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  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
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  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

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19 août 2010 4 19 /08 /août /2010 18:06
Parodie 

 

Juste pour rire (comme on dit à Montréal) ou au moins sourire, voici – en présence de l’intéressé, SVP ! – une petite curiosité chansonnière : un hommage en forme de patchwork parodique à l’auteur de Nougayork.

 

 

Cela se passait le 24 mars 1987 sur Antenne 2 dans Le Théâtre de (Philippe) Bouvard. Parmi les interprètes débutants de ce Nougaro patchwork, on reconnaîtra le grand brun moustachu (à la droite de Jean-Jacques Delaunay, Maria Saint-Paul, Jean Martiny et Marcel Philippot) : un certain… Serge Llado, bien connu désormais (notamment des auditeurs de Laurent Ruquier et des lecteurs de Si ça vous chante), à qui l’on doit l’écriture de ces textes parodiques. Exercice peu aisé à oser, on en conviendra, que de détourner ainsi les versions originales de grandes chansons devant leur géniteur, visiblement aussi interloqué que touché par « tellement d’affection »...

   

 

Nouvelle occasion, en tout cas, de retrouver le génial artiste lui-même dans ses œuvres, avec deux vidéos d’archives de 1966 et 1968 : Bidonville, l’une de ses chansons les plus reprises aujourd’hui (« Donne-moi ta main, camarade / J’ai cinq doigts, moi aussi / On peut se croire égaux… ») en forme de clip avant l'heure, et un « live » en couleur (extrait d'une émission de télévision) de son fameux et très personnel Paris Mai, où le chanteur des années 60 anticipe le rappeur des années 2000 (n’est-ce pas, cher Abd Al Malik ?).

 

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Published by Fred Hidalgo - dans En bref et en vrac
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13 août 2010 5 13 /08 /août /2010 17:33
Tisseur de temps, fileur de liens, lieur de gens*…

  

Son précédent album, Même pas foutus d’être heureux, était un bel objet – ce que l’on appelle un CD-livre (en l’occurrence un double CD avec d’une part ses nouvelles chansons et d’autre part un choix de textes de Jean Richepin, son poète de prédilection, qu’il a mis en musique), – mais chez lui le contenu prime largement sur l’écrin. Sa moisson chansonnière 2010 se présente cette fois sous la forme inverse, celle d’un livre-CD (à savoir un vrai livre, avec un florilège de ses chansons et textes, complété discrètement, sous le rabat de la 4e de couverture, du CD éponyme) : La Lune entre les dents est le septième album (mais huitième CD en comptant le double) de Rémo Gary. Un auteur-compositeur-interprète qui, les « initiés » le savent, joue dans la cour des grands.  

Gary_livre.jpg

 

Avant que de renaître à la scène sous le pseudonyme de Rémo Gary, à la ville Rémi Garraud, natif du Beaujolais installé très tôt en Franche-Comté, comptait déjà trois albums à son actif (le 30 cm Archives en 1983, la cassette Un Bizet sur la touche en 1989 et le CD Desideratum en 1989). Mais le papillon n’a vraiment quitté sa chrysalide qu’avec L’Appel du petit large (produit par le label Moby Dick d’un ancien autant qu’avisé collaborateur de Chorus, Noël Balen). Pour rappel, suivront La Rue du monde (1998), 14 (2000), Quand le monde aura du talent (2003), Le Petit Matin (2005) et Même pas foutus d’être heureux (2007), évoqué ci-dessus (avec un livret de 40 pages illustré par Tardi), où il rassemble sous ce titre ses créations du moment et se fait « Client chez Richepin » dans le second, Dans la rade des lits, avec entre autres (et bien sûr pour la première fois) l’intégrale des Oiseaux de passage, sur la musique originale de Brassens. Un sommet… parmi d’autres, tant ce diable d’homme est béni des dieux : au commencement était le Verbe, paraît-il ; avec Rémo Gary il est omniprésent, du début à la fin de son œuvre.

 

Gary_portrait.jpg

Car c’est une œuvre, à l’évidence, qui se bâtit devant nous, dans le silence persistant des grands médias qui, comme avec un Leprest par exemple, ont le chic aujourd’hui de passer à côté du meilleur de la chanson d’auteur quand celle-ci n’a pas l’heur de plaire instantanément, sinon au « grand public » (puisqu’il ignore jusqu’à son existence), du moins aux programmateurs pour lesquels poésie chantée et indices d’audience sont antinomiques. Notre ami Jean-Michel Boris, pourtant l’un des professionnels français les plus consciencieux et toujours en quête – de façon désintéressée – du talent en herbe, après quatre décennies à côtoyer les plus grands à la tête de l’Olympia, a dû patienter jusqu’à 2008 pour écouter enfin Rémo Gary. « Je viens de recevoir votre dernier CD, s’empressait-il alors de lui écrire ; ça fait quinze ans que je n’avais pas entendu une écriture pareille. J’ai honte d’être passé à côté de ça pendant que je travaillais… »

 

Rémo Gary – Commencement

 

Côté écriture (et inspiration, car si Rémo Gary fait dans la dentelle, il ne fait pas pour autant dans la poésie gratuite : il polit ses vers comme un Pablo Neruda affûtait les siens, en plaçant toujours l’humain au-dessus de tout), je ne résiste pas au plaisir de vous proposer l’un de ses textes emblématiques ; histoire de savoir de quoi l’on parle. Cela s’intitule Le Petit Matin, du titre de son avant-dernier album avant La Lune entre les dents :

LE PETIT MATIN

À l’heure où juste avant l'aurore
L’araignée de nuit tisse encore
La toile noire de son drapeau
Voilà que passe l’inventaire
De la galerie de la Terre
La rue s’est réveillée très tôt

[Refrain:]
On a espéré le Grand Soir
Bonsoir
À nous
D’inventer le petit matin
Mutin
Pas chagrin du tout !

Notre révolution boutonne
Et ceux qui viennent de Lisbonne
Ont des œillets aux boutonnières
Y a les primevères de Prague
Notre terrain d’entente est vague
Des poings serrent des roses trémières

[au refrain]

Y a pas de soldat, pas de troupe
Y a des têtes de rois qu’on coupe
Sans aucune méchanceté
Y a plein d’intifadas faciles
Des cailloux contre des fossiles
Des lois par-dessus le marché

[au refrain]

Les souvenirs de vieux stratèges
Viennent hanter notre cortège
Y a Proudhon, Jaurès, et Babeuf
Et c’est avec ces références
Que l’on fera de préférence
Mille sept cent quatre-vingt tout neuf

Nous sommes humains de toutes sortes
On casse des murs et des portes
Y a pas de mot d’ordre, les cris
Les slogans, c’est des pièces uniques
Ça n’empêche qu'on revendique
Tout ce que l’autre aura aussi

[au refrain]

Sous les pavés, c’est formidable
Il y a de nouveau du sable
Dont on ne fait pas les châteaux
Comme tout se démocratise
On chante le temps des merises
Qui suffiraient sur nos gâteaux

[au refrain]

Dans la rue, ça y est c’est grand jour
Bonjour...

Et puis, pour ne pas laisser supposer que Rémo Gary ne serait qu’un poète éthéré, loin des gens, permettez-moi de me citer à travers cet extrait du compte rendu du Festival de Tadoussac (où le chanteur était programmé en juin 2009), qui aurait dû figurer dans le n° 69 mort-né de Chorus (on peut le lire intégralement sur le site de « la Rédaction de Chorus », voir lien en page d’accueil), où je m’efforçais d’être objectif devant la performance de l’interprète que découvrait ce jour-là le public québécois :

 

Gary_scene.jpg

«  […] Rémo Gary dont c’était la première venue au Québec. Accompagné de sa pianiste Clélia Bressat-Blum, sans autre artifice de scène qu’un répertoire exceptionnel qu’il investit et incarne intensément, il a charrié un torrent de haute poésie qui, après un moment de surprise et d’adaptation nécessaire, a déchaîné l’enthousiasme du public. Ovation debout saluant la performance de l’interprète de chansons au long cours (notamment la version intégrale des Oiseaux de passage de Richepin, sur la musique de Brassens), l’inspiration de l’auteur (Les Pieds de singe, extraordinaire inventaire de plus de dix minutes du rôle des doigts et des mains !) autant que la richesse globale du répertoire, d’émotion, d’érotisme et d’humanité à fleur de peau.

« Dans l’assistance, un couple d’abonnés de Chorus venus spécialement de Montréal pour assister à cette prestation du Franc-Comtois… Rebelote le lendemain 20 heures, puis quelques jours plus tard à Québec grâce à Pierre Jobin et… “Aux oiseaux de passage”, son réseau d’amoureux de la chanson ; enfin à Montréal où, comme le dit la chanson, Rémo Gary reviendra tôt ou tard armé de sa poésie chargée de futur. »

Standing ovation, yes ! À quelques exceptions près, l’artiste n’était pourtant connu de l’assistance ni des lèvres… ni des dents : transition toute trouvée pour introduire La Lune entre les dents ! Quinze titres de la plus belle eau, mis en musique – c’était le pari de cet album – par autant de collègues nommés Laurent Berger, Fred Bobin, Michèle Bernard, Romain Didier, Allain Leprest, Véronique Pestel, Gérard Pierron, Hervé Suhubiette, Anne Sylvestre… et autres Fred Clélia Bressat-Blum et Joël Clément – ses deux pianistes –, Nathalie Fortin , François Forestier, François Grinand ou encore Jeanne Garraud, sa chanteuse de fille ; quinze chansons plus une, Je pleut, dont il a lui-même signé paroles et musique.

 

Rémo Gary – Je pleut 

 

Le tout qui dessine un univers aux sentiments polychromes (de la tendresse à la révolte via l’humour et toujours l’amour du beau) est joliment orchestré de façon acoustique. On y croise à tour de rôle ou parfois réunis des instruments en adéquation parfaite avec l’humeur de chaque chanson : piano, guitare, violon, accordéon, contrebasse, violoncelle, percussions, clarinette basse, flûte traversière… Quant au livre, fort de 160 pages, il propose une anthologie de ses chansons (environ 80) depuis son album Archives de 1983 (ce qui fait près de trente ans d’écriture) ainsi que de longs textes, comme par exemple La Preuve par l’œuf, aussi génial dans l’inspiration que savoureux à la « consommation ». Et comme Rémo Gary ne fait rien comme personne, son livre est fabriqué (par l’éditeur Jean-Pierre Huguet) à l’ancienne, avec du beau vélin dont il faut découper les pages (ressortez votre vieux coupe-papier !), ce qui ajoute encore au plaisir de la découverte du contenu. Textes-fleuve de plusieurs pages… ou l’inverse, comme celui-ci qui montre que le poète, loin de l’image de personnage triste et purement intellectuel, est bel et bien un être de chair et de sang comme tout un chacun, avec seulement, en plus, l’art (et les références !) de mettre en scène les mots trop souvent galvaudés ou maltraités dans la vie courante : « Le sommeil a rendez-vous avec ma brune / Mais ma brune n’est pas là / Et le sommeil attend / À l’heure qu’il est chacun baise sa chacune / J’aimerais bien en faire autant. »

Cerise sur le gâteau, en tout cas pour moi (mais sans aucun doute aussi pour le lecteur, qu’on en juge par ce qui suit), le plaisir supplémentaire, encore, de lire une jolie préface signée Michel Kemper, « journaliste chanson » : « Mais se limiter à pétrir les mots c’est un peu nous rouler dans la farine. Gary fait son du sens et sens du son. Ses doigts travaillent tout autant nos vieilles idées, nos espoirs, nos utopies, que cette combinaison de vingt-six lettres qui les exprime tant bien que mal. En allant au-delà de lui, Gary va au-delà de nous, se surpasse en nous aidant à nous dépasser. » Plaisir supplémentaire, en effet, car confirmation a posteriori que j’eus le nez creux en proposant à Michel, entre tous les collaborateurs de Chorus, de consacrer un « Chant des artisans » spécial à Rémo Gary dans nos « Cahiers de la chanson »  (cf. Chorus n° 65, « L’Alchimiste des mots ») : « Je suis comme un tailleur de pierre rendant hommage à Rodin, un peintre en lettres barbouillant pour Matisse, un marmiton invitant à sa table un des Troisgros ou les trois à la fois. Là je précède les pas d’un dont je n’ai pas la pointure. Mais qui me l’a demandé. […]. Un jour, ma route a croisé la sienne. […] Échange de mots, trafic d’émotions, commerce du verbe entre celui qui tente de le dompter et celui qui instruit le lendemain du lecteur, dans la minuscule case culture coincée entre foot et météo. Ce Gary m’a surpris, interpellé, intrigué. Séduit au-delà de ses mots. Hasard ou destinée, nos chemins n’ont cessé alors de se recouper, quel que soit le lieu, la scène ou le support de publication, au local de Barjac comme au national qui fait Chorus. »

Pourquoi ce titre, au fait, La Lune entre les dents ? En exergue de son ouvrage, Rémo Gary en livre sobrement l’explication en rappelant que l’expression « prendre la lune entre les dents » signifie « tenter l’impossible »… CQFD ?

 

Rémo Gary – Rime orpheline 

 

Encore un mot, pour dire qu’au-delà des trois nouvelles chansons qui figurent ici à titre incitatif (la première du CD, intitulée comme il se doit Commencement, la sixième, Rime orpheline, mises en musique respectivement par François Grinand et Véronique Pestel, et l’avant-dernière, entièrement de son fait, Je pleut), on peut écouter plusieurs titres de chacun de ses sept albums parus depuis 1996 en allant sur la page Discographie de son site.

Par exemple la superbe Quand je s’rai deux j’irai (musique de Joël Clément) de La Lune entre les dents, encore, ou cette merveilleuse leçon de vie qui s’appelle Des coups d’pied au cœur, tirée du précédent album Même pas foutus d’être heureux. Ce sera ma conclusion personnelle, à usage collectif : « Les jours se suivent et se rassemblent / Et voilà qu’on vieillit ensemble / Bien sûr on a quelques misères / Des catastrophes ordinaires / Un voisin qui part avant nous / Des instants que l’angoisse noue / Les petits coups de pied en vache / Que le temps rumine et remâche / Qui font mal, mais sont peu de chose / Quand tout autour la terre explose… / Alors tu vois / Avec tout ça / Faut s’obstiner à être heureux / Plus nombreux / Y a des coups de pied au cœur qui s’perdent. »

• La Lune entre les dents : recueil de 160 pages de textes « de chansons anciennes ou récentes dont 15 toutes neuves avec leur enregistrement » : Commencement – Puisque tu arrives – J’veux me saouler à l’utopie – Quand je s’rai deux j’irai – Rime orpheline – Il pleut toujours où c’est déjà mouillé – Nourrice des étoiles – Il était une mauvaise fois – À perpette – Le marchand de sommeil est passé – Foutez-nous la paix – Hiver indien – Pars pas avant – Je pleut – Chez Ponchon (durée : 44’40, réf. Poisson à tiroir, PAT 2010-1/3). Disponible chez l’éditeur : Jean-Pierre Huguet Éditeur ou sur le site de Rémo Gary.

*« Tisseur de temps, fileur de liens / Lieur de gens, tisseur de rien / À moitié fous, à moitié triche / Les artistes vont dans les friches / Sur les souffrances du moment / Ils appliquent leurs pansements… » (Où est le fil, 2005, CD Le Petit Matin)

 

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Published by Fred Hidalgo - dans Actu disques et DVD
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5 août 2010 4 05 /08 /août /2010 18:55

La voix royale 

 

Cher Claude,

Pourquoi cette lettre ?

Sûrement pas pour mettre un point final à notre histoire ! Pour mettre les points sur les i ? En partie sans doute. Un jour tu m’as dit que l’on s’était « reconnus » avant même de bien se connaître. Un peu d’Espagne en nous qui pointait sa corne à Toulouse, où en 1939, dix ans après ta naissance, mes futurs parents, républicains espagnols, vivaient une part de leur exil. Un peu d’Afrique aussi, ce continent mythique qu’enfant, dans ton quartier des Minimes, tu découvrais dans les illustrés et que tu imaginais à travers les musiques des grands musiciens noirs américains ; cette Afrique où je me retrouverais immergé, au seuil de ma vie d’adulte, alors que tu lui écrivais, avec L’Amour sorcier et Locomotive d’or, ton propre hymne à l’amour. Comme c’est mystérieux, tout ça : Piaf, si importante dans ta vie et ta carrière (Comme un Piaf au masculin…), c’est le soir où elle s’est effondrée sur scène, à bout de souffle, presque à bout d’existence, que mes parents avaient prévu de m’emmener, tout gamin, à mon premier spectacle, en guise de baptême de la chanson vivante !

Pourquoi cette lettre ? Pour l’amour de la chanson, bien sûr, pour la passion partagée de la parole, de la musique, du chant incarné. Peut-être bien aussi parce que tu as été le premier chanteur que j’aie jamais vu « dans la vie en vrai », comme dirait Anne Sylvestre, ailleurs que sur les planches. Rencontre fugace, certes, lors de l’inauguration du rayon disques d’un supermarché de province. J’avais déjà ton premier 45 tours « officiel » : Une petite fille, Les Don Juan, Le Jazz et la Java, Le Cinéma (réf. Philips Médium 432.809.B).

 

 

noug_disque.jpgCe « super » 45 tours, je me l’étais acheté moi-même, avec mon argent de poche, subjugué, captivé, bouleversé d’émotion sensuelle (ah ! Le Cinéma…), enthousiasmé par ces chansons-là, qui, sans rien renier de l’héritage textuel de la rive gauche, étaient à la fois, dans le rythme, en totale rupture avec celle-ci et à des lieux de la déferlante yéyé, pâle et conformiste copie conforme du modèle américain, qui envahissait déjà les ondes et trustait les ventes (« C’est une chanson qu’ont con- / Une chanson qu’ont con- / Sacrée / Toutes les ventes / Une chanson qu’on paie / Bref une chanson com- / Pétente »…). Mais ce jour de 1962 – j’avais treize ans et toi trente-trois – t’apercevant ainsi sans m’y attendre à portée de main et de voix, incrédule, émerveillé, je m’étais empressé de faire l’aller-retour entre le magasin et la maison pour casser ma tirelire et m’offrir mon tout premier 33 tours 25 cm, qui était aussi ton premier « véritable » album. Avec les quatre titres précités mais aussi… La Chanson [voir « Le Motsicien »]. Tout un programme pour qui lui vouerait l’essentiel de sa vie professionnelle.

  

 

Pourquoi cette lettre ? Étrangement, parce que j’ai été l’artisan indirect de ta rencontre à la Réunion, en 1984, avec la femme de ta vie. Ou plutôt, comme tu me l’as confié en tête à tête, au mitan d’une ensorcelante nuit africaine, la femme de ta mort... Tu as tenu parole, puisque vingt ans après, quasiment jour pour jour, Hélène était là, ta Kiné d’amour, toujours aussi aimante, tendre et attentionnée. « J’aime une kiné / Kiné kiné kiné / Plus en exercice / Ses mains et ses doigts / Je les garde pour moi / Les deux plus les dix / Car kiné kiné / Pas aux anges / Corps abandonné / Entre ses phalanges ? »

 

 

Cette tournée au sein du continent noir (et d’abord à Djibouti et dans l’océan Indien) – dont j’ai été sinon l’organisateur (tout le mérite en revient à mon vieil ami « africain » Bernard Baños-Robles, désireux de monter un réseau de diffusion chanson avec ses collègues des centres culturels français en Afrique), du moins celui qui a soufflé ton nom, et rien que le tien, pour ouvrir le bal –, j’ai eu le privilège d’en être l’unique témoin « objectif », avec mon alter ego d’amours et d’aventures. Une « campagne d’Afrique », comme tu l’avais nommée, fabuleuse à vivre et à suivre : à 57 ans, tu te mettais en règle – enfin ! – avec ton enfance, tout en confrontant l’Afrique de tes rêves, celle de ton répertoire, et la vraie, celle de toute éternité, berceau de l’humanité.  

Quel bonheur exceptionnel de voir le pygmée occitan renouer ainsi chaque jour à la ville et chaque soir à la scène, presque un mois durant, avec ses racines ancestrales… L’Amour sorcier, Prométhée, avec le masque africain sur le visage… Délire du public ! Quelle résonance aussi de t’entendre chanter Toulouse à Douala, Abidjan, Brazzaville, Kinshasa (où des Toulousains vinrent spécialement de Lumumbashi, distante de quelque deux mille kilomètres !)... Pour le coup, oui, qu’il était loin ton pays, qu’il était loin…

  

 

Pourquoi cette lettre ? Parce que, comme tu l’avais pressenti, nous nous étions humainement, fraternellement reconnus, toi né en 29, moi en 49. « Ami, quelles que soient nos vies / Dans les lignes de nos mains / Et l’étoile qui nous lie / À nos destins / Ami, je viens de la nuit / Tu arrives du matin / Et nous voici réunis / À mi-chemin… » Ce n’est pas pour rien qu’après de nombreux livres déjà, mon premier travail d’éditeur sous mon propre label, te serait consacré. À toi et à nul autre. C’était en janvier 1989, tu étais dans ta soixantième année, tu incarnais la voix royale de la chanson… Un collector, aujourd’hui.

  

noug_livre.jpgPourquoi cette lettre ? Pour te faire renaître une fois de plus, toi le Phénix des hôtes de la chanson française (au sein de laquelle tu t’offrais une superbe Récréation en 1974, une première à l’époque !), trop longtemps considéré en marge des Trenet, Brel, Brassens, Ferré, Barbara, Aznavour, Gainsbourg et autres Béart, Bécaud ou Ferrat, alors qu’à ta façon tu réunissais à toi seul l’ensemble de leurs immenses qualités. Parce qu’il t’aura fallu une patience infinie (et jamais la moindre amertume ouverte, à peine un regret évoqué entre amis), avant d’être vraiment adoubé par le métier. « Au baccara du tapis vert de la poésie / La poésie, qu’est-ce ? / C’est le tam-tam / La grosse caisse du verbe / Rythmée par le clown d’un Dieu / Qui rit avec ses larmes / Qui pleure avec ses dents… »

À 59 ans, enfin, tu étais doublement sacré aux Victoires de la Musique : meilleur artiste de l’année et meilleur album avec Nougayork, lequel n’aurait probablement jamais vu le jour sans cette « campagne d’Afrique » où tant de choses de ta vie future – personnelle et professionnelle – se sont décidées et mises en place. 

 

 

Pourquoi cette lettre, cher Claude ? Pour tourner la page après notre longue fréquentation, jalonnée de beaux repères, du premier dossier de Paroles et Musique conçu et mis en boîte chez toi, avenue Junot, le jour de tes 55 ans, au tout dernier, posthume, anticipant les 80 ans de ta naissance… dans l’ultime numéro de Chorus ? Non, bien sûr que non, car tu restes toujours aussi vivant dans mon cœur que dans la mémoire collective.

Alors, pourquoi ? Parce que la vie – quelle histoire, hein, qu’on l’écrive blanc sur noir ou bien noir sur blanc –, le hasard… Le destin ? Parce que « l’âme sœur, le corps frère »… Semblables. Comme l’étaient tous ces gens qui manifestaient bruyamment leur joie, dans la fournaise de cette salle de Brazza, lors de ce premier concert en terre d’Afrique où tu te démultipliais à l’infini, comme si tu voulais rattraper le retard accumulé avant cette seconde naissance. « Je ne suis pas noir / Je suis blanc de peau / Quand on veut chanter l’espoir / Quel manque de pot… »

   

 

C’était Nougaro-ci, Nougaro-là ! Jamais, jusque-là, je n’avais vu la chanson rassembler et toucher aussi profondément dans la différence. « Au-delà de nos oripeaux / Noir et Blanc / Sont ressemblants / Comme deux gouttes d’eau... » Tu étais, ô Nougaro, l’incarnation même de la notion de « chanson vivante » qui était alors l’emblème de notre mensuel Paroles et Musique – dont le dixième anniversaire, quatre ans après cette ballade africaine, nous vaudrait cette magnifique lettre :

  Noug_lettre.jpg 

Depuis ce soir-là, autour de minuit (et jusqu’à point d’heure, sous le ciel congolais, avec  des musiciens du cru), où j’ai tant vibré, nous n’avons cessé de partager nos rimes. « J’aime la vie quand elle rime à quelque chose / J’aime les épines quand elles riment avec la rose / Rimons rimons tous les deux / Rimons rimons si tu veux / Même si c’est pas des rimes riches / Arrimons-nous on s’en fiche ! » Toi et ton Hélène sur la page blanche et les planches du motsicien, nous deux (comme l’écrivit ton pote Caussimon pour Léo Ferré… qui vécut dans le village d’enfance de ma Chère et Tendre – eh oui, le monde est petit) sur les ponts, la soute ou les cales des navires bâtis tout exprès pour embarquer les amoureux du mot et de la note enlacés.

 

les Hidalgo Nougaro

 Ensemble, nous avons vogué longtemps, sous toutes les latitudes, par mer d’huile ou par gros grain, mais le plus souvent contre vents et marées. Avec cette devise en guise de figure de proue : « Il serait temps que l’homme s’aime / Depuis qu’il sème son malheur. » Aujourd’hui, c’en est assez : « De l’air, de l’air, vieille galère / L’équipage tourne la page / De l’air, de l’air, vieille galère / Va-t’en ailleurs faire naufrage / Y a les mousses qui veulent que ça mousse / Dans le lait de chaque vague / Grimper au mât dans l’cinéma / Sur la toile où l’on baise les étoiles. »

De la toile (du Net ?) aux voiles ! Oui, « tu nous les brises, galère ! On en a marre de plier / Tes avirons pervers / Dans un rêve de noyé / On veut hisser des voiles / Comme des lits d’amants / Boire des rasades / De soleils levants. » Rendez-vous droit devant, ami Claude, pour un prochain embarquement immédiat… et ensemble, si tu me permets cette nouvelle rime (plutôt téléphonée : n’est pas Nougaro qui veut, tout Hidalgo qu’on soit), mettons la barre sur le cap de l’Espérance en l’homme, et point barre.

 

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Published by Fred Hidalgo - dans La Chanson vivante
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