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  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
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  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

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11 mars 2010 4 11 /03 /mars /2010 14:56

Les Passerelles de l'hiver – 4


Deuxième volet sur trois (dans cette série de passerelles de l’hiver : voir État critique) de notre sélection des meilleures productions phonographiques – ou plus exactement de celles que nous avons jugé les plus intéressantes – des artistes nés (professionnellement) durant ces deux dernières décennies, repérés et accompagnés par Chorus dans l’intervalle. De France bien sûr, mais aussi d’Afrique, de Belgique, puis (dans le prochain article) de Suisse et du Québec.


cherhal bataclan

Mais d’abord, en signe d’interactivité de Si ça vous chante avec le terreau de la chanson vivante, ce cadeau signé Francis Vernhet : un montage photo de l’unique prestation parisienne de Jeanne Cherhal, ce mardi 9 mars au Bataclan, après la sortie de son album Charade (voir Génération Chorus), accompagnée par la Secte Humaine (« musiciens sauvages et délicats, précise la chanteuse, au nombre de quatre, faisant partie pour la plupart du groupe French Cowboy, ex-Little Rabbits, ayant officié sur la tournée Robots après tout de Katerine. Hommes de l’Ouest »). Histoire de donner un avant-goût de l’affaire, à ne pas manquer en tournée, car un disque – fût-il un chef-d’œuvre d’écriture, de composition, d’interprétation, d’arrangements et de production – ne pourra jamais remplacer cette communion entre un artiste et un public, entre une scène et une salle, cet instant magique, puisque définitivement unique, que l’on nomme spectacle. Une évidence qu’il n’est pas inutile de rappeler en intro de nouvelles chroniques de disques.


Dobet Gnahoré

Dobet-GnahoreAprès Ano Eko (Créons ensemble) en 2004 et Na Afriki (Mon Afrique) en 2007 (dont est tiré le titre en écoute ici), Djekpa La You (Enfants du Monde) est le troisième album studio de cette jeune auteur-compositrice ivoirienne, dont Jean Théfaine écrivait dans Chorus n° 60 : « Un nouveau talent aussi prometteur qui surgit ainsi dans le paysage, ça s’appelle un cadeau du ciel. À suivre de très près. » D’autant que Dobet, artiste complète, chanteuse et danseuse, femme de scène, possède cette conviction qui anime les plus grands artistes populaires conscients du pouvoir de la chanson. De la chanson qui se soucie du monde, des tâches quotidiennes, des amours, des enfants, des souffrances, des maladies, de la sécheresse, de l’exil…



Et pour mieux en parler, Dobet Gnahoré élargit ici son chant en empruntant diverses langues des quatre points cardinaux du continent noir : bété, bambara, dida, dioula, swahili… « N’attends pas le bonheur pendant des années, vas-y, fonce, mon ami… » chante Dobet au son d’instruments acoustiques et traditionnels. Cela s’appelle le chant du possible.

• Djekpa La You, 13 titres, 43’07 ; Prod. Contre-Jour, distr. Socadisc (
site de l’artiste).


Imbert Imbert

quichote_3.jpgPourquoi Imbert Imbert ? Parce que M. et Mme Imbert : autrement dit Mathias Imbert et sa contrebasse avec laquelle il arpente en solo les scènes de l’Hexagone depuis trois ans. Depuis que ce jeune Montpelliérain (28 ans à l’époque) avait choisi de quitter le groupe De Rien pour tenter cette aventure improbable. Résultat : Imbert Imbert remporta cette année-là tous les tremplins découvertes auxquels il participa, de Bourges à Montauban en passant par Le Mans. Sur scène, l’étrangeté de ce duo voix-contrebasse au service de chansons souvent sombres et frappées du sceau du sexe crée un univers aussi original qu’envoûtant. Sur disque c’était une autre affaire, mais justement, Imbert Imbert échappe ici à l’écueil minimaliste du premier album, Débat de boue, en faisant intervenir nombre d’instruments (piano, claviers, guitare, mandoline, accordéon diatonique, batterie, harpe, ukulélé…), mais en situation, à bon escient, sans rien remettre en cause de cette atmosphère à nulle autre pareille dans la génération actuelle.



Imbert-Imbert

Allez savoir pourquoi, dans ce monde désespéré, de sexe obsédant (« Je te convie / À sentir mon envie / De ce qu’on vit / Quand ton con prend mon vit… ») comme antidote au désespoir (ou seulement à de la lucidité exacerbée ?), on retrouve parfois Brassens (le pornographe du phonographe ?) qui affleure. Parfois aussi, on voit le bout…. du tunnel : « Et de fil en aiguille / Tomber sur une fille / Attendrie par vos pleurs / Vous rend quelques couleurs », avant de déchanter : « Mais saisir au regard / Qu’on est rien qu’un poivrot / Qu’une gueule à trois mots / À gueuler au comptoir / À boire. » Textes, musiques, arrangements, interprétation, c’est réglé au cordeau, sans céder à la moindre facilité. Sans concession. Mais « si t’enlèves les godasses / Le fut’ en cuir et la contrebasse / Derrière le masque du chanteur / Si tu fais “bouh !”, ça pleure. » Un sex-disc pour amateurs avertis, à l’usage indispensable des vrais amoureux de la chanson.

• Bouh !
, 16 titres, 51’54 ; Prod. Le Temps des assassins, L’Autre distribution (album en écoute sur le site de l’artiste).


Yves Jamait

jamait

Comment ne pas considérer l’album « en concert » comme un produit hybride ? Si la galette studio ne reflète pas, loin s’en faut, la réalité d’un artiste, il est néanmoins l’aboutissement d’un projet conçu et voulu tel quel. Mais le « live », censé refléter un moment unique, physique ? Et que voilà en boîte, figé à tout jamais… Pareil pour les DVD d’ailleurs qu’on visionne en solitaire, isolé de la salle, de l’ambiance, de l’instant de vie partagé… Il y a pourtant de vraies réussites, qui parviennent à retranscrire et la présence scénique du chanteur et le ressenti du public, comme c’est le cas avec cet Yves Jamait en concert. Une heure quinze de frissons garantis, de tendresse et de révolte à tour de rôle ou simultanément, plus un CD comprenant un titre inédit (Si vous saviez), une galerie de photos et trois vidéos qui permettent justement de découvrir sur scène cet ACI venu de Dijon, « rejeton spirituel du Front Populaire », écrivait Daniel Pantchenko dans sa « Rencontre » du n° 55 (printemps 2006) de Chorus.



Que dire de plus sinon rappeler le souvenir fort que je garde de notre rencontre initiale, un an avant son premier album, lors d’un stage de Voix du Sud (ex-Rencontres d’Astaffort) décentralisé à Troyes, durant Les Nuits de Champagne… et mon regret, depuis, de n’avoir plus la possibilité de lui consacrer la Une de Chorus, qu’il méritait et n’aurait sans doute pas tardée. Jamait, c’est en effet l’incarnation de la grande tradition populaire de la chanson française, mélodies qu’on retient sur textes signifiants (ou l’inverse), qui parlent de vous, de nous, de l’enfance, de la mère (superbe Des mains de femme…), des chagrins d’amour (Qu’est-ce que tu fous ?), de la galère, de la société et du monde qui part en vrille (Jean-Louis ou le monologue du client), bref de l’homme et de la planète, le tout chanté avec l’énergie d’un Brel et la voix d’un Arno. Autres références ? Francis Lemarque, Leny Escudero, Renaud ou Têtes Raides pour la parenté d’esprit dans l’écriture et la composition, avec Allain Leprest en grand frère et Mano Solo en cousin germain…




Sur scène, piano, accordéon, basse, contrebasse et guitares électriques et acoustiques, accordina et batterie accompagnent le chanteur dans un délire festif total, aux accents parfois manouches, ou se font aussi humbles que possible (simple piano-voix, par exemple, pour l’émouvante En deux mots). « Donner vie aux chansons, note-t-il dans le livret du CD, leur  donner corps, son propre corps, pour les habiller, les fripper, friser l’exubérance, mâcher ses mots pour les cracher à la gueule de la fatalité, extirper, hurler, murmurer son désespoir et sa joie de vivre pour que l’émotion éclabousse le spectacle. C’est comme ça que je vois la scène, c’est comme ça que je la vis. »



Avec ses trois opus studio (De verre en vers, 2001 ; Le Coquelicot, 2006 ; Je passais par hasard, 2008), Jamait apparaît comme un Don Quichotte de la chanson à l’assaut des moulins à vent du XXIe siècle. Tâche utopique ? Peut-être, mais comme nous le confia un jour Paco Ibañez, « le pouvoir de la chanson est énorme, et tout à fait inexplicable : elle nous entraîne vers l’utopie, vers des limites que peut-être nous n’atteindrions pas sans elle, et c’est cela notre destin : croire à l’utopie... »

• En concert
, CD 1 : 17 titres, 75’53, CD 2 : 1 titre inédit + 3 vidéos en concert et une galerie de photos ; Prod. Faisage Music, distr. Wagram (site de l’artiste).


Nicolas Jules

Encore un ovni de la chanson française, en ce sens qu’il y  des années que Nicolas Jules traîne sa dégaine de pierrot lunaire, sa tignasse en bataille et son air de ne pas y toucher dans tous les festivals et salles de la francophonie, trustant les distinctions (Prix Félix-Leclerc aux Francofolies de Montréal, Prix du jury des découvertes d’Alors… Chante ! de Montauban, Prix chanson des découvertes du Printemps de Bourges, finaliste du tremplin de la chanson des Hauts-de-Seine, Coup de cœur 2005 et 2008 de l’académie Charles-Cros…) et multipliant les premières parties de prestige.
« Des années, constatait Yannick Delneste dans Chorus n° 64 à propos de son précédent album, que ceux qui le voient sur scène sortent avec la banane et l’envie de le serrer dans leurs bras. Des années que Nicolas Jules est le chouchou des amoureux de la chanson, sans parvenir pour autant à passer le cap d’un succès d’estime. »

nicolas-jules

Il faut dire que le « jeune homme » (né près de Poitiers le 17 mars 1973, il fête donc ses 37 ans ces jours-ci mais en paraît dix de moins) n’a guère eu l’occasion d’apparaître à la télévision depuis son premier album, De l’oreillette au ventricule, en 1999 (ont suivi Le Cœur sur la table en 2004, un Live à l’Atelier en 2005, puis Powête en 2008). La télé où son talent particulier, mélange de personnage tête en l’air (à la ville comme à la scène) et d’univers de dérision nonchalante feraient pourtant mouche à tout coup. Il est vrai que s’il se décidait à chanter, même mal, en anglais, on lui réserverait sans doute un meilleur accueil…



Musicalement (même avec une orchestration pour le moins inhabituelle aux guitares électriques planantes, à l’harmonica miaulant, à la rythmique lourde) et dans le chant, c’est à l’avenant, c’est-à-dire jamais une note, jamais un mot au-dessus de l’autre. Nicolas Jules est tout le contraire, dans le fond et dans la forme, de ces poètes écorchés vifs, tendance Léo, mais il a beau y mettre de la distance, poète il ne l’est pas moins. Ou plutôt Powête, comme il dit, par crainte peut-être de se voir pris au sérieux. Quitte à tout oser, à l’image de ce clip tiré d’une chanson (Papier bleu) extraite de l’album éponyme…




Powète, donc, le sourire en coin, l’écriture souvent subtile. Telle cette première chanson de Shaker à écouter sur son Myspace : « Tous mes baisers sont des râteaux / Des fusées allumées trop tôt / Et tout retombe en pluie de cendres / De la suie sur ma chanson tendre… / J’avais pourtant tout préparé / En habit de diable paré / Un souper chaud au candélabre / Pour que tu quittes ton macabre / Que le mercure monte à fond / Et que joue pour nous au plafond / Échappée de chez Belzébuth / L’Amicale des joueurs de luth… » Mais attention : une fois qu’on a y goûté, difficile de s’échapper de l’univers de ce diable d’homme.

• Shaker, 11 titres, 32’32 ; Prod. Stand By Me, L’Autre Distribution (
site de l’artiste).


Guillaume Ledent

Ledent

C’est de Tournai que nous vient cet ACI belge, proche de Saule avec qui il a enregistré un duo (L’Amour au four) dans son deuxième album de 2007, Ton océan. Le premier, Guillaume Ledent et Dine à Quatre Orchestra, sorti deux ans plus tôt en autoproduction, avait été repéré par Thierry Coljon, notre correspondant pour la Belgique, qui en pointait les influences : « On se dit que Louis Chedid pourrait être un proche parent et on devine aussi que Brel, Brassens et Django parrainent l’entreprise. » Ce nouveau CD est donc son troisième opus en moins de cinq ans. Dans l’intervalle, l’auteur-compositeur-interprète a beaucoup tourné et s’est fait, doucement mais sûrement, une place au soleil de la chanson d’outre-Quiévrain.

 


Et cet album, où Ledent s’affirme tout à fait, siffle paradoxalement la fin de La Récréation. On y parle toujours d’amour, bien sûr (dans le disque précédent, Roses d’avant, interprété avec Christophe Busson, était une réussite du genre) ; on y chante encore en duo, Guillaume aime visiblement ça, et on le comprend à l’écoute de ces jolies voix féminines (Anoo, Claire Jau et Sophie Galet), mais on y élargit à l’évidence le champ d’inspiration et, même si Ton océan ne crachait pas sur la satire sociale (Tout va bien), on s’y montre « plus grave qu’avant ».


Ainsi, la superbe chanson qui donne son titre au disque traite des malheurs du monde, à la Souchon, tragique au fond, légère dans la forme musicale : « Assis au fond de la classe, l’espace / D’un instant le tableau menace / Le noir, les bobos dans la foule / Pauvre mappemonde, fragile boule / Le professeur décompte les heures / Moi j’additionne les horreurs / Jamais pigé l’arithmétique / De l’équation famine-Afrique / [...] En orthographe, c’est pas mon fort / Quand je dois écrire cinquante mille morts / C’est quand, c’est quand, c’est quand, la récréation ? » Musicalement ? Eh bien, c’est du « lourd », ou plutôt du travail d’orfèvre, avec des cordes, des claviers, des percussions… et même une section de cuivres. « Un rêveur concerné, écrivait Thierry Coljon dans Chorus n° 64 pour brosser le Portrait de l’artiste, qui déplace des montagnes d’indifférence. Un empêcheur de tourner en rond, justement, comme le monde en a besoin. » Bien vu !

• La Récréation
, 12 titres, 43’54 ; Prod. Chansons de pluie, CODd&S distrib. (
site de l’artiste ou myspace).


Suite et fin de Génération Chorus (pour cet hiver !) dans notre « prochain numéro »...


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Published by Fred Hidalgo - dans Actu disques et DVD
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8 mars 2010 1 08 /03 /mars /2010 19:35

Les Passerelles de l'hiver – 3


Alors, « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil ? » aurait dit le regretté Jean Yanne. Ben non, ce serait… trop beau, justement, si rien n’était moche ; et trop moche à la fois si tout se valait. Mais le talent n’a pas d’âge qui ne fait jamais relâche – malgré ce qu’un manque croissant de débouchés médiatiques (non exclusivement commerciaux) peut laisser penser aux esprits chagrins ou dénués de curiosité –, comme le montre l’histoire de la chanson francophone… ou comme le démontre sa production phonographique actuelle.


La preuve : pendant trente ans nous nous sommes échinés, acharnés, à présenter des disques qui le valaient bien, en particulier à travers Chorus où l’on chroniquait près d’une centaine d’albums par numéro (dont les tout premiers d’artistes alors méconnus et aujourd’hui en haut de l’affiche). Mais dans le même temps, nous faisions l’impasse sur six ou sept fois plus de nouveautés que nous ne jugions pas à la hauteur. Une sélection draconienne que la vocation de cette revue – l’exposition du meilleur de la chanson francophone – et sa spécificité encyclopédique (qui la faisaient considérer comme un organe de service public, comme si Chorus avait été officiellement missionnée par les autorités pour traiter de tous les styles musicaux et sans frapper d’exclusive aucune génération) occultaient cependant aux yeux des lecteurs.




Effectué en amont, cet important travail d’écrémage critique, comme des auditions réalisées en privé, restait en effet invisible. Si bien que d’aucuns, méconnaissant l’importance réelle de la production, ont pu penser, sans nous lire régulièrement, que nous présentions tout sans discernement. Bien au contraire, ce qui était publié dans nos « Cahiers de la chanson » était la résultante d’un tamisage extrêmement fin, d’une écoute préalable on ne peut plus critique. Peut-être pas en apparence, vu le nombre de disques chroniqués à chaque parution (qui était et reste sans équivalent dans la presse francophone), mais au fond, préférant réserver la place dont nous disposions (toujours trop limitée à notre goût, malgré les 196 pages que nous avions estimé nécessaires au moment de concevoir cette revue) à mettre l’accent sur le plus intéressant, original ou novateur plutôt qu’à relever les faiblesses d’une production moyenne.

Le masochisme et la débandade

On comprendra donc que, si cette sélection dont j’avais le « cut » final était déjà très rigoureuse, elle ne peut que l’être encore plus ici. Malgré, il faut le dire, la réception quotidienne de nombreuses nouveautés (merci !) et de sollicitations répétées, chaleureuses ou empressées, injonctives ou touchantes : l’expression, dans tous les cas, d’une attente très forte du monde artistique consécutive au vide laissé par la disparition brutale de cette vitrine unique de la création francophone que constituait Chorus.

N’étant pas masochiste, je ne retiendrai dans cette rubrique « Actu disques et DVD » que ce que j’aime et me paraît d’une qualité suffisante pour être recommandé et si possible partagé. Tant pis pour les grincheux qui, du coup, ne trouveront pas dans mes lignes l’expression « critique » qui seule les fait bander. Que l’on m’excuse cette trivialité, mais moi, ma vie durant, seule la beauté de corps ou d’âme m’aura jamais fait bander. J’aime et j’en parle ; je n’aime pas et je n’en parle pas. C’est aussi simple que cela et je n’ai nulle intention de déroger aujourd’hui à cette règle de conduite et de me résigner finalement à cette Débandade d’esprit que stigmatisait en 1978 le trop méconnu Pierre Haralambon (voir
discographie).

Et puis, les nouveautés de qualité s’accumulant cet hiver, et le blog offrant des fonctionnalités (chansons à écouter, clips à visionner, sites biographiques…) que n’apporte pas la presse, je m’astreindrai dès la prochaine « livraison » à faire court (quand c’est possible). Pour apporter un choix plus large au « visiteur » (lecteur ?) et lui permettre à la fois de poursuivre lui-même la découverte (si la technique et la légalité le permettent). Après les coffrets Hors saison, et en attendant Les Années Paroles et Musique puis Les lendemains qui chantent, voici donc la suite de ces « Passerelles de l’hiver » avec les nouveautés de la Génération Chorus – celle des artistes apparus dans les décennies 90 et 2000, dont certains ont eu leur premier « papier » national dans cette revue. Tous genres confondus, avec l’ordre alphabétique pour seul mot d’ordre... et l’attribution d’un « Quichotte » (voir Chanson d’automne) à chacun de nos coups de cœur, de nos albums préférés. Le tout mis en ligne en plusieurs « salves », à suivre, pour plus de lisibilité.


Patrick Bebey

Francis Bebey était un homme et un créateur hors du commun : compositeur, écrivain, ethnomusicologue, conteur, ambassadeur de l’Unesco… Camerounais (ou faudrait-il plutôt dire Franco-Camerounais tant il avait cette faculté à assimiler les cultures des autres sans rien perdre, bien au contraire, de celle de ses ancêtres), il a sillonné sans relâche le monde entier avec sa guitare magique (concertiste classique virtuose, il en tirait aussi et en même temps des percussions !) et l’Afrique francophone où ses chansons pleines d’humour tendre (Agatha, La Condition masculine, Le Troisième Bureau…) faisaient la joie de dizaines de millions de personnes. Son fils Patrick, musicien menant sa propre carrière depuis 1983, pianiste prisé de nombreux artistes africains et français, multi-instrumentiste, souhaitait lui rendre hommage de son vivant, mais sa mort, le 28 mai 2001 (voir Chorus 37, p. 161) lui a fait repousser son projet jusqu’à ce jour. « De 1998 à 2001, rappelle-t-il, nous avons fait beaucoup de concerts en duo. Et il m’a dit plusieurs fois : “Je te donne tout ce que je  fais, parce qu’il est important que quelqu’un continue après mon départ.” »


bebey

Certains morceaux de cet album (le troisième après Eyid en 1987 et La Plus Jolie Fille de Bahia en 1992) sont donc de son père, paroles (en langue douala) et musiques, et c’est un bonheur que de retrouver ainsi la sanza et la flûte pygmée aux sonorités si caractéristiques, instruments de prédilection de Francis. La touche perso de Patrick, ce sont ses arrangements et les musiciens africains, français et sud-américains qui l’accompagnent, entre tradition africaine et jazz. Bon sang ne sachant mentir, au paradis des musiciens, Francis (que j’aimais tellement, fraternellement, depuis notre première rencontre en Afrique, et qui m’honorait de son amitié) doit être sacrément fier de son rejeton !

- Da Namba, 12 titres, 52’
58 ; Prod. Sina Performance, distr. Rue Stendhal (site de l’artiste où l’on peut écouter plusieurs chansons de cet album).


quichote_3.jpgAgnès Bihl

BihlUn artiste, qu’il s’appelle Brel ou Bihl, même s’il se montre d’emblée prometteur, a toujours besoin d’un certain temps pour trouver ses marques. Pour Agnès Bihl, qui a déjà sorti trois albums (La Terre est blonde, 2001 ; Merci maman, merci papa, 2005 ; Demandez le programme, 2007), Rêve général(e) est indéniablement le disque de la maturité. Sans renier les thèmes sociaux, contestataires, « engagés » qui caractérisaient son répertoire, la chanteuse élargit celui-ci dans la forme, plus posée, plus mélodique mais tout aussi rythmique et variée, et dans le fond avec des sujets plus positifs, « moins féministes et plus féminins », qu’ils soient tendres ou drôles, voire délibérément légers.



Mais on ne se refait pas, Agnès Bihl est une chanteuse de son temps qui ne chante pas les yeux fermés ou les oreilles bouchées : simplement, elle réussit l’accord parfait entre elle-même et son art qui, au-delà de la formidable interprète de scène que l’on connaissait, la voit se muer aujourd’hui en génitrice majeure de chansons. Raisons de cette évolution, mis à part le talent de la jeune femme ? Ses rencontres avec son alter ego Dorothée Daniel, qui l’a aidée à accoucher de ses musiques, et avec Didier Grebot, réalisateur et « compagnon tout terrain » de Jamait, dont le travail de « mise en scène » musicale épouse idéalement son sujet. Mais pas seulement, car Agnès chante ici mieux que jamais (ayant travaillé le chant avec la grande Christiane Legrand) et surtout, son écriture atteint des sommets, faite d’images, d’allitérations, de rimes riches ou de jeux de mots d’autant plus brillants qu’ils ne sont pas gratuits (ce qui me rappelle l’avoir rencontrée pour la première fois, avant son premier disque, à Pézenas, pays de Boby Lapointe). « Liberté, égalité, fraternité / La France est un pays riche en pauvres / C’est vrai qu’on viole la planète et qu’on vide les hommes / Alors sommes-nous bêtes ou des bêtes de somme ?... »

 


Mais cette « résistance positive » n’empêche pas la simple chamaillerie amoureuse (Elle et lui) ou le chagrin d’amour célébré au champagne tzigane (« Quand le bon Dieu sur son nuage / Regarde faire tous les salauds / Qu’il a créés à ton image / Ça me donne soif, soif de champagne… ») ; ni deux dialogues homme-femme aux styles contrastés : l’amusant Habitez-vous chez vos amants ? avec Alexis HK, et le dramatique Je t’aime que moi, superbe texte dit avec Grand Corps Malade. Citons encore un émouvant SDF Tango mis en musique par Didier Lockwood et son violon magique, et l’on obtient une réussite totale, qui transcende les générations. L’album d’une artiste qui préfère « les connivences et les complicités avec Anne Sylvestre ou Yves Jamait plutôt que le fait d’être codebarrisée trentenaire ». Qu’on se le dise : la p’tite Bihl est devenue grande.

• Rêve général(e)
, 13 titres, 43’52 ; Prod. Banco Music, L’Autre Distribution (site de l’artiste).


Jeanne Cherhal

quichote_3.jpgJeanne persiste et signe. Quand nous l’avons découverte en public, en 2001, elle décoiffait par son culot et sa liberté de ton. Lorsque nous avons organisé une rencontre exclusive entre elle et Alain Souchon, en 2002 (cf. Chorus 42), nous nous interrogions de concert sur l’album qu’elle pourrait bien tirer en studio de son répertoire conçu pour la scène. Quand celui-ci a été porté avec succès sur les fonts baptismaux de tôt Ou tard (Douze fois par an, 2004), tout le monde a commencé à se demander comment Jeanne pourrait bien se renouveler, devant l’impossibilité de continuer indéfiniment à jouer les Zazie (celle de Queneau !) aux longues nattes et à la langue bien pendue. Et puis, la Nantaise a changé de registre en se coulant dans des chansons et un univers aquatique qui lui allaient bien au teint et lui collaient à la peau (L’Eau, 2006). D’aucuns croyaient qu’elle se contenterait alors de suivre leur sillage, de marcher au moins un temps dans les sillons de L’Eau. Mais c’était mal connaître la jeune femme


cherhal

Pour son troisième opus studio et le premier chez Barclay (le cinquième album au total en comptant son live de 2002 et celui enregistré en 2003 avec Matthieu Bouchet, En même temps), Jeanne a décidé en effet de faire « son » Manset, en maîtrisant sa création de bout en bout, paroles, musiques et arrangements. Plus que Manset, même, car si celui-ci s’autorisait des notes de piano çà et là, Jeanne a voulu jouer elle-même de tous les instruments ! Claviers, guitares, basse, batterie, synthétiseurs « et trouvailles de toutes sortes », elle est aux manettes de A à Z, chœurs inclus, avec l’aide seulement du réalisateur et ingénieur du son Yann Arnaud. C’est fort, très fort, un peu fou aussi. Rarement artiste se sera mis(e) ainsi en danger, de son propre chef.
« J’ai passé toute l’année 2009 volontairement isolée en studio. Pourquoi ai-je eu besoin d’enregistrer ce disque toute seule ? Je ne sais pas encore très bien ! Cette autarcie, excitante, vertigineuse, ludique et parfois désespérante, m’a chamboulée, beaucoup plu… et m’a finalement donné une folle envie d’exploser l’aquarium pour que ces nouvelles chansons existent et se métamorphosent sur scène. »


Gageons que le spectacle sera à la hauteur de cette création qui constitue un ovni dans la production francophone actuelle, dans le fond (des chansons pop, avec des bidouillages électroniques ou au contraire des instruments acoustiques, du piano… et un chant extrêmement travaillé) comme dans la forme, l’album proposant onze chansons et une charade chantée en quatre parties… Bien sûr, si l’on ne considère que l’album lui-même, qui peut dérouter, la question est : le public suivra-t-il l’artiste dans sa démarche ? Ou ’exercice lui semblera-t-il vain, les chansons trop intellectuelles, cliniques, désincarnées ?

La singularité même de la création interdit toute réponse hâtive. On n’a guère de précédent en la matière. Même une Camille dont certains ont cité le nom à propos de Charade est loin d’un tel travail de recherche et d’expérimentation, et avec de vraies paroles en sus, pas de simples onomatopées. C’est certain, on ne trouvera rien d’évident dans ce disque, au sens de la chanson traditionnelle couplets-refrain, mais la chanson se prête à tout, elle n’a d’autres limites que celles qu’on s’impose, et tel qu’il a été conçu, un objet chantant non identifié, ce disque ne présente aucune faiblesse en soi. Il est à prendre tel quel, tout entier, ou pas du tout. Pour ma part, je prends deux fois plutôt qu’une. Sacrée Jeanne, quand même ! Sûr qu’elle n’a pas fini de nous surprendre.

• Charade, 15 titres, 41’45 ; Barclay (
site de l’artiste).


Régis Cunin

C’est un rattrapage (mais qui a décrété qu’un album, dont la réalisation demande souvent plusieurs années, était périmé quelques mois seulement après sa sortie ?) en ce sens que ce disque aurait dû être présenté l’automne dernier dans le n° 69 de Chorus, numéro mort-né comme on le sait dont l’euthanasie brutale a laissé un temps son « team » sans voix et son « coach » éberlué (oubliés en France, aujourd’hui, les mots « équipe » et « entraîneur »…). Éberlué, oui, comme l’intitulé de cet album qui, question mots, est du Cousu main... à l’image du précédent opus de Régis Cunin, Cœur Chorus n° 44 (été 2003). « Comme son titre l’indique, écrivait alors Albert Weber, Cousu main est du travail d’orfèvre qui ravira les plus exigeants : textes signifiants, qui ne se prennent pas la tête, écriture à tiroirs multiples, jeu brillant sur les mots, mélodies entraînantes… Le tout porté par une voix souriante. »

Cunin.jpg

On l’a compris, Régis Cunin, sympathique ACI lorrain, est un homme à paroles, le plus souvent sur des musiques de genre (superbe Tango rural : « Bien sûr c’est du ciné / Quand elles jouent les Dulcinées / Ces dondons qui chochottent / Et leurs vieux Don Quichottes / Sont pansus comme Sancho Pança / Oui mais quelle élégance / Quand elles s’abandonnent à la danse… »). Dans la grande tradition française. « Il y a du Perret, du Lapointe, du Brassens et du Trenet, chez ce garçon-là, soulignait Albert Weber. Une même finesse d’esprit et de traitement.
L’air de rien, dirait Laffaille – un autre ami de la famille… –, Régis Cunin pose un regard aiguisé, amusé ou tendre, émouvant ou décapant, mais jamais bien méchant, sur ses contemporains. Entouré de ses complices habituels (cordes, claviers, cuivres, percus…), il enfile les perles. »

 

Régis Cunin – Tout est vrai

Rien à retrancher dans ces lignes, auxquelles il faut au contraire ajouter ces onze nouvelles perles qui voient le Lorrain s’inscrire (à sa façon) dans le sillage des artistes susnommés… et de quelques autres qui, déférence gardée envers eux (voir son site aussi éloquent que réussi), ont pour noms Gainsbourg, Le Forestier, Anne Sylvestre, Lavilliers, Vian… ou Souchon (« Ça ne tient qu’à un fil… »). De la belle ouvrage, comme on en jugera avec le premier titre de ce disque, Tout est vrai. Mais on pourrait en citer bien d’autres, à commencer par le deuxième, Perdre pied, qui symbolise à la perfection l’épique époque actuelle : « Perdre les mots, perdre les gestes / Les repères les codes et les clés / Perdre le temps, perdre le reste / Perdre la tête et perdre pied… »

Réalisé en autoproduction, mais riche d’orchestrations collectives (une douzaine de musiciens tous terrains), Éberlué est déjà le cinquième album de Régis Cunin, un enfant de la « Génération Chorus » s’il en est, puisque né discographiquement la même année que la revue avec un CD éponyme (1992), suivi de Fromage et dessert (1995), Chansons bancroches (1999) et donc Cousu main (2003). Pour aller plus loin dans la découverte, si nécessaire, lire son « Portrait » dans le n° 26 de Chorus.

• 
Éberlué, 11 titres, 37’53 ; Autoproduction, distr. via le site de l’artiste).


Vincent Delerm

Y en a qui détestent, c’est leur droit. Moi j’aime. Sans être inconditionnel pour autant (d’ailleurs suis-je inconditionnel d’un seul artiste ? Même avec Brassens en « pole position », je ne le pense pas). Mais c’est justement les faiblesses que d’aucuns lui reprochent qui font ses atouts, voire son charme, en l’obligeant à « compenser » sur scène. Par la mise en scène, l’humour, l’intelligence… Si bien que le bonhomme ne se prend jamais au sérieux (sans l’empêcher, au contraire, de concocter le plus sérieusement possible chacun de ses nouveaux spectacles). Et ça tombe d’autant mieux qu’un artiste ne peut en aucun cas être pleinement jugé sur un disque, seulement sur scène, là où justement, d’un spectacle l’autre, Vincent excelle à sa façon. Comme le démontre ce DVD de son dernier concert enregistré au Bataclan (lire ce que j’en disais dans mon compte rendu, Emballage d’origine, des Musicales de Bastia 2009).



En cadeau vidéo : la reprise par Vincent (avec Jeanne Cherhal et Albin de la Simone) d’une des plus belles chansons d’Anne Sylvestre, Les gens qui doutent, tirée de son précédent spectacle à la Cigale ; juste histoire de montrer le bon goût dudit Vincent dont l’érudition chansonnière (voir la table ronde que nous avions réalisée pour Chorus n° 50 avec Bénabar, Jeanne Cherhal et lui) devrait servir d’exemple à beaucoup de ses collègues, par trop ignorants du formidable patrimoine de leur propre métier.

• 23 janvier-18 juillet 2009, livre cartonné, format à l’italienne, 144 pages + DVD Concert au Bataclan, juillet 2009, 100’ environ ; tôt Ou tard/VF Musiques, distr. Warner (
site de l’artiste chez tôt Ou tard).


Voilà pour cette fois. Ça ira plus vite avec la prochaine « salve ». Quant au débat concernant le critique et le passeur (voir État critique et certains de ses commentaires), mettons-y un point (provisoirement ?) final en considérant que pour être un passeur de talent (comme Jacques Canetti, Jacques Bedos, Claude Dejacques… et autre Jean-Michel Boris qui a voué sa vie, hors les murs de « son » Olympia, à traîner dans les petits lieux et les festivals en quête du talent en herbe dans le seul but de l’encourager), il faut bien sûr être doté d’un « flair » peu ordinaire, mais d’abord et avant tout posséder un sens critique extrêmement aiguisé, l’un n’allant pas sans l’autre. La différence entre le passeur et le critique « pur » étant sans doute dans la finalité, toujours constructive chez l’un, parfois inutilement destructrice chez l’autre. Il y a longtemps que j’ai choisi mon « camp ». Une fois pour toutes.


delerm

Pas de CD en public, donc, mais un DVD. Un choix fort judicieux car si l’album n’aurait rien apporté de plus aux précédents parus en studio (quatre entre 2002 et 2008), le DVD permet à ceux et celles qui n’auraient jamais vu Delerm « en vrai » de juger (enfin) de la qualité et de l’inventivité de ses prestations. En l’occurrence, on navigue dans un décor de cinéma, où l’on croise notamment Jacques Tati, Woody Allen, François Truffaut, Alain Souchon, Trintignant ou Fanny Ardant… Qui dit mieux ? Au programme vingt chansons et plages. Et en « supplément » un beau livre cartonné de 144 pages de textes et photos signés Delerm en forme de carnet de bord de sa dernière tournée (progressivement, l’objet qui devait être un DVD-livre s’est transformé en livre-DVD…). Et que croyez-vous que l’artiste écrivit et photographia entre le 23 janvier et le 18 juillet 2009 ? Rien de bien sensationnel : « Vie de tournée, écrit-il en avant-propos, temps morts, trajets, théâtres l’après-midi, silence des loges, repas d’avant-concerts, petits-déjeuners… » Les choses de la vie, en somme. Logique, Claude Sautet étant sans aucun doute le metteur en scène le plus proche de son univers d’auteur-compositeur.

 

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7 mars 2010 7 07 /03 /mars /2010 17:41

Vagabondages


Apprenant la disparition de Roger Gicquel, ce samedi 6 mars (le 22 février il avait célébré ses 77 ans), je ressens l’impérieuse nécessité de lui rendre hommage : voilà en effet quelqu’un qui a bien mérité de la chanson. Tout le monde sait et va saluer aujourd’hui l’excellent journaliste qu’il fut (grand reporter, présentateur vedette du JT, etc.), mais je crains fort qu’on oublie l’amateur passionné de chanson. C’est pourtant pour elle qu’il abandonna le journal télévisé, créant, produisant (avec Monica Soro) et animant dans la seconde partie des années 80 une formidable et mémorable émission de chanson, Vagabondages

Celui qui regardait la France « au fond des yeux », du milieu des années 70 au début des années 80, lors de la grand-messe télévisée du 20 heures, avait en effet d’autres cordes à son arc et une passion avant tout : la chanson francophone. C’est ce qui le conduisit à créer cette émission qui faisait défaut à la télévision française depuis la disparition de l’incomparable Discorama de Denise Glaser, puis du Bienvenue de Guy Béart. Vagabondages sera réalisée dans les conditions du direct et diffusée sur la première chaîne, jusqu’à sa privatisation, de 1983 à 1986. Roger Gicquel y reçut le meilleur de la scène francophone, autrement dit des artistes de terrain, des vrais, délaissant les sempiternelles vedettes de variétés qui passaient et repassaient alors, jusqu’à satiété, dans nos étranges lucarnes. Bref, c’était un Apostrophes ou un Bouillon de culture de la chanson française.

J’en témoigne personnellement, ayant eu le bonheur d’être invité à plusieurs reprises à son enregistrement (Roger était un lecteur assidu de Paroles et Musique…), et même invité tout court, une fois, en compagnie notamment du Québécois Claude Léveillée (« Je me fous du monde entier / Quand Frédéric me rappelle / Les amours de nos vingt ans… »), du comédien Daniel Gélin (qui adorait la chanson) et de Gilles Servat qui, pour la première et la dernière fois de sa carrière, put librement chanter sur une antenne nationale son texte fleuve (et ô combien dérangeant !) de seize minutes, Je ne hurlerai pas avec les loups… Roger Gicquel adorait les artistes, et le prouvait, quitte à mettre sa propre carrière en péril.

   

 

Une autre fois, en 1985, et Paroles et Musique y était aussi, il monta un Vagabondages spécial autour de Félix Leclerc. Pour ce faire, il se déplaça avec toute son équipe jusqu’au Théâtre de l’Île d’Orléans (dont s’occupait encore Pierre Jobin, le « gérant » québécois de Félix), tout proche de la maison du chansonnier aux fleurs de lys. Lequel avait définitivement abandonné le tour de chant depuis plusieurs années (sa dernière tournée en France datait de 1977). Au-delà de sa qualité intrinsèque, cette émission réalisée en public constitue donc l’ultime témoignage filmé de Félix chantant en direct, seul avec sa guitare, ou accompagné au piano par François Rauber, l’immortel compositeur et orchestrateur de Jacques Brel.

C’est la vidéo que nous vous offrons ici. Extraite de cette émission spéciale, on y voit Félix chanter, en compagnie de ses collègues Claude Léveillée, Sylvain Lelièvre, Marie-Claire Séguin, Yves Duteil et Jean-Pierre Ferland… autour du journaliste amoureux de la chanson. Beau souvenir, plein de tendresse… et d’humour aussi, quand Roger se « plante » !

Le Paradis des musiciens

Un dernier mot (mais il en faudrait bien d’autres pour rendre justice à l’action de Roger Gicquel à une époque où la variété télévisée écrasait la chanson vivante – y compris des Aznavour, Bécaud ou Trenet, considérés comme « ringards », qui avaient le plus grand mal à exister à la télévision –, tant et si bien que les « nouveaux talents » d’alors, comme Jean Guidoni par exemple, n’auraient jamais existé aux yeux du grand public sans Vagabondages, véritable émission de résistance qualitative dans le P.A.F. des années 80) ; un dernier mot, disais-je, pour rappeler que Roger avait fait tout son possible, justement, pour contribuer à la découverte d’une chanteuse qu’il estimait particulièrement : une artiste, Danielle Messia, au talent réellement exceptionnel mais à la carrière et à la vie hélas fulgurantes... Vagabondages sera sa dernière apparition télévisée, juste avant sa mort, le 13 juin 1985, de « ce mal mystérieux dont on cache le nom » : elle n’avait que 29 ans (voir « L’Étoile filante de la chanson » dans Chorus n° 4).

À propos de Félix, quelques années après cette émission à l’île d’Orléans où les artistes mentionnés ci-dessus et d’autres comme Michèle Bernard interprétaient ses chansons, Roger nous avait rappelé son humanité, son étonnement de voir ses chansons reprises par plus jeunes que lui : « C’était un hommage d’artistes français et québécois à son talent… Mais il était déjà malade, l’asthme le faisait souffrir : il n’a chanté que deux ou trois chansons. Mais c’était émouvant et cela faisait chaud au cœur. C’était un vrai poète doté d’une imagination incroyable, il sautait d’un sujet à l’autre en improvisant des images merveilleuses… C’était un personnage hors du commun, d’une invention poétique étonnante et d’une véritable générosité vis-à-vis du public. »

  


La générosité, l’humanité… Des mots qui s’appliquaient aussi à Roger Gicquel. C’est pourquoi je me permets de rendre hommage au créateur de Vagabondages, via L’Héritage de Félix… Une histoire d’âge ?! Un devoir, en fait : à défaut de pouvoir leur dire notre gratitude de leur vivant, comme Roger Gicquel l’a fait avec Félix Leclerc – l’époque actuelle étant plutôt à la destruction systématique voire planifiée de l’humain –, il nous incombe, quand ils en sont dignes, de perpétuer l’héritage spirituel de ceux qui nous ont quittés. Je ne serais d’ailleurs pas surpris, s’il est un ailleurs meilleur qu’ici-bas, que l’homme de Vagabondages occupe une place à part dans ce Paradis des musiciens si joliment chanté et popularisé par Danielle Messia : « Quand j’vas mourir / Moi j’veux aller dans le paradis des musiciens / Là où tout le monde ça s’met ensemble / Et où ça chante de belles chansons... » Merci pour tout, Roger.

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Published by Fred Hidalgo - dans Hommage
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