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  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
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  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

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26 mars 2019 2 26 /03 /mars /2019 18:25

70 ans d’une verve vibrante d’ardeur


En 1949, vingt ans après Marcel Amont, soixante-dix ans de carrière et toujours aussi fringant sur scène (peut-être parce qu’il fait partie du club, fondé par Edmond Rostand, des natifs du 1er avril), vingt ans après Brel, Nougaro, Tintin ou La Première Enquête de Maigret, naissait à peu près en même temps que le coupable de ces lignes (également natif du 1er avril…) un dénommé San-Antonio, expulsé du cerveau rabelaisien de Frédéric Dard.

Lyon, 1949. L’éditeur Clément Jacquier publie Réglez-lui son compte, sous-titré « Les Révélations de San Antonio » (sans trait d’union, il attendra 1958 pour se rendre indispensable) : deux longues nouvelles inaugurales – les deux premiers épisodes de la future série – où, derrière l’intrigue simple, « on lit déjà la truculence de la langue, l’humour et avant toute chose l’exigence novatrice, car Frédéric Dard fait des mots un terrain de jeu en perpétuel mouvement, ne détestant rien de plus qu’imaginer une langue qu’on s’appliquerait à couvrir de bandelettes, momifiée, étouffée sous les conventions et l’ennui ». Chez San-Antonio en effet, l’intrigue (au contraire des romans signés Frédéric Dard, qu’il publie depuis l’âge de 20 ans – cf. Monsieur Joos, prix Lugdunum 1941) n’est qu’un véhicule pour ses mots, son style, sa verve débordante, pour ses digressions aussi qui font tout le sel d’un « San-A. » et le bonheur de ses lecteurs.

Cinquante ans plus tard, en 1999, c’était une œuvre monumentale qui nous contemplait du haut d’une pyramide de 174 titres et neuf « hors collection » (L’Histoire de France vue par San-Antonio, Le Standinge, etc.). Sans compter des dizaines de pièces de théâtre et de scénarios de films, une opérette avec Charles Aznavour (Monsieur Carnaval) ; ni bien sûr la « petite » centaine d’ouvrages labellisés Dard (ou d’un des divers pseudos de ses débuts, comme Frédéric Charles, formé par ses deux premiers prénoms, le troisième étant… Antoine), puis uniquement San-Antonio à partir de Y a-t-il un Français dans la salle ? (1979) – l’auteur de Bourgoin-Jallieu se confondant dès lors une fois pour toutes avec sa créature… « À mes débuts, rappelait-il, j’écrivais comme Montaigne et ça cassait les couilles à tout le monde, à commencer par moi ; alors je me suis tourné vers Rabelais et ça s’est mis à fonctionner. »

Qui l’eût cru ? En 1999, on dénombrait (à quelque chose près !) deux cent cinquante millions d’exemplaires édités au Fleuve Noir de son vivant, alors qu’en 1949 à Lyon, Réglez-lui son compte atteignait à peine cinq cents exemplaires vendus sur les mille publiés par les éditions Jacquier… C’est là que le destin intervint. Les invendus se retrouvèrent chez un soldeur parisien du passage du Caire nommé Pinaud (ça ne s’invente pas !), où un agent littéraire les dénicha par hasard et, séduit par sa trouvaille, présenta Frédéric Dard aux éditions du Fleuve Noir nouvellement créées.

« Le destin c’est l’ironie de la vie, reconnaîtra l’intéressé. L’existence est une étoffe tissée de menus hasards, de rencontres fortuites, d’incidents à peine discernables qui s’emboîtent. Quand tu as étalé le tout, tu constates que ça forme un destin. Rien n’a été inutile. Tout avait sa place. Tout devait être conservé pour l’exécution du motif global... »

Hasard encore, en même temps ou presque que San-Antonio, venait au monde un futur « échanson de la chanson » ; lequel, cinquante ans plus tard, à l’occasion du 172e et antépénultième roman de la saga – un « super San-Antonio » frappé en quatrième de couverture du logo « 1949-1999, 50e anniversaire » –, allait être proclamé « Grand Connétable de la San-Antoniaiserie » ! Avec ces précisions subsidiaires et immédiatement subséquentes : « titre dont il pourra se parer sa vie durant et faire figurer sur ses pièces d’identité » !

Que croyez-vous que j’aie fait ? Puisqu’il s’agit bien de votre serviteur… J’ai essayé, on peut, affirmait en 1973 un autre San-A.... Alors oui, forcément, j’ai essayé ! Eh ben non, j’ai le regret de vous dire qu’on peut pas ! Impossible de me parer de ce titre sur mon passeport ou ma carte d’identité... Pourtant, ça aurait eu de la gueule dans mon portefeuille, « Grand Connétable de la San-Antoniaiserie », à côté de ma carte de membre n° 2 des « Amis de San-Antonio » (Frédéric Dard étant par définition le premier et meilleur ami de San-A.) ! Ben non. Interdit, forbidden ! On rigole pas avec l’état civil… Arrrrgh ! Rogntudju, scrogneugneu et nom d’une pipe en bois !

De quoi vouer aux gémonies l’administration et ses coincés du bulbe, si peu rigolos, inspecteurs des impôts textuels, traqueurs du rêve, du rire et des câlins, irréductibles rétifs au cunnilingus lingual... euh, verbal ! Mais raison de plus, en revanche, pour afficher urbi et orbi, sans gêne et sans crainte, cette proclamation irrécusable et irréversible du grand Maître (-étalon) de la San-Antoniaiserie, qui écrivait en sus, ni plusse ni moinsse, dans Ceci est bien une pipe : « Je connaissais la chanson, paroles et musique, comme dirait mon cher Fred Hidalgo, le plus féal de mes féaux. »

Super clin d’œil, non ? Et super éloquent, venant de quelqu’un qui se présentait ainsi, cinquante ans plus tôt, dans les toutes premières lignes de la future saga san-antonienne : « Si un jour votre grand-mère vous demande le nom du type le plus malin de la Terre, dites-lui sans hésiter une paire de minutes que le gars en question s’appelle San-Antonio... » Gratitude éternelle (enfin, façon de parler, puisque « notre date de naissance et notre date de décès sont en train de joindre les deux bouts ») au gars en question qui, une autre fois – c’est qu’il avait de la suite dans les idées, le bougre –, allait me qualifier derechef, entre plusieurs centaines de milliers de lecteurs, de « plus sympa de tous les San-Antonistes » (oui, il aimait à varier le qualificatif de ses féaux) !

Arrêt momentané sur image. Un rappel à la manière de San-Antonio, qui prenait toujours le temps, dans le cours du récit, d’en récapituler les principaux événements à ses lecteurs complices ; lesquels ne s’en laissaient pas conter pour autant, sachant bien que l’essentiel se situait en réalité en marge de l’histoire…

• 1949, Réglez-lui son compte : première édition à Lyon, tirée à moins de mille exemplaires, du premier volume comprenant deux épisodes des « Révélations de San-Antonio, adaptées et post-synchronisées par Frédéric Dard » (mention figurant en page intérieure de titre).

• 1952, première réédition dans la collection policière La Loupe du même éditeur, Jacquier, en deux ouvrages distincts (Réglez-lui son compte et Une tonne de cadavres), mais sous le pseudonyme « Kill Him » (!), Frédéric Dard ayant signé entre-temps un bail au long cours avec le patron des Éditions du Fleuve Noir, Armand de Caro. Début d’une complicité et d’une fidélité sans faille entre l’éditeur et son futur auteur fétiche : à la fin de l’année 1950, sortait Laissez tomber la fille, le premier San-A. publié au Fleuve…

• 1999, Ceci est bien une pipe : « roman notoire » illustré en couverture par Claude Serre et dédié bien sûr « à la mémoire de René Magritte, l’un des génies de ce siècle ». Avec cette confidence en exergue qu’on devrait donner à méditer à bien du monde, en cette époque si peu épique et surtout si peu altruiste, qui manque de bienveillance et crève d’égoïsme, de bêtise (« Le signe de notre époque, c’est que les vieux cons sont de plus en plus jeunes »), de mémoire courte et de courte vue : « Ayant rapidement compris que demander était vain, je me suis mis à donner. Et, depuis, tout baigne. »

• 2019, enfin, et ça n’est pas un poisson d’avril : réédition dans son format initial (13x20cm) de Réglez-lui son compte, avec une couverture dessinée par Joann Sfar, et en bonus la nouvelle Bien chaud, bien parisien jamais rééditée depuis 1952 (pour des raisons de pagination, elle fut incluse dans Une tonne de cadavres – le second épisode de Réglez-lui son compte – comme un chapitre ajouté de seize pages) ; préface de Thierry Gautier, rédacteur en chef du Monde de San-Antonio.

Et aujourd’hui, soixante-dix ans après la naissance de San-Antonio, que reste-t-il de « la plus étonnante épopée littéraire depuis l’après-guerre » et de celui dont un célèbre psychiatre déclara qu’il était « la santé de la France » ? Hors le souvenir indélébile de l’être humain, évidemment, pour qui a eu la chance immense de le connaître, et celui des dizaines, des centaines d’heures de lecture à rire de ses « hénaurmités », à se nourrir de son appétit de la vie et donc de l’amour (« J’aime le sort du con, le soir au fond des draps… ») et à cogiter du sens de celle-ci face à la folie des hommes. Outre des rééditions permanentes depuis bientôt vingt ans qu’il s’est fait la malle, signe évident d’un manque persistant d’auteurs à sa hauteur sachant parler comme personne à ses lecteurs, il reste (notamment) un excitant Objet-Dard à son image, je veux dire à la taille monumentale !

Situé dans le parc de la médiathèque de sa ville natale, Bourgoin-Jallieu, ce n’est pas une pyramide, non, ni un obélisque, mais une stèle de deux mètres de haut sur près de six mètres de long en granit vert d’Afrique du Sud. Réalisée par le plasticien Bertrand Lavier, on y retrouve gravés (en rose, histoire de relativiser – ou de préciser – la chose) les titres des 174 San-Antonio de la saga (avec Bérurier, Pinaud, Berthe, Alfred, Marie-Marie, le Vieux, Jérémie Blanc, Mathias le Rouquemoute… et Félicie, bien sûr, la maman si chère et chérie du chéri de ces dames) parus en l’espace d’un demi-siècle.

174 titres précisément et non 175 comme on le dit souvent en comptant Céréales killer (2001), présenté à tort comme un ouvrage posthume, mais écrit en réalité par Patrice Dard, le digne rejeton de son Dabe. À défaut de pouvoir prolonger la vie de celui qui se demandait si la mort valait vraiment le coup d’être vécue, Patrice s’appliquera en effet à poursuivre la saga de son géniteur – avec bonheur – durant quinze ans, sous l’intitulé « Les nouvelles aventures de San-Antonio ». Elles paraîtront chez Fayard entre 2002 et 2016, jusqu’au Sentier de naguère où San-Antonio bouclera la boucle de son histoire personnelle en renouant avec ses origines. Vingt-huit titres au total, dont un « San-Antonissimu » explosif dans l’intervalle, Ça se Corse !, où San-Antonio, désireux de mener incognito une enquête dans l’Île de Beauté, choisira comme « couverture » la profession de « chroniqueur musical à Chorus », venu préparer sur place « un article sur le chant polyphonique » !

Après la référence à Paroles et Musique par Frédéric, celle de Patrice à Chorus (dont le commissaire se félicitait dans un autre roman de posséder la collection complète à côté de la Pléiade, attention les yeux !) était une jolie façon de refermer la boucle dardo-hidalgo-san-antonienne ouverte un jour de 1965 avec la visite à domicile du futur auteur de Baisse la pression, tu me les gonfles ! (1988) ; suivie bientôt de la création du Club San-Antonio… dont Frédéric serait le président d’honneur et Patrice un membre fort actif !

Mais « le passé est un œuf sans germe : tout ce qu’on peut en tirer, c’est une omelette ! […], la vie, c’est au présent, rien qu’au présent. Il ne faut pas être désespéré, et encore moins optimiste », assurait celui qui se fichait de la postérité comme de sa première communion. Surtout, déplorait-il avec humour, qu’« il faut mourir pour mesurer pleinement son degré de popularité », avant d’ajouter plus sérieusement : « Les écrits s’en vont, les morts restent. » Et pourtant, la saga et sa smala, hein ! Une planète à part, unique et solitaire dans la galaxie littéraire contemporaine, œuvre d’un démiurge nommé Frédéric Dard, bourreau de travail et génie d’écriture (dix mille néologismes recensés !), et pourtant « un modeste », aurait dit Brassens, un vrai de vrai, j’en atteste ! « On ne meurt pas riche de ce qu’on a fait, confessait-il, on meurt pauvre de ce que l’on n’a pas fait... »

Et pourtant, ce qu’il a fait ! Ce qu’il nous laisse ! Cet univers plus fertile que la Beauce… Et puis Béru et son bon sens populaire, réincarnation de Sancho Pança (et bien sûr de Gargantua), flanqué de son Don Quichotte à lui, San-Antonio, héros et auteur en même temps qu’il fait bon retrouver comme un ami d’enfance, lire et relire pour rire encore et encore… « Ceux qui ne me lisent pas sur ordonnance, je leur fais la bise. Je leur promets qu’on ne se quittera plus. On vieillira ensemble, on s’étiolera de conserve, on craquellera en chœur. On fera de l’humus en couronne ! On deviendra engrais azoté la main dans la main ! »

Fraternel jusqu’au bout du bout, Frédéric, jusqu’au monde d’outre-tombe. Modeste… et libre. Libéré des conventions, des idées reçues et des ressentiments – excepté un seul : « Ma xénophobie ne s’exerce que contre les cons, car ce sont eux les véritables étrangers de l’existence » ! Un homme libre sa vie durant et en toutes circonstances. À l’instar, cette fois, d’un Cyrano de Bergerac… « Calculer, avoir peur, être blême / Préférer faire une visite qu’un poème / […] Non, merci ! non, merci ! non, merci ! Mais... chanter / Rêver, rire, passer, être seul, être libre... » Où l’on en revient au Club des natifs du premier avril*, tous et toutes « tout ouïe, comme un poisson hors de l’eau. »

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*Le premier avril 1888, vingt ans jour pour jour après sa naissance, le futur auteur de Cyrano de Bergerac fondait avec son ami Maurice Froyez le Club des natifs du premier avril, dont les statuts stipulent que « ses membres jouiront à vie du privilège d’entrer gratuitement dans tous les établissements publics, opéras, théâtres, champs de course et maisons closes, de pouvoir rire aux enterrements afin de les rendre moins sinistres, de bénéficier à leur naissance du parrainage du chef de l’État et, en outre, de se voir attribuer un appartement de fonction dans un des Palais nationaux, résidence pourvue de tout le confort souhaitable et d’une domesticité jeune, accorte et complaisante. »

La « morale » de tout ça ? Simple confirmation, en fait, de ce qu’il savait déjà au moment d’écrire les tout derniers mots de sa vie (« Je suis sans nouvelles de moi… »), à savoir que « le vrai tombeau des morts, c’est le cœur des vivants ». Rien d’autre à ajouter. Si ce n’est ce devoir auquel le Grand Connétable de la San-Antoniaiserie ne saurait déroger, ne sachant que trop combien « la vie est grise, avec tous ces gens consternés ressemblant à des parapluies en train de sécher », qui ont « moins d’humour qu’un corbillard en panne » ; peut-être, allez savoir, parce que leur « hall d’entrée est aussi désert que le pantalon d’un membre de l’Institut »… Le devoir, disais-je, de laisser le mot de la fin à San-Antonio himself*. Pour dire son bonheur, « par les temps qui se traînent, de pouvoir san-antoniaiser » à loisir, n’en déplaise aux grincheux, ès-spécialistes en mauvaise humeur :

« Y a des tas de pisse-chagrins, d’empêcheurs de peloter en rond, d’affligés de l’entresol, d’invertébrés de la membrane, de tourmentés de la coiffe, de consternés, de mortifiés, de refoulés, d’éduqués, de subjonctifiés, d’engrisaillés, de documentés, de blasonnés, de cloisonnés, de sentencieux, de puristes, d’apostoliques romains, de chagrins, de pas malins, de bilieux, de végétariens, de jamais rien, de grammairiens, des tas de comtes, des tas de jaloux, de poux, de hiboux, de genoux, de choux aigres, des qui disent que le français est le peuple le plus spirituel de la terre, des qui le croient, des qui prennent leurs cellules grises pour le clapier de l’intelligence, des qui se font amidonner la hure pour être sûrs de ne pas rire d’un rien, […] des qui ont des fers à repasser la morale dans le tiroir de leur kangourou, des qui ont des tronches de carême et de mi-carême, des qui mobilisent, des qui immobilisent, des qui prophétisent, des qui bêtisent… et quelques autres encore, prétendent que ma prose n’est pas orthodoxe. Ces petits popes de la syntaxe, ces pépiniéristes du style réprouvent le gras langage de Bérurier et mon esprit libertin. C’est leur droit. Ce que je leur reproche, c’est de prétendre que c’est aussi leur devoir ! […]

« J’écris relax, j’écris facile, c’est vrai, et puis, au fait, je n’écris pas, je me contente de mettre du poil à gratter sur le quotidien défraîchi. Je suis le bicarbonate de soude de la littérature et c’est à ce titre-là que je soulage. Allons, allons, cessez de vous prendre au sérieux et laissez-vous aller dans la tarte à la crème, les gars ! En vérité, je vous le dis, quand ça ne carbure pas, mettez le nez dans du San-Antonio et faites-le en vous disant que si c’est de la chose… eh bien, ça vous portera p’t’être bonheur ! »


PS. Cet article est dédié affectueusement à toute la famille Dard, ainsi qu’à la mémoire d’Odette Cuene-Grandidier (née Damaisin), décédée le 11 novembre dernier à l’âge de 95 ans, qui avait partagé la vie de Frédéric de 1942 à 1965 et avait eu deux enfants avec lui, Élisabeth () et Patrice. Avec tous mes souhaits, d’autre part, d’excellent anniversaire et de longue vie à mon aîné Marcel Amont... qui fut le premier artiste solo que mes parents m’emmenèrent voir sur scène (juste avant ou juste après, je ne sais plus exactement, Les Compagnons... de la Chanson !) : soixante-dix ans de carrière, quand même... Mais toujours le même âge, de 38 à 42 ans seulement, pour San-Antonio entre 1949 et aujourd’hui ! Les héros sont immortels !

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*Un document exceptionnel (extrait du Déconorama de San-Antonio, 30 cm Polydor) à écouter sur ce blog dans « San-Antonio fait chorus », où l’on peut entendre aussi Bourvil chanter La Marche des matelassiers de Bérurier et Félix Marten interpréter San-Antonio.

NB. Quelques précisions à propos des vidéos insérées ici, dans l’ordre chronologique : 1) le 30 novembre 1984, reçu par Bernard Pivot dans son émission Apostrophes, Frédéric Dard présentait Faut-il tuer les petits garçons qui ont les mains sur les hanches, ouvrage (que je considère comme son chef-d’œuvre) qu’il avait interrompu en cours d’écriture, assez longtemps, après que la réalité (l’enlèvement de sa fille Joséphine) avait brusquement rejoint la fiction ; 2) le 8 novembre 1985, Frédéric Dard évoquait l’histoire de San-Antonio et son évolution (archives Ina) ; 3) le 20 juin 1992, Frédéric Dard répondait à Frédéric Dard dans l’émission Tout le monde en parle de Thierry Ardisson, auteur des questions ; 4) dans les années 1990, avec la complicité de Jean-Louis Foulquier qui le recevait à la radio (dans une fausse émission !), Frédéric Dard était piégé par Patrick Sébastien pour son Grand bluff télévisé ; 5) dans une émission précédente, Patrick Sébastien avait mis en scène un B(r)ouillon de culture très particulier, avec Carlos et Jacky Sardou incarnant Bérurier et son épouse Berthe, tandis que Pierre Perret se glissait dans la peau de Bernard Pivot ; 6) le 27 avril 1999, Olivier Barrot présentait Ceci est une pipe, 172e (et non 173e) San-Antonio, ainsi que la biographie de François Rivière (Frédéric Dard ou la vie privée de San-Antonio), récemment parus dans son émission Un livre, un jour ; 7 et 8) trois bonnes raisons de lire San-Antonio et par quel roman commencer ? Des questions auxquelles répond ici Éric Bouhier, l’auteur du Dictionnaire amoureux de San-Antonio (Plon, 2017) ; 9) enfin, la chanson Félicie (1969, Barclay) est évidemment un hommage rendu à la maman du commissaire San-Antonio par Henri Tachan, inconditionnel de l’écrivain et ami de Frédéric Dard.

ADRESSES UTILES (et des plus recommandables) :

Le Monde de San-Antonio, la revue (n° 1, été 1997) ; dernier numéro en date : n° 88 (printemps 2019) – « Les Amis de San-Antonio », l’association  –  « Tout Dard », le site sans doute le plus complet et documenté. Une revue, une association et un site qui sont une mine d’or pour qui s’intéresse à l’univers de San-Antonio et à partir desquels on peut accéder à d’autres sites, pages et groupes sur Facebook qui contribuent avec bonheur à maintenir vivante l’œuvre immense de Frédéric Dard, que l’on n’a certes pas fini d’explorer comme elle le mérite. D'aucuns, fort savants en la matière, s’appliquent d’ailleurs à le faire avec talent et passion à travers Les Cahiers Frédéric Dard, réalisés sous la direction d'Hugues Galli, Thierry Gautier et Dominique Jeannerod : deux tomes déjà parus, extrêmement fouillés (241 et 293 pages), autour d’un dossier thématique : L'Enfance, tome 1 (2017) et L’Humour, tome 2 (2018), en attendant le troisième cette année.

 

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10 septembre 2018 1 10 /09 /septembre /2018 18:53

… « et nous voilà, ce soir » !


Cinq ans à poursuivre l’aventure avec les anciens amis de Jacques Brel en Polynésie, devenus les miens ; cinq ans à s’appeler, à s’écrire, à se voir, se revoir, à recueillir des souvenirs et partager des infos passionnantes... Cinq ans à prolonger l’enquête sur la « vie d’après » de l'artiste aux Marquises, mais aussi sur les épisodes antérieurs où elle était en germe... Il y avait matière à un (quasi) nouveau livre, du moins à une édition révisée et largement augmentée de L’aventure commence à l’aurore. Voilà qui est fait avec Le Voyage au bout de la vie, qui raconte et complète – une fois pour toutes – la même histoire, sans être vraiment le même ouvrage. Ou comment, en se faisant marquisien d’adoption, Jacques Brel le « Belgien » est devenu pour de bon, réellement, le Grand Jacques.
 


Jacques Brel m’a toujours fasciné. Par ses chansons et sa présence scénique, évidemment, par son charisme, mais aussi et peut-être surtout par sa philosophie – ce que j’appelle son « principe d’imprudence ». Jamais pour autant je n’aurais imaginé lui consacrer un livre après tout ce qui avait déjà été publié à son sujet… Sans parler des dossiers spécifiques de nos propres journaux, Paroles et Musique puis Chorus entre 1980 et 2009 ; outre l’édition par nos soins en 1998 de Grand Jacques ou le roman de Jacques Brel, la biographie de référence* de Marc Robine (Chorus/Anne Carrière), grand prix de l’académie Charles-Cros.

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*Elle reste aujourd’hui l’une des trois meilleures publiées depuis la mort de l’artiste, avec Jacques Brel, une vie, d’Olivier Todd (Robert Laffont, 1984), et Jacques Brel, la valse à mille rêves, d’Eddy Przybylski (L’Archipel, 2008) ; celle-ci, qui vient d’être rééditée dans une version revue et augmentée, est sans aucun doute l’ouvrage biographique le plus fiable et complet (770 pages + cahier photos de 16 pages) jamais consacré à l’auteur du Plat Pays et des Marquises.


En faisant en 2011 le voyage aux Marquises, dont je ressentais depuis longtemps le besoin, j’étais simplement curieux de savoir – et impatient de m’en rendre compte par moi-même – ce qu’il était advenu de lui loin des médias et des feux de la rampe. Ce que j’ai découvert là-bas, grâce aux témoignages de ses amis de l’époque, m’a bouleversé : ce Don Quichotte qu’il avait admirablement interprété à la scène, il l’a incarné pour de bon dans les îles ! Après le chanteur et l’acteur, Jacques Brel est devenu, dans l’anonymat le plus complet, un véritable aventurier. Des mers, puis des airs. Navigateur au long cours, de la mer du Nord au Pacifique Sud, et pilote au grand cœur dans le ciel de l’archipel le plus isolé au monde.

Alors, au retour de ces îles où gémir n’est pas de mise, l’urgence de partager cette découverte s’est imposée et ce livre a vu le jour, presque tout seul, en 2013, sous le titre L’aventure commence à l’aurore. Pas une biographie de plus du chanteur, bien sûr, mais le récit qui complète sa vie, « le volet qui manquait », a estimé alors Philippe Meyer sur France Inter… Il est vrai qu’au moment d’annoncer ses adieux au tour de chant, à l’automne 1966, à la force de l’âge (37 ans !) et au faîte de la gloire, ils ont été peu nombreux à comprendre ses raisons et encore moins, surtout dans les médias, à croire ce départ vraiment définitif… « C’est marrant, persifla-t-il, personne n’a voulu que je débute et aujourd'hui personne ne veut que je m’arrête ! »

Et puis, il a suffi de quelques mois après la sortie du livre (qui aurait pu s’intituler aussi Brel aux Marquises, sous-titré Le Principe d’imprudence…) pour que débute une autre aventure ; ou plutôt que l’aventure initiale se prolonge au-delà de l’aurore… et du chagrin des départs. Au bonheur d’offrir cette histoire en partage, puis de constater que ce qui m’a touché si fort « là-bas » – où sa voix « chante encore » (cf. la Lettre à Jacques Brel de Barbara) – touchait pareillement ses admirateurs, s’est ajoutée la joie de poursuivre désormais le chemin en la chaleureuse et fidèle compagnie de ceux (et celles) qui l’ont fréquenté durant ses trois dernières années en Polynésie française.

Bientôt cinq ans que nous discutons ensemble, passionnément, des souvenirs qu’il a laissés sur place, des rencontres qu’il y a effectuées, des projets qu’il formait. La raison de cette (possible) fièvre ? La lecture de L’aventure… Deux ans après nos bavardages initiaux – quand nous apprenions simplement à nous connaître (et que l’idée d’un livre ne m’effleurait pas encore) –, chacun des proches de Brel aux antipodes s’est déclaré ému d’avoir retrouvé au fil des pages l’homme hors du commun qu’il (ou elle) avait connu. Tel qu’en lui-même. Conforme, intact, intègre. Vivant. Dans la vérité des choses et non dans l’artifice du spectacle (bien qu’une même sincérité ait toujours accompagné Brel à la ville comme à la scène). Des affinités communes sont apparues, des rapports de confiance se sont instaurés…
 

C’est une chance insigne d’avoir intégré ainsi le cercle restreint des amis du poète disparu et d’être à présent considéré, qui plus est, comme le confident privilégié des affaires bréliennes de Polynésie : sur son (modeste) train de vie, ses paris (fous) d’aviateur, ses projets (altruistes) pour les Marquises… Une chance rarissime, aussi, d’avoir bénéficié de l’éclairage intime (et lumineux) du témoin principal de l’ensemble de la carrière et de la « vie d’après » de Jacques Brel ; je veux parler du grand gentleman de la chanson et pourtant si discret Charley Marouani (avec qui j’ai eu également le bonheur de partager une belle émission consacrée aux Marquises sur France Culture). Présent de l’époque de ses débuts, aux Trois Baudets de Jacques Canetti, jusqu’à son dernier tour de chant à Roubaix ; toujours à ses côtés dans les moments essentiels : la signature du « contrat à vie » avec Eddie Barclay, les premiers jours de bonheur à Hiva Oa, l’enregistrement du dernier album, le retour ultime et le clap de fin…
 

Cinq ans à recueillir des confidences, à compiler des documents, à accumuler des anecdotes ; cinq ans à enrichir notre connaissance de la vie méconnue du Grand Jacques outre-mer… Et nous voilà ce soir* ! Impossible d’en rester à ce qui s’apparentait chaque fois davantage, pour moi, à la première mouture d’un ouvrage encore à naître. Celui que j’avais appelé en cours de récit, tant il s’imposait de lui-même, Le Voyage au bout de la vie. En septembre 2014, à la sortie en poche de L’aventure…, j’aspirais déjà plus que tout à cette nouvelle édition entièrement révisée et largement augmentée, qui ne serait ni tout à fait la même ni tout à fait une autre. Qui raconterait la même histoire, sans être vraiment le même livre.

___________
*
« Mon enfance éclata / ce fut l'adolescence / et le mur du silence / un matin se brisa / ce fut la première fleur / et la première fille / la première gentille / et la première peur / je volais je le jure / je jure que je volais / mon cœur ouvrait les bras / je n'étais plus barbare / et la guerre arriva / et nous voilà ce soir... »

 

C’est aujourd’hui chose faite.

Bien faite ? Je sais seulement que cet ouvrage n’entre dans aucune catégorie. Enquête, reportage, portrait, récit de voyage, témoignage, roman d’aventures, confessions d’outre-tombe… Et pourquoi pas – Gauguin et Brel (qui, l’un, parlait de ses toiles avec des métaphores musicales, et l’autre de ses chansons en termes picturaux) ayant créé leurs derniers chefs-d’œuvre au même endroit, à Atuona, certes à soixante-quinze ans d’écart mais seulement à une centaine de mètres de distance à vol d’oiseau ! –, esquisse d’une étude comparée de la peinture exotique et de la chanson d’inspiration flamande ?

Ne cherchez pas. N’essayez même pas ! Il faudrait y aller au forceps, et encore… S’il parle ici ou là de son auteur, par exemple, ça n’est pas pour se moucher du coude comme aurait dit mon cher Frédéric Dard, c’est simplement que sans cette implication, sans ce lien qui relie l’auteur à son héros, sans ces passerelles jetées entre les êtres par de malicieux et mystérieux marionnettistes du Hasard (jusqu’aux plus improbables*), ce livre n’existerait pas. Vous comprendrez mieux à sa lecture, j’espère.

________
*Il nous a fallu attendre la parution de L’aventure… pour nous apercevoir, notamment, qu’un de ses principaux personnages de Polynésie n’était autre qu’un cousin par alliance et que ma future épouse, encore adolescente, l’avait rencontré lors d’une de ses venues en métropole, à l’occasion d’une fête familiale ! Il nous en reste même une photo dans l'album de famille. Pour la petite histoire, Jacques Brel chantait encore et ne se doutait pas qu'une dizaine d'années plus tard il habiterait ce faré très simple mais coquet à l'autre bout du monde...

 

 

Ces précisions apportées (voir aussi l’encadré en bas de page), il me reste à vous souhaiter, si affinités, un bon voyage dans le sillage du Grand Jacques. Cinq ans après – au fil desquels plusieurs acteurs de l’aventure ont appareillé à leur tour (Jean Corti, Alex Du Prel, Leny Escudero – cf. le nouveau chapitre « Ballade à Sylvie »… –, Lucien Israël, Gérard Jouannest, Charley Marouani, mère Rose…) pour un ailleurs incertain –, je vous invite à nouveau sur les traces de ce « voyageur lointain » (Barbara) venu des brumes du Nord se noyer délibérément dans le grand bleu, après avoir été « l’être le plus important qui soit dans la chanson » (Brassens). Un homme révolté, provocateur à ses heures, débordant d’empathie, toujours positif et néanmoins désespéré (mais avec élégance). Qui aujourd’hui dans son paradis, même s’il doutait de devenir un jour « chanteur pour femmes à ailes blanches », doit entendre « les anges, les saints et Lucifer » lui chanter la chanson de naguère, celle du temps où il s’appelait Jacky…

Bon voyage à bord de l’Askoy, son voilier de dix-huit mètres de long mais lourd (beaucoup trop lourd pour traverser le Pacifique rien qu'à deux !) de quarante-deux tonnes, aujourd’hui en fin de restauration (ô combien épique !) en Belgique… Et bon séjour, surtout, dans la terre d’élection de Jacques Brel, la « Terre des Hommes » (nommée ainsi par ses habitants, ce qui ne pouvait que séduire encore plus cet admirateur de Saint-Exupéry). Là où lui-même avait marché sur les pas de ce peintre maudit et génial qui pratiquait son art comme lui le sien, avec une générosité outrancière et haute en couleur, mais authentique jusqu’à la moelle : « Koké » (comme l’appelaient ses amis… et compagnes), dont la vie à Hiva Oa, passée à défendre les « indigènes » face aux abus de l'Administration et de l'Eglise, ressemblerait étrangement à une répétition générale de celle du Grand Jacques...

Bon voyage aux Marquises, le pays de leur dernière demeure. Là où « le rire est dans les cœurs, le mot dans le regard », où « le cœur est voyageur » et « l’avenir est au hasard ».

http://fred-hidalgo.fr/lauteur/jacques-brel-4/NB. Entre autres vidéos de ce sujet, on trouvera : a) une interview de Jacques Brel, réalisée le 3 octobre 1966 dans un restaurant de Limoges à l’issue du concert, où il tente d’expliquer les raisons de ses adieux – on reconnaît Charley Marouani à sa droite et Jojo (Georges Pasquier) en face de lui ; b) sa chanson des Marquises sur des images où on le voit aux manettes de son bimoteur (les seules qui existent, prises par une équipe belge en juin 1978, qu’il avait accepté de guider – sans donner d’interview – pour un reportage sur les îles destiné à l’émission de la RTBF « Visa pour le Monde » ; c) enfin, juste ci-dessus, un excellent reportage d’Arte, tout récent, où l’on retrouve Serge Lecordier à Hiva Oa, à l’origine de la restauration du « Jojo » et de la création de l’Espace Brel qui l’abrite, et Fiston Amaru, l’ancien postier d’Atuona qui vit désormais à Nuku Hiva et fut le premier Marquisien auquel s’adressa l’artiste en quête d’anonymat (lequel resta pantois en découvrant, avec bonheur, qu’il était inconnu en ces îles).

Plaisir de constater une fois de plus que L’aventure commence à l’aurore sert depuis 2013 de carnet de voyage privilégié aux principales chaînes de télévision ainsi qu’à des producteurs et réalisateurs indépendants…

L'occasion aussi de regretter, à propos d'autres reportages et documentaires (quand on a facilité les contacts sur place voire convaincu les intéressés d’accueillir une équipe), que la citation des sources ou l’emploi des remerciements semble ne plus être en usage dans le monde de la télé. Contrairement à celui de la radio, comme le montre cette superbe émission de 52 minutes, « Le Temps d’un bivouac », que Daniel Fiévet a consacrée cet été sur France Inter au voyage au bout de la vie de Jacques Brel : « En compagnie de Fred Hidalgo, partons sur les traces de celui qui fut tour à tour chanteur, acteur, navigateur ou aviateur… » Merci encore à lui et à son équipe ! (Emission à réécouter ici en podcast.


• Jacques Brel, le voyage au bout de la vie, éd. de l’Archipel, 464 pages + cahier photos de 16 pages, format 154 x 240 mm. Disponible en librairie et sur les principaux sites de vente par correspondance : Amazon.fr ; Decitre.fr ; Chapitre ; Dialogues.fr ; Mollat.com ; etc.

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2 septembre 2018 7 02 /09 /septembre /2018 16:50

...is alive and well and living in Paris


Oui, Graeme Allwright est vivant, il va bien et il vit à Paris. Tout comme Jacques Brel autrefois, à qui Mort Shuman consacra sous ce titre une comédie musicale, peu avant qu’il ne prenne le large. La différence, c’est que Graeme – qui a fait ses adieux définitifs au récital à la fin 2015 – a aujourd’hui plus du double de l’âge du Grand Jacques à l’époque : 91 ans, 92 le 7 novembre prochain… C’est dire s’il était temps qu’une biographie fût consacrée à l’auteur immortel d’Il faut que je m’en aille. Par chance, cette (trop longue) attente est atténuée, sinon compensée, par la qualité de son auteur Jacques Vassal, l’un des meilleurs journalistes musicaux de l’espace francophone de ces dernières… cinquante années.
 

Damned ! Je suis fait… Voilà une bio de chanteur, parmi les très rares auxquelles je serais prêt à consacrer tout le temps nécessaire, que je n’écrirai jamais. Un rascal du nom de Jacques Vassal qui semble écrire plus vite que son ombre (Brassens, Brel, Cohen, Dylan, Ferré, Higelin…) m’a devancé ! Sans rire, bien que ce qui précède soit très sérieux (j’aurais vraiment aimé écrire un livre sur cet être d’exception qui occupe une place à part dans mon cœur), c’est un bonheur que cet ouvrage existe, qu’il soit paru du vivant de Graeme et qu’il soit signé Vassal, car en vérité, qu’on se le dise au fond des ports, nulle autre plume n’était plus légitime que la sienne.

C’est à Jacques Vassal, par exemple, qu’on doit la toute première interview de Graeme chanteur dans la presse nationale. Par la même occasion, c’était le tout premier article qu’il réalisait pour le mensuel Rock & Folk à peine né : les historiens le retrouveront dans le n° 3 de janvier 1967 et les lecteurs de Graeme Allwright par lui-même en pages 98-101. Cela se passait à l'automne 1966, rue de la Gaîté, dans les coulisses de Bobino. Une salle chargée d’histoire dont l’âme s’est envolée dans les années 1980, rappelle l’auteur, victime de la voracité des bulldozers et, plus encore, de leurs commanditaires : « All right, Allwright ! Graeme me reçoit dans sa loge à Bobino, après son tour de chant couronné de succès, dans le programme de Raimon*… »

_______
*Grand chanteur hispano-valencien (dont l’œuvre est hélas méconnue en France) qui fut l’un des pionniers de la Nova Canço, la nouvelle chanson catalane. Pour Chorus, notre dernière rencontre avec lui, réalisée par Marc Legras (9 pages fort denses et illustrées d’étonnantes photos d’archives, avec Pete Seeger et Jorge Semprun notamment), remonte à juin 2006, à l’occasion de son nouveau passage à l’Olympia quarante ans après le premier (cf. Chorus n° 58, hiver-2006-2007).

 

En réalité, c’était la seconde fois que le journaliste en herbe voyait le chanteur débutant en scène. Trois ou quatre semaines plus tôt, il l’avait découvert par hasard dans un de ces cabarets de la rive gauche qui faisaient florès et le bonheur des amateurs de chanson. C’était à la Contrescarpe. Vassal s’en souvient bien : « Avec des amis, j’étais venu pour voir et entendre Les Enfants terribles. Trois garçons et deux filles, sous la houlette d’Alain Féral, qui connaissaient alors un certain succès. […] Leur travail des guitares et leurs harmonies vocales très riches et maîtrisées nous faisaient penser un peu au trio Peter, Paul & Mary, l’un de nos modèles américains de ces années-là. Mais nous n’étions pas préparés à découvrir ce soir-là “un Américain”, du moins l’avons-nous cru lors de cette première prestation, qui jouait de la guitare et de l’autoharp en chantant d’une voix claire et dans un français parfaitement articulé, malgré une pointe d’accent anglo-saxon. Il semblait avoir peut-être trente ans (en fait, il était tout juste quadragénaire, mais Graeme a longtemps paru dix ans de moins que son âge réel). Il chantait des histoires de voyage comme ce blues de Jack Clement et Allen Arnold déjà chanté, entre autres, par Johnny Cash. […] Avec cette chanson profondément américaine, Graeme avait réussi un petit miracle : l’adapter en restant fidèle au texte original, tout en donnant l’impression que celui-ci était en français :

Emmène-moi,
Mon cœur est triste et j’ai mal aux pieds ;
Emmène-moi,
Je ne veux plus voyager.

 

Une grande partie du talent de Graeme était déjà là, un miracle en effet (par essence exceptionnel… mais constant chez lui !) qui voyait l’adaptateur – aux antipodes des inepties yé-yé du moment, décalquées à la va-vite des tubes américains – devenir créateur à part entière et même apporter un plus, parfois, à l’œuvre initiale. On allait le constater bientôt avec ses merveilleuses adaptations-recréations des chansons de Leonard Cohen. L’Étranger, Suzanne, Les Sœurs de la miséricorde, Demain sera bien, L’Homme de l’an passé, Diamants dans la mine, Avalanche, Lover Lover Lover… ou encore Danse-moi. Jacques Vassal : « De cette pure merveille, dont l’inspiration de départ, selon son auteur, remonte aux images des camps d’extermination nazis, Graeme a su préserver l’essentiel et offrir en français une œuvre tout en finesse » :

Danse-moi à ta beauté avec un violon en flammes
Danse-moi dans la panique jusqu’au repos de mon âme
Touche-moi avec ta main nue ou gantée de velours
Danse-moi vers la fin de l’amour…

Précision : dans l’ordre l’arrivée dans la chanson, Graeme a précédé Leonard de deux ans. Son premier album (avec Le Trimardeur, son adaptation de Hard Travelin’ de Woody Guthrie), sous label Mouloudji (qui l’avait rencontré, ainsi que Colette Magny qui l’aimait beaucoup, à la Contrescarpe), date de l’automne 1965. Celui de Cohen de décembre 1967. Le coup de cœur immédiat de Graeme à l’écoute de ce disque, The Songs of Leonard Cohen, donnera naissance à deux immenses chansons dans son troisième album (1968, Mercury) : Suzanne et L’Étranger. Allwright à Vassal, en parlant de celles-ci et des suivantes : « Quand j’ai écouté pour la première fois son tout premier album, et puis son deuxième, j’ai eu l’impression que c’était comme si j’avais écrit ces chansons moi-même ! J’avais complètement intériorisé ses émotions et sa façon de les exprimer, ses images, ses mots… »

En 1973, Mercury décidera de rassembler ses premières adaptations dans un album spécifique : Graeme Allwright chante Leonard Cohen. Au verso de la pochette, ce texte manuscrit : « En adaptant ces chansons, j’ai essayé de respecter dans la mesure du possible la pensée de Leonard Cohen que j’estime beaucoup. J’espère que mon travail aidera l’auditeur français à mieux comprendre et pénétrer l’univers souvent difficile de Cohen. Je lui dédie ce disque avec l’espoir de nous retrouver sur un chemin plus ensoleillé. » Le plus français des Néo-Zélandais et le Canadien anglophone se retrouveront en effet, soit pour assister à leurs concerts respectifs, l’un à Paris, l’autre à Montréal, soit en privé, chez l’un ou chez l’autre. Graeme à Vassal : « Il m’a raconté des choses très personnelles, très intimes même, sur sa vie à lui. Il m’a dit des choses que je n’ai jamais répétées à personne. Je n’ai fait qu’écouter, quelque peu abasourdi, et par ce qu’il me confiait, et par sa confiance en moi. Je n’ai jamais répété et ne répéterai jamais le contenu à personne. »

Mais en public, un jour, Leonard Cohen fera ce commentaire à propos du travail d’adaptation de son alter ego francophone : « Graeme a rendu mes chansons plus acceptables à mes propres yeux. » Sans aucun doute, pour Graeme Allwright, la plus prestigieuse des récompenses possible !

 

Quelle que soit l’importance, cependant, du volet Cohen chez Allwright, il serait abusif de le réduire à celui-ci. Pour être un adaptateur rare (Petit garçon, Petites boîtes, Jusqu’à la ceinture, Le Jour de clarté, De passage, Comme un vrai gamin… ou Sacrée bouteille d’après Tom Paxton – « Celle-là, dit-il, je la chante en m’affublant d’un nez rouge, un nez de clown, pour accentuer le côté “poivrot” du personnage. Tom Paxton a d’ailleurs expliqué, dans ses concerts aux États-Unis, que sa chanson était plus connue des Français que des Américains… »), il n’en est pas moins un auteur, compositeur et/ou interprète des plus originaux (Il faut que je m’en aille, La Petite Souris, Joue joue joue, Ballade de la désescalade, Questions, Garde le souvenir, Lumière, Condamnés…). Son répertoire s’est inscrit à jamais dans la mémoire collective de plusieurs générations, à partir des colonies de vacances et autres camps scouts, à défaut des médias qui ne l’ont diffusé qu’avec parcimonie. On peut en juger à l’aune de son œuvre discographique : dix-huit albums entre 1965 et 2000 (Tant de joies, EPM), dont un double album en public avec Maxime Le Forestier et un formidable Allwright sings Brassens (auquel Vassal consacre la moitié du chapitre « Cohen en français, Brassens in english »).

Il y a eu encore un CD-DVD en 2008, Des inédits… pour le plaisir, un DVD simple enregistré Un soir de concert en 2007 (tous deux chez Musikéla/EPM), celui-ci ouvert par sa version pacifiste de La Marseillaise (« Pour tous les enfants de la Terre / Chantons amour et liberté / Contre toutes les haines et les guerres / L’étendard d’espoir est levé… ») ; et puis fin 2015 Graeme a jugé plus « respectueux » pour son public – malgré un succès jamais démenti et un bonheur rare offert en partage – d’arrêter la scène (excepté quelques incursions plus ou moins brèves ici ou là jusqu’à l’an dernier). Signalons aussi, outre nombre de compilations et participations, le beau film Pacific Blues, tourné en France et en Nouvelle-Zélande, que lui ont consacré en 2005 Chantal Perrin et Arnaud Deplagne (52’).

Pour être un petit peu plus complet, il faudrait également parler du globe-trotter, de La Réunion, de l’Inde, de l’Éthiopie où il a vécu, à Harrar, comme Rimbaud avant lui ; de son retour tardif en Nouvelle-Zélande en 1993 puis de sa tournée en décembre 2005 (la première fois qu’il chantait ses chansons dans son pays natal !) ; de ses femmes, de ses enfants, de ses amis musiciens, surtout malgaches ; d’un de ses auteurs de prédilection, Maurice Cocagnac (cf. Au cœur de l’arbre…) ; de son indifférence envers la notoriété, les médias et le show-business ; de ses influences et inspirations spirituelles… De sa vocation de comédien qui l’avait fait quitter Wellington à la fin des années 1940 pour aller jouer Shakespeare à l’Old Vic de Londres, puis de son arrivée à la Comédie de Saint-Étienne dirigée par Jean Dasté, élève de Jacques Copeau dont la petite-fille, Catherine, allait devenir sa première épouse ; des circonstances de sa bifurcation vers la chanson, jusqu’à l’inauguration en 2014 dans la ville du Quesnoy – à la libération de laquelle participa en 1918, une semaine avant l’armistice, une division de soldats néo-zélandais (400 blessés et 93 tués) – d’une « rue Graeme-Allwright » qui dessert le joli petit théâtre des Trois Chênes où il est venu chanter, etc. Mais comme tout cela figure dans le livre, je m’en abstiendrai.

 

Ouverture du dossier de “Paroles et Musique” (mai 1982)


Tout juste me bornerai-je à regretter, au plan éditorial, l’absence d’un cahier photos et d’une chronologie succincte en annexes. Peu confortable, d’autre part, le renvoi des notes dites « de bas de page » en fin de chapitre. Le choix du titre aussi : Graeme Allwright par lui-même, qui laisse croire à tort à une autobiographie, alors que Jacques Vassal fait intervenir en situation – entrecoupant les propos exclusifs de l’artiste, bien sûr – les témoins essentiels de sa vie, tout en éclairant le contexte par ses commentaires d’auteur quand c’est nécessaire. Simples remarques au demeurant car ce livre a eu la plus grande peine à exister, une fois écrit, et a même été reporté, à un moment, aux calendes grecques.

Difficile par conséquent de reprocher au seul éditeur qui a eu l’intelligence et la sensibilité de le publier de l’avoir fait entrer au forceps dans le cadre de sa collection d’« autoportraits imprévus » (Brassens par lui-même, Cabrel par lui-même, etc.) et d’avoir limité son nombre de pages autant que possible... Disons que je les formule parce que Vassal aurait mérité un résultat éditorial à la hauteur de son travail, mais aussi et surtout en vue d’une édition ultérieure (…dans un monde où l’édition ne serait pas de plus en plus frileuse, du fait que les lecteurs – et les amateurs de chanson avec eux, hélas – sont de moins en moins nombreux) ; on peut rêver, n’est-ce pas, sachant que Demain sera bien...

(Graeme Allwright par lui-même, 304 pages, format 22x14 cm, prologue de Jacques Perrin, avant-propos de Graeme Allwright, Ed. du Cherche Midi, juin 2018, Paris.)

 

Une précision et un complément d’information, enfin, pour la petite histoire.

Primo, la superbe image de couverture (excellent choix !) est une photo de Francis Vernhet réalisée à l’automne 1992 pour illustrer l’une de nos rencontres avec Graeme* ; en l’occurrence, une interview que j’avais mise en boîte, publiée dans le n° 2 de Chorus (hiver 1992-1993), à l’occasion de la sortie de son album Lumière et de sa « rentrée parisienne » au Passage du Nord-Ouest.

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*Outre nombre d’articles divers (rencontres, disques, scènes, etc.) avec ou sur lui, nous avons consacré deux grands dossiers à Graeme Allwright : le n° 20 de Paroles et Musique (mai 1982) et le dossier « Panthéon » du n° 32 de Chorus (été 2000).

Secundo : un codicille à cet article, comme aurait dit Brassens. Un bonus, en fait : le texte que j’avais écrit pour La mémoire qui chante, mon « journal d’un échanson » qui, comme le livre de Vassal, avait d’abord été refusé par plusieurs éditeurs, avant d’être publié en financement participatif, donc en édition limitée. Forcément, ce texte qui témoigne dans les grandes lignes de notre histoire personnelle avec Graeme est resté de l’ordre du confidentiel : voilà l’occasion ou jamais de lui donner la clé des champs... D’autant qu’il recoupe et complète un chapitre de Jacques Vassal intitulé « Partages ».

 

Au cœur de l’arbre

J’ai fait la connaissance de Graeme au milieu des années 1970, à l’un de nos retours ponctuels en France (avec ma chère et tendre, installés à Libreville, nous venions de créer le premier journal national du Gabon, L’Union*) ; et j’étais loin alors d’imaginer l’importance de la place que cet homme allait occuper pour toujours dans nos cœurs…

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*Aujourd’hui, plus de quarante ans après, L’Union a dépassé son treize millième numéro…

 

 

L’histoire a vraiment démarré sur les rives de la mer Rouge et à l’orée d’une nouvelle décennie porteuse d’espérance. Pour la France avec l’arrivée – enfin ! – de la gauche au pouvoir, mais aussi pour nous qui échangions nos premières lettres avec les pensionnaires de notre vivant panthéon de la chanson : Barbara, Brassens, Escudero, Ferrat, Ferré, Nougaro, Marc Ogeret, Romann, Anne Sylvestre, Tachan… et Graeme Allwright. Cela se passait à Djibouti et Brel, hélas, reposait depuis un an déjà aux Marquises.

Alors qu’il pensait sérieusement à laisser tomber sa vie de tournées, lui qui n’a jamais couru après quelque forme que ce soit de carrière, Graeme nous offrait à ce moment-là la primeur de ses nouvelles chansons, rassemblées dans un vinyle tout récent, Condamnés ?, qui sonnait comme un testament : Le Poète solitaire, Le Passage du fleuve, Le Sommet… et, en dernière plage, La Chanson de l’adieu. Mais une autre s’était glissée au cœur du disque, admirable de sobriété et de beauté, qui enseignait la vérité, rien que la vérité, toute la vérité… Et l’air de rien, notre feuille de route, ponctuée de bouclages, pour les trois décennies à venir :

Au cœur de l’arbre il y a le fruit,
Au cœur du fruit il y a la graine,
Au cœur de la graine il y a la vie
Et la saison prochaine

Flash-back : Davy Moore…

En ce temps-là, la chanson et sa diffusion audiovisuelle allaient encore à peu près de pair. Le fossé entre l’une et l’autre ne commencerait vraiment de se creuser que deux ans plus tard, à partir de Mai 68, pour ne plus cesser de s’élargir. Mais en 1966, malgré l’omniprésence yé-yé, on entendait aussi bien sur les ondes La Bohême d’Aznavour, Quand il est mort le poète de Bécaud, la Supplique… de Brassens, Le Mal de vivre de Barbara, Ces gens-là de Brel, Armstrong de Nougaro, Les Jolies Colonies de vacances de Perret, etc., qu’un étonnant et implacable réquisitoire contre la boxe. Une chanson déclamée par une voix nouvelle, mordante et accrocheuse, à l’accent britannique intriguant : « Qui a tué Davy Moore / Qui est responsable / Et pourquoi est-il mort ? »

C’est en tout cas ainsi que, lycéen attelé à ses devoirs, le transistor en sourdine, je découvris (à l’instar, sans doute, de milliers d’autres jeunes qui constitueraient le futur noyau dur de son public) ce nouveau chanteur au nom bizarre, longtemps imprononçable pour beaucoup : Craime (Grayme ?) Aullerail… raillte ? Un choc suivi de la découverte fabuleuse de ce que je croyais être son premier album (c’était déjà le second) : Petites boîtes, Dommage, Il faut que je m’en aille, Johnny… Des chansons, une voix et une interprétation saisissantes, annonciatrices de promesses. Entre autres de merveilleuses adaptations de Leonard Cohen.

Impossible d’imaginer, bien sûr, que les hasards de l’existence me feraient jouer un rôle dans la trajectoire professionnelle de cet homme de quarante ans, venu des antipodes l’année de ma naissance… Et pourtant !

 

Mer et Île Rouges

Printemps 1979. Treize ans et huit ou neuf albums après, j’écris à Graeme pour lui annoncer notre décision de quitter la Corne de l’Afrique un an plus tard pour créer un magazine mensuel de chanson (lors de notre première rencontre, nous éditions en France un hebdomadaire régional socio-culturel intitulé Forum), mais qu’auparavant nous aimerions organiser sa venue sur place pour quelques concerts… Je l'informe de nos souhaits et possibilités à ce sujet et, lui dis-je, on en reparlera de vive voix vers la fin juin, où nous rentrerons pour quelques semaines en France… D’ailleurs, ajouté-je, ce serait bien de venir passer un week-end à la maison, avec (sa femme) Claire et (sa fille) Jeanne... Par retour ou presque, nous recevons ce mot :
 

Graeme s'y montre doublement heureux – et de cette proposition (l’occasion pour lui de remettre les pieds sur ses propres traces une dizaine d'années après sa découverte de l'Ethiopie...), et de l’annonce de la création future de Paroles et Musique. Fin juin, nous fêtons donc nos retrouvailles à la campagne et je prends quelques photos… Entre autres, celle qui servira de couverture à son numéro de mai 1982. Une image prise sur le vif où Graeme apparaît tel qu’en lui-même, méditatif…
 


Il vient de connaître une semaine triomphale, du 9 au 17 juin, à l’Olympia, tourne quasi quotidiennement jusqu’à la mi-août (nous le retrouverons d’ailleurs à Paris, à l’affiche du Mois de la chanson proposé par Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud du 4 au 6 juillet au Théâtre d’Orsay), et doit enregistrer son nouvel album à la rentrée. Ensuite, nous apprend-il, Graeme doit répéter avec Maxime Le Forestier, en vue des concerts qu’il veut donner au Palais des Sports de Paris, en janvier 1980, au bénéfice de l’association qu’il parraine et soutient, « Partage avec les enfants du Tiers-Monde ».
 

Avec Maxime Le Forestier, Serge Lama, Nana Mouskouri et Guy Béart (ph. J. Aubert)

 

Un emploi du temps bien chargé, mais qui laisse néanmoins une trouée possible à la fin de l’année. Accompagné alors du groupe Namana (un bassiste congolais, Rido Bayonne, un batteur franco-vietnamien, Martin Coridon, et deux guitaristes malgaches, André et Solo*), Graeme accueille notre idée avec enthousiasme (il a déjà voyagé en solitaire, en 1969, dans la Corne de l’Afrique), nous suggérant même de prolonger sa venue par une tournée dans l’océan Indien. Cela permettrait d’ailleurs de partager les frais de transport, toujours très lourds.

_______
*Solo (prononcer Soul) Razafindrakoto accompagnera Graeme jusqu’à ses derniers concerts et dernières participations de 2015-2016 et produira et réalisera plusieurs de ses albums.

Vont suivre alors trois mois, depuis Djibouti, de contacts multiples entre directeurs de centres culturels français et de correspondances avec le chanteur et son tourneur de l’époque, Harry Lapp. Graeme a très envie de retourner à la Réunion, où il a vécu de fin 1975 à début 1977, ainsi qu’à Madagascar qu’il a découvert à cette période-là. Un temps, il est question aussi des Seychelles… Plusieurs possibilités se présentent alternativement, puis la Réunion déclare forfait – « Dommage », nous écrit Graeme.

L’opération est officiellement pilotée par l’excellent Dominique Chantaraud, directeur du centre culturel Arthur-Rimbaud de Djibouti (qui m’a fait toute confiance lorsque je lui ai proposé d’organiser cette tournée), assisté de son adjoint (et futur successeur) Bernard Baños-Robles. Mais les Seychelles, bientôt, tombent également à l’eau… Et si Mada faisait aussi marche arrière ? m’inquiétais-je alors auprès de Graeme ? Eh bien, ce serait « Djibouti tout seul », nous rassure-t-il. « On prendrait dans ce cas deux places sur sept à notre charge » (pour Claire, qui s’occupe de la technique, et Jeanne). « De toute façon, pour Djibouti, c’est sûr en fin d’année. »

Finalement, ce sera et Madagascar et Djibouti, de la fin novembre à la mi-janvier. Arrivés dans l’Île Rouge, bouleversés par les conditions de vie extrêmement précaires du peuple malgache, Graeme et ses musiciens – qui devaient seulement se produire deux soirs au centre culturel Albert-Camus de Tananarive – donneront dix-neuf autres concerts de soutien ! Vingt et un en à peine un mois… Un périple exténuant à travers cette île-continent, rendu possible (en dépit de conditions techniques éprouvantes) grâce à l’important réseau local de l’Alliance française.

Sur le plan professionnel, ce voyage sera surtout l’occasion pour Graeme Allwright de découvrir les jeunes Lolo Sy Ny Tariny, un excellent groupe de neuf musiciens-vocalistes, dont plusieurs membres (Benny, Érick, Passy…) l’accompagneront par la suite. La rencontre interviendra d’ailleurs à point nommé, à une époque de sa vie où l’artiste, qui avait l’impression de tourner en rond, se posait sérieusement la question de mettre un terme à sa carrière.
 

Jusqu’à la ceinture

Lorsque Graeme atterrit à Djibouti où deux concerts (officiels) sont programmés, ce pays nouvellement indépendant abrite – en sus de la Légion étrangère – une importante présence militaire française, « facteur de stabilité » dans une région de l’échiquier mondial qu’Américains et Soviétiques, à l’issue de la guerre de l’Ogaden, se partagent à travers leurs pions éthiopiens et somaliens. Dans un tel contexte, c’est pour le moins interloqué (quoique amusé en son for intérieur) que le chanteur apprend, à la veille de Noël, le souhait du commandant de la base de compter sur une prestation spéciale, intra-muros, à l’intention des seuls personnels militaires et leurs familles ! Pourquoi pas, se dit notre homme aussi pacifiste qu’antimilitariste ; si la météo incite à l’oublier (il fait plus de trente degrés), après tout c’est Noël…
 


Arrive le premier des deux spectacles qu’il doit donner au Théâtre des Salines, un superbe lieu en plein air, étagé en gradins. Visiblement épuisé par son marathon de Madagascar, l’équipe n’en offre pas moins une soirée de trois heures et demie entre le tour de chant de Graeme, alternant standards et nouveautés, et les morceaux instrumentaux de Namana. Mais le lendemain matin, le directeur du centre culturel reçoit un coup de fil furieux du commandant : Graeme Allwright est interdit de spectacle au camp ! Sans la moindre explication. Envoyés en éclaireurs, ses « espions » de la veille n’ont guère dû goûter le répertoire de l’auteur de Pacific Blues

Quoi qu’il en soit, cette annulation va nous valoir, le 9 janvier 1980, un second concert absolument extraordinaire, ponctué de bout en bout de réactions aussi enthousiastes que tout à fait inattendues. Celles d’un fort contingent (un bon tiers des mille cinq cents spectateurs, Djiboutiens et Européens mêlés) de légionnaires et de militaires ! Des engagés, mécontents de la suppression de « leur » concert, et le faisant bruyamment savoir. Avec en apothéose finale, une chanson reprise par eux presque en chœur ! Une chanson que Graeme n’aura jamais interprétée avec autant d’émotion, de conviction et de plaisir de toute sa vie :

On avait d’la flotte jusqu’aux g’noux
Et le vieux con a dit d’avancer
Y en avait jusqu’à la ceinture
Et le vieux con a dit d’avancer
On avait d’la flotte jusqu’au cou
Et le vieux con…

Délire indescriptible dans les gradins, les bidasses, fous de joie, assimilant manifestement leur commandant à ce « vieux con » qui, toujours, malgré la situation en train d’empirer, disait d’avancer.

Dans l’intervalle, fidèle à son habitude, Graeme était allé – gracieusement, of course – chanter ici et là : dans une MJC de quartier, à la lueur de quelques misérables ampoules, dans un cinéma de plein air pour contribuer à la construction d’une maternité à l’intérieur du pays, sur la place principale de la capitale, le 1er janvier, avec Namana…
 

Et puis, tout au long de ce séjour de deux semaines, Graeme Allwright ira discrètement à la rencontre des rescapés du conflit entre l’Éthiopie et la Somalie, rassemblés dans des camps djiboutiens où les accueillaient notamment des volontaires de Médecins du monde (dont un couple d'amis au dévouement et à la compassion extraordinaires). Des rencontres d’homme à homme, authentiques, qui, au-delà des barrières de langues, d’origines, de couleurs ou de religions, me feront découvrir, presque toucher du doigt – puisque je servais, seul avec lui, de guide à Graeme –, la vraie communication entre les êtres. Dans l’intensité, la profondeur et la tendresse d’un regard sans pareil, qui vous sonde et semble s'immiscer avec une extrême bienveillance jusqu'au fond de l'âme en vous invitant au partage. Oh ! Le regard de Graeme Allwright...

Inoubliable leçon d’humanité qui ne s’apprend ni à l’école ni dans les livres. Mais ça, bien sûr, c’est une autre histoire… que je conserverai dès lors par-devers moi, enfouie au plus intime, et qui fera définitivement de Graeme l'un de mes grands frères de coeur.
 

Comme cette autre histoire encore, publique celle-ci, qui allait démarrer six mois plus tard, avec la parution du numéro un de Paroles et Musique (dont il avait été l’un des tout premiers informés du projet) et m’enchansonnerait pour le reste de ma vie. Graeme Allwright ne serait plus jamais bien loin dans notre vie, présent en particulier à toutes nos fêtes, entre autres à celle du cinquième anniversaire de Paroles et Musique en 1985 (aux côtés de Guy Béart, Leny Escudero, Bernard Haillant, Namana, Marc Ogeret, Riou et Pouchain, Anne Sylvestre, etc., dont les jeunes Louis Arti et Allain Leprest) et des dix ans de Chorus en 2002… où, merveilleusement accompagné au débotté par Jean Corti, l’accordéoniste de Brel, il allait nous offrir un florilège de ses chansons, dont l’incontournable et définitivement inoubliable Il faut que je m’en aille

Photos de Jacques Aubert, Fred Hidalgo, Jean-Pierre Leloir et Francis Vernhet, dessin de Philippe Quinton.

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