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  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
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  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

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27 avril 2010 2 27 /04 /avril /2010 09:20

Le désir d’être et renaître…

 

N’attends donc pas d’être plus là
Pour me raconter tout cela
Depuis jamais qu’on se le dit
Les années passent sans merci
N’attends donc pas d’être plus ici
Pour me raconter tout ceci
(Christian Olivier, Non-dits, duo avec Olivia Ruiz, 2005)

   

 

Ce soir-là, en écoutant chanter Olivia Ruiz, quasiment à domicile, je pensais à ma première rencontre avec Anne Sylvestre, chez elle, trois décennies plus tôt presque jour pour jour, pour le n° 1 de Paroles et Musique. Et du haut de ces gradins où nous nous trouvions, ma Brune et moi, je me disais : cette fois, c’est fait, trente ans de chanson nous contemplent. Le fil d’une vie…

   

Je suis le funambule et j’aborde mon fil
Je le connais par cœur mais ce n’est pas facile
Je suis toujours fragile et puis la terre est basse
Je pense que mon fil se pourrait bien qu’il casse
[…] Mais je marche pourtant
Je marche lentement
Je ne veux pas penser
Qu’on me ferait tomber
Pour rien, pour voir, sans méchanceté
Ce n’est pas méchant de souffler
De s’amuser
à balancer
Le fil de ma vie, le fil de ma vie
(Anne Sylvestre, Sur un fil, 1981)
  

 
Le hasard fait bien les choses. En route pour l’Espagne (« le pays des ancêtres », me rappelle régulièrement Serge Llado), étape à Argelès-sur-Mer où Olivia Ruiz est annoncée en concert. Aujourd’hui jolie cité balnéaire, Argelès reste chargée du souvenir tragique des républicains espagnols qui, après avoir traversé à pied les Pyrénées enneigées, en février 1939, se virent entassés ici et dans d’autres villages de la côte, manu militari, sur des plages cernées de barbelés, surmontées de miradors, où l’on mourait de froid, de soif et de faim, enterré par ses camarades dans le sable. Camps de concentration de la honte... bel et bien français, ceux-là. Mais c’est une autre histoire, vieille histoire déjà… même si Olivia, justement, la connaît bien, avec des racines de part et d’autre de ces mêmes Pyrénées. Cali aussi, et pour cause, ses grands-parents paternels Giuseppe et Maria s’étant connus à Barcelone, pendant la guerre civile, avant d’« atterrir » sur les plages de Saint-Cyprien et d’Argelès-sur-Mer – « dans des camps de réfugiés où ils étaient accueillis comme des chiens. Ils n’avaient pas le droit de boire de l’eau, ils se faisaient tirer dessus s’ils essayaient de sortir pour en chercher… » (Cali à Jacques Vassal pour son dossier de Chorus n° 63) – puis de s’installer à deux pas de la frontière, sur les hauteurs de Vernet-les-Bains.
  

 

Ce soir-là, samedi 27 mars (Olivia a obtenu il y a peu la Victoire de la Musique de la meilleure chanteuse de l’année), il fait froid sur le littoral méditerranéen. La tramontane souffle avec violence, à moins que ce ne soient les « entrées maritimes » ? La foule s’agglutine néanmoins autour de cette espèce de palais omnisports dont l’acoustique va s’avérer incertaine. Qu’importe, pas question ici de manquer la venue de « la petite », auréolée d’une gloire qui rejaillit sur ces contrées où elle se frotta, jeunette, à toutes sortes de publics avec un répertoire puisé notamment dans le patrimoine de la chanson française. Cette « petite » à qui j’avais envoyé aussitôt, dès la fin de l’été 2003, un courriel personnel à l’écoute de son premier « pré-CD », J’aime pas l’amour, pour lui dire mon coup de cœur (je ne savais même pas, étant définitivement rétif à ce genre de piège à gogos, qu’elle était passée fugacement par une émission de téléréalité) et qu’elle pouvait compter sur Chorus pour la suivre fidèlement sur le chemin qu’elle s’était délibérément tracé, dans le sillage apparent d’une certaine Juliette.

Suivront un « Portrait » (avec photo pleine page d’ouverture de la rubrique « À suivre ») au printemps 2004 (n° 47), une place au « Top 15 » des principales révélations de notre spécial 15 ans (n° 60, été 2007), un Cœur Chorus pour son troisième album studio, Miss Météores (printemps 2009), puis, grillant l’étape traditionnelle de la « Rencontre » de cinq pages, un dossier qui lui vaut de s’afficher à la Une de la revue. Du n° 68 de la revue. Le tout dernier, l’ultime numéro des « Cahiers de la chanson ». Rien que pour cela, on aura toujours une pointe de tendresse particulière pour l’Olivia de la chanson française, Blanc par son père, Ruiz par la mère de celui-ci. Mais cela ne voudrait pas dire grand-chose sans le talent inné de la demoiselle, conforté par des années de travail, de cours de danse, de groupes de rock et autres… 

 

Chorus68.jpg

   

Il faut dire que notre belle brune, née le tout premier jour du mois de janvier 1980 à Carcassonne, a de qui tenir avec un père musicien et chanteur. Les années 80 commençaient fort pour Didier Blanc… et Paroles et Musique à la fois, « le mensuel de la chanson vivante » (« C’était un magazine formidable, me dira-t-il après le spectacle d’Olivia pendant que celle-ci converse avec Mauricette, ma brune à moi ; j’y étais abonné, forcément ! »). Dès le milieu de la décennie suivante, celle de la « Génération Chorus », auront lieu les premiers balbutiements scéniques d’Olivia Blanc : Carcassonne, Narbonne, Montpellier… entre autres dans les concerts de Block H., groupe de rock tendance Thiéfaine.  

Retour d’ascenseur ce 27 mars : Block H., dont la destinée est restée régionale, est en première partie argelésienne d’Olivia ! Clin d’œil, émotion des intéressés, en particulier du chanteur Alain Milani (celui-là même qui a écrit La Fille du vent sur l’album La Femme chocolat). Pas la mémoire courte, la petite... Salle archicomble, évidemment. Une tribune latérale, côté gauche de la scène, et tout le monde debout, joyeux, dans la fosse. Sur le mur d’en face, un immense portrait dessiné de Cali, le véritable régional de l’étape. Car ici, on est sang pour sang catalan. À Carcassonne, on n’est plus qu’occitan... Il est vrai qu’entre-temps Olivia s’est rapprochée du Roussillon en rejoignant sa famille à Narbonne, patrie (catalane !) de Charles Trenet.  

Sa prestation actuelle est on ne peut plus maîtrisée, d’énergie, de charme et de tendresse mêlés, la voix souple et sûre, la présence affirmée dans sa jolie robe andalouse aux parements rouges dont elle joue élégamment. C’est que « la petite », mine de rien, compte déjà une quinzaine d’années de bouteille ! Mais son concert d’Argelès (qui lui donne « l’impression de chanter à la maison ») est plus que cela, c’est un cadeau offert aux siens, avec des « bonus » sinon inattendus en tout cas uniques. Par chance – car aucune médiatisation particulière n’est venue pointer cette soirée pas comme les autres – Si ça vous chante était là pour immortaliser l’événement auprès de tous les amateurs de chanson francophone.  

 

olivia

(Ph. Francis Vernhet) 

 

Non, ce n’est pas un concert comme les autres, confirme rapidement Olivia au public ravi. « Je suis très émue. D’abord parce que mes grands-parents sont présents dans la salle (en fait, à côté de nous, installés sur les gradins), ensuite parce que sans le monsieur qui gère ma carrière depuis quelques années, et qui est originaire d’ici, car c’est un Catalan, je ne serais pas là où j’en suis aujourd’hui… » On pense évidemment aux récentes Victoires de la Musique, mais surtout aux salles partout pleines à craquer. « C’est grâce à monsieur Bruno Buzan, grâce à ce monsieur que vous voyez là… » Ce disant, un projecteur se braque sur une affiche de chanteur, à côté du poster de Cali : elle représente Bruno Buzan, l’homme de l’ombre ! Citoyen de Vernet-les-Bains, un peu plus haut sur la route d’Andorre, au pied du Canigou, et ami d’enfance d’un certain Cali dont il gère également la carrière – signe réciproque d’une confiance et d’une fidélité bien rares dans ce milieu. « Je ne m’attendais pas à ça, nous confiera-t-il, ému lui aussi, en fin de soirée, mais ils m’ont fait bien rire, Olivia et les autres, avec cette affiche de faux chanteur ! » 

Ses grands-parents, son manager catalan, le groupe régional… Il y aura d’autres clins d’œil sympathiques d’Olivia au milieu de chansons tour à tour tendres, lascives et survoltées, habillées de superbes couleurs instrumentales, du rock à la ballade, par des musiciens totalement impliqués dans l’histoire partagée sur scène (dont l’accordéoniste-choriste Cecile Marques, de retour elle aussi « à la maison ») et avec le public. Celui-ci est aux anges d’avoir son Olivia rien que pour lui. Elle parle de ses débuts dans la région, rappelle que Block H. l’accueillait jadis en première partie de ses concerts et dit sa joie d’avoir pu lui rendre la pareille ce soir. Et puis, première surprise, elle appelle son père, venu de Narbonne en famille. Et comme Didier Blanc est un excellent chanteur, vraiment (on pourra d’ailleurs en juger très bientôt, puisqu’en mai, m’a-t-il annoncé, doit sortir son premier album !), c’est un bonheur que de les écouter reprendre en duo le Bidonville de Nougaro, « un très grand monsieur de la chanson », dans une belle orchestration. Il faut dire que l’an dernier, pour célébrer le chantre de Toulouse qui aurait eu 80 ans le 09/09/09, Didier et Olivia se sont investis dans une création spéciale, Planète Nougaro (voir Chorus n° 68, « L’Année Nougaro »), à l’initiative d’Hélène Nougaro. « J’ai adoré ça, me racontera-t-il après le spectacle. C’était génial, avec Zebda, Yvan Cujious… Une belle aventure. » Leurs voix, dont ils font ce qu’ils veulent, tout aussi « blindées » l’une que l’autre bien que de tonalités différentes (plutôt classique chez l’un, l’accent faubourien, à la Arletty, chez l’autre), s’épousent et se complètent à merveille. Tel père, telle fille, chacun avec sa personnalité.  

 

olivia pere

Didier et Olivia (ph. Polydor) 

 

C’est reparti. La chanteuse virevolte avec grâce dans sa belle robe flamenca. La voix, le charisme, cette petite bonne femme est une grande de scène. Une chanson s’achève. Olivia interrompt à nouveau le cours normal de sa prestation. Nouvelle surprise : « Il y a là un ami, en coulisses, que vous connaissez bien aussi, qui voulait absolument être là ce soir… Surtout qu’il est ici chez lui ! » Pourquoi se priver quand on peut se donner de la joie, n’est-ce pas Charles ? Et voilà Cali, évidemment, qui déboule sur scène et invite Olivia, comme sur son album L’Espoir, à chanter avec lui Je ne te reconnais plus. Ces deux-là sont faits pour s’entendre, complices de longue date. Il ne manquait plus que Mathias Malzieu, si proche collaborateur d’Olivia (et leader de Dionysos), pour que la fête soit totale. On ne peut pas tout avoir. Mais on retrouvera Cali avec toute la « troupe », Didier Blanc et Block H. inclus, pour un beau final. 

Rare émotion au préalable avec le second duo père-fille (après que celle-ci eut superbement repris le fameux standard américain My Heart Belongs to Daddy – Mon cœur appartient à papa…) sur la chanson en espagnol consacrée à la grand-mère d’Olivia, mère de Didier, Quédate (Reste). En substance : « Reste avec moi, grand-mère / Nous avons besoin de ton sourire / Ne nous laisse pas seuls rien qu’avec le souvenir / Quel chemin suivre si le tient se meurt ? / Reste avec moi, grand-mère, ne laisse pas s’éteindre la lumière de notre histoire / Reste ! L’olivier est éternel… »). Émotion suscitée directement par la chanson, bien sûr, par sa force de persuasion, sa mélodie et son entrain orchestral ; mais décuplée ici par le fait que l’intéressée, Rita, était présente dans la salle…
  

  

Non, rien de rien, on ne regrettera rien de notre étape d’Argelès ! Ni l’avant ni l’après, ni le spectacle ni l’« after », comme on dit maintenant en français moderne dans les grands festivals francophones (un pot, quoi !), concocté pour les parents, amis et officiels dans un restaurant proche de la salle. Olivia arrive seule à pied, naturelle, simple, souriante… et disponible (il est plus de minuit) pour les photos et les autographes comme rarement je l’ai vu après un concert d’une telle intensité. « Quel dommage que Chorus ait disparu, et d’une façon aussi brutale ! déplore-t-elle spontanément auprès de Mauricette. C’était une revue fabuleuse pour la chanson. Elle nous manque énormément. Merci encore, en tout cas, pour le dossier que vous m’avez consacrée… »  

De mon côté, je rappelle à son père que si la ligne de vie chorusienne a été tranchée net entre deux saisons, au moins sa destinée aura pris fin avec une bien belle artiste de la relève en Une, parfaite représentante de la « Génération Chorus » ; qui plus est, trente ans exactement après les tout débuts de cette histoire avec Anne Sylvestre à la Une, elle, du n° 1 de Paroles et Musique. « Elle le sait, ça, Olivia ? me demande-t-il. Qu’elle a bouclé ce cycle de trente ans ?... Il faut lui dire que la page que vous aviez ouverte avec Anne Sylvestre, alors qu’elle venait tout juste de naître, s’est refermée avec elle ! » Une page en forme de jardin extraordinaire planté d’arbres à chansons de toute espèces, du pin Sylvestre à l’olivier Ruiz…  

 

   

Justement (prémonition ?), pour ce dossier du n° 68 de Chorus, Daniel Pantchenko, parlant à Olivia de son nouvel album, Miss Météores, et de sa première chanson, Elle panique, notait sa proximité d’esprit (« Elle panique à l’idée d’en faire trop / De vieillir prématurément / […] Fous-moi la paix, ma vieille caboche / Je suis rincée / Tu ne me fous pas la pétoche / Et je ne veux plus t’écouter… ») avec une chanson d’Anne Sylvestre, Carcasse (1981), où celle-ci apostrophe son corps (« Faut que tu marches ou que tu casses / Mais je te regarde en face / Il n’y a pas de quoi prendre peur / […] Et quand tu arriveras au bout / Pourvu que ça moi qui veille / On s’arrangera bien ma vieille / Pour résister encore un coup »). Et Olivia d’acquiescer : « Que ce soit le corps ou la tête, je crois que le combat contre ses démons et ses angoisses est un thème universel qu’on aborde tous… »

   

Oui, ce soir-là, trente ans de chanson nous contemplaient. Un demi-siècle même, puisqu’à la parution du n° 1 de Paroles et Musique, au printemps 1980 (cela fait tout drôle aujourd’hui de penser que dans le même temps venait au monde une petite Olivia appelée à tourner la dernière page de cette histoire…), Anne Sylvestre comptait déjà vingt-deux ans « et quelques poussières » de carrière… et c’était néanmoins, la chanteuse le rappelait elle-même, sa toute première couverture de magazine !

 

Une fois prise notre décision de rentrer d’Afrique (voir dans ce blog « En guise de prologue » et « Ballade en mer Rouge ») pour créer le journal qui manquait alors de toute évidence à la chanson française, s’était posée la question de l’artiste à mettre en Une (et en « dossier ») du premier numéro. Finalement, nous avions choisi d’inscrire cette aventure (le terme est juste, car nous n’avions que notre détermination, notre envie de partage… et nos petites économies pour espérer pouvoir « tenir » environ un an) sous le signe du féminisme (et donc de l’humanisme), à travers l’œuvre exceptionnelle d’Anne Sylvestre, dont le contenu résonnait très fort en nous.  

 

PM1

   

En ce temps-là, je l’ai déjà écrit dans Chorus, nous participions à la naissance d’une nation, la République de Djibouti, et de sa presse en particulier où, très vite, j’ai fait fi d’un tabou séculaire en lançant un débat public national – prolongé jusqu’à l’Assemblée – sur les tragiques mutilations sexuelles dont étaient systématiquement victimes les petites filles. Je ne parle pas de l’excision, mais bien de l’impensable, de l’inimaginable, de la si cruelle infibulation, pratiquée (à tort) au nom de l’islam dans toute la Corne de l’Afrique, avec, à vie pour les malheureuses, des conséquences dramatiques ; sans parler de l’immédiate mortalité infantile.  

Bref. Ce n’est pas le lieu ici de parler du combat des femmes de cette région du monde pour le respect de leur intégrité physique : comme celle des antifranquistes parqués dans les camps infâmants de l’exil en « pays libre », c’est encore une autre histoire. Sauf que cette action menée sur le terrain, cette vive sensibilisation de notre part aux droits fondamentaux de la femme, expliquent en partie notre choix d’Anne Sylvestre pour incarner d’emblée la « philosophie » de Paroles et Musique. D’autant que Benoîte Groult, venue se rendre compte sur place de la situation et nous rencontrer (elle venait de créer F Magazine, trois ans après le succès de son livre Ainsi soit-elle), était aussi une admiratrice de ladite Anne. Pour l’anecdote (et le plaisir de boucler une autre boucle), je demanderai ensuite à Benoîte, en 1985, de bien vouloir nous faire l’honneur d’écrire, pour le n° 51 de Paroles et Musique, le compte rendu de la rentrée parisienne d’Anne Sylvestre à l’Eldorado-Bobino – beau souvenir (nous étions allés ensemble au spectacle) et superbe article !  

Le dernier album d’Anne sorti avant la création du « mensuel de la chanson vivante », en 1978, était absolument somptueux : J’ai de bonnes nouvelles, Frangines, Mon mystère, Un bateau mais demain, Douce maison, La Faute à Ève« Un sommet… pour le moment », noterais-je en chapeau du long entretien qui eut lieu chez elle au printemps 80. Douce maison – sur le viol ? « Cela faisait des années que je cherchais à l’écrire, m’expliqua-t-elle. J’ai mis trente-quatre ans à trouver le meilleur biais pour aborder le sujet du viol. Je ne l’aurais pas chantée si je ne l’avais pas estimée réussie. » Et La Faute à Ève, chanson tordante dans la forme et l’interprétation et si pertinente dans le fond, qui marquait alors la conclusion définitive de son tour de chant ? « Oui, je pars là-dessus et je n’en remets jamais d’autres parce que ce n’est pas possible. Après le cri qui termine cette chanson, qu’est-ce que je pourrais dire d’autre ? »  

Pendant qu’à Carcassonne le bébé de la famille Blanc babillait à peine, à Paris la grande dame de la chanson française retraçait sans la moindre impatience, pour nous et les hypothétiques lecteurs d’un journal encore à naître, le fil de sa carrière. Depuis l’origine : « C’était en novembre 1957 à la Colombe… » Après un premier album où se distinguèrent un peu Maryvonne, Porteuse d’eau, Les Cathédrales et Mon mari est parti, il fallut attendre 1964 pour qu’un premier titre marque vraiment le public : T’en souviens-tu la Seine… à découvrir ou à réécouter – mais sûrement à voir pour la toute première fois – dans ce véritable document vidéo.   

 

   

On passa rapidement en revue les grandes chansons qui suivirent, pour prendre le temps de parler surtout des incontournables (même si je n’eus pas la place de tout conserver de cette interview). Non tu n’as pas de nom (1974) : LA chanson sur l’avortement, Une sorcière comme les autres (1975) : un manifeste à elle seule, Les gens qui doutent (1977) : MA chanson préférée depuis lors… et puis, la même année, Clémence en vacances, dont j’ose croire que l’humour viendrait à bout du plus borné des machos : « L’humour, soulignait-elle, c’est une façon de faire passer bien des choses qui ne passeraient pas si on les disait autrement. Et puis c’est nécessaire, j’exprime ce que je ressens avec ma sensibilité. J’aime bien rire, je ris beaucoup, et j’estime qu’il doit y avoir des moments de détente dans un tour de chant… »  

Son tour de chant justement. Comment arriver à le composer avec un tel répertoire ? « Je mets toujours les chansons les plus récentes, celles qui sont indispensables comme Clémence, Une sorcière comme les autres, Non tu n’as pas de nom, et je m’efforce aussi d’en chanter trois ou quatre anciennes. Mais le tri est douloureux, et ça devient naturellement de plus en plus difficile. »  

Puis on évoqua l’album suivant, qui constituerait un an plus tard un autre sommet de son œuvre, avec Carcasse, déjà cité, Sur le fil, Dans la vie en vraiRose, Lâchez-moi... Sans oublier cette manière de profession de foi, Si je ne parle pas (« cependant que je chante / Si je n’explique pas le sens de mes chansons / Si je ne cite pas d’aventures touchantes / Et si je me présente sans trop de façons / Ce n’est pas voyez-vous que j’aie de l’arrogance / Mais j’en dis bien assez dans mes chansons je pense / […] Je sais qu’il y en a et ça me désespère / Qui se plaindront encore que je ne parle pas… »). Ce jour-là, pour parler, on parla ! On dialogua beaucoup, longtemps… alors que nous étions totalement inconnus des gens du « métier » et que, comme le funambule de Sur un fil, nous travaillions à ce premier numéro sans filet : imaginez que, fâchée par une de mes questions, l’artiste se soit brusquement mise en vacances de cet intrus (qui plus est fraîchement débarqué « des colonies », comme disaient encore certains nostalgiques réacs), à l’instar de la « Clémence » de la chanson…   

 

   

Pourquoi le cacher ? Au moment de lancer l’entretien, j’étais dans mes petits souliers, surtout après qu’Anne eut répliqué formellement de façon cinglante à ma première question (« On a beaucoup utilisé le terme “Brassens en jupons” pour vous qualifier… »« Je trouve aberrant qu’après vingt-deux ans ce qualificatif demeure encore ! C’est irritant et profondément injuste. La femme est considérée comme un genre mineur par rapport à l’homme… On n’a jamais eu l’idée de dire d’un jeune chanteur qu’il était “un Sylvestre en caleçons” ! C’est pourtant la juste traduction d’“un Brassens en jupons”… »). Mais elle se montra disponible tout le temps qu’il fallut, blagueuse, charmante et professionnelle jusqu’au bout des ongles. À la fin, je n’y tenais plus de ne pas comprendre pourquoi la plus grande ACI de la chanson française contemporaine, avec Barbara, était aussi « tricarde » dans les grands médias : 

« Depuis le début de cet entretien, je m’interroge sur cette réputation d’agressivité qu’on vous a faite…

– Ah ! oui, l’agressivité… Si j’avais été un homme, j’aurais eu du caractère. Mais une femme n’a que mauvais caractère. On n’a pas le droit d’être agressive. Or, si je ne l’avais pas été, agressive – entre guillemets – je serais morte ! L’« agressivité », la volonté en réalité, c’est une qualité de survie. »  

Voilà. La suite demanderait… une vie de trente ans, avec des centaines d’autres rencontres jusqu’à celle d’Olivia Ruiz. Mais pas plus qu’on ne refait l’histoire, on ne la revit. On peut tout juste tenter de la raconter. C’est à la fête champêtre de Lutte Ouvrière où Anne était programmée quelques jours après notre entretien que je prendrai la photo qui fera la Une du n° 1 de Paroles et Musique. Quel souvenir ! Des centaines de spectateurs enthousiastes mais une toute petite scène pour l’accueillir et une guitare sèche, une contrebasse et une sono riquiqui pour tout bagage. Dans ces conditions (du plein air, en plus), le talent est obligatoire (et l’absence de talent rédhibitoire) !

   

Chez Leprest

 

Printemps 1980… Printemps 2010 : dans un monde dominé chaque jour davantage par le narcissisme et l’égocentrisme (sans parler du financier), et ce dans tous les domaines, des politiques censés s’occuper des intérêts collectifs jusqu’au quidam de base (avec ces réseaux prétendument sociaux qui, trop souvent, ne font que refléter l’individualisme, le repli sur soi), dire qu’on a vécu trente ans en pratiquant l’altruisme (parce que cela nous faisait plaisir de partager nos petits bonheurs), c’est presque incongru. En tout cas bien étrange… et définitivement incompréhensible pour les ennemis d’un monde où les hommes (et les femmes) vivraient sinon d’amour du moins sans chercher à duper (ou à écraser) systématiquement leurs semblables. C’est pourtant la réalité que nous aurons vécue ensemble… et que nous continuons de vivre à travers ce blog. Et ÇA – quelque stratégie machiavélique et préméditée qu’on cherche une nouvelle fois à exercer à notre encontre –, personne ne pourra jamais nous l’enlever.  

Dernière précision : s’il fallait un autre lien pour unir Anne Sylvestre et Olivia Ruiz (photographiée dans notre dernier numéro par Francis Vernhet), celui-là se nommerait… Allain Leprest. Les deux sont chez Leprest comme elles étaient chez nous. Ou comme elles sont chez elles, comme à la maison. Dans le volume II de Chez Leprest (voir la « Chanson d’automne » de Si ça vous chante), elles interprétaient l’une, Sarment, et l’autre (qui avait déjà enregistré Tout c’qu’est dégueulasse porte un joli nom dans le volume I), La Dame du dixième. L’occasion, enfin, de rappeler que la première grande fête de Paroles et Musique en juin 1985, entre plusieurs dizaines d’artistes et de professionnels de terrain, avait réuni – chez nous – une certaine Anne Sylvestre, of course, et un jeune talent prometteur (c’était leur première rencontre), un certain Allain Leprest qui, dès 1983 (son premier album ne sortirait qu’en 1986), défrayait déjà la chronique (avec un premier article national) dans notre mensuel. Quant à Olivia, elle prenait alors, à cinq ans, ses premiers cours de danse… Vous dansiez, j’en suis fort aise, eh bien chantez maintenant ! Oui, continuez à chanter, tous et toutes, le chant du monde. Et tant qu’il y aura des hommes, si ce n’est pas ou plus « Mauricette et Fredo », il y aura toujours quelqu’un, quelqu’une pour faire chorus au bout de la ligne.  

 

Olivia Ruiz – Eight o’clock – Six mètres

 

Il suffit de s’y mettre. De Six mètres, dirait Allain Leprest qui écrivit spécialement ce texte magnifique (attention, chef-d’œuvre !) pour Olivia. Soyez patient(e)s, il intervient ici en morceau caché après une très brève chanson en anglais, Eight o’clock (de et interprétée avec le groupe Coming Soon). Six mètres, enregistré en duo avec Christian Olivier des Têtes Raides. Cette fois la (grande) boucle est vraiment bouclée : « Six mètres, plus que six mètres pour couper la ligne d’arrivée… / Et soudain l’envie de plus rien / Ou juste de bloquer les freins / L’envie de faire sauter la chaîne… / Déserter à vingt centimètres / À vingt centimètres du fil… / Et puis s’y mettre / Mais s’y mettre tous / Ni Dieu devant ni chien aux trousses / S’y mettre, s’y mettre tous / Et plus de maître / Que le désir d’être et renaître / Se redresser, lever la jambe, être ensemble / Vainqueurs… tous ensemble. »  

(Cet article – le 31e de Si ça vous chante, comme pour célébrer symboliquement notre entrée dans une 31e année en chanson – est dédié à « Bubu », qui sait pourquoi, avec tendresse et affection ; et bien sûr aux membres de notre ex-Dream Team, dont certains, amis à la vie, à l’amour et à la mort, nous ont accompagnés fidèlement durant ces trois décennies.)

  

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Published by Fred Hidalgo - dans La Chanson vivante
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17 avril 2010 6 17 /04 /avril /2010 19:24

« Les chansons qui se ressemblent » (suite)

(L’Amusicoscope de Serge Llado, n° 4)

 

La Symphonie du Nouveau Monde, composée par Anton Dvorak en 1893, est une œuvre classique tellement dense qu’elle a manifestement « inspiré » au moins trois autres musiques… et non des moindres. Il s’agit de la bande originale du film Les Dents de la mer, de celle de La Guerre des étoiles IV (toutes deux signées John Williams, respectivement en 1975 et en 1997)… et, auparavant et peut-être surtout, de la chanson Initials BB, écrite et interprétée par Serge Gainsbourg en 1968.  

La démonstration étant peut-être un peu subtile, j’ai eu recours ici à des repères sonores (les « boooings ») pour séparer les extraits de ces différentes œuvres :

 

Dvorak-Williams-Gainsbourg

 

Références : Symphonie du Nouveau Monde (© 1893), 1er et 4e mouvements, Anton Dvorak ; Jaws (© 1975) et Star Wars IV (© 1997), John Williams ; Initials BB (© 1968), Serge Gainsbourg.

 

_______

 

Cette nouvelle enquête du commissaire Llado, grand débusqueur des chansons et des musiques qui se ressemblent (avec un nom pareil, il était prédestiné !), me donne par ailleurs l’occasion de compléter opportunément ce sujet en vous proposant un bien beau document : une vidéo fort instructive du Grand Serge en pleine création (en compagnie de l’arrangeur Arthur Greenslade) d’Initials BB, qui était un hommage à Brigitte Bardot.

     

 

  

 

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13 avril 2010 2 13 /04 /avril /2010 11:28

Il était une fois… la chanson russe

   

On célèbre en 2010 « l’Année France-Russie ». L’occasion de multiples manifestations culturelles à travers l’Hexagone (concerts, films, colloques, conférences, etc., le musée du Louvre retraçant pour sa part mille ans d’histoire de la Russie, depuis sa christianisation à la fin du Xe siècle jusqu’à l’époque de Pierre le Grand) ; mais aussi l’opportunité pour Si ça vous chante, via une superbe exposition consacrée à sa littérature, d’évoquer (dans cette nouvelle rubrique « Sans frontières ») sa chanson contemporaine avec Elena Frolova, Boulat Okoudjava et Vladimir Vissotsky.

   

 
On me demande régulièrement des nouvelles des journalistes qui formaient l’équipe de
Chorus. Outre ceux que l’on peut retrouver sur leur propre blog (Bertrand Dicale, Olivier Horner, Michel Kemper, Daniel Pantchenko et Jean Théfaine) ou qui participent à un travail collectif (comme Albert Weber avec le « webzine » Les Déferlantes dédié à l’actualité de la chanson francophone nord-américaine) et dont tous les contacts figurent en liens recommandés sur cette page d’accueil (voir « Le fil nous lie, nous relie » ou « Le fil tendu entre nous » en colonne de gauche), en voici de Jacques Vassal qui assurait notamment la responsabilité de la rubrique « Chansons sans frontières ».

 

 

En effet, après l’exposition à succès Il était une fois la chanson française, écrite par Marc Robine et produite par l’association Dazibao, celle-ci a réalisé l’équivalent sur l’histoire de la littérature russe (dix chapitres en dix panneaux complétés de portraits spécifiques d’écrivains), en demandant à Jacques Vassal d’en concevoir et d’en rédiger le contenu – notre ex-collaborateur étant un éminent spécialiste de la culture russe, autant que de la chanson française ou du folksong américain.  

Même très complète (Il était une fois la littérature russe va de « La genèse d’une langue » à « L’apprentissage de la liberté » après la chute de l’URSS), cette expo – que l’on peut découvrir ici ou là, en centres culturels, médiathèques ou bibliothèques, et que l’on peut louer ou acheter (tous renseignements sur le site spécifique de Dazibao) – ne pouvait donc faire tout à fait l’impasse sur la chanson. C’est ainsi qu’on y retrouve en particulier (dans le chapitre consacré aux années du « dégel ») les deux géants de la chanson russe contemporaine, aujourd’hui disparus, Boulat Okoudjava et Vladimir Vissotsky, qu’on pourrait rapprocher respectivement d’un Brassens et d’un Ferré. Et comme, pour être spécialement amoureux de la chanson francophone, on n’en est pas moins amateur de chanson tout court, voici l’occasion ou jamais de partager de grands moments où la sensibilité de chacun suffit (presque) à compenser l’ignorance de la langue, tant ils sont chargés d’émotion. Même si je vous réserve deux belles surprises avec Vissotsky un peu plus bas. Mais chaque chose en son temps !  

 


Quelques infos élémentaires, tout d’abord, en guise d’introduction à l’univers de ces deux immenses auteurs-compositeurs-interprètes (dont certains albums sont sortis en France au Chant du Monde), que vénéraient de leur vivant des millions de Russes (ou ressortissants de l’URSS), bien qu’étant censurés dans leur propre pays. Un poète qui chante autre chose que les fleurs, les petits oiseaux et l’amour platonique, forcément, c’est gênant pour un régime totalitaire : « Il était le serviteur du style pur / Il lui écrivait des vers sur la neige / Hélas, les neiges fondent / Mais alors la neige tombait encore / Et on était libre d’écrire sur la neige… » (V. Vissotsky, Le Vol arrêté).

 

Le Soldat de papier

Né le 9 mai 1924 à Moscou (mais de parents géorgiens, d’où sans doute sa nature de « Méridional du Nord ») et mort le 12 juin 1997 en région parisienne, lors d’un voyage en France, Boulat Okoudjava était également romancier et nouvelliste : quatre de ses livres sont parus chez Albin Michel en traduction française dans les années 70 et 80. Influencé notamment par Gogol (cf. ses nouvelles « pétersbourgeoises » telles Le Nez ou Le Manteau, mais aussi son théâtre comme la comédie Le Révizor), Okoudjava dressait un portrait sans complaisance, et plein d’humour noir, des travers voire des vices (et de la corruption) des petits et grands fonctionnaires de l’état tsariste, dans la capitale et la province russes.  

 


 

Il situe généralement son action et ses personnages au milieu du XIXe siècle, soit au temps de Gogol, mais écrit vers 1960-70 et la transposition ne trompe alors personne en Union Soviétique, où ses livres sont pourtant publiés (Boulat est membre de l’Union des Écrivains et touche ses droits d’auteur), tandis qu'il ne peut pas chanter en public dans son pays (ou de façon tout à fait exceptionnelle), n’enregistrant qu’un ou deux rares 33 tours chez Melodia, la marque d’État en URSS. « Il était une fois un soldat / Beau et valeureux / Il voulait refaire le monde / Pour que chacun soit heureux / Mais lui-même ne tenait qu’à un fil / Car c’était un soldat de papier… »

 

La Fin du bal

Quant à Vissotsky (mort le 25 juillet 1980 à l’âge de 42 ans), il est cité dans cette exposition comme poète et comédien autant que chanteur. Il gagne sa vie en URSS avec le théâtre et le cinéma mais ne peut pas non plus chanter en public chez lui. Comme Okoudjava, il enregistre certains de ses disques lors de voyages à l'étranger (dont un album en France, chez Polydor, intitulé La Corde raide).  

 Jacques Vassal mentionne le livre de Marina Vlady, Vladimir ou le vol arrêté (Fayard), qui relate la vie de couple de cette grande comédienne française d’origine russe avec cet artiste hors du commun mais aussi et même surtout les difficultés du chanteur : censuré en URSS où ses cassettes circulent sous le manteau, interdit de concert, il est aux prises avec l’alcoolisme, probablement en partie aggravé par ce mal-être à la fois artistique et affectif.  

« Sa voix, écrit Marina Vlady (in Le Vol arrêté, CD Le Chant du Monde LDX 274762, avec traduction des textes dans le livret), continue à fouiller notre âme […] : nous rions, derrière le chagrin, car l’humour est là, provoquant. Nous découvrons, comme dans une chronique, la vie quotidienne, les joies, les peines, les espoirs de ses contemporains. […] Il est passé parmi nous comme un météore, mais il a laissé une somme énorme d’informations sur son époque, il a tout pressenti, vécu, souffert, et retransmis, par son art. […] Cette voix que l’on ne peut confondre avec aucune autre. Poète violent et rare, les consonances des mots s’entrechoquent et donnent encore plus de force au cri. […] Les caractères des personnages qui vivent, se battent et luttent, le lyrisme, l’envol de ses textes sont uniques. Il compose une musique qui souligne et colore sa poésie. Ses mélodies s’accrochent à la mémoire et ne la quittent plus. Tout son génie de tragédien, sa verve de comédien, ses dons d’imitation transforment chaque chanson en spectacle complet.  

« Il peut hurler comme un loup blessé, puis chanter l’amour avec douceur et tendresse, crier son indignation, sa colère, son désespoir en s’arrachant la glotte, ou passer du ton gouailleur des faubourgs au lyrisme le plus pur. Ceux qui l’ont entendu chanter, qui l’ont vu jouer ne peuvent oublier l’émotion ressentie. Il est là, et il chante au présent ! »  

 Cerise(s) sur le gâteau des différentes archives audiovisuelles illustrant cet article, voici deux autres chansons de Vladimir Vissotsky (alias Volodia) chantées en français ! D’abord Rien ne va, plus rien ne va, d’une force et d’une intensité bouleversantes…

 

 

Sommeillant, je vois la nuit des crimes lourds où l’on saigne
Pauvre de moi, pauvre de moi, l’outre est pleine à craquer
Au matin, comme il est âcre le goût du vin maudit !
Va, dépense tout mon crédit car j’aurai soif aujourd'hui  

[Refrain]

Rien ne va, plus rien ne va
Pour vivre comme un homme
Comme un homme, comme un homme droit
Plus rien ne va

Pour vivre comme un homme doit !
Dans tous les cabarets sans fond où je m’enterre chaque nuit

Je suis l’empereur des bouffons, le frère de n’importe qui
Je vais vomir mon repentir au pied des tabernacles
Mais comment prier dans la fumée de l’encens des diacres ?  

Et puis La Fin du bal, qui parle d’elle-même. Un chef-d’œuvre de la chanson mondiale : « Pourquoi, j’voudrais savoir pourquoi / Pourquoi elle vient trop tôt, la fin du bal / C’est les oiseaux, jamais les balles / Qu’on arrête en plein vol… »

   

   

Un talent de haut vol

Enfin, histoire de relier ce sujet à la chanson russe actuelle et de contribuer à la découverte d’une extraordinaire compositrice-interprète, une jeune femme bien vivante (dont trois albums sont déjà sortis en France sur le label marseillais L’Empreinte Digitale), voici deux vidéos d’Elena Frolova. Il était une fois la littérature russe l’évoque en effet à propos de Marina Tsvétaïeva – immense poète et écrivain, qui a droit à l’un des « portraits » spéciaux de l’exposition –, aux poèmes de laquelle Elena a consacré un album entier.

 

Interprète des grands poètes russes du XXe siècle qu’elle met en musique, tels Serge Essenine, Joseph Brodsky, Vladimir Nabokov, Arseni Tarkovksy (le père d’Andreï le cinéaste), « poètes d’une indicible souffrance et au destin souvent tragique », notait Jacques Vassal dans Chorus n° 47, Elena Frolova s’accompagne à la guitare et à la cithare, parfois soutenue par un piano, une flûte et des percussions. C’est « une merveille de bout en bout », concluait-il à propos de son album Zerkalo (2004), définissant la chanteuse comme « un talent de haut vol ».

     


 

À vous de juger, à présent, avec ces images d’Elena Frolova, pour le moins inhabituelles dans nos écrans formatés… De quoi vous donner l’envie, pour peu que l’artiste y soit à l’affiche, de prendre aussitôt un billet pour Moscou !

 

 

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Published by Fred Hidalgo - dans Sans frontières
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