Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Présentation

  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
  • Contact

Profil

  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

Site de Fred Hidalgo

Journaliste, éditeur, auteur
À consulter ICI

Recherche

Facebook

La Maison de la chanson vivante
   (groupe associé au blog)
 

Jean-Jacques Goldman, confidentiel
  (page dédiée au livre)

Livres

22 février 2022 2 22 /02 /février /2022 10:27

Un financement participatif pour une édition collector

Génie de l’écriture, champion de la rigolade et philosophe de la mélancolie, Frédéric Dard dit San-Antonio a été l’auteur francophone le plus populaire et novateur du XXe siècle. Mais depuis qu’il a rejoint le purgatoire des écrivains en attente de postérité, il n’est plus vraiment en odeur de sainteté dans le monde de l’édition. C’est pourquoi Le Roman de San-Antonio n’attend que vous pour voir le jour…

Les ami(e)s de Paroles et Musique puis Chorus (1980-2009) le savent bien, j’ai voué l’essentiel de ma vie professionnelle à la chanson ; on sait moins, en revanche, qu’une autre passion m’a toujours habité : la passion selon San-Antonio (…qui adorait lui-même la chanson) ! Au point d’avoir écrit aujourd’hui « la totale » à son sujet.

La totale ? Oui, mais à ma façon. En deux époques et deux tomes : il fallait bien cela pour retracer le siècle de Frédéric Dard (1921-2021). Un vrai roman ! Ou plutôt le roman vécu de sa vie et de son œuvre, passées au tamis d’une improbable complicité née entre un écrivain hors normes, auteur de « la plus grande épopée littéraire de l’après-guerre », et un lecteur ordinaire de quinze ans, « le premier des fidèles », devenu au fil du temps « le plus féal de [ses] féaux »… Un beau roman, une belle histoire, que je me suis décidé à publier en financement participatif, après bien des vicissitudes éditoriales.

Résumé (succinct !) des épisodes précédents

À l’origine, l’éditeur chez qui devait paraître mon livre avait souhaité le sortir au printemps 2020, de façon à précéder les vingt ans de la disparition, le 6 juin 2000, de Frédéric Dard. C’était compter sans les effets pervers de la pandémie : librairies fermées, programmes chamboulés… et parution repoussée d’un an ! « C’est un moindre mal, il accompagnera ainsi les commémorations du centième anniversaire, le 29 juin 2021, de sa naissance. En attendant, vous pouvez prendre votre temps pour le peaufiner. »

Aïe aïe ! Le genre de choses qu’il ne faut jamais me dire ! Alors que SAN-ANTONIO POUSSA LA PORTE ET FRÉDÉRIC DARD ENTRA était quasiment terminé début 2020, je l’ai repris de A à Z… Tant et si bien que début 2021, enrichi d’anecdotes assez savoureuses pour être « repêchées » et d’autres extraits de nos conversations, d’illustrations et documents exhumés de mes archives, notamment de notre correspondance étalée sur quatre décennies, mon récit avait presque doublé de volume. D’où jet de l’éponge immédiat de l’éditeur, se déclarant « incapable de défendre correctement une telle somme sur San-Antonio, dont les ventes de livres [sous-entendu le lectorat potentiellement intéressé] ne cessent de baisser ». Forcément ! Il n’a rien publié depuis Napoléon Pommier en mai 2000, et pour cause : trois semaines après, il nous quittait... Mais entre la vente d’une énième réédition d’un des 174 épisodes (et 9 hors-série) de la jubilatoire saga san-antonienne, que tout amateur possède déjà, et une nouveauté comme LE ROMAN DE SAN-ANTONIO, il y a autant à voir qu’entre une partie de baise-ball à La Baule et une garden-party à Buckingham Palace !

LE ROMAN DE SAN-ANTONIO

Autrement dit, ça n’est pas parce qu’on a tout lu DE lui depuis longtemps qu’on n’a pas envie aujourd’hui d’en savoir plus SUR luiSurtout lorsqu’il s’agit du témoignage de son « Grand Connétable de la San-Antoniaiserie » !

Caiss’cekssa ?
C’est le titre que Frédéric Dard m’a décerné un an avant sa mort, à l’occasion des 50 ans de San-Antonio : un adoubement tout d’humour (et d’amour quasi paternel) qui consacrait un long compagnonnage affectif né trente-cinq ans plus tôt. Ce jour-là, un beau dimanche de printemps, moins de neuf mois après que San-Antonio eut poussé la porte de mes petites cellules grises, Frédéric Dard entrait chez mes parents – en province ! –, pour faire ma connaissance… Incroyable démarche !

Une démarche magnifique, comme me l’a écrit un certain Jean-Jacques Goldman, admirateur inconditionnel de San-Antonio (qu’il a en quelque sorte « remplacé » dans le cœur des Français comme ami public n° 1) :

« Parfois j’ai l’impression de ne pas avoir fait assez vis-à-vis des gens qui me suivent, par rapport à l’affection qu’ils m’ont donnée. Et je le regrette un peu. J’ai fait ce que j’ai pu. J’ai répondu également à beaucoup de lettres… Mais on peut toujours faire plus. C’est pour ça aussi, Fred, que j’ai été très troublé lorsque tu m’as raconté qu’un jour Frédéric Dard, pour qui j’avais une affection sans bornes, est allé frapper à la porte de chez tes parents pour te rencontrer… C’est une démarche magnifique. D’une certaine manière, il est allé au bout de TES rêves... Et moi, artiste célèbre, adulé, j’aurais rêvé de faire ce que Frédéric Dard a fait avec toi, mais je ne me suis jamais octroyé ce pouvoir-là. »

Un géant des lettres françaises (qui d’autre que Céline, Queneau ou Rabelais pour être invoqué à son propos ?) prenant la peine d’aller à la rencontre d’un gamin de quinze ans, parce que ses mots d’engouement l’avaient « touché » !!!

Et donc, voici LE LIVRE DU GRAND CONNÉTABLE DE SAN-ANTONIO. Plus de 800 pages de rires et de larmes au total : la moindre des choses quand le Grand Maître de la San-Antoniaiserie en personne vous désigne également dans les siennes (cf. Ceci est bien une pipe, 1999) comme « le plus féal de [ses] féaux »

« LE livre » ? Oui, mais en deux volumes !

Pourquoi deux ? Parce que d'autres éditeurs contactés ont renoncé à lire mon tapuscrit initial rien qu'à l'énoncé de sa longueur ! En revanche, un éditeur suisse (Frédéric a vécu longtemps au pays des Helvètes…) m’en a fait quelque compliment, en déplorant toutefois de n’avoir pas « assez d’assise en France pour le défendre avec des chances de succès ».

Attristé par cette attitude du monde actuel de l’édition vis-à-vis de San-Antonio (dont 200 et quelques millions d’exemplaires de ses livres se sont arrachés de son vivant !), je suis encore remonté au créneau… Cette fois, deux éminents éditeurs – que je tiens à saluer pour leur courtoisie et leurs marques d’intérêt – ont accepté de jouer leur rôle. Résultat ? Des comptes rendus critiques d’une même teneur… et des plus prometteurs.

En substance : « On y découvre quantité de choses inattendues… C’est une biographie très fouillée de Frédéric Dard mais aussi le roman de son œuvre et de son époque… On y prend d’autant plus de plaisir qu’il ne s’agit pas d’un travail désincarné mais d’un récit aussi humain qu'original, grâce à votre complicité affective, écrit dans un style particulièrement agréable à lire… »
N’en jetez plus ! On le sort, alors ?

Ben non, rebelotte : « Trop volumineux, vu le contexte commercial de l’édition, avec une désaffection continue pour la lecture et les ouvrages de San-Antonio ». Trop coûteux à la fabrication, donc, « pour espérer trouver un lectorat concerné assez nombreux pour l’amortir ». Surtout « en arrivant après le centenaire, qui constituait l’occasion médiatique idéale pour le publier. »

Avant l’heure c’est pas l’heure, après l’heure c’est plus l’heure ! Grrr… Un an, deux ans, trois ans… quatre ans sur l'établil (et vingt au bas mot* de maturation !) pour entendre vous dire qu’il est trop tard et que vous pouvez remiser votre ouvrage au placard. J’ai préféré le remettre une nouvelle fois sur le métier, pour en tirer ces deux tomes autonomes (mais indissociables) : deux époques, en fait, de ce qui constitue désormais LE ROMAN DE SAN-ANTONIO.
_____________

*Pour ne pas dire trente ou trente-cinq, puisqu’au milieu des années 80 j’avais déjà proposé à Frédéric Dard d’écrire un livre sur le petit monde de San-Antonio. Finalement, j’ai pris mon temps pour mieux suivre son conseil d’alors : « Vis ton présent et laisse ton passé pour l’avenir ! »

Aujourd’hui je vous propose, à travers un financement participatif, de m’aider à publier ces deux volumes en même temps, dans une édition hors commerce, réservée aux seuls souscripteurs. Une édition collector, ou un tirage « privé » si vous préférez, dont les 500 premiers exemplaires seront numérotés (de I à X et de 11 à 500) et signés « par l’auteur » à votre intention… si ça vous chante.

D’aucuns dussent-ils en douter, j’estime en effet raisonnable de penser qu’il existe encore une belle bande d’irréductibles amateurs et « Amis de San-Antonio » (et autres curieux de l’histoire de son Grand Connétable, également connu pour être un honorable « échanson de la chanson » !), ayant à cœur de faire chorus. Je fais même le pari que les premiers arrivants ne seront pas les premiers venus !

Justement : il faut atteindre la barre de la somme requise (pour la réalisation de l’ouvrage) avant la date de clôture de la souscription, sous peine que l’opération soit annulée et les participants remboursés. Tant mieux, en revanche, si cette barre est franchie : chaque souscription de plus (60 euros les deux tomes, port compris pour la France… et le reste du monde) permettra d’augmenter d’autant le tirage.

MERCI...

et, SURTOUT... NE PROCASTINEZ PAS !

Ne jamais remettre au lendemain ce que l’on peut faire le jour même...

Merci également de bien vouloir partager l’information – avec le lien nécessaire – auprès de toute personne susceptible non seulement de souscrire mais aussi de la répercuter à son tour.
Ensemble, c’est possible !
Une fois votre souscription*, les deux tomes vous seront expédiés (sous emballage rigide) dans le courant du mois de mai.

LE ROMAN DE SAN-ANTONIO vous espère !
__________

*Ou toute autre contribution laissée à votre appréciation. Pour toute demande particulière (commandes groupées, souscriptions destinées à des amis ou à diverses adresses, etc.), merci de bien vouloir nous joindre directement à ce mail : souscription.hidalgo@orange.fr/.

Quelques précisions complémentaires sur l’ouvrage

Le Roman de San-Antonio retrace le « siècle » de Frédéric Dard (1921-2021). On y découvre ou revisite son parcours (croisé au mien, qui lui doit beaucoup à partir de 1965), de Bourgoin-Jallieu, sa ville natale, à Saint-Chef où il vécut enfant et où il repose à présent, en passant par Les Mureaux où il inventa San-Antonio. On y déroule son œuvre, longtemps écartelée entre ses Dard à l’écriture sobre et incisive et ses San-Antonio luxuriants. Une saga (foisonnante de personnages hauts en couleur : Bérurier, Pinaud, Berthe, Marie-Marie, le Dabe, Monsieur Félix, Jérémie Blanc, Salami… outre la tendre Félicie) où il laisse libre cours à son imaginaire hilarant et à son style flamboyant, enfantant la langue française comme aucun autre géniteur du verbe gaulois, mais aussi, sous l’outrance politiquement incorrecte, à sa philosophie humaniste.

TOME 1 : première époque (1921-1971)
San-Antonio poussa la porte et Frédéric Dard entra
(456 pages, format 160 x 240 mm)

Découvrant San-Antonio et son univers iconoclaste à quinze ans, j’ai ressenti le besoin urgent de lui écrire, sans même savoir que derrière ce nom se cachait Frédéric Dard. Touché, il a voulu me connaître. Conquis par l’homme après l’avoir été par l’écrivain, j’ai créé le Club San-Antonio pour rassembler ses lecteurs et débattre de son œuvre, avec Gérard Barray, Jean Richard et Paul Préboist (alias San-A., Béru et Pinaud au grand écran) pour parrains, et surtout un bulletin, Le Petit San-Antonien (mon premier journal !) qui m’a ouvert toutes grandes les portes du monde artistique gravitant autour de l’œuvre Dard. Cinéma, télévision, théâtre, chanson…

Un tome où se dévoile l’homme généreux mais fragile sous le personnage jovial, avec ses affres, interrogations et angoisses, de la galère au succès de librairie, dans l’indifférence, la condescendance voire le mépris de l’intelligentsia médiatico-littéraire… Où se dessine l’histoire extraordinaire du Fleuve Noir, versus la « grande littérature », avec son illustrateur Gourdon et ses auteurs phare (Bruce, Braun, Conty, Kenny, Morris-Dumoulin, Rank…). Où l’on croise nombre d’artistes, poètes, comédiens, chanteurs (d’Aznavour ou Béart à Henri Tachan)… et où l’on fraternise avec Patrice Dard, alias San-Antonio Junior (qui aurait la lourde tâche de prolonger plus tard, par procuration, la vie de San-Antonio – cf. photo ci-dessous). Où je me revois aussi, à 16 ans, lors d’une journée tragique, aller prendre le train pour déjeuner chez Frédéric, ignorant qu’il sortait à peine du coma après avoir tenté de se pendre

Mais où l’on rit aussi à gorge déployée, grâce en particulier à sa quête sans trêve (et sans fin) d’une espèce honnie qui le rendait xénophobe : la race des cons, seuls « véritables étrangers de l’existence » !

TOME 2 : seconde époque (1971-2021)
San-Antonio sans alter ego

(390 pages environ + cahier photo 16 pages, suivi d’annexes : repères biographiques, l’œuvre Dard – livres, théâtre, cinéma, télévision… –, documents d’archives exclusifs, etc.)

Où l’on assiste à la réhabilitation de Frédéric Dard après qu’il eut « opéré la jonction » avec San-Antonio ; où l’on démontre que celui-ci n’a pas d’égal, qu’il occupe une place à part dans la littérature francophone… Où son lectorat ne cesse de croître : chaque « petit » San-Antonio tire à 600 000 exemplaires et chacun de ses « gros » est plébiscité… Où tout un chacun le courtise et le plébiscite, ceux qui le boudaient jadis comme les nouvelles générations : les médias, les people, ses pairs, jusqu’aux académiciens les plus délurés, et même le pensionnaire de l’Élysée ! Des chanteurs aussi, stupéfaits d’apprendre qu’il les écoute et apprécie : Nilda Fernandez, Goldman, Jonasz, Juliette, Renaud, Souchon… L’époque, enfin, où survient la tentation de saint Antoine, un épisode totalement méconnu, alors qu’il ne lui reste plus que deux ou trois ans à vivre.
Et z’où l’on rit derechef, jusqu’à s’en dilater la rate !

PS. J’entends déjà des voix éplorées : pourquoi si peu d’exemplaires pour l’histoire du génial géniteur de San-Antonio, dont la saga a touché de son vivant plus d’un demi-milliard de lecteurs ?! Oui, c’est désolant… Je ne veux pourtant y voir que du positif : convaincu depuis toujours que « le bonheur est la seule chose au monde qui se double quand on le partage », si Le Roman de San-Antonio apporte du bonheur ne serait-ce qu’à 500 personnes, j’en serai mille fois heureux ! Et puis, qui sait ? Peut-être cela permettra-t-il à un éditeur de tomber dessus… et de l’apprécier assez pour vouloir le sortir un jour en librairie ? Surtout que cet ouvrage n’a aucune raison de vieillir. La réalité a beau être têtue, il n’est pas interdit de rêver à un impossible rêve...

« Avec Fred Hidalgo, tout ce que vous ne savez pas sur San-Antonio »
(Pour visionner l'interview de 26' réalisée pour TV 78, le 22 juin 2021, par Patrice Carmouze,
cliquer sur la photo ou le titre de l'entretien)

Partager cet article
Repost0
27 avril 2021 2 27 /04 /avril /2021 12:55

« Le plus féal de mes féaux »...

C’est l’histoire d’un livre (un beau roman, une belle histoire…) qui devait sortir début juin et se retrouve brusquement orphelin d’éditeur, pour cause de forfait de dernière heure. San-Antonio poussa la porte et Frédéric Dard entra, fruit d’une gestation de vingt ans et d’un accouchement long de deux ans, cherche parents adoptifs pour le mettre physiquement au monde…

Moi, vous me connaissez… Depuis le temps qu’on se fréquente et qu’on partage nos passions, des bouquins, j’en écris très peu : seulement, vous le savez, quand il y a « urgence » – pour combler un manque ou se donner de la joie, comme disait le Fou Chantant, le bonheur étant la seule chose qui se double quand on le partage. Ce livre, que j’étais le seul à pouvoir écrire (n’y voyez pas la moindre vanité : lisez plutôt plus bas), je me le suis arraché du cœur et des tripes pour l’offrir aux aficionados de San-Antonio, bien sûr, mais aussi et surtout pour exposer en place publique, par l’exemple vécu, à quel point Frédéric Dard, au-delà de son génie d’écrivain, était « quelqu’un de bien ».

Le renoncement de l’éditeur ?

Je plaide coupable, mais avec circonstances atténuantes ! Il attendait quatre à cinq cents pages, j’en ai « pondu » le double. La faute de l’auteur, forcément… mais aussi, indirectement, de l’éditeur et du confinement. Je m’explique : au printemps 2020, alors que j’étais tout prêt d’en finir, en restant dans les clous, on m’annonce que tout est chamboulé… et que mon livre est reporté d’un an ! J’ai cru que c’était un blanc-seing m’autorisant à compléter mon travail (tant de matière inédite et savoureuse en réserve…) ; si bien que, chemin faisant, mon récit s’est doublé d’une sorte de San-Antonio, mode d’emploi, voire d’un San-Antonio, la totale*…

Le seul à pouvoir écrire ce livre ? Jugez-en :

• 1964, j’ai quinze ans : l’âge de San-Antonio, que je prends de plein fouet, estomaqué par son univers et son style ébouriffant. Le choc ! Le second de ma jeune vie après Brel, à huit ans, avec Quand on n’a que l’amour… Commotion inévitable et virus incurable : quatre livres dévorés fiévreusement en trois ou quatre jours (et nuits) à léviter dans mon lit d’ado, confiné dans ma chambre pour cause de maladie contagieuse… Urgence de confier à la page blanche mon ressenti à l’accostage de cet insoupçonné et irrésistible continent littéraire. Glissée sous pli posté à « Monsieur San-Antonio », aux bons soins de son éditeur. Qui donc savait à l’époque que Frédéric Dard (dont je n’avais jamais entendu parler) se cachait derrière San-Antonio ? Quasiment personne.
Que croyez-vous qu’il arrivât ?
Contre toute attente, une lettre dans les semaines suivantes signée San-Antonio, qui se disait « touché » par mes propos ! Incroyable. Une correspondance s’ensuivit. Signée bientôt Frédéric Dard, avec son adresse personnelle…

• Juin 1965 : Frédéric Dard débarque un dimanche à la maison, chez mes parents, pour me rencontrer ! Ahurissement de ceux-ci – qui ne croyaient d’ailleurs pas à la venue annoncée de « San-Antonio » –, en l’entendant me dire (avant de leur demander la permission de m’embrasser) que personne d’autre avant moi ne lui avait écrit de tels propos… « à part Jean Cocteau » !

• Mai 1967 : je sors une nouvelle fois de chez lui le cœur en fête. Ce jour-là, pour me remercier d’avoir bien voulu attendre, à mon arrivée, qu’il termine son travail en cours (tu parles, Charles ! je m’étais régalé comme jamais à le voir écrire en rigolant !), il m’a offert la seule photo qu’il avait de lui, dans un cadre posé sur son bureau, après y avoir tracé ces mots aussi bleus que son regard: Pour Fred, le plus sympa de tous les san-antonistes...

Je vous passe les détails des trente piges suivantes et des poussières, parsemées d’entretiens exclusifs, de confidences inédites, d’anecdotes et de parties de rigolade : tout est dans le livre… et j’en arrive directement à la coda.

• Avril 1999 : j’ai 50 ans… et San-Antonio aussi ! Pour célébrer l’anniversaire de son héros (né à peu près en même temps que moi, à environ soixante km de distance de ma ville natale), il publie un « super San-Antonio » – judicieusement nommé Ceci est bien une pipe – où je découvre ces lignes :

Je connaissais la chanson, paroles et musique, comme dirait mon cher Fred Hidalgo, le plus féal de mes féaux. Je le proclame ici Grand Connétable de la San-Antoniaiserie, titre dont il pourra se parer sa vie durant et orner ses pièces d’identité.

Grand Connétable du Grand Maître de l’ordre de la San-Antoniaiserie, déjà !
Mais surtout le plus féal de ses féaux…
C’était dans l’antépénultième San-Antonio de la saga. Un an plus tard, il nous laissait en plan ! Plantés, esseulés. En plein désarroi.

Voilà quelques bribes d’embryon de l’histoire – de notre histoire. Celle d’un auteur adoubant un lecteur parmi des centaines de milliers d’autres (à l’apogée de son œuvre, chaque San-Antonio tirait à six cent mille exemplaires…), et d’un lecteur encore incrédule d’avoir été pareillement emmitouflé de tendresse « sa vie durant » par l’auteur qui a porté la langue française à incandescence comme nul autre depuis Rabelais (entre dix et quinze mille néologismes recensés). Voilà pourquoi seul ce lecteur-là pouvait l’écrire, fort des conséquences heureuses que cette relation exceptionnelle (longue de trente-six ans…) allait entraîner : des journaux et des livres…

Aujourd’hui où « les cons » gagnent chaque jour du terrain sur l’intelligence et la tolérance (« À propos, disait-il, comment font les cons pour vivre en bonne intelligence » ?!), comment aurait-il fait pour écrire encore en toute liberté, confronté à des réquisitoires incessants et multiples parfois dignes de l’Inquisition, aux armes d’Anastasie ? Il n’aurait pas reculé devant eux, j’en suis convaincu. Au contraire, cela aurait attisé son génie. Mais il n’est plus là et il faut faire avec, c’est-à-dire sans lui.

Pas simple, en cette triste époque bien peu épique, où l’on s’effraie devant un gros livre à son sujet, lui qui en écoula pourtant, de son vivant, plus de 200 millions d’exemplaires… Existe-t-il encore un éditeur assez intéressé par Frédéric Dard dit San-Antonio pour épingler l’ouvrage (en un volume... ou en deux tomes) du Grand Connétable de la San-Antoniaiserie à son palmarès ? Un seul éditeur capable de « prendre des risques » avec ce gai luron dont un psychiatre célèbre déclara jadis qu’il était « la santé de la France » ?

Auteur cherche éditeur !

Qu’on se le dise, SVP… sans hésiter à faire circuler le communiqué de presse ci-dessus que mon futur-ex-éditeur avait commencé de concocter, avant de savoir qu’il aurait droit à double dose de vaccin anti-connerie… pour le même prix !

À vous de jouer… si ça vous chante (contact). Merci.

*Dont San-Antonio et la chanson : Piaf, Trenet, Brel, Brassens, Boby Lapointe, Bourvil, Ferré, Tachan, Renaud, Goldman, Nilda Fernandez… Car Frédéric Dard adorait la chanson ! Il permit même la création d’un chef-d’œuvre immortel de Charles Aznavour en ajoutant une scène spécifique à son opérette Monsieur Carnaval (dont il ne reste hélas que des images de médiocre qualité tirées d’un petit reportage télé), offrant à Georges Guétary la primeur de La Bohème… À lui et au public privilégié, dont j’étais, invité par l’auteur. À vrai dire, du jour où, à quinze ans, San-Antonio poussa la porte de mes petites cellules grises et que Frédéric Dard entra dans mon cœur, plus rien de ce qui le concernerait ne me serait étranger.

Pour rappel, San-Antonio sur ce blog :

– À l’occasion des 70 ans de San-Antonio :
San-Antonio sans alter ego
.

– À l’occasion des 20 ans de la disparition de Frédéric Dard :
San-Antonio enfin timbré !

Voir aussi (avec documents d’archives) le résumé de cette longue complicité affective avec Frédéric Dard dans le site de référence Tout Dard (ou « De Dard et D’autres ») :
Fred Hidalgo, « Grand Connétable de la San-Antoniaiserie ».

 

Partager cet article
Repost0
24 août 2019 6 24 /08 /août /2019 08:51

L'art de tout dire, l'air de rien


De Gilbert Laffaille, Claude Nougaro disait : « Dès qu’il chante, en moi un oiseau fraternel s’éveille » ; Claude Duneton, lui, assurait qu’il « devrait être le dramaturge vengeur de notre temps. Il en a la puissance ricanante, les tripes, la lucidité, la souffrance, le talent authentique de l’écrivain pétri de langue, inspiré par la langue. » Plus modestement, mais il y a déjà près de quarante ans (et il n’en avait encore que trente-deux), je mettais l’accent (en ouverture de son dossier de Paroles et Musique) sur l’originalité de son style, quelque part – l’air de rien – entre Trenet, Boby Lapointe et Souchon… La parution de l’intégrale de ses chansons et sketches, « commentés par l’auteur », nous donne aujourd’hui l’occasion de parcourir le livre de sa vie d’artiste.

C’était drôle. Tout était drôle ! La chanson elle-même, finement parodique, qui s’en prenait – l’air de rien… – à la chasse à l’éléphant pratiquée par le président Giscard d’Estaing au Gabon. Et puis le sort funeste de ces deux bons gros pachydermes sans défense, « Mauricette et Frédo » pendant qu’ils se grattaient le dos… Incroyable ! Nous n’avions jamais entendu parler de ce jeune chanteur, vingt-neuf ou trente ans à ce moment-là, et pourtant il parlait de nous ! Comment avait-il su que nous existions, que nous vivions jusque-là au Gabon où, ayant créé le quotidien national L’Union, nous étions toujours informés des arrivées discrètes du « Président », venu chasser l’éléphant en brousse ?

Quoi qu’il en soit, l’achat immédiat de l’album confirma l’originalité et la qualité du Président et l’Éléphant. La naissance d’un style surtout, étonnant de maturité, qui mariait la révolte de ces années-là avec la finesse de trait d’un Dufy : Éducation nationale… On se retrouvait entièrement dans sa description sociale, dans notre souci d’écologie (Sans une ombre végétale, Tango pollué), d’humanisme et de féminisme, dans l’incitation brélienne à casser la routine (Histoire d’œil), dans la poésie minimaliste mais si éloquente d’une Chanson rose, chanson noire (en vers de trois pieds !), dans la philosophie existentielle d’un Verre d’eau pourtant bien ordinaire (« La réalité / C’est un arc-en-ciel / Il faut la chercher / Entre pluie et soleil »…), dans le désir amoureux d’un Dimanche après-midi ; dans la différence aussi (Chocolat et cerises) ou encore, sans hausser le ton, dans la dénonciation d’un monde médiatique sclérosé (et tellement cadenassé qu’il allait bientôt nous conduire, comme « Un cri dans le silence », à créer Paroles et Musique…), avec Le Bonjour d’Alfred – un titre qui m’allait bien aussi !

Coule, coule, robinet d’eau tiède
Fais glouglou dans le lavabo
Comme dirait l’ami Alfred
Ça remplace bien la radio
Mousse, mousse, savon, savonnette
Toi qui laisses la peau douce et lisse
Fais comme toutes ces chansonnettes
Qui dérangent pas la police…

Bref. À notre retour suivant en France (après que Claude Villers, en diffusant malicieusement Le Président et l’Éléphant sur France Inter, nous eut permis de découvrir cet auteur-compositeur-interprète à l’écriture aussi élégante que la mise d’un lord british, qui disait l’essentiel sans ostentation, sans avoir besoin d’élever la voix et encore moins le poing), nous avions inscrit à notre programme un spectacle de ce Gilbert Laffaille. En l’occurrence au Théâtre d’Orsay, au début de l’été 1979, où, si le plaisir pris à l’écoute de ses deux premiers 33 tours (en 1978, Nettoyage de printemps avait confirmé tout le bien qu’on pensait de lui, avec Le Gros Chat du marché, Interrogations écrites, La Ballade des pendules, La Femme image, etc.), nous étions bien décidés à (tenter de) nous présenter à lui.

La suite de l’histoire, Gilbert la raconte lui-même en pages 273-274 de Kaléidoscope, gros livre de 480 pages qui « est un peu le bilan d’une vie – l’enfance, l’adolescence, les études, les voyages, le métier de chanteur, les joies, les peines, les succès, les échecs… – mais aussi une réflexion sur le monde de la chanson d’hier à aujourd’hui ». Un livre, précise-t-il, qui « s’est écrit sans efforts en quelques mois. Etre spontané m’a paru la façon la plus acceptable de parler de ma vie et de ma carrière. Je n’ai bien sûr pas TOUT dit, ce n’était pas le but. (...) Cela répondra peut-être à ces questions si souvent entendues : “Mais qu'est-ce que vous devenez ?” “Pourquoi on ne vous entend plus ?” “Vous chantez toujours ?” » Sait-on jamais en effet : n’a-t-on pas connu certains artistes qui, par exemple, ont noyé leurs déboires en faisant la java... sans modération ?

Orsay, donc. C’était au temps où la chanson occupait sur le terrain la place que les médias lui déniaient dans les ondes, dans le cadre d’un « mois de la chanson » où nous allions assister aux concerts, un différent chaque soir, de Graeme Allwright, Guy Béart, Leny Escudero, Catherine Le Forestier, Claude Nougaro, Quilapayun, Henri Tachan… et autre Laffaille – excusez du peu ! – qui s’en souvient ainsi ; c'était il y a quarante ans (!) :

« Je peux dire que j’ai chanté au musée d’Orsay ! Durant sept ans en effet, le bâtiment d’Orsay qui n’était déjà plus une gare et pas encore un musée, fut transformé en théâtre, dirigé par Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud. J’y avais chanté et, à la fin de mon récital, j’avais rencontré un couple qui se présenta comme “Mauricette et Frédo”. C’était drôle : dans ma chanson Le Président et l’Éléphant, ces prénoms m’étaient venus un peu par hasard, beaucoup pour la rime avec “qui se grattaient le dos”. Ils s’appelaient justement comme ça. C’est ainsi que je fis la connaissance de Fred et Mauricette Hidalgo, qui devaient par la suite m’ouvrir largement les colonnes de Paroles et Musique et de Chorus. L’histoire de ces deux revues est indissociable de la chanson de ces années-là. »

C’était drôle en effet. Drôlement étrange, même : combien de chances, statistiquement parlant, pour qu’un auteur associe nos deux prénoms aussi dissemblables (mes copains, depuis l’adolescence, m’ont toujours appelé Frédo) dans une chanson ? Cela paraît si improbable que nombre de nos lecteurs ont cru ensuite que Gilbert nous connaissait avant de l’écrire. Mais non, la réalité dépasse parfois la fiction ! D’autant plus dans notre cas – et c’est dommage que l’auteur, quitte à vendre la mèche, ait omis de le préciser – que nous arrivions justement d’Afrique et que la situation décrite dans sa chanson était loin de nous être étrangère, l’ayant vécue aux premières loges (ou presque) ! Télépathie, prémonition, simple mais intrigante coïncidence… ou quoi ? Pierre Barouh parlait de « rivières souterraines » à ce propos, et Jung de « synchronicités » : le signe, si une telle sommité a eu besoin d’inventer un mot aussi savant, qu’il y a de quoi s’interroger sur ces hasards et clins d’œil de la vie.

Souvenirs, souvenirs… Le temps a passé. Nous avons consacré un premier dossier à Gilbert Laffaille (entre ceux de Souchon et de Ferrat) en janvier 1981 dans Paroles et Musique, puis un second dans Chorus (outre de nombreux entretiens et articles divers au fil de ses nouveaux albums et spectacles), intitulé « L’impressionniste chantant », à l’automne 1999. Dans l’intervalle, Gilbert avait signé avec un producteur indépendant de mes amis, inconditionnel de Chorus, qui m’avait proposé de lui suggérer, parmi mes artistes de prédilection, ceux qui étaient en quête de producteur. C’est ainsi que Leny Escudero, d’abord, allait pouvoir rééditer en CD ses 33 tours « A Malypense », enregistrer des inédits et réenregistrer en 1996 – sous le double label Déclic/Chorus (mention purement symbolique) – une superbe anthologie de « 20 titres essentiels » réarrangés par Michel Haumont, Une vie… Opération rééditée la même année avec Gilbert Laffaille, et avec le même arrangeur, sous le titre Tout m’étonne.

 Cliquer ici pour lire le dossier de PAROLES ET MUSIQUE n° 6 (janvier 1981) 

Avec ses mots, Gilbert raconte cet épisode important de sa carrière, alors sans label phonographique malgré le grand prix de l’académie Charles-Cros attribué en 1994 à son précédent album (en 1978 il avait déjà reçu le prix de l’académie du Disque français pour Nettoyage de printemps, son deuxième opus) : « Après Ici, je me retrouvais encore une fois sans maison de disques. Un jour au téléphone je m’en ouvris à Fred Hidalgo qui me parla d’un producteur susceptible d’être intéressé : Éric Basset.

Celui-ci dirigeait un catalogue de musique antillaise, un autre de musique bretonne, et il désirait en ouvrir un de chanson française. Il venait de signer avec Leny Escudero et s’apprêtait à produire Yves Jamait. Nous nous sommes rencontrés ; le courant est passé, nous avons signé pour plusieurs albums. Éric était très motivé. Il avait cependant du mal à trouver des distributeurs satisfaisants. C’est ainsi que je me suis successivement retrouvé chez Virgin puis chez Sony et, à nouveau, chez Virgin. Avec lui nous aurons finalement enregistré trois albums studio [dont l’excellent La Tête ailleurs en 1999], un album en public, un vidéo-clip VHS [voir ci-dessous] et un DVD.

» Éric était dynamique et il était pressé. Deux ans après Ici, l’Olympia, et de nombreuses tournées, je n’avais pas eu le temps d’écrire un nouvel album inédit. Il me proposa de réenregistrer une sélection de mes premiers succès et d’y ajouter simplement trois inédits. Dents d’ivoire et peau d’ébène, La Ballade de Jim Douglas et Le Triangle des Bermudes. Pour les arrangements je décidai de faire entièrement confiance à Michel Haumont et de lui confier la réalisation de l’album. (…) Éric Basset mit les moyens et nous avons réalisé l’album Tout m’étonne au studio Acousti avec Alain Cluzeau. Bonne ambiance de travail, confort, beaucoup de rires, j’étais en totale confiance. Je retrouvai le climat de mes premiers disques (…) : une solide équipe, des professionnels efficaces, et surtout du temps, ce qui coûte le plus cher. Dans ce nouvel habillage plusieurs chansons anciennes parurent nouvelles : Tout m’étonne, CQFD, Les Bigoudis par douze, La Maison du passage, Neige, L’Infinitif… Avec les trois inédits cela se tenait, l’ensemble faisait un bel album de vingt et une chansons qui resta plusieurs mois en tête du classement des radios du réseau Quota, fédérant à l’époque une quarantaine de radios indépendantes. »

Un album également labellisé Chorus, dont j’eus la joie (et la fierté) d’écrire le livret, à la demande expresse du producteur, dont voici la teneur (déjà kaléidoscopique !) :

« La chanson, à notre propre image, est un monde à mille facettes où chacun peut faire son marché, au gré de ses humeurs, de ses envies ou de ses besoins. Du titre immortel au plus périssable, elle est ainsi composée d’une litanie de représentations de l’histoire, de l’évolution et des aspirations de l’homme. Miroir fidèle ou “kaléidoscope” à travers lequel, selon l’angle de vision adopté, la vie prend les couleurs les plus diverses, la chanson est un art délicat où, les réussites individuelles ont beau être légion, sa transmutation en “grand œuvre” n’est rien moins qu’ordinaire. Une dimension d’exception que seuls sont capables d’atteindre les auteurs qui, par-delà le temps et les modes, parviennent à conjuguer tous les aspects de leur création, comme les pièces d’un puzzle s’emboîtant finalement les unes dans les autres. Autant d’éléments, d’apparence disparate, qui, juxtaposés, laissent miraculeusement apparaître un ensemble cohérent comme mille points de détail peuvent composer un chef-d’œuvre de peinture impressionniste.

» Il y faut pour cela une petite musique personnelle, une vision du monde, un climat, une philosophie. Du caractère en somme. Car si l’on a tout dit, sans doute, de la vie, de l’amour et de la mort, il est des façons d’aborder aux rivages de l’inspiration qui s’apparentent à la découverte pure et simple, qui renouvellent de fond en comble ces thèmes récurrents. Gilbert Laffaille est un de ces pionniers : sans bruit, sans tapage, sans violence, sans amertume aussi, il va son chemin, défrichant depuis vingt ans une voie nouvelle. Ainsi se bâtit sous nos yeux, chanson après chanson, une œuvre d’une clarté admirable, faite d’ellipses judicieuses, d’images éloquentes, de jeux sur les sonorités, d’éclectisme musical, de mélodies mémorables et d’interprétation subtile d’où affleurent tout à tour (ou simultanément) le sourire, l’ironie, la satire, le doute et la révolte, la tendresse et la compassion. C’est en observateur lucide et critique, parfois chagrin, souvent malicieux, toujours tendre, que Laffaille nous dépeint l’homme et son environnement, social ou naturel, en équilibre instable sur le fil de l’humour et du drame, sans pathos ni grosses ficelles et c’est bien le plus rare dans la chanson.

» Le mot est lancé : Gilbert Laffaille est un artiste rare, et discret – trop sans doute –, comme on en croise peu dans une génération. En témoignent ici, entre quelques inédits, ces petites merveilles réenregistrées en direct et en acoustique, sous une couleur qui, plus encore que dans les versions d’origine, met en évidence l’homogénéité d’un univers aux galaxies pourtant éclatées. Une œuvre qui, à coup sûr, laissera son empreinte dans l’histoire de la chanson française. Comme celle d’un Souchon aujourd’hui ou d’un Boby Lapointe hier, mais à sa manière à lui, façon Laffaille : l’air de rien. »

Qu’ajouter à cela ? Tout était dit… Si ce n’est le silence à venir des médias. Silence persistant depuis ses Beaux débuts, à quelques exceptions près : n’est pas José Artur, Jean-Louis Foulquier ou Claude Villers qui veut… et en a le courage, car la subversion subtile des chansons de Laffaille a fait reculer bien des animateurs et programmateurs du service public comme des grandes stations de radio dites alors périphériques. Et ce, dès le crime de lèse-majesté qu’était Le Président et l’Éléphant ou même Le Bonjour d’Alfred qui relevait, dans le traitement de l’actualité, un accident absolument dramatique de la femme dudit Président :

Le printemps sera précoce
Anne-Aymone s’est fait mal au pied
La France a battu l’Écosse
On est là pour informer !
Sheila attend un enfant
On vous l’a dit les premiers
Trois mille morts au Pakistan
Une page de publicité !

Laffaille, page 35 de son intégrale : « À l’époque mon directeur artistique m’avait dit de faire attention. Écrire une chanson pour brocarder un président de la République qui se permettait des choses indignes était une chose et c’était courageux de ma part (en fait, c’était plutôt de l’inconscience !)… Mais pourquoi diable s’en prendre à l’épouse du Président ? Sur le moment, tout à l’excitation de l’enregistrement de ce premier album, je n’avais pas trop compris cette mise en garde. (…) Mais il avait raison… » Silence radio ! Forcément, entre Anne-Aymone et la satire médiatique… Et une fois que le pli est pris, n’est-ce pas ?... À défaut d’empêcher l’artiste de continuer à tracer son chemin virtuel de mots et de musiques, il le mettra dans l’incapacité physique de croiser celui du grand public. Dommage (surtout pour celui-ci)…

Hors l’écoute et la réécoute, qu’on ne recommandera jamais assez, de ses chansons qui ont oublié de vieillir (hélas, pour certaines d’entre elles, comme Le Gros Chat du marché, Dents d’ivoire et bois d’ébène ou Trucs et ficelles), il vous reste donc à lire cet ouvrage qui, non seulement nous raconte toute l’histoire de l’artiste vue de l’intérieur (ou des coulisses), mais s’interroge aussi sur ce qui nous interpelle nous-mêmes aujourd’hui, qui aimons passionnément la chanson : sur sa place à venir dans la société. Car si la chanson, qui n’est rien de moins que le souffle vital de l’homme mis en musique, existe, existera et se renouvellera toujours sur le terrain, on peut se poser la question de sa « visibilité » face aux « nouvelles musiques » (?) à la mode et au « grand dérangement » actuel – pas celui des populations cher à Houellebecq mais du remplacement progressif, systématique et apparemment inéluctable du lexique français par son équivalent anglais ; c’est tellement plus fashion (les cons ! comme si la mode n’était pas une création purement française…). Pauvre Villon, pauvre Verlaine, pauvre Bernard Dimey !

En épilogue, sous le titre éponyme Kaléidoscope, Gilbert propose un état des lieux et pose les questions qui s’imposent, en tenant bien compte du fait que « les époques ne sont sans doute pas comparables ». Mais quand même : « À mes débuts j’écoutais beaucoup d’Anglo-Saxons et j’ai tenté plusieurs fois de marier l’esprit français et les influences étrangères… Nous verrons si notre chanson parviendra à survivre en tant que telle ou si elle se fondra peu à peu dans le grand flot mondial. On n’entend déjà plus Brassens, Brel, Barbara, Leclerc, Ferré, Béart, Sylvestre, Bécaud, Nougaro, les grands aînés de la chanson française. Entendra-t-on demain Souchon, Goldman, Renaud, Cabrel, Yves Simon ?

» Il y a trente ans, John Lennon disait : “Le rock français c’est comme le vin anglais, ça n’existe pas”. Faudrait-il comprendre cette phrase cruelle comme une invitation à faire ce que nous savons faire ? Nous n’avons de cesse de dénigrer notre patrimoine, à quoi cela rime ? N’avons-nous pas perdu notre âme ? Un rap portugais peut-il être aussi prenant qu’un fado ? Quand Charles Aznavour chantait à Carnegie Hall, avait-il besoin d’emmener avec lui en avion son public venu de France, comme le fit Johnny Hallyday ? Un autre Anglo-Saxon, Sting, n’a-t-il pas déclaré (interview à la revue Paroles et Musique) : “Pourquoi nous copiez-vous ? Vous avez Jacques Brel. Pas nous !” »

Ça donne envie, non ? Peut-être même de poursuivre la discussion en commentaires de ce sujet ? Si c’est le cas (et si c’est pour la bonne cause), j’y participerai avec plaisir... Ce que j’aime aussi dans ce Kaléidoscope (joliment préfacé par Philippe Delerm et illustré de nombreuses photos en situation), c’est son côté bienveillant, j’allais écrire intelligent mais ça risquerait de faire fuir ceux qui pensent que les chansons de Laffaille sont réservées à une élite alors qu’elles sont populaires par essence – sans même parler de ses sketches à l’humour irrésistible, ou plutôt de ses skontchs, invention improbable mi-texte mi-chanson, dont Charlotte (créé en 1980 et uniquement repris dans son Live in Chatou !) reste le modèle le plus déjanté, véritable objet audiovisuel non identifiable.

Bienveillant, disais-je... Mon cher Frédéric Dard (alias San-Antonio) assurait quant à lui qu’il ne fallait pas être méchant, jamais : « C’est du temps perdu ! » Ce qui ne l’empêchait pas, notez bien, de bouillir de colère devant l’incommensurable bêtise humaine… Pareil pour Gilbert qui nous prévient d’emblée avant d’entamer les presque cinq cents pages de ce pavé en petits caractères : « Vous n’y trouverez ni rumeurs ni médisances mais quelques coups de cœur et quelques coups de gueule, des anecdotes vraies, drôles, tristes, cocasses ou étonnantes. »

Un vrai cadeau ! Ce qui me donne envie de vous en offrir un autre ici même : le dossier complet* (réalisé par votre vieil échanson d’ami) du Paroles et Musique de janvier 1981 (introuvable dans le commerce depuis belle lurette), sur lequel Philippe Delerm revient à la fin de sa préface (« Quelle densité de textes poétiques ! J’aime tout, on l’aura deviné. Comme un numéro de Paroles et Musique consacré à Gilbert l’affirmait, il avait tout pour être le futur grand de la chanson française. Sauf que… Sauf qu’en même temps, c’est déjà un miracle, quand on est un patineur subtil, de passer entre les mailles du filet, de tracer un sillage… »). Un dossier que l’intéressé évoquait lui-même en ces termes dans une lettre de décembre 1989, qu’il me permettra de publier ensuite dans mon livre Putain de chanson :

Le mot de la fin ? Évidemment provisoire, malgré ce « bilan » d’une vie d’artiste, car celui-ci continue de cultiver de bien jolies perles** (dix-sept albums au total à ce jour, le dernier en date, Le Jour et la Nuit, remontant à 2013). Une précision plutôt, afin d’enfoncer le clou : à l’image des plus grands, Trenet le premier, Aznavour, Gainsbourg, Higelin, Souchon et les autres, Gilbert Laffaille a tout compris de la nature intime de la chanson française : l’art de conjuguer une mélodie et le meilleur de la langue (quel bonheur !), du rire aux larmes, avec des rythmes et musiques du monde entier. Il y a longtemps, bien longtemps (rendez-vous compte que son premier album était totalement abouti alors que la plupart des grands ACI, Brassens est peut-être la seule exception, n’ont trouvé leur style qu’au bout du deuxième ou troisième disque…) que les médias, plutôt que de faire la sourde oreille, auraient dû le porter au pinacle : l’air de rien, n’incarne-t-il pas la (vraie) French Touch de la chanson ?!

Reste à espérer qu’il n’en soit pas aussi Le Dernier des Mohicans... Ce serait drôle pour quelqu’un qui a passé son enfance et son adolescence à jouer aux cow-boys et aux indiens dans la bonne ville de Neuilly. 

*Il vous suffit de cliquer, sous la reproduction de la couverture, sur le bandeau « Lire le dossier de PAROLES ET MUSIQUE », pour voir défiler ses douze pages l’une après l’autre. Bonne lecture et surtout bon retour au pays des souvenirs...

**Écoutez par exemple Les Raisins dorés sur ce blog à propos de son album En public, accompagné au piano par Nathalie Fortin, auquel nous avions décerné en 2010 un « Quichotte » (distinction réservée aux meilleurs disques présentés ici pendant plusieurs années après la disparition de notre revue Chorus il y a exactement dix ans en cet été 2019 – qui, elle, avait son « Cœur Chorus ») : « Laffaille ? Un Quichotte, c’est sûr, défenseur de la veuve et de l’orphelin, des petites filles de Chiang Maï, des éléphants (mais pas des présidents), de l’Homme avec un grand H… et du fruit de ses vendanges, quand il « fait chanter les verres » : un chevalier des notes et lettres, amateur épicurien – l’un n’empêche pas l’autre – de java sans modération. Ce nouvel album est le quatorzième ou quinzième depuis son premier 33 tours : c’était il y a… trente-trois ans, en 1977. Quatre sketches irrésistibles complètent ici son tour de chant, outre une Ballade des pendules (un sommet de la versification en allitérations) qu’il dit désormais, avec un vrai talent de comédien. Ne manquez pas son numéro, car ce genre de funambule, Ça ne tient (souvent) qu’à un fil… »

NB. Site officiel de Gilbert Laffaille ; Chaîne Youtube de Gilbert Laffaille ; Contact et modalités pour commander le livre (et/ou certains disques) par correspondance.

 

Partager cet article
Repost0