Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

Présentation

  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
  • Contact

Profil

  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

Site de Fred Hidalgo

Journaliste, éditeur, auteur
À consulter ICI

Recherche

Facebook

La Maison de la chanson vivante
   (groupe associé au blog)
 

Jean-Jacques Goldman, confidentiel
  (page dédiée au livre)

Livres

24 janvier 2010 7 24 /01 /janvier /2010 10:59

L’Amusicoscope de Serge Llado

Grand spécialiste des « chansons qui se ressemblent », auteur d’une chronique spécifique extrêmement courue dans l’émission quotidienne de Laurent Ruquier, On va s’gêner, sur Europe 1, Serge Llado s’amuse depuis fort longtemps à rechercher dans les chansons, dans celles du patrimoine comme parmi les plus récentes, les similitudes les plus évidentes… qui sont légion. Pas question pour autant, notait Michel Trihoreau à son sujet (voir plus bas) dans sa rubrique thématique de Chorus, « de dénoncer les malveillances. Car si Serge Llado prend un malin plaisir à traquer toutes les “ressemblances”, c’est pour mieux étayer sa théorie : “Les chansons populaires viennent d’une sorte de tronc commun que la mémoire sélectionne plus ou moins… Et il est difficile avec une production de plus en plus abondante, et de plus en plus diffusée, de rester original.” »


Les lecteurs de Si ça vous chante étant de grands connaisseurs en la matière (et de plus en plus nombreux), Serge nous a suggéré de faire chorus avec nous, dans le but premier de nous amuser, d’où le titre de ce qui sera désormais une rubrique récurrente (mais sans périodicité régulière) de ce blog : « L’Amusicoscope »… Mais l’intéressé, que son activité artistique personnelle (de chanteur lui-même et d’auteur de sketches, de « chansonnier » dirons-nous, au sens premier ou québécois du terme) amène à suivre l’actualité de près, a tenu à nous prévenir d’emblée qu’il lui arrivera de toucher également à des sujets qui ne seront pas toujours des plus gais.


Le principe ? Il nous propose dans un montage réalisé spécialement de trouver des chansons sur un thème donné, de deviner le nom de leurs interprètes, etc., voire simplement d’attirer notre attention sur des influences ou réminiscences plus ou moins étonnantes. Enfin, vous verrez… ou plutôt vous écouterez !


Et les solutions à ce « jeu », si toutefois vous ne les avez pas toutes trouvées entre-temps, seront publiées dans le « numéro » suivant. En attendant, ne manquez pas de nous envoyer vos commentaires (sans vendre la mèche pour autant, merci !).


Les fois prochaines, nous offrirons systématiquement un ou plusieurs CDs suite à un tirage au sort effectué parmi les seuls lecteurs inscrits à notre « newsletter » qui nous auront donné les bonnes réponses (avant qu’un bulletin spécial ne les leur communique dans les huit jours suivant la mise en ligne de « l’Amusicoscope » en cours).

Voilà pour le « mode d’emploi » de cette nouvelle rubrique. Et puisque nous sommes encore en janvier, est-il meilleure façon de l’ouvrir qu’en se souhaitant mutuellement nos meilleurs vœux de bonne année ?


C’est donc avec grand plaisir que je cède maintenant la « parole » à Serge Llado… et les musiques qui vont avec. Vive la République, vive la France… et surtout vive la « chanson française » !



LES VŒUX DE NOUVELLE ANNÉE


Le mot le plus prononcé en chaque début d’année est celui de « vœu ». Ce qui m’a donné l'idée de ce premier montage pour Si ça vous chante avec des extraits de chansons (de sketch ou de blague) contenant le mot en question.


Vous reconnaîtrez tout d’abord les vœux de nos présidents (français), qui, quand on les met bout à bout, illustrent la continuité de cette tradition républicaine. Vous entendrez ensuite huit extraits de chansons et un extrait de sketch contenant le mot « vœu ».


Neuf interprètes en tout à deviner (hors présidents de la République… qui, en l’occurrence, comptent pour du beurre !). Et si vous ne les trouvez pas tous, pas d’inquiétude : les solutions seront publiées dans la prochaine édition de « L’Amusicoscope ».


Bonne année, au fait !

CLIQUER ICI POUR ÉCOUTER CES VŒUX…



serge_llado.jpg
Serge Llado vu par Michel Trihoreau (cf. Chorus 60, « Comme un air de famille ») : Polyglotte passionné, expert dans la vie des mots et des notes, Serge Llado n’est pas seulement un animateur de radio, érudit jovial en matière de chansons et de musique. C’est aussi un humoriste à l’inspiration décoiffante, auteur de textes et de sketches pour Jean Roucas, Jacques Martin et bien d’autres encore.


Serge Llado est surtout un artiste multi-facettes, doué de talents éclectiques : passant, dans sa jeunesse perpignanaise, du gospel au rhythm and blues, il écrit avec verve et finesse, présentant alors des cocktails de sa composition, parlés et chantés, tant dans les cabarets parisiens qu’à Bobino ou à l’Olympia. Après avoir enregistré quelques albums, il passe sur les plateaux de télé et dans les studios de radio avec une égale simplicité et une bonne humeur communicative. Corrosif sans arrogance, populaire sans vulgarité, il privilégie toujours le contact direct sur scène, où il démonte, avec classe et brio, l’actualité en sketches et en chansons.
 

Repost 0
Published by Fred Hidalgo - dans L'Amusicoscope
commenter cet article
21 janvier 2010 4 21 /01 /janvier /2010 11:09

Sur les ailes d’un ange


Sûr, j’vais continuer ma vie
J’bâtirai d’autres maisons
Et j’verrai mes jours, mes nuits
Habités d’autres visions […]
Mais il m’en faudra bien plus
Face à ta beauté perdue…
(Luc De Larochellière, 2009)


Allez savoir pourquoi, l’année qui débute n’incite guère à la rigolade. « C’est un grand vide au fond de moi / Tout ce bonheur qui n’est plus là, constatait jadis Yves Duteil. Comme une marée de silence / Qui prend la place et qui s’avance… » Le spectacle, pourtant, continue. The show must go on… Alors, puisqu’on s’est fixé pour objectif de continuer le partage, de jouer encore et toujours au passeur, on regarde la pile de disques en attente, dont la plupart ne compte plus guère de débouchés médiatiques nationaux, et on se dit qu’il va bien falloir s’y mettre ! On saisit le premier venu, au hasard ou presque, on le pose sur la platine… et miracle de la chanson, la mélancolie, cet état de tristesse nostalgique, qui sourd des premiers mots, des premières notes, vous transporte aussitôt dans un monde de beauté qui, sans annihiler votre chagrin, vous donne la force de poursuivre le chemin. Que nous avait déclaré Lhasa, déjà ? « Pour moi, la beauté et la tristesse sont intimement liées. […] Je crois très fort qu’il faut passer à travers la tristesse pour être heureux. »


Ce premier titre ? Beauté perdue… et retrouvée, ô combien, au centuple, avec ce retour de Luc De Larochellière. Magnifique texte, magnifique mélodie, magnifiques arrangements, superbe interprétation. Et tout cela dans la plus grande sobriété. Quel bonheur… malgré la mélancolie à fleur de mots et de musique de ce huitième album studio en vingt et un ans. Malgré… ou grâce à elle ? « Mélancolie, jolie jolie, chantait Jean Sommer au début des années 80, t’es belle j’te dis / Et toi mon cœur / Pourquoi tu pleures ? / […] Ouvre la fenêtre / Mélancolie / Que le jour pénètre / La nuit est finie / Mélancolie / Laisse entrer la vie… » Du blues, du blues, du blues, oui j’veux du blues ! Et si ça vous chante aussi…

 

Une marche à la fois

Né le 27 avril 1966 à Laval-des-Rapides, dans la banlieue proche de Montréal, Luc De Larochellière deviendra rapidement une figure incontournable de la scène québécoise. « À 19 ans, finaliste du Festival international de la chanson de Granby [un concours qui a servi depuis longtemps de tremplin à de nombreux chanteurs – parmi lesquels Pierre Lapointe ces dernières années], rappelait Jean-Claude Demari dans un Portrait de Chorus (n° 8, été 94), le jeune homme en salopette montrait qu’il savait trousser une chanson. L’année suivante, en 1986, Luc De Larochellière repartait (entre autres) avec la palme du meilleur auteur-compositeur-interprète. »

Premier album en 1988, Amère America, et « Félix » de l’auteur-compositeur-interprète de l’année (1989) au gala de l’Adisq, suivi de la sortie de son deuxième album, Sauvez mon âme. Le suivant, en 1993, lui vaut une percée en France : « Depuis son entrée dans le circuit québécois de la chanson, écrit encore Jean-Claude Demari, Luc De Larochellière a connu une progression exemplaire. Une marche à la fois, il a construit un édifice personnel et original, alliant à la fois qualité et accessibilité. Avec son troisième album, Los Angeles, il ajoute un étage qui démontre que l’architecte, comme l’auteur-compositeur quand il se met à rêver, gratte le ciel. »

   


Succès d’estime (Cash City, Chinatown blues…), suivi d’une longue absence de ce côté de la Grande Mare. Aujourd’hui, l’intéressé ne le regrette pas : « Faire une carrière sur deux continents en même temps, ce n’était pas facile. Je suis devenu papa en 1995 et je voulais avoir du temps pour d’autres choses. Et puis, le côté pop star ne m’intéressait pas trop. J’ai fait énormément de promo en France, mais finalement peu de scène. »

L’histoire continue donc essentiellement au Québec : Les Nouveaux Héros, 1996 ; Vu d’ici, 2000 ; Quelque chose d’animal, 2004 ; Voix croisées, 2006. Avec Un toi dans ma tête, Luc aborde les choses plus sereinement. Philosophe : « Mes derniers albums sont de nouveau distribués en France [où il est question aussi d’une tournée en 2010, NDLA] et je veux juste prendre le plaisir de jouer, comme ça, sans pression. Avec les années, je me suis complètement affranchi du désir absolu de succès populaire. J’ai envie de prendre du bon temps sur scène et je reviens avec ce que j’ai à offrir. Pour la première fois, j’ai écrit mes chansons en commençant par le texte, avant les musiques, et ça change tout. De “rock pop” je glisse vers la Chanson. C’est nouveau pour moi mais je ne renie pas mon côté rock. J’explore de nouvelles voies qui sont très acoustiques dans l’ensemble. Et s’il y a plusieurs chansons qu’on pourrait qualifier de tristes ou mélancoliques, je les assume pleinement. »

  

delarochelliere_CD.jpg
Ça ne rigole pas, certes, c’est de la pure mélancolie la plupart du temps… Mais quelle plus belle façon d’exorciser les démons des temps actuels ? Des temps qui risquent de devenir encore plus difficiles, si l’on en croit ces deux chansons tirant plutôt sur le rock « lourd » que la ballade, genre CharlÉlie, un réquisitoire sur l’indifférence annonçant des lendemains vengeurs : « Rage dedans, rien dehors, méfiez-vous de l’eau qui dort… » (Rage dedans), et une terrifiante vision sécuritaire : « Voilà pour le futur, il nous faudra des murs / Des murs pour nos maisons / Des murs pour nos terrains / Nos rivières, nos chemins / Nos forêts, nos saisons / […] Car après toutes nos guerres / Nos semailles de misère / Notre maintenance d’ignorance / Et tordage à outrance / Qu’on ait fait prospérer notre pouvoir, nos affaires / Et qu’on ait bien doré notre cage, notre univers / Il nous faudra construire sur tout c’qu’on a détruit / Des murs pour contenir notre présent et nos vies… » (Les Murs).

 

« Me comprenez-vous-tu ? »

Octobre 2008. Envoyé spécial de Chorus à Montréal pour y rencontrer le groupe Mes Aïeux, Yannick Delneste en profitait pour retrouver le chanteur : « Après avoir salué mes vingt ans de carrière avec l’album de duos Voix croisées en 2006, lui confie-t-il dans son studio, à l’est de la métropole québécoise, je me suis posé la question : que proposer maintenant ? » Alors, nous raconte le journaliste chanceux, « le mélodiste cherche. Il écrit rature, compose… pour aboutir à ces nouveaux titres qu’il nous chante aujourd’hui, seul à la guitare, ou dont il nous fait écouter quelques pistes, en guitare-voix sur fond de cordes programmées. Il y a encore du travail, mais le résultat est déjà très beau. »

Bien vu, Yannick. Sauf qu’entre-temps, c’est devenu plus que « très beau », c’est carrément somptueux. Les mélodies sont imparables, les textes formidables (« Tout est dit sans remords et sans fiel… »), les orchestrations collectives aussi riches (cordes, bois, cuivres et vents) qu’inventives et subtiles. Quant à l’interprétation, qui ne doit rien à personne, on pourrait dire qu’elle est de la famille Cabrel-Desjardins-Lavoie… Et le tout touche au plus près, au plus intime d’entre nous (« Je suis sorti d’chez moi et j’ai vu des amis / J’ai fait tout c’qui fallait pour continuer ma vie… »), parfois au sublime. « Les chansons de cet album, explique l’auteur-compositeur, me sont d’abord venues des mots. Des mots qui, se liant ensemble, ont fait des phrases. Des phrases qui, se liant elles aussi ensemble, m’ont révélé ce que j’avais à dire, ce qu’il y avait là, dans ma tête. Dans ma tête !? Beaucoup de moi, mais c’est aussi beaucoup de vous et beaucoup de vous vu par moi. C’est donc l’album le plus près de moi que j’ai jamais fait et peut-être le plus près de vous aussi. Ça donne des chansons où en parlant de moi, je parle aussi de nous, où en parlant de nous je parle aussi de moi. Tout ça dans le but de vous toucher, vous et en particulier toi, qui es en train de me lire… Voilà en bref. Me comprenez-vous-tu ? »

 


Oui, vous allez comprendre illico presto avec ce cadeau que nous sommes heureux de vous offrir en guise d’étrennes. Trois chansons en images et surtout en primeur (excepté pour nos amis québécois qui connaissent Un toi dans ma tête depuis la fin de l’été dernier), puisque cet album ne sortira en Europe qu’en mai ou juin prochain, on ne sait pas encore chez qui… La vidéo « officielle » de Beauté perdue et deux « tounes » en public (lors d’une émission de télévision) : la chanson éponyme de l’album, Un toi dans ma tête, et celle de J’ai vu, chantée ici en duo : « Il serait prévisible qu’après tout c’que j’ai vu / Je ne veuille plus rien voir / Je ne veuille plus rien savoir / Il serait presque risible qu’après tout c’que j’ai vu / Je veuille encore vouloir / Et pourtant… »*


quichote_3.jpg

À savourer comme tous les « Quichotte » de Si ça vous chante (voir  rubrique Disques), en attendant ici une salve prochaine (particulièrement) nourrie… des albums les plus remarquables de ces derniers temps, tous genres musicaux, toutes générations et pour tous publics confondus.


________________

Luc De Larochellière, Un toi dans ma tête, 10 titres, 38’15 ; Les Disques Victoire, Montréal (ou en VPC).


 

Repost 0
Published by Fred Hidalgo - dans Actu disques et DVD
commenter cet article
15 janvier 2010 5 15 /01 /janvier /2010 17:22

Rentrer au port

Ne chantez pas la Mort, c’est un sujet morbide
Le mot seul jette un froid, aussitôt qu’il est dit
Les gens du show-business vous prédiront le bide
C’est un sujet tabou… pour poète maudit

(Jean-Roger Caussimon, 1972)


Je voulais démarrer l’année dans la joie des retrouvailles, le regard tourné vers l’horizon… et voilà que le destin nous ramène irrésistiblement en arrière. Amputant encore et encore notre arbre à chansons. « Est-il encor debout le chêne / Ou le sapin de mon cercueil ? » s’interrogeait Brassens dès 1955 dans son Testament. L’année 2010 débute hélas aussi mal voire pire que le millésime précédent pour les amoureux de la chanson (et pas qu’eux : voir Haïti…), qu’ils en soient les héros – ceux qui lui donnent vie – ou les hérauts – ceux sans lesquels souvent elle resterait lettre morte.


Lhasa de Sela ?
Morte à 37 ans d’un cancer du sein le 1er janvier à Montréal...
Mano Solo ?
Mort à 46 ans d’un accident vasculaire cérébral le 10 janvier à Paris…

« Une fois qu’ils ont cassé leur pipe, les morts sont tous des braves types », chantait encore le Bon Georges. Certes. Mais ceux-là – n’en déplaise aux enfoirés habituels,  toujours prêts à se réjouir de la disparition d’artistes dérangeants ou hors normes, comme leurs semblables font table rase de forêts séculaires et diversifiées (car jugées peu rentables à court terme) pour laisser place à de la monoculture intensive d’un rapport immédiat (toute la différence entre la chanson et la variété…) – étaient vraiment, vraiment, de « braves types ».

Lhasa portrait

 

Lhasa ? Une merveille d’humanité, de tendresse, de douceur et de finesse. Ni sapin ni chêne, mais un charme près duquel il faisait bon s’abriter et se blottir. Mano Solo ? Un écorché vif de l’âme, parfois rebutant dans son comportement, qui le faisait passer pour asocial ou caractériel quand c’était sa façon (parfois maladroite) de se défendre contre des attaques ou une curiosité malsaine qui le visaient plus qu’à son tour, mais un garçon des plus attachants qui soient. Qui pliait jusqu’à l’extrême mais ne rompait pas. Debout, en lutte, toujours. Jusqu’au bout. En quête permanente d’un lendemain meilleur. Ni sapin ni chêne, lui non plus, un roseau plutôt pour sa fragilité trompeuse mâtiné de cet araucaria qui fait le désespoir des singes… La Belle et la Bête de scène.

Quand j’serai K.-O.

N’attendez pas de moi que je fasse ici leur éloge funèbre ou même que je retrace en détail leur parcours. D’autres viennent de le faire ou le feront ces jours-ci… Surtout, Lhasa comme Mano ont fait chorus de bout en bout avec nous. L’ultime album de Lhasa (le troisième en douze ans) a été présenté par Jacques Vassal dans notre tout dernier numéro et celui de Mano faisait partie de la « Chanson d’automne » de Si ça vous chante, sélection on ne peut plus draconienne des meilleures nouveautés de ces derniers mois. Non, quelques impressions et souvenirs forts, seulement ça… Et ce n’est pas le plus simple, vu l’embarras du choix... et le peu de cœur à l’ouvrage, vu le funeste sujet. D’autant moins qu’aucun bouclage ne m’y oblige désormais, puisque chômage forcé il y a, drame ordinaire de notre épique époque dont a si bien parlé Souchon : « Est-ce que tu m’aimeras encore / Dans cette petite mort ? »


Mais quand la Camarde frappe pour de bon, les vivants dignes de ce nom la « foule sentimentale » (car « les autres », hein, les faux-jetons qui avancent masqués, ces manipulateurs-nés que fustigeait tant Mano Solo à la scène qu’Emmanuel Cabut à la ville, ces mielleux en discours et fielleux en actes, prompts à faire le vide, avides au gain, mesquins et requins, Rastignac et Harpagon, ces amputés de l’âme et handicapés du cœur honnis et vomis par Mano, c’est mort… et ça ne sait pas !), les vivants, disais-je, ont le devoir de maintenir vive la flamme des « meilleurs d’entre nous » (salut Sommer !) passés de l’autre côté du miroir. Pour que longtemps, longtemps, longtemps après que les poètes ont disparu, leurs chansons courent encore dans les rues.

Le cœur voyageur

1997. Son premier album, La Llorona (La Pleureuse), venait de sortir au Canada quand Jean Théfaine et moi-même avons eu la chance d’assister au récital complet de Lhasa de Sela dans une petite boîte à chansons de Québec, le Bar d’Auteuil (le même lieu, aujourd’hui désaffecté, où six ans plus tôt je m’étais éclaté en compagnie de Renaud en découvrant un certain Richard Desjardins…). C’était en juillet, dans le cadre du 30e Festival d’été de Québec. Séduits dans l’instant, sous le choc même d’une aussi rare et touchante personnalité, nous avions décidé illico de mettre en boîte un « Portrait » de deux pages pour le numéro suivant de Chorus. Jusque-là en France, seul le public restreint des « Découvertes » du Printemps berruyer avait eu la primeur de quelques-unes de ses chansons : « Fille d’un Mexicain et d’une Américaine, cette Québécoise d’adoption, écrivait notre collaborateur Michel Troadec dans le n° 20, puise dans la chanson populaire mexicaine ses racines musicales pour des chants de douleur interprétés (en espagnol et en français) d’une voix travaillée sur les standards de Billie Holiday. Il faut la voir, sa frimousse de lutin et ses petits airs timides, s’enflammer, poings serrés contre sa poitrine, la voix passant de la caresse veloutée à un ton rauque des plus prenant. La guitare est espagnole, l’accordéon discret, la contrebasse ronde et puissante, les percussions multiples. »

Lhasa scene
Québec, place d’Youville, terrasse du Capitole. Le lendemain de son concert magique, nous déjeunons avec Lhasa. La jeune femme, 24 ans, se prête de bonne grâce à la séance de photos à laquelle je la soumets, sous le soleil exactement, aussi timide à la ville que charismatique à la scène, puis va répondre sans ambages à toutes les questions de Jean Théfaine pour qui, c’est sûr et certain, elle est « de la race des plus grandes ». Un bonheur : « Pour moi, la beauté et la tristesse sont intimement liées… » Le titre de son premier album, La Llorona (qui attendrait encore un an pour être distribué en France, chez Tôt ou Tard) ? « Je me suis dit : puisque c’est comme ça, laissons-la pleurer. Après, elle éprouvera peut-être le besoin de célébrer l’existence plus joyeusement. […] Je crois très fort qu’il faut passer à travers la tristesse pour être heureux… »

Les États-Unis, le Mexique, le Québec… et puis Brel ! « Un artiste extraordinaire qui était au cœur de la vie, un lieu douloureux où il a tenu à rester ; ce qui est la chose la plus généreuse qui soit… » Et Ferré et Brassens ! « Léo Ferré me fait encore un peu peur, mais je l’apprivoise. Comme Brassens, ces deux chanteurs ont su dire les choses les plus simples avec une poésie et une lucidité qui me fascinent. C’est dans cette direction que je veux aller. » Amoureuse aussi des grandes voix d’Amérique latine, de Beethoven et de Chopin, « de la guitare magique de Ry Cooder », de Dylan, de Cohen, de Tom Waits et de Randy Newman, Lhasa était l’incarnation (aussi érudite qu’adorable, ce qui n’est pas peu dire) de tout ce qu’on aime… quand on aime vraiment la chanson, et pas seulement, mesquinement, telle ou telle chapelle (lire à son sujet le bel article de Jean Théfaine sur Toutes les musiques que j’aime).

 

Sous les étoiles

Tombés amoureux de l’artiste, nous ne manquerons plus la moindre occasion de la revoir en concert. Personnellement, mon plus beau souvenir, peut-être, sera celui de sa prestation nocturne de plein air, la même année à l’île de la Réunion, devant un auditoire aux anges, médusé, venu en nombre pour la tête d’affiche, Cesaria Evora. C’était en octobre 97, lors de la troisième édition du festival Kabaréunion [cf. Chorus n° 22] : « Mais la surprise de cette soirée, pour le public qui la découvrait (avec stupéfaction !), c’est la jeune Américano-Québéco-Mexicaine Lhasa qui allait la créer ; au point de déclencher l’enthousiasme de ces quinze cents personnes garnissant complètement les gradins du théâtre. Sous les étoiles de Saint-Gilles, comme dans les salles les plus intimes d’Amérique, cette jeune femme de 24 ans a montré qu’elle était une graine de star. Drôle dans ses présentations de chansons tristes, charmante au sens premier du terme, spontanée comme il est difficile de l’être davantage, Lhasa de Sela fait preuve d’un charisme qui n’a d’égal que le plaisir engendré par la beauté de son répertoire. Des chansons (en espagnol) d’inspiration mexicaine, que quelques titres en français commencent à compléter. La voix rauque ou suave, puissante ou fragile, c’est selon les titres et leur atmosphère, l’auteur-compositeur qu’elle est a trouvé en Yves Desrosiers le “maestro” idoine pour harmoniser les sons de l’accordéon, de la batterie et de la contrebasse des musiciens québécois qui l’accompagnent habituellement… »


Artiste de scène avant tout, Lhasa n’enregistrera que deux autres disques : The Living Road fin 2002. « Cinq ans se sont passés depuis le premier. Lhasa n’a gardé que son prénom, vit à Marseille et se décide enfin à nous offrir un second opus » : cinq titres en espagnol, quatre en anglais et trois en français. « J’ai mis le plus pur de mes pensées sur le marché », avoue-t-elle dans La Confession. Et Jean Théfaine, qui chronique ce magnifique album, de commenter : « Le plus pur et le plus exigeant, c’est sûr. Loin du formatage actuel, des vocalises surpuissantes et des arrangements à paillettes. Si loin que soudain, on n’entend plus qu’elle, toute droite dans sa propre lumière, caressée par quelques instruments amoureux – musique elle-même, jusqu’au plus profond de nous. »

Lhasa devait chanter le 19 octobre dernier à l’Olympia pour célébrer son troisième album éponyme, tout en anglais cette fois (« On y décèle une influence de Joni Mitchell pour la façon de traiter solitude, trahison, introspection de soi », notera Jacques Vassal). L’Olympia fut annulé. Les rumeurs de maladie – info ou intox ? – allaient bon train. Mais certains, certaines – comme Clarika qui lui avait proposé un duo dans son dernier album – savaient déjà, hélas, à quoi s’en tenir... On tourna sans regret la page douloureuse de 2009 – celle de la crise fomentée, alimentée et récupérée par ceux qu’on appelait jadis les profiteurs de guerre (suivis des autres, cortège de tricheurs invétérés, patrons voyous pour lesquels c’était une aubaine inespérée). Vive la crise ! Mais voilà que 2010, qu’on attendait avec impatience (et un peu d’optimisme, on ne se refait pas), s’ouvre d’emblée par l’annonce de la disparition de Lhasa.

 La « Llorona » laissait couler ses pleurs pour évacuer sa tristesse et mieux chanter l’avenir. Mais aujourd’hui qu’elle nous laisse orphelins de son blues, comment ne pas déchanter ? Comment retenir ses larmes ?

L’homme révolté

Neuf jours plus tard, putain de sort, c’est Mano Solo qui se fait la malle. Quasiment sur scène, comme Molière jouant au malade imaginaire… Hospitalisé aussitôt après son Olympia du 12 novembre, tombé dans le coma, victime de sa trop grande générosité. Car Mano s’employait toujours à fond, sans réserve, marchant sur le fil, au bord du précipice. Artistiquement et humainement. Les deux étaient liés : impossible de dissocier l’homme de l’artiste, le créateur fertile et si original penché sur sa feuille (il avait aussi un beau talent d’illustrateur, bon sang ne saurait mentir !) de la « bête de scène ». Jamais dans la demi-mesure, entier, à mille lieux des petites compromissions du métier, il allait droit au but.

mano ISA-LABAT-CASTAING

Révolté par toutes les injustices, sans même parler de celle qui l’avait frappé directement (d’où peut-être ses mots chair, ses mots sang, comme disait le regretté Bernard Haillant), Mano était pour beaucoup un homme en colère qu’il fallait prendre avec des pincettes. Sans doute était-ce la raison pour laquelle la plupart des grands médias se gardaient bien de l’inviter – dès lors qu’ils l’avaient instrumentalisé (une fois pour toutes !) à propos de sa séropositivité au milieu des années 90 – pour parler seulement de ce qui lui tenait à cœur, ses chansons, et rien d’autre. Quitte à en pâtir dans sa « carrière », Mano avait pris de toute façon le parti de refuser toute interview dont il se doutait (parfois à tort) que la question du sida ne serait pas absente. Il passa ainsi, insensiblement mais sûrement, du rang de vedette médiatique (pour de mauvaises raisons) à celle d’artiste marginal (ce qu’il était viscéralement, par comparaison avec la chansonnette dominante)… mais accompagné d’un public aussi fidèle que nombreux qui lui permettait de remplir toutes les salles où il chantait et de continuer à produire lui-même ses disques.

 Ses albums ? Dix au total, dont Rentrer au port, paru cet automne, sonne aujourd’hui de façon prémonitoire. Surtout avec sa bouleversante chanson éponyme. Dix albums présentés sans exception dans nos colonnes (parmi lesquels quatre « Cœur Chorus » pour Je sais pas trop, 1997 ; Dehors, 2000 ; Les Animals, 2004 ; In the garden, 2007) et au moins autant de comptes rendus de concerts et d’interviews. Car Mano Solo – qui faisait une belle unanimité dans notre équipe (on se « battait » pour écrire sur lui ou le rencontrer, de Pascale Bigot à Caroline Vanbelle, de Yannick Delneste à Valérie Lehoux, de Marc Robine à Stéphanie Thonnet ou votre serviteur… en passant par Francis Vernhet, peut-être le meilleur photographe de scène de sa génération) – est indéniablement l’un des artistes qui ont le plus et le mieux incarné ce que nous appelions la « Génération Chorus », bien avant que les grands médias ne se mettent à parler de « nouvelle scène ».

 


Tout a vraiment commencé dans la petite salle du Tourtour, près des Halles, dont le patron, Jean Favre, lui avait quasiment confié les clés. Nous y étions déjà. Un premier album en 1993, La Marmaille Nue, et un « Portrait » dans la foulée pour lequel il confie à Pascale Bigot : « Je n’ai pas envie d’être de la musique à consommer, ni de consommer le public… » D’emblée, le programme ne souffrait d’aucune ambiguïté. Le 9 octobre 1995, le compte rendu de son spectacle au Bataclan signé de notre jeune collaboratrice Valérie Lehoux s’achève ainsi : « Il y a des concerts dont on ne se remet jamais tout à fait… Ce soir-là, la dernière chanson bouclée, Mano Solo est revenu sur scène. Un demi-sourire aux lèvres, sans autre préambule, il a balancé : “J’ai deux nouvelles, une bonne et une mauvaise. La première : je ne suis plus séropositif. La seconde : j’ai le sida.” Coup de poing, coup de grâce. Ce fut l’ultime rappel de la soirée. » Du jamais vu.

Tu frères encore

Sur scène, Mano, si généreux dans l’effort, le partage et le don de soi, tu me faisais immanquablement penser au Grand Jacques. Pour l’énergie et la densité du ressenti. Je te l’avais dit… et tu faisais mine de t’en moquer, toi qui ne jurais (par esprit de contradiction) que par le punk ou le rock. Comme si Brel, mort à 48 ans, n‘était pas « rock » sur scène. No future, lui aussi. D’ailleurs, je suis sûr qu’il t’attendait de pied ferme et que vous faites déjà la paire, là-haut, quelque part, je ne sais où, au paradis des musiciens, chacun de vous deux cherchant en vain à placer le dernier mot ! Sacré duo ! Je l’imagine comme si j’y étais. Mais en attendant, Mano, « Je te dis mort aux cons / Bien plus cons que toi / Mais qui sont mieux portants / Six pieds sous terre, "Mano", tu frères encore / Six pieds sous terre tu n’es pas mort… »

 Une seule fois en trente ans, j’ai détourné cette citation de Jojo. Une seule fois. C’était pour rendre hommage à Marc Robine, collaborateur de Chorus de la première heure (et auparavant de Paroles et Musique), historien de la chanson, conférencier, chanteur ACI… et co-auteur avec moi de l’entretien, Mano, que tu nous avais accordé pour ton dossier de Chorus (n° 35, printemps 2001). Deux ans plus tard, Marc s’esquivait aussi discrètement et prématurément que toi. De cette « rencontre tripartite », immortalisée par les photos de Francis Vernhet, il me reste d’incroyables souvenirs (et quantité de cassettes enregistrées)…

   


D’abord, la veille au soir. Coup de fil nocturne :

– Salut, c’est Mano ! J’ai décidé d’annuler notre rencontre.
– Moi (sueurs froides, ne sachant pas trop sur quel pied danser) : Tu plaisantes, c’est  LE dossier du prochain numéro ! Vingt-quatre pages et la couverture…
– Mano : Ouais, mais vous allez encore me parler du sida, ça ne m’intéresse pas…
– Moi (un peu en rogne) : Comme si on n’avait parlé que de ça dans Chorus ! C’est pas vrai, Mano, depuis le temps que tu nous connais…
– Mano : Et puis mon père… Je suis sûr que vous allez parler de mon père ! Tu sais que je n’y tiens pas du tout… 

 

Je la fais courte. Mais la discussion fut aussi âpre que longue. Au moins trois quarts d’heure. Mano était visiblement stressé à l’idée d’être le sujet d’un « dossier » aussi complet, mais je le soupçonnais aussi de chercher inconsciemment à se mettre en position de force avant nos retrouvailles. Car retrouvailles bien sûr il y eut. Elles étaient fixées le lendemain à 14 heures dans les locaux de sa maison de disques du moment, East-West (merci et bisous au passage à Élisabeth Barriol).  


– Mano : Bon…, mais on fera une heure, une heure et quart, pas plus.
 Moi : Impossible, Mano. C’est un DOSSIER. Toute ton histoire, toutes tes chansons… Il nous faut au moins trois heures !
– Mano : C’est trop, j’aurais vite fait de m’emmerder. De toute façon, dès que c’est le cas, je me casse !
– Moi : OK, on verra bien… Mais tu sais, on t’avait prévenu, pour un dossier nous avons impérativement besoin de photos de l’entretien. Et pour la couverture… et d’autres, perso, qui retracent ton parcours ; celles que tu aimerais voir figurer toi-même dans TON dossier.
– Mano : Et puis quoi encore ?!
– Moi : C’était prévu comme ça, Mano… Et puis tu connais bien Francis Vernhet, tu sais pouvoir lui faire confiance…
– Mano : Ouais, bon, dis-lui de venir, on fera une photo ou deux avant l’interview et il pourra s’en aller…

 

mano-scene

 

Fin de la conversation. Vous imaginez mon soulagement quand on a la responsabilité d’un journal de 200 pages dont le dossier de Une est arrêté de longue date. On revient de loin… Dans la foulée j’appelle Francis et Marc (installé à l’époque dans le Gard) pour leur faire part des desiderata, sinon des conditions, de l’artiste. Ils sont inquiets, forcément, mais nous en avons vu d’autres. Et on se connaît suffisamment, Mano Solo et nous. Notre seule inquiétude : ne pas pouvoir poser toutes nos questions (Mano peut très bien décider de s’éclipser au bout de dix minutes, sur un coup de tête) et être contraints finalement de « fourguer » à nos lecteurs un dossier à demi-ficelé…

Le virus en papier

Paris, 1er février 2001. Un salon nous est réservé dans les bureaux d’East-West/Warner. Francis installe son matériel. Marc et moi, qui nous sommes concertés au préalable, avons chacun notre fil conducteur. Pour le reste, comme d’hab’, on improvisera en fonction de la tournure des événements et du contenu de la conversation. J’ai dit que je la faisais courte, alors voilà : près de quatre heures (!) après le début des « hostilités », Francis est encore là, passionné par l’entretien, ses appareils bourrés depuis un bon moment jusqu’à la gueule. Mais il s’excuse : il a un spectacle à couvrir ce soir, il doit s’en aller. Une heure passe encore, puis deux. Climat convivial, on ne peut plus détendu, nous avons largement de quoi écrire un numéro entier… Cette fois, c’est Marc qui montre des signes d’impatience : il a déjà loupé son premier train pour Nîmes, il devra prendre le suivant. Nous conversons à ce moment-là depuis plus de six heures !

mano-fred-marc
Il est près de 21 heures, Paris s’emmitoufle dans la nuit hivernale. Les locaux de la maison de disques sont quasiment déserts. L’attachée de presse nous a laissé les clés… et Mano en redemande, qui ne veut pas me laisser partir ! (De ma province, entre Île-de-France, Centre et Normandie, je suis venu en voiture). Je raconterai peut-être la fin de l’histoire une autre fois. Sachez simplement (pour ceux qui ont « échappé » à ce numéro de Chorus, hélas épuisé depuis longtemps) que, dans la chaude complicité qui nous enveloppait, Mano tint lui-même, spontanément, à parler de ses parents, d’Isabelle (qui avait participé jadis à la création de La Gueule Ouverte) et de Jean (le dessinateur Cabu), pour dire, après bien des périphrases, toute son affection à leur égard. De ses parents, donc de son enfance… puis de la sale maladie.

mano-couv
Dans les jours suivants, il ne cessa de nous appeler. Pour savoir si nous avions bien tout ce qu’il nous fallait et nous envoyer par Internet (très accroc à ce mode de communication, il dialoguait personnellement sur son site avec ses interlocuteurs) des photos de jeunesse, des dessins originaux et même une pleine page de BD dont il était le héros ! Le résultat, je crois, fut à la hauteur de ses espérances (et des nôtres !), à tel point que quatre ans plus tard il nous sollicita pour publier un (long) texte qu’il se proposait d’écrire sur ses rapports (délicats) avec la presse… Une sorte de profession de foi, extrêmement dense, où tout le monde en prenait pour son grade (« De quoi aurait parlé la presse si je n’avais pas le sida, du moins si elle n’était pas au courant ? C’est une bonne question et la presse est la dernière à se la poser »), à laquelle il ajouta trois autoportraits et – cerise sur le gâteau et surtout chose totalement inimaginable auparavant – demanda lui-même à Cabu une illustration des plus éloquente…

 En conclusion de cette carte blanche (intitulée Le Virus en papier…), l’homme en colère écrivit ceci : « Je remercie Chorus d’accueillir un bout de ma rage, simplement, sans avoir eu à lutter. Libération a eu besoin que 3500 internautes fassent un forcing de trois semaines pour daigner publier un droit de réponse qu’ils ont tronqué, tout en ne se privant pas de la vulgarité jusqu’auboutiste d’un droit de réponse au droit de réponse… » Dans ce n° 51 du printemps 2005, Mano côtoyait Bob Dylan et Richard Desjardins. Il était chez lui.

On connaît la musique

Octobre 2009. Les membres de la Rédaction de la revue ont été conviés sur Europe 1 à une émission spéciale (On connaît la musique fait Chorus) en hommage au travail accompli, notamment en matière de découvertes, toutes ces années. Maître d’œuvre et seul capitaine à bord : Thierry Lecamp, à qui sa direction a confié les clés de la station pour cette incroyable réunion d’artistes (Alain Chamfort dira qu’il n’a connu aucun équivalent de toute sa carrière, excepté une soirée privée pour le départ à la retraite d’une grande programmatrice radio, Monique Le Marcis). Cela se passe le mardi 6 dans les conditions du direct : quatre heures d’enregistrement (!) pour un peu moins de deux heures diffusées en soirée le samedi suivant.

mano-europe 1 chorus
Mano Solo est là, bien sûr. Il commence par chanter une chanson de son nouvel album, Les Chevaux d’Aubervilliers, accompagné à la guitare par Daniel Jamet. Dans le studio, la régie et les couloirs des différents étages, des dizaines d’artistes s’entassent, à l’écoute. Sa voix s’élève et tremble. C’est magnifique et bouleversant. Francis Vernhet prend la photo… et Thierry Lecamp la parole pour remercier Mano d’être venu « pour cette soirée Chorus », rappelant que nous lui avions consacré un dossier.
 

 Et pas qu’un ! précise Mano. Ce n’est pas un journal qui n’a fait son devoir qu’une fois

 

Joli ! Belle façon aussi, malicieuse et détournée, pudique, de nous remercier. Et puis, aussitôt, cette leçon de vie :

– Je trouve dommage que les artistes ne soient capables de se mobiliser que pour les enterrements. Il serait peut-être temps qu’on arrive à faire des choses pour vivre et pas pour regretter qu’on meure. Les trucs de soutien, ça me fait toujours penser à ça, quoi : c’est « apportez vos chrysanthèmes »… Mais c’est avant qu’il faut réagir ! Les gens, hein, il faut se réveiller tous, créer des choses, créer des nouveaux moyens de communication dans le merdier actuel qui n’est pas fait pour nous. Finalement, là, ce soir, on est tous des dinosaures... Il est temps de se réveiller, les mecs !

 

 

C’était le 6 octobre. Le 12 novembre, Mano Solo chantait une dernière fois, à l’Olympia, entamant sa rentrée définitive au port, à l’Olympe de la chanson, le 10 janvier. Le 14 – hier ! – on l’accompagnait au Père Lachaise. Mais six pieds sous terre, Mano, oui, tu frères encore : « Il serait peut-être temps qu’on arrive à faire des choses pour vivre et pas pour regretter qu’on meure… »

___________


NB. On peut réécouter ces propos de Mano et sa chanson Les Chevaux d’Aubervilliers en cliquant sur « On connaît la musique fait Chorus ». À Jean et Isabelle, ses parents, ainsi qu’à Fatiha, sa « sœur » de la Marmaille Nue, nos pensées les plus affectueuses.

 

Repost 0
Published by Fred Hidalgo - dans Hommage
commenter cet article