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  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
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  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

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21 janvier 2010 4 21 /01 /janvier /2010 11:09

Sur les ailes d’un ange


Sûr, j’vais continuer ma vie
J’bâtirai d’autres maisons
Et j’verrai mes jours, mes nuits
Habités d’autres visions […]
Mais il m’en faudra bien plus
Face à ta beauté perdue…
(Luc De Larochellière, 2009)


Allez savoir pourquoi, l’année qui débute n’incite guère à la rigolade. « C’est un grand vide au fond de moi / Tout ce bonheur qui n’est plus là, constatait jadis Yves Duteil. Comme une marée de silence / Qui prend la place et qui s’avance… » Le spectacle, pourtant, continue. The show must go on… Alors, puisqu’on s’est fixé pour objectif de continuer le partage, de jouer encore et toujours au passeur, on regarde la pile de disques en attente, dont la plupart ne compte plus guère de débouchés médiatiques nationaux, et on se dit qu’il va bien falloir s’y mettre ! On saisit le premier venu, au hasard ou presque, on le pose sur la platine… et miracle de la chanson, la mélancolie, cet état de tristesse nostalgique, qui sourd des premiers mots, des premières notes, vous transporte aussitôt dans un monde de beauté qui, sans annihiler votre chagrin, vous donne la force de poursuivre le chemin. Que nous avait déclaré Lhasa, déjà ? « Pour moi, la beauté et la tristesse sont intimement liées. […] Je crois très fort qu’il faut passer à travers la tristesse pour être heureux. »


Ce premier titre ? Beauté perdue… et retrouvée, ô combien, au centuple, avec ce retour de Luc De Larochellière. Magnifique texte, magnifique mélodie, magnifiques arrangements, superbe interprétation. Et tout cela dans la plus grande sobriété. Quel bonheur… malgré la mélancolie à fleur de mots et de musique de ce huitième album studio en vingt et un ans. Malgré… ou grâce à elle ? « Mélancolie, jolie jolie, chantait Jean Sommer au début des années 80, t’es belle j’te dis / Et toi mon cœur / Pourquoi tu pleures ? / […] Ouvre la fenêtre / Mélancolie / Que le jour pénètre / La nuit est finie / Mélancolie / Laisse entrer la vie… » Du blues, du blues, du blues, oui j’veux du blues ! Et si ça vous chante aussi…

 

Une marche à la fois

Né le 27 avril 1966 à Laval-des-Rapides, dans la banlieue proche de Montréal, Luc De Larochellière deviendra rapidement une figure incontournable de la scène québécoise. « À 19 ans, finaliste du Festival international de la chanson de Granby [un concours qui a servi depuis longtemps de tremplin à de nombreux chanteurs – parmi lesquels Pierre Lapointe ces dernières années], rappelait Jean-Claude Demari dans un Portrait de Chorus (n° 8, été 94), le jeune homme en salopette montrait qu’il savait trousser une chanson. L’année suivante, en 1986, Luc De Larochellière repartait (entre autres) avec la palme du meilleur auteur-compositeur-interprète. »

Premier album en 1988, Amère America, et « Félix » de l’auteur-compositeur-interprète de l’année (1989) au gala de l’Adisq, suivi de la sortie de son deuxième album, Sauvez mon âme. Le suivant, en 1993, lui vaut une percée en France : « Depuis son entrée dans le circuit québécois de la chanson, écrit encore Jean-Claude Demari, Luc De Larochellière a connu une progression exemplaire. Une marche à la fois, il a construit un édifice personnel et original, alliant à la fois qualité et accessibilité. Avec son troisième album, Los Angeles, il ajoute un étage qui démontre que l’architecte, comme l’auteur-compositeur quand il se met à rêver, gratte le ciel. »

   


Succès d’estime (Cash City, Chinatown blues…), suivi d’une longue absence de ce côté de la Grande Mare. Aujourd’hui, l’intéressé ne le regrette pas : « Faire une carrière sur deux continents en même temps, ce n’était pas facile. Je suis devenu papa en 1995 et je voulais avoir du temps pour d’autres choses. Et puis, le côté pop star ne m’intéressait pas trop. J’ai fait énormément de promo en France, mais finalement peu de scène. »

L’histoire continue donc essentiellement au Québec : Les Nouveaux Héros, 1996 ; Vu d’ici, 2000 ; Quelque chose d’animal, 2004 ; Voix croisées, 2006. Avec Un toi dans ma tête, Luc aborde les choses plus sereinement. Philosophe : « Mes derniers albums sont de nouveau distribués en France [où il est question aussi d’une tournée en 2010, NDLA] et je veux juste prendre le plaisir de jouer, comme ça, sans pression. Avec les années, je me suis complètement affranchi du désir absolu de succès populaire. J’ai envie de prendre du bon temps sur scène et je reviens avec ce que j’ai à offrir. Pour la première fois, j’ai écrit mes chansons en commençant par le texte, avant les musiques, et ça change tout. De “rock pop” je glisse vers la Chanson. C’est nouveau pour moi mais je ne renie pas mon côté rock. J’explore de nouvelles voies qui sont très acoustiques dans l’ensemble. Et s’il y a plusieurs chansons qu’on pourrait qualifier de tristes ou mélancoliques, je les assume pleinement. »

  

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Ça ne rigole pas, certes, c’est de la pure mélancolie la plupart du temps… Mais quelle plus belle façon d’exorciser les démons des temps actuels ? Des temps qui risquent de devenir encore plus difficiles, si l’on en croit ces deux chansons tirant plutôt sur le rock « lourd » que la ballade, genre CharlÉlie, un réquisitoire sur l’indifférence annonçant des lendemains vengeurs : « Rage dedans, rien dehors, méfiez-vous de l’eau qui dort… » (Rage dedans), et une terrifiante vision sécuritaire : « Voilà pour le futur, il nous faudra des murs / Des murs pour nos maisons / Des murs pour nos terrains / Nos rivières, nos chemins / Nos forêts, nos saisons / […] Car après toutes nos guerres / Nos semailles de misère / Notre maintenance d’ignorance / Et tordage à outrance / Qu’on ait fait prospérer notre pouvoir, nos affaires / Et qu’on ait bien doré notre cage, notre univers / Il nous faudra construire sur tout c’qu’on a détruit / Des murs pour contenir notre présent et nos vies… » (Les Murs).

 

« Me comprenez-vous-tu ? »

Octobre 2008. Envoyé spécial de Chorus à Montréal pour y rencontrer le groupe Mes Aïeux, Yannick Delneste en profitait pour retrouver le chanteur : « Après avoir salué mes vingt ans de carrière avec l’album de duos Voix croisées en 2006, lui confie-t-il dans son studio, à l’est de la métropole québécoise, je me suis posé la question : que proposer maintenant ? » Alors, nous raconte le journaliste chanceux, « le mélodiste cherche. Il écrit rature, compose… pour aboutir à ces nouveaux titres qu’il nous chante aujourd’hui, seul à la guitare, ou dont il nous fait écouter quelques pistes, en guitare-voix sur fond de cordes programmées. Il y a encore du travail, mais le résultat est déjà très beau. »

Bien vu, Yannick. Sauf qu’entre-temps, c’est devenu plus que « très beau », c’est carrément somptueux. Les mélodies sont imparables, les textes formidables (« Tout est dit sans remords et sans fiel… »), les orchestrations collectives aussi riches (cordes, bois, cuivres et vents) qu’inventives et subtiles. Quant à l’interprétation, qui ne doit rien à personne, on pourrait dire qu’elle est de la famille Cabrel-Desjardins-Lavoie… Et le tout touche au plus près, au plus intime d’entre nous (« Je suis sorti d’chez moi et j’ai vu des amis / J’ai fait tout c’qui fallait pour continuer ma vie… »), parfois au sublime. « Les chansons de cet album, explique l’auteur-compositeur, me sont d’abord venues des mots. Des mots qui, se liant ensemble, ont fait des phrases. Des phrases qui, se liant elles aussi ensemble, m’ont révélé ce que j’avais à dire, ce qu’il y avait là, dans ma tête. Dans ma tête !? Beaucoup de moi, mais c’est aussi beaucoup de vous et beaucoup de vous vu par moi. C’est donc l’album le plus près de moi que j’ai jamais fait et peut-être le plus près de vous aussi. Ça donne des chansons où en parlant de moi, je parle aussi de nous, où en parlant de nous je parle aussi de moi. Tout ça dans le but de vous toucher, vous et en particulier toi, qui es en train de me lire… Voilà en bref. Me comprenez-vous-tu ? »

 


Oui, vous allez comprendre illico presto avec ce cadeau que nous sommes heureux de vous offrir en guise d’étrennes. Trois chansons en images et surtout en primeur (excepté pour nos amis québécois qui connaissent Un toi dans ma tête depuis la fin de l’été dernier), puisque cet album ne sortira en Europe qu’en mai ou juin prochain, on ne sait pas encore chez qui… La vidéo « officielle » de Beauté perdue et deux « tounes » en public (lors d’une émission de télévision) : la chanson éponyme de l’album, Un toi dans ma tête, et celle de J’ai vu, chantée ici en duo : « Il serait prévisible qu’après tout c’que j’ai vu / Je ne veuille plus rien voir / Je ne veuille plus rien savoir / Il serait presque risible qu’après tout c’que j’ai vu / Je veuille encore vouloir / Et pourtant… »*


quichote_3.jpg

À savourer comme tous les « Quichotte » de Si ça vous chante (voir  rubrique Disques), en attendant ici une salve prochaine (particulièrement) nourrie… des albums les plus remarquables de ces derniers temps, tous genres musicaux, toutes générations et pour tous publics confondus.


________________

Luc De Larochellière, Un toi dans ma tête, 10 titres, 38’15 ; Les Disques Victoire, Montréal (ou en VPC).


 

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Published by Fred Hidalgo - dans Actu disques et DVD
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10 décembre 2009 4 10 /12 /décembre /2009 16:38

Une pédagogie de l’enthousiasme

« Ce qu’on te reproche, cultive-le, c’est toi. »
(Jean Cocteau)

Pour la première fois depuis 1992, pas de chanson d’automne pour Chorus, emporté au vent mauvais, pareil à la feuille morte. À cent quatre-vingt-seize pages mortes… prématurément. « Les sanglots longs / Des violons / De l’automne / Blessent mon cœur / D’une langueur / Monotone… », écrivait le poète saturnien réincarné sur scène par l’immense Léo de Hurlevent. Comme toujours, dans ce qui aurait dû être la soixante-neuvième ramification de l’arbre à chansons, une centaine de chroniques de disques étaient prévues, de tous genres musicaux, de toutes sortes de productions et à destination de tous les publics : nouveautés de « chanson française » (Belgique, France, Québec et Suisse pour l’essentiel, par l’ensemble de notre équipe) et des « musiques noires » de l’espace francophone (« Soleil Noir » par Jean Théfaine) ; albums en autoproduction ou petite distribution (« De bouche à oreille » par Michel Kemper), jeune public (« Chanson z’enfants » par Marie-Agnès Boquien) et… reste du monde (« Sans frontières » par Jacques Vassal).




Même forte d’autant de références, cette rubrique était pourtant une sélection des plus draconienne (dont m’incombait la redoutable responsabilité : voir l’édito « Ma solitude » dans Chorus n° 66), vu l’incroyable flux tendu de parutions qu’on ne cessait de nous adresser dans l’espoir d’obtenir une « fenêtre », visible de tous, dans ce que l’on appelait – pas nous, mais ses lecteurs ! – « la bible »…

L’inaccessible étoile

Cette intro non pas pour remuer le couteau dans la plaie (qui, de toute façon, restera longtemps à vif), mais en manière d’avertissement : si une centaine d’albums chroniqués chaque trimestre n’était déjà  qu’une sélection, ceux que je présenterai dans cette « rubrique » périodique de mon déblogue-notes sera le résultat d’un écrémage encore plus draconien. Forcément. Je n’ai pas l’ambition à moi seul de pouvoir rendre compte de tout le spectre de la création couvert par une équipe de quinze journalistes répartis un peu partout dans l’Hexagone (d’où, aussi, sa faculté à découvrir les talents en herbe dans leur région d’origine bien avant d’être repérés au niveau national) et à travers la Francophonie.

Je ferai néanmoins de mon mieux pour éviter des impasses criantes et surtout pour continuer un travail de prospection à jamais nécessaire, tout en respectant la diversité indispensable des goûts et des couleurs. Enfin, mon choix sera guidé – comme toujours depuis le n° 1 de Paroles et Musique en 1980 – par la conviction, idéalement traduite par Aragon, que « la critique doit être une pédagogie de l’enthousiasme ». Qu’on se le dise une fois pour toutes.

Dernière précision de la règle du jeu qui prévaudra : si nos « Cahiers de la chanson » attribuaient un « Cœur Chorus » aux albums jugés les plus intéressants de la saison en cours, j’accorderai pour le plaisir (et le clin d’œil à l’ami Bridenne qui, me sachant inconditionnel du chevalier à la triste figure, m’a concocté un Homme de la Mancha à l’assaut d’un moulin à plume en guise d’« avatar » pour personnaliser ce blog) un « Quichotte » d’honneur à chaque album me paraissant au-dessus du lot commun. La quête (salut, Grand Jacques) de l’inaccessible étoile, en somme…



Alors, cette chanson d’automne ?
 

À son générique, par ordre alphabétique (de A à Z !) : Jean-Pierre Andrevon, Benjamin Biolay, Michel Boutet, Gérald De Palmas, Lucienne Deschamps, Fenouil et les Fines Herbes, Éric Frasiak, Guilam, Agnès Jaoui, Allain Leprest, Les Ogres de Barback, Charlotte Marin, Sanseverino, Mano Solo, Carmen Maria Vega et Ziskakan.


Jean-Pierre Andrevon

AndrevonNouveau venu dans l’univers phonographique, le « pape de la science-fiction française » (plus d’une centaine de romans à son actif) écrit et compose en fait des chansons depuis toujours, dans le sillage de son maître ès-paroles et musiques, Stéphane Golmann. À son âge et à l’heure qu’il est, il a décidé d’enregistrer en direct, à l’ancienne, en acoustique et « à la maison », l’intégrale de ses chansons. Cordes, claviers, percussions et accordéon arrangés par Sirieix. Les Gens est son second volume après Je viens d’un pays (lire Chorus 63, p. 52) : chaleur, fraternité, humanisme, écologie, humour noir, écriture soignée et mélodies classiques. Les Gens, 15 titres, 53’47, autoproduction (site).


Benjamin Biolay

quichote_3.jpgC’est la surprise de l’automne ! Personnage atypique dont l’image de dandy suffisant et condescendant a détourné de lui bien des amateurs de chanson, il aura fallu attendre son sixième (double) album studio pour que cet ACI de 36 ans, auteur-compositeur (avec Keren Ann) de Jardin d’hiver pour Henri Salvador, arrive enfin à maturité, comme le papillon sortant de sa chrysalide. Car La Superbe porte bien son nom qui est magnifique en tous points. Textes ambitieux, musiques mélodiques aux orchestrations amples et soyeuses. Même l’interprétation, qui faisait jadis dans le copié-collé gainsbourien, prend son envol à sa façon, douce et pénétrante.

biolay
Le tout est raffiné, peaufiné à l’extrême, noir, désabusé (« Il n’y a pas d’amour, il n’y a que des illusions / Il n’y a pas deux ciels, il n’y a qu’un seul horizon / Il n’y a pas de larmes, il n’y a que des sanglots longs… / ll n’y a plus de gauche, il n’y a que des moribonds… » ) : classieux, aurait forcément dit le maître en constatant que l’élève a su s’affranchir de sa tutelle. À noter un morceau parlé, fort éloquent, sur l’incommunicabilité (ou la communication superficielle) de la vie moderne, en duo avec Jeanne Cherhal (Brandt Rhapsodie). Une réussite à confirmer sur scène, en tournée française à partir du 21 janvier. La Superbe, 22 titres, 84’26, Naïve (site).


Michel Boutet

BoutetIl y a du Julos Beaucarne chez ce chansonneur « né quelque part en Poitou » en 1951, qui fit ses débuts de chanteur en 1972 au fameux Bateau-Lavoir de Nantes (Gérard Delahaye, Paco Ibañez, Félix Leclerc, Catherine Sauvage, Gilles Servat, Tri Yann…). Quatre 33 tours de haute tenue poétique entre 1972 et 1986 (dont La P’tite Fille du cinquième, avec Bernard Haillant à la musique, qui sera notamment enregistrée par Jeanne-Marie Sens et Pierre Rapsat), puis une « pause » de comédien, d’auteur dramatique et de conteur avant de revenir progressivement à la chanson. Ce nouvel album, après La Cordillère des anges en 2005 (Chorus 52, p. 73) est son septième opus. Une sorte de disque-concept en forme d’autobiographie qui s’insinue doucement mais sûrement en vous. Car tout est bon, y a rien à jeter dans La Ballade de Jean-Guy Douceur qui vous entraîne sur les pas de l’auteur, de sa petite enfance (Les Gardes-barrière) à nos jours, via l’Afrique, Amsterdam, Mayence (« Et j’allais sans haleine / Méfiant du temps qui passe / Sans jamais dire je t’aime / J’avais peur que ça casse / Mais toi ma nuit de laine / Mon île mon voyage / Mon amour porcelaine / J’t’emmène au bout de mon âge… »), etc. Des chansons qui sont autant d’histoires en lesquelles on se reconnaît, toutes de limpidité, de simplicité poétique (le plus difficile !), d’interprétation discrète, presque pudique et de délicatesse orchestrale (Félix Blanchard, ex-Lavilliers, Caradec… Christian Laborde à l’enregistrement et aux guitares ; Dalila – ex-Soham – aux chœurs, Delphine Coutant – Portrait dans Chorus… 69, sur le site de la Rédaction – au violon et en duo…). Complicité aussi aux mélodies (superbe Dans la Basse Nantes, composée par Patrick Couton), où chantent violoncelle, piano et percussions. Un album de haute volée (« l’Aviateur » est son label), à happer sans faute au passage. 12 titres, 39’43, Les Éditions de l’Aviateur (site).


De Palmas

De-PalmasLe bonhomme est aimable, sympa, cool, qui ne se prend pas la tête et se garde bien aussi d’avoir le melon. Apparemment serein, détaché du monde mais confronté au tumulte intérieur de ses états d’âme (qui constitue le fond de son inspiration), il nous livre un album au diapason. Ligne claire dans les mélodies et les arrangements, diraient les bédéphiles, atténuée juste ce qu’il faut par une voix légèrement ébréchée, mise en avant, et c’est bien, dans le mixage. On aimerait quand même que ce blues à sa façon, « joué, enregistré et réalisé » de belle façon par l’intéressé, s’aventure un peu plus loin sur la route de nos préoccupations communes. Comme il semble y aspirer lui-même : « Bien enfermé dans ma cage / Prisonnier d’un esprit trop sage / Je voudrais sortir pour voir qui je suis / Sortir et pousser un cri / Cette nuit il faut que je sache qui je suis… » Mention spéciale pour le duo en anglais avec Eagle-Eye Cherry. Sortir est son cinquième opus studio en quinze ans. 11 titres, 42’, AZ (site).


Lucienne Deschamps

DeschampsVoilà un disque de poèmes dits et de chansons poétiques qui sort de l’ordinaire et nous plonge au tréfonds de nous-mêmes, dans l’intimité la plus ignoble et la plus belle de l’être humain, des profondeurs de la déportation et du génocide juif par les nazis aux cimes de la Résistance des Justes. Côté chanson : Mon pot’ le Gitan (Jacques Verrières/Marc Heyral), Monsieur tout blanc et L’Âge d’or (Ferré), Musée Grévin (Aragon/Hélène Martin)… L’album a été enregistré en direct à l’Essaïon, en piano-voix avec Sylvain Durand, premier pianiste à l’opéra, directeur musical et clavier de Jean-Michel Jarre, compositeur pour Roland Petit… Chanteuse et comédienne, à la voix vibrante et fraternelle, emplie d’émotion et de compassion, Lucienne Deschamps a travaillé avec le Roy Hart Theatre, joué au cinéma et à la télévision et a incarné le rôle principal de la comédie musicale de Roland Petit et Richard Galliano, Les Bons Petits Diables. Sous-titré « Poèmes, chants et témoignages sur la déportation », Aide mémoire est son troisième album. On pourra la retrouver dans ce même spectacle à l’Essaïon le 13 décembre à 18 heures. 15 titres, 44’30, Prod. Vive Voix, distr. EPM (myspace).


Fenouil et les Fines Herbes

fenouilC’est frais, c’est naturel, c’est un second album, de la chanson garantie sans OGM ! Avec plus de trois cents concerts à leur actif, des premières parties des Ogres de Barback, de Volo, Pigalle, Ange, Romain Dudek, Les Fatals Picards… (soit dit pour situer la famille d’esprit), Fenouil, Sarriette, Ciboulette et Persil « bouturent leurs textes réalistes sur des barricades bien fleuries » (guitares, clavier, batterie, accordéon…). Les musiques et les arrangements sont variés, enlevés, épicés, à l’image des textes qui ne font pas que dans l’humour et savent de quel terreau ils procèdent (« …Mais d’entre elles les connes, comme chantait un certain / Ressemblent aux connes / Je suis fils de putain »). Fenouil et les Fines Herbes ont certes besoin d’un peu de temps encore pour continuer à croître, mais leur pré carré est déjà bien tracé : « Si tu veux vraiment faire de l’oseille / Ne viens pas dans notre potager / Ce n’est pas avec les fines herbes / Que tu récolteras du blé. » Sauge qui peut, 15 titres, 50’, autoproduction (site).


Frasiak

quichote_3.jpgLe premier album de cet auteur-compositeur lorrain remonte à 2001 ; celui-ci, gorgé de guitares (et de claviers, de percussions, de banjo, de mandoline, d’harmonica…), d’énergie et d’émotion, est le quatrième. Des textes intelligents, une musique rock, une voix chaleureuse, bien en place et bien mixée, Frasiak me rappelle Pierre Rapsat, c’est tout dire tant était magnifique cet artiste belge disparu en avril 2002. Qu’en dire spécifiquement ? Que ça balance super bien, que c’est mélodique, que c’est bien écrit et surtout que ça dit des choses intelligentes qui parlent de nous, d’ici et de maintenant (« Éteins un p’tit peu ton ordi / Va voir dehors, c’est la vraie vie / J’sais bien qu’elle te fait un peu peur / Mais faut pas tout croire au 20 h / T’as pas besoin d’ADSL / Pour que la vie te donne des ailes… »), d’hier aussi, avec tendresse et mélancolie, et qui nous disent : Parlons-nous ! Vous, je ne sais pas, mais moi, ça me parle et ça me touche. « Nos vies c’était un p’tit peu l’souk / On les mettait pas sur Facebook / Ça craquait sur nos 33 tours / Pendant qu’on attendait l’amour / On la cherchait pas sur Google / Celle qu’en pinc’rait pour nos p’tites gueules… »

frasiak
Les racines de Frasiak ? Dylan côté anglo-saxon, sans nul doute, et côté français, voici l’héritage qu’il revendique : « Si un jour j’ai pris une guitare, joué dans les bals et les bars / C’était pour chanter “Natacha”, “Le monde bouge”, “Nous sommes un cas” / C’est toi qui m’as donné envie de les chanter, pour être en vie / “Tous ces mots terribles” qui font et du bonheur et des chansons. » Il y a pire référence, n’est-ce pas, que François Béranger… Et pourtant, nous dit Frasiak, « J’aime pas les chanteurs, c’est rien qu’des menteurs / Que des beaux parleurs dans les hauts parleurs / Des bonimenteurs / Si beaux, mais menteurs… / J’aime pas les chanteurs, j’les connais par cœur / Avec ma guitare, j’le fais tous les soirs… » Des chanteurs comme ça, j’en redemande ! J’oubliais : superbe reprise rock de Vingt ans, du camarade Léo ; il aurait aimé, j’en suis sûr, j’le vois même essuyer une p’tite larme discrète à l’écoute... Parlons-nous, 15 titres, 60’21, Crocodile Productions (site).


Guilam

quichote_3.jpgMais que la chanson est belle, qu’elle nous fait du bien quand elle est portée par des artistes pareils ! Car Guilam, c’est du bon, du tout bon. Jamais je ne me résoudrai à accepter que le tout-venant passe et repasse à la télé, quand tant d’artistes-nés passent inaperçus du « grand public ». Ou plutôt, jamais je ne cesserai de me battre pour que ces artistes-là occupent aussi le haut du panier médiatique. Guilam ? Qui ça ? Je ne savais rien ou presque de cet artiste, grand « jeune homme » au crâne dégarni, tout au plus qu’il avait déjà sorti un album autoproduit en juillet 2007, Les Gens importants. Mais là, waouh ! Trente secondes à peine suffisent pour vous alerter : « On est juste au milieu / De la moitié du bien / Quand on sait que de l’autre / La lâcheté n’est pas loin… »), moins d’une minute pour vous dire : « attention, talent ! » et une chanson (Réalisme, en l’occurrence) pour comprendre que vous avez affaire à quelqu’un, à quelque chose, de rare, de puissant et paradoxalement de fragile. À l’image de cette voix un peu haut perchée, toute de tension, chargée de tendresse, qui vous bouleverse d’emblée. Tout le reste de l’album ou presque est à l’avenant. À tel point qu’on ne sait quoi mettre spécialement en avant. Allons-y pour Limites, par exemple, petit bijou véritable : « C’est à partir de quand / que l’on sait que l’on s’aime / Que le vent nous entraîne / vers de nouveaux printemps ? / C’est à partir de quand / que l’on sait que l’on sème / Des morceaux d’avenir / qui pousseront vraiment ? » Suivent deux douzaines de couplets qui déclinent habilement le sujet. Douze chansons, aux titres brefs (Nouvelle voie, Floraison, Prévisions, Hasard, Étiquetage, Lumière…) qui sont autant de bonheurs d’écriture, d’émotion, de lucidité…

Guilam
Et que dire de la réalisation musicale de l’album (à nouveau autoproduit pourtant), une merveille, due à… Julien Lebart. Qui ça ? Le pianiste de Cali ? Mais oui, et les crédits nous apprennent que Guilam a enregistré dans le studio d’icelui et de son manager et « pays » Bruno Buzan, à Rivesaltes. Bonne pioche ! Quelle beauté que cette mise en instruments, un travail d’orfèvre qui épouse la voix, les mélodies au plus juste, sobrement, sans fioritures inutiles. Un piano, un accordéon, une mandoline, une contrebasse, un orgue Hammond, un ukulélé, quelques percussions discrètes et le tour est joué, le chef-d’œuvre est ficelé. « Je suis à fleur de peau / Ça doit être la saison / Comme une oscillation / Entre rires et sanglots… / Les fleurs d’octobre se font si rares / Qu’il me plaît de les inventer / Les faire pousser sur ma guitare / Pour mieux les voir s’envoler… » Dernier détail : Guilam est passé par le Centre des écritures de la chanson, autrement dit les Rencontres d’Astaffort de l’ami Cabrel. Label de qualité s’il en est, qui confirme tout ce qui précède. Hasards…, 12 titres, 39’43, autoproduction (site).


Agnès Jaoui

JaouiAvec son premier album en 2006, Canta, la comédienne-scénariste-réalisatrice qui connaît la chanson avait cerné les contours de ses bonheurs enchantés. Enfin, cerné, façon de parler puisque son univers se veut sans frontières, en tout cas s’aventurant au-delà de la chanson française (ici, deux titres seulement en français, signés de sa plume : Sur le pont de l’Alma mia et Dans mon pays qui donne son nom à l’album), sur les terres du Sud, hispanophones et lusophones, de la péninsule ibérique à l’Amérique latine en passant par l’Afrique (joli duo avec Bonga). Plus que le disque d’une chanteuse (accompagnée de fort jolie façon par des multi-instrumentistes acoustiques sous la direction du violoncelliste Vincent Segal), Dans mon pays est celui d’un groupe, « Agnès Jaoui y el Quintet Oficial », qui propose de superbes duos où émotion et jubilation se conjuguent en toute beauté. Entre son cubain et flamenco, bossa et fado, salsa et samba… Mon « point faible » ? Le duo avec le guitariste cubain Roberto Gonzalez Hurtado sur Amor e distancia, déchirante déclaration d’amour de son regretté compatriote Polo Montañez (à qui Jean Théfaine avait consacré un bel article, « Polo des Montagnes », dans Chorus 42, p. 115). L’objet se présente sous la forme d’un CD-livre avec tous les textes en v.o., sous-titrés en v.f. De la belle ouvrage, dans le fond comme dans la forme. 12 titres, 44’54, Tôt ou Tard (site).


« Chez Leprest »

quichote_3.jpgOn avait décerné un « Cœur Chorus » au premier volume de Chez Leprest. Voici le second, qui mérite cette fois un « Quichotte » d’honneur ! Rappelons le principe : donner à interpréter les chansons d’Allain Leprest par qui souhaite ainsi rendre hommage à l’un des auteurs majeurs (hélas méconnu des grands médias, du grand public et – c’est sans doute l’injustice la plus désolante – des Victoires de la Musique) que la chanson francophone ait connu.

Leprest
J’exagère ? Même Jean d’Ormesson le considère comme « le Rimbaud du XXe siècle » et Nougaro, il y a longtemps déjà, voyait en lui « l’un des plus grands auteurs au ciel de la langue française ». Bref. Au casting de ce n° 2 : La Rue Kétanou, Amélie-les-crayons, Alexis HK, Adamo, Claire Lise, Anne Sylvestre, Clarika, Gérard Morel, Bruno Putzulu, Francesca Solleville, Flow, Gilbert Laffaille, Kent, Isabelle Mayereau, Jean-Louis Foulquier, Gérard Pierron, Olivia Ruiz. Et Romain Didier bien sûr, le complice fidèle, compositeur de la plupart des musiques et co-arrangeur de l’album avec Thierry Garcia (sept musiciens pour une dizaine d’instruments acoustiques). On pourrait décerner des « mentions spéciales », mais tous sont formidables qui épousent au mieux l’univers de Leprest sans rien abdiquer de leur propre personnalité.


Ce n° 2 mérite d’ailleurs un double « Quichotte », puisque le CD s’accompagne d’un DVD du concert donné le 12 mars dernier au Bataclan (et dont « Si ça vous chante » a le plaisir de vous offrir ici une belle synthèse vidéo) : Allain Leprest et ses amis, soit Daniel Lavoie, Jamait, Hervé Vilard, Olivia Ruiz, Mon Côté Punk, Nilda Fernandez, Fantine Leprest, Jehan, Agnès Bihl, Jean Guidoni, Loïc Lantoine, Romain Didier… et Leprest en chair, en os et en voix pour douze chansons. Incontournable. On attend maintenant la suite, jusqu’à l’intégrale, pourquoi pas… En attendant, ce 14 décembre au Théâtre du Rond-Point, Allain recevra le Prix de la Poésie de la Sacem et le 8 mars prochain on le retrouvera avec les amis de ce second tome sur la scène du Casino de Paris. Chez Leprest, Vol. II + DVD concert du Bataclan Chez Leprest Vol. I, 18 titres, 59’18 + DVD, 24 titres, 111’, Tacet Prod./L’Autre Distribution.


Les Ogres de Barback

quichote_3.jpgOn connaît les Ogres de Barback, cette famille chantante (Alice, Fred, Mathilde et Sam Burguière) qui s’est prise entièrement en mains et assume tout avec succès, création, production, distribution, paroles, musiques et images (voir Chorus 67, Rencontre). Dans leur parcours atypique (onze albums depuis 1997), qui passe aussi bien par l’Olympia et le Zénith que par le chapiteau ambulant qui leur permet d’aller au-devant des gens là où personne d’autre ne va, il y eut en 2003 un premier album « jeune public » racontant l’histoire de Pitt Ocha, « ce petit garçon qui sait faire des choses incroyables avec ses mains et ses oreilles, qui jongle avec les bruits et fait sonner tout ce qu’il touche… ».

ogres
Le voici de retour Au pays des Mille Collines, avec des souvenirs de ses voyages plein les chansons, en compagnie des Cowboys Fringants, de Tiken Jah Fakoly & Madina N’Diaye, Gabriel Yacoub, Polo, etc., dont un collectif de femmes rwandaises (d’où le titre de l’album).
Non seulement c’est formidable à tous points de vue au plan formel (paroles, musiques, chant, arrangements et emballage avec un très beau livret illustré de 68 pages), mais surtout c’est intelligent, actuel, fraternel, lucide, subtil. Bref, les Ogres ne prennent pas les marmots pour de la chair à croquer, ils les respectent à hauteur d’humain : « Et peu m’importe qu’ils comprennent / Les paroles de ma chanson / Si votre cœur les entraîne / Si l’on s’enchante à l’unisson… » (in Marchand de rêves, chantée mi en français mi en arménien). À mettre en toutes les petites oreilles… et à conseiller aux grandes qui ne se suffisent pas d’ouïr les discours formatés. Pitt Ocha au Pays des Mille Collines, 17 titres dont un conte, 66’, Irfan le label (site).



Charlotte Marin

marinC’est une femme de planches dans tous ses états. La scène, elle connaît et la maîtrise haut la main : théâtre classique ou de boulevard, comédies musicales… Tout cela la conduisait immanquablement et tout naturellement à une chanson de variétés, diversifiée dans le ton et dans les rythmes, qui ne se prend pas (du tout) la tête. « Pensez aux chansons de Lynda Lemay, écrivait Michel Kemper dans Chorus 60 à propos du premier album de la pétulante blonde : c’est pareil, l’accent en moins, en nettement plus gai et avec des rimes… à faire rougir un monastère. À suivre de près. » Ce second album, entièrement écrit et composée par la gaie luronne, confirme ces dires. Ça parle des préoccupations d’une Trentenaire à vif, c’est déjanté, drôle, impudique, plein d’autodérision, c’est chanté la voix souriante, bref ça fonctionne. Mais cette superficialité apparente et assumée n’empêche nullement une pause de tendresse : « Et puis la maladie a pris / Tous ses souvenirs en otage / Cette grande dame que j’appelais Mamie / A commencé son lent naufrage… » Au plan musical, orchestral, on a parfois l’impression, à 20 h 30 surtout, que la dame habite chez Bénabar. Étonnez-vous après ça qu’il l’ait invitée en première partie de sa récente tournée… Mais la pulpeuse n’est pas exclusive et encore moins bégueule, elle sait aussi lorgner (parodiquement) du côté de chez Gainsbourg, tant côté musique que paroles (Sorry Loser). Trentenaire à vif, 12 titres, 45’23, Biyou Music/Universal (myspace).


Sanseverino

quichote_3.jpgOn parle régulièrement, dans le répertoire d’un artiste, d’album « de la maturité ». Celui qui lui permet de s’affirmer pleinement, dans toutes ses facettes et pas seulement dans la couleur unique d’origine qui a plu au public et aux médias. Laquelle peut vite se transformer en carcan. Ainsi, attend-on impatiemment le second album de Thomas Dutronc pour savoir s’il réussira à dépasser le côté manouche, Django and Co dans lequel il s’est installé… La référence à Thomas n’est pas gratuite, puisque Sanseverino, autre manouche de la chanson, délaisse justement cet aspect monochrome qui le caractérisait. Ce nouvel album nous en fait voir de toutes les couleurs, et ça lui va drôlement bien au tempérament et à la voix !

sanseverino
Il s’ouvre au blues, au rock, au vrai, et c’est franchement jubilatoire : « Et puis je ne suis plus ni zazou / Ni rock’n’roll ni swing ou fifty ou rockabilly or whatever you want / Je n’aime plus le scat ni le rap ni le slam, ni le Pape ! / Le seul truc vraiment pour moi qui swingue, qui balance / C’est un pendu sur sa potence… » Il nous emmène en Serbie sur les traces de Bregovic pour illustrer un texte particulièrement fort (Chérie c’est la guerre) et se risque même avec succès, outre une reprise de La Salsa du démon, à la country pour nous conter les pérégrinations du Grand Grégory (« …Puis il est mort dans le froid / On a balancé ses affaires / Dans un sac poubelle gris / Il a eu le même enterrement / Que le petit Grégory »). Humour noir ou pas, sa fantaisie est toujours là, mais alliée à une gravité, une profondeur d’inspiration qui nous fait dire, oui, c’est sûr, que ce quatrième album studio, à la rythmique « lourde », manière Arno parfois (La Valse du blues du livre), mais la voix toujours bien présente et qui se bouscule moins qu’auparavant, est bel et bien celui de la maturité pour Stéphane Sanseverino. Bravo l’artiste ! Les Faux Talbins, 17 titres, 56’, CH+/Columbia (site).


Mano Solo

soloIl nous accompagne (et nous l’accompagnons fidèlement) depuis ses tout débuts qui remontent, phonographiquement parlant, à 1993 avec La Marmaille Nue (devenu le nom de son label). Rentrer au port est son dixième album (inclus celui des Frères Misère de 1996), et le miracle de l’émotion qui est le propre de l’artiste opère toujours autant. Ses textes évidemment, qui, loin de l’image dont l’ont affublé les grands médias à l’origine, vont du rire aux larmes ; l’auteur ne cessant d’avancer dans son inspiration, de défricher des terres jusqu’alors vierges chez lui, « conforté par l’amour que lui envoie son public, stimulé par l’adversité ». Ses musiques bien sûr, qui respirent ou transpirent tour à tour (« De toute façon, dit-il, ma musique, qu’elle tourne en valse ou en reggae, je vois ça comme du rock »), et bénéficient de la complicité de Régis Gizavo à l’accordéon, Daniel Jamet (ex-la Mano Negra) et Fabrice Gratien (La Gosse) au piano et à la trompette. Mais c’est surtout sa voix, au grain unique, au timbre apparemment fragile, « en tôle ondulée » dirait Souchon, qui nous le rend si attachant. Si bouleversant. Définitivement. Rentrer au port, 13 titres, 45’28, La Marmaille Nue/Wagram Music (site).


Carmen Maria Vega

vegaDans « Le Joli Fil », à propos de sa prestation aux dernières Musicales de Bastia, je disais tout le bien que m’inspire cette jeune femme à la personnalité déjà affirmée, au caractère bien trempé. Sur scène, du fait de son étonnante capacité à maîtriser les planches et à emporter l’adhésion du public, son répertoire est indéniablement efficace. Sur disque, les chansons que lui a concoctées son guitariste Max Lavégie sonnent encore un peu « vert », mais outre le fait que cet album a peut-être été quelque peu précipité par le succès de Carmen en public, il est légitime de penser que le suivant franchira un palier qualitatif. Contrairement à ce que prétend le premier titre de ce premier opus, la jeune femme n’a en effet rien d’une Menteuse, c’est une artiste tout ce qu’il y a de plus authentique.


Alors, n’injurions pas les lendemains qui chantent et faisons confiance à « Carmen Maria Vega » (le groupe), tout en lui conseillant de méditer le conseil prodigué dans un numéro récent de Chorus par Claude Lemesle (auteur qui compte, s’il en est, dans la chanson contemporaine) : « Tout seul, on n’est pas assez », écrivait-il en expliquant qu’on ne possède pas forcément tous les talents, et d’auteur, et de compositeur et d’interprète… Album sans titre, 13 titres, 42’55, AZ (site).


Ziskakan

quichote_3.jpgLe groupe réunionnais Ziskakan a fêté cet automne ses trente ans d’existence. Formation à géométrie variable, elle est incarnée par son chanteur-leader auteur-compositeur Gilbert Pounia et réalise la fusion musicale (et orchestrale, instruments traditionnels et modernes s’épousant pour le meilleur) de ce qu’est la Réunion et nous fait l’aimer : une synthèse de toutes les influences ethniques qui l’ont façonnée au fil du temps. Cette fois, Gilbert et les siens mettent tout leur talent à chanter la Grande Île, l’Île Rouge, qui donne son nom à cet album, Madagascar. Mais aussi les souvenirs d’enfance, les chanteurs de rue que Pounia a bien connus (comme Henri Madoré), le Premié Lamour (magnifique ballade, comme Jeevan qui conclut le disque).


C’est fin, précieux sans affèterie, subtil, à l’instar de la voix de l’artiste, caressante, vibrante, émouvante. Toujours mélodique aussi, parfois « planant ». Avec un plus, cette fois, apporté par Érick Benzi à la réalisation et au mixage. Alors que Danyel Waro porte haut et d’admirable façon les valeurs ancestrales des anciens esclaves à travers son maloya-racines, Ziskakan fait dans la tradition, la modernité et la recherche à la fois. Waro et Pounia (que nous avions eu la chance de rencontrer au début des années 80 à l’occasion d’un reportage pour Paroles et Musique – c’était d’ailleurs la première fois que l’on parlait d’eux dans un périodique national) sont aujourd’hui les deux hérauts/héros incontestés et complémentaires de l’Île à Grand Spectacle.

Ziskakan
« Une musique électro-acoustique d’une finesse et d’une sophistication sans égales à la Réunion
, écrivais-je il y a belle lurette à propos de Ziskakan : des textes poétiques et intelligents, un leader charismatique… Un cocktail formidablement réussi qui a toutes les chances d’être goûté par le plus grand nombre. » Rien à retirer à cela, au contraire, Ziskakan n’a cessé de se bonifier. En créole dans le texte, je persiste et je signe : « Son souf an résital / I krik i krak mon lam » (« Son souffle en récital / Raconte – et fait vibrer – mon âme »). En disque aussi ! Madagascar, 12 titres, 43’13, autoproduit, L’Autre Distribution (myspace).



Voilà, c’est tout pour cet automne ! À vrai dire, j’avais prévu de présenter encore une douzaine d’autres albums. Notamment ceux des artistes prévus au sommaire du numéro d’automne de Chorus : Sujet libre d’Art Mengo, La Grande Évasion de Mickey (3d), tous deux en « rencontre » sur le site de la Rédaction, Mister Mystère de M, Le Cours ordinaire des choses de Jean-Louis Murat (mais pour celui-ci, je vous renvoie au blog de Jean Théfaine qui propose un extrait de l’interview recueillie par lui pour ce numéro mort-né). Celui de Maurane reprenant Nougaro (L’Espérance en l’Homme), dans la foulée de notre dossier spécial du n° 68. Et Le Clan des miros de Renan Luce qui nous avait accueillis en exclusivité pendant son enregistrement… Je voulais encore vous parler de JP Nataf, de La Blanche, de Morro, de Pauline Paris, de Renaud, de Thierry Romanens, de Siméo, d’Alan Stivell, de Tryo en live, de Florent Vintrigner… Vous présenter enfin l’intégrale de Sarcloret sortie ce 7 décembre sous forme d’un coffret de 12 CD intitulé Un enterrement de 1re classe… Chez Côtes du Rhône/Kiui Prod/L’Autre Distribution (ou www.sarclo.com).

Mais le temps me manque (eh oui !)… et puis point trop n’en faut d’un seul jet. Alors, la suite « au prochain numéro »... du moins si ça vous chante. Pour ma part, pas d’inquiétude, le fil est bel et bien renoué.

___________________

NB. Vous connaissez la chanson ? Merci à tous de bien vouloir faire chorus aussi largement que possible en amenant vos amis, relations et réseaux divers à découvrir ce blog, à s’y inscrire si affinités… et – si ça leur chante, bien sûr – à y participer : plus nous serons nombreux à apporter notre pierre à l’édifice et plus notre « maison de la chanson » se fera accueillante…

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Published by Fred Hidalgo - dans Actu disques et DVD
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2 décembre 2009 3 02 /12 /décembre /2009 10:55

La porte plume 

Ce soir, mercredi 2 décembre, a lieu la centième et ultime représentation du spectacle La Porte Plume d’Amélie-les-crayons, dans la même salle, le Train-Théâtre de Portes-lès-Valence (Drôme), où il fut conçu en avril 2007. Pour cette occasion spéciale, divers artistes ont tenu à être de la fête : Nilda Fernandez, Gérard Morel, Fred Radix, Anne Sylvestre… Si je vous en parle ici, ça n’est évidemment pas pour inciter les régionaux de l’étape à s’y rendre (dommage, c’est à guichet fermé depuis longtemps), mais pour amener ceux et celles qui ont « échappé » à ce beau spectacle à le découvrir aujourd’hui en DVD. Voire, tout simplement, à découvrir cette superbe artiste de trente ans (native de Vienne, mais installée à Lyon, encore Lyon… comme Karimouche et Carmen Maria Vega notamment) qui, dès le départ, a décidé de ne pas brûler les étapes et d’avancer à son rythme sans céder au chant des sirènes.


Le départ ? Du théâtre dès l’âge de quatorze ans, des cours d’art du spectacle à l’université, des spectacles de rue… et en octobre 2002 un premier CD de six titres enregistré « à la maison », Le Chant des coquelicots, aussitôt repéré et présenté par Chorus (n° 44, p. 49). « Une seule réserve, écrit alors Daniel Pantchenko, c’est trop court ! Dès les premières secondes, on est séduit, ému, emballé par la voix fraîche, limpide, évidente, d’Amélie. Pas étonnant que les coquelicots poussent sur son piano, ses textes et ses mélodies coulent dans la même veine, poétiques et simples à la fois… Un pur régal. » En mai 2004 (comme Jeanne Cherhal trois ans plus tôt), elle remporte les « Bravos » à la fois du public et du jury au festival Alors… chante ! de Montauban. Et Yannick Delneste écrit dans notre n° 48 : « Elle est grande et jolie, brune et piquante. Et en plus, elle a beaucoup de talent (…) jouant avec les mots et le public le rôle de la séductrice ingénue. » J’en témoigne, je suis moi-même tombé sous le charme. Pas seulement de l’artiste qui, dès lors, va faire l’unanimité dans le circuit du collectif des festivals francophones, mais aussi de la personne, si émouvante, qui est ce que j’appelle « une belle personne ». À ses côtés l’année suivante sous le même Magic Mirrors des « Découvertes », je l’ai vue fondre en larmes parce que ses amis lyonnais de Khaban’ (Stéphane Balmino) étaient repérés à leur tour…


Un « vrai » premier album sort alors, Et pourquoi les crayons ?, chroniqué dans le numéro suivant de Chorus qui lui offre comme de juste le « Portrait » d’ouverture de la rubrique « À suivre ». Enfin, nombre de concerts plus tard, toujours acoustiques et d’une grande finesse orchestrale où ses musiciens se font complices de son univers quelque peu théâtralisé, Amélie-les-crayons publie à la fin de l’été 2007, juste en amont de sa tournée éponyme, La Porte Plume, qui lui vaut aussitôt un « Cœur Chorus », notre distinction majeure (« Un disque d’orfèvre », écrivait Michel Kemper en conclusion de sa chronique du n° 61 : « Du bonheur à l’écoute de ces quinze plages où il serait injuste, vraiment, de privilégier un titre par rapport aux autres. Car tout semble être pépite d’une même parure. Il y a dans ces chansons-là une féminité rare et presque surannée, loin des standards et artifices actuels qu’on nous vend avec célérité »). Un album à nouveau produit par un label indépendant, Néômme, au travail digne d’éloges, couronné le 30 novembre suivant, excusez du peu, par un Grand Prix de l’académie Charles-Cros.

À l’Ouest, je te plumerai la tête…

Et voilà une tournée qui s’achève, dont il reste ce DVD, À l’Ouest, je te plumerai la tête que je recommande vivement aux amateurs de chanson vivante. L’objet, au contenu tout d’émotion, de poésie, d’humour et de tendresse mêlés, est une vraie réussite (à l’intégrale du concert – dix-neuf chansons – s’ajoutent trente minutes de « road-movie » et une version des plus sympathique, en acoustique et en extérieur, de La Maigrelette). Accompagnée de trois musiciens multi-instrumentistes, et elle à la guitare, à la voix nue, virevoltant sur scène ou perchée sur son piano géant, Amélie – comme l’indique un commentaire accompagnant la vidéo de Ta p’tite flamme (la chanson par laquelle s’achève ce spectacle, captée ici à une autre occasion) – c’est du bonheur à l’état pur, « une capsule de beauté ».


Rien à ajouter, si ce n’est le regret que les grands médias (et les « professionnels de la profession » à travers les Victoires de la Musique) n’aient toujours pas pris la mesure du fabuleux destin d’Amélie-les-crayons. Peu importe, l’artiste trace sa route sans dévier d’un iota… et le public, ravi, la suit fidèlement. À partir de demain, Amélie se remet à l’écriture. C’est ainsi que se bâtissent les carrières.

NB. Dans mon prochain sujet, qu’on se le dise, je proposerai une « session de rattrapage » des principaux disques parus cet automne, à commencer, déjà, par ceux qui auraient dû figurer dans le n° 69 de nos « Cahiers de la chanson » (pour rappel, car on me le demande régulièrement, on trouvera l’index de tous les articles publiés sur des artistes – des milliers ! – depuis le n° 1 de 1992 sur le site de la Rédaction de Chorus. Par exemple une « Rencontre » détaillée de quatre pages avec Amélie-les-crayons dans le n° 62).

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