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  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
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  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

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25 août 2015 2 25 /08 /août /2015 14:21

La guitare et la fronde

 

J’ai beaucoup écrit sur Paco Ibañez. Mais finalement pas assez. Car cet homme est plus qu’un grand de la chanson, c’est un géant, que dis-je, c’est une institution, une académie, un panthéon à lui seul. Pour les poètes espagnols, il est aussi important que Ferré, Ferrat et Brassens réunis plaçant leur talent au service des poètes français. Par ses incursions dans la poésie latino-américaine, il est devenu aussi incontournable qu’un Atahualpa Yupanqui. Mémoire vivante de la chanson d’auteur dans la langue de Cervantès, du siècle d’or (Góngora, Quevedo…) à l’époque contemporaine (Hernandez, Celaya, Lorca, Guillén, Machado, Neruda, Alfonsina Storni…), il est le meilleur ami des poètes – qu’il a même convaincus, pour certains d’entre eux (Rafael Alberti, José Agustín Goytisolo), à partager la scène avec lui (imaginez Ferrat faisant de même avec Aragon !). L’ami aussi, il va sans dire, de Brassens, de Ferré et de Moustaki à l’Espagne au cœur…

MAESTRO PACO IBAÑEZ

Ce ne serait que « ça », Paco Ibañez, que ce serait déjà unique, « hénaurme », mais « ça » va bien au-delà. Car chez ce réfractaire à l’inculture, chez ce héraut du beau, l’artiste et l’homme sont au diapason, qui s’accordent en mode majeur. Harmonie totale. Une merveille que cet homme-là, un Citoyen du Monde qui, pour promouvoir les identités linguistiques et partager les spécificités culturelles les plus belles, de part et d’autre de l’Atlantique et de la Méditerranée, n’en rejette pas moins les drapeaux et les nationalismes de tous bords, toujours proches de la xénophobie, parfois du fascisme en herbe. Si « le patriotisme, disait Romain Gary, c’est l’amour des siens, le nationalisme c’est la haine des autres ». Et le fascisme, Paco connaît, il a donné, lui dont le père a fui le franquisme en 1939…

Arrivé en France à l’âge de 14 ans (c’était en 1948), attiré naturellement par la musique, guitariste autodidacte, il débarque en 1952 au quartier Latin et rencontre très vite – excusez du peu – la grande Violeta Parra, l’immense Atahualpa Yupanqui et bien sûr Léo Ferré et Georges Brassens qui deviennent ses références. Brassens (que Paco chantera merveilleusement en castillan) l’adoubera pour toujours ; quant à Léo, qui le sollicitera en 1973 pour enregistrer à la guitare Le Bateau espagnol (voir la vidéo-document de l’enregistrement où Ferré, entre 4’50 et 8’ environ, s’en explique : « … j’ai voulu refaire cette chanson à la guitare parce que j’aime beaucoup Paco Ibañez… »), c’est « l’Espagnol d’Aubervilliers » qui lui ouvrira les portes de l’Espagne (lire Chorus 44, spécial Ferré, pp. 108-109), une fois Franco la muerte définitivement mort et enterré… J’ai raconté cela, par écrit ou de vive voix, à maintes reprises, mais j’ai envie aujourd’hui d’enfoncer le clou, si j’ose dire, après l’avoir revu à nouveau – une fois de plus ! – en concert…

La combientième ? Impossible à savoir. Mais les deux précédentes, c’était dans une salle de province archicomble (plus de mille spectateurs) et à Paris, au Châtelet (2700 personnes…), en 2013 – j’ai manqué malheureusement le Théâtre des Champs-Élysées en novembre 2014 pour ses 80 ans. Mais « ma » première fois, surtout, c’était à l’Olympia en décembre… 1969 ! J’étais alors étudiant et, drôlement chanceux (« Comment ça, tu étais là ? me reprend-il toujours, tu n’es pas assez vieux pour ça ! »), car ce concert-là fut, de l’avis unanime des « voix autorisées », l’une des soirées les plus mémorables de l’histoire de cette salle mythique – quelque chose comme l’Olympia 64 de Brel créant Amsterdam

1964, c’était d’ailleurs l’année de parution du premier album de Paco Ibañez, où il chantait admirablement Lorca et Góngora, un disque spécialement illustré par Salvador Dali ! Car Paco est amoureux de la beauté en toutes choses et les peintres le savent qui ont voulu marquer de leur empreinte ses diverses pochettes. Cinquante ans après et une bonne quinzaine d’autres albums sublimes entre-temps, il tourne avec un spectacle intitulé Vivencias (expériences, choses vécues…) à travers lequel il raconte et partage sa propre histoire, et celle des chansons qui en ont découlé.

MAESTRO PACO IBAÑEZ

C’est par exemple Pablo Neruda en personne, admirateur de son grand œuvre sur la poésie espagnole, qui lui souffla l’idée de chanter ses poèmes. Plus que ça, il lui intima presque l’ordre de s’y attaquer : « Tu tienes que cantar mis poemas porque tu voz está hecha para cantar mi poesía » (Tu dois chanter mes poèmes parce que ta voix est faite pour chanter ma poésie)… La voix et la musique, bien sûr, car surdoué des mélodies, Paco Ibañez a toujours eu l’art – l’inspiration magique – de trouver la musique la plus adaptée au poème qu’il a choisi de chanter ; la plus adaptée, c’est-à-dire celle qui le mettra le mieux en valeur.

Le choix, justement… Je disais n’avoir pas assez écrit sur lui, encore, car, étrangement, si j’ai beaucoup parlé de l’artiste, du compositeur, du mélodiste, de l’interprète à la voix chaude et chaleureuse, à nulle autre semblable, à la diction précise, je n’ai pas l’impression d’avoir assez insisté – ni moi ni personne d’ailleurs – sur le choix des poèmes qui composent son répertoire. Pourquoi Canción de jinete par exemple de Lorca, pourquoi Andaluces de Jaén de Miguel Hernandez, pourquoi Era un niño que soñaba de Machado, pourquoi Me queda la palabra de Blas de Otero, pourquoi Don Dinero de Quevedo, pourquoi España en marcha de Celaya, pourquoi Como tu de Leon Felipe (l’histoire d’un petit caillou insignifiant qui, à force d’être piétiné, peut devenir dangereux en rencontrant une fronde…), pourquoi Palabras para Julia ou Me lo decía mi abuelito de Goytisolo (chanson légère en apparence et pourtant, souligne Paco, « l’une des chansons les plus subversives que je connaisse au monde, que j’aimerais faire découvrir aux plus jeunes, pour ouvrir les yeux et les consciences… »), etc., oui, pourquoi ceux-là spécialement ?

Et pourquoi A galopar d’Alberti, dont la musique et l’interprétation de Paco ont fait l’hymne de résistance par excellence au franquisme d’abord, puis à l’oppression et à l’injustice en général, ce que jamais le texte seul, couché sur le papier, privé d’envol musical et vocal, n’aurait pu réussir… Comment disait Ferré, déjà ? « Toute poésie destinée à n’être que lue et enfermée dans sa typographie n’est pas finie ; elle ne prend son sexe qu'avec la corde vocale tout comme le violon prend le sien avec l’archet qui le touche. »

MAESTRO PACO IBAÑEZ

À propos de cette chanson, petite parenthèse pour introduire une vidéo de Paco en compagnie de Rafael Alberti… aux faux airs de Léo Ferré. C’était à Madrid en mai 1991, le poète avait alors 91 ans (il est mort huit ans plus tard). À la fin, après la lecture de son poème a cappella et l’avoir chanté en chœur avec le public et avec son compositeur-interprète, il intervient ainsi : « Ces applaudissements merveilleux pour Paco et pour moi, mais surtout pour cette chanson, me rendent extrêmement fier ; c’est merveilleux que nous soyons en train d’applaudir des paroles comme celles-ci… alors merci beaucoup à tous et à Paco. » Sans commentaires… mais quelle émotion !

Pourquoi ces choix-là et pas d’autres, dans un océan d’œuvres splendides ? La réponse est évidente pour qui connaît bien l’homme en noir, comme devient évident le poème qu’il a déniché, un parmi d’autres, dans tout un recueil et dont il a extrait une strophe pour en faire un refrain : parce que Paco est lui-même un poète, un assez grand poète pour sentir aussitôt quel texte est appelé à devenir une chanson par la grâce de son talent de compositeur et de chanteur. En l’occurrence je préfère dire de metteur en notes et en bouche, car on le sait, on le sent, le ressent, Paco se délecte à mettre des poèmes en musique comme on se régale ensuite à les entendre.

Voilà pour la forme, pour la guitare, si vous voulez. Pour le fond – la fronde – le choix est tout aussi lumineux : Paco ne saurait chanter une poésie désincarnée, qui n’aurait que l’esthétique en ligne de mire. À l’opposé des Parnassiens, neutres, insipides et impersonnels (« Je maudis la poésie conçue comme un luxe culturel par les apôtres de la neutralité, par ceux qui ne prennent pas parti… »), il ne portera son choix, à l’instar d’un Gabriel Celaya, que sur une poésie considérée comme « une arme chargée de futur ». Amateur, armateur de fulgurances et de lendemains qui chantent, pourvoyeur d’utopies qu’il nous reste à réaliser, il est aussi et forcément un rebelle – à l’ordre établi, à la mondialisation libérale, à l’uniformisation et à tout ce qui cherche à détruire la diversité culturelle, le pluralisme et l’intelligence du cœur. En concert, il ne s’en cache pas, s’exposant sans crainte aux retours de bâton, d’ordre médiatique, politique et donc économique (ce dont il n’a cure, étant du reste depuis longtemps son propre producteur pour la scène et le disque – voir son site).

MAESTRO PACO IBAÑEZ

Une chanson qu’il ne manque jamais d’interpréter illustre parfaitement cette attitude, sa nature profonde, tout en réalisant la jonction entre sa quête de la forme la plus lumineuse et du fond le plus éloquent : Ya no hay locos (Il n’y a plus de fous… ni en Espagne ni peut-être ailleurs dans ce monde « gagné » au libéralisme financier le plus sauvage : entre la jungle et le zoo, comme disait Ferrat, la jungle l’a emporté). Un poème de León Felipe à l’origine qui fait référence à certain homme de la Mancha, bel et bien mort aujourd’hui (ou systématiquement étouffé, comme le juge Baltasar Garzón, dessaisi par la « justice » espagnole quand il se mêle de poursuivre les crimes de guerre franquistes, auquel Paco Ibañez dédie d’ailleurs la chanson dans cette vidéo) : « Se murió aquel Manchego / Aquel estrafalario fantasma del desierto » (Il est mort, cet homme de la Mancha, cet extravagant fantôme du désert) ; « Todo el mundo está cuerdo / Terrible, horriblemente cuerdo… » (Tout le monde est prudent, terriblement, horriblement prudent). Don Quichotte, bien sûr, dont on aurait bien besoin de nos jours pour défendre les victimes des guerres, les migrants parqués et rejetés comme des parias… Et pourfendre les moulins à vent responsables de toute cette misère.

De tout cela et de bien d’autres choses encore, j’ai reparlé avec lui il y a quelques jours, jusqu’au cœur de la nuit, dans une petite ville d’altitude (1212 m) nichée dans les Pyrénées espagnoles. Puigcerdà, moins de dix mille habitants, frontalière avec Bourg-Madame : deux pays, mais une seule et même région, la Cerdagne, pour la première édition du Festival Transfonterer. Émouvant : c’est l’endroit par où ma mère adolescente, sa sœur et leur mère, échappèrent en février 1939 aux troupes de Franco… Amusant : programmé en plein air à 22 heures dans le grand parc municipal, il a fallu se replier à cause des fortes pluies de la nuit précédente dans l’église Sant Domènec du centre-ville. Mais l’homme en noir, l’anarchiste au grand cœur, qui a déjà chanté à la cathédrale de Jerez, en a vu d’autres ! Quant à l’éventuel résident de ces lieux, s’Il a entendu de Son très haut l’appel à l’amour, à la fraternité, à la justice des chansons qui ont résonné dans la nef, si la beauté de ce répertoire Lui a titillé Ses saintes esgourdes, Il n’a pu que Se joindre aux applaudissements nourris, deux heures et demie durant (bref entracte inclus)…

MAESTRO PACO IBAÑEZ

C’était donc ma énième fois et… le miracle est toujours le même. Bon d’accord, le lieu s’y prêtait. Mais je parie que le parvis de la grande place, en l’attente de l’ouverture du portail, n’avait jamais été aussi bondé que ce soir-là. Bourrée à craquer, l’église ! À tel point qu’il a fallu ajouter six rangées de chaises d’un bout à l’autre… Au premier rang, un grand admirateur de Paco, Pasqual Maragall, ancien maire (PS) de Barcelone et président de la Generalitat (le gouvernement autonome). Il faut dire que la poésie est inscrite dans ses gênes : son grand-père, Joan Maragall, est l’un des plus grands poètes catalans… dont on peut trouver l’œuvre traduite en France par un certain Albert Camus ! Joli, non ?

Je commence à être long, j’en suis conscient. Mais après tout, rien n’est obligatoire ici, tout est facultatif. Depuis bientôt six ans, c’est seulement si ça vous chante… Néanmoins, je vous renvoie à mon compte rendu du Châtelet 2013 pour plus de détails sur son déroulé, même si le concert a quelque peu évolué en deux ans et qu’à Puigcerdà Paco était seul à la guitare – juste le renfort d’un guitariste andalou exceptionnel, Mario Mas, sur quelques titres, dont Tus ojos me recuerdan (Tes yeux me rappellent…) de Machado, et la présence de sa fille Alicia Ibañez pour trois chansons en duo.

Je soulignerai seulement ce à quoi nous avons spécialement eu droit, Paco ayant été averti de notre venue : à un éloge public et circonstancié de la chanson française ; Paris, selon lui, étant historiquement « la capitale mondiale de la chanson d’auteur », puis à un plaidoyer pour celle-ci face au risque actuel de voir la France perdre son rang… « Et puisque nous avons la chance – sic – d’avoir parmi nous ce soir Fred Hidalgo, qui est la personne qui connaît le mieux la chanson française – re-sic ! –, je vais vous chanter des chansons du plus grand troubadour mondial de tous les temps. » Je passe sur la gêne ressentie, et ce n’est pas de la fausse modestie, d’être ainsi associé publiquement à l’auteur de La Mauvaise Réputation, mais bon, c’était pour la bonne cause, Paco enchaînant non pas avec ses adaptations de Brassens en castillan, mais en français dans le texte, en Catalogne espagnole… Ce n’est pas tout, peu après, il nous offrait Que serais-je sans toi ? d’Aragon et Ferrat ! Une première pour lui, préparée tout exprès. Un bonheur pour nous. Magnifique.

C’est par ce concert qu’a pris fin cette première édition du festival Transfronterer. Dans le programme, ses organisateurs notaient qu’il s’achevait « avec une légende de la scène, de la musique et de la poésie », précisaient que Paco « n’a jamais varié dans sa recherche de la beauté, de la pensée critique et de la défense des libertés de l’homme à travers la poésie » et concluaient par leur certitude que « ce concert deviendrait mythique en Cerdagne ». Pari gagné, à en juger par les applaudissements interminables…

MAESTRO PACO IBAÑEZ

La soirée (la nuit !) s’est poursuivie pour nous en privé, juste avec l’équipe et les organisateurs. On s’est séparés avec quelques informations de première main dans la besace. Et une photo pour la route… Entre-temps, bien sûr, on a parlé de la France, de sa chanson et de sa place s’amoindrissant dans les médias et donc dans la population, de sa langue aussi perdant de son influence : « Ce pays a donné au monde la liberté, l’égalité et la fraternité, m’a dit Paco, mais il a oublié d’y ajouter la diversité. En Espagne on a su conserver quatre langues vivantes. » Et de faire référence à son propre vécu : « Ce soir j’ai chanté en basque, en catalan, en castillan, en galicien et en français… Je peux chanter aussi en italien, en hébreu et même en provençal. Le cœur se réjouit d’autant plus que tu possèdes d’âmes, tu comprends ? Moi, je me réjouis d’être basquo-catalano-français, né à Valencia. Mais je suis aussi asturien, andalou et même gitan si ça se trouve car j’aime le chant flamenco. En fait, on est tout ce que l’on aime. Mais en France, aujourd’hui, on dirait qu’il n’y a plus que l’anglais qui compte, et qu’on brade sa propre chanson, qu’on renie son histoire… C’est triste. »

Dans la besace, disais-je, j’ai emporté une info formidable dont l’application, inimaginable aujourd’hui en France, est prévue sous peu en Catalogne. C’est Julia, l’épouse de Paco qui nous l’a confiée. « Palabras de Julia » : dès cette rentrée, le répertoire de Paco Ibañez fera partie du programme scolaire officiel du secondaire, de la sixième au bac, partout en Catalogne ! On croisera les textes et les musiques dans les cours de langues, de littérature, d’histoire et de musique… Une grande première dans l’enseignement, en Catalogne c’est sûr, mais peut-être aussi dans le monde ! Et l’Uruguay est déjà sur les rangs pour faire de même… L’Uruguay, justement, c’est la prochaine destination de Paco outre-Atlantique : deux concerts sont prévus à Montevideo les 27 et 28 septembre.

MAESTRO PACO IBAÑEZ

Quelle chance nous avons de compter sur pareil troubadour ! De pouvoir jouir de sa présence si chaleureuse sur scène ; sans parler du privilège de discuter en tête à tête (j’allais écrire – non, je plaisante ! – en one to one, comme disent à présent ces gens de médias pour lesquels le franglais lui-même est déjà archaïque, leur pratique qui aurait horrifié Étiemble et fait aujourd’hui jaillir Paco de ses gonds étant de substituer aux mots français le plus possible d’équivalents anglais…). Voulez-vous que je vous dise ? Quand j’ai le bonheur de discuter avec Paco, dont l’érudition chansonnière est infinie et sur la passion duquel le temps n’a pas de prise, il me semble retrouver en lui les mânes de Couté, de Bruant, de Clément, de Brassens, de Ferré, de Moustaki, mais aussi de Yupanqui, tous attablés autour de Lorca, Neruda et les autres. Unique. Magique. C’est l’art poétique, l’art de la chanson réunis en un seul homme (l’art et le pouvoir, le miracle de la chanson : regardez donc ces vidéos où le public fusionne spontanément avec l’artiste, armé d’une simple guitare…), toujours de noir vêtu.

Bref, cet homme est quelqu’un sur qui on écrira un jour des chansons. À qui une première chanson a déjà été dédiée… par Marc Robine qui l’admirait profondément et nous a quittés trop tôt, un certain 26 août (d’il y a douze ans), nous laissant en plein désarroi. Pour lui, l’homme en noir ferait spécialement le déplacement depuis Barcelone jusqu’à la Maroquinerie de Paris où, avec François Dacla (EPM), nous allions organiser un hommage en chansons.

Il est rentré chez lui, un beau jour, m’a-t-on dit,
Quand la mort eut, enfin, clos les yeux des bourreaux.
La mémoire apaisée, il est rentré chez lui,
Comme après la tempête reviennent les bateaux.

L’homme en noir est en paix : il est rentré chez lui.
Mais je le vois encore, au milieu du chemin,
Faisant face à la vie, à la mort, à l’oubli :
La guitare d’une main et, dans l’autre, une fronde…

Paco Ibañez est vivant, il va bien et il vit maintenant à Barcelone – « ma petite France », dit-il. « Coureur de fond sur les terrains de la sensibilité et de l’engagement, il nous encourage avec son incorruptible rébellion à préserver la conscience éveillée, toujours résistante. Sa conduite a été et continue d’être un combat véhément et radical dans la revendication de la beauté, de la vérité et de la liberté. » C’est ainsi qu’on parle de lui, aujourd’hui en Espagne et voilà à quoi il sert, l’homme en noir : à nous encourager, à nous donner confiance en l’Homme, envers et malgré tout, en son pouvoir de transcendance ; comme dans cette chanson si juste, si belle, si émouvante – un chef-d’œuvre ! – sur un poème du regretté José Agustín Goytisolo, No sirves para nada (Tu ne sers à rien)…

Oui, cet homme on ne peut plus simple et abordable, que les plus grands, les vrais grands, ont admiré, est déjà un mythe, une légende vivante de la chanson ; il faut en être conscient et surtout savoir le lui montrer : oh ! pas avec des médailles et des colifichets (il a refusé naguère les insignes de chevalier des Arts et des Lettres, considérant qu’« un artiste, libre par définition, doit rester indépendant de tous les pouvoirs »), par rien d’autre que de petits signes d’amitié, de complicité, de fraternité, de tendresse. Alors, si vous le croisez un jour, il y a toutes les chances qu’il vous prenne par le cou dans un geste aussi affectueux que bourru, et si vous n’êtes pas blindé à double tour de l’intérieur, soyez-en sûr(e), vous ressentirez en vous, ne serait-ce que l’espace d’un instant, ce que l’homme a su produire de plus beau dans ses moments de grâce et de fièvre.

L’an dernier, pour célébrer ses quatre-vingts ans et le cinquantième anniversaire de son premier album, Paco Ibañez a chanté dans les grandes villes qui ont compté dans ses Vivencias, éblouissant parcours semé de rencontres et d’amitiés merveilleuses : à Paris, Barcelone, Séville et Saint-Sébastien. « Ce sont quatre villes qui sont pour moi comme mon carré d’âmes. Quatre âmes chargées de futur », sourit-il… Pour avoir rendu définitivement le monde meilleur et la poésie accessible à des milliers et des milliers de gens, pour la chanson devenue miracle en ta bouche et entre tes mains, bravo et merci à jamais, maestro !

Et toi, ami lecteur, et toi belle passante, si tu partages un tant soit peu la teneur de ces lignes, n’oublie pas quand apparaît, inévitablement, ce goût amer qui se nomme tristesse, chaque fois que l’amour s’enfuit, que le désenchantement te guette, n’oublie pas d’écouter la voix du poète, cette voix de grand frère qui te dit, qui nous dit de chanter… et de chanter et de chanter et de chanter encore.

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Published by Fred Hidalgo
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24 juin 2015 3 24 /06 /juin /2015 09:15

Le chant quotidien des hommes


C’est un phénomène curieux : il existe beaucoup, beaucoup plus – infiniment plus ! – de chansons de circonstance que de chansons dites immortelles, et pourtant ce ne sont que celles-ci, pour l’essentiel, qui donnent matière à des livres (ou à de savants travaux universitaires). La chanson en elle-même, malgré tous ses trésors, étant majoritairement considérée comme un genre d’expression mineur, on comprend d’autant mieux que les chansons qu’on écrit pour illustrer un événement précis, ou en réaction à celui-ci, puis qu’on jette comme des objets devenus inutiles après usage, n’aient jusqu’à présent que peu inspiré le monde de l’édition… Et pourtant ! Michel Trihoreau nous montre aujourd’hui combien c’était une erreur de les ignorer.

LA CHANSON DE CIRCONSTANCE

La fonction principale de cet art millénaire (voir Il était une fois la chanson française, des origines à nos jours, de Marc Robine, que j’ai eu le bonheur – et la douleur – de mettre en forme et de publier en le complétant après la mort de son auteur) a longtemps été de refléter l’air du temps. Il arrive aussi que la chanson le précède et alors ça devient un petit miracle, mais historiquement depuis les trouvères et les troubadours, son rôle premier (à côté des romances inaltérables) était d’informer. Ou de réagir à une information, qu’elle soit d’ordre guerrier, social, culturel, religieux, érotique, politique, sportif, peu importe, et ce, sous toutes les formes, selon tous les modes, avec cependant l’humour et la révolte en tête de gondole.

Et pour que ce soit le plus efficace possible, on détournait souvent la musique d’une chanson populaire pour mieux véhiculer les paroles, le message d’actualité qu’on voulait faire passer. C’était « sur l’air de »… Sur l’air du Ça ira, du Temps des Cerises, de La Marseillaise, de La Paimpolaise, etc. Les pamphlets et satires qu’on a appelé les Mazarinades, en opposition à la politique de Mazarin, sont sans doute les plus nombreuses des chansons de circonstance : elles se comptaient en effet par milliers.

Mais cette tradition purement française existait déjà auparavant et s’est poursuivie jusqu’à notre époque, où les chansonniers surtout, ceux des cabarets, des goguettes, des caveaux (de la République) et autres greniers (de Montmartre) s’en sont fait une spécialité. Avec un génie tout particulier de l’écriture doublé d’une grande culture, ces gens-là (Jacques Grello, Robert Rocca, Edmond Meunier… puis Jean Amadou, Anne-Marie Carrière…) sont bien oubliés aujourd’hui. Fort injustement. D’autres, heureusement, ont pris la relève avec un même talent : Serge Llado, par exemple, qui signe d’ailleurs la préface de La Chanson de circonstance, le nouvel ouvrage thématique de Michel Trihoreau, après La Chanson de proximité, notamment, sorti en 2010.

LA CHANSON DE CIRCONSTANCE

Et quelle préface ! Instructive, dense, précise, drôle, elle fait d’emblée entrer le lecteur dans le vif du sujet. En montrant l’impertinence qui caractérise souvent la chanson de circonstance (à l’instar de Valls a mis l’temps, voir ci-dessous, écrite et chantée par ce même préfacier à l’issue des dernières primaires, si j’ose dire, du parti socialiste), elle annonce la couleur de ce livre, d’ores et déjà indispensable dans la bibliothèque chanson de l’Honnête Homme.

« Je l’imagine, écrit Llado à propos de Trihoreau, voyageur du temps et de l’espace, caché dans un trou de souris, transcrivant tel un greffier zélé les épigrammes, bouts rimés et autres quatrains-express qui firent la réputation des persifleurs du Pont-Neuf, des satiristes du Caveau, des pamphlétaires révolutionnaires, des sociétaires des goguettes ou bien des chansonniers du cabaret montmartrois… Les extraits de textes que nous allons découvrir ou redécouvrir dans cet ouvrage nous permettent de saluer nombre de nos aînés, auteurs-interprètes célèbres ou anonymes, témoins chantants de l’actualité de leur temps. Bravant la censure ou les foudres du pouvoir, ils nous ont transmis, parfois oralement, cette tradition railleuse, sceptique, engagée, frondeuse, humaniste, voire subversive que perpétuent aujourd’hui les plus inspirés de nos rimailleurs, pour la plupart marginaux, qui fédèrent un large public soit en café-théâtre, soit sous forme de chroniques radio, soit encore en vidéo sur internet ou DVD (généralement produits à compte d’auteur). En attendant que la télévision, toujours aussi frileuse, se décide à rattraper ses innombrables trains de retard… »

Voilà. Tout est dit… ou presque, puisque la préface compte huit pages et le livre deux cent soixante. Tout est dit, en tout cas, pour donner envie de se le procurer. Je n’en ajouterai pas moins quelques mots personnels, histoire de souligner que ce livre est unique en son domaine, rassemblant par dizaines, remis dans leur contexte, certains de ces petits airs qui valent pas « dix ronds » comme dit Ferré et qui, pourtant, vous brossent – mieux et de façon plus vivante que n’importe quel traité de sociologie – le portrait et l’évolution d’une société.

La nôtre, en l’occurrence : cet ouvrage thématique (et historique : il commence au temps de l’Inquisition et s’achève avec la présidence actuelle, celle de ce Mec si beau vanté par Serge Llado qui nous offre ainsi, sur l’air du marianesque Mexico, une autre illustration parfaite de la chanson de circonstance !) présente, analyse ou commente en effet plus de trois cents chansons francophones entrées furtivement, comme « par mégarde dans la postérité ». Et pas n’importe lesquelles, celles qui racontent par exemple des « attitudes croustillantes », dénoncent des « mesures scandaleuses » ou caricaturent « des inventions géniales ». Autant d’« anecdotes truculentes ou satires vigoureuses » que ces chansons qui ont fait de « multiples ricochets au gré de l’actualité, souvent avec humour parfois avec humeur ».

Deux autres motifs de ne pas louper ce bouquin ? Primo : les (bons) livres sur la chanson ne sont pas si légion que ça (en regard des biographies, dont beaucoup trop ne sont que de tristes copiés-collés) ; secundo : son originalité, car c’est le seul, à ma connaissance, spécifiquement consacré à ces petites chansons futiles en apparence mais qui accompagnent, ont toujours accompagné, la vie des gens au quotidien, depuis qu’on chante, c’est-à-dire depuis que l’homme existe. Sans parler du superbe dessin de couverture de Bridenne, l’un de nos meilleurs illustrateurs de presse (et de disques : voir entre autres Marc Robine et sa collection L’Anthologie de la chanson française), ni reparler de la préface parfaitement complémentaire de Serge Llado.

Précision : Michel Trihoreau a été membre du comité de rédaction de Chorus jusqu’à son dernier jour, trois décennies après ses débuts, lorsque cette revue s’intitulait encore Paroles et Musique (la différence entre les deux titres n’étant ni la composition de leur équipe ni – encore moins – l’esprit qui les animait, seulement la périodicité et la pagination). Entre autres contributions, Michel avait la responsabilité des rubriques « Chanson autour d’un thème » et « Chanson et Histoire ». Voilà qui suffit à situer sa compétence (et son éclectisme aussi naturel qu’obligé) en matière d’histoire et de thématique de la chanson, des plus nécessaires pour proposer une telle somme.

LA CHANSON DE CIRCONSTANCE

Également auteur d’un beau livre, La Chanson de Prévert, sur le poète qui voyait plus haut que l’horizon (« la nouveauté, c’est vieux comme le monde », disait celui-ci pour se moquer de l’aveuglement, du manque de recul et de perspective de notre société du spectacle – ce que les animateurs télé qui ne présenteront jamais La Chanson de circonstance, obsédés qu’ils sont par l’actualité éphémère, devraient méditer un peu), Michel Trihoreau a choisi la chronologie pour nous dévider le fil thématique de ces chansons pas comme les autres.

Œuvres d’artistes célèbres, méconnus ou anonymes, elles nous parlent de la guerre, de la Madelon, d’Hitler, des jeux de massacre au nom de Dieu, des têtes couronnées et des têtes coupées, de Rome et des instruments de pouvoir, de « la pompe à phynance », des lois et des réformes, du carnaval politique, du monde qui bouge, de la société en marche, de l’environnement, du divertissement, du sport, du star-system, du temps des images, j’en passe et des meilleur(e)s. Par exemple deux chapitres spécifiques et fort instructifs sur « les Marseillaise(s) de circonstance » et sur « Léo Ferré chansonnier », sans doute l’auteur parmi les géants de la chanson le plus prolifique en chansons de circonstance.

Les Temps difficiles bien sûr, avec ses trois versions successives écrites au fil du temps en fonction de l’actualité (Bernard Joyet aujourd’hui a pris la suite avec le talent qu’on lui sait – on retrouve d’ailleurs le texte de sa version 2008 réactualisée en 2014 en annexes, après un indispensable index), mais aussi avec d’autres chansons qui, elles, ont passé avec succès l’épreuve de l’immortalité tout en étant de vraies chansons de circonstance. Par exemple L’Affiche rouge (Aragon-Ferré) sur un fait historique précis (quasiment « un détail », dirait l’ex-président d’honneur d’un parti « bien d’chez nous ») du second conflit mondial. À rapprocher de mon sujet précédent, Le Siècle des réfugiés, car ses malheureux « héros » étaient tous des « migrants » (comme ils disent dans un autre parti qui se distingue aussi par sa xénophobie et n’affiche guère plus beL airR aujourd’hui que l’autre aux relents nationalistes nauséabonds), venus d’Arménie, d’Espagne, d’Italie, de Hongrie, de Pologne…

Parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles
Nul ne semblait vous voir Français de préférence
Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant
Mais à l’heure du couvre-feu, des doigts errants
Avaient écrit sous vos photos : morts pour la France…

Autre intérêt de La Chanson de circonstance : bien qu’original, extrêmement érudit (mais toujours agréable à lire, car sous des dehors d’historien objectif, le père Michel, qui n’a rien de l’amer Michel, se permet en cours d’écriture quelques saillies qui font le sel de la vie, tant il est vrai que l’humour, on le sait au moins depuis Bergson, est le propre de l’homme), ce livre s’inscrit dans la lignée de ses grands aînés, auxquels il faut rendre justice. En particulier l’Histoire de France par les chansons en huit tomes de Pierre Barbier et France Vernillat (Gallimard, 1956-1961). Ou les deux gros volumes de Serge Dillaz, Vivre et chanter en France, ou le quotidien des Français par les chansons, de la Libération à l’après-Mitterrand (Fayard/Chorus, 2004 et 2007).

Mais aussi, parmi d’autres ouvrages de référence, Les Histoires d’amour de l’Histoire de France, de Guy Breton, qui a permis par exemple de se faire une autre idée des puissants que celle véhiculée par l’Histoire officielle. « Lecture hautement instructive, précise Serge Llado dans sa préface : j’y découvris entre autres un François 1er très éloigné du portrait qu’en faisaient nos braves professeurs » :

L’an mil cinq cent quarante-sept
François mourut à Rambouillet
De la vérole qu’il avait…

Vous savez l’essentiel pour vous faire votre propre religion… et vous procurer l’ouvrage sans avoir à passer par la case confession : forcément peu et mal distribué, mieux vaut le commander chez votre libraire ou directement chez son éditeur L’Harmattan (en cliquant sur ce lien). Voire chez l’auteur à partir de sa page « Chanson de circonstance » où il annonce aussi les dates et lieux de sa conférence éponyme. Pour ma part, empruntant au préfacier son éloquente conclusion, « je m’éclipse sur la pointe des pieds et je vous laisse – je l’espère – en son enrichissante compagnie. Vous avez bien de la chance ! »

Quand même, pour finir en beauté, je ne peux m’empêcher de vous offrir un bonus personnel (grâce à Christian M. que je remercie en toute amitié) en forme de chanson de circonstance : une vidéo quasiment inédite où l’on voit un Jacques Brel complice en compagnie d’un Jean Poiret invoquant Aznavour, Bécaud, Brassens… pour lui rapporter ses bonbons, « parce qu’y a pas d’raison / d’favoriser les confiseurs / plutôt qu’une autre profession » ! Avec en prime, à la suite, une interprétation des Timides par son auteur, petit chef-d’œuvre en soi, où le comédien faisait déjà plus que percer derrière le chanteur d’exception. Bientôt, ces deux-là, le chanteur et le comédien, feraient place à l’aventurier des Marquises : rien de prémédité, simple concours de circonstances…

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Published by Fred Hidalgo - dans Actu livres
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19 juin 2015 5 19 /06 /juin /2015 14:50

La révolte, le dégoût et la colère

 

J’ai regardé cette semaine à la télé, sur une chaîne d’information continue, un débat sur le thème des migrants qui m’aurait fait pleurer s’il ne m’avait révolté… Que dis-je, « révolté » ? Dégoûté, oui, écœuré ! L’objet de cet écœurement ? La déclaration d’un député s’exprimant au nom du parti LR, vous savez ce groupement politique qui a usurpé le qualificatif « Les Républicains » sans qu’aucune institution officielle n’y voie à redire, alors qu’on a toujours appris aux citoyens français que la République était « une et indivisible » – donc qu’elle ne pouvait donner lieu à aucune appropriation par une partie d’elle-même (et encore moins par un parti !). De la République, de la Liberté, des migrants et du racisme ordinaire…

LE SIÈCLE DES RÉFUGIÉS

J’y viens… Mais auparavant, puisqu’il est question des « Républicains » et que ce blog, me dira-t-on, est spécialisé dans la chanson (elle-même considérée comme le meilleur reflet de l’air du temps…), comment passer sous silence le fait que la maire LR de Montauban vient d’être mise en garde à vue pour détournement de fonds publics ?! Elle qui a condamné, de façon arbitraire et irréversible (du moins dans ce chef-lieu du Tarn-et-Garonne, car il est question d’une renaissance à Castelsarrasin), le festival « Alors… Chante ! à Montauban » à la veille de sa trentième édition !

Une aberration culturelle doublée d’une faute politique à l’encontre de ses concitoyens et de l’équipe d’une manifestation qui ajoutait une plus-value nationale à la réputation de sa ville. Mais aujourd’hui, on découvre (enfin, il y a longtemps qu’il y avait anguille sous roche) que la gestion de cette même ville n’était pas franchement un modèle d’honnêteté ni de légalité. Et qu’il y avait des sous (destinés à la Culture ?) qui se perdaient en route… Forcément, on ne peut pas soutenir tout le monde et ses copains, l’œuvre d’utilité publique et les coquins. Face à la crise, devant la restriction des budgets, des choix s’imposent : à Montauban on a fait les siens. Comment ne pas y voir un lien, aussi, avec le changement de nom de son parti, pourri par l’affaire Bygmalion (toujours en cours d’instruction), et ne pas donner raison à ceux et celles qui voient en certains de ses membres de véritables « ripouxblicains » ? Il y a de quoi en pleurer…

Le débat télé ? J’y viens. La question était : que faire de tous ces migrants qui frappent à la porte de l’Europe, fuyant pour la plupart leur pays en guerre ? L’Érythrée en particulier, aux portes de laquelle j’ai vécu à la fin des années 1970 lorsque la jeune République de Djibouti, « havre de paix, de rencontres et d’échanges », accueillait des réfugiés de toutes parts de la Corne de l’Afrique suite à la guerre de l’Ogaden, par centaines puis par milliers. Et que l’Érythrée se battait, depuis quarante ans déjà, contre l’Éthiopie pour récupérer son indépendance ; on voit le résultat aujourd’hui… Les camps de réfugiés, je m’y suis rendu plus d’une fois ; j’y comptais des amis « Médecins sans frontières » qui se dévouaient corps et âme pour ces pauvres hères en quête de paix. Faméliques, malades, blessés.

J’y ai accompagné des artistes de passage à Djibouti pour s’y faire ponctionner du sang qui pétait la forme, car il y avait carence et urgence en la matière. Et nos amis toubibs ne manquaient pas la moindre occasion de jouer les vampires… C’est ainsi que chez certains Afars, certains Issas, coule aujourd’hui le sang de Graeme Allwright, de Francis Bebey, d’Henri Dès, de Leny Escudero, de Marc Ogeret, de Rufus ou de Jacques Serizier, par exemple, que nous avons contribué à faire venir là-bas, dans cette terre a priori si étrangère à la chanson française, avec mes amis « cultureux » Dominique Chantaraud et Bernard Baños-Robles. Un peu plus tard arriveraient, sur nos conseils, une Anne Sylvestre et un Claude Nougaro, alors que nous-mêmes étions de retour en France pour y célébrer les noces des Paroles et de la Musique. « Il serait temps que l'homme s’aime / Depuis qu’il sème son malheur / Il serait temps que l’homme s’aime / Il serait temps, il serait l’heure / Il serait temps que l’homme meure / Avec un matin dans le cœur / Il serait temps que l’homme pleure / Le diamant des jours meilleurs… »

Cette digression pour mieux faire comprendre ma révolte, mon dégoût et ma colère, face aux propos de cet élu paradant à la télé, les couleurs de la République en bandoulière. Il rappelait pourtant en préambule que l’Érythrée est sans doute aujourd’hui la dictature la plus extrême de la planète avec des camps de concentration à vie, des familles séparées à jamais, des tortures jusqu’à ce que mort s’en suive, des exécutions incessantes par centaines, par milliers… Toutes choses connues et reconnues, sauf par les autruches, mais la vérité est toujours bonne à rappeler. Et puis, ce couperet inattendu, en substance : « Tous ces migrants qui se présentent à nos frontières, Érythréens pour la plupart, il faut les renvoyer aussitôt chez eux. »

Je n’en croyais pas mes oreilles, pendant que me revenait à l’esprit Le Siècle des réfugiés, de Leny Escudero :

Ils sont souvent les en-dehors
Ceux qui n’écriront pas l'histoire
Et devant eux c’est la nuit noire
Et derrière eux marche la mort…

Le député (communiste) qui lui donnait la réplique lors de ce débat était presque aussi effaré que moi (à sa place je me serais étranglé ou peut-être même que j’aurais tenté de l’étrangler !) : « Mais vous venez justement de dire que ces gens-là ont fui le pire régime de la planète… et vous voudriez les renvoyer chez eux ?! » Et l’autre (je préfère oublier son nom), l’air de rien, comme n’y pouvant rien, au comble de l’ignominie : « C’est la loi, ces gens-là sont sans papiers, il faut appliquer la loi et les renvoyer chez eux. » Son interlocuteur, impassible (comment donc a-t-il fait ?!) mais n’en pensant pas moins, j’imagine : « Mais, c’est les envoyer à une mort certaine… » Et l’autre, tenez-vous bien, vil, dégradant, méprisable ; incroyable mais vrai, plus lâche que Ponce Pilate : « C’est la loi… la loi de la République » !!!

Le droit d’asile, la France pays des Droits de l’Homme ? Cet élu n’en a visiblement jamais entendu parler. Mais se servir de la République pour justifier sa position (qui est celle, semble-t-il, du président de son parti) à l’encontre de réfugiés sans défense, j’ai rarement entendu plus abject dans la bouche d’un (pseudo-) démocrate ! Oh ! Liberté, Liberté chérie… réveille-toi, poète, ils deviennent fous !

LE SIÈCLE DES RÉFUGIÉS

Voilà, nous en sommes là. Et ça n’est pas du temps de Pétain et de la collaboration, c’est aujourd’hui, ça se passe en France en l’an 2015 et le roi des cons, ne cherchez pas à l’extérieur de l’Hexagone, il est français, ça c’est sûr ! Con ? Oh ! combien je voudrais qu’il ne fût que con… Mais si dangereux, si populiste, courant après les voix les plus extrêmes… Des cons dangereux, remarquez, cela prolifère en ces temps difficiles. Y a qu’à jeter un regard, côté Serbie, vers la Hongrie qui construit là un nouveau mur de la honte pour empêcher les migrants de passer ! C’est aujourd’hui en 2015 en Europe et que fait donc l’Europe ? Elle cherche à appauvrir encore plus la Grèce au lieu d’accueillir des réfugiés qui n’ont d’autre choix, pour sauver leurs vies, celles de leurs familles, que de prendre le chemin de l’exil.

Ils sont toujours les emmerdants
Les empêcheurs, les trouble-fête
Qui n’ont pas su baisser la tête
Qui sont venus à contretemps

Et je pense à mes parents. Oui, pas à mes ancêtres, ça n’était pas il y a des siècles, c’était hier… Mes futurs parents : mon père, ma mère, ma tante, mes oncles, ma grand-mère, fuyant le franquisme, armé par les nazis et les fascistes, après l’avoir combattu jusqu’au bout du bout. Je les « revois » arrivant, à pied et en guenilles, dans le froid et la neige, à la frontière franco-espagnole en février 1939, après trois ans de résistance à l’horreur... Cinq cent mille Républicains, les vrais, ceux-là, les vrais de vrais ! Il a fallu quelques semaines au gouvernement français pour ouvrir la frontière, les autoriser à passer… Il est vrai que les franquistes étaient à leurs trousses et que ça aurait fait tache dans le tableau que de laisser Franco et ses sbires massacrer un demi-million de personnes à quelques dizaines de mètres du « pays de la Liberté ». Ils sont donc passés… et on les a parqués dans les premiers camps de concentration de l’Histoire de France. Mais bon, c’est une autre histoire, ils sont passés et on a évité leur extermination en masse. Merci la France. Je ne serais pas là, autrement, pour écrire ces lignes.

Alors qu’il mettrait plusieurs années encore à rencontrer ma future petite mère, mon père a vécu ensuite ce qu’ont vécu beaucoup d’autres républicains espagnols, d’incroyables (més)aventures, dans le maquis et au service de la collectivité française (compagnies de travailleurs forcés, bûcheron, charbonnier, homme à tout faire…). Un peu-beaucoup comme dans l’admirable téléfilm de Jean Prat, L’Espagnol, tourné en 1967 d’après le merveilleux roman éponyme de Bernard Clavel (1959). L’occasion de diffuser ici le début de sa première partie : « l’Espagnol » était joué par le regretté Jean-Claude Rolland et son comparse par Rogelio Ibañez, aujourd’hui disparu lui aussi, frère d’un certain Paco Ibañez qui deviendrait l’ami des poètes (et à jamais le mien), que l’on aperçoit au tout début du téléfilm, dans la camionnette, jouant de l’harmonica... Du hasard et des rendez-vous. Émotion… Emoción… Ay ! Carmela…

Ce sont ces mêmes Républicains espagnols qui, en grand nombre, allaient grossir les rangs de la Résistance, une fois la France en guerre contre l’occupant nazi ; autant de combattants indispensables car, de tous ces réfractaires à l’ordre nouveau, ils étaient alors et pour cause les plus aguerris au combat... Ce sont eux aussi qui – malgré l’histoire officielle et le silence assourdissant du général de Gaulle dans son éclatant (mais sélectif) discours sur « Paris libéré par… » – allaient libérer Paris, eux les premiers et rien qu’eux ! Tous sous le fanion de la Nueve, la division espagnole placée sous les ordres du général Leclerc. Leurs chars portaient d’ailleurs les noms des grandes batailles de la guerre d’Espagne : Madrid, Teruel, Guadalajara, etc. Ay ! Carmela…

Aujourd’hui, on a une femme d’origine espagnole à la tête de la principale ville du pays ! Une Hidalgo, qui plus est, pour qui j’ai depuis longtemps la plus grande estime… La position anti-démagogique (c’est assez rare en politique pour être souligné) qu’elle vient d’adopter par rapport aux migrants est, j’allais dire exemplaire, non, tout simplement normale, décente, humaine. Elle aussi, « Anne, ma sœur Anne », dégoûtée, écœurée, en colère. Et n’y voyez aucune complicité ni partisane ni autre de ma part, simplement l’expression d’une même sensibilité et d’une solidarité partagée. Voici ce qu’elle expliquait cette semaine sur France Inter : « Je suis en colère contre l’attitude de l'Europe qui refuse de prendre sa part face aux flux de migrants. À Paris, ma position est claire : je ne veux voir personne dormir dehors, dans l'indignité totale. Nous avons le devoir d’accompagner ces femmes et ces hommes dans leur insertion durable. Je serai aussi particulièrement attentive à ce que l’information et l’orientation des migrants bénéficient de moyens adaptés, et que soit assurée la fluidité nécessaire entre hébergement d’urgence et hébergement des demandeurs d’asile. C’est une question de dignité humaine. »

… « La dignité humaine »… Et je repense à l’indignité du député LR, à son infamie : « la loi de la République » ! Et je me dis qu’il oublie facilement tous ces migrants que la France a accueillis et intégrés au fil des siècles, qui ont fait de la France ce qu’elle est aujourd’hui, universelle. Rien que dans la première moitié du vingtième siècle, par vagues importantes, les Russes, les Polonais, les Italiens, les Espagnols, les Portugais et j’en passe. Et je me dis surtout (j’espère avoir tort) que dans certains esprits comme le sien, tous ceux-là étaient des blancs, alors que les Érythréens, hein ?! Là-dessus, « tombe » la nouvelle de la tuerie de Charleston dans le sud des États-Unis où le Ku-Klux-Klan et le racisme ordinaire anti-noir sévissent toujours… Pauvre Angela Davis, pauvre Martin Luther King ! Pauvre Lili ! Là-bas, et peut-être qu’en France aussi dans la tête pourrie de certains, une blanche vaut toujours deux noires…

Suivez mon regard jusqu’à Loudun, où un camp de réfugiés doit prochainement s’implanter, et voyez comment une partie de la population pétitionne à qui mieux-mieux pour s’éviter de côtoyer « la lie de l’humanité »… Incroyable oui – encore ! – mais vrai. La nouvelle chasse aux sorcières de Loudun ! Ça ne se passe plus au dix-septième siècle, comme au temps du cardinal de Richelieu, mais aujourd’hui, en juin 2015 ! My God, comme ils disent, sommes-nous tombés aussi bas ? Comme le déplorait mon cher Frédéric Dard (disparu il y a tout juste quinze ans), les hommes sont-ils vraiment des salauds ? En tout cas, c’est sûr « y a pas d’erreur : c’est à désespérer ! Comment l’homme peut-il avoir cette connerie mauvaise ? »

On est si fatigué… « On ne pleure plus, paraît-il, on rigole… On avale tout, c’est facile. On ne dit plus rien lorsqu’on vous crache dessus, on reste serein, la colère c'est mal vu. On est poli, poli, on tend son cul, merci, merci. » Oh oui, donnez-moi donc un mur pour pleurer…

On ne se raconte rien, plus rien
On ne se connaît pas trop, pas trop
On n’écoute plus les poètes, les errants
On leur dit : taisez-vous, vous n’êtes pas marrants
On est télé, télé, on est fatigué de penser..
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Published by Fred Hidalgo - dans Éditoriaux
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