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  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
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  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

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18 mars 2010 4 18 /03 /mars /2010 13:41

Les Passerelles de l’hiver (fin)


Je ne sais ce qui me possède
Et me pousse à dire à voix haute
Ni pour la pitié ni pour l’aide
Ni comme on avouerait ses fautes
Ce qui m’habite et qui m’obsède
(Louis Aragon/Jean Ferrat, Les Poètes, 1969)



 

Pas facile, après l’adieu à Jean Ferrat qui a remué le peuple de France comme rarement lors de la disparition d’un chanteur (fût-il Le Fantôme de la télévision, comme il s’était ironiquement autoproclamé) de poursuivre notre travail de promotion de la chanson francophone… Mais outre le fait que, dans ce domaine-là plus que dans tout autre, « The Show Must Go On », n’est-ce pas justement le poète d’Antraigues qui notait la nécessité de lutter contre l’indifférence ou le silence ? « C’est à partir du Festival "Chansons de Parole" de Barjac [cf. la photo ci-dessous, avec Jofroi], que je parraine depuis la fondation, que je me suis vraiment rendu compte de la richesse et de l’extrême diversité qui caractérise la chanson française actuelle et en même temps de la scandaleuse mise à l’écart par les médias de ses meilleurs représentants. Au cours de ces années, j’ai eu ainsi la chance de faire la découverte d’artistes qui m’ont enthousiasmé et je suis sûr de ne pas être le seul... » Oui, nous devons continuer, toujours, à dire ce qui nous habite et nous obsède : voici donc la suite (et la fin) de nos passerelles de l’hiver dédiées aux chanteurs de la « Génération Chorus ». Avec un « Quichotte », la distinction phonographique majeure de Si ça vous chante, pour une chanteuse Major qui nous vient de Nouvelle France. Et un autre pour l’artiste de la nouvelle chanson suisse romande qui monte, qui monte...



FerratJofroi.jpg

« Rasez les Alpes, qu’on voie la mer »
, chante Michel Bühler ; c’est un peu-beaucoup l’objet de ce blog : refuser le repli frileux, fuir les chapelles bardées de certitudes (j’aime les gens qui doutent…), jouer à saute-mouton avec les frontières (en tout genre) pour mieux se rapprocher les uns des autres, tout en s’ouvrant de nouveaux horizons. Un blog avec lequel, par milliers déjà à travers le monde (de Tahiti à la Réunion, d’Astaffort à Ouagadougou, de Boston à Pernand-Vergelesses, de Paris à Moscou, de Tadjoura à Risoul, de L’Auberson à Tourinnes-la-Grosse, de Québec à Saint-Malo, de Praslin à Diego-Suarez, de Vernet-les-Bains à Tokyo, de Montevideo à Barcelone… ou d’Antraigues à Brezolles), vous faites chorus !

C’est sûr, c’est acquis : le « fil » est renoué (pas complètement toutefois : tous les jours, d’anciens lecteurs de Chorus se déclarent surpris de découvrir ce blog seulement aujourd’hui – et il en reste sans doute une majorité encore à informer de son existence), mais il ne tient qu’à vous et au bouche à oreille qu’il se renforce et s’étire à l’infini : il suffit d’ajouter son lien dans vos courriels, de le recommander à vos amis et relations aimant la chanson… et de s’y inscrire pour être automatiquement (et brièvement) averti de ses principales réactualisations. Merci d’avance et d’ores et déjà bonne balade, ici et maintenant, en paroles, en musiques et en images (animées !) avec Catherine, Thierry, Florent… et les autres.


Catherine Major

quichote 3Si des « Victoires de la Chanson » francophone existaient (les « Victoires de la Musique » étant trop souvent et depuis trop longtemps l’expression de défaites de la chanson, le show-business qui est à leur origine, en totale harmonie avec lui-même, privilégiant logiquement le commercial – qu’il fût de grande qualité, d’ailleurs, ou parfaitement médiocre), nul doute que cette jeune femme québécoise se serait retrouvée en tête de liste dans les catégories révélation scène et meilleure chanson de l’année…

major2

L’évidence ne se discute pas. Catherine Major, repérée depuis deux ou trois ans dans les festivals, de part et d’autre de l’Atlantique, de Montauban à Tadoussac, est en effet l’une des plus belles découvertes de ces derniers millésimes. Et Le Piano ivre, un chef-d’œuvre qui, comme le bateau du même nom, nous emporte immanquablement vers un monde de poésie enchantée. Rose sang, qui vient de sortir en France (mais que Catherine a autoproduit en 2008 au Québec), est son second album : depuis le premier, Par-dessus bord (2004), nous avons eu à de multiples reprises le loisir de vérifier tout le bien qu’on a pensé d’emblée de cette chanteuse au piano, née à Montréal (il y a eu tout juste 30 ans ce 17 février).

 


Sur scène, interprète sensible, pianiste classique (son oncle est François Dompierre, compositeur et chef d’orchestre bien connu au Québec), elle séduit avec un répertoire à la fois intime et universel, qui est souvent l’œuvre, côté textes, de l’auteur Éric Valiquette. Influences-références ? Catherine adore Brel et Ferré, mais aussi Desjardins, « le plus grand de chez nous », confiait-elle à Daniel Pantchenko pour son « Portrait » de Chorus (n° 66) ; c’est en scène en effet que « Catherine enfonce le clou par ses envolées vocales et son rapport très physique au piano : “Au départ, je suis une expressive, tout le temps en train de bouger. Ce n’est pas prémédité, c’est comme un trop-plein !” »



Mais il se fait tard… alors, comme il ne s’agit plus ici de presse, autant s’empresser de faire silence pour vous donner tout simplement à voir et à entendre le clip du Piano ivre, texte de Valiquette, musique de Catherine. Et comme cette chanson est vraiment magnifique – à l’image du CD en son entier, où la batterie, le Fender Rhodes, la contrebasse, la guitare électrique, le cor français et la voix d’Alexandre Désilets s’unissent au piano et à La Voix humaine (dernier titre de Rose sang) de la chanteuse –, j’ai le plaisir de vous offrir un bonus pour le même prix : le même titre, non plus en « mono », mais en « stéréo » et à quatre mains, avec Daniel Lavoie, s’il vous plaît. Si vous ne craquez pas après ça, je rends mon tablier…

- Rose sang, 14 titres, 56’42 ; Prod. Anacrouse/Abacaba, L’Autre Distribution (
site de l’artiste ou myspace).


Morro

morroSon premier album, Des scènes, est sorti fin 2007. Coproduit par À Brûle Pourpoint, le label de Batlik, celui-ci a été conçu « avec un parti fort » : entièrement écrit, composé, arrangé et joué par l’artiste ; chœurs et illustrations de pochette en sus ! C’est de saison, décidément, surtout chez les Bretons : Jeanne la Nantaise avec Charade (voir article précédent), Morro le Rennais avec Le Rythme des caractères. Multi-instrumentiste donc (guitare, basse, batterie, percussions et cymbales, clavier Rhodes… il n’y a qu’une intervention de clarinette qui lui échappe dans le titre n° 9), Morro revendique quant à lui une production « à l’ancienne : pas de retouche “pro tools”, pas de copier-coller, mais une bonne dose de sueur ».

OK. Mais pour dire quoi et comment ? Musicalement, c’est « indéniablement personnel », annonce le communiqué de presse. Et c’est si vrai que c’est assez difficile à définir, entre balades et complaintes aux ambiances lancinantes et répétitives, plutôt minimalistes. Côté textes, c’est du vécu, ou plutôt ça parle de la difficulté de vivre. On y côtoie toutes sortes de personnages, hommes, femmes ou enfants du pays d’en bas ou venu d’en haut :
« Je suis l’homme électrique / Hargneux mais tempérament stoïque / De place en place, je communique / Un œil sur l’heure et un œil sur la suite / Sur n’importe quel argument je glisse / Je gravite… »
 


Le disque s’achève cependant sur une note d’espoir, en forme d’ode à l’Autodidacte (« Moi c’est le son qui m’appelle et même / Sans partition, je l’entends dans mon cœur / J’en ai eu besoin et sans tergiversation / J’ai plongé dans cet art mineur… »), qui renvoie opportunément au premier titre, Le Cancre de Pennac, en entrouvrant des portes que la société bien-pensante s’évertue à tenir closes : « Insuffisant, peu motivé / Distrait ou indiscipliné / C’est souvent les mêmes termes qui reviennent sur ce carnet / […] “Tu finiras au travail à la chaîne / Car tu es fainéant, c’est ton problème” / Alors pourquoi en dessin ai-je toujours vingt sur vingt / Pourquoi en musique aussi, tout se passe bien ? / […] Mais j’assume, je suis comme le cancre / Le cancre de Pennac… » Visible ici, le clip de cette chanson – sans doute la plus réussie – figure également en bonus vidéo dans cet album inégal mais prometteur de Morro qui, sur scène, recrée en solo le même univers musical.

- Le Rythme des caractères, 12 titres, 37’22 + bonus vidéo ; coprod. Errances & À Brûle Pourpoint, distr. Musicast (
site de l’artiste).


quichote 3Thierry Romanens

L’homme aime à brouiller les cartes. Considéré comme le chef de file d’une nouvelle chanson helvétique (en terme de générations), après l’avènement des Bühler, Auberson et Henri Dès, puis des Sarcloret, Bel Hubert, Rinaldi et autres Simon Gerber et Gaspard Claus, mais avant Jérémie Kisling, François Vé, Pierre Lautomne, K ou Zédrus, il est en fait né en Alsace (certes d’origine fribourgeoise et installé à Yverdon).

Romanens

Auteur-compositeur qui n’a rien à envier à ses pairs (cf. ses trois albums studio : Le Sens idéal en 2000, Les Saisons du Paradis en 2004 et Le Doigt en 2006), il propose douze nouveaux titres (outre une reprise réarrangée, Il était temps) écrits, l’un par Kent (Cash) qui avait déjà « fauté » avec lui par le passé, et tous les autres par Fabien Tharin (également compositeur ou cosignataire des musiques). Un signe d’humilité (de lucidité ?) que l’on aimerait voir plus souvent à l’épreuve chez ses collègues, tant il est vrai, comme l’avait écrit Claude Lemesle pour Chorus, que « tout seul, on n’est pas assez ». Du moins dans bien des cas. Comme ici, où le résultat est plus que probant : « On connaissait chacun le travail, les points forts et les points faibles de l’autre, explique Romanens,
mais sans doute par pudeur ou fierté, on n’avait jamais songé à travailler ensemble. Et puis, un jour il est arrivé avec un texte. C’était incroyablement proche de ce que je suis et de ce que je ressens, tout en me laissant l’espace pour l’interprétation. »


Thierry Romanens – Je m'appelle...


L’interprétation ? On en jugera à l’écoute de la chanson éponyme de cet opus, Je m’appelle…, ou de la vidéo du premier titre, Skipper, de l’album précédent, mais, bien assurée (ex-humoriste, il vient du théâtre), elle reflète les accents propres à cette façon d’être particulière de la « chanson française » (génériquement parlant) qu’est la chanson suisse romande. Celle-ci a d’ailleurs le vent en poupe, même si certains de ses représentants, comme Michael von der Heide, qui donne de la voix sur ce disque (alors que Jérémie Kisling y intervient à la guitare électrique), ont du mal à percer. Curieusement, Romanens (prononcer Romanance) rappelle aussi certaines inflexions vocales de Romain Didier.

 


 


« Entre coups de sang et élans d’amour, notes d’humour et même de provocation, notait Olivier Horner, correspondant de Chorus pour la Suisse, dans son Portrait de l’artiste (n° 58), Romanens largue cette image de farceur qu’aime à lui accoler l’Helvétie. » L’évolution est confirmée ici (même si, « dans la scénographie d’un récital détonant, rappelait encore Horner, le clown, surtout dans les interludes bavards, revient parfois au galop »), doublée d’une exploration musicale menée avec le trio de jazz Format A3 (Alexis Gfeller au piano, Fabien Sevilla à la contrebasse, Patrick Dufresne à la batterie), enrichi pour l’enregistrement d’un quintet de cuivres, de claviers et de cordes. Un bien beau bouquet musical… et un discours de fleurs à comprendre entre les lignes : « C’est toujours l’envers qui dessine / Les contours de l’endroit / Soyez pas surpris en contre-chant / Maintenant que vous m’connaissez mieux / D’voir poindre un peu d’Afghanistan / Chaque fois que je me fends / La poire en deux… »

- Je m’appelle Romanens, 13 titres, 47’05, Prod. L-Abe et Thierry Romanens, L’Autre Distribution (
site de l’artiste ou Myspace).


Tryo

tryoOn ne présente plus ce groupe, bien sûr. « C’est un phénomène. Et qui dure, écrivait Daniel Pantchenko dans le « chapeau » du dossier de Chorus (n° 67) qui lui était consacré.
Une adéquation exceptionnelle avec un public qui a su grandir (en âge et en nombre), le fruit d’une amitié profonde à cinq têtes liées par une conception du monde et du vivre libre. » Cela explique, justement, que leur discographie soit plus riche en public qu’en studio (seulement Faut qu’ils s’activent… en 2000, Grain de sable en 2003 et Ce que l’on sème en 2008). Dès leur premier album, en effet (Mamagubida – Reggae akoustik, 1997), l’option de l’enregistrement live était privilégiée. Suivirent De bouches à oreilles, un double capté à l’Olympia en 2004 et un autre au Zénith en 2006 inclus dans leur dernier et troisième DVD en concert (signe décidément distinctif de notre quatuor), Tryo fête ses dix ans.



C’est dire s’il s’agit d’un groupe de scène avant tout… et donc que l’on peut se procurer puis écouter les yeux fermés ce Tryo sous les étoiles. Enfin, fermés, disons à demi-fermés puisque l’objet se décompose en deux parties. La première, audio, est un CD live de 13 titres qui s’ouvre par Ce que l’on s’aime et s’achève par un titre studio inédit, Consommez, en passant par G8, Toi et moi, une reprise respectueuse mais très enlevée du Poinçonneur des Lilas… et cette chanson, El dulce de leche, aussi chargée d’émotion et d’histoire (le putsch de Pinochet au Chili) que lourd de signification dans notre actu étroitement hexagonale…




La seconde est un DVD qui déroule le film de la tournée des festivals de l’été 2009 durant laquelle le disque a été enregistré, et ça vaut le déplacement, outre trois clips, un diaporama inédit (et la possibilité de télécharger des versions inédites de différents titres dont leur fameux Hymne de nos campagnes, celui de toute une génération). Christophe Mali, Guizmo, Manu Eveno et Daniel Bravo (sans oublier Bibou, le cinquième mousquetaire) tirent ainsi leur révérence (pour cette fois) après une tournée triomphale qui s’est poursuivie à l’automne dans les zéniths (jusqu’à leur concert spécial, Ultimatum climatique, du 22 novembre dernier à Paris avec Lavilliers, Noah et Zazie), pour s’achever le 16 décembre au Palais Omnisports de Bercy ; trois percussionnistes complétant sur la route leur formation… des plus percutante.

- Sous les étoiles, CD 16 titres, 78’31 + DVD live du film de la tournée, 80’ ; Salut Ô Productions-Columbia, distr. Sony Music (
site du groupe).


Florent Vintrigner

vintrignerAuteur-interprète et accordéoniste du groupe La Rue Kétanou (les petits frères de Tryo), le Belge Florent Vintrigner trace également son propre chemin, en trio d’abord depuis la sortie en 2003 de T’inquiète Lazare, en quatuor désormais avec Sébastien Bennet aux guitares (électrique et manouche), Jean-Louis Cianci à la contrebasse et Jean-Baptiste Maillet à la batterie. Lui-même joue tour à tour de l’accordéon, de l’harmonica ou de la guitare. Treize titres et un bonus dessinent dans ce second album un univers très personnel, et néanmoins ouvert sur les autres, qui est curieusement plus proche, plus sombre, des Têtes Raides que du répertoire, davantage festif, de La Rue Kétanou (qui n’a pas disparu pour autant, et se reforme à la demande). Où il est question d’Illusion, de Pendu, de Femme au chat noir, d’Hirondelle, de Cavalière du vent, de Grands yeux de louve… ou de Compte à rebours jusqu’à remonter à L’Homme préhistorique. Bref, d’absolument rien de convenu.


« La belle voix un rien fêlée de Florent, écrivait Jean-Claude Demari dans Chorus n° 60 à propos de son premier opus, apporte à l’accompagnement (produit magnifiquement) la touche à la fois de pathos et d’allégresse à travers lesquels navigue ce disque. » Bis repetita avec L’Homme préhistorique qui creuse joliment le sillon… À découvrir en scène en attendant le troisième album. Celui, on le souhaite et on le subodore, de la confirmation définitive.

- L’Homme préhistorique
, 14 titres, 58’19 ; Prod. Ladilafé, L’Autre Distribution (myspace de l’artiste).


Prochaines chroniques phonographiques de Si ça vous chante ? « Les Années Paroles et Musique », avec une sélection des dernières créations des aînés de la « Génération Chorus », ces artistes que nous suivons fidèlement (et vice-versa) depuis 1980. Et il y a du beau monde ! En attendant un bouquet de talents en herbe, pour célébrer le renouveau printanier… et le prolonger à l’infini, comme on aime jusqu’à perdre la raison, jusqu’à parvenir là « où je suis étranger ».

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Published by Fred Hidalgo - dans Actu disques et DVD
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14 mars 2010 7 14 /03 /mars /2010 15:33

La France de 36 à 68 chandelles…

 

Qu’elle monte des mines, descende des collines
Celle qui chante en moi, la belle, la rebelle
Elle tient l’avenir serré dans ses mains fines
Celle de trente-six à soixante-huit chandelles
Ma France…
(Jean Ferrat, Ma France, 1969)

Sincèrement, je n’avais pas envie d’ajouter dès maintenant ma voix au concert de louanges (ô combien mérité) qui déferle aujourd’hui – mais un peu tard – sur la dépouille de Jean Ferrat que, pour ma part, je considérais comme le quatrième mousquetaire de l’âge d’or (du premier âge d’or) de la chanson française, auprès de Brel, Brassens et Ferré (Barbara, Trenet, Leclerc, Gainsbourg… ou Aznavour, l’auteur-compositeur-interprète français le plus connu aujourd’hui dans le monde, occupant des places à part au panthéon de la chanson). Mais tellement de choses ont été dites et continuent de l’être depuis hier soir, même avec la meilleure intention du monde vis-à-vis de la mémoire de Jean Ferrat, qui ne sont pas justes ou simplement approximatives…
 
 


Plus tard, quand l’émotion sera retombée, nous reparlerons de l’auteur de Ma France, qui constituerait d’ailleurs le plus bel hymne national qu’on puisse imaginer pour le pays des Droits de l’Homme (La Marseillaise véhiculant des paroles bellicistes, « compréhensibles » dans le contexte de sa création, aujourd’hui insoutenables et d’autant plus injustifiables qu’elles incitent à la haine de l’autre voire au racisme : cf. ce « sang impur »…). Pour l’instant, je voudrais simplement rappeler que Jean Ferrat n’a jamais, au grand jamais, jeté le bébé de la chanson française actuelle avec l’eau du bain, tout au contraire.

Certes, il était critique et depuis fort longtemps (lire, si on possède la collection de Paroles et Musique et de Chorus, les entretiens fleuves qu’il eut l’amitié de m’accorder à chacun de ses nouveaux albums : Le Bilan, 1980 ; Je ne suis qu’un cri, 1985 ; Dans la jungle et dans le zoo, 1991, pour lequel il me fit l’honneur de m’associer à sa seule et unique présentation publique, à Paris ; Aragon, volume 2, 1995) à l’encontre des « puissances de l’argent » dans le domaine phonographique, du pouvoir politique et d’une partie frileuse du paysage audiovisuel français ; mais en aucun cas envers la « nouvelle scène » des années 90-2000 (sauf contre les artistes qui, reniant leurs racines, « susurrent en angliche » pour être en haut d’l’affiche).

 

Fred-et-Ferrat
Nul passéisme chez lui ; tout au contraire : une belle ouverture d’esprit. S’il avait engagé un combat contre cet establishment aux composantes objectivement complices (voir encore le texte qu’il tint à nous écrire pour Chorus n° 59 du printemps 2007, dans notre enquête, signée Daniel Pantchenko, sur l’évolution du métier), ce n’était pas pour déplorer seulement que les artistes de sa génération étaient bien oubliés des médias (pas du public !), c’était d’abord et avant tout l’expression d’un engagement altruiste en faveur des nouveaux talents, d’une « relève » privée de débouchés médiatiques, pour peu qu’on ne se coule pas dans le moule de la variété dominante ou qu’on ne provienne pas du sérail des « majors » du disque.

Chansons de Parole
La preuve de ce que j’avance, la confirmation indiscutable de son intérêt pour la jeune chanson ? De son émerveillement, souvent, à sa découverte (sans parler du fait qu’il se réabonna fidèlement à Paroles et Musique puis à Chorus, jusqu’au bout, pour rester informé de nos propres découvertes) ? Elle s’inscrivit tout simplement dans sa décision d’accepter le parrainage du festival de Barjac, dans le Gard, dédié aux « Chansons de Parole », manifestation que Chorus fut le seul journal national à couvrir chaque année depuis sa création en 1992, en présence, presque toujours, de l’Ardéchois d’adoption. On y participa avec lui à des débats professionnels puis en juillet 2000, on lui fit même la « Fête » (avec Isabelle Aubret, Michel Bühler, Allain Leprest, Michèle Bernard, Marc Robine, Francesca Solleville, Natacha Ezdra, Françoise Kucheida, Christine Authier, Bruno Ruiz, Marie et ses Beaux Courtois… et Véronique Estel), ce qui valut aux heureux présents de voir Ferrat monter pour la première fois sur une scène depuis ses adieux aux planches en 1973, suite à son second passage au Palais des Sports, fin 1972 après celui de 1970 (seul Johnny Hallyday avait tenté cette gageure un an plus tôt, en 1969).

ferrat-avec-artistes.jpg
Il s’exprima longuement à son sujet, sur son enfance, sur la chanson (ce fut terriblement émouvant et instructif : « Lorsque j’étais petit, et même un peu après dans ma famille, on chantait. On aimait ça… et à des années d’écart, bien sûr, ce soir, ici, j’ai l’impression d’être un peu en famille. Une famille que je retrouve, d’esprit, de pensées, parce qu’au-delà de toutes nos différences, le sentiment qui nous relie, c’est peut-être qu’on ne se fait pas, qu’on ne se fera jamais à l’idée que l’homme soit une marchandise. ») et reprit au refrain avec tous les artistes présents, accompagnés par un groupe sud-américain, El Pueblo, La Complainte de Pablo Neruda, chanson tirée de son tout dernier album studio, Aragon vol. 2.

 Voilà ce qu’il écrivit lui-même en 2005 à propos de ce festival et de la curiosité qu’il montrait envers la jeune chanson française et de l’espace francophone.

 
« C’est à partir du Festival "Chansons de Parole" de Barjac, que je parraine depuis la fondation, que je me suis vraiment rendu compte de la richesse et de l’extrême diversité qui caractérise la chanson française actuelle et en même temps de la scandaleuse mise à l’écart par les médias de ses meilleurs représentants. Au cours de ces années, j’ai eu ainsi la chance de faire la découverte d’artistes qui m’ont enthousiasmé et je suis sûr de ne pas être le seul.
« C’est ainsi que le Festival de Barjac est un des pôles de résistance face au rouleau compresseur des industries culturelles alliées à celles de la communication qui fait peser une grave menace sur cette diversité culturelle à laquelle nous tenons tant.

« Que le Festival continue donc, longtemps encore, à nous offrir ces instants uniques de grâce musicale et la magie de ses découvertes multiples. »
Jean FERRAT (juin 2005)

 

CQFD. J’ajouterai simplement deux « mots ».

Pour dire l’extraordinaire coïncidence entre la date de sa mort (alors que nous nous apprêtions à fêter ses 80 ans le 26 décembre prochain), samedi 13 mars 2010, juste à la veille d’une élection politique régionale, lui, le citoyen concerné (mais jamais encarté), l’homme de La Montagne et de La Matinée, et celle, un an quasiment jour pour jour, de la disparition le samedi 14 mars 2009 d’Alain Bashung... Les temps, décidément, sont bien difficiles pour la grande chanson française.




Ajouter aussi cet hommage que m’envoie Jofroi, responsable artistique du festival de Barjac (et ACI belge bien connu des amateurs de chanson), que je me fais un devoir de publier dans Si ça vous chante. Mais d’abord, merci pour tout, cher Jean. Au-delà de nos petites différences d’appréciation (car il y en eut, mais exclusivement de forme, jamais de fond), tu sais tout ce que je te dois, pour te l’avoir dit et répété à chacune de nos premières rencontres : c’est en découvrant les chansons de tes débuts, après Brassens mais juste après lui, que j’ai su aussitôt que je m’emploierais toute ma vie durant, sans imaginer encore sous quelle forme, à promouvoir le meilleur de la chanson francophone. Nul ne guérit de son enfance...

Comment, enfin, ne pas penser, aujourd’hui, à Colette et à Véronique, sa compagne et sa fille adoptive, ainsi qu’à Isabelle, à Francesca et à Gérard, fidèles d’entre les fidèles ? À Christine Sèvres aussi, disparue en 1981, au couple qu’elle formait avec Jean, et qui enregistra avec lui le seul (et magnifique) duo de sa discographie, La Matinée ? Je les embrasse du fin fond de ma tristesse.

  

encadre2.jpg

 

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Published by Fred Hidalgo - dans Hommage
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11 mars 2010 4 11 /03 /mars /2010 14:56

Les Passerelles de l'hiver – 4


Deuxième volet sur trois (dans cette série de passerelles de l’hiver : voir État critique) de notre sélection des meilleures productions phonographiques – ou plus exactement de celles que nous avons jugé les plus intéressantes – des artistes nés (professionnellement) durant ces deux dernières décennies, repérés et accompagnés par Chorus dans l’intervalle. De France bien sûr, mais aussi d’Afrique, de Belgique, puis (dans le prochain article) de Suisse et du Québec.


cherhal bataclan

Mais d’abord, en signe d’interactivité de Si ça vous chante avec le terreau de la chanson vivante, ce cadeau signé Francis Vernhet : un montage photo de l’unique prestation parisienne de Jeanne Cherhal, ce mardi 9 mars au Bataclan, après la sortie de son album Charade (voir Génération Chorus), accompagnée par la Secte Humaine (« musiciens sauvages et délicats, précise la chanteuse, au nombre de quatre, faisant partie pour la plupart du groupe French Cowboy, ex-Little Rabbits, ayant officié sur la tournée Robots après tout de Katerine. Hommes de l’Ouest »). Histoire de donner un avant-goût de l’affaire, à ne pas manquer en tournée, car un disque – fût-il un chef-d’œuvre d’écriture, de composition, d’interprétation, d’arrangements et de production – ne pourra jamais remplacer cette communion entre un artiste et un public, entre une scène et une salle, cet instant magique, puisque définitivement unique, que l’on nomme spectacle. Une évidence qu’il n’est pas inutile de rappeler en intro de nouvelles chroniques de disques.


Dobet Gnahoré

Dobet-GnahoreAprès Ano Eko (Créons ensemble) en 2004 et Na Afriki (Mon Afrique) en 2007 (dont est tiré le titre en écoute ici), Djekpa La You (Enfants du Monde) est le troisième album studio de cette jeune auteur-compositrice ivoirienne, dont Jean Théfaine écrivait dans Chorus n° 60 : « Un nouveau talent aussi prometteur qui surgit ainsi dans le paysage, ça s’appelle un cadeau du ciel. À suivre de très près. » D’autant que Dobet, artiste complète, chanteuse et danseuse, femme de scène, possède cette conviction qui anime les plus grands artistes populaires conscients du pouvoir de la chanson. De la chanson qui se soucie du monde, des tâches quotidiennes, des amours, des enfants, des souffrances, des maladies, de la sécheresse, de l’exil…



Et pour mieux en parler, Dobet Gnahoré élargit ici son chant en empruntant diverses langues des quatre points cardinaux du continent noir : bété, bambara, dida, dioula, swahili… « N’attends pas le bonheur pendant des années, vas-y, fonce, mon ami… » chante Dobet au son d’instruments acoustiques et traditionnels. Cela s’appelle le chant du possible.

• Djekpa La You, 13 titres, 43’07 ; Prod. Contre-Jour, distr. Socadisc (
site de l’artiste).


Imbert Imbert

quichote_3.jpgPourquoi Imbert Imbert ? Parce que M. et Mme Imbert : autrement dit Mathias Imbert et sa contrebasse avec laquelle il arpente en solo les scènes de l’Hexagone depuis trois ans. Depuis que ce jeune Montpelliérain (28 ans à l’époque) avait choisi de quitter le groupe De Rien pour tenter cette aventure improbable. Résultat : Imbert Imbert remporta cette année-là tous les tremplins découvertes auxquels il participa, de Bourges à Montauban en passant par Le Mans. Sur scène, l’étrangeté de ce duo voix-contrebasse au service de chansons souvent sombres et frappées du sceau du sexe crée un univers aussi original qu’envoûtant. Sur disque c’était une autre affaire, mais justement, Imbert Imbert échappe ici à l’écueil minimaliste du premier album, Débat de boue, en faisant intervenir nombre d’instruments (piano, claviers, guitare, mandoline, accordéon diatonique, batterie, harpe, ukulélé…), mais en situation, à bon escient, sans rien remettre en cause de cette atmosphère à nulle autre pareille dans la génération actuelle.



Imbert-Imbert

Allez savoir pourquoi, dans ce monde désespéré, de sexe obsédant (« Je te convie / À sentir mon envie / De ce qu’on vit / Quand ton con prend mon vit… ») comme antidote au désespoir (ou seulement à de la lucidité exacerbée ?), on retrouve parfois Brassens (le pornographe du phonographe ?) qui affleure. Parfois aussi, on voit le bout…. du tunnel : « Et de fil en aiguille / Tomber sur une fille / Attendrie par vos pleurs / Vous rend quelques couleurs », avant de déchanter : « Mais saisir au regard / Qu’on est rien qu’un poivrot / Qu’une gueule à trois mots / À gueuler au comptoir / À boire. » Textes, musiques, arrangements, interprétation, c’est réglé au cordeau, sans céder à la moindre facilité. Sans concession. Mais « si t’enlèves les godasses / Le fut’ en cuir et la contrebasse / Derrière le masque du chanteur / Si tu fais “bouh !”, ça pleure. » Un sex-disc pour amateurs avertis, à l’usage indispensable des vrais amoureux de la chanson.

• Bouh !
, 16 titres, 51’54 ; Prod. Le Temps des assassins, L’Autre distribution (album en écoute sur le site de l’artiste).


Yves Jamait

jamait

Comment ne pas considérer l’album « en concert » comme un produit hybride ? Si la galette studio ne reflète pas, loin s’en faut, la réalité d’un artiste, il est néanmoins l’aboutissement d’un projet conçu et voulu tel quel. Mais le « live », censé refléter un moment unique, physique ? Et que voilà en boîte, figé à tout jamais… Pareil pour les DVD d’ailleurs qu’on visionne en solitaire, isolé de la salle, de l’ambiance, de l’instant de vie partagé… Il y a pourtant de vraies réussites, qui parviennent à retranscrire et la présence scénique du chanteur et le ressenti du public, comme c’est le cas avec cet Yves Jamait en concert. Une heure quinze de frissons garantis, de tendresse et de révolte à tour de rôle ou simultanément, plus un CD comprenant un titre inédit (Si vous saviez), une galerie de photos et trois vidéos qui permettent justement de découvrir sur scène cet ACI venu de Dijon, « rejeton spirituel du Front Populaire », écrivait Daniel Pantchenko dans sa « Rencontre » du n° 55 (printemps 2006) de Chorus.



Que dire de plus sinon rappeler le souvenir fort que je garde de notre rencontre initiale, un an avant son premier album, lors d’un stage de Voix du Sud (ex-Rencontres d’Astaffort) décentralisé à Troyes, durant Les Nuits de Champagne… et mon regret, depuis, de n’avoir plus la possibilité de lui consacrer la Une de Chorus, qu’il méritait et n’aurait sans doute pas tardée. Jamait, c’est en effet l’incarnation de la grande tradition populaire de la chanson française, mélodies qu’on retient sur textes signifiants (ou l’inverse), qui parlent de vous, de nous, de l’enfance, de la mère (superbe Des mains de femme…), des chagrins d’amour (Qu’est-ce que tu fous ?), de la galère, de la société et du monde qui part en vrille (Jean-Louis ou le monologue du client), bref de l’homme et de la planète, le tout chanté avec l’énergie d’un Brel et la voix d’un Arno. Autres références ? Francis Lemarque, Leny Escudero, Renaud ou Têtes Raides pour la parenté d’esprit dans l’écriture et la composition, avec Allain Leprest en grand frère et Mano Solo en cousin germain…




Sur scène, piano, accordéon, basse, contrebasse et guitares électriques et acoustiques, accordina et batterie accompagnent le chanteur dans un délire festif total, aux accents parfois manouches, ou se font aussi humbles que possible (simple piano-voix, par exemple, pour l’émouvante En deux mots). « Donner vie aux chansons, note-t-il dans le livret du CD, leur  donner corps, son propre corps, pour les habiller, les fripper, friser l’exubérance, mâcher ses mots pour les cracher à la gueule de la fatalité, extirper, hurler, murmurer son désespoir et sa joie de vivre pour que l’émotion éclabousse le spectacle. C’est comme ça que je vois la scène, c’est comme ça que je la vis. »



Avec ses trois opus studio (De verre en vers, 2001 ; Le Coquelicot, 2006 ; Je passais par hasard, 2008), Jamait apparaît comme un Don Quichotte de la chanson à l’assaut des moulins à vent du XXIe siècle. Tâche utopique ? Peut-être, mais comme nous le confia un jour Paco Ibañez, « le pouvoir de la chanson est énorme, et tout à fait inexplicable : elle nous entraîne vers l’utopie, vers des limites que peut-être nous n’atteindrions pas sans elle, et c’est cela notre destin : croire à l’utopie... »

• En concert
, CD 1 : 17 titres, 75’53, CD 2 : 1 titre inédit + 3 vidéos en concert et une galerie de photos ; Prod. Faisage Music, distr. Wagram (site de l’artiste).


Nicolas Jules

Encore un ovni de la chanson française, en ce sens qu’il y  des années que Nicolas Jules traîne sa dégaine de pierrot lunaire, sa tignasse en bataille et son air de ne pas y toucher dans tous les festivals et salles de la francophonie, trustant les distinctions (Prix Félix-Leclerc aux Francofolies de Montréal, Prix du jury des découvertes d’Alors… Chante ! de Montauban, Prix chanson des découvertes du Printemps de Bourges, finaliste du tremplin de la chanson des Hauts-de-Seine, Coup de cœur 2005 et 2008 de l’académie Charles-Cros…) et multipliant les premières parties de prestige.
« Des années, constatait Yannick Delneste dans Chorus n° 64 à propos de son précédent album, que ceux qui le voient sur scène sortent avec la banane et l’envie de le serrer dans leurs bras. Des années que Nicolas Jules est le chouchou des amoureux de la chanson, sans parvenir pour autant à passer le cap d’un succès d’estime. »

nicolas-jules

Il faut dire que le « jeune homme » (né près de Poitiers le 17 mars 1973, il fête donc ses 37 ans ces jours-ci mais en paraît dix de moins) n’a guère eu l’occasion d’apparaître à la télévision depuis son premier album, De l’oreillette au ventricule, en 1999 (ont suivi Le Cœur sur la table en 2004, un Live à l’Atelier en 2005, puis Powête en 2008). La télé où son talent particulier, mélange de personnage tête en l’air (à la ville comme à la scène) et d’univers de dérision nonchalante feraient pourtant mouche à tout coup. Il est vrai que s’il se décidait à chanter, même mal, en anglais, on lui réserverait sans doute un meilleur accueil…



Musicalement (même avec une orchestration pour le moins inhabituelle aux guitares électriques planantes, à l’harmonica miaulant, à la rythmique lourde) et dans le chant, c’est à l’avenant, c’est-à-dire jamais une note, jamais un mot au-dessus de l’autre. Nicolas Jules est tout le contraire, dans le fond et dans la forme, de ces poètes écorchés vifs, tendance Léo, mais il a beau y mettre de la distance, poète il ne l’est pas moins. Ou plutôt Powête, comme il dit, par crainte peut-être de se voir pris au sérieux. Quitte à tout oser, à l’image de ce clip tiré d’une chanson (Papier bleu) extraite de l’album éponyme…




Powète, donc, le sourire en coin, l’écriture souvent subtile. Telle cette première chanson de Shaker à écouter sur son Myspace : « Tous mes baisers sont des râteaux / Des fusées allumées trop tôt / Et tout retombe en pluie de cendres / De la suie sur ma chanson tendre… / J’avais pourtant tout préparé / En habit de diable paré / Un souper chaud au candélabre / Pour que tu quittes ton macabre / Que le mercure monte à fond / Et que joue pour nous au plafond / Échappée de chez Belzébuth / L’Amicale des joueurs de luth… » Mais attention : une fois qu’on a y goûté, difficile de s’échapper de l’univers de ce diable d’homme.

• Shaker, 11 titres, 32’32 ; Prod. Stand By Me, L’Autre Distribution (
site de l’artiste).


Guillaume Ledent

Ledent

C’est de Tournai que nous vient cet ACI belge, proche de Saule avec qui il a enregistré un duo (L’Amour au four) dans son deuxième album de 2007, Ton océan. Le premier, Guillaume Ledent et Dine à Quatre Orchestra, sorti deux ans plus tôt en autoproduction, avait été repéré par Thierry Coljon, notre correspondant pour la Belgique, qui en pointait les influences : « On se dit que Louis Chedid pourrait être un proche parent et on devine aussi que Brel, Brassens et Django parrainent l’entreprise. » Ce nouveau CD est donc son troisième opus en moins de cinq ans. Dans l’intervalle, l’auteur-compositeur-interprète a beaucoup tourné et s’est fait, doucement mais sûrement, une place au soleil de la chanson d’outre-Quiévrain.

 


Et cet album, où Ledent s’affirme tout à fait, siffle paradoxalement la fin de La Récréation. On y parle toujours d’amour, bien sûr (dans le disque précédent, Roses d’avant, interprété avec Christophe Busson, était une réussite du genre) ; on y chante encore en duo, Guillaume aime visiblement ça, et on le comprend à l’écoute de ces jolies voix féminines (Anoo, Claire Jau et Sophie Galet), mais on y élargit à l’évidence le champ d’inspiration et, même si Ton océan ne crachait pas sur la satire sociale (Tout va bien), on s’y montre « plus grave qu’avant ».


Ainsi, la superbe chanson qui donne son titre au disque traite des malheurs du monde, à la Souchon, tragique au fond, légère dans la forme musicale : « Assis au fond de la classe, l’espace / D’un instant le tableau menace / Le noir, les bobos dans la foule / Pauvre mappemonde, fragile boule / Le professeur décompte les heures / Moi j’additionne les horreurs / Jamais pigé l’arithmétique / De l’équation famine-Afrique / [...] En orthographe, c’est pas mon fort / Quand je dois écrire cinquante mille morts / C’est quand, c’est quand, c’est quand, la récréation ? » Musicalement ? Eh bien, c’est du « lourd », ou plutôt du travail d’orfèvre, avec des cordes, des claviers, des percussions… et même une section de cuivres. « Un rêveur concerné, écrivait Thierry Coljon dans Chorus n° 64 pour brosser le Portrait de l’artiste, qui déplace des montagnes d’indifférence. Un empêcheur de tourner en rond, justement, comme le monde en a besoin. » Bien vu !

• La Récréation
, 12 titres, 43’54 ; Prod. Chansons de pluie, CODd&S distrib. (
site de l’artiste ou myspace).


Suite et fin de Génération Chorus (pour cet hiver !) dans notre « prochain numéro »...


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Published by Fred Hidalgo - dans Actu disques et DVD
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