Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

Présentation

  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
  • Contact

Profil

  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

Site de Fred Hidalgo

Journaliste, éditeur, auteur
À consulter ICI

Recherche

Facebook

La Maison de la chanson vivante
   (groupe associé au blog)
 

Jean-Jacques Goldman, confidentiel
  (page dédiée au livre)

Livres

15 juillet 2013 1 15 /07 /juillet /2013 12:06
Avec le temps… on n’oublie rien, de rien !
 
Pour deux générations au moins, depuis les années 1950, trois personnalités ont dominé la chanson française de la tête et des épaules : Georges Brassens, Jacques Brel, Léo Ferré. Ce n’est pas un hasard si une photo les représentant tous trois en pleine discussion, entre demis de bière et paquets de scaferlati bleu et de celtiques, est devenue un poster aussi célèbre que celui de « Che » Guevara, reproduit à des milliers d’exemplaires et fréquemment placardé dans des lieux publics, bibliothèques ou aux comptoirs de bistrot (1). Comme hommes et comme artistes, Brassens, Brel et Ferré ont en commun un certain anticonformisme, une révolte profonde même, propre à soulever les cœurs et les esprits. Et bien sûr, un sens de la mélodie populaire et un art poétique sans lesquels il n’est pas de grande chanson capable de s’inscrire dans la mémoire collective.
 
Vassal_Ferre-couv.jpg
 
Ces mots ne sont pas de moi, bien que j’en partage la teneur sans réserve, mais de Jacques Vassal en introduction de son nouveau livre consacré à Léo Ferré, astucieusement sous-titré La Voix sans maître. « Brassens et Brel ont chacun fait l’objet d’une impressionnante bibliographie, note Vassal dont le livre précédent, en 2011, était justement consacré au premier des deux, Brassens, homme libre. Tous deux ont, “avec le temps”, trouvé leur place dans le panthéon médiatique et culturel, en France et à l’étranger, notamment à travers des hommages et rétrospectives à la radio et à la télévision. Ferré, jusqu’à présent, bien moins. Parce que, vivant, il fut, et parti, il reste moins consensuel, moins prévisible, plus controversé et plus complexe, finalement, que ses deux glorieux confrères ? »
  
D’emblée, l’auteur prévient le lecteur que les pages de son ouvrage aideront, entre autres, à cerner ce constat en forme de question. Un ouvrage qui n’est pas « tout à fait » une biographie, non plus qu’une analyse plus ou moins savante de l’œuvre de l’artiste, comme il en existe déjà, mais appartient à « un troisième type » : « Livre de passion et de documentation à la fois, riche de témoignages, récents ou inédits, il est le résultat d’années, de jours et d’heures de réflexion, de relecture des textes, de réécoute des disques, d’imprégnation, de fréquentation des lieux symboliques et de personnes ayant une connaissance intime de Léo Ferré. » Et Jacques Vassal d’assurer : « J’ai voulu offrir ici l’histoire d’une vie (quand même, forcément), celle de la construction et du devenir d’une œuvre, et aussi celle d’une génération qui a grandi, changé, évolué en compagnie de cet artiste. »
 
 
Dont acte et surtout le contraire d’un acte manqué : quand il ne sert à rien de vouloir refaire ce que d’autres ont déjà fait, et très bien, avant vous (en particulier Robert Belleret qui, avec Léo Ferré, une vie d’artiste, paru en 1996 chez Actes Sud, avait réussi « la » bio de référence), il faut procéder autrement, trouver des angles différents voire inattendus, tenter d’apporter des éclairages inédits, susciter de nouveaux points d’intérêt. C’était l’objectif visé par Vassal et atteint ici, avec le talent qu’on lui connaît, après un premier essai tenté en 2003 avec Léo Ferré, L’Enfant millénaire.
 
Détail qui ne trompe pas, Léo Ferré, La Voix sans maître est préfacé par un autre maître-chanteur, qui ne détonne pas, loin s’en faut, aux côtés de la sainte trinité de la chanson francophone – Jacques Canetti, pour évoquer les ACI les plus marquants de son « écurie » chantante, ne parlait-il pas des « 3B » de la chanson ? Brel, Brassens et… Béart ! Brève mais éloquente préface de Guy Béart, donc, qui eut « le bonheur » en 1947, âgé alors de 17 ans, d’assister à la première apparition parisienne de Ferré, rue Jacob, au cabaret Les Assassins : « Léo Ferré fut et demeure le plus “moderne” de nos grands auteurs-compositeurs-interprètes. Dans sa vie et par son œuvre. (…) C’est un aventurier permanent, indépendant de tout système, souvent rejeté par les médias, toujours insurgé, révolté, libertaire et anarchiste. Et, en même temps, un homme issu de la petite bourgeoisie, amoureux perpétuel et trois fois marié… dans les règles. (…) “Avec le temps, va, tout s’en va”… Mais jusqu’à son dernier souffle, la “voix Ferré” était restée unique, inoubliable. Elle le demeure aujourd’hui, et trace ses rails pour nombre de nouveaux auteurs-compositeurs. »
 
LeoVassal.jpg
 
Sans trop entrer dans les détails, signalons que Jacques Vassal nous offre en annexes (outre des témoignages d’artistes, de professionnels ainsi que de proches de Léo) un véritable document : la première interview qu’il réalisa de Ferré en 1971, sous le pseudonyme de François Ayral ! Quatre pages publiées dans l’éphémère magazine Pop-Music (1970-1972). Puis il reprend celle – « un entretien prolongé » – qu’il effectua en 1987 pour Paroles et Musique (n° 71, juin). L’actualité de l’artiste était alors des plus fournies : un spectacle sur les poètes, un nouvel album double, On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans, une tournée au Japon et l’annonce d’une « Fête à Ferré » le 9 juillet suivant aux Francofolies de La Rochelle ; sans parler de la parution toute récente du livre de Jacques Layani, La Mémoire et le Temps, coédité par Paroles et Musique et Seghers. Superbe interview (illustrée par Francis Vernhet : cf. notre photo) au cours de laquelle Léo détailla sa dernière rencontre avec André Breton, invité à passer une journée chez lui, dans une maison qu’il louait dans l’Eure… Il y fut question de son manuscrit Poète… vos papiers ! pour lequel Ferré souhaitait obtenir une préface du pape du surréalisme. « Pas de problème », lui avait dit celui-ci en allant se coucher, avant de lui servir cette phrase énigmatique au petit matin : « Léo, même en danger de mort, ne faites jamais paraître ce livre ! »
  
Au passage, La Voix sans maître évoque quelques épisodes particulièrement éloquents pour nous, où, avec Paroles et Musique dans les années 1980 puis Chorus au début des années 1990, il nous est arrivé d’accompagner Léo Ferré dans son parcours professionnel. Par exemple, informé début 1985 par son attaché de presse Michel Larmand et par son producteur phonographique François Dacla qu’il allait – enfin – sortir un disque de chansons inédites écrites par Jean-Roger Caussimon et mises en musiques par lui (comme auparavant Mon camarade, Monsieur William, Comme à Ostende, Le Temps du tango, Ne chantez pas la mort, Nous deux… rien que des chefs-d’œuvre !), je proposerais une rencontre conjointe pour la publier dans un numéro « spécial Léo Ferré ». Ferre PMC’est ainsi que Paroles et Musique (n° 51, juin 1985) eut la primeur (et peut-être même l’exclusivité) de la seule et unique rencontre jamais réalisée, semble-t-il, entre les deux « camarades », photo à l’appui.
 
C’est Jean-Dominique Brierre qui eut l’insigne bonheur d’officier en l’occurrence, parmi une douzaine de collaborateurs privilégiés de ce dossier : Jacques Erwan (auteur d’un long et magnifique entretien avec Léo), Pierre Favre, Marc Legras, Alain Meilland, Richard Montaignac, Jean-Pierre Moreau (pour une interview de « Popaul » Castanier, le pianiste « historique »), Marc Robine (recueillant notamment les confidences du directeur artistique Richard Marsan), Frank Tenaille (accouchant entre autres de Maurice Frot, « la mémoire de Léo »), Michel Trihoreau… et Mauricette Hidalgo. Photos de Jean-Pierre Leloir, Alain Marouani et Geneviève Vanhaecke, excusez du peu ! L’un de mes plus beaux souvenirs (et motifs de fierté) en plus de trente ans de direction journalistique. Pour rappel, c’est ce même numéro qui contenait notre première grande rencontre avec un certain Allain Leprest ; propos recueillis par un certain Jacques Vassal…
 
Celui-ci, parvenu au dernier chapitre de son livre (« Ne chantez pas la mort ! »), mentionne la soirée de mai 1992 organisée à Montauban en hommage et en présence de Léo par le festival Alors… Chante !, CHORUS44.jpgpuis s’attarde un peu sur ses deux derniers concerts. Le premier à Sauve dans le Gard le 4 août devant sept à huit mille spectateurs (!), dont François Béranger, Maurice Frot et Michel Larmand, ainsi que Marc Robine et Francis Vernhet, « envoyés spéciaux » d’un Chorus encore à naître ; le second à Saint-Florentin dans l’Yonne le 27, dans le cadre du Festival en Othe. Et l’auteur de noter que l’interview « malheureusement assez brève », réalisée au téléphone en amont de cet ultime spectacle (signée Paul Piro, elle fut publiée le 22 dans le supplément « loisirs » de L’Yonne républicaine) « est peut-être la dernière interview de Léo Ferré ». Je peux témoigner qu’il n’en est rien, l’ironie du destin ayant voulu que « la der des ders » soit celle recueillie par Marc Robine pour le tout premier numéro de nos « Cahiers de la chanson ».
 
Avec Chorus, qui succédait dans le même esprit au mensuel Paroles et Musique, nous souhaitions offrir dans chaque numéro un panorama intergénérationnel de la chanson francophone. Des classiques aux modernes, des anciens aux plus jeunes, des monstres sacrés aux talents en herbe… pour ne parler que des artistes (car Chorus proposerait aussi des rubriques spécifiquement axées sur la chanson et « le métier », d’analyse thématique, d’histoire, d’économie, etc.). Et je savais, nous savions, Marc Robine et nous, que Léo Ferré devait absolument figurer au sommaire de ce n° 1 (en fait le « n° 101 » d’un même travail au service de la chanson démarré en juin 1980). Ça ne se discutait pas, pour nous c’était l’évidence même. Nous avions donc « ciblé » le concert de Sauve pour passer un moment avec Léo en vue de la « Rencontre » d’ouverture des « Cahiers de la chanson ».
 
Ce jour-là, il reçut nos collaborateurs de la plus cordiale des façons, le magnétophone de Marc tournant pendant que Francis prenait toutes les photos qu’il voulait… et puis, pris d’un coup de fatigue soudain, Léo Ferré s’excusa et demanda à interrompre l’entretien, en promettant de le prolonger, par téléphone, une fois rentré chez lui en Toscane. Nous ignorions bien sûr, et l’intéressé le premier, l’existence du mal qui, déjà, le rongeait. Au contraire, on se faisait une joie de le revoir à Paris, du 18 au 24 novembre, à l’affiche du Grand Rex (2).
 
LeoMarc.jpg
 
Quoi qu’il en soit, nous avions 196 pages à boucler, un périodique à terminer pour sortir en kiosques le 21 septembre (Chorus ayant choisi de paraître le premier jour de chaque nouvelle saison). Avec les délais de fabrication et la fourniture préalable aux abonnés (de nombreux anciens lecteurs de Paroles et Musique ayant déjà renoué le fil en toute confiance), notre dead line ne devait en aucun cas excéder la première semaine de septembre. Pourtant, fin août, Marc Robine n’avait toujours pas réussi à compléter son entretien. Il lui fallut attendre le 3 ou 4 septembre pour reprendre la conversation. Le soir même, Marc se désolait : « Léo m’a demandé d’arrêter au bout de quelques minutes, il était trop fatigué… Je dois le rappeler demain. »
 
Vous imaginez le stress à l’idée de « louper » la date de sortie d’un premier numéro… Il grandit encore le lendemain, quand le Toscan d’adoption, fidèle à sa parole, disponible dans l’esprit, fut cependant incapable de « tenir » plus de quelques minutes encore. Ça n’est qu’au terme d’un troisième entretien téléphonique (le 5 ou 6 septembre) que Robine jugea posséder assez de matière pour la rencontre programmée. Le temps pour lui de la mettre en forme et pour nous de la mettre en page et cette toute dernière interview de Léo Ferré réalisée en l’espace d’un mois, du 4 août au 5 ou 6 septembre, figurerait bien au sommaire du numéro d’automne 1992 de Chorus.
 
Leo
 
Le 19 octobre, ayant dû renoncer entre-temps aux spectacles qu’il devait donner en Belgique, Léo était opéré à Paris… Onze jours plus tôt, le 8, son ami Richard Marsan s’en était définitivement allé : « Eh ! m’sieur Richard, le dernier… pour la route ? » Le 23, une dépêche de l’AFP annonçait que Léo Ferré annulait son passage parisien au Grand Rex… « Au fil des semaines, écrit Vassal, graduellement, inexorablement, ce corps s’affaiblit. Le tabac lui est désormais défendu par la médecine. Léo a, bel et bien, fumé ses dernières celtiques. C’était un de ses ultimes plaisirs. (…) À Castellina, Léo ne reçoit plus les amis. Il ne voulait pas qu’on puisse le voir diminué. Maurice Frot sera en juin 1993, le tout dernier, hormis la famille, à le voir. » Enfin arriva ce 14 juillet 1993 de funeste mémoire… il y a tout juste vingt ans. Quelques jours plus tard, sa dépouille était inhumée au cimetière de Monaco.
 
« Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous », assurait Eluard. La vie s’emploie à nous le montrer encore et encore. Ainsi, Marc Robine, auteur de la dernière interview du Vieux Lion et l’un des principaux collaborateurs du dossier spécial de Paroles et MusiqueChorus il y en aurait encore deux, complémentaires, publiés en 1993 et 2003), me fut-il présenté en 1981 par son ami… Jacques Vassal, souhaitant le voir rejoindre notre équipe. Comme Marc Robine m’incitera plus tard à convaincre son ami Jean Théfaine de rejoindre l’équipe de Chorus à sa création… Quant à Jacques Vassal, il fut le premier journaliste auquel j’écrivis (depuis Djibouti, à l’époque) pour lui annoncer la future création du « mensuel de la chanson vivante » et lui proposer d’intégrer sa Rédaction. Il animait alors une page mensuelle de Rock & Folk qui donnait un bon reflet de la création francophone, « Les Fous du folkGibraltar », après avoir publié en 1976 un livre qui faisait autorité sur la chanson française, Français, si vous chantiez
 
Il n’y a pas de hasard… C’est depuis Djibouti encore, à peu près au même moment, que j’écrivis à Georges Brassens, sollicitant une rencontre en vue du n° 1 de Paroles et Musique. Un quart de siècle après, je serais l’éditeur des mémoires de Pierre Onténiente, alias Gibraltar, recueillies par Jacques Vassal… Lors d’une de nos rencontres préalables avec celui qui fut le secrétaire, l’homme à tout faire mais surtout le plus proche ami de Brassens, depuis leur rencontre au camp de Basdorf, en Allemagne, en 1943, j’évoquai cette lettre de janvier ou février 1980 envoyée au Grand Chêne de la chanson française. « Ah, réagit-il aussitôt, la lettre de Djibouti ! C’était vous ?! Bien sûr que je m’en souviens ! Djibouti, vous pensez... Elle doit toujours être dans les archives, d’ailleurs… »
 
Le livre, intitulé Brassens, le regard de « Gibraltar » parut en 2006 en coédition Chorus-Fayard. C’était déjà l’un des deux ou trois livres (avec la table ronde Brel-Brassens-Ferré), entre plusieurs dizaines édités et/ou suscités par votre serviteur, dont j’étais le plus fier. Rendez-vous compte : « les » souvenirs – exclusifs – du témoin le plus proche et le plus ancien à la fois de la vie personnelle et professionnelle de Brassens… Aujourd’hui, Pierre  Onténiente n’est plus. Gibraltar nous a quittés dans la nuit du 13 au 14 juin dernier. Il s’est éclipsé, aussi discrètement qu’il a vécu, pour retrouver son copain au bistrot de l’amitié. Mais en moi je garderai toujours le souvenir de son « regard » ébloui lorsqu’on lui remit « son » livre en mains propres…Beart-couv.jpg
  
Brel, Brassens, Ferré… et puis Béart, signataire, on l’a dit, de la préface de La Voix sans maître. Et puis Trenet, sans lequel, disait Brel en parlant de ses collègues auteurs-compositeurs, « nous ne serions tous que des comptables ». L’occasion de saluer ici, d’autant que c’est chez le même éditeur (bravo en particulier à Jean-Paul Liégeois qui en a été le maître d’œuvre), la parution récente des intégrales des chansons et poèmes de Charles Trenet et de Guy Béart – sur le modèle de celle de Georges Brassens qui, également au Cherche Midi, fait référence.
trenet-couv.jpg 
Respectivement intitulées Y a d’la joie et Le Grand Chambardement, ces intégrales de textes de chansons (440 pour Trenet dont 50 inédits ; 348 pour Béart dont 66 inédits) ne font pas moins de 898 et 1024 pages. L’une et l’autre comportent une préface de Charles Aznavour, la première une introduction de Jacques Erwan (ex-Paroles et Musique…), la seconde d’Emmanuelle Béart, chacune propose divers témoignages… et, dans les deux cas, l’interview de fond réalisée spécialement pour les dossiers Trenet et Béart de Chorus. La première signée Jean Théfaine (avec le concours de Marc Robine), parue dans le n° 28 (été 1999), la seconde recueillie par Marc Legras et votre serviteur, publiée dans le n° 63 (printemps 2008) – de véritables documents pour l’histoire de la chanson.
  
Que dire d’autre, qui ne serait superflu ? Rien, une fois rappelé que Charles Trenet a inventé la chanson française moderne et que les chansons de Guy Béart, passées à la postérité du vivant de leur auteur, font partie intégrante du patrimoine. Rien, si ce n’est qu’en 2011, Jacques Vassal raconta justement l’histoire de la chanson française contemporaine, de l’invention du microphone au mp3, dans une exposition (toujours disponible) qui avait pour objectif de réactualiser et compléter « Il était une fois la chanson française », écrite dans les années 1980 par… Marc Robine. Eh non, il n’y a pas de hasard !
 
 
Alors, Léo, avec le temps, va, tout s’en va ? On oublie les passions et l’on oublie les voix ? Que sont nos amis devenus ? Que reste-t-il de nos amours ? « Avec le temps on n’aime plus » ? Vraiment ?... « Et l’on se sent blanchi comme un cheval fourbu / Et l’on se sent glacé dans un lit de hasard / Et l’on se sent floué par les années perdues… » ? Peut-être bien. Mais, avec le temps, on n’oublie rien pour autant. Comme le disait le Grand Jacques, « On n’oublie rien, de rien / On n’oublie rien du tout / On n’oublie rien de rien / On s’habitue, c’est tout. » 
  
LÉO FERRÉ, LA VOIX SANS MAÎTRE, de Jacques Vassal ; Le Cherche Midi, collection Documents, 324 pages (format 14 cm x 22), 14,50 € (site de l’éditeur ; site de l’auteur).
 
(bbf.jpg1). « Signée Jean-Pierre Leloir, précise Vassal dans son livre, cette photo fait partie  d’une série prise lors de la seule interview les réunissant tous les trois. C’était le 6 janvier 1969, à l’initiative du journaliste François-René Cristiani. » En février, des extraits seulement en furent publiés par le magazine Rock & Folk et diffusés sur RTL. Il fallut attendre vingt-huit ans (!) pour découvrir enfin l’intégralité de ce document dans la revue Chorus (n° 20, été 1997), à l’occasion de son cinquième anniversaire, accompagnée de photos jamais vues. En 2003, je proposerais à Cristiani et Leloir d’en assurer l’édition en beau-livre, pour lancer le « Département chanson » Chorus/Fayard : ce sera Brel, Brassens, Ferré, Trois hommes dans un salon (80 pages grand format proposant l’intégrale… intégralissime, François-René Cristiani ayant retrouvé un enregistrement non retranscrit à l’origine), avec une introduction racontant la genèse et le déroulé de l’entretien, l’ensemble illustré d’une cinquantaine de photos, inédites pour la plupart, dont une moitié environ en couleur, outre celle du « fameux poster » en noir et blanc.
(2). « Pour cause de mise à la rue intempestive du TLP-Déjazet », où il devait initialement se produire du 6 novembre au 10 décembre, annoncions-nous dans le n° 1 de Chorus, Léo Ferré s’était « replié » sur la salle du Grand Rex pour une semaine de concerts.
Repost 0
Published by Fred Hidalgo - dans Actu livres
commenter cet article
15 mai 2013 3 15 /05 /mai /2013 16:48

« Ma vie n’a pas commencé »

 

Un peu, beaucoup, passionnément, à la folie… Lisez et rayez les mentions inutiles en fonction de votre ressenti et de vos propres souvenirs. Pour ma part, j’attendais tellement ce livre, et depuis si longtemps (il n’existait à ce jour sur Leny Escudero qu’un Poésie et Chansons de Seghers remontant à 1973), que j’ai pris un plaisir fou à le lire – que dis-je, à le lire, à le dévorer ! Et je ne prendrais pas grand risque à parier que ce sentiment sera largement partagé, tant l’artiste a laissé une marque indélébile dans l’esprit de ceux, et ils sont innombrables, qui ont eu la chance insigne de le voir en scène à sa grande époque – une performance à chaque fois de l’ordre des prestations de Jacques Brel… Quant à l’homme, j’en porte témoignage comme un de plus entre les gens qui l’ont connu et côtoyé de près : il s’est toujours montré en totale adéquation avec l’humanisme de son œuvre, de tendresse et de révolte mêlées. Quitte à le priver, mais c’était bien le dernier de ses soucis, d’une réussite professionnelle et d’une aisance financière pour lesquelles d’autres que lui – pauvres diables… – se seraient damnés.

 

scene-Temple.jpg

 

Il n’a pas connu le succès comme Brel, Brassens ou Ferré dans les années 50. Il est arrivé en pleine vague yéyé et a eu le mérite de s’imposer à contre-courant. C’était en 1962 avec Pour une amourette et Ballade à Sylvie. Un million d’exemplaires vendus. Quelques albums et belles créations plus loin (À Malypense, L’Arbre de vie, Tant pis pour Verdun, Je t’attends à Charonne…), il rompt avec le showbiz et se lance dans un tour du monde (à partir du Dahomey où il laisse une école qu’il a bâtie de ses propres mains) pour réaliser ses rêves d’enfant. À son retour, le Métier l’a « oublié ». Et les médias avec, surtout les médias qui, en règle générale, ne lui pardonneront jamais sa « désertion » et jamais plus ne le mettront en avant. Leny n’en a cure : à son retour, il entame une seconde carrière avec des chansons à l’inspiration renouvelée. Escudero 71, son sixième album, lui vaut le grand prix de l’académie Charles-Cros et la reconnaissance d’un nouveau public (Théâtre de la Gaîté-Montparnasse pour marquer sa sortie) qui ne le lâchera plus. Ce sont Le Temps de la communale, Pauvre Diogène, Dieu réponds-moi, Le Vieux Jonathan, Van Gogh

 

 

Suivra au fil des ans une litanie de grandes chansons (Vivre pour des idées, Pauvre Diable, L’An 3000, Si j’en ai vu, Mon voisin est mort, Le Voyage, Le Bohémien, Les Bons Apôtres, La Moitié de ton âme, Sacco et l’autre, Grand-père, Le Manège ébloui, Le Siècle des réfugiés, Je veux toujours rester petite…), dont certaines totalement hors normes (Le Cancre, La Planète des fous, Fils d’assassin, La Grande Farce…), qu’un public averti, extrêmement nombreux et fidèle, ivre d’authenticité, apprécie sans partage (mais sans que radios et télés, à quelques exceptions près, s’en fassent l’écho). C’est la grande période scénique du chanteur : il tourne sans cesse, remplit toutes les salles (y compris Bobino et l’Olympia à leur grande époque et à plusieurs reprises), déplace des foules immenses en plein air, triomphe (comme partout) au premier Printemps de Bourges, à la Fête de l’Huma… En 1985, il reste douze semaines, à guichets fermés, à l’affiche du Théâtre de Paris. En 1990, il est l’invité d’honneur du festival Alors… Chante ! de Montauban, deux ans avant son ami Léo Ferré. En 1996, il passe aux Francofolies de La Rochelle et revient deux mois à Bobino… 

  

 

Ce ne sont là que des repères ponctuels. Il y aurait tellement à dire et à écrire sur Leny… D’ailleurs, ce livre de souvenirs qui débute à l’âge adulte (« J’ai dix-neuf ans et quelques mois et débarque à Paris… »), au moment de sa « première embauche » (titre du premier chapitre), et s’achève en 2011, après cinq semaines à Paris, au Théâtre du Temple, en 2006, un passage mémorable au Festival d’Avignon 2008 et la fameuse tournée Âge tendre et tête de bois (du nom de l’émission télé des années 60 d’Albert Raisner, consacrée principalement aux yéyés, où Leny fut d’ailleurs invité), ne représente même pas la partie émergée de l’iceberg de sa vie professionnelle. Rien qu’un pan de celle-ci. Mais c’est par choix assumé : « Je dirai ce que je veux. Pas tout. Jamais tout. Mais ce que je dirai, ce sera ce que j’ai vu là où j’avais posé mon cul », prévient-il en préambule. Leny n’engage que lui-même, jamais il ne fait de procès d’intention à autrui. Il ne parle que de ce qu’il a vécu et le concerne personnellement. Ce qui ne l’empêche pas, sinon de « balancer » de façon gratuite (mais qui peut rapporter gros) comme l’a fait récemment un Johnny Hallyday, du moins de déplorer certains comportements de collègues à son égard. De Charles Aznavour et de Jacques Brel en particulier…

Pas d’amertume pour autant chez lui, en aucune façon (« C’est vrai que j’ai perdu tout ressentiment depuis très longtemps, assure-t-il. Il n’y a jamais de “relents souvenirs” » dans ces mémoires), aucun désir de revanche non plus. Simplement le souci de la vérité quand l’autre est quelqu’un qu’il estime et admire. À propos du Grand Jacques (« génial et hostile »), qui se montra pour le moins léger vis-à-vis de lui, Leny s’interrogeait encore à l’heure d’écrire son livre : « Jacques Brel m’a haï tout de suite. Longtemps. Je n’ai jamais su pourquoi. »  

 scene-olympia 

Quelques lignes plus haut, il rappelle pourtant l’admiration qu’il lui vouait, en narrant sa découverte de l’homme de scène lors d’une tournée Canetti où, un mois durant, tous deux furent à la même affiche ; Brel en vedette, Escudero, alors débutant, en première partie : « Après l’entracte, je vais écouter Jacques Brel. J’en prends plein la gueule. […] Jacques Brel est parmi les plus grands comédiens que je connaisse, dans le sens noble du terme. Je le vois durant ce mois, jour après jour, répéter avec ses musiciens, répéter, répéter… les connivences, les gestes, les attitudes, les tics, les grimaces. Soir après soir, tapi au fond de la salle, je vois naître devant moi La Divine Comédie ! […] Autant pour Yves Montand le travail sent la sueur et la besogne, autant pour Brel il relève du génie. Toutes ses répétitions sont une première fois. Je suis admiratif au-delà de la raison. » Sentiment qui n’empêche pas le jeune Escudero d’avancer à son pas : « …Mais je reste convaincu que chez les grands comédiens doivent survivre quelques relents de bohémien… Et ces relents, je les porte en moi. »

La haine ? Comme le titre d’une chanson de Brel, justement. Oui, elle était là. Non, Leny n’a jamais su pourquoi. Mais curieusement, suite à mon reportage sur Jacques Brel aux Marquises, je crois bien en avoir trouvé l’explication. Je m’en suis ouvert au dernier des deux qui reste… et Leny, surpris ô combien et d’abord incrédule, a reconnu la parfaite crédibilité de celle-ci. Seulement, le livre était déjà chez l’imprimeur. Y aura-t-il des réimpressions avec, dans le chapitre concerné (« Ma grève chez Philips »), une version remaniée ? Pour ma part, c’est sûr, j’en reparlerai lors de prochains écrits sur le Grand Jacques...

 

 

 

Brel donc et Aznavour pour une triste histoire de droits d’auteur… Mais Leny se souvient aussi des autres grands du « music-hall » ou du cinéma (où il aurait pu faire carrière) qu’il a fréquentés et parfois connus de près. Édith Piaf, Georges Brassens, Félix Leclerc qui devint son parrain dans le métier (le soir même de son premier passage aux Trois Baudets – accompagné par Jean Yanne au piano – et juste après, en fin de programme, à Bobino !), Juliette Gréco, Boris Vian, Léo Ferré, Raymond Devos, Arletty, Maurice Fanon, Pia Colombo, Fernand Raynaud, Jean Gabin, Michel Simon, Jean-Pierre Melville, Yves Boisset… Tiens, dommage que Leny n’ait pas parlé de ses projets avec Frédéric Dard ; sachez que les deux hommes (je le tiens, séparément, des deux) avaient commencé à travailler ensemble à une comédie musicale…

 

avec-leo.jpg

 

Formellement, cet ouvrage – dont j’ai vu, manuscrits, de la fine écriture de Leny, en pattes de mouche, certains chapitres deux ans et demi avant la sortie du livre le 28 mars dernier – se compose de trois parties : Né pour ça ? sur l’avant-chanteur, le temps des boulots manuels (terrassier, « poseur, mateur et fondeur » de tuyaux, ouvrier du bâtiment, carreleur…) ; Quelqu’un qui chante ? puis Inventer le ciel bleu ? Notez les points d’interrogation, Leny – qui écrivait pourtant depuis son enfance et a impressionné les pros les plus expérimentés, Canetti, Barclay, Coquatrix, etc., par son charisme à la ville comme à la scène – ayant toujours manqué de confiance en lui ; c’est d’ailleurs l’une des surprises révélées par cet ouvrage. Trois parties donc et… cent vingt-six chapitres !

Plutôt que de se lancer dans l’habituelle narration autobiographique (en fait et dans bon nombre de cas un travail de « nègre » qui a « accouché » la vedette au magnétophone), Escudero a privilégié la diversité, l’intensité et donc la brièveté des sujets. Comme on construit des chansons. Et ça marche ! Et même du feu de Dieu, car l’auteur s’exprime ici comme l’homme l’a toujours fait, avec son argot de Belleville, proche de la langue d’Alphonse Boudard ou d’Auguste Le Breton qu’il a bien connus. couvAucune prétention là-dedans, rien que la vérité du bonhomme, le reflet de la réalité vécue.

Au final, à l’intérêt intrinsèque du témoignage s’ajoute le plaisir de la lecture grâce à plein de petits bonheurs d’écriture, à tel point que l’éditeur a jugé bon d’ajouter en appendice « Les Mots de Leny Escudero – mots d’argot ou autres » à l’usage sans doute des jeunes générations. Plus le temps passe et plus la langue de Molière (et de Rabelais, et de Céline, et de Brassens… et d’Etiemble, le pourfendeur du franglais) semble devoir s’effacer au profit d’un mode de communication réduit à sa plus simple expression (140 signes au max !), sans saveur ni nuances. Quand elle n’est pas phagocytée insidieusement mais sûrement par l’anglais. Entendu ce matin sur une radio du service public à propos d’une émission télé d’antiréalité une candidate visiblement aux anges : « Super, ce show, en prime time et en live ! » No comment. Leny, lui, parle d’affranchis et de condés, de retapissage et de michtons, de tricards et de branques, de chtarbés et d’effeuilleuses, d’ardoises et de casseroles, il se rappelle ses coups de torchon et le temps où il allait au chagrin… Choisis ton camp, camarade ! Comment voulez-vous, ma pauv’ dame, comment voulez-vous, mon bon monsieur, après tout ce que l’on entend « au jour d’aujourd’hui », ne pas l’avoir à la caille ?!

Avec les mots de Leny, ce livre, baignant dans la pudeur et la tendresse (« Depuis plus de vingt ans, je vis avec Céleste, ma compagne, précise-t-il à la coda, en guise de point final. Elle n’aimerait pas que je dévoile nos secrets, nos mystères. J’ai le mal de l’Afrique et j’entends les oiseaux. »), ne fait cependant jamais l’impasse sur les faiblesses et les malheurs, les erreurs et les horreurs. Il évoque la guerre d’Espagne (né le 5 novembre 1932, Leny a fui le franquisme avec ses parents lors de la Retirada vers la France où, en mars 1939, son « p’tit père » fut aussitôt interné au camp de concentration d’Argelès… comme le mien au même moment) et la Seconde Guerre mondiale, il parle du massacre des Algériens jetés à la Seine en octobre 1961 (« Une nouvelle Saint-Barthélemy »), du drame du métro de Charonne orchestré le 8 février 1962 par le préfet Maurice Papon, « l’organisateur de la rafle du Vel’ d’Hiv’ », de l’OAS et des truands, de Mai 68 et de la parole retrouvée… Tout cela écrit à la première personne bien sûr, mais surtout au présent de l’indicatif ! Superbe parti pris. Si bien qu’on s’y croit, à tout moment : on est là, auprès de lui, on l’accompagne dans ses galères et ses amours, en studio d’enregistrement, en tournée, comme au Dahomey… ou à Djibouti. Oui, on s’y croit… ou l’on s’y revoit !  

 

 

On est alors en mars 1979, dans l’ex-Territoire des Afars et des Issas, indépendant depuis moins de deux ans. Brel est mort le 9 octobre précédent ; à l’Olympia, ce jour-là, la vedette s’appelait Escudero... Avec ma chère et tendre, nous avons joué les intermédiaires entre Leny et le directeur du centre culturel français Arthur Rimbaud. avec-Fred.jpgJ’ai persuadé le premier, dont j’ai fait la connaissance en 1977 à l’occasion d’un passage au TBB, le Théâtre de Boulogne-Billancourt, et qui m’a invité chez lui, histoire d’approfondir notre mémoire commune, de venir chanter à Djibouti où je travaille à la refonte de la presse nationale ; et j’ai convaincu le second, grand amateur de chanson, d’organiser sa venue. Leny consacre le dernier chapitre de la deuxième partie de son livre, « “L’honorable correspondant” et le vice-amiral », à ce séjour dans la Corne de l’Afrique. Un séjour suffisamment marquant pour en conserver – trente-quatre ans plus tard – un souvenir assez fidèle, dans l’esprit, mais pas trop précis dans le détail. Pourtant, l’histoire vaudrait d’être contée dans le détail, justement, tellement elle fleure bon l’humanité face à la bestialité.

Il y faudrait quelques dizaines de pages, tant elle fut riche en événements. Il est vrai que les protagonistes principaux en furent le vice-amiral commandant de la flotte française dans l’océan Indien et le chef local du SDECE, avec-Halile Service de renseignement français, qui (par vengeance mesquine, suite, disons, à une fin tonitruante « de non-recevoir » de ma part – c’était la grande époque de la Françafrique…) fit en sorte de nous interdire l’entrée à un spectacle de Leny. Un concert supplémentaire (conclu par le centre culturel pour aider au financement de sa venue) présenté par le Rotary-Club devant le Tout-Djibouti. L’artiste, que nous ne voulions évidemment pas perturber avant sa prestation, n’en fut informé qu’à l’issue de celle-ci. S’étonnant de notre absence, il nous fit appeler par le président du Rotary, puis, devant le barbouze du SDECE, il demanda qu’on nous fasse des excuses publiques et qu’on ajoute deux couverts au grand dîner prévu en son honneur, sous peine que… « Ce sont mes amis qui décideront. S’ils décident de rester à dîner, à mes côtés, je reste. S’ils décident de partir, je pars. »

 

Djibouti-Goubet.jpg

 

Que croyez-vous que l’on fît ? Face à notre refus, Leny – incroyable et fraternel Leny ! – tourna les talons sans hésiter devant toute la salle médusée ! Vivre pour des idées... Nous regagnâmes ensemble notre logement où le dîner fut sans doute moins gastronomique et protocolaire mais tellement plus intime et authentique. Quels fous rires aussi en évoquant la tête de ces notables, grands patrons français et officiels djiboutiens, ainsi plantés par la vedette pour laquelle ils avaient mis les petits plats dans les grands ! Comme dans Le Vieux Jonathan, on en rigole encore.

 

  

 

Quant au concert de Leny, le vrai, celui qu’il donna au Théâtre des Salines, un beau et grand lieu de plein air, en gradins, géré par le Centre culturel (avec entrée libre aux Djiboutiens), il fut exceptionnel. On le sait, jamais Leny ne s’est ménagé sur scène, suscitant toujours une rare intensité émotionnelle (aucune vidéo, hélas, n’est vraiment capable d’en témoigner), mais ce soir-là, sous la lune et dans une chaleur volcanique (et fusionnelle), il s’évertua à donner encore plus. Et lorsque intervint sa tirade sur l’Afrique en prison, dans Sacco et l’autre, le public en noir et blanc, qui découvrait la chanson, lui fit une ovation aussi longue que spontanée. Le lendemain, pour Le Réveil de Djibouti, l’hebdo national, j’écrivis que ce concert rappelait les meilleurs de Brel… PM2.jpgLeny en fut touché qui commença alors à me confier son admiration sans bornes pour le Grand Jacques… et l’hostilité incompréhensible que celui-ci avait montrée à son égard.

Un an et demi après, il était en couverture du n° 2 de Paroles et Musique (mensuel « de la chanson vivante » dont il fut le tout premier artiste à être informé du projet, comme il s’en souvient dans son livre), pour lequel j’avais eu la chance d’assister à l’enregistrement de son album Grand-père arrangé par l’excellent Jean Musy. Mais il est temps de conclure ce sujet ! Je vous avais prévenu. Il y aurait tant à dire et à écrire encore sur ce grand monsieur de la chanson française qui, hélas, à l’instar d’un Georges Moustaki, handicapé par des difficultés respiratoires, ne remontera plus sur scène. Il nous reste ses albums (sa discographie CD disponible figure en annexes du livre) et un DVD (un seul !) de sa tournée 1991 (dont cinq semaines au TLP-Dejazet). Leny Escudero a fêté ses quatre-vingts ans l’automne dernier, mais comme à l’entendre et à le lire, sa vie « n’a pas commencé », on attend maintenant le récit de sa petite enfance au pays Basque espagnol jusqu’à la fin de son adolescence à Mayenne, pardon… à Malypense. « À Malypense, un jour / Si revient mon amour / Je lui dirai tout bas / Rappelle-toi / Rappelle-toi, le temps / Le temps de nos quinze ans… » Salut et merci pour tout, Leny !  

 

 

• LENY ESCUDERO : Ma vie n’a pas commencé, Le Cherche Midi, collection Documents, 432 pages (site de l’éditeur ; page facebook de l’artiste : Leny Escudero l’officiel).

 

 

Repost 1
Published by Fred Hidalgo - dans Actu livres
commenter cet article
1 avril 2013 1 01 /04 /avril /2013 10:15
Éphémère éternité
  
C’est un florilège de l’œuvre de Georges Moustaki, la fine fleur de son répertoire : un bouquet de chansons, des plus évidentes aux plus discrètes (96 textes exactement sur quelque trois cents), choisies et présentées par Marc Legras, expert connu et reconnu en « moustakiologie ». Des chansons qui jalonnent nos souvenirs, nos intimes cheminements, précise-t-il avant d’inviter à l’embarquement pour Cythère : « Pour peu que l’on soit disposé livre-copie-1.jpgà se laisser surprendre une nouvelle fois en les lisant, elles apparaissent comme si les années avaient glissé autour d’elles sans toucher à leur fraîcheur, à leur éclat. »
 
     
Proche de Moustaki, qu’il aura fréquenté tant amicalement que professionnellement depuis les années 1970, Marc Legras a vécu deux existences journalistiques en parallèle : l’une de « responsable d’édition » des journaux télévisés de France Télévisions et l’autre de spécialiste de la chanson ; à la radio d’abord, avec ses propres émissions sur France Musique et France Culture (seul ou en duo avec Jacques Erwan) dans les années 70 à 90, puis dans la presse à travers Paroles et Musique et Chorus, dont il fut un membre éminent (et fidèle de bout en bout, trois décennies durant) des comités de rédaction.

Avec-marc.jpg 
C’est lui qui écrivit, par exemple, le dossier spécial Moustaki, extrêmement pointu et complet, de Chorus (n° 15, printemps 1996). Plusieurs dizaines de pages de biographie et d’entretien où l’on croisait ce « citoyen de la langue française » aux côtés de Barbara, Georges Brassens (c’est par admiration pour lui que Joseph Moustaki – Yussef Mustacchi à l’état civil – se fera appeler Georges en empruntant les pistes chansonnières…), Léo Ferré, Paco Ibañez, Maxime Le Forestier, Serge Reggiani, Mikis Theodorakis… Édith Piaf, bien sûr, à qui l’auteur-compositeur offrit le fringant Milord, en 1958, avant que l’interprète ne connaisse lui-même la gloire avec Le Métèque (1969).
 

Après ce dossier de référence et deux livres écrits en collaboration avec l’artiste (Un chat d’Alexandrie en 2002, Chaque instant est toute une vie en 2005), Marc Legras propose donc ce recueil de textes, comme un arrêt sur image : un « moment de grâce et de beauté / Une rencontre où chaque instant / Dure jusqu’à la fin des temps / Une éphémère éternité » (2003). Une anthologie présentée non pas dans l’ordre chronologique mais sous forme de trois grandes thématiques : « Le Temps d’aimer » (et de vivre), « Le Temps d’un regard » (sur l’autre et le monde), « Le Temps de la mémoire ».
 

Une géographie du cœur, de la musique et du souvenir, en somme : l’Égypte des premiers jours (« Dans ma mémoire encore émue / Les parfums, les odeurs, les cris / De la cité d’Alexandrie / Le soleil qui brûlait les rues / Où mon enfance a disparu… »), le Brésil adopté (« C’est la saison des pluies, c’est la fonte des glaces / Ce sont les eaux de mars, la promesse de vie… »), la Méditerranée revendiquée (« Dans ce bassin où jouent / Des enfants aux yeux noirs / Il y a trois continents / Et des siècles d’histoire… ») ; enfin, son Île-de-France, l’île Saint-Louis (« Adieu Tahiti, Fort-de-France / Adieu Doudou et Vahiné / Qu’elle est douce, ma douce France / Depuis que je l’ai rencontrée / Mon Île-de-France… ») et sa Dame brune (« Pour une longue dame brune / J’ai inventé / Une chanson au clair de la lune / Quelques couplets / Si jamais elle l’entend un jour / Elle saura / Que c’est une chanson d’amour / Pour elle et moi… »). « Mes chansons, confirme l’auteur à son accoucheur (dans un long entretien de dix pages réalisé en janvier 2010 et publié ici en introduction des textes), ont le poids de ce que je vis. »
 
   

Ce que Legras traduit ainsi en avant-propos : « Chacun de ses disques est le chapitre d’un journal intime mis en musique, porté par les mélodies, célébrant un lieu, un moment, une rencontre, ou stigmatisant les blessures et les travers de l’époque. Ce “nonchalant qui passe” (bien vu, Marc !) à l’esprit vif témoigne à sa façon, sans hausser le ton, engagé dans le seul parti qui vaille sous toutes les latitudes, celui de l’Humain. » Une intro, un avant-propos… et un prologue spécialement réservé à Brassens, à qui le jeune Moustaki avait remis ses premiers écrits. Un texte incroyablement visionnaire que le bon Georges lui offrit en mai 1954, pour encourager le poète qu’il voyait déjà en lui : « Il a eu vingt ans tout à l’heure (NDLA : Moustaki est né le 3 mai 1934) et c’est plus difficile qu’on ne le suppose (le petit cheval de Paul Fort dans le mauvais temps, qu’il avait donc du courage !). Il écrit des chansons entre les lignes. Il aurait pu bâcler des insanités et se faire chanter par la canaille lyrique. Il a choisi les chemins escarpés, les chemins coupés. Il fait confiance au public. Il aura sa récompense. […] Chante Moustaki ! Ta chanson s’envolera vers des oreilles. Le temps s’en charge. Tu n’es pas seul. Écoute Guy-Charles Cros :

Avec des mots chantés à voix profonde et douce
Avant qu’un peu de terre n’emplisse notre bouche,
Confier la vie à notre lucide amour.
C’est là notre travail sans trêve et notre fête,
Notre raison de vivre et de mourir poète,
Notre unique et divin recours. »
    
scene.jpg
 
Vingt ans après, en 1974, une fois les prédictions de Brassens réalisées, Moustaki paiera sa dette – et de bien belle façon – en écrivant Les Amis de Georges. « La plupart d’entre eux n’ont pas bougé d’un poil / Ils se baladent encore la tête dans les étoiles… » À Marc Legras qui lui rappelle aujourd’hui l’œuvre « de philosophe, d’écrivain, de moraliste, de poète » qu’il a vue dans les chansons de Brassens, « Jo » assure qu’il persiste et signe : « Je suis heureux d’avoir parlé de lui en de tels termes. » Mais sans se déclarer en reste, sans fausse modestie : « J’ai, moi aussi, la prétention, à moindre échelle, d’être un peu tout ça. »
 

Il fallut attendre presque une décennie entière entre ses deux premiers albums. Huit titres (dont Éden blues, interprété aussi par Piaf) rassemblés en 1960 sur un 33 tours 25 cm, puis douze en 1969, constituant une incroyable litanie de succès : Le Métèque, Gaspard, Le Facteur, Ma solitude, Il est trop tard, La Carte du tendre, Le Temps de vivre, Joseph… ! L’homme se souvient, partagé entre tendresse et lucidité : « Le Métèque a changé ma vie. Encore aujourd’hui, des gens m’affirment gentiment qu’ils connaissent toutes mes chansons. Ils citent Le Métèque… et rien derrière ! Entre-temps, j’ai rencontré Barbara – lien d’amitié et de travail – qui m’a présenté à Serge Reggiani. Je n’imaginais pas qu’il existait encore des gens de sa stature. Après Piaf, on devient difficile ! Nos chansons m’ont sorti de la retraite où, à trente et quelques années, je me confinais avec volupté. »  Et quelles chansons ! Ma liberté, Ma solitude, Madame Nostalgie, Sarah, Votre fille a vingt ans
 
 
Les deux derniers albums en studio de Georges Moustaki portent des titres qui ressemblent à sa vie de chanteur errant : Vagabond (2005) et Solitaire (2008). Ce livre aussi lui ressemble intimement qui s’ouvre sur Le Temps de vivre (1968) et se referme en compagnie de L’Ambassadeur (1984) :
 
Je suis l’ambassadeur du temps et de l’espace
Mon pays c’est un peu toute la galaxie
Je ne suis pas d’ailleurs je ne suis pas d’ici
Je suis contemporain de chaque instant qui passe […]

Demain lorsque l’hiver étouffera ma voix
Demain lorsque la mort aura raison de moi
Lorsque viendra le temps de rejoindre l’espace
Le ciel d’Alexandrie sera mon dernier toit.
 
Demain, ce recueil de textes constituera l’une de ces petites traces qui font que jamais tout à fait la mémoire ne s’efface. Une trace sensible, une borne affective, un instant… d’éphémère éternité. Celui, peut-être, au train où vont les choses, qui précédera les retrouvailles d’une bien-aimée, d’une infidèle, d’une fille bien vivante, qui se réveille à des lendemains qui chantent… et « qui nous donne envie de vivre / Qui donne envie de la suivre / Jusqu’au bout, jusqu’au bout ».   
 
   
• Georges Moustaki : Éphémère éternité – Chansons choisies, Prologue de Georges Brassens ; édition établie par Marc Legras. 210 pages, dont quelques annexes (repères biographiques, discographie, bibliographie). Éditions Le Cherche Midi, Paris (site officiel de Georges Moustaki).
_______
NB. Quelques précisions sur certaines vidéos (merci à l’Ina !) illustrant ce sujet. Le document d’archive où Édith Piaf est filmée chez elle, interprétant Milord avec Marguerite Monnot au piano et Moustaki debout date de 1958 ; l’émission des « Dossiers de l’écran » qui le reprend, où Moustaki rappelle la genèse de cette chanson, a été diffusée le 24 janvier 1978. La première vidéo en compagnie de Barbara (Fleurs de méninges, que reprendra Reggiani) date de 1962 (avril) et les deux versions de La Dame brune, l’une en couleur, de 1967 (octobre), et l’autre en noir et blanc, de 1968. La version du Métèque, en duo avec Zazie, a été captée le 28 novembre 2000 à l’Olympia dans un concert « autour de la guitare ». Enfin, la toute dernière vidéo (Sans la nommer) est tirée d’une émission du premier août 1981 présentée par le regretté Michel Lancelot.
 
Repost 0
Published by Fred Hidalgo - dans Actu livres
commenter cet article