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  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
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  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

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21 janvier 2010 4 21 /01 /janvier /2010 11:09

Sur les ailes d’un ange


Sûr, j’vais continuer ma vie
J’bâtirai d’autres maisons
Et j’verrai mes jours, mes nuits
Habités d’autres visions […]
Mais il m’en faudra bien plus
Face à ta beauté perdue…
(Luc De Larochellière, 2009)


Allez savoir pourquoi, l’année qui débute n’incite guère à la rigolade. « C’est un grand vide au fond de moi / Tout ce bonheur qui n’est plus là, constatait jadis Yves Duteil. Comme une marée de silence / Qui prend la place et qui s’avance… » Le spectacle, pourtant, continue. The show must go on… Alors, puisqu’on s’est fixé pour objectif de continuer le partage, de jouer encore et toujours au passeur, on regarde la pile de disques en attente, dont la plupart ne compte plus guère de débouchés médiatiques nationaux, et on se dit qu’il va bien falloir s’y mettre ! On saisit le premier venu, au hasard ou presque, on le pose sur la platine… et miracle de la chanson, la mélancolie, cet état de tristesse nostalgique, qui sourd des premiers mots, des premières notes, vous transporte aussitôt dans un monde de beauté qui, sans annihiler votre chagrin, vous donne la force de poursuivre le chemin. Que nous avait déclaré Lhasa, déjà ? « Pour moi, la beauté et la tristesse sont intimement liées. […] Je crois très fort qu’il faut passer à travers la tristesse pour être heureux. »


Ce premier titre ? Beauté perdue… et retrouvée, ô combien, au centuple, avec ce retour de Luc De Larochellière. Magnifique texte, magnifique mélodie, magnifiques arrangements, superbe interprétation. Et tout cela dans la plus grande sobriété. Quel bonheur… malgré la mélancolie à fleur de mots et de musique de ce huitième album studio en vingt et un ans. Malgré… ou grâce à elle ? « Mélancolie, jolie jolie, chantait Jean Sommer au début des années 80, t’es belle j’te dis / Et toi mon cœur / Pourquoi tu pleures ? / […] Ouvre la fenêtre / Mélancolie / Que le jour pénètre / La nuit est finie / Mélancolie / Laisse entrer la vie… » Du blues, du blues, du blues, oui j’veux du blues ! Et si ça vous chante aussi…

 

Une marche à la fois

Né le 27 avril 1966 à Laval-des-Rapides, dans la banlieue proche de Montréal, Luc De Larochellière deviendra rapidement une figure incontournable de la scène québécoise. « À 19 ans, finaliste du Festival international de la chanson de Granby [un concours qui a servi depuis longtemps de tremplin à de nombreux chanteurs – parmi lesquels Pierre Lapointe ces dernières années], rappelait Jean-Claude Demari dans un Portrait de Chorus (n° 8, été 94), le jeune homme en salopette montrait qu’il savait trousser une chanson. L’année suivante, en 1986, Luc De Larochellière repartait (entre autres) avec la palme du meilleur auteur-compositeur-interprète. »

Premier album en 1988, Amère America, et « Félix » de l’auteur-compositeur-interprète de l’année (1989) au gala de l’Adisq, suivi de la sortie de son deuxième album, Sauvez mon âme. Le suivant, en 1993, lui vaut une percée en France : « Depuis son entrée dans le circuit québécois de la chanson, écrit encore Jean-Claude Demari, Luc De Larochellière a connu une progression exemplaire. Une marche à la fois, il a construit un édifice personnel et original, alliant à la fois qualité et accessibilité. Avec son troisième album, Los Angeles, il ajoute un étage qui démontre que l’architecte, comme l’auteur-compositeur quand il se met à rêver, gratte le ciel. »

   


Succès d’estime (Cash City, Chinatown blues…), suivi d’une longue absence de ce côté de la Grande Mare. Aujourd’hui, l’intéressé ne le regrette pas : « Faire une carrière sur deux continents en même temps, ce n’était pas facile. Je suis devenu papa en 1995 et je voulais avoir du temps pour d’autres choses. Et puis, le côté pop star ne m’intéressait pas trop. J’ai fait énormément de promo en France, mais finalement peu de scène. »

L’histoire continue donc essentiellement au Québec : Les Nouveaux Héros, 1996 ; Vu d’ici, 2000 ; Quelque chose d’animal, 2004 ; Voix croisées, 2006. Avec Un toi dans ma tête, Luc aborde les choses plus sereinement. Philosophe : « Mes derniers albums sont de nouveau distribués en France [où il est question aussi d’une tournée en 2010, NDLA] et je veux juste prendre le plaisir de jouer, comme ça, sans pression. Avec les années, je me suis complètement affranchi du désir absolu de succès populaire. J’ai envie de prendre du bon temps sur scène et je reviens avec ce que j’ai à offrir. Pour la première fois, j’ai écrit mes chansons en commençant par le texte, avant les musiques, et ça change tout. De “rock pop” je glisse vers la Chanson. C’est nouveau pour moi mais je ne renie pas mon côté rock. J’explore de nouvelles voies qui sont très acoustiques dans l’ensemble. Et s’il y a plusieurs chansons qu’on pourrait qualifier de tristes ou mélancoliques, je les assume pleinement. »

  

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Ça ne rigole pas, certes, c’est de la pure mélancolie la plupart du temps… Mais quelle plus belle façon d’exorciser les démons des temps actuels ? Des temps qui risquent de devenir encore plus difficiles, si l’on en croit ces deux chansons tirant plutôt sur le rock « lourd » que la ballade, genre CharlÉlie, un réquisitoire sur l’indifférence annonçant des lendemains vengeurs : « Rage dedans, rien dehors, méfiez-vous de l’eau qui dort… » (Rage dedans), et une terrifiante vision sécuritaire : « Voilà pour le futur, il nous faudra des murs / Des murs pour nos maisons / Des murs pour nos terrains / Nos rivières, nos chemins / Nos forêts, nos saisons / […] Car après toutes nos guerres / Nos semailles de misère / Notre maintenance d’ignorance / Et tordage à outrance / Qu’on ait fait prospérer notre pouvoir, nos affaires / Et qu’on ait bien doré notre cage, notre univers / Il nous faudra construire sur tout c’qu’on a détruit / Des murs pour contenir notre présent et nos vies… » (Les Murs).

 

« Me comprenez-vous-tu ? »

Octobre 2008. Envoyé spécial de Chorus à Montréal pour y rencontrer le groupe Mes Aïeux, Yannick Delneste en profitait pour retrouver le chanteur : « Après avoir salué mes vingt ans de carrière avec l’album de duos Voix croisées en 2006, lui confie-t-il dans son studio, à l’est de la métropole québécoise, je me suis posé la question : que proposer maintenant ? » Alors, nous raconte le journaliste chanceux, « le mélodiste cherche. Il écrit rature, compose… pour aboutir à ces nouveaux titres qu’il nous chante aujourd’hui, seul à la guitare, ou dont il nous fait écouter quelques pistes, en guitare-voix sur fond de cordes programmées. Il y a encore du travail, mais le résultat est déjà très beau. »

Bien vu, Yannick. Sauf qu’entre-temps, c’est devenu plus que « très beau », c’est carrément somptueux. Les mélodies sont imparables, les textes formidables (« Tout est dit sans remords et sans fiel… »), les orchestrations collectives aussi riches (cordes, bois, cuivres et vents) qu’inventives et subtiles. Quant à l’interprétation, qui ne doit rien à personne, on pourrait dire qu’elle est de la famille Cabrel-Desjardins-Lavoie… Et le tout touche au plus près, au plus intime d’entre nous (« Je suis sorti d’chez moi et j’ai vu des amis / J’ai fait tout c’qui fallait pour continuer ma vie… »), parfois au sublime. « Les chansons de cet album, explique l’auteur-compositeur, me sont d’abord venues des mots. Des mots qui, se liant ensemble, ont fait des phrases. Des phrases qui, se liant elles aussi ensemble, m’ont révélé ce que j’avais à dire, ce qu’il y avait là, dans ma tête. Dans ma tête !? Beaucoup de moi, mais c’est aussi beaucoup de vous et beaucoup de vous vu par moi. C’est donc l’album le plus près de moi que j’ai jamais fait et peut-être le plus près de vous aussi. Ça donne des chansons où en parlant de moi, je parle aussi de nous, où en parlant de nous je parle aussi de moi. Tout ça dans le but de vous toucher, vous et en particulier toi, qui es en train de me lire… Voilà en bref. Me comprenez-vous-tu ? »

 


Oui, vous allez comprendre illico presto avec ce cadeau que nous sommes heureux de vous offrir en guise d’étrennes. Trois chansons en images et surtout en primeur (excepté pour nos amis québécois qui connaissent Un toi dans ma tête depuis la fin de l’été dernier), puisque cet album ne sortira en Europe qu’en mai ou juin prochain, on ne sait pas encore chez qui… La vidéo « officielle » de Beauté perdue et deux « tounes » en public (lors d’une émission de télévision) : la chanson éponyme de l’album, Un toi dans ma tête, et celle de J’ai vu, chantée ici en duo : « Il serait prévisible qu’après tout c’que j’ai vu / Je ne veuille plus rien voir / Je ne veuille plus rien savoir / Il serait presque risible qu’après tout c’que j’ai vu / Je veuille encore vouloir / Et pourtant… »*


quichote_3.jpg

À savourer comme tous les « Quichotte » de Si ça vous chante (voir  rubrique Disques), en attendant ici une salve prochaine (particulièrement) nourrie… des albums les plus remarquables de ces derniers temps, tous genres musicaux, toutes générations et pour tous publics confondus.


________________

Luc De Larochellière, Un toi dans ma tête, 10 titres, 38’15 ; Les Disques Victoire, Montréal (ou en VPC).


 

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Published by Fred Hidalgo - dans Actu disques et DVD
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15 janvier 2010 5 15 /01 /janvier /2010 17:22

Rentrer au port

Ne chantez pas la Mort, c’est un sujet morbide
Le mot seul jette un froid, aussitôt qu’il est dit
Les gens du show-business vous prédiront le bide
C’est un sujet tabou… pour poète maudit

(Jean-Roger Caussimon, 1972)


Je voulais démarrer l’année dans la joie des retrouvailles, le regard tourné vers l’horizon… et voilà que le destin nous ramène irrésistiblement en arrière. Amputant encore et encore notre arbre à chansons. « Est-il encor debout le chêne / Ou le sapin de mon cercueil ? » s’interrogeait Brassens dès 1955 dans son Testament. L’année 2010 débute hélas aussi mal voire pire que le millésime précédent pour les amoureux de la chanson (et pas qu’eux : voir Haïti…), qu’ils en soient les héros – ceux qui lui donnent vie – ou les hérauts – ceux sans lesquels souvent elle resterait lettre morte.


Lhasa de Sela ?
Morte à 37 ans d’un cancer du sein le 1er janvier à Montréal...
Mano Solo ?
Mort à 46 ans d’un accident vasculaire cérébral le 10 janvier à Paris…

« Une fois qu’ils ont cassé leur pipe, les morts sont tous des braves types », chantait encore le Bon Georges. Certes. Mais ceux-là – n’en déplaise aux enfoirés habituels,  toujours prêts à se réjouir de la disparition d’artistes dérangeants ou hors normes, comme leurs semblables font table rase de forêts séculaires et diversifiées (car jugées peu rentables à court terme) pour laisser place à de la monoculture intensive d’un rapport immédiat (toute la différence entre la chanson et la variété…) – étaient vraiment, vraiment, de « braves types ».

Lhasa portrait

 

Lhasa ? Une merveille d’humanité, de tendresse, de douceur et de finesse. Ni sapin ni chêne, mais un charme près duquel il faisait bon s’abriter et se blottir. Mano Solo ? Un écorché vif de l’âme, parfois rebutant dans son comportement, qui le faisait passer pour asocial ou caractériel quand c’était sa façon (parfois maladroite) de se défendre contre des attaques ou une curiosité malsaine qui le visaient plus qu’à son tour, mais un garçon des plus attachants qui soient. Qui pliait jusqu’à l’extrême mais ne rompait pas. Debout, en lutte, toujours. Jusqu’au bout. En quête permanente d’un lendemain meilleur. Ni sapin ni chêne, lui non plus, un roseau plutôt pour sa fragilité trompeuse mâtiné de cet araucaria qui fait le désespoir des singes… La Belle et la Bête de scène.

Quand j’serai K.-O.

N’attendez pas de moi que je fasse ici leur éloge funèbre ou même que je retrace en détail leur parcours. D’autres viennent de le faire ou le feront ces jours-ci… Surtout, Lhasa comme Mano ont fait chorus de bout en bout avec nous. L’ultime album de Lhasa (le troisième en douze ans) a été présenté par Jacques Vassal dans notre tout dernier numéro et celui de Mano faisait partie de la « Chanson d’automne » de Si ça vous chante, sélection on ne peut plus draconienne des meilleures nouveautés de ces derniers mois. Non, quelques impressions et souvenirs forts, seulement ça… Et ce n’est pas le plus simple, vu l’embarras du choix... et le peu de cœur à l’ouvrage, vu le funeste sujet. D’autant moins qu’aucun bouclage ne m’y oblige désormais, puisque chômage forcé il y a, drame ordinaire de notre épique époque dont a si bien parlé Souchon : « Est-ce que tu m’aimeras encore / Dans cette petite mort ? »


Mais quand la Camarde frappe pour de bon, les vivants dignes de ce nom la « foule sentimentale » (car « les autres », hein, les faux-jetons qui avancent masqués, ces manipulateurs-nés que fustigeait tant Mano Solo à la scène qu’Emmanuel Cabut à la ville, ces mielleux en discours et fielleux en actes, prompts à faire le vide, avides au gain, mesquins et requins, Rastignac et Harpagon, ces amputés de l’âme et handicapés du cœur honnis et vomis par Mano, c’est mort… et ça ne sait pas !), les vivants, disais-je, ont le devoir de maintenir vive la flamme des « meilleurs d’entre nous » (salut Sommer !) passés de l’autre côté du miroir. Pour que longtemps, longtemps, longtemps après que les poètes ont disparu, leurs chansons courent encore dans les rues.

Le cœur voyageur

1997. Son premier album, La Llorona (La Pleureuse), venait de sortir au Canada quand Jean Théfaine et moi-même avons eu la chance d’assister au récital complet de Lhasa de Sela dans une petite boîte à chansons de Québec, le Bar d’Auteuil (le même lieu, aujourd’hui désaffecté, où six ans plus tôt je m’étais éclaté en compagnie de Renaud en découvrant un certain Richard Desjardins…). C’était en juillet, dans le cadre du 30e Festival d’été de Québec. Séduits dans l’instant, sous le choc même d’une aussi rare et touchante personnalité, nous avions décidé illico de mettre en boîte un « Portrait » de deux pages pour le numéro suivant de Chorus. Jusque-là en France, seul le public restreint des « Découvertes » du Printemps berruyer avait eu la primeur de quelques-unes de ses chansons : « Fille d’un Mexicain et d’une Américaine, cette Québécoise d’adoption, écrivait notre collaborateur Michel Troadec dans le n° 20, puise dans la chanson populaire mexicaine ses racines musicales pour des chants de douleur interprétés (en espagnol et en français) d’une voix travaillée sur les standards de Billie Holiday. Il faut la voir, sa frimousse de lutin et ses petits airs timides, s’enflammer, poings serrés contre sa poitrine, la voix passant de la caresse veloutée à un ton rauque des plus prenant. La guitare est espagnole, l’accordéon discret, la contrebasse ronde et puissante, les percussions multiples. »

Lhasa scene
Québec, place d’Youville, terrasse du Capitole. Le lendemain de son concert magique, nous déjeunons avec Lhasa. La jeune femme, 24 ans, se prête de bonne grâce à la séance de photos à laquelle je la soumets, sous le soleil exactement, aussi timide à la ville que charismatique à la scène, puis va répondre sans ambages à toutes les questions de Jean Théfaine pour qui, c’est sûr et certain, elle est « de la race des plus grandes ». Un bonheur : « Pour moi, la beauté et la tristesse sont intimement liées… » Le titre de son premier album, La Llorona (qui attendrait encore un an pour être distribué en France, chez Tôt ou Tard) ? « Je me suis dit : puisque c’est comme ça, laissons-la pleurer. Après, elle éprouvera peut-être le besoin de célébrer l’existence plus joyeusement. […] Je crois très fort qu’il faut passer à travers la tristesse pour être heureux… »

Les États-Unis, le Mexique, le Québec… et puis Brel ! « Un artiste extraordinaire qui était au cœur de la vie, un lieu douloureux où il a tenu à rester ; ce qui est la chose la plus généreuse qui soit… » Et Ferré et Brassens ! « Léo Ferré me fait encore un peu peur, mais je l’apprivoise. Comme Brassens, ces deux chanteurs ont su dire les choses les plus simples avec une poésie et une lucidité qui me fascinent. C’est dans cette direction que je veux aller. » Amoureuse aussi des grandes voix d’Amérique latine, de Beethoven et de Chopin, « de la guitare magique de Ry Cooder », de Dylan, de Cohen, de Tom Waits et de Randy Newman, Lhasa était l’incarnation (aussi érudite qu’adorable, ce qui n’est pas peu dire) de tout ce qu’on aime… quand on aime vraiment la chanson, et pas seulement, mesquinement, telle ou telle chapelle (lire à son sujet le bel article de Jean Théfaine sur Toutes les musiques que j’aime).

 

Sous les étoiles

Tombés amoureux de l’artiste, nous ne manquerons plus la moindre occasion de la revoir en concert. Personnellement, mon plus beau souvenir, peut-être, sera celui de sa prestation nocturne de plein air, la même année à l’île de la Réunion, devant un auditoire aux anges, médusé, venu en nombre pour la tête d’affiche, Cesaria Evora. C’était en octobre 97, lors de la troisième édition du festival Kabaréunion [cf. Chorus n° 22] : « Mais la surprise de cette soirée, pour le public qui la découvrait (avec stupéfaction !), c’est la jeune Américano-Québéco-Mexicaine Lhasa qui allait la créer ; au point de déclencher l’enthousiasme de ces quinze cents personnes garnissant complètement les gradins du théâtre. Sous les étoiles de Saint-Gilles, comme dans les salles les plus intimes d’Amérique, cette jeune femme de 24 ans a montré qu’elle était une graine de star. Drôle dans ses présentations de chansons tristes, charmante au sens premier du terme, spontanée comme il est difficile de l’être davantage, Lhasa de Sela fait preuve d’un charisme qui n’a d’égal que le plaisir engendré par la beauté de son répertoire. Des chansons (en espagnol) d’inspiration mexicaine, que quelques titres en français commencent à compléter. La voix rauque ou suave, puissante ou fragile, c’est selon les titres et leur atmosphère, l’auteur-compositeur qu’elle est a trouvé en Yves Desrosiers le “maestro” idoine pour harmoniser les sons de l’accordéon, de la batterie et de la contrebasse des musiciens québécois qui l’accompagnent habituellement… »


Artiste de scène avant tout, Lhasa n’enregistrera que deux autres disques : The Living Road fin 2002. « Cinq ans se sont passés depuis le premier. Lhasa n’a gardé que son prénom, vit à Marseille et se décide enfin à nous offrir un second opus » : cinq titres en espagnol, quatre en anglais et trois en français. « J’ai mis le plus pur de mes pensées sur le marché », avoue-t-elle dans La Confession. Et Jean Théfaine, qui chronique ce magnifique album, de commenter : « Le plus pur et le plus exigeant, c’est sûr. Loin du formatage actuel, des vocalises surpuissantes et des arrangements à paillettes. Si loin que soudain, on n’entend plus qu’elle, toute droite dans sa propre lumière, caressée par quelques instruments amoureux – musique elle-même, jusqu’au plus profond de nous. »

Lhasa devait chanter le 19 octobre dernier à l’Olympia pour célébrer son troisième album éponyme, tout en anglais cette fois (« On y décèle une influence de Joni Mitchell pour la façon de traiter solitude, trahison, introspection de soi », notera Jacques Vassal). L’Olympia fut annulé. Les rumeurs de maladie – info ou intox ? – allaient bon train. Mais certains, certaines – comme Clarika qui lui avait proposé un duo dans son dernier album – savaient déjà, hélas, à quoi s’en tenir... On tourna sans regret la page douloureuse de 2009 – celle de la crise fomentée, alimentée et récupérée par ceux qu’on appelait jadis les profiteurs de guerre (suivis des autres, cortège de tricheurs invétérés, patrons voyous pour lesquels c’était une aubaine inespérée). Vive la crise ! Mais voilà que 2010, qu’on attendait avec impatience (et un peu d’optimisme, on ne se refait pas), s’ouvre d’emblée par l’annonce de la disparition de Lhasa.

 La « Llorona » laissait couler ses pleurs pour évacuer sa tristesse et mieux chanter l’avenir. Mais aujourd’hui qu’elle nous laisse orphelins de son blues, comment ne pas déchanter ? Comment retenir ses larmes ?

L’homme révolté

Neuf jours plus tard, putain de sort, c’est Mano Solo qui se fait la malle. Quasiment sur scène, comme Molière jouant au malade imaginaire… Hospitalisé aussitôt après son Olympia du 12 novembre, tombé dans le coma, victime de sa trop grande générosité. Car Mano s’employait toujours à fond, sans réserve, marchant sur le fil, au bord du précipice. Artistiquement et humainement. Les deux étaient liés : impossible de dissocier l’homme de l’artiste, le créateur fertile et si original penché sur sa feuille (il avait aussi un beau talent d’illustrateur, bon sang ne saurait mentir !) de la « bête de scène ». Jamais dans la demi-mesure, entier, à mille lieux des petites compromissions du métier, il allait droit au but.

mano ISA-LABAT-CASTAING

Révolté par toutes les injustices, sans même parler de celle qui l’avait frappé directement (d’où peut-être ses mots chair, ses mots sang, comme disait le regretté Bernard Haillant), Mano était pour beaucoup un homme en colère qu’il fallait prendre avec des pincettes. Sans doute était-ce la raison pour laquelle la plupart des grands médias se gardaient bien de l’inviter – dès lors qu’ils l’avaient instrumentalisé (une fois pour toutes !) à propos de sa séropositivité au milieu des années 90 – pour parler seulement de ce qui lui tenait à cœur, ses chansons, et rien d’autre. Quitte à en pâtir dans sa « carrière », Mano avait pris de toute façon le parti de refuser toute interview dont il se doutait (parfois à tort) que la question du sida ne serait pas absente. Il passa ainsi, insensiblement mais sûrement, du rang de vedette médiatique (pour de mauvaises raisons) à celle d’artiste marginal (ce qu’il était viscéralement, par comparaison avec la chansonnette dominante)… mais accompagné d’un public aussi fidèle que nombreux qui lui permettait de remplir toutes les salles où il chantait et de continuer à produire lui-même ses disques.

 Ses albums ? Dix au total, dont Rentrer au port, paru cet automne, sonne aujourd’hui de façon prémonitoire. Surtout avec sa bouleversante chanson éponyme. Dix albums présentés sans exception dans nos colonnes (parmi lesquels quatre « Cœur Chorus » pour Je sais pas trop, 1997 ; Dehors, 2000 ; Les Animals, 2004 ; In the garden, 2007) et au moins autant de comptes rendus de concerts et d’interviews. Car Mano Solo – qui faisait une belle unanimité dans notre équipe (on se « battait » pour écrire sur lui ou le rencontrer, de Pascale Bigot à Caroline Vanbelle, de Yannick Delneste à Valérie Lehoux, de Marc Robine à Stéphanie Thonnet ou votre serviteur… en passant par Francis Vernhet, peut-être le meilleur photographe de scène de sa génération) – est indéniablement l’un des artistes qui ont le plus et le mieux incarné ce que nous appelions la « Génération Chorus », bien avant que les grands médias ne se mettent à parler de « nouvelle scène ».

 


Tout a vraiment commencé dans la petite salle du Tourtour, près des Halles, dont le patron, Jean Favre, lui avait quasiment confié les clés. Nous y étions déjà. Un premier album en 1993, La Marmaille Nue, et un « Portrait » dans la foulée pour lequel il confie à Pascale Bigot : « Je n’ai pas envie d’être de la musique à consommer, ni de consommer le public… » D’emblée, le programme ne souffrait d’aucune ambiguïté. Le 9 octobre 1995, le compte rendu de son spectacle au Bataclan signé de notre jeune collaboratrice Valérie Lehoux s’achève ainsi : « Il y a des concerts dont on ne se remet jamais tout à fait… Ce soir-là, la dernière chanson bouclée, Mano Solo est revenu sur scène. Un demi-sourire aux lèvres, sans autre préambule, il a balancé : “J’ai deux nouvelles, une bonne et une mauvaise. La première : je ne suis plus séropositif. La seconde : j’ai le sida.” Coup de poing, coup de grâce. Ce fut l’ultime rappel de la soirée. » Du jamais vu.

Tu frères encore

Sur scène, Mano, si généreux dans l’effort, le partage et le don de soi, tu me faisais immanquablement penser au Grand Jacques. Pour l’énergie et la densité du ressenti. Je te l’avais dit… et tu faisais mine de t’en moquer, toi qui ne jurais (par esprit de contradiction) que par le punk ou le rock. Comme si Brel, mort à 48 ans, n‘était pas « rock » sur scène. No future, lui aussi. D’ailleurs, je suis sûr qu’il t’attendait de pied ferme et que vous faites déjà la paire, là-haut, quelque part, je ne sais où, au paradis des musiciens, chacun de vous deux cherchant en vain à placer le dernier mot ! Sacré duo ! Je l’imagine comme si j’y étais. Mais en attendant, Mano, « Je te dis mort aux cons / Bien plus cons que toi / Mais qui sont mieux portants / Six pieds sous terre, "Mano", tu frères encore / Six pieds sous terre tu n’es pas mort… »

 Une seule fois en trente ans, j’ai détourné cette citation de Jojo. Une seule fois. C’était pour rendre hommage à Marc Robine, collaborateur de Chorus de la première heure (et auparavant de Paroles et Musique), historien de la chanson, conférencier, chanteur ACI… et co-auteur avec moi de l’entretien, Mano, que tu nous avais accordé pour ton dossier de Chorus (n° 35, printemps 2001). Deux ans plus tard, Marc s’esquivait aussi discrètement et prématurément que toi. De cette « rencontre tripartite », immortalisée par les photos de Francis Vernhet, il me reste d’incroyables souvenirs (et quantité de cassettes enregistrées)…

   


D’abord, la veille au soir. Coup de fil nocturne :

– Salut, c’est Mano ! J’ai décidé d’annuler notre rencontre.
– Moi (sueurs froides, ne sachant pas trop sur quel pied danser) : Tu plaisantes, c’est  LE dossier du prochain numéro ! Vingt-quatre pages et la couverture…
– Mano : Ouais, mais vous allez encore me parler du sida, ça ne m’intéresse pas…
– Moi (un peu en rogne) : Comme si on n’avait parlé que de ça dans Chorus ! C’est pas vrai, Mano, depuis le temps que tu nous connais…
– Mano : Et puis mon père… Je suis sûr que vous allez parler de mon père ! Tu sais que je n’y tiens pas du tout… 

 

Je la fais courte. Mais la discussion fut aussi âpre que longue. Au moins trois quarts d’heure. Mano était visiblement stressé à l’idée d’être le sujet d’un « dossier » aussi complet, mais je le soupçonnais aussi de chercher inconsciemment à se mettre en position de force avant nos retrouvailles. Car retrouvailles bien sûr il y eut. Elles étaient fixées le lendemain à 14 heures dans les locaux de sa maison de disques du moment, East-West (merci et bisous au passage à Élisabeth Barriol).  


– Mano : Bon…, mais on fera une heure, une heure et quart, pas plus.
 Moi : Impossible, Mano. C’est un DOSSIER. Toute ton histoire, toutes tes chansons… Il nous faut au moins trois heures !
– Mano : C’est trop, j’aurais vite fait de m’emmerder. De toute façon, dès que c’est le cas, je me casse !
– Moi : OK, on verra bien… Mais tu sais, on t’avait prévenu, pour un dossier nous avons impérativement besoin de photos de l’entretien. Et pour la couverture… et d’autres, perso, qui retracent ton parcours ; celles que tu aimerais voir figurer toi-même dans TON dossier.
– Mano : Et puis quoi encore ?!
– Moi : C’était prévu comme ça, Mano… Et puis tu connais bien Francis Vernhet, tu sais pouvoir lui faire confiance…
– Mano : Ouais, bon, dis-lui de venir, on fera une photo ou deux avant l’interview et il pourra s’en aller…

 

mano-scene

 

Fin de la conversation. Vous imaginez mon soulagement quand on a la responsabilité d’un journal de 200 pages dont le dossier de Une est arrêté de longue date. On revient de loin… Dans la foulée j’appelle Francis et Marc (installé à l’époque dans le Gard) pour leur faire part des desiderata, sinon des conditions, de l’artiste. Ils sont inquiets, forcément, mais nous en avons vu d’autres. Et on se connaît suffisamment, Mano Solo et nous. Notre seule inquiétude : ne pas pouvoir poser toutes nos questions (Mano peut très bien décider de s’éclipser au bout de dix minutes, sur un coup de tête) et être contraints finalement de « fourguer » à nos lecteurs un dossier à demi-ficelé…

Le virus en papier

Paris, 1er février 2001. Un salon nous est réservé dans les bureaux d’East-West/Warner. Francis installe son matériel. Marc et moi, qui nous sommes concertés au préalable, avons chacun notre fil conducteur. Pour le reste, comme d’hab’, on improvisera en fonction de la tournure des événements et du contenu de la conversation. J’ai dit que je la faisais courte, alors voilà : près de quatre heures (!) après le début des « hostilités », Francis est encore là, passionné par l’entretien, ses appareils bourrés depuis un bon moment jusqu’à la gueule. Mais il s’excuse : il a un spectacle à couvrir ce soir, il doit s’en aller. Une heure passe encore, puis deux. Climat convivial, on ne peut plus détendu, nous avons largement de quoi écrire un numéro entier… Cette fois, c’est Marc qui montre des signes d’impatience : il a déjà loupé son premier train pour Nîmes, il devra prendre le suivant. Nous conversons à ce moment-là depuis plus de six heures !

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Il est près de 21 heures, Paris s’emmitoufle dans la nuit hivernale. Les locaux de la maison de disques sont quasiment déserts. L’attachée de presse nous a laissé les clés… et Mano en redemande, qui ne veut pas me laisser partir ! (De ma province, entre Île-de-France, Centre et Normandie, je suis venu en voiture). Je raconterai peut-être la fin de l’histoire une autre fois. Sachez simplement (pour ceux qui ont « échappé » à ce numéro de Chorus, hélas épuisé depuis longtemps) que, dans la chaude complicité qui nous enveloppait, Mano tint lui-même, spontanément, à parler de ses parents, d’Isabelle (qui avait participé jadis à la création de La Gueule Ouverte) et de Jean (le dessinateur Cabu), pour dire, après bien des périphrases, toute son affection à leur égard. De ses parents, donc de son enfance… puis de la sale maladie.

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Dans les jours suivants, il ne cessa de nous appeler. Pour savoir si nous avions bien tout ce qu’il nous fallait et nous envoyer par Internet (très accroc à ce mode de communication, il dialoguait personnellement sur son site avec ses interlocuteurs) des photos de jeunesse, des dessins originaux et même une pleine page de BD dont il était le héros ! Le résultat, je crois, fut à la hauteur de ses espérances (et des nôtres !), à tel point que quatre ans plus tard il nous sollicita pour publier un (long) texte qu’il se proposait d’écrire sur ses rapports (délicats) avec la presse… Une sorte de profession de foi, extrêmement dense, où tout le monde en prenait pour son grade (« De quoi aurait parlé la presse si je n’avais pas le sida, du moins si elle n’était pas au courant ? C’est une bonne question et la presse est la dernière à se la poser »), à laquelle il ajouta trois autoportraits et – cerise sur le gâteau et surtout chose totalement inimaginable auparavant – demanda lui-même à Cabu une illustration des plus éloquente…

 En conclusion de cette carte blanche (intitulée Le Virus en papier…), l’homme en colère écrivit ceci : « Je remercie Chorus d’accueillir un bout de ma rage, simplement, sans avoir eu à lutter. Libération a eu besoin que 3500 internautes fassent un forcing de trois semaines pour daigner publier un droit de réponse qu’ils ont tronqué, tout en ne se privant pas de la vulgarité jusqu’auboutiste d’un droit de réponse au droit de réponse… » Dans ce n° 51 du printemps 2005, Mano côtoyait Bob Dylan et Richard Desjardins. Il était chez lui.

On connaît la musique

Octobre 2009. Les membres de la Rédaction de la revue ont été conviés sur Europe 1 à une émission spéciale (On connaît la musique fait Chorus) en hommage au travail accompli, notamment en matière de découvertes, toutes ces années. Maître d’œuvre et seul capitaine à bord : Thierry Lecamp, à qui sa direction a confié les clés de la station pour cette incroyable réunion d’artistes (Alain Chamfort dira qu’il n’a connu aucun équivalent de toute sa carrière, excepté une soirée privée pour le départ à la retraite d’une grande programmatrice radio, Monique Le Marcis). Cela se passe le mardi 6 dans les conditions du direct : quatre heures d’enregistrement (!) pour un peu moins de deux heures diffusées en soirée le samedi suivant.

mano-europe 1 chorus
Mano Solo est là, bien sûr. Il commence par chanter une chanson de son nouvel album, Les Chevaux d’Aubervilliers, accompagné à la guitare par Daniel Jamet. Dans le studio, la régie et les couloirs des différents étages, des dizaines d’artistes s’entassent, à l’écoute. Sa voix s’élève et tremble. C’est magnifique et bouleversant. Francis Vernhet prend la photo… et Thierry Lecamp la parole pour remercier Mano d’être venu « pour cette soirée Chorus », rappelant que nous lui avions consacré un dossier.
 

 Et pas qu’un ! précise Mano. Ce n’est pas un journal qui n’a fait son devoir qu’une fois

 

Joli ! Belle façon aussi, malicieuse et détournée, pudique, de nous remercier. Et puis, aussitôt, cette leçon de vie :

– Je trouve dommage que les artistes ne soient capables de se mobiliser que pour les enterrements. Il serait peut-être temps qu’on arrive à faire des choses pour vivre et pas pour regretter qu’on meure. Les trucs de soutien, ça me fait toujours penser à ça, quoi : c’est « apportez vos chrysanthèmes »… Mais c’est avant qu’il faut réagir ! Les gens, hein, il faut se réveiller tous, créer des choses, créer des nouveaux moyens de communication dans le merdier actuel qui n’est pas fait pour nous. Finalement, là, ce soir, on est tous des dinosaures... Il est temps de se réveiller, les mecs !

 

 

C’était le 6 octobre. Le 12 novembre, Mano Solo chantait une dernière fois, à l’Olympia, entamant sa rentrée définitive au port, à l’Olympe de la chanson, le 10 janvier. Le 14 – hier ! – on l’accompagnait au Père Lachaise. Mais six pieds sous terre, Mano, oui, tu frères encore : « Il serait peut-être temps qu’on arrive à faire des choses pour vivre et pas pour regretter qu’on meure… »

___________


NB. On peut réécouter ces propos de Mano et sa chanson Les Chevaux d’Aubervilliers en cliquant sur « On connaît la musique fait Chorus ». À Jean et Isabelle, ses parents, ainsi qu’à Fatiha, sa « sœur » de la Marmaille Nue, nos pensées les plus affectueuses.

 

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Published by Fred Hidalgo - dans Hommage
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23 décembre 2009 3 23 /12 /décembre /2009 23:53

L’Afrique pousse sa corne au Fest’Horn

Si ça vous chante, je vous emmène aujourd’hui en ba(l)lade à Djibouti, à l’entrée de la mer Rouge, dans cette « terre d’échanges et de rencontres », république indépendante depuis 1977, où « jadis et naguère », comme disait Baudelaire, ont vécu et se sont illustrés deux personnages mythiques : un ex-poète devenu aventurier et un aventurier qui deviendrait écrivain, Arthur Rimbaud et Henry de Monfreid. Où sont passés et ont bourlingué Joseph Kessel, Teilhard de Chardin, Albert Londres, Romain Gary, Victor Segalen, Hugo Pratt… Où plus près de nous Jean-François Deniau, homme politique mais surtout écrivain, marin et auteur occasionnel de chanson, aimait à se ressourcer (en solitaire, tel un Manset voyageur dont l’œuvre, de Mer Rouge à Obock via Être Rimbaud, porte le sceau de cette contrée fascinante) dans sa maison isolée de Ras Ali, à quelques encablures de « la ville aux sept mosquées », Tadjoura la Blanche... Où, enfin, a lieu de nos jours une manifestation musicale annuelle, le Fest’Horn, qui, du 14 au 19 décembre dernier, fêtait son dixième anniversaire.


Djibouti-carte

Le Fest’Horn ? C’est le festival régional des musiques de la Corne de l’Afrique, voire au-delà puisque des artistes comme l’Ivoirien Tiken Jah Fakoly par exemple y ont également été programmés. Trente ans et des poussières après avoir eu la chance peu ordinaire de participer à la naissance d’une nation, trente ans pile après y avoir conçu Paroles et Musique, l’occasion était trop belle de revenir à Djibouti. Une façon de boucler la boucle d’un beau roman, d’une belle histoire (dirait Michel Fugain), écrit et vécue en chœur à travers l’espace francophone, tout en ouvrant en l’occurrence sur les lendemains qui chantent de ce côté oriental du continent noir ; là où, comme aurait pu le dire Nougaro lorsqu’il se produisit ici en 1984, l’Afrique pousse un peu sa corne vers l’Arabie et l’Inde.

faille

Là, en effet, à la jonction des plaques africaine et arabique, à coup d’effondrements de terrain, de failles, de mini-secousses sismiques incessantes voire d’éruptions volcaniques, est en train de se créer un nouvel océan. De ce fait, l’endroit est aujourd’hui le seul au monde, m’expliquait in situ en 1978 le grand volcanologue Haroun Tazieff, « où l’on peut observer au grand jour le fond d’un océan en formation » (lequel, déjà baptisé par le susnommé « océan érythréen », recouvrira de nombreuses terres d’Afrique de l’Est jusqu’au grand Rift de la Tanzanie et du Kenya et annexera la mer Rouge pour séparer totalement l’Afrique de la péninsule arabique).

Retour à Djibouti

Nous n’en sommes pas encore là ! Il s’en faut (a priori) de deux ou trois millions d’années… Pour l’instant, la république de Djibouti est en plein essor économique grâce à un port qui constitue le seul débouché maritime de l’Ethiopie – un bon million de kilomètres carrés et plus de quatre-vingt-cinq millions d’habitants (le deuxième pays du continent par sa population), alors que Djibouti compte à peine plus de cinq cent mille habitants pour une superficie légèrement inférieure à celle de la Bretagne. Soit 21 habitants au km2, presque tous sédentarisés dans les six principales villes constituées en régions (Djibouti, Arta, Ali Sabieh, Dikhil, Tadjoura et Obock), l’intérieur des terres – des déserts ! –, très difficile d’accès, étant essentiellement peuplé de nomades. Depuis une vingtaine d’années cependant, le pays s’est largement désenclavé grâce à une belle route dite « de l’Unité » qui relie désormais la capitale à Tadjoura et Obock (où résidèrent Rimbaud et Monfreid), en longeant le golfe de Tadjoura, autrement dit le pays somali (ou issa) au sud et le pays afar au nord.

place-menelik
Retour à Djibouti donc, grâce au Service de coopération et d’action culturelle de l’ambassade de France (SCAC) et du Centre culturel français Arthur Rimbaud (CCFAR) qui participe notamment à la logistique du Fest’Horn en fournissant matériel et techniciens et en participant, via des professionnels venus la couvrir, à la promotion de la manifestation. Organisé par des bénévoles, l’Association pour le développement de l’action culturelle (ADAC) présidée par Saïd Daoud, le festival est confronté chaque année à des difficultés de financement qui font parfois renoncer les stars du continent africain, moins sensibles à ses objectifs qu’au montant de leur cachet. C’est bien dommage, car le Fest’Horn est non seulement la seule manifestation culturelle djiboutienne qui compte dix ans d’âge mais surtout le seul festival musical de cette région si troublée de la Corne de l’Afrique. Abdo Issa Boulaleh, directeur de l’événement : « Son succès, l’explication de sa pérennité résident dans le choix d’affiches artistiques qui ont servi la promotion d’une culture de paix. Ses débuts coïncident, en mai 2000, avec la conférence de la réconciliation inter-somalienne qui a eu lieu à Arta. Des artistes djiboutiens, éthiopiens, kenyans et soudanais notamment avaient chanté alors en faveur du retour de la paix chez nos voisins somaliens. Depuis, le Fest’Horn a gardé cette philosophie de rapprochement et de réconciliation entre les peuples de la Corne de l’Afrique, tout en contribuant à la promotion des groupes nationaux. »

place-Rimbaud 

Il est vrai que Djibouti est un havre de paix essentiel dans une région qui a vu s’affronter au fil des décennies l’Éthiopie et la Somalie (guerre de l’Ogaden), l’Éthiopie et l’Érythrée qui a recouvré son indépendance en 1993 après un conflit de trente ans contre l’empire du négus Haïlé Sélassié puis de la dictature du lieutenant-colonel Mengistu, sans oublier le drame du Darfour qui se poursuit au Soudan et depuis peu l’avancée du régime d’Asmara (Érythrée) en territoire djiboutien… Au-delà de son rôle de promotion musicale, le Fest’Horn est donc une manifestation qui œuvre en faveur d’une réconciliation régionale. « D’ailleurs, poursuit Abdo Issa, le sort des populations en proie aux guerres civiles, aux troubles politiques, les catastrophes humanitaires consécutives aux calamités naturelles, l’amélioration de la condition féminine, les aspirations de développement durable des masses laborieuses sont autant de causes qui ont toujours mobilisé les musiciens de la sous-région… » Traduction : le Fest’Horn cherche à montrer à sa façon que la musique adoucit les mœurs.

banderolle

Devant de tels objectifs, l’observateur ne peut que faire preuve d’humilité et relativiser ses jugements artistiques. C’est qu’on est loin ici du Printemps de Bourges ou des Francofolies, et de la surenchère des cachets auxquels nos artistes les plus célèbres (ou leurs agents) n’hésitent pas à se livrer. Sans chercher à comparer l’incomparable, on mesure toutefois l’indécence du mode de vie occidental comparé aux moyens des plus modestes dont doivent se satisfaire ces pays qu’on disait autrefois en voie de développement. Dans ces conditions, organiser une semaine de concerts, avec trois ou quatre formations par soirée (même avec retards systématiques et changements de programme de dernière heure), est digne d’éloges.

Éthiopiques

À l’affiche de cette dixième édition, dédiée « à la tolérance et au dialogue des cultures », des groupes et artistes d’Éthiopie (Yacin Kadir, Gosayeh), du Kenya (Amani), d’Ouganda (Peter Miles), de Somalie (Waayaha Cusub) – tous inconnus dans l’espace francophone, sauf de certains spécialistes – et bien sûr de Djibouti : de l’« ancien » Abdi Nour Allaleh, en ouverture du festival qui se tenait dans la salle de spectacles du Palais du Peuple (huit cent places assises), aux deux groupes les plus représentatifs de la nouvelle génération, Ardoukoba et Arhotabba, en passant par Habab et Ali, Mako Mohamed, Amina Farah ou Sam Music, on chante un peu en français et beaucoup en afar et en somali, parfois dans les deux langues (voire les trois) au cours du même concert.

Abdi-Nour
Côté étranger, mention spéciale aux artistes éthiopiens au chant haut perché qui ont rencontré un succès indéniable et fait se déplacer spontanément nombre de spectateurs, jeunes hommes et femmes confondus, jusqu’au pied de la scène pour danser au rythme des chansons… et reprendre leurs paroles par cœur. Idem avec les groupes du pays, à commencer par Abdi Nour Allaleh en tenue traditionnelle (contrairement à la vidéo jointe, qui ne rend pas justice non plus à la qualité de sa prestation, mais a au moins le mérite d’exister). Car une chose est sûre à Djibouti et dans la Corne de l’Afrique, la musique instrumentale ne fait pas recette. La parole est essentielle et c’est bien de chanson qu’il faut parler ici et non de « morceaux ». Chansons d’amour et chansons sociales qui traitent notamment des difficultés de la vie quotidienne, chansons de joie et de peine (aux longues mélopées) mais jamais de résignation, d’espoir et de lendemains qui chantent, elles résonnent souvent d’accords arabisants voire curieusement extrême-orientaux sur fond de musiques modernes (guitare, basse, batterie, claviers, sax…), du reggae au rap.


À Djibouti, « petit pays » dirait Claude Semal, un chanteur (et encore moins un groupe) n’a pourtant aucune chance de vivre de son art. Non seulement les rares disques qu’on y trouve sont aussitôt et impunément piratés, mais les droits d’auteur n’y existent pas. Une loi a bien été votée, nous a précisé Mohamed Ahmed Sultan, le directeur du Bureau de droit d’auteur et droit voisin (qui dépend du ministère de la Communication et de la Culture), également porte-parole du gouvernement, mais tout reste à faire pour qu’elle soit appliquée. Et d’abord acceptée par les diffuseurs – à commencer par la RTD (Radio Télévision Djiboutienne), la seule antenne existante, qui ne rémunère pas les auteurs-compositeurs dont elle diffuse les créations. Bref, en dehors des efforts et du volontarisme de Mohamed Ahmed Sultan, il faut miser sur un changement profond des mentalités en la matière… et, alors qu’on pirate aujourd’hui toutes sortes de bateaux s’aventurant dans les eaux territoriales somaliennes, à la limite de celles de Djibouti, ce n’est sûrement pas demain la veille qu’on pourra mettre fin ici au piratage discographique et à la diffusion gratuite des œuvres.

La caravane du son

On compte donc sur les concerts pour toucher quelque rémunération, mais ils sont aussi rares que modeste est le cachet. Voilà pourquoi le travail du collectif DTE, soucieux d’accompagner les artistes de A à Z, est exemplaire. Au départ, un jeune Djiboutien, « passionné de musique : je suis tombé dedans tout petit… », Hassan Mohamed Hassan dit Dileita Tourab. Diplômé de Commerce, Finance et Gestion internationale de l’Université d’Ottawa, puis responsable à son retour au pays de la promotion de l’art et de la culture au Palais du Peuple (où il collabore avec le Fest’Horn naissant), il crée le premier label de disques djiboutien, Dil Tourab Entertainment (DTE), commençant par transférer en CD les cassettes des anciens puis se lançant dans la production. « Aujourd’hui, notre catalogue est fort de près de quatre-vingt-dix CDs ; parmi ceux-ci figurent les plus grands musiciens et chanteurs djiboutiens qui constituent tout un pan du patrimoine, un véritable trésor culturel. Le premier CD édité à Djibouti, en 2000, a d’ailleurs été celui d’Abdallah Lee, grande “star” nationale. Depuis nous avons rassemblé ses enregistrements dans un coffret de dix CDs… »

Interview

Mais le but de Dil Tourab est plus ambitieux encore. Non seulement il produit les neuf principaux groupes du pays dont Arhotabba (qui signifie « le guide de la caravane », personnage hautement respecté en ces contrées), à la scène comme en studio, mais il a mis une maison à la disposition de « ses » artistes, comme lieu de répétition et d’enregistrement. Placée idéalement au centre du pôle étudiant, près de l’Université, du lycée d’État, etc., il souhaite à l’avenir faire de ce qu’il appelle « la caravane du son » une vraie maison des artistes, avec une scène en plein air et un kiosque où l’on trouve tous les disques djiboutiens, un studio de graphisme, une boutique de location de matériel musical... « Ce lieu pourra être ainsi au contact d’une population jeune qui exprime depuis longtemps son intérêt et sa curiosité pour la musique. Le cœur du projet étant de faire découvrir une production djiboutienne de qualité, de soutenir les jeunes artistes et d’inventer le paysage musical djiboutien de demain. » Cette même maison devrait enfin accueillir les bureaux de l’Alliance des artistes djiboutiens, association récente dont l’un des objets est de faire protéger les créations et appliquer le droit d’auteur... et dont Dileita Tourab est le secrétaire général.

Maison-DTE

C’est là que nous avons rencontré Saïd Helaf, 31 ans, le chanteur et auteur-compositeur principal d’Arhotabba – peut-être le groupe phare de la musique djiboutienne actuelle, comme l’a montré sa prestation au Fest’Horn, un cran au-dessus des autres. Saïd (qui est également comédien et a enregistré aussi des disques sous son seul nom) cherche à « promouvoir la musique traditionnelle djiboutienne à travers une forme modernisée ». Dix musiciens composent la formation complète. Côté paroles, « je parle de la situation sociale, de la santé, du sida, de l’éducation, de la façon dont marche le pays… enfin de ce que je constate au fil des jours. Et de l’amour, bien sûr ! » Pour lutter contre le piratage des disques, Saïd vient de sortir un DVD, Inkada, la vidéo, proposant dix clips des chansons de son précédent album. Réalisé par le Studio Corne d’Afrique et produit par DTE, « c’est le résultat de trois années de créativité des Caravaniers d’Arhotobba Band ». Et Dil Tourab d’enfoncer le clou : « C’est aussi le premier DVD musical jamais réalisé par un artiste djiboutien de culture afar. Si recycler c’est sauver la planète, acheter du légal revient à sauver nos artistes. »

said-helaf

Le partenaire culturel

Sorti le 29 octobre dernier, Inkada a donné lieu à un concert de lancement au Centre culturel Arthur Rimbaud. Saïd tient d’ailleurs à lui rendre hommage : « C’est notre principal partenaire. » Non seulement Arhotabba s’y produit régulièrement dans le cadre des cafés-concerts, mais le CCFAR lui apporte aussi une aide logistique quand il s’agit par exemple de tourner dans les Alliances françaises de la Corne de l’Afrique.


Le CCFAR, parlons-en. Le bâtiment n’a rien d’un bateau ivre même s’il évoque un vaisseau, un superbe navire immaculé situé comme il se doit non loin de l’ancienne place Rimbaud (devenue place Mahmoud-Harbi, personnage incontournable du processus d’indépendance), mais que l’on continue d’appeler ainsi, quitte à l’écrire « Rainbow » comme la marque de lait en poudre commercialisée à Djibouti, voire carrément « Rambo » (que pourrait bien en penser l’auteur d’Une saison en enfer s’il revenait ?). Son directeur actuel, Bernard Baños-Robles, que bien des artistes français ont eu le bonheur de croiser ces trois dernières décennies un peu partout en Afrique et au Moyen-Orient, est d’ailleurs un spécialiste du poète, auquel il a consacré une belle exposition qu’il accompagnait d’une conférence passionnante. Là aussi, une boucle se referme…



bbr et Rimbaud

Une médiathèque, une bibliothèque, une jolie salle de spectacles (et de cinéma) parfaitement équipée de 280 places (où sont passés récemment Jean-Jacques Milteau, Joël Favreau… et qui accueillait cette semaine un spectacle très original d’un Hispano-Argentin, Niño Costrini, jongleur émérite mais surtout genre de Charlot moderne au propos humaniste, lauréat de nombreux prix à travers le monde), une scène de plein air pour les cafés-concerts (Ardoukoba, Bijouti et Africa Music en décembre)… Le CCFAR, dont les locaux jouxtent ceux de l’Alliance Franco-Djiboutienne, abrite aussi un studio musical (doté d’instruments divers et d’un matériel d’enregistrement) qui a pour objet d’encourager la création musicale à Djibouti et en Afrique de l’Est « en mobilisant les opérateurs concernés pour viabiliser une discipline artistique qui constitue l’un des vecteurs fondamentaux du développement culturel ». Des « masterclasses » y sont régulièrement organisées.
  

clown

De façon logique, une « offre de chanson francophone » devrait être proposée à partir de la rentrée 2010 : « parce que partager une collection musicale, c’est aussi partager notre patrimoine culturel. Parce que la chanson francophone traverse les modes et œuvre pour la liberté d’expression. Parce que la chanson peut constituer un outil vivant pour l’apprentissage de la langue, notamment chez le jeune public. » Enfin, parce que « la chanson est toujours, volontairement ou malgré elle, un reflet de notre société, l’image sonore d’un moment de civilisation ». CQFD ?

L’Institut djiboutien des arts

Toujours au CCFAR travaille Houssein Mohamed Hassan, plus connu ici sous le surnom de Houssein Faranscisk, qui joue de l’harmonica avec Arhotabba, mais aussi des percussions, du saxophone et de la flûte, et dont le groupe, le Free Men’s Band, a déjà participé au Fest’Horn. « Nous donnons des concerts dès qu’une occasion se présente : Fête de la Musique, manifestations caritatives… Mais toujours ou presque de façon bénévole et sans droits d’auteur, d’où l’importance de posséder un métier alimentaire à côté… »

Hasna

Dans cette optique de professionnalisation, il est un organisme officiel qui dépend du ministère de la Culture et de la Communication, l’Institut djiboutien des arts (IDA) dont le propos est de former en deux ans des promotions de cent cinquante jeunes aux métiers artistiques : musique, danse, théâtre, arts graphiques. Si cette dernière spécialité débouche sur des postes d’enseignement, pour les autres, l’IDA que dirige la très dynamique et charmante Hasna Maki (ex-journaliste vedette de la télévision nationale) s’efforce d’assurer autant que possible l’accompagnement nécessaire. Ainsi, le groupe Ardoukoba (du nom du volcan apparu en 1978), qui s’est constitué au sein de l’Ida, bénéficiait-il ces jours-ci de ses locaux de répétition (l’IDA possède aussi une scène en plein air capable d’accueillir près de mille spectateurs) en vue des concerts programmés au Fest’Horn.

studio
« Le Fest’Horn
, souligne Hasna, arrive à un point charnière de son histoire. Après ce dixième anniversaire, il faudrait redéfinir ses objectifs de façon à en faire prioritairement un instrument de promotion des musiques nationales. » Déjà, cette année, le festival s’est décentralisé pour la première fois dans toutes les régions du pays avec, côté djiboutien, Amina Farah à Ali Sabieh, Arhotabba à Dikhil, Ardoukoba à Obock (la ville où vécut longtemps l’auteur des Secrets de la mer Rouge, et où Rimbaud se rendit d’abord), enfin Abdi Nour Allaleh à Tadjoura où le même Rimbaud résida une année entière, le temps de former une caravane de cent chameaux pour transporter fusils réformés et munitions (un commerce tout ce qu’il y avait de plus légal à l’époque) jusqu’au Choa, dans l’Éthiopie actuelle, et les vendre à bas prix à l’empereur Ménélik. Une épopée de quatre mois, seul Blanc évidemment dans cette caravane d’Afars (appelés aussi Danakils) se frayant un chemin dans l’enfer désertique et brûlant des montagnes, des gorges, des plateaux, des précipices, des oueds et des plaines volcaniques de la région.

Fortune carrée

Mais aujourd’hui, ô miracle, on peut se rendre à Tadjoura et Obock par la Route de l’Unité qui ceinture et longe le golfe de Tadjoura, contournant le Goubbet El Kharab qui en constitue le fond, barré par les îles du Diable, où Henry de Monfreid emmena Joseph Kessel sur son boutre, malgré la traversée périlleuse de la passe qui relie le Golfe au Goubbet. Là où il fallait jadis des jours et des jours de marche dans des conditions éprouvantes (de très rares points d’eau, une température dépassant les 50° à l’ombre – inexistante – en plein été…), il suffit depuis un quart de siècle de quatre à cinq heures de route depuis Djibouti. Le paysage reste néanmoins inchangé depuis la création du monde, à la beauté inouïe, brute et sauvage mais bien plus attachante que celle des paradis touristiques à l’appellation contrôlée.

Nous sommes ici aux premiers âges de la Terre, avant même l’apparition de l’homme. On découvre successivement la faille la plus spectaculaire du futur océan Érythréen (un effondrement de plusieurs centaines de mètres), le fond bleuté du Goubbet en contrebas, un paysage de laves dures et tranchantes à perte de vue, avec le dernier-né des volcans locaux, l’Ardoukoba… Et puis, récompense suprême, ce fantastique lac Assal, banquise de sel d’un diamètre de dix-huit kilomètres située à 153 mètres sous le niveau de la mer, enchâssée telle une émeraude dans une chaîne d’anciens volcans sombres et menaçants. À cet endroit passa, en 1886, la caravane de Rimbaud… À ce même endroit continuent de nos jours de passer d’autres caravanes, venues chercher le sel qui, à dos de chameau, sera transporté par les mêmes pistes qu’emprunta le poète aventurier jusqu’en Éthiopie.

 Arrivé là, je ne résiste pas au plaisir de vous retranscrire le passage de Fortune carrée (Julliard, 1955) où Joseph Kessel narre sa découverte de ce lieu unique au monde. C’est en effet la description la plus réussie – et authentique – que j’aie jamais lue du lac Assal et de son approche à pied :

Lac-Assal

« Et ce n’étaient que défilés souterrains, cascades de roches immobiles et suspendues, sentiers étroits comme des rubans, grottes secrètes dont les orifices soufflaient une haleine de soufre, chaos de pierres énormes, nappes d’eau à l’odeur et au goût de sel, porches stupéfiants qui soudain  ouvraient sur des abîmes. Pendant trois heures, Philippe mena sa caravane par ces gorges sculptées par les démons. […] Vers quoi pouvait mener ce couloir déchiqueté par des griffes surnaturelles ? Vers quel antre, vers quel domaine exclu de l’univers des hommes ? [..] Les parois suintantes qui étranglaient le défilé s’écartèrent d’un seul coup. Le soleil déferla comme un flot aveuglant… et sous cet azur enflammé, dans un immense cirque de montagnes qui se pressaient sans terme ainsi que des vagues de plus en plus hautes et furieusement tordues par une invisible tempête, trois cercles parurent l’un dans l’autre enfermés. Le premier était d’argent étincelant. Le dernier était peint de ce bleu intense et profond que l’on voit aux eaux mortes.

« – Les cercles de l’enfer, murmura Philippe.
« – Assal, crièrent les caravaniers.

« Aucun d’eux n’était venu jusque-là, mais ils connaissaient tous, par des récits sans âge, l’existence de la coupe fabuleuse qui, depuis des siècles, fournissait de sel les plateaux éthiopiens. Malgré sa hâte, Philippe demeura longtemps rivé à l’endroit même d’où il avait découvert, au milieu des roches volcaniques et de son armure saline, le lac mystérieux. Il se sentait comme pétrifié par cette magnificence maudite… »

Tadjoura la Blanche

Abdi-Nour-devant-TadjouraDirection Tadjoura. Ce soir, 17 décembre, Abdi Nour Allaleh et le groupe éthiopien Gosayeh y sont programmés au stade. Nous les accompagnons dans un bac flambant neuf qui mettra à peine deux heures et demie pour assurer la traversée du Golfe (il faut compter une heure de plus pour Obock). L’occasion de converser tranquillement avec Abdi, le plus ancien (« mon premier spectacle sur scène remonte à 1969, cela fait quarante ans ! » s’amuse-t-il) et respecté des artistes djiboutiens, qui vit désormais à Londres mais revient régulièrement au pays. Et chaque fois c’est la fête ! L’homme, il est vrai, possède une forme de charisme qui n’appartient qu’à lui, une élégance naturelle, surtout lorsqu’il chante dans son costume traditionnel blanc et vert (les couleurs du drapeau), avec le fameux poignard afar à la ceinture. La voix assurée, plus grave que celle de la plupart de ses compatriotes, le répertoire qu’on pourrait dire « folk » fusionné à une instrumentation moderne, il déclenche systématiquement l’enthousiasme du public qui hésite d’autant moins à le rejoindre pour danser qu’il aime à chanter au milieu de la foule. Ce faisant, il fait fi du statut de « vedette » (auquel il est en droit ici de prétendre) pour devenir un véritable artiste de proximité dans les textes duquel tout un chacun, sur place comme dans les populations de la diaspora, se reconnaît.

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Tadjoura ? « La nature autour est grandiose, violente, mystérieuse, austère, une forge plus qu’un lit douillet », écrit Claude Jeancolas, le spécialiste entre tous de Rimbaud (à qui il a déjà consacré dix-sept ouvrages !). Et dans son livre le plus récent, Le Retour à Tadjoura (FVW Éditions, 2009), il note encore : « Qui n’a jamais vu Tadjoura au lever du soleil depuis la mer ne connaît pas la féerie. » Il a raison. Une fois à terre, c’est à pied bien sûr qu’on découvre Tadjoura la blanche, petite cité de pêcheurs surplombée à l’horizon par l’imposante chaîne montagneuse du Day, aux couleurs mauves. Si ses rues goudronnées n’existaient pas à son époque, ses ruelles écrasées de chaleur conservent forcément la mémoire du poète : ne les a-t-il pas arpentées un an durant ?

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Affaire Rimbaud

Pour le 150e anniversaire de sa naissance, l’académicien français et aventurier-marin (il traversa l’Atlantique en solitaire après trois pontages coronariens) Jean-François Deniau – qui s’était pris tellement d’amour pour une rade proche de Tadjoura qu’il y fit bâtir une maison (« la maison du Français », dit-on ici), la seule de l’endroit à des lieux à la ronde, sans eau ni électricité, mais où il passait plusieurs mois par an – s’était mis en tête de rendre hommage au natif de Charleville mort à 37 ans à Marseille après l’amputation de sa jambe. « Horreur Harrar Arthur / Tu l’as trouvée amère… la beauté ? » chante Hubert-Félix Thiéfaine qui, dans son Affaire Rimbaud, relativise à juste titre la dureté des époques : « Les poètes d’aujourd’hui / Ont la farce plus tranquille / Quand ils chantent au profit / Des derniers Danakils… » Grâce à Deniau (qui, malade, fut piteusement lâché, trahi, par ses « amis » politiques), et à ses frais, on découvre ainsi au détour d’une rue « la  Maison Rimbaud ».


Pas une maison en dur, non, plutôt une paillotte. « On s’était décidé pour une paillotte, explique Claude Jeancolas, ami du Djiboutien d’adoption et familier de sa maison de Ras Ali, suite à l’avis du sultan : “Mon aïeul n’a pas donné à Rimbaud une maison en dur. On ne donnait jamais de telles maisons à des étrangers de peur qu’ils s’installent et restent. Il lui donna un gourbi comme les autres, de branches, de chaume et de nattes”. » Sa réplique fut inaugurée le 20 octobre 2004. On peut toujours la voir, entourée maintenant d’un grillage qui la protège de l’appétit des chèvres…

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Pour qui a connu comme moi « la ville aux sept mosquées » juste après l’indépendance, ce retour à Tadjoura, trente ans après, se mérite comme au premier jour. Il faut s’y glisser discrètement dans les ruelles et les cours de terre battue, prendre le temps de discuter avec l’habitant sans risquer de lui causer la moindre gêne, avec les mots de l’ex-poète et futur contrebandier en tête, rares traces de sa vie sur place : « Ce Tadjoura-ci, écrivait-il peu après son installation, est annexé depuis un an à la colonie d’Obock. C’est un petit village dankali [danakils, au pluriel, NDLA] avec quelques mosquées et quelques palmiers. Il y a un fort construit jadis par les Egyptiens, et où dorment à présent six soldats français [il existe toujours : on se croirait dans Le Désert des Tartares ! NDLA] sous les ordres d’un sergent, commandant le poste. On a laissé au pays son petit sultan et son administration indigène. C’est un protectorat. Le commerce du lieu est le trafic des esclaves » (3 décembre 1885). Puis : « Il faut une patience surhumaine dans ces contrées. Ceux qui répètent à chaque instant que la vie est dure devraient passer quelque temps par ici, pour apprendre la philosophie ! » (2 janvier 1886). Un bon semestre plus tard, enfin, toujours bloqué à Tadjoura : « Je me porte aussi bien qu’on peut se porter ici en été, avec 50 et 55 centigrades à l’ombre… » (9 juillet 1886). « Quelle vie ont eu nos grands-parents ! » disait Brel. Sans doute. Mais celle des habitants de Tadjoura, et celle de Rimbaud, alors !

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Voilà pour la mémoire de ces lieux qui abritèrent le plus grand poète francophone de tous les temps, et le plus précoce. Un génie malheureux de n’avoir pas été estimé un tant soit peu, du temps de sa splendeur créatrice, et qui s’en fut, dépité, rechercher l’aventure ou l’oubli dans des contrées aussi reculées que possible. Dans un ailleurs ou Je était vraiment un autre… Comme quoi, pour en revenir à la chanson, on a beau être génial, généreux, altruiste, a fortiori prophétique, vous avez toutes les chances d’être barré de votre vivant par les profiteurs qui se bornent à suivre les modes, grands médias à l’appui comme c’est logique, puisque les mass media (= armes massives de communication) visent par définition le plus large dénominateur commun.

La Porte des larmes

Fermons la parenthèse. Mais juste avant, quand même, je vous invite à relire les deux premières pages des Secrets de la mer Rouge (Grasset, 1932), parfaitement éloquentes de la mentalité coloniale de l’époque : « Non, monsieur, répond le gouverneur à Monfreid, vous n’irez pas à Tadjoura ! » Inutile de vous dire qu’il n’en fera qu’à sa tête… et deux pages après : « De quoi vivait Djibouti lors de mon arrivée ? D’un certain mouvement de transit, à cause de la voie ferrée qui pénètre en Éthiopie. Mais les millions qui s’entassaient dans les coffres de la douane provenaient d’un autre commerce : Djibouti vivait de la contrebande des armes. Sous réserve de l’acquittement des droits de douane, l’exportation des armes y était libre. » Aujourd’hui, les armes pourrissent la vie de la Corne de l’Afrique, entre les pirates somaliens, les bases arrière (dit-on) des terroristes islamistes et les marines du monde entier ou presque qui considèrent le Golfe d’Aden, au large de Djibouti et à l’embouchure de la mer Rouge, avec Suez tout là-haut – comme l’un des endroits les plus stratégiques qui soient. Cette entrée, ce passage, on l’appelle depuis des temps immémoriaux le Bab El Mandeb : la Porte des larmes…

Quant au chemin de fer djibouto-éthiopien (dont les fabuleuses locomotives à vapeur sont laissées à l’abandon au dépôt) et ses pharaoniques ouvrages au long de son tracé plus que centenaire, ils tombent en désuétude. C’est d’autant plus dommageable que le transport routier entre Addis Abéba et le port de Djibouti est à la limite de l’asphyxie : une file continue de camions en tout genre (hydro-carbures, fruits et légumes, voitures…) pollue la seule et unique route reliant les deux capitales, une simple deux-voies s’étirant sur mille kilomètres. Un projet de réhabilitation (ou plutôt de reconstruction totale) de la voie ferrée vient cependant d’être signé…


Saintrick

Refermons la parenthèse, disais-je, et retournons à Djibouti-ville, au Palais du Peuple pour la clôture du 10e Fest’Horn. On y retrouve les responsables du festival, Abdo Issa et Saïd Daoud, Hasna Maki, directrice de l’IDA, Bernard Baños-Robles du CCFAR et l’auteur-compositeur-interprète Saintrick, natif de Brazzaville mais installé au Sénégal dès l’âge de dix ans et qui assure ici, depuis 2001, la direction technique de l’événement (il vient d’ailleurs de publier un livre sur la sonorisation). Également comédien (il a joué récemment une version modernisée de L’Odyssée d’Homère à Paris), on a pu juger brièvement sur la scène du Fest’Horn de ses qualités de chanteur et de musicien. Son tout nouvel album, où l’harmonica occupe une belle place, ses ballades mélodiques nous rappellent un certain Ismaël Lo (…qui l’a lui-même initié à l’instrument). C’est donc du tout bon. À découvrir si vous en avez l’occasion : son groupe s’appelle Les Tchielly.

 

 

De tous les combats

Et puisque le festival est considéré, selon le journal La Nation qui fêtera son trentième anniversaire en juin prochain en passant de quatre à cinq éditions par semaine, comme « l’événement culturel phare de la République de Djibouti et le plus plébiscité par la jeunesse djiboutienne », la conclusion de cette bal(l)ade en mer Rouge revient tout logiquement au ministre de la Culture et de la Communication, Ali Abdi Farah : « D’année en année, assure-t-il, le Fest’Horn a gagné en prestige et en renommée à l’échelle régionale et même continentale. Il a su donner du mérite et de la valeur aux cultures de la sous-région et a pu contribuer à l’émergence de certains artistes du continent. Plate-forme de dialogue interculturel, vecteur de la promotion de la culture de paix, le Fest’Horn a été de tous les combats de la Corne de l’Afrique… »

Il ne reste plus à espérer que la paix l’emporte pour de bon dans la région, et que le Fest’Horn n’ait plus que le combat artistique en ligne de mire. C’est tout le mal que je souhaite à cette valeureuse « terre d’échanges et de rencontres » – qui est comme une île hors du monde « et en même temps un monde en soi, complexe, riche, multiple, toutes cultures et toutes langues » (Claude Jeancolas, Retour à Tadjoura) – et à son peuple, parmi les plus hospitaliers, courageux et sympathiques que je connaisse.

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NB. Merci à mes confrères Adil Ahmed Youssouf et Ibrahim Miyir Ali, et à notre famille de Djibouti : à Kadra Omar Kamil et son époux Abdelhahi dont le retour au pays, leur engagement admirable dans son développement social, sont forcément annonciateurs de lendemains qui chantent. Merci enfin à Bernard Baños-Robles dont je partage l’amour pour Djibouti (et l’admiration envers Rimbaud), ainsi qu’au CCFAR et au SCAC de l’Ambassade française.

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Published by Fred Hidalgo - dans Reportages
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