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  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
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  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

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21 septembre 2010 2 21 /09 /septembre /2010 20:05

Vendanges d’automne (2)

 

C’est drôle : je voulais vous faire goûter sans tarder au second cru tiré de nos vendanges d’automne et je m’aperçois que celui-ci aura attendu jusqu’au 21 septembre pour se retrouver en bouteille (en ligne si vous préférez)… comme si mon inconscient, allez savoir pourquoi, m’avait poussé à en reculer la dégustation au jour traditionnel de parution de Chorus. Depuis 1992, nos « Cahiers de la chanson » trimestriels étaient en effet publiés le premier jour de chaque nouvelle saison, et sans « l’accident » que l’on sait (et dont il reste beaucoup à dire), nous en serions aujourd’hui même au n° 73… avec son lot habituel de découvertes et de talents confirmés, connus ou méconnus. À l’image même, en fait, de cette livraison de Si ça vous chante qui vous invite à faire chorus… en attendant peut-être de le (re)prendre en mains*.

 

 

Mais chaque chose en son temps. L’ordre du jour chansonnier de ce 21 septembre est à la suite de nos propres vendanges bloguesques d’automne : un jus de la treille issu d’un mélange de primeurs avec des grappes de mots et de notes qu’on gagne à laisser mûrir un peu. Crus du terroir ou grands crus classés… seulement par ordre alphabétique : après une première mise en bouche dans les rayons A à C de la cave de Si ça vous chante, promenons-nous aujourd’hui dans la rangée fort courue et diverse du monde du D. « D » comme Dechaume, Delly’K, Dénicheurs, Deraime, Derien, Donoré et Dudek. Point trop n’en faut à chaque fois.

 

MARIELLE DECHAUME

Dechaume

Interprète, donc artiste de scène avant tout, au métier chevillé à l’âme et au corps, Marielle Dechaume n’avait sorti qu’un album à ce jour, concocté sur mesure par quelques auteurs et compositeurs de la région d’Angers où elle vit (En mon âme et confiance, 2003). Son parcours ne laisse pourtant pas d’être fort dense : repérée par Chorus lors de la 4e Rencontre d’Astaffort en mai 1995, elle remporte haut la main le Trophée Radio France de la 9e Truffe de Périgueux, en août de la même année. « Petit bout de femme haute comme trois pommes, écrit Valérie Lehoux dans Chorus n° 13, la crinière blonde, […] elle a chanté des histoires d’amour très pures et très romantiques entre un piano et une guitare. Marielle a la voix claire, toute en fraîcheur, quelques années de piano-bar derrière elle, et des textes aux sentiments généreux. Elle a décroché la Truffe d’or en écarquillant les yeux comme une enfant devant un sapin de Noël. Une victoire au diapason de l’applaudissement : la salle, archicomble, lui a fait une quasi-ovation. »

Par la suite, elle remportera d’autres prix, créera plusieurs spectacles (notamment autour de Piaf, de Prévert ou du jazz avec un quatuor), ouvrant en 2003 un café-théâtre à Angers, L’Autrement Café, devenu un lieu reconnu de diffusion et de promotion de la chanson. Elle tourne à présent avec son propre répertoire (Je suis comme je suis), accompagnée seulement par Jacques Montembault au piano, comme dans ce second album conçu lui aussi spécialement par des auteurs et/ou compositeurs essentiellement masculins (une seule femme, Cécile Connin) qui se nomment Jean-Louis Bergère, Jacques Livenais, Jean-Victor Nambot, Olivier Ridereau et surtout Lionel Tua. À noter que l’album a été enregistré au Théâtre de l’Avant-Scène de Trélazé dans les conditions du direct (mais sans public).

• Que dire de l’amour ?, 16 titres, 52’26 ; autoproduction et autodistribution (Myspace).

 

DELLY'K

DellyKDelly’K ? Comme délicat ? Sans doute, tellement les arrangements dU guitariste-compositeur Christophe Joubert (cofondateur de ce groupe à géométrie variable : de trois à sept musiciens suivant les lieux et les possibilités) sont fins et intelligents (guitares, piano, violoncelle, percussions, basse, synthé). Bossa nova, rythmes et chœurs hispanisants… pour de la belle et bonne chanson française dont on a autant plaisir à écouter les textes signifiants qu’à se laisser embarquer par les musiques. Delly’K aussi comme Delphine Keryhuel qui formait à l’origine avec Christophe un simple duo et qui signe la plupart des chansons de ce premier album, qu’elle interprète de sa voix chaude et assurée, souvent seule, le reste du temps en duo ou soutenue par des chœurs. Tout comme Marielle Dechaume (voir ci-dessus), Delphine qui a vécu longtemps dans l’univers de la chanson baignant la vie de ses parents (Bernard et Dany Keryhuel, fondateurs du festival Chant’appart) a ouvert à La Roche-sur-Yon un « bar à vin culturel », lieu d’expositions et de spectacles qui doit son nom, L’Art en bar, à un certain Jehan…

 Entre autres titres qui viennent du fond, du tréfonds  de l’âme (mais ne s’intéressent pas, loin de là, qu’à soi-même ou au seul quotidien : cf. J’ai posé mes bagages, jolie chanson sur l’environnement), citons Premier pas, émouvante déclaration d’amour filial en laquelle bien des pères (et des filles entrées dans l’âge adulte) se reconnaîtront sûrement…

• Emmène-moi, 12 titres, 45’26 ; autoproduction et autodistribution : 12 rue Lorieau, 85000 La Roche-sur-Yon (Myspace).

 

LES DÉNICHEURS  

DenicheursSi, en scène, c’est une œuvre de salubrité patrimoniale (et sans doute un spectacle jubilatoire), on peut s’interroger sur l’intérêt de reprendre en disque des chansons du répertoire qu’on pourrait écouter en versions originales. D’abord, il n’est pas sûr du tout que celles de ce double album (le premier de ce trio voix-accordéon-guitare) aient toutes été rééditées en CD, Les Dénicheurs en question s’étant fait une spécialité de traîner leurs guêtres dans les vide-greniers pour chiner de vieux disques poussiéreux, rayés et bon marché, qui réservent parfois de bonnes surprises. Ensuite, c’est justement le fait de rassembler toutes ces « perles de la chanson rétro » qui confère de la valeur à l’entreprise, prenant alors la tournure d’un florilège chansonnier d’avant-guerres, au pluriel (en gros, de 1906 – La Petite Tonkinoise – à 1939 – Ça fait d’excellents Français – avec quatre ou cinq exceptions de 1944 à 1947 – Attends-moi sous l’obélisque, C’est si bon, Le Dénicheur, Le P’tit Bal du samedi soir – et même une de 1966, signée Trenet : Le Chinois).

Les Dénicheurs (Valéry Dekowski au chant, Olivier Riquart au piano à bretelles, Manu Constant à la guitare) n’ont plus, dès lors, qu’à trouver la gouaille nécessaire pour clamer haut et fort des mots et des notes qui sont un témoignage unique de la mentalité collective – et des mœurs – de l’époque. Ces chansons mélodiques (qui, parfois, n’ont pas tellement vieilli), nous en apprennent en effet beaucoup en la matière, peut-être mieux qu’un manuel d’histoire, tout en nous réjouissant les esgourdes. Entre deux rengaines peu connues mais qui valent le détour, on effectue en deux tours de CD une bien agréable balade au pays des Ouvrard, Chevalier, Fréhel, Georgius et autres Scotto, Van Parys, Misraki, Guitry, Dréjac ou Willemetz. Et ça devient carrément du bonheur, avec Julien Duvivier aux paroles et Maurice Yvain à la musique, Quand on s’promène au bord de l’eau

• Saucissons zé raretés de la chanson rétro, 2 CD digipack : 13 titres, 39’42 + 13 titres, 38’26 ; autoproduction, distr. Rue Stendhal Diffusion (Site).

 

BILL DERAIME  

Pour ses quarante ans (révolus) de carrière, en 2008, le Monsieur Blues de la chanson française avait sorti un albDeraimeum dense (le dix-septième !) intitulé Bouge encore. Cette fois, le grand Bill nous propose un double CD composant, écrit-il, « une sorte de compilation de mes dix dernières années d’enregistrements pour donner une nouvelle chance à des chansons qui ont été “enterrées vivantes” dans les “bas-fonds du star-système” (monde cruel !) ». Victime lui-même de la précarité et de la maladie dans cette période, il dédie son répertoire à tous ceux, « de plus en plus nombreux, qui vivent dans la rue, et qui y meurent de solitude et de désespoir plus que de froid ou de faim ». Et pour mettre ses paroles et ses actes en accord, Bill Deraime a rejoint une association, « Les Morts de la Rue », qui est « comme un petit îlot d’humanité lumineux qui fait se relever la confiance. C’est en pensant à ce collectif qui m’est cher que je vous propose d’écouter ces chansons… » Des chansons qu’il a réenregistrées, « non pas pour faire du neuf à tout prix mais du “meilleur” et du “plus beau” », précisant que s’il a conscience d’avoir « diminué physiquement », il croit « avoir beaucoup reçu au niveau du feeling et de la voix », ce qui est l’évidence même à l’écoute de ce Brailleur de fond (titre à entendre dans le sens où Nougaro parlait de « mineurs de fond » à propos des auteurs-chanteurs).

 

 

Du Chanteur maudit (qu’on peut visionner ici en clip) aux versions inédites du Révérend Gary Davis (« pour rendre hommage à ce “Gospel Bluesman” qui chantait aux coins des rues et qui m’a beaucoup influencé »), on retrouve l’incontournable Babylone tu déconnes, quelques versions en public mais remixées « pour vous donner “le best of myself” » et plein de textes forts qui sonnent musicalement du feu de Dieu (avec des incursions vers le reggae ou le gospel) : « Quand j’écris dans la marge / J’oublie toutes les blessures du temps / Dans un étroit passage / Où tous les futurs sont présents… » Côté orchestral, tout y est (notamment la présence du complice Mauro Serri aux guitares) ; vocalement, c’est imparable. Et « philosophiquement », jugez-en vous-mêmes : « Il est bon en période de crise, écrit d’emblée l’artiste, de retourner à la source et de communier avec ce qui avait fait l’essence de cette extraordinaire musique noire. En plongeant dans sa source profonde on peut trouver l’Energie Positive, nécessaire à la création et à la lutte salutaire contre l’inertie. » Chapeau (ou plutôt béret), Mister Bill !

• Brailleur de fond, 2 CD digipack 4 volets avec livret de 40 pages : 14 titres, 59’03 + 12 titres, 59’26, et bonus vidéo de 10’50 ; Prod. Bill Deraime/Nueva Onda, Licence Dixiefrog Records, Harmonia Mundi distribution (Site).

 

 THIBAUT DERIEN 

quichote_3.jpgAprès Instants fanés repéré par Chorus (n° 52) et Yannick Delneste en 2003 (« Dès la fin du premier titre de ce premier album, on sait que l’on a sous l’oreille un vrai nouveau talent… ») et L’Éphéméride en 2005 avec le groupe De Rien, le Breton Thibaut Derien prend son envol d’auteur-interprète en recouvrant son véritable patronyme avec un troisième album placé sous le signe du détachement classieux, du sourire en coin et de l’énergie musicale. En l’occurrence, cinq compositeurs de choix se sont emparés de sa poésie nonchalante et ironique (Bertrand Louis, Cyril Giroux…), alors que Clarika et François Hadji-Lazaro lui donnent la réplique dans deux duos enlevés et doux-amers.

  

Derien

 

Les textes, littéraires, qui jouent avec les mots, font mouche avec élégance. « J’écris avec les pieds », s’amuse Thibaut le flâneur, qui aime chercher l’inspiration dans la marche. Les musiques font penser à Ennio Morricone ou Tarantino : « J’avais envie de musiques de films… » Les arrangements, réussissent ce tour de force de paraître dépouillés malgré un superbe foisonnement instrumental (cordes en tout genre, cuivres idem, piano, batterie…). Et mon tout forme un ensemble des plus cohérent, « une œuvre mature, presque apaisée », note son ami Eric La Blanche (déjà chroniqué ici en « Actu Disques et DVD »).

 

 

Au final, Le Comte d’Apothicaire (« J’ai acquis un titre de noblesse / Sans aucun palmarès / Sur un coup de chance / Mon seul diplôme c’est mon extrait de naissance… ») semble être un album hors du temps, « ancien et moderne à la fois », poursuit à juste titre La Blanche, « un peu comme la bande-son d’une bande dessinée de Schuiten et Peeters ». Il a d’ailleurs été écrit à Bruxelles, où Thibaut Derien a vécu ces dernières années. Croyez-m’en sur parole (et musique), c’est du tout bon, à l’évidence un « Quichotte » de Si ça vous chante, dans la forme comme dans le fond.

• Le Comte d’Apothicaire, 12 titres, 42’22 ; Kiui Prod., L’Autre Distribution (Myspace).

 

DONORÉ  

DonoréPremier album d’un jeune artiste « à suivre », comme on disait à Chorus. Fruit de deux ans de travail, il a été coécrit avec Marie-Florence Gros (qui a notamment collaboré avec Isabelle Boulay et Patrick Bruel) et enregistré avec des musiciens prestigieux, comme Denis Bennarosh et Hervé Brault (Cabrel, Nougaro…). Musicalement et dans l’inspiration textuelle, Donoré se situe plutôt dans la famille du folksong à la française (Cabrel justement, Le Forestier…), vocalement aussi, avec parfois quelques inflexions sympathiques à la Goldman. Histoires d’amitié amoureuse, de jalousie, de vengeance, de mariage qui foire (« Premier anniversaire, les noces de coton / Celui de notre lit s’effiloche, pardon / J‘ai voulu la mariée, Venise, l’amour parfait / Et l’amour justement, où l’avais-je rangé ? ») ou qui tourne à la foire (« C‘est sous l’regard de Jésus-Christ / Impassible sur son crucifix / Que Cendrillon a dérapé / Telle une sirène, elle l’a appelé / Son p’tit témoin, son “je doute de rien” / Dans le presbytère, elle l’a happé / Et brusquement, l’a culbuté / C’est le jour J qu’elle a dit oui / De son point G qu’il témoignait… ») ; bref, de la chanson légère en apparence mais qui dit, mine de rien, façon Souchon, la difficulté qu’on a parfois à se comprendre et à vivre ensemble.

Qui dit aussi l’importance de la croisée des chemins (« La peur du vide m’a joué des tours / Aujourd’hui / Dis, on va où ? ») et la nécessité de sauter le pas dans la bonne direction : « Faudrait passer la frontière / Aller au-delà / Sans faux pas / Voir ce qui se cache derrière / Ce qui nous libère… » Quand ce sera fait, quand Donoré aura pris un peu de « bouteille », qu’il sera tout à fait venu à nous, il ne sera plus un artiste « à suivre » (qui fait déjà de jolies chansons), mais un artiste dans les pas duquel d’autres auront envie de marcher.

• Je viens à toi, 10 titres, 46’45 ; Donoprod, distr. Mosaic Music (Site ou Myspace).

   

ROMAIN DUDEK 

quichote_3.jpg

Il dit que sa mère écoutait Ferré et Béranger à fond quand elle était enceinte de lui. Il en garde en tout cas de beaux restes. Le contenu et le titre de cet album (qui paraît le 7 octobre) jouent sur le paradoxe et la provocation, car J’veux qu’on m’aime est tout sauf un recueil de chansons formatées, tout sauf la traduction d’un chanteur en quête de public lui-même en mal d’idole. En 2006, après trois albums autoproduits (Le Marchand de sable, 1997 ; Choucroute tous les jours, 2001 ; Le Bon à rien, 2003), Romain sortait un extraordinaire double CD, Poésie des usines, encensé doublement par Chorus : « Rien que les photos, épatantes, du livret nous délivrent à leur manière une authentique poésie des usines, écrivait Michel Kemper dans sa critique du CD. Qui, en l’occurrence, rime à l’imparfait dans la chanson-titre. Délocalisation sauvage. Et désarroi, regrets… Cette chanson résume à merveille ce superbe disque de Romain Dudek, empreint de saines colères, de “réactions cutanées” selon l’expression même du chanteur. » Et Daniel Pantchenko enfonçait le clou dans le Portrait « à suivre » : « En ces temps de nombrilisme sécurisant, le trentenaire Romain Dudek jette un pavé dans la mare au fil d’une démarche créatrice ambitieuse et sans concession. À preuve, son quatrième album, chant citoyen et humaniste qui constitue l’une des meilleures surprises discographiques de l’automne 2006. »

 

Dudek

 

On retrouve ici la même inspiration, où affleure parfois un zeste de Brassens (formidable Tous morts, tous égaux !), le même rock, « précis, tranchant, économe et efficace », mais aussi des rythmiques et un son électronique façon Massive Attack (cf. la reprise de C’est comme ça, des Rita Mitsouko ; dans Le Bon à rien, c‘était Baudelaire et Brel qu’il revisitait). À son sujet, on cite aussi Desproges pour la verve, Mano Solo pour l’aspect citoyen, Arno pour le côté arraché, déjanté… Artiste engagé ? Enragé ? Peut-être bien les deux, mon capitaine ! Dérangeant, ça c’est sûr. Artiste, en somme, avec un A majuscule, qui n’a que faire de plaire à la ménagère de moins de 50 ans ou de complaire à l’animateur télé. Mais qui trace sa route, coûte que coûte, vaille que vaille. J’veux qu’on m’aime est déjà le cinquième album de Dudek, le premier produit par un label ayant pignon sur rue : aviez-vous seulement entendu, sinon l’une de ses chansons, au moins prononcer son nom ?

 

 

 

• J’veux qu’on m’aime, 12 titres, 42’17 ; Le Chant du Monde, Harmonia Mundi distribution (Myspace) 

(À SUIVRE)

___________

 *Pour mémoire, rappelons aux anciens abonnés de la revue que – depuis la fin du printemps où, pour éviter leur destruction pure et simple, nous avons obtenu le droit de récupérer officiellement les stocks de Chorus – nous « remplaçons » volontiers et gracieusement les numéros qu’ils n’ont pas reçus de leur abonnement en cours par d’anciens numéros : voir C’était menti, publié le 22 juin sur ce blog.

 

 

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Published by Fred Hidalgo - dans Actu disques et DVD
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11 septembre 2010 6 11 /09 /septembre /2010 09:20

Le trou dans le seau

 

Peuchère ! Quelle galère ! Misère de misère ! Mieux vaut en rire qu’en pleurer. Le « mythique Chorus » (j’ai encore lu ça tout récemment dans un hebdo de la presse nationale) a beau ne plus exister depuis un an et les patrons de labels s’en déclarer « orphelins », les disques ne cessent d’affluer dans ma boîte à lettres. Quasiment par pelletées… Et souvent de bons, voire d’excellents crus ! Et je ne parle pas de ces lettres et courriels (fort sympathiques au demeurant) quémandant une petite place au soleil de Si ça vous chante… C’est dire si le créateur est en quête (en manque ?) de débouchés médiatiques, d’intermédiaires crédibles entre lui et son public potentiel.

 

Alors, pauvre misère, pauvre de moi, pauvre passeur qui, à l’inverse d’un fossoyeur – vous me connaissez, j’ai plutôt l’âme d’un Martin-pêcheur (de talents) –, n’a d’autre objectif que de mettre en lumière les meilleurs d’entre nous (salut Sommer !), je culpabilise à l’idée de contribuer à enterrer toutes ces belles créations, faute de n’avoir ni le temps ni les moyens de remplir à moi seul la fonction unique qu’occupait Chorus naguère dans l’espace francophone. Comment faire, misère de misère ?! « Avec une bêche à l’épaule / Avec à la lèvre un doux chant / Avec à l’âme un grand courage / Il s’en allait trimer aux champs / Pauvre Martin, pauvre misère / Creuse la terre, creuse le temps… »

 

 

Même si, de leur côté, mes camarades et ex-confrères de la revue font un beau travail d’écrémage dans leurs propres blogs (voir colonne de gauche « Le fil nous lie, nous relie » et « Le fil tendu entre nous »), pour ma part je ne peux m’empêcher de ressentir la désagréable impression de jouer les porteurs d’eau… à l’aide d’un seau percé. Comme dans la chanson (de Béart, du grand Guy Béart) : « “Jacques ! Va chercher de l’eau !” / De l’eau ? On y va chère Lise, on y va / Y a un trou dans le seau / Chère Lise, y a un trou ! / “Cher Jacques bouche-le / Cher Jacques bouche-le” / Avec quoi le boucher / Chère Lise, le boucher ?… »

   

Guy Béart (avec Dominique Grange) – Le Trou dans le seau

 

Impossible en effet à quiconque voudrait présenter l’essentiel de la création (surtout francophone et non exclusivement française), sans faire d’impasses criantes et injustes, de consacrer, seul dans son coin, une chronique véritable à chaque album qui le mériterait. Mais conscient (ô combien !) de l’attente légitime des artistes (d’autant que je me garde bien de les solliciter…), je ne vois pas d’autre façon de procéder qu’en publiant, de loin en loin (comme au printemps dernier), un florilège purement informatif ou presque. Mon florilège. Une sélection subjective, donc (et puis je ne reçois pas non plus – ni ne suis informé de – toute la création, loin s’en faut), mais une sélection dont je revendique la qualité et l’éclectisme, sans autre jugement de valeur. Priorité à l’info. Dans l’espoir de me montrer utile à tout le monde, aux créateurs et aux amateurs de chanson. Bref, d’être aussi efficace que possible.

À vous ensuite, si ça vous chante, d’aller plus loin avec l’album et l’artiste (ou le groupe) concerné, sur les sites (où l’on peut souvent écouter des chansons et visionner des clips) dont je donne systématiquement les liens directs. D’accord ? Alors, c’est parti pour plusieurs séries d’albums recommandés et recommandables (ne manquez pas de contribuer à leur partage), sans hiérarchie autre que celle de l’ordre alphabétique.

dessinRaisin.jpg

Dernière chose : vous apprendrez en écoutant les radios nationales, en lisant la « grande » presse que la production française a subi une baisse notable depuis un an, en parallèle à un coup d’arrêt brutal de nouvelles signatures. C’est absolument exact et on ne peut que le déplorer. Sauf… sauf que cela ne concerne que les « majors » du disque, la production phonographique de talent existant toujours bel et bien, et peut-être même de façon plus florissante que jamais : la différence (mais il y a longtemps déjà que le glissement avait commencé de se produire), c’est que celle-ci se développe aujourd’hui plus souvent à travers des labels indépendants et l’autoproduction… auxquels les grands médias, prisonniers des indices d’audience, se montrent assez rétifs, soit qu’on juge les artistes trop éloignés de la norme grand public, soit que leurs albums ne bénéficient pas d’une large distribution nationale. Et c’est bien ça le plus regrettable, qui empêche le public d’être réellement informé. « Dans regrettable / Il y a regret / Il y a table / Il y a blé / Est-ce le nom / De ceux qui n’ont / Rien à se mettre dans le râble ? / […] Dans regrettable / Il y a râler / Dressons la table / Pour bramer… »

 

 

ALDEBERT

aldebertPour fêter ses dix ans de carrière (dont cinq albums en studio : le dernier, Enfantillages, est paru en 2008), Aldebert a monté un formidable spectacle mêlant cirque et chanson dont j’ai dit, à propos de sa création au dernier festival de Montauban (voir « Alors… Chante ! » dans ce blog), tout le bien (sans réserve) qu’on en a pensé, tout le bonheur (palpable) qu’en ont ressenti les spectateurs. À votre tour d’en profiter : en tournée à partir du 2 octobre, on pourra notamment le voir aux Nuits de Champagne de Troyes le 26 octobre et au Zénith de Paris le 20 novembre. Cet album-anniversaire, qui sort le 11 octobre, en reprend les chansons enregistrées en public lors des premières représentations, outre trois inédits en studio et plusieurs « incontournables » de son répertoire revisités en jazz manouche.

• J’ai dix ans, 17 titres, 70’39 ; Prod. et distr. Warner Music (site de l’artiste ; ou Myspace).

 

BARCELLA

barcella.jpgOn l’a vu et apprécié en début d’année à Risoul (voir « Étoiles des neiges »), puis à Chant’Appart (cf. « Les Affranchis de Chant’Appart ») pour son art de manier le verbe, son côté pince-sans-rire et son éclectisme qui se moque des barrières musicales : Barcella, « avec deux ailes pour vous faire voyager », est aussi inclassable qu’impayable. Renouant avec la tradition des chanteurs de cabaret, il alterne aussi bien valse et hip-hop qu’humour et désarroi. Innovant mais héritier à la fois de la chanson française d’auteur. Un personnage jubilatoire sur scène (en solo ou accompagné d’un seul instrumentiste) auquel ce troisième album (après L’Air du temps en 2005, avec la superbe chanson Mademoiselle qu’on retrouve ici avec bonheur, et Le Manège enchanté en 2006), enregistré au studio de la Cartonnerie de Reims avec une vingtaine de musiciens (piano, accordéon, cuivres, percussions et une belle section de cordes !), fait indéniablement passer un cap.

• La Boîte à musiques, 14 titres + 2 bonus vidéo, 43’54 ; Ulysse Productions, distr. L’Autre Distribution (Myspace).

 

LES BLAIREAUX

Blaireaux.jpgDix ans déjà et maintenant quatre albums pour nos six Blaireaux préférés ! Dix ans que ces copains de William Schotte, Jeff Kino et autres Marcel et son orchestre jouent les bêtes de scène… « Le blaireau est un animal fouisseur : il construit patiemment de longues galeries souterraines, observe l’ami Philippe Meyer. Les Blaireaux ont fait leur trou en une dizaine d’années. D’abord à Lille, chez eux, avant de conquérir les six coins de l’Hexagone, et aussi son centre et même ses départements les plus retirés… Le blaireau ne fiche rien de toute la sainte journée. Il ne sort que le soir, pour chercher sa nourriture. Les Blaireaux en fichent-ils une rame de plus ? Peut-on appeler en ficher quelque chose l’écriture de chansons divertissantes ou énergétiques, sentimentales ou chroniqueuses, moqueuses ou oniriques ?... Une fois réveillés, ils viennent raconter sur scène leurs songeries de la nuit avant d’aller assurer la fermeture des bars. Les Blaireaux, dix ans après leurs premiers pas, c’est toujours le même plaisir. Simplement, nous sommes plus nombreux à le partager. » Bien vu, Philippe : je confirme et cosigne des deux mains, d’autant plus que ce Bouquet d’orties, avant-goût de leur prochain festin collectif, est un plat de « chansons swing à textes » qui se déguste intrinsèquement !

• Bouquet d’orties, 15 chansons, 51’24 ; Prod. At(h)ome, distr. Wagram (site ; Myspace).

 

FABIEN BŒUF

boeuf.jpgIl y a trois ans, Yannick Delneste soulignait dans Chorus la « belle surprise » que représentait le premier album de celui qui se faisait alors appeler tout simplement « Bœuf ». On l’avait découvert en première partie de Dick Annegarn, des Ogres de Barback ou, plus tôt, au sein de P.O.C., un groupe landais. « Notre auteur-compositeur, notait Yannick, fait preuve à la fois d’éclectisme et de cohérence dans les textes comme dans les musiques. Une voix douce et précise, des cordes boisées de contrebasse et de violoncelle, des machines pertinentes, un folk chaud. » L’homme persiste et signe, creusant son sillon avec ce troisième opus, au point que Valérie Lehoux (autre ex-plume sensible de Chorus) écrit maintenant dans Télérama qu’il déroule « un joli collier de chansons mélodiques », metttant à juste titre l’accent sur « la finesse, la souplesse et la tendresse d’une écriture pas démonstrative, souvent même assez touchante » ; relevant enfin (et je crois Valérie sur parole, n’ayant pas encore vu cet artiste sur scène) que cet album ne reflète pas « du tout la force d’interprétation dont le jeune homme est capable en public ». On ne cesse de le dire : pour réussi qu’il soit, un album ne remplacera jamais la performance d’un (véritable) artiste sur scène.

• Les Premiers Papillons, 13 titres, 43’12 ; Prod. Jaba, distr. Differ-ant (site ; Myspace).

 

BORI

bori.jpgACI québécois, Egard Bori a sorti son premier album, Vire et valse, en 1994. En 1997, alors qu’il se présentait masqué sur scène (comme dans les médias), ou en ombre chinoise derrière un paravent, il reçut le Prix Miroir de la Révélation du Festival d’été de Québec, dont le jury présidé cette année-là par François Cousineau (et auquel participait, subjuguée par ledit Bori, ma chère et tendre « Blonde ») releva « le bonheur de l’imagination, de l’étonnement continuel : du rire aux larmes, du théâtre qui ensemence la chanson et vice-versa ». Depuis, c’est une œuvre qui s’est bâtie, qui ne  ressemble à aucune autre au Québec (tout au plus pourrait-on dire qu’elle a préparé la venue d’un Pierre Lapointe, y compris dans le chant « à la française »), faite de chansons d’auteur tendre qui demandent parfois à être apprivoisées au fil d’écoutes successives. Ici encore, comme dans certains des six albums précédents, on apprécie la complicité de Michel Rivard, cette fois pour une jolie ballade écrite ensemble (Toute ta lettre) et interprétée par « le duo Borivard » ! Finalement, après dix ans à s’avancer masqué, Bori a levé le voile ; profitez-en pour le découvrir (si ce n’est déjà fait) : il sera en tournée en France pour une dizaine de concerts du 12 octobre (au FestiVal de Marne) au 5 novembre (Les Oreilles en pointe, dans la Loire) en passant par Rennes, Nantes, Roubaix…

• Fous les canards, 12 titres, 48’17 ; Productions de l’onde ; distr. Canada : Sélect (site de l'artiste).

 

STÉPHANE CADÉ

cade.jpgIl a cosigné des chansons avec Allain Leprest, Florent Marchet, Florent Vintrigner, Suzy Firth… Auteur-compositeur, ses chansons ont été interprétées par Bernard Joyet, Dikès… Comme ACI, ce Cityrama est son troisième album : une sorte de carnet de voyage égrenant des chansons nées lors d’une tournée avec La Rue Kétanou. Neuilly, Charleville-Mézières, Strasbourg, Metz, Mulhouse… et jusqu’à Taïwan ! Si la voix est du genre minimaliste, l’univers musical, lui, est pop et acoustique : guitare, clarinette, violon, basse électrique, batterie, trompette, claviers… et scratchs. Pas commercial pour un sou, personnel, planant… Atmosphère, atmosphère ! Certains y seront sensibles, d’autres pas du tout. Envoûter les uns, dérouter les autres, tel est peut-être le destin de l’artiste ?

• Cityrama, 12 titres, 49’49 ; Prod. Stylenouille, distr. Musicast (site et Myspace de l'artiste).

 

ANNICK CISARUK

Cizaruk.jpgEnfance dans la région de Roanne, découverte du théâtre à Tours : elle joue Brecht qui, avec Kurt Weill, la mène inévitablement à la chanson. « C’est avec les atouts de son double parcours, vocal et dramatique, écrit Michel Trihoreau dans son “Portrait” de Chorus, qu’Annick Cisaruk mène le combat pour l’émotion naturelle des mots avec l’intelligence du cœur. Ce genre d’interprète est pourtant une espèce en grand danger de disparition. À côté des stars que l’on habille d’un répertoire sur mesure, combien sont-ils aujourd’hui qui – comme naguère Catherine Sauvage, Cora Vaucaire ou Yves Montand – savent choisir dans le prêt-à-chanter le meilleur de la création, pour lui apporter leur propre style ? Annick Cisaruk, elle, possède ces atouts, qualités de ceux, comme disait Léo Ferré, qui “sont d’une autre race” ? » Tout est dit : avec cet album entièrement consacré à Ferré, justement, la chanteuse parvient à un superbe travail de recréation. Superbe et sobre à la fois, puisque ce troisième opus, après un premier CD en piano-voix en 2001 (du Vian et Aragon, surtout), bénéficie comme le précédent (un spécial « Barbara » en 2005) du seul accompagnement de l’excellent David Venitucci à l’accordéon. Comme un remake de la formule scénique d’un Léo avec un Popaul (Castanier) désormais au piano du pauvre…

• Léo Ferré, l’âge d’or, 20 titres, 61’45 ; Le Chant du Monde, distr. Harmonia Mundi (site de l'artiste).

 

PETITE SÉLECTION D’AUTRES PARUTIONS :

• ADISSABEBA : Sous la Lune, 13 titres ; Eben Prod., Mosaic Music distr. (site).
• ALEX TOUCOURT : StudiOrange,15 titres ; La Prod Toucourt (site).
• ALLO CAROLINE : Pincez-moi, 13 titres ; Coquelicot Prod, L’Autre Distribution (site).
• AURÈLE & LUDOVIC HELLET : Vocalcordes, 13 titres, Coprod. Lapin Lapin Prod. & Service Compris (site).
• LES BECS BIEN ZEN : À la force du vent, 13 titres ; Azai.d Productions (site).
• LES BERTHES : Chroniques amères, 13 titres ; Trollsprod (site).
• CHRISTOPHE BOURDOISEAU : Constellation périphérique, 15 titres, livret de 24 pages ; autoproduction (site).
• FLORIAN BRINKER : Filer à l’anglaise, 10 titres ; Atlantis Productions, Anticraft distr. (site).
• MILTON ÉDOUARD : Foto di Milton, 10 titres ; Toschuss Prod. (site).
• FRANÇOISE HAUTFENNE : Palimpseste, 14 titres ; Prod. Clair de Mer (site).
• JEAN-MARIE KOLTÈS : 1974-2009, 2 CD, 24 et 22 titres ; et Jean-Marie Koltès par Jean-Baptiste Mersiol, 25 titres ; Akoufène Productions/Five Lights Records (site du premier et du second).
• LA GOUAILLE : éponyme, 12 titres ; autoproduction (site).
• PIERRE MARGOT : Kamaïeu, en public, 15 titres ; Édito Musiques, distr. Rue Stendhal (site)
• (Collection) « POÈTES & CHANSONS » : La Poésie érotique, anthologie, 2 CD, 50 titres ; Couleur femme, 25 titres, anthologie avec Bernard Ascal, Julos Beaucarne, Michèle Bernard, Martine Caplanne, Georges Chelon, Chantal Grimm, Catherine Sauvage… (site).
• LE P’TIT SON : En cavale…, 14 titres ; Sur Ta Tête Prod., distr. Avel Ouest (site).
• VERBEKE & FILS : La P’tite Ceinture, 13 titres, Coprod. Adima/Frémeaux & Associés (site de Frémeaux).
• RAPHA DE WARNING : Rêveries marines, 14 titres ; autoproduction (site).

À suivre…

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Published by Fred Hidalgo - dans Actu disques et DVD
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7 septembre 2010 2 07 /09 /septembre /2010 09:00

Voyage en Hélénie

 

L’œuvre d’Hélène Martin, grande dame trop méconnue de la chanson contemporaine, vient d’être rassemblée dans un coffret de treize disques et un DVD en forme d’autoprortrait. Plus de deux cents titres pour découvrir, outre ses propres chansons (dont plusieurs inédites), tous les poètes qu’elle a mis en musique et qu’elle interprète… depuis cinquante ans. Au final, c’est une véritable Pléiade de la poésie chantée qu’à elle seule Hélène Martin offre à nos oreilles éblouies. Unique et magnifique.

 

CoffretMartin_2.jpg« Je suis de ce pays frontalier entre les mots et la musique » : ainsi se définit parfois Hélène Martin, dont l’image – depuis ses débuts en 1956 dans les cabarets de la rive gauche – est à jamais attachée, dans l’esprit du public, à cette forme de chanson un peu particulière qui consiste à mettre en musique les mots des poètes. Un exercice où les grandes plumes de la chanson francophone se sont illustrées, mais qui, dans son cas particulier, a un peu tendance à faire oublier que, derrière la compositrice et l’interprète (dont Christiane Rochefort disait que « son respect de la poésie confine au délire »), persiste et signe un auteur fécond intense et essentiel.

Un auteur d’une sensibilité contagieuse, n’ayant pas peur d’afficher ses coups de cœur, cicatrices et enthousiasmes, mais dont le verbe n’a de comptes à rendre à personne, en dépit de ce long cheminement fraternel en compagnie de quelques-unes des plus belles figures de notre histoire littéraire (Aragon, Char, Lucienne Desnoues, Eluard, Genet, Géraldy, Giono, Queneau, Rimbaud, Seghers…). Une chanteuse dont le parcours – entre la gestion de son propre label phonographique, Les Disques du Cavalier, créé en 1968 en Provence où elle s’est installée –, les émissions qu’elle réalise pour la télévision (en particulier, à partir de 1970, la série Plain-Chant sur les poètes et le téléfilm Jean le Bleu d’après l’œuvre de Giono) et ses passages à Paris (Bobino 70, Théâtre Montparnasse 72, Carré Silvia-Monfort 76, Théâtre des Champs-Élysées 78, Palace 80, Centre Georges-Pompidou 82, Bouffes-du-Nord 83, Palais des Glaces 84/85 pour la création du Condamné à mort…) – pourrait se résumer au simple titre d’un de ses nombreux albums, Liberté femme, et dont l’ambition artistique profonde est : « Que nous demeure le goût de passer, de troubler, d’intervenir ; le goût du chant et de l’amitié. »

Cette introduction à l’interview qu’Hélène Martin donna à Chorus en l’an 2000 (n° 32), pour la sortie de son livre-CD La Douceur du bagne, est empruntée à un certain Marc Robine… dont j’évoquais récemment la mémoire dans ce blog – un connaisseur, s’il en est, en la matière, puisque créateur notamment de la fameuse collection Poètes & Chansons chez EPM.

 

  

Hélène y racontait notamment ses rapports avec Jean Genet, dont on connaît sa superbe mise en musique du Condamné à mort, œuvre emblématique du poète :

« J’étais chez une amie qui connaissait Genet et avait beaucoup de livres et de manuscrits de lui. Dont ce long poème du Condamné à mort. C’est là que j’ai découvert cette sorte de classicisme, cette espèce de chant. Je ne me suis pas dit, d’ailleurs, que j’allais le mettre en musique parce que ça chantait de soi-même. Parfois je sais que je fais une vraie mise en musique, qu’il faut trouver une mélodie pour épouser des brèves, ou des longues, et un sens, un climat. Mais d’autres fois – je n’aime pas trop le dire parce qu’on s’en sert contre moi – c’est un exercice très linéaire où il suffit de “suivre” les mots. Un peu comme le plain-chant qui est à la fois une discipline et quelque chose où il n’y a pas de barres de mesures… On ne peut pas dire que la chanson, ce soit ça, pourtant le premier poème de Jean Genet que j’ai chanté reste pour moi une marche harmonique extrêmement simple. À la limite, ce qui me plaisait, c’était tout juste de porter les mots…

– Comment a-t-il réagi ?

– À l’époque, vers 1966, Roger Blin venait très souvent au Petit Pont, le cabaret où je chantais en permanence ; un jour il m’a demandé : “Est-ce que Genet sait que vous le chantez ?” Moi, timidement : “Non”. Alors, Blin m’a dit : “S’il ne le sait pas, il faudrait qu’il le sache, qu’il vous entende…” On a donc fait un disque souple avec deux guitares, dont l’une était jouée par Michel Legrand, et Blin s’est chargé de l’apporter à Genet… qui vivait en Italie car il était interdit de séjour en France. […] Un beau jour j’ai reçu une lettre de lui. Une lettre que j’ai finalement décidé de rendre publique, car beaucoup me reprochaient d’utiliser Genet à son insu : “Vous avez une voix magnifique. Chantez Le Condamné à mort tant que vous voudrez et où vous voudrez. Je l’ai entendu, grâce à vous il était rayonnant…” C’était une simple chanson au départ, puis j’ai mis le poème entier en musique pour Marc Ogeret qui en a fait en 1971 un album, aux Disques du Cavalier que j’avais créés entre-temps. »

Surprise ! Peu de temps avant notre rencontre avec Hélène Martin, cette chanson du Condamné à mort, qui marque indubitablement une date importante dans l’histoire de la poésie chantée, avait été reprise par… Étienne Daho ! « C’est une histoire un peu particulière, expliquait la Grande Dame, car j’ai rencontré Étienne alors qu’il ne chantait pas encore. C’était à la Maison de la Culture de Rennes où je présentais un spectacle doublé d’une exposition à partir de poèmes de Soupault, Tardieu, Guillevic… Étienne avait alors dix-sept ans et il parlait avec une espèce de ferveur de Françoise Hardy, Barbara et moi, en disant que nous étions les trois qui lui avaient donné goût à la chanson. Et puis, beaucoup plus tard, en 1992, il est venu me voir après un spectacle et c’est là qu’il m’a dit qu’il aimerait bien essayer… Quand j’ai donné mon récital sur les poètes, au Théâtre Molière, en février 1997, j’ai invité certaines personnes à chanter sur scène avec moi : Étienne est venu deux fois et je l’ai accompagné pendant qu’il interprétait Le Condamné à mort. Ça m’a beaucoup plu, parce qu’il en faisait tout à fait autre chose… Il ne porte pas du tout les mêmes mots de la même façon et en même temps c’est extrêmement dépouillé. Ensuite, il l’a repris dans un spectacle à l’Olympia. »

Et aujourd’hui, en cette rentrée 2010, l’histoire se prolonge au théâtre puisque Daho a monté Le Condamné à mort (en tournée en France dès ce mois-ci), avec Jeanne Moreau – excusez du peu – et lui-même au chant et aux arrangements (avec cinq musiciens), dans la mise en musique d’Hélène Martin !

 

 

Couronnée à trois reprises par le Grand Prix du Disque (en 1961 pour son premier 33 tours, en 1973 pour Hélène Martin/Fine Fleur et en 1980 pour Hélène Martin chante les poètes, également Grand Prix la même année de l’académie du Disque Français qu’elle avait déjà obtenu en 1969 pour Mes amis mes amours, Grand Prix de la Sacem en 1986 et 1988 pour l’ensemble de son œuvre, Hélène Martin est restée paradoxalement un personnage fort discret de la chanson. Elle a pourtant côtoyé les plus grands, qui l’ont à la fois soutenue et saluée (dont Philippe Soupault qui lui rendit d’ailleurs hommage dans une monographie en 1974 de la célèbre collection Poètes d’aujourd’hui des éditions Seghers). Au fil des ans, 33 tours (son premier 25 cm date de 1960, avec Aragon, Cocteau, Supervielle, Cadou et Rimbaud aux paroles !) puis CD se succèdent (plus de trente au total !) : Élégie à Pablo Neruda, en 1975, remporte un grand succès public, ainsi que le double CD Hélène Martin chante les poètes en 1985.

Écrivain, elle publie en 1982 Journal d’une voix (éd. Des femmes), en 1999 Sorgue, livre d’artiste (gravures de D. Limon), et en 2000 La Douceur du bagne (livre-CD EPM/Castor Astral), à l’occasion duquel le regretté Marc Robine la rencontra pour Chorus.

 

portraitMartin.jpg

  

Ces quelques rappels pour ceux et celles qui seraient passés à leur corps défendant à côté d’Hélène Martin, artiste plurielle cultivant l’excellence, la beauté et la rigueur en tous domaines, qu’on a pu revoir récemment à Paris, aux Bouffes du Nord, en septembre 2009 (pour le tournage d’un Plain Chant consacré à Aragon) puis en mai dernier pour la sortie de Voyage en Hélénie. L’occasion faisant le larron, ce témoignage formidable de cinquante ans de carrière va permettre non seulement aux « retardataires » de combler d’un seul coup toutes leurs lacunes à son endroit mais surtout de satisfaire jusqu’à satiété la soif de poésie chantée du plus exigeant d’entre nous. L’académie Charles-Cros ne s’y est d’ailleurs pas trompée, qui lui a décerné un Grand Prix 2010.

Treize CD accompagnés d’un DVD (Autoportrait : Il doit faire bon en mer) et de trois livrets de textes et d’illustrations composent ce Voyage en Hélénie : quatre volumes d’un Abécédaire des poètes (1 : Aragon, Audiberti, Benedetto, Bérimont ; 2 : Broussard, Cadou, Char, Clancier, Desnoues, Draghincescu, Eluard, Emré ; 3 : Genet, Giono, Grandmont, Jouanard, Labé, Martin, Michelangelo, Mogin ; 4 : Moiziard, Moulin, Neruda, Obaldia, Queneau, Riffaud, Rimbaud, Roy, Saint Martin, Seghers, Soupault, Supervielle, Vian) ; trois volumes d’Hélène Martin chante les poètes (1 : Chanter Genet ; 2 : Élégie à Pablo Neruda, Testament d’automne ; 3 : Saluer Jean Giono) ; cinq volumes d’Hélène chante Martin (Bossa Diva ; La Discordance ; Lettre à l’inconnu ; Va savoir ; Il est venu l’enfant) et un dernier, Hélène chante Martin et quelques autres (parmi lesquels Béart, Brassens, Brecht, Clément, Ferrat, Ferré, Christine Sèvres, Vigneault ou Villon).

CoffretMartin_1.jpgOn peut imaginer que ce Voyage ne sera pas excessivement annoncé par les programmateurs et autres décideurs du paysage audiovisuel français (même s’ils en apprécient les étapes et les sites en privé). C’est dommage pour leurs auditeurs et téléspectateurs. En revanche, et c’est bien là l’essentiel, nul doute que ce coffret fera partie du Grand Livre de la poésie chantée. Mieux, peut-être : il en est déjà l’un de ses plus beaux écrins.

Pour mémoire, les deux vidéos-documents proposées dans ce sujet datent de 1964 où Hélène Martin s’exprime sur les poètes et chante Le Condamné à mort à l’occasion d’un gala qu’elle donnait à Douai, et de 1967 où elle chante La Ballade de Bessie Smith dans la fameuse émission La Fine Fleur de la chanson française de Luc Bérimont.

 

• Hélène Martin : Voyage en Hélénie – Hélène Martin chante les poètes & Hélène Martin, 13 CD + 1 DVD ; production Cavalier-Hélène Martin, distribution EPM/Universal ; informations sur le site de l’artiste. 
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NB. À suivre dans Si ça vous chante une importante sélection, tous genres musicaux et toutes générations confondus, de nouveautés disques et DVD. Qu’on se le dise…



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