Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Présentation

  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
  • Contact

Profil

  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

Site de Fred Hidalgo

Journaliste, éditeur, auteur
À consulter ICI

Recherche

Facebook

La Maison de la chanson vivante
   (groupe associé au blog)
 

Jean-Jacques Goldman, confidentiel
  (page dédiée au livre)

Archives

Livres

15 janvier 2018 1 15 /01 /janvier /2018 12:42

Le plain-chant du départ…

L’un nous a quittés dans l’anonymat médiatique presque total le 21 décembre 2016, en continuant de « veiller tard », la lampe allumée jusqu’au bout, non sans avoir adressé d’ultimes saluts* aux allumeurs d’étoiles, aux orpailleurs des mots, aux passeurs d’étincelle, aux gens de la vigie, à tous les défricheurs (…et « aux semblables mes frères / qui vont simplement leur chemin / libres anonymes et clandestins / à cœur battant et ciel ouvert ») ; l’autre a renoncé délibérément au « métier », qu’il exerçait depuis longtemps déjà à l’écart des médias, en quittant la scène le 10 décembre 2002, pour renouer comme le Grand Jacques avant lui, loin des plateaux et des projos, ces liens discrets « que l’on sécrète et qui joignent les êtres »

 

 

Le premier était « le Rimbaud de la chanson française », m’avait déclaré Claude Nougaro (avant que Jean Ferrat et Léo Ferré ne me confient à peu près la même chose) ; le second, qui a toujours eu la fibre authentiquement populaire, demeure aujourd’hui (à son corps défendant, car il n’aspire plus qu’à retrouver l’anonymat) « la personnalité préférée des Français ».

Tout pour les opposer en apparence… alors que tout les rapprochait au fond, dans leur nature humble, simple, généreuse et solidaire. Outre une affection commune pour les gens, cette armée de simples et honnêtes gens, qui ont cru au rouge après le noir…

On est de ce pays de ratures et de rides
Un fil usé se brise et tout se désaccorde
J'éponge avec des mots toute une eau noire qui monte
Toujours au fond du cœur rougeoie ce rouge-gorge...

Il y a exactement vingt ans, nous avions décidé de les associer dans un même numéro de nos « Cahiers de la Chanson » – c’était le n° 22 de Chorus mis en vente dans les kiosques le… 21 décembre 1997, dix-neuf ans jour pour jour avant la disparition de Jean et cinq ans avant que Jean-Jacques ne s’éclipse discrètement. Un dossier d’une vingtaine de pages pour chacun, l’un en « Une », l’autre en « Panthéon », mais un même traitement, une même considération de notre part… et un même accueil chaleureux de la leur lors d’un entretien au long cours.

Il y eut bien sûr des voix, ensuite, pour nous reprocher (plus ou moins grossièrement) ce rapprochement ; je m’en doutais, je l’avais anticipé… Pensez donc : le « poète maudit » (par définition ignoré des médias… et du « grand public ») et le « faiseur de tubes » (vilipendé par la grande presse… et les purs et durs de la « chanson à texte »), ensemble dans la revue de référence de la chanson vivante… Mais aujourd’hui qu’il y a prescription (depuis lors les réseaux sociaux ont repris le flambeau de la condescendance, du mépris voire de la haine avec tellement plus de vigueur et d’indécence…), je peux bien « avouer » qu’il s’agit d’un des fruits de mon parcours de rédacteur en chef dont je suis le plus fier – voyez en plus le reste du sommaire (une partie seulement !) annoncé en couverture : Dick Annegarn, Gildas Arzel, Barbara, François Béranger, Bori, Bourvil, Daran, Yvon Étienne, Louise Attaque, Woody Guthrie, Marc Robine, Ziskakan... « Ne verrouillez jamais la vie à double tour », a écrit le poète dans sa chanson peut-être la plus emblématique.

Je ne me fais guère d’illusions, notez bien, ni sur l’évolution des mentalités ni sur l’empreinte qu’aura laissée notre ligne éditoriale d’amoureux impénitents de la chose chantée selon laquelle (pour reprendre le slogan de l’association Prospective Chanson créée dans les années 70) « toute la chanson a droit à tout le public »… et vice-versa – quitte à chacun, ensuite, d’opérer ses propres choix (des goûts et des couleurs, n’est-ce pas). Oui, je le sais bien : tout ça n’est plus qu’une trace, une simple trace…

Reste à peine une trace, un écho qui se meurt
Un sourire, une larme, un battement de cœur…

Reste inéluctablement l’absence… Tout s’efface, sauf le manque, et pourtant… Un sourire, une larme, un battement de cœur : n’est-ce pas là, finalement, la meilleure définition de la « chanson vivante » ? « Là où bat le cœur d’un homme, disait Francis Lemarque, il y a une chanson qui naît. » Celle qui nous apprend l’essentiel, à « tenter de vivre » envers et malgré tout, en touchant l’âme au plus profond, sur des modes et registres différents (et c’est tant mieux, à l’image de la vie, de son indispensable et salutaire diversité), selon notre personnalité et notre humeur du moment.

Pour ma part, les chansons de Jean Vasca et celles de Jean-Jacques Goldman, me remuent toujours autant – et autant les unes que les autres. Pour leur faculté à toucher juste, en particulier pour leur vision obstinément fraternelle dans et en dépit d’un monde débordant d’ignominies, pour la place de choix et la confiance qu’ils accordent à l’humain, maître de son destin, dans l’avancée de la conscience collective, quand d’autres se bornent à désigner un bouc émissaire, chacun le sien. Oui, cette « fraternité à la fenêtre », tant vascaïenne que goldmanienne, me parle et, parfois même, me bouleverse. D’autant plus, peut-être – petit plus perso –, que ces deux-là m’ont offert très tôt leur amitié, époque Paroles et Musique… et que je sais l’intime authenticité de leurs créations.

On naît, on vit, on meurt. « Des vies où on aura eu si peu, si peu à choisir… » Autant le faire en beauté et dans le partage, puisqu’on est tous et toutes appelés un jour à être celui ou celle « qui s’en va ». Avant d’être, peut-être, pour les autres, celui ou celle qui manque : « Quoi que je fasse, où que je sois, rien ne t’efface, je pense à toi… »

Dernière cadence
Voyez comme on danse
Trois petits tours et puis s’efface

Sur la piste du temps qui passe

Dans l’intervalle, « Aimer » (la beauté sous toutes ses formes et dans toutes ses incarnations) est ce que nous avons de mieux à faire. Pas bien difficile… et d’ailleurs « l’on n’y peut rien », sauf à se mentir soi-même ou à être un vil type : seul ce voyage de plain-chant et de plein-cœur est capable de nous apporter du réconfort « entre les glas et les tocsins » ; l’espérance aussi, comme Vasca le chante dans Les Fins dernières« qu’au dernier jour / Ne meurent nos amours / Qu’elles nous consolent et nous survivent / Chemin d’étoiles vers l’autre rive… »

Il n’y aura plus alors qu’à laisser la lumière chanter en nous l’essentielle musique et, ensemble, à entonner un blues qui nous fera oublier toutes nos peurs.

*Dernier album de Jean Vasca (son 26e ou 27e opus depuis 1964), Saluts ! est sorti début 2016 (chez EPM/Socadisc). Quinze chansons magnifiques pour Les Vieux de la veille – les « initiés » qui sont dans la confidence – et (beaucoup) plus si affinités…

Partager cet article
Repost0
10 novembre 2017 5 10 /11 /novembre /2017 19:52

5 minutes au paradis...

…Et même un peu plus, puisque affinités il y a avec cet album hors du commun et le spectacle qui en résulte, sans parler d’une troisième mi-temps partagée avec l’artiste à l’issue d’une avant-première (au théâtre de L'Archipel, à Perpignan) de la création « officielle » à l’Olympia, du 24 novembre au 3 décembre prochains.

Première mi-temps ?
La sortie, le 29 septembre, de 5 minutes au paradis. Vingt et unième album studio du fauve stéphanois, nourri d’amour bien sûr mais d’abord de sidération et de colère devant les dérives de nos sociétés et l’incurie des pouvoirs : « Machiavel aussi pensait que le prince n’a jamais tort / Et toi, ange de la milice, tu auras quoi ? / Cinq minutes au paradis avant que le diable n’apprenne ta mort… »

Deuxième mi-temps ?
Ce concert d’âme et de cœur d’un gentilhomme de fortune conçu comme un voyage intérieur et géographique tour à tour, via un répertoire renouvelé de fond en comble : neuf chansons (sur onze) du nouveau disque, de très anciens titres (Les Aventures extraordinaires d’un billet de banque, Attention fragile, Stand the ghetto...), outre un certain nombre d’incontournables entrés depuis longtemps dans la mémoire collective (Noir et blanc, On the road again...).

Accompagné par six musiciens hors pair, Lavilliers passe des couleurs puissantes de la Jamaïque ou du Brésil (Fortalerza…) à l’intimisme feutré de la chanson française, seul à la guitare sèche ou accompagné d’un violoncelle électrique (et c’est magique !), pour interpréter par exemple Est-ce ainsi que les hommes vivent (Aragon/Ferré).

Cela débute – en ombres chinoises multicolores sur le rideau encore tiré – par un immense et cinglant poème de Pierre Seghers (mis en musique par Bernard et Fred Pallem), écrit d’une plume abrasive en 1957, en pleine guerre d’Algérie, La Gloire :

Broyeur de mort, lanceur de feu
Rôtisseur de petits villages
Mon bel envoyé du Bon Dieu
Mon archange, mon enfant sage
Bardé de cuir, casqué de fer
Fusilleur, honneur de la race…

Perpignan, 7 novembre 2017 (Ph. M. Hidalgo)

Tragique et néanmoins formidable entrée en matière qui, pour suinter de désespoir, ne retire pas un iota à notre homme dans sa capacité à s’indigner des calculs de la finance (« Mittal, le serpent minéral / J’ai Florange en travers de la gorge… », assure-t-il dans Fer et défaire). Ce portrait d’une société fracassée, où l’on trouve aussi, désormais, des cadres supérieurs Bon(s) pour la casse, n’empêche pas non plus le concert de s’achever, deux bonnes heures plus tard, sur L’Espoir, le sien, qu’il nous tardait de découvrir après celui de Léo Ferré... mais aussi de Cali, présent sur ses terres ce même soir.

Sur la noirceur du soleil, sur le sable des marées
Sur le calme du sommeil, sur mon amour retrouvé
Le soleil se lève aussi, et plus forte est sa chaleur
Plus la vie croit en la vie, plus s’efface la douleur

Pour ces semaines aux traits noirs, pour ces belles assassinées
Pour retrouver la mémoire, pour ne jamais oublier
Il faut te lever aussi, il faut chasser le malheur
Tu sais que parfois la vie a connu d’autres couleurs…

Fred Hidalgo, Bernard Lavilliers et Cali, 7/11/2017

C’est la troisième mi-temps évoquée plus haut, improvisée et partagée – après une longue ovation du public debout – rien qu’entre nous avec Bernard... et Bruno Caliciuri, le régional de l'étape. Ça démarre au champagne, Veuve Cliquot svp !, et forcément ça facilite la suite, ça délie les langues, ça délivre les cœurs et ça ravive la mémoire.

Lavilliers : Alors Fred, ça fait combien... ?
Petit calcul mental...
Lavilliers : Quoi ? Déjà ?... Trente-six ans qu’on se connaît... Oh oui, j’me souviens...
Se tournant, rigolard, vers Cali : Toi, Bruno, t’étais même pas né !
Cali : Eh ! J’ai quand même quarante-neuf ans...

Saint-Étienne, la Fensch vallée, les luttes sociales, Lorraine Cœur d’Acier, la radio libre de Longwy (Cali : « C’était le nom de la radio ? C’est magnifique, ça ferait un beau titre de chanson... »), Paroles et Musique (le numéro spécial Bernard Lavilliers du premier anniversaire, avec son exergue éloquente*), le temps qui passe, Brazzaville et Nzongo Soul, les années Chorus, le Lutetia et Percy Sledge, les amis communs qui nous laissent en manque (Jean-Louis Foulquier...). Justement, le Bicentenaire avec 1789 jeunes de toutes origines (et Foulquier) emplissant la cour de l’Élysée pour chanter en chœur « la musique est un cri qui vient de l’intérieur » :

La musique a parfois des accords majeurs
Qui font rire les enfants mais pas les dictateurs
De n’importe quel pays, de n’importe quelle couleur
La musique est un cri qui vient de l’intérieur…

* Exergue au dossier du n° 11 de Paroles et Musique (été 1981) : « La chanson n’est pas la jungle, c’est moins dangereux. C’est comme la steppe : il y a les moutons, les coyotes et les loups. Drôle de western, camarade ! Mets ta peau de mouton jusqu’au jour où tu seras assez gros pour mordre ! Sagesse ou démission ? Dans le désert appelé show-business, après les montagnes de célébrité, il y a des chefs de file et des files… Je ne suis pas un chef et je n’ai jamais sur marcher droit. » (Bernard Lavilliers)

Des considérations sur la conception du nouveau spectacle et la liberté que Bernard s'y accorde, y compris dans son propre jeu musical (au grand dam de ses musiciens), pour éviter tout ennui éventuel... Et puis, et allez savoir pourquoi (peut-être parce qu’il en a été question un peu plus tôt sur la scène de ce superbe théâtre conçu par Jean Nouvel), les débuts à l’usine, où l’on se bat comme Léo se battait à l’école de la poésie… Et puis les parents… D’une génération qui ne vous a jamais dit « Je t’aime » mais qui le démontrait dans les faits… Émotion encore, vive, palpable, après une soirée publique qui n’en manquait déjà pas. Privée, cette fois. Très privée même, besoin de s’épancher en toute confiance. Mais qui vaut d’être évoquée ici pour son pesant de simplicité, de générosité, d’authenticité inhérentes au Stéphanois à la voix d’or.

Perpignan, 7 novembre 2017 (Ph. B. Baños-Robles)

Le « public », les gens, plutôt, ne s’y sont jamais trompé qui ont permis au Nanard d’être toujours là, en haut de l’affiche, mieux qu’un monument : vivant, debout, rebelle et tendre cependant, aussi amoureux fou des mots, de la musique et des voyages qu’à ses débuts. Respect ! Ça m’a rappelé ce que j’écrivais en introduction d’un des dossiers et entretiens divers que nous avons consacrés, en l’espace de trois décennies, à ce fabuleux « guetteur du siècle » (c’était encore au précédent, en 1994, pour Chorus) :

Il y a des chanteurs, disons, comme vous et moi, qui vivent et se comportent en société comme ils chantent, les pieds sur terre, même s’ils ont la tête dans les étoiles ; il y a ceux qu’on croit délicats, qui parlent peu, sont discrets, modestes voire timides ou introvertis, et s’avèrent en fait d’une rare solidité morale ; et puis il y a les autres, qui appartiennent à cette catégorie de personnages hâbleurs, expansifs jusqu’à l’excès, jusqu’à jouer les fanfarons, qu’on imagine indestructibles, coulés dans un métal inoxydable, alors qu’ils ne cherchent le plus souvent qu’à dissimuler ainsi, sous une carapace trompeuse, une fragilité surprenante. « Si tu veux être fort, disait Rudyard Kipling, sans cesser d’être tendre… »

Conteur impénitent, aux souvenirs vécus ou imaginaires, inextricablement mêlés mais toujours fascinants, narrés avec une même flamme enthousiaste, une même passion débordante, un même accent de sincérité, tel apparaît Bernard Lavilliers, un artiste hors du commun résumé à la perfection par l’un de ses propres titres : Attention fragile !

Interview du Cendrars de la chanson française (« Qu’importe, disait à juste titre l’écrivain à son éditeur en parlant du Transsibérien, si j’ai pris ce train, puisque je l’ai fait prendre à des milliers de gens… »), dans un salon particulier du palace de la rive gauche parisienne qui, depuis des années, lui tient lieu de refuge entre deux voyages au bout du monde. Un entretien d’une durée plus qu’inhabituelle (aïe ! le décryptage – et l’élagage – des cassettes…), qui a failli se prolonger jusqu’au petit matin (après avoir débuté à 16 heures…), tant sont extraordinaires les dons de conteur du Stéphanois.  Une discussion entrecoupée seulement, de loin en loin, par l’apparition discrète d’un maître d’hôtel apportant cérémonieusement de quoi alimenter la machinerie. Et aussi de quoi s’éclaircir la voix – comme pour saluer l’esprit pétillant de notre hôte – avec quelques coupes bien fraternelles… Champagne !

Ouais, toujours le même, notre Lavilliers d’hier et d’aujourd’hui. Témoin chagrin mais lucide du déclin citadin post-industriel, comme dans le Charleroi de son album : « Mon bassiste, Daniel Roméo, est né là-bas, dans une famille d’origine calabraise. Quand j’écris une chanson, je crée mes personnages et je me mets dedans. Et j’écoute les récits. Daniel m’a fait rajouter les Napolitains, les Marocains, les Polonais de Charleroi, ville vidée… ». Observateur révolté des drames du temps présent, s’essayant à contrer l’impuissance générale à la force du verbe : « Tu peux faire une croisière avec le Costa Machin, mais au fond il y a quand même vingt mille morts… », dit-il avant de chanter Croisières méditerranéennes.

Un conseil d'ami (de la belle chanson, la chanson vivante) : ne manquez pas ce spectacle à l’Olympia ou s’il vient ensuite à passer près de chez vous. Qu’il explore l’humanité dans toute sa noirceur, hideuse et désespérante comme un épouvantable Vendredi 13 (« Un peu de sang sur ma guitare / Beaucoup de corps sur le boulevard / Bataclan ! / Yesterday / Et l’hymne à l’amour, ce sera pour un autre jour… »), qu’il décrive ses petits riens du quotidien qui nous rendent la vie lumineuse, à l’image de ces robes légères, de ces couples qui s’enlacent à Montparnasse (« J’y cherche des traces de lumière et d’inspiration, ce n’est pas nostalgique. Neruda, Borges, Soutine, Apollinaire sont bien vivants, ils sont là… »), c’est une vague d’émotions qui déferle dans la salle. Un crescendo irréfrénable jusqu’aux Mains d’or, l’hymne par excellence des gens de peu, honnêtes et dignes, que Bernard dédie – ému – à son père disparu (à 95 ans) : « Je veux travailler encore, travailler encore... »

Aux Nuits de Champagne, à Troyes, avec le Grand Choral

Triomphe du texte, du rythme, de la voix, des mélodies (Melody, Tempo, Harmony, Jimmy Cliff et compagnie – citons ici Pascal Arroyo, Benjamin Biolay, Jeanne Cherhal, Romain Humeau ex-Eiffel, Florent Marchet ou l’excellent Xavier Tribolet), Bernard Lavilliers atteint à la plénitude : à l’aube des cinquante ans de son premier album paru sous le signe de Mai 68, il est au sommet de son art. Y compris dans la spontanéité, et quitte à louper un accord pour le plus grand plaisir du public : Lavilliers n'est pas un robot, c'est un homme parmi les hommes...

Un homme avant tout. Un citoyen du Monde, solidaire, esthète du Beau et apôtre du partage, qui n’a jamais abdiqué ses convictions, jamais oublié et encore moins renié ses racines (dont le point de départ, un certain 6 octobre, remonte à soixante et onze ans) et qui, à la ville comme à la scène, porte toujours beau L’Espoir en étendard. Chapeau, l’artiste !

Sur mes doutes et ma colère, sur les nations déchaînées
Sur ta beauté au réveil, sur mon calme retrouvé
Le soleil se lève aussi, j’attendais cette lumière
Pour me sortir de la nuit, pour oublier cet enfer

Pour voir ce sourire d’enfant, pour voir ces cahiers déchirés
Pour enfin que les amants n’aient plus peur de s’enlacer (…)
Et si l’espoir revenait ?...

Partager cet article
Repost0
4 novembre 2017 6 04 /11 /novembre /2017 11:34

« Rien qu’un mot tendre, un signe qui survit… »


Héritier spirituel de la Chilienne Violeta Parra et de l’Argentin Atahualpa Yupanqui, l’Uruguayen Daniel Viglietti est mort brusquement le 30 octobre, durant une intervention chirurgicale, à l’âge de 78 ans. Ses chansons humanistes faisaient – font et feront – intrinsèquement partie de la mémoire populaire du continent latino-américain. C’était aussi un ami cher, avec lequel nous avons récemment partagé une merveilleuse journée, chez Paco Ibañez à Barcelone, à l’occasion de ce qui restera – qui l’eût cru, alors ?! – son ultime voyage en Europe. Une journée de fraternité solaire passée à refaire le monde, à jouer de la musique, à chanter en c(h)oeur(s)… et même à danser !
 

Barcelone, 8 avril 2017 (Ph. Hidalgo)

Ce jour-là, le 8 avril 2017, nous étions une douzaine de frères (et sœurs) d’âme venus d’Argentine, du Chili, de France, de l’Uruguay et des quatre coins de la péninsule ibérique, libérés de toutes ces étiquettes réductrices que vous collent les frontières, la politique et la société. Une même conception humaine et ouverte du monde, à l’image de cette terrasse verdoyante surplombant « la cité des prodiges », la Sagrada Familia et la mère Méditerranée à portée de vue et l’univers à portée de main. Le cœur en fête, la fête ici et maintenant, sous le soleil exactement…

DANIEL VIGLIETTI, 1939-2017

Daniel, qui avait chanté la veille et allait récidiver le lendemain dans la banlieue de Barcelone, était disert, presque exubérant pour quelqu’un d’aussi discret et humble que lui. Au point de prendre sa guitare (qui faisait corps avec lui) et de nous jouer plusieurs de ces compositions dont il avait le secret, puis de chanter des titres du répertoire international, en solo ou accompagné à la voix, au charango, à la flûte ou aux percussions légères.

P. Ibañez et D. Viglietti, 8/04/17 (Ph. Hidalgo)

Heureux, en fait. Tout simplement. Un homme en totale osmose affective avec les présents et en tendresse (ô ! combien visible) avec sa délicieuse épouse… Un auteur-compositeur-interprète, ce qu’en Espagne, où la chanson ajoute de nouveaux mots au dictionnaire, on nomme cantautor. Mais un « chantauteur » des plus rares, qui touche la fibre populaire en s’exprimant avec l’intelligence du cœur : ne lui en déplaise, un artiste majuscule.

Qui parle d’artiste ?
Je ne suis qu'un homme
Qui traque la peur
Au fond de sa gorge...
Qui parle de cri ?
Je ne suis qu'un mot tendre
Un signe qui survit...

(Daniel Viglietti, ldentidad)

 

Fred Hidalgo, Paco Ibañez et Daniel Viglietti, Barcelone, 8/04/17 (Ph. M. Hidalgo)

Souvenirs échangés de notre première rencontre, au début des années 1980, de nos papiers à son sujet dans Paroles et Musique, chaque fois qu’il était revenu chanter à Paris, dans ce pays où il était resté dix ans en exil… De la rencontre qu’il m’avait demandé d’animer dans les années 90 à la Maison de l’Amérique latine, en présence notamment de Paco Ibañez… D’une soirée à la maison, du temps de Chorus, où il nous avait gratifié d’un mémorable concert jusqu’à point d’heure… Mais aussi de gens que nous aimions, de notre ancienne et regrettée collaboratrice Régine Mellac qui se fit dans les années 70 la tendre hôtesse des chanteurs latino-américains exilés en France… De Jacques Brel et des Marquises aussi… Bien sûr de Mario Benedetti (le poète qui lui consacra une biographie en 1979 et avec lequel il monta un concert « à deux voix », A dos voces, en 1993) et de l’écrivain Eduardo Galeano… « Tu sais, me dit-il à un moment, c’est l’un de mes derniers voyages en Europe, je ne reviendrai plus beaucoup, maintenant ce sera à vous de venir… » Et d’arrêter aussitôt, ensemble, le principe d’un voyage à Montevideo, où il se proposait de nous héberger et de nous faire rencontrer ses amis, l’hiver prochain…

Pas trop le cœur, on le comprendra, de poursuivre cette énumération. Mais, à l’attention particulière de ceux et celles qui seraient malheureusement passés à côté de ce folksinger qui triomphait partout en Amérique latine devant des foules immenses avec le seul pouvoir de sa voix et de sa guitare (« En lui se rejoignent, et c’est rare, le talent musical et la force de l’expression, écrivais-je en 1990. Ses mains font vibrer la guitare, que l’on croirait magique ; sa voix, chaude et harmonieuse, fait trembler les murs… »), voici la première rencontre que je lui avais consacrée dans Paroles et Musique. C’était en amont d’un de ses passages au Théâtre de la Ville de Paris, en mai 1987 (qui précédait une tournée européenne : RFA, Pays-Bas, Suisse...), avec une interview réalisée au téléphone, lui au bord du Rio de la Plata, moi dans mon bureau du « mensuel de la chanson vivante ».

DANIEL VIGLIETTI, 1939-2017

Daniel Viglietti est né le 24 juillet 1939 à Montevideo (Uruguay) où il recevra une excellente formation musicale classique. Mais c’est le milieu familial qui déterminera sa carrière de chanteur : sa mère est pianiste, son père guitariste et « folkloriste », son oncle joue du piano dans les night-clubs, les hôtels et à la radio. Ils éveillent en lui un triple goût pour la musique classique, le folklore et les diverses formes de la musique populaire.

Paris, 1987 (Ph. F. Vernhet/Paroles et Musique)

En 1968, lorsque sort en Uruguay Canciones para el hombre nuevo (paru en France au Chant du Monde sous le titre Canciones para mi América), Viglietti rappelle ses premières influences : « J’admirais profondément Stravinsky, mais aussi Yupanqui, spontanément. Maintenant, je me rends compte pourquoi : il n’y a pas de frontières de valeur entre les deux. Et aujourd’hui je ressens la même chose avec la musique concrète et avec les Beatles, avec Gardel ou Victoria de Los Angeles. Stravinsky lui-même ne trouvait pas pour la musique d’autre classification que celle de bonne ou mauvaise, je crois qu’il avait raison. »

Son activité en public commence en 1960 (il a 21 ans) et immédiatement la chanson est son mode d’expression préféré. Mais il compose aussi pour le théâtre et le cinéma. Son travail pédagogique est également très important en cette période si particulière de l'histoire uruguayenne : il crée et dirige un « atelier d'enseignement musical », le NEMUS, et collabore en tant que journaliste à des journaux latino-américains et notamment à plusieurs revues pour lesquelles il rencontre des musiciens et chanteurs, faisant ainsi connaître des artistes dont la musique et le chant s’inscrivent dans le processus de libération de l’Amérique latine.

À partir de 1968, Viglietti, comme tant d’autres de ses compatriotes, commence à vivre avec une grande intensité la réalité politique explosive de l’Uruguay. L’authenticité et la rigueur avec lesquelles il transmet son message artistique touchent de plus en plus les jeunes, les émeuvent, les embrasent et les éclairent. Le régime se rend rapidement compte de cette répercussion et en janvier 1969 il prend une première mesure contre le chanteur. Sa chanson A desalambrar (À bas les clôtures) est à la fois un réquisitoire évident contre le latifundium et une proposition de juste redistribution de la terre : « Je demande à ceux qui sont présents / S’ils n'ont jamais pensé / Que cette terre est à nous / Et non à celui qui a déjà tout... »

Cette chanson, au rythme entraînant et à l’idéologie claire, inquiète particulièrement les responsables de la censure. Le disque est retiré de tous les programmes, puis ce sont tous les disques de Viglietti que les stations de radio retirent. Finalement, en mai 1972, le gouvernement emprisonne Daniel pour le grave délit d’avoir commis des chansons perturbatrices.

Il sera libéré un mois plus tard grâce à la solidarité de son peuple et surtout à une campagne internationale à laquelle participent entre autres François Mitterrand, Mikis Theodorakis, Jean-Paul Sartre et Miguel Angel Estrella. Mais en 1973 il doit prendre le chemin de l’exil et, deux ans plus tard, il décide de se fixer en France.

Bien que l'essentiel de son répertoire soit constitué de chansons dont il est l'auteur et le compositeur, il y a en Daniel un double, voire un triple échange intérieur. D'une part il met en musique des poèmes de plusieurs auteurs latino-américains (Nicolas Guillen, Cesar Vallejo...) et espagnols (Lorca, Alberti...) ; d'autre part son répertoire comprend des chansons d’autres compositeurs et interprètes comme Violeta Parra (Chili), Atahualpa Yupanqui (Argentine), Silvio Rodriguez et Pablo Milanes (Cuba), Chico Buarque et Edu Lobo (Brésil), Raimon (Espagne), Numa Moraes et Jorge Salerno (Uruguay) ; en outre ses propres chansons sont souvent reprises par d’autres artistes latino-américains : Isabel et Angel Parra, Quilapayun, Inti-Illimani, Mercedes Sosa, Soledad Bravo... et même Victor Jara.

En France, Marc Ogeret enregistrera en 1979 (album En toi), sa chanson Solo digo compañero, adaptée par Jacques-Émile Deschamps sous le titre Camarades (voir plus bas « Influences et préférences »). « Que sont nos chansons contre leurs fusils / Contre leurs canons que valent nos vies ? » Comme une réminiscence, peut-être, chez Étienne Roda-Gil, au moment d’écrire Utile pour Julien Clerc en 1992 : « À quoi sert une chanson / Si elle est désarmée ? / Me disaient des Chiliens / Bras ouverts, poings serrés… »

Pendant ses années d’exil, Daniel Viglietti parcourt le monde : on accueille ses tournées en Europe, en Amérique du Nord, en Afrique, en Australie... Enfin, le 1er septembre 1984 il rentre en Uruguay : son arrivée à Montevideo est saluée par des milliers de personnes et, le soir même, il donne un récital au stade Luis Franzini devant trente mille spectateurs. Le 1er mars 1985, il assiste au retour à la vie démocratique de son pays et, quelques semaines plus tard, à la libération de tous les prisonniers politiques.

1984 et 1985 signifient aussi pour lui la reprise de sa carrière en Amérique latine, où il donne de très nombreux spectacles. À Buenos Aires, c'est plusieurs dizaines de milliers de personnes qui vont l'applaudir au Luna Park. Il enregistre alors de nouveaux disques, Trabajo de hormiga (Travail de fourmi), Por ellos canto (Je chante pour eux) et A dos voces, avec Mario Benedetti lisant ses poèmes, renouant ainsi avec une longue discographie latino-américaine, en solo ou de façon collective. Avec le journalisme aussi il renoue, travaillant pour la radio, en Argentine et en Uruguay, et collaborant à l'hebdomadaire Brecha où il parle d'autres chanteurs, d'écrivains et de poètes dans « une espèce de narration », dit-il, qui rassemble « des entretiens et des souvenirs » de ses trente années de chanteur populaire et qui, « un jour peut-être deviendra un livre ».

Aujourd’hui, explique-t-il, « il faut mettre sa sensibilité à l'écoute... Avant, on passait les frontières de l'exil ; maintenant, il faut passer ses propres frontières intérieures, travailler nos propres richesses, lutter contre le fait d'être devenus des mythes. Créer de nouveaux langages, avec des ruptures ou avec cette patiente évolution créatrice qu’ont les gens comme Yupanqui ».

En 1987, alors que les militaires, en Argentine et en Uruguay, ont dû remettre le pouvoir aux civils, sans qu’on sache encore si ces démocraties réinstaurées seront durables (pour les désigner, l’écrivain uruguayen Eduardo Galeano a inventé le terme de democradura), qu’en est-il exactement pour Daniel Viglietti ? Comment a-t-il ressenti ce retour qu’il qualifie lui-même de « voyage d’oiseaux des branches aux racines » ? Depuis Montevideo, il a répondu ainsi à nos questions :
 

Première étape

– Mon retour dans l’hémisphère sud commence par une première étape, en Argentine, qui est plus qu’un pays voisin, pour nous Uruguayens, tant du point de vue géographique que social, politique, linguistique, etc. Nous nous sentons tous des poissons de la même eau qui, symboliquement, serait celle du Rio de la Plata. Se rendre en Argentine à ce moment-là, c’était comme se pencher à la fenêtre de la maison alors qu’on ne pouvait pas encore en ouvrir la porte.

J’ai donné des concerts en Argentine devant des dizaines de milliers de personnes : une première manière de retrouvailles avec mes compatriotes... Au milieu des drapeaux et des slogans (« Se va a acabar, se va a acabar, la dictadura militar » : elle va s’achever, elle va s’achever, la dictature militaire) de la démocratie argentine naissante. Je sentais dans ces foules une sensibilité à fleur de peau, commune à notre volonté de changer des sociétés toutes d’injustices...

Le retour

– Montevideo, 1er septembre 1984. Je me souviens de jeunes, d’enfants, comme je me souviens de vieillards, certains le visage baigné de larmes, avec une émotion qui vient de je ne sais quelles terribles racines, je ne sais quelles souffrances... Il y eut une conférence de presse, dont je dus m’échapper pour aller donner mon premier récital du retour, dans un stade de football. Bien au-delà de la terrible émotion des retrouvailles et le fait de chanter devant autant de public – ça ne m’était arrivé qu’une seule fois auparavant, à Madrid –, c’était le défi de se retrouver dans un stade, avec tout ce que cela pouvait signifier, avec à la mémoire le souvenir encore très présent de ces lieux de mort et de concentration, au Chili, et ici aussi parfois. C’était merveilleux de constater qu’à présent on y travaillait pour la vie au lieu de s’en servir pour la répression.


La chanson

– D’un point de vue culturel, je crois que la chanson, pendant la dictature, fut à la pointe de la communication avec les gens. Ce fut le fil de la communication dans tout ce tissu social de résistance – il était interdit de se réunir, de s'exprimer, la presse était censurée, etc. – ; la chanson A redoblar, de Mauricio Ubal et Ruben Olivera, par exemple, fut un hymne de résistance très important et démonstratif du rôle capital joué par la chanson populaire au cours de cette époque.

Aujourd’hui, la nouvelle chanson uruguayenne – celle que j’appelle la nuevita cancion – a établi de nouveaux modes de communication ; elle est exploratrice, inquiète. Pendant la dictature, les jeunes chanteurs avaient appris à chanter entre les lignes, à se servir de la métaphore comme d’une flèche véritable, à une époque où les flèches étaient interdites. Ce qui m’intéresse surtout chez eux, aujourd’hui, c’est leurs recherches à la fois thématiques et musicales, en rupture avec nous. Ils nous ont écoutés, bien sûr, et parfois certains d’entre eux nous saluent fraternellement, mais ils se sont lancés dans un travail nouveau, presque expérimental, tout en gardant un sens très aigu de l’autocritique, et je trouve ça extraordinaire.
 

Les concerts

– Dans les concerts que je donne maintenant, j’ai repris cette formule que j’avais « inventée » avant l'exil, qui est le travail, sur scène, avec des écrivains. J’avais souvent travaillé avec Eduardo Galeano, parfois avec Mario Benedetti, une fois avec le poète argentin Juan Gelman. J’ai recommencé avec Benedetti et, plus récemment, avec le premier écrivain avec lequel j’avais mis au point ce type de « duo », il y a plus de vingt ans, Juan Capagorry.

Aujourd’hui, en avril 1987, je vais aller chanter à l’intérieur du pays. C’est important, car les gens de l’intérieur sont très isolés, socialement, culturellement, mais il existe un véritable appétit de connaissance. Par ailleurs, je soutiendrai le référendum, c'est-à-dire qu’on recueille en ce moment des signatures pour provoquer un référendum qui déciderait si la « loi de caducité », – que nous préférons appeler loi d’impunité – sera ou non votée. C’est-à-dire si les militaires coupables d’avoir violé les droits de l’homme seront jugés ou pas.

Daniel Viglietti, Barcelone, 8 avril 2017 (Ph. Hidalgo)

Chansons de l’intérieur

– Durant l’exil, il s’est produit un processus d’intériorisation du message. Il a fallu – sans narcissisme ni autocomplaisance – parcourir son propre intérieur. Mes chansons de cette période sont beaucoup moins directes, écrites avec une langue plus élaborée, avec un usage plus important du silence et souvent de la métaphore. La Mano impar et Cancion bicéfala en sont des exemples. C’est ce que j'ai appelé Canciones del interior, en précisant toujours qu’elles sont de l’intérieur sans être de la campagne... Nous avons senti à l’intérieur de nous-mêmes comme une région, un pays, nous avons traversé des chemins, des douanes, des pièges, des merveilles, des échecs. C'est tout ce que nous possédons en nous et qu’il faut chanter. C’est aussi une somme de messages culturels qui nous arrive d’ailleurs : on vit de l’oreille et de l’œil, pour ensuite chanter de la bouche.

 

Influences et préférences

– Je suis influencé par la musique de Chico Buarque ou celle de Jose Afonso – dont la mort [le 23 février 1987] nous a tant éprouvés –, par Atahualpa Yupanqui bien sûr, qui est un maître dans tous les sens du mot, par l’œuvre du poète péruvien Cesar Vallejo, par ce qu’a composé le Mexicain Silvestre Revueltas...

En France, j'ai rencontré ce couple si humain, si sensible : Madeleine Renaud et Jean-Louis Barrault que j’admire beaucoup. Il y a eu la solidarité de Colette Magny, et la surprise d’entendre Marc Ogeret chanter une de mes chansons en français. En Allemagne, Walter Mossman aussi a travaillé certaines de mes chansons, et il y a des versions enregistrées en Suède, au Danemark et en Norvège. Si je pense à l’Allemagne, je pense aussi à l'écrivain Heinrich Böll qui m'a apporté de l’aide. Aux États-Unis également j'ai rencontré des gens solidaires : je nommerai Pete Seeger, et puis le souvenir de Phil Ochs ; et encore les écrivains et poètes latino-americains Julio Cortazar, Juan Gelman, Jorge Enrique Adoum...
 

La création

– Tout m’influence, en fait. Actuellement, je suis en train d’engranger. On prépare d’abord le levain, pour qu’un jour il se transforme en pain : la chanson se prépare ainsi bien avant de prendre la guitare ou le crayon. Il y a des signes... J’ouvre sans arrêt des dossiers où s’accumulent des papiers, des notes, des brouillons. Parfois, on pense que ça ne vaut rien, et plus tard on découvre quelque chose de valable. Ce n’est pas de la complaisance envers soi-même, mais des retrouvailles avec certaines choses : sentir que « là, il peut y avoir quelque chose ». Et je commence à sentir un certain fourmillement. Je pense que bientôt verra le jour une nouvelle étape qui correspondra à ce que Benedetti nomme le « desexil » et qui, parmi toutes les péripéties de l’homme, coïncide avec la maturité, ce mot terrible.

Les voyages

– Voyager me donne des idées, m’amène à écrire. Parfois pendant le voyage même. Daltonica, la chanson que j'ai dédiée au poète salvadorien Roque Dalton, je l’ai écrite au cours d’un déplacement de Paris à Nîmes. Declaracion de amor a Nicaragua, dans un hôtel de Managua. Las Hormiguitas, au cours d’une tournée de solidarité avec les Uruguayens de Suède. Je conserve encore des notes de chansons esquissées pendant des vacances dans les Cévennes... L’exil m’a conduit à voyager dans le monde entier. Je ne sais pas si, étant resté en Uruguay, j’aurais eu toutes ces possibilités...

Maintenant que je suis libre d’entrer et de sortir de mon pays natal, j’ai envie que tout cela continue. Non seulement en Europe, mais aussi en Afrique et en Amérique latine... De loin, on pourrait croire qu’étant en Uruguay il est plus facile de chanter dans le reste du continent ; mais ce n’est pas le cas. Je n'ai jamais chanté à Panama ni en Jamaïque ni en Bolivie ni dans tant d’autres pays latino-américains. À présent, je vais m’attacher à développer ces contacts. Et de cette somme d’expériences viendra, je crois, l’œuvre nouvelle.

(Propos recueillis par Fred HIDALGO, en avril 1987)
 

Paco Ibañez et Daniel Viglietti, Barcelone, 8 avril 2017 (Ph. Hidalgo)

 

Trente ans après, je relis ces réponses, magnifiques, de Daniel… et je nous revois au printemps dernier chez Paco Ibañez. Dans l’intervalle, si Atahualpa Yupanqui est décédé en mai 1992, si Mario Benedetti s’en est allé en mai 2009, « l’œuvre nouvelle » s’est amplifiée et les concerts, comme le souhaitait le cantautor uruguayen, se sont multipliés à travers le monde. Daniel Viglietti n’a jamais cessé de chanter.

Daniel et son épouse, 8/04/2017 (Ph. Hidalgo)

Comme Paco en Espagne, après la disparition de « Don Ata », il est devenu le « Maestro » de la chanson latino-américaine, celui qui émettait de la tendresse et recevait du respect en retour. Daniel Viglietti n’a jamais atteint la maturité, « ce mot terrible ». Et Paco non plus. Ces deux-là, en avril dernier, ont laissé éclater une joie authentique, tout enfantine, en s’écoutant chanter et jouer l’un l’autre comme deux gamins au seuil de leur adolescence… « Il nous fallut bien du talent, disait Jacques Brel, pour être vieux sans être adultes. »

Journée inoubliable, tissée de mille moments de complicité et de rires. De grâce aussi comme celui où Daniel, au comble de notre fraternelle vivencia (au pluriel c’est le titre du concert actuel de Paco, où il chante en espagnol, en catalan, en basque, en galicien, en français et parfois même en italien et en hébreu, toutes langues qu’il maîtrise peu ou prou…), s’est levé spontanément – lui qui chantait toujours assis ! –, prenant son épouse par la main, pour se lancer dans une danse endiablée aux sons d’une folle musique andine…

À Montevideo, le 27 septembre 2015

Cela se passait à Barcelone, il y a seulement quelques mois. C’était un samedi sur la Terre, un jour hors du temps et des malheurs du monde, un jour de bonheur.

NB. Voici pour finir un concert d’un peu moins d’une heure donné le 12 novembre 2014 au Brésil au cours duquel Daniel chante certaines de ses chansons les plus connues et en interprète d'autres de poètes et compositeurs amis, ainsi que de José Afonso, de Violeta Parra et d'Atahualpa Yupanqui (notamment Duerme negrito, à partir de 26'30, que ce dernier avait popularisée) :

Partager cet article
Repost0