacques Yvart, Yves Uzureau… et notre Serge Llado à nous (oui, oui, celui de « L’Amusicoscope » de Si ça vous chante), s’offrant tout spécialement La Femme d’Hector.

Au final, un florilège brassénien dans le texte, et dans le respect de la forme originale… ou pas : Tonton Georges en versions hip-hop ou folk, ça vaut le détour, tout comme chanté en provençal (André Chiron), en catalan (Miquel Pujado), en anglais (Les Étrangers Familiers, lire ci-dessous) ou en corse (magnifique adaptation et interprétation de La Prière par le groupe historique Canta U Populu Corsu !). Une belle réussite qui annonce un second volume… En attendant, rendez-vous à la Grande Comédie, ce samedi, où l’on retrouvera aussi avec plaisir Marcel Amont qui chantera Brassens et… Amont. Sinon, ce premier CD vous tend les bras, comme la première fille qu’on a…

• Les Amis de Georges chantent Brassens, 19 titres, 62’06 ; Prod. Les Amis de Georges, distr. : 13 av. Pierre-Brossolette, 94400 Vitry-sur-Seine (Site).

 

LES ÉTRANGERS FAMILIERS

Etrangers.jpgVoilà sans doute le disque (un double album) et le spectacle (une coprod’ de l’association rouennaise Les Musiques à Ouïr et de la Scène Nationale de Sète) réalisés à partir du répertoire brassénien sans doute les plus originaux, inventifs… et dérangeants (pour les partisans de l’ordre établi – contraire même à l’esprit anar de Tonton Georges, faut-il le rappeler ? – et du respect scrupuleux du « dogme » originel) qu’il m’ait été donné d’écouter. Étranges, comme le nom de ce groupe composé sur mesure… et pourtant familiers, vu le répertoire en question que l’on a tous et toutes plus ou moins en mémoire, voire sur le bout des lèvres.

Le groupe ? Sept drôles de garnements au chant et/ou aux instruments : Alexandre Authelain, Denis Charolles, Joseph Doherty, Julien Eil, François Pierron… et puis Loïc Lantoine et Éric Lareine ! Le répertoire ? En français dans le texte, mais aussi en anglais (deux titres adaptés et chantés par Joseph Doherty, dont Saturne), en espagnol (La Juana – Jeanne – par Éric Lareine) et même en c’hti avec une adaptation de J’ai rendez-vous avec vous qui, dans le « parlé-chanté » propre à Loïc Lantoine, devient Mi c’hé vous aut’ que j’attinds !

Étrange, ça l’est indubitablement, au plan du chant, plutôt « à l’arrache » (Lareine et Lantoine le plus souvent, ainsi que Charolles, Doherty et Eil, chacun son morceau ou parfois à deux ou bien en groupe), comme des arrangements musicaux, disons jazzy (pour aller vite !). Parfois cela paraît totalement dépouillé, d’autres fois extrêmement riche avec, il est vrai, une ribambelle d’instruments, qu’ils soient traditionnels (guitares, flûtes, saxophones, clarinettes, trombone, contrebasse, percussions, batterie, harmonica, synthé, accordéon…) ou beaucoup moins (« percutterie » et « graviers »). Au final, on revisite la maison Brassens (et certains des poètes qu’il a mis en musique : Hugo, Richepin, Fort, Pol…) de fond en comble, tant dans l’interprétation (parfois seulement parlée, comme pour Hécatombe) que dans les mélodies.

 

 

Vous l’aurez compris : si vous êtes du genre néo-classique (voire un rien atrabilaire), pour éviter d’en faire une jaunisse, mieux vaut passer votre chemin ; en revanche, si vous appréciez les recréations (qui, réussies, nous font de belles récréations tout en contribuant à maintenir vivant le patrimoine) et… si vous avez un tant soit peu le goût du risque, ce Salut à Georges Brassens est fait pour vous. Même si, sans doute, un tel travail porte davantage ses fruits en scène (à noter que dans la vidéo présentant de brefs extraits de ce spectacle, Éric Lareine porte une moustache de circonstance !) : « Soirée magique, témoigne un spectateur, “inconditionnel du moustachu”, qui m’a fait voguer du rire aux larmes, où mon seul désir fut que cela ne s’arrêtât jamais. Larmes d’émotion en buvant les mots de Loïc Lantoine soulignés par ces traits de contrebasse, […] larmes de rire avec cette interprétation fantastique par le corps et par la voix d’Éric Lareine… »

Mon choix perso dans tout ça ? Sans exclusive, La Supplique… fabuleuse version lantonienne (« Place aux jeunes, en quelque sorte » !), La Religieuse déshabillée par Éric Lareine, à l’aide d’une guitare cristalline puis d’un harmonica orgasmique (« Encore, encore… »), et Le Vieux Léon en chant nord-sud (Lantoine le Lillois, Lareine le Toulousain) mâtiné d’une touche britannique avec Joseph Doherty : émotion garantie ! Mais aussi deux « bonus » apparemment hors sujet : La Romance de la pluie (de Hornez/Stern et Meskiel) par Lareine, et Presque oui de Jean Nohain et Mireille également en duo Lantoine-Lareine. Bref, comme l’indique la première de ces vingt-sept chansons, Il suffit de passer le pont

• Un salut à Georges Brassens, double CD digipack quatre volets, 15 titres, 53’21 + 12 titres, 53’58 ; Prod. Label Ouïe, distr. Anticraft (Site).

 

ÉRIC LAREINE

Lareine.jpgÔ Toulouse ! Ces dernières années, Éric Lareine (grand ami et compagnon de galère de Mano Solo) les a passées loin de sa ville natale. Cinq ans outre-Loire « engagé volontaire dans la “Campagnie” des Musiques à Ouïr » fondée par Denis Charolles (voir ci-dessus). Cinq ans et cent cinquante concerts en trois créations, dont celle consacrée à Brassens. Aujourd’hui, Éric est de retour à la maison où il a trouvé trois musiciens, frais émoulus de l’improvisation jazz, habiles artisans « d’un rock de décharge » : Frédéric Cavallin (batt., percussions), Frédéric Gastard (saxophone basse, claviers), Pascal Maupeu (guitares électriques). Comme ils pourraient être ses fils, Éric (le roi ?) s’est marié avec Lareine pour former un groupe avec « leurs enfants ». Avec un album – de tout premier ordre – à la clé.

Éric Lareine ? Encore un qui se fait bien discret (à son corps défendant) dans les grands médias. Lui aussi est pourtant une pointure, incontestable, de la chanson. Un… enfant de la « Génération Chorus » (vous savez, ce que la télévision a nommé finalement « la nouvelle scène »… à laquelle elle refusait obstinément l’accès à ses plateaux, pendant que Chorus, dans les années 1992 à 2000, remplissait sans faillir et sans relâche sa « mission » de découverte de nouveaux talents). Lareine était en effet au sommaire de Chorus (un « Portrait » d’une double page) dès son n° 1, il y a exactement dix-huit ans, presque jour pour jour ! « Ambulancier en maraude ou danseur de soleils italiens, étrange joueur de mots et rocker réaliste, ce prince de la scène lance de nouvelles pistes, un peu sauvages, pour la chanson », écrivait alors notre excellente amie et collaboratrice Pascale Bigot.

Qui poursuivait ainsi, ayant tout saisi d’emblée du personnage : « Marin perdu en terre, vacillant et fragile, entre un clavier sage et un batteur fou, […] beau, sombre et maigre, visage aigu, voix écorchée, un sourire comme une morsure douce. Dansant son “rock réaliste” dans une transe, confiant à son harmonica une plainte suspendue, passant du cri au chuchotement, il lance des filins ténus, souffle retenu, entre lui et nous. Du grand art ; l’extrême tension d’un déséquilibre apparent et permanent, la réalité maîtrisée d’un long travail complexe et d’une personnalité peu commune, déroutante, dérangeante. »

 

 

Du grand art, oui. Tout était dit dans cet article. Et même pressenti… jusqu’à ce nouvel album (en 1992, le premier, Plaisir d’offrir, joie de recevoir, venait juste de sortir), tellement sa personnalité est apparue insaisissable, tout ce temps, à l’establishment médiatique… Ce disque lui permettra-t-il enfin de se faire connaître à sa juste valeur d’un public autre que celui des (grands) passionnés de chanson ? C’est pour le moins à souhaiter, tant il échappe à la production courante, tant il est original, personnel, émouvant, emballant, enthousiasmant. Pas dans la norme, quoi. Et c’est bien pour ça, hein, hélas… De toute façon, l’artiste s’en moque, qui trace sa route sans se soucier des contingences, en donnant le meilleur de lui-même, ce qu’il a de plus profond en lui et d’« urgent » à exprimer.

En l’occurrence, « une musique de chambre électrisée comme une cage de Faraday, un combo pour le sens et la liberté, pour les mots pour le dire ; des paysages inventés, parcourus de créatures mythiques, mi-pop mi-rock, et de guitares environnementales. Des bois, des fûts, des lames percutés de plein fouet par une voix qui conte, murmure et hurle ». Une voix qui conte, crie et chante comme si elle devait s’éteindre demain, mais surtout, même étouffée, même inaudible au plus grand nombre par la pression de la consommation de masse à tout crin, une voix qui compte depuis longtemps, et pour longtemps encore, dans la chanson française.

(NB. La vidéo de Beauté, chanson que l’on retrouve sur cet album, a été enregistrée lors du « premier jet » de son nouveau spectacle, le 21 février 2009 à l’Espace Croix-Baragnon de Toulouse. Signalons aussi, à l’attention particulière des Parisiens, le concert d’Éric à l’Alhambra ce 29 septembre puis au FestiVal de Marne le 15 octobre. Autres dates de concerts sur son site).

• Éric Lareine et leurs enfants, 10 titres, 40’15 ; Les Productions du Vendredi/Le Chant du Monde, distr. Harmonia Mundi (Myspace).

(À SUIVRE)

___________

*À noter que « L'Intégrale Brassens », manifestation annuelle organisée à Paris depuis 2006 par l’association « Le Grand Pan » (et qui, comme son nom l’indique, a pour objet la reprise du répertoire de Brassens par différents interprètes), se tiendra cette année du samedi 16 au dimanche 24 octobre, à la salle Rossini de la mairie du 9e arrondissement (6 rue Drouot, Métro Richelieu-Drouot). Avec, en « supplément de programme » samedi 16 à 19 h 30, avant l’ouverture de la manifestation proprement dite (qui a lieu uniquement en soirée à partir de 20 h et le dimanche à 17 h), un spectacle en « Hommage à Jean Ferrat », avec Francesca Solleville. Une exposition de photos de Brassens par son amie Josée Stroobants est présentée dans le hall où auront lieu des signatures de livres. Détail du programme et infos pratiques sur le site de l’association. Précisons enfin que cette 5e édition est dédiée au comédien Pierre Maguelon, dit « Petit-Bobo », qui était un grand ami de Brassens et l’a rejoint, emporté par la Camarde, en juillet dernier.

 

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21 septembre 2010 2 21 /09 /septembre /2010 20:05

Vendanges d’automne (2)

 

C’est drôle : je voulais vous faire goûter sans tarder au second cru tiré de nos vendanges d’automne et je m’aperçois que celui-ci aura attendu jusqu’au 21 septembre pour se retrouver en bouteille (en ligne si vous préférez)… comme si mon inconscient, allez savoir pourquoi, m’avait poussé à en reculer la dégustation au jour traditionnel de parution de Chorus. Depuis 1992, nos « Cahiers de la chanson » trimestriels étaient en effet publiés le premier jour de chaque nouvelle saison, et sans « l’accident » que l’on sait (et dont il reste beaucoup à dire), nous en serions aujourd’hui même au n° 73… avec son lot habituel de découvertes et de talents confirmés, connus ou méconnus. À l’image même, en fait, de cette livraison de Si ça vous chante qui vous invite à faire chorus… en attendant peut-être de le (re)prendre en mains*.

 

 

Mais chaque chose en son temps. L’ordre du jour chansonnier de ce 21 septembre est à la suite de nos propres vendanges bloguesques d’automne : un jus de la treille issu d’un mélange de primeurs avec des grappes de mots et de notes qu’on gagne à laisser mûrir un peu. Crus du terroir ou grands crus classés… seulement par ordre alphabétique : après une première mise en bouche dans les rayons A à C de la cave de Si ça vous chante, promenons-nous aujourd’hui dans la rangée fort courue et diverse du monde du D. « D » comme Dechaume, Delly’K, Dénicheurs, Deraime, Derien, Donoré et Dudek. Point trop n’en faut à chaque fois.

 

MARIELLE DECHAUME

Dechaume

Interprète, donc artiste de scène avant tout, au métier chevillé à l’âme et au corps, Marielle Dechaume n’avait sorti qu’un album à ce jour, concocté sur mesure par quelques auteurs et compositeurs de la région d’Angers où elle vit (En mon âme et confiance, 2003). Son parcours ne laisse pourtant pas d’être fort dense : repérée par Chorus lors de la 4e Rencontre d’Astaffort en mai 1995, elle remporte haut la main le Trophée Radio France de la 9e Truffe de Périgueux, en août de la même année. « Petit bout de femme haute comme trois pommes, écrit Valérie Lehoux dans Chorus n° 13, la crinière blonde, […] elle a chanté des histoires d’amour très pures et très romantiques entre un piano et une guitare. Marielle a la voix claire, toute en fraîcheur, quelques années de piano-bar derrière elle, et des textes aux sentiments généreux. Elle a décroché la Truffe d’or en écarquillant les yeux comme une enfant devant un sapin de Noël. Une victoire au diapason de l’applaudissement : la salle, archicomble, lui a fait une quasi-ovation. »

Par la suite, elle remportera d’autres prix, créera plusieurs spectacles (notamment autour de Piaf, de Prévert ou du jazz avec un quatuor), ouvrant en 2003 un café-théâtre à Angers, L’Autrement Café, devenu un lieu reconnu de diffusion et de promotion de la chanson. Elle tourne à présent avec son propre répertoire (Je suis comme je suis), accompagnée seulement par Jacques Montembault au piano, comme dans ce second album conçu lui aussi spécialement par des auteurs et/ou compositeurs essentiellement masculins (une seule femme, Cécile Connin) qui se nomment Jean-Louis Bergère, Jacques Livenais, Jean-Victor Nambot, Olivier Ridereau et surtout Lionel Tua. À noter que l’album a été enregistré au Théâtre de l’Avant-Scène de Trélazé dans les conditions du direct (mais sans public).

• Que dire de l’amour ?, 16 titres, 52’26 ; autoproduction et autodistribution (Myspace).

 

DELLY'K

DellyKDelly’K ? Comme délicat ? Sans doute, tellement les arrangements dU guitariste-compositeur Christophe Joubert (cofondateur de ce groupe à géométrie variable : de trois à sept musiciens suivant les lieux et les possibilités) sont fins et intelligents (guitares, piano, violoncelle, percussions, basse, synthé). Bossa nova, rythmes et chœurs hispanisants… pour de la belle et bonne chanson française dont on a autant plaisir à écouter les textes signifiants qu’à se laisser embarquer par les musiques. Delly’K aussi comme Delphine Keryhuel qui formait à l’origine avec Christophe un simple duo et qui signe la plupart des chansons de ce premier album, qu’elle interprète de sa voix chaude et assurée, souvent seule, le reste du temps en duo ou soutenue par des chœurs. Tout comme Marielle Dechaume (voir ci-dessus), Delphine qui a vécu longtemps dans l’univers de la chanson baignant la vie de ses parents (Bernard et Dany Keryhuel, fondateurs du festival Chant’appart) a ouvert à La Roche-sur-Yon un « bar à vin culturel », lieu d’expositions et de spectacles qui doit son nom, L’Art en bar, à un certain Jehan…

 Entre autres titres qui viennent du fond, du tréfonds  de l’âme (mais ne s’intéressent pas, loin de là, qu’à soi-même ou au seul quotidien : cf. J’ai posé mes bagages, jolie chanson sur l’environnement), citons Premier pas, émouvante déclaration d’amour filial en laquelle bien des pères (et des filles entrées dans l’âge adulte) se reconnaîtront sûrement…

• Emmène-moi, 12 titres, 45’26 ; autoproduction et autodistribution : 12 rue Lorieau, 85000 La Roche-sur-Yon (Myspace).

 

LES DÉNICHEURS  

DenicheursSi, en scène, c’est une œuvre de salubrité patrimoniale (et sans doute un spectacle jubilatoire), on peut s’interroger sur l’intérêt de reprendre en disque des chansons du répertoire qu’on pourrait écouter en versions originales. D’abord, il n’est pas sûr du tout que celles de ce double album (le premier de ce trio voix-accordéon-guitare) aient toutes été rééditées en CD, Les Dénicheurs en question s’étant fait une spécialité de traîner leurs guêtres dans les vide-greniers pour chiner de vieux disques poussiéreux, rayés et bon marché, qui réservent parfois de bonnes surprises. Ensuite, c’est justement le fait de rassembler toutes ces « perles de la chanson rétro » qui confère de la valeur à l’entreprise, prenant alors la tournure d’un florilège chansonnier d’avant-guerres, au pluriel (en gros, de 1906 – La Petite Tonkinoise – à 1939 – Ça fait d’excellents Français – avec quatre ou cinq exceptions de 1944 à 1947 – Attends-moi sous l’obélisque, C’est si bon, Le Dénicheur, Le P’tit Bal du samedi soir – et même une de 1966, signée Trenet : Le Chinois).

Les Dénicheurs (Valéry Dekowski au chant, Olivier Riquart au piano à bretelles, Manu Constant à la guitare) n’ont plus, dès lors, qu’à trouver la gouaille nécessaire pour clamer haut et fort des mots et des notes qui sont un témoignage unique de la mentalité collective – et des mœurs – de l’époque. Ces chansons mélodiques (qui, parfois, n’ont pas tellement vieilli), nous en apprennent en effet beaucoup en la matière, peut-être mieux qu’un manuel d’histoire, tout en nous réjouissant les esgourdes. Entre deux rengaines peu connues mais qui valent le détour, on effectue en deux tours de CD une bien agréable balade au pays des Ouvrard, Chevalier, Fréhel, Georgius et autres Scotto, Van Parys, Misraki, Guitry, Dréjac ou Willemetz. Et ça devient carrément du bonheur, avec Julien Duvivier aux paroles et Maurice Yvain à la musique, Quand on s’promène au bord de l’eau

• Saucissons zé raretés de la chanson rétro, 2 CD digipack : 13 titres, 39’42 + 13 titres, 38’26 ; autoproduction, distr. Rue Stendhal Diffusion (Site).

 

BILL DERAIME  

Pour ses quarante ans (révolus) de carrière, en 2008, le Monsieur Blues de la chanson française avait sorti un albDeraimeum dense (le dix-septième !) intitulé Bouge encore. Cette fois, le grand Bill nous propose un double CD composant, écrit-il, « une sorte de compilation de mes dix dernières années d’enregistrements pour donner une nouvelle chance à des chansons qui ont été “enterrées vivantes” dans les “bas-fonds du star-système” (monde cruel !) ». Victime lui-même de la précarité et de la maladie dans cette période, il dédie son répertoire à tous ceux, « de plus en plus nombreux, qui vivent dans la rue, et qui y meurent de solitude et de désespoir plus que de froid ou de faim ». Et pour mettre ses paroles et ses actes en accord, Bill Deraime a rejoint une association, « Les Morts de la Rue », qui est « comme un petit îlot d’humanité lumineux qui fait se relever la confiance. C’est en pensant à ce collectif qui m’est cher que je vous propose d’écouter ces chansons… » Des chansons qu’il a réenregistrées, « non pas pour faire du neuf à tout prix mais du “meilleur” et du “plus beau” », précisant que s’il a conscience d’avoir « diminué physiquement », il croit « avoir beaucoup reçu au niveau du feeling et de la voix », ce qui est l’évidence même à l’écoute de ce Brailleur de fond (titre à entendre dans le sens où Nougaro parlait de « mineurs de fond » à propos des auteurs-chanteurs).

 

 

Du Chanteur maudit (qu’on peut visionner ici en clip) aux versions inédites du Révérend Gary Davis (« pour rendre hommage à ce “Gospel Bluesman” qui chantait aux coins des rues et qui m’a beaucoup influencé »), on retrouve l’incontournable Babylone tu déconnes, quelques versions en public mais remixées « pour vous donner “le best of myself” » et plein de textes forts qui sonnent musicalement du feu de Dieu (avec des incursions vers le reggae ou le gospel) : « Quand j’écris dans la marge / J’oublie toutes les blessures du temps / Dans un étroit passage / Où tous les futurs sont présents… » Côté orchestral, tout y est (notamment la présence du complice Mauro Serri aux guitares) ; vocalement, c’est imparable. Et « philosophiquement », jugez-en vous-mêmes : « Il est bon en période de crise, écrit d’emblée l’artiste, de retourner à la source et de communier avec ce qui avait fait l’essence de cette extraordinaire musique noire. En plongeant dans sa source profonde on peut trouver l’Energie Positive, nécessaire à la création et à la lutte salutaire contre l’inertie. » Chapeau (ou plutôt béret), Mister Bill !

• Brailleur de fond, 2 CD digipack 4 volets avec livret de 40 pages : 14 titres, 59’03 + 12 titres, 59’26, et bonus vidéo de 10’50 ; Prod. Bill Deraime/Nueva Onda, Licence Dixiefrog Records, Harmonia Mundi distribution (Site).

 

 THIBAUT DERIEN 

quichote_3.jpgAprès Instants fanés repéré par Chorus (n° 52) et Yannick Delneste en 2003 (« Dès la fin du premier titre de ce premier album, on sait que l’on a sous l’oreille un vrai nouveau talent… ») et L’Éphéméride en 2005 avec le groupe De Rien, le Breton Thibaut Derien prend son envol d’auteur-interprète en recouvrant son véritable patronyme avec un troisième album placé sous le signe du détachement classieux, du sourire en coin et de l’énergie musicale. En l’occurrence, cinq compositeurs de choix se sont emparés de sa poésie nonchalante et ironique (Bertrand Louis, Cyril Giroux…), alors que Clarika et François Hadji-Lazaro lui donnent la réplique dans deux duos enlevés et doux-amers.

  

Derien

 

Les textes, littéraires, qui jouent avec les mots, font mouche avec élégance. « J’écris avec les pieds », s’amuse Thibaut le flâneur, qui aime chercher l’inspiration dans la marche. Les musiques font penser à Ennio Morricone ou Tarantino : « J’avais envie de musiques de films… » Les arrangements, réussissent ce tour de force de paraître dépouillés malgré un superbe foisonnement instrumental (cordes en tout genre, cuivres idem, piano, batterie…). Et mon tout forme un ensemble des plus cohérent, « une œuvre mature, presque apaisée », note son ami Eric La Blanche (déjà chroniqué ici en « Actu Disques et DVD »).

 

 

Au final, Le Comte d’Apothicaire (« J’ai acquis un titre de noblesse / Sans aucun palmarès / Sur un coup de chance / Mon seul diplôme c’est mon extrait de naissance… ») semble être un album hors du temps, « ancien et moderne à la fois », poursuit à juste titre La Blanche, « un peu comme la bande-son d’une bande dessinée de Schuiten et Peeters ». Il a d’ailleurs été écrit à Bruxelles, où Thibaut Derien a vécu ces dernières années. Croyez-m’en sur parole (et musique), c’est du tout bon, à l’évidence un « Quichotte » de Si ça vous chante, dans la forme comme dans le fond.

• Le Comte d’Apothicaire, 12 titres, 42’22 ; Kiui Prod., L’Autre Distribution (Myspace).

 

DONORÉ  

DonoréPremier album d’un jeune artiste « à suivre », comme on disait à Chorus. Fruit de deux ans de travail, il a été coécrit avec Marie-Florence Gros (qui a notamment collaboré avec Isabelle Boulay et Patrick Bruel) et enregistré avec des musiciens prestigieux, comme Denis Bennarosh et Hervé Brault (Cabrel, Nougaro…). Musicalement et dans l’inspiration textuelle, Donoré se situe plutôt dans la famille du folksong à la française (Cabrel justement, Le Forestier…), vocalement aussi, avec parfois quelques inflexions sympathiques à la Goldman. Histoires d’amitié amoureuse, de jalousie, de vengeance, de mariage qui foire (« Premier anniversaire, les noces de coton / Celui de notre lit s’effiloche, pardon / J‘ai voulu la mariée, Venise, l’amour parfait / Et l’amour justement, où l’avais-je rangé ? ») ou qui tourne à la foire (« C‘est sous l’regard de Jésus-Christ / Impassible sur son crucifix / Que Cendrillon a dérapé / Telle une sirène, elle l’a appelé / Son p’tit témoin, son “je doute de rien” / Dans le presbytère, elle l’a happé / Et brusquement, l’a culbuté / C’est le jour J qu’elle a dit oui / De son point G qu’il témoignait… ») ; bref, de la chanson légère en apparence mais qui dit, mine de rien, façon Souchon, la difficulté qu’on a parfois à se comprendre et à vivre ensemble.

Qui dit aussi l’importance de la croisée des chemins (« La peur du vide m’a joué des tours / Aujourd’hui / Dis, on va où ? ») et la nécessité de sauter le pas dans la bonne direction : « Faudrait passer la frontière / Aller au-delà / Sans faux pas / Voir ce qui se cache derrière / Ce qui nous libère… » Quand ce sera fait, quand Donoré aura pris un peu de « bouteille », qu’il sera tout à fait venu à nous, il ne sera plus un artiste « à suivre » (qui fait déjà de jolies chansons), mais un artiste dans les pas duquel d’autres auront envie de marcher.

• Je viens à toi, 10 titres, 46’45 ; Donoprod, distr. Mosaic Music (Site ou Myspace).

   

ROMAIN DUDEK 

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Il dit que sa mère écoutait Ferré et Béranger à fond quand elle était enceinte de lui. Il en garde en tout cas de beaux restes. Le contenu et le titre de cet album (qui paraît le 7 octobre) jouent sur le paradoxe et la provocation, car J’veux qu’on m’aime est tout sauf un recueil de chansons formatées, tout sauf la traduction d’un chanteur en quête de public lui-même en mal d’idole. En 2006, après trois albums autoproduits (Le Marchand de sable, 1997 ; Choucroute tous les jours, 2001 ; Le Bon à rien, 2003), Romain sortait un extraordinaire double CD, Poésie des usines, encensé doublement par Chorus : « Rien que les photos, épatantes, du livret nous délivrent à leur manière une authentique poésie des usines, écrivait Michel Kemper dans sa critique du CD. Qui, en l’occurrence, rime à l’imparfait dans la chanson-titre. Délocalisation sauvage. Et désarroi, regrets… Cette chanson résume à merveille ce superbe disque de Romain Dudek, empreint de saines colères, de “réactions cutanées” selon l’expression même du chanteur. » Et Daniel Pantchenko enfonçait le clou dans le Portrait « à suivre » : « En ces temps de nombrilisme sécurisant, le trentenaire Romain Dudek jette un pavé dans la mare au fil d’une démarche créatrice ambitieuse et sans concession. À preuve, son quatrième album, chant citoyen et humaniste qui constitue l’une des meilleures surprises discographiques de l’automne 2006. »

 

Dudek

 

On retrouve ici la même inspiration, où affleure parfois un zeste de Brassens (formidable Tous morts, tous égaux !), le même rock, « précis, tranchant, économe et efficace », mais aussi des rythmiques et un son électronique façon Massive Attack (cf. la reprise de C’est comme ça, des Rita Mitsouko ; dans Le Bon à rien, c‘était Baudelaire et Brel qu’il revisitait). À son sujet, on cite aussi Desproges pour la verve, Mano Solo pour l’aspect citoyen, Arno pour le côté arraché, déjanté… Artiste engagé ? Enragé ? Peut-être bien les deux, mon capitaine ! Dérangeant, ça c’est sûr. Artiste, en somme, avec un A majuscule, qui n’a que faire de plaire à la ménagère de moins de 50 ans ou de complaire à l’animateur télé. Mais qui trace sa route, coûte que coûte, vaille que vaille. J’veux qu’on m’aime est déjà le cinquième album de Dudek, le premier produit par un label ayant pignon sur rue : aviez-vous seulement entendu, sinon l’une de ses chansons, au moins prononcer son nom ?

 

 

 

• J’veux qu’on m’aime, 12 titres, 42’17 ; Le Chant du Monde, Harmonia Mundi distribution (Myspace) 

(À SUIVRE)

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 *Pour mémoire, rappelons aux anciens abonnés de la revue que – depuis la fin du printemps où, pour éviter leur destruction pure et simple, nous avons obtenu le droit de récupérer officiellement les stocks de Chorus – nous « remplaçons » volontiers et gracieusement les numéros qu’ils n’ont pas reçus de leur abonnement en cours par d’anciens numéros : voir C’était menti, publié le 22 juin sur ce blog.

 

 

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Published by Fred Hidalgo - dans Actu disques et DVD
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