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  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
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  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

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27 mars 2013 3 27 /03 /mars /2013 14:11
… Que l’on devrait tous connaître par cœur

Quelles sont vos dix chansons préférées ? C’est en posant cette question à 276 auteurs, compositeurs et/ou interprètes, ainsi qu’à 69 « spécialistes » que Baptiste Vignol a pu établir ce qu’il appelle « l’anthologie des cent plus belles chansons de la variété francophone ». Où l’on découvre que les dix chanteurs dont le plus grand nombre de titres a été cité (par les premiers) sont TOP100-copie-2.jpgFerré, Gainsbourg, Brassens, Brel, Souchon, Bashung, Nougaro, Barbara, Édith Piaf et Charles Aznavour (devant Renaud et Trenet), tandis que les seconds plébiscitent Mistral gagnant (Renaud), Avec le temps (Ferré), La nuit je mens (Bashung), La Javanaise (Gainsbourg) et Ne me quitte pas (Brel). 
 
Baptiste Vignol fait partie de ces journalistes et auteurs de la nouvelle génération (du moins par rapport aux anciennes, auxquelles j’ai le triste privilège d’appartenir désormais !) dont le discours sur la chanson est attendu, par sa pertinence bien sûr mais d’abord et surtout parce qu’il est la résultante d’une excellente connaissance de son histoire. « Élémentaire, mon cher Watson » ? Ne croyez surtout pas cela, les « tenants » de la chanson française dans les médias, ceux qui ont le plus voix au chapitre, n’étant pas toujours les mieux informés. Passons... Diplômé d’un DEA de Science-Politique, Baptiste Vignol a déjà consacré plusieurs ouvrages à l’art qui nous occupe ici : Cette chanson que la télé assassine (2001), Des chansons pour le dire (2005), Tatatssin, parole de Renaud (2006), Cette chanson qui emmerde le Front National (2007), tout en tenant un blog de qualité, intitulé Mais qu’est-ce qu’on nous chante ?
 

L’idée de ce nouveau livre (paru le 14 janvier dernier), explique son auteur en avant-propos, lui est venue en apprenant qu’André Gide, au lendemain de la fondation de la NRF, soumettait tous ses amis ou connaissances « à la plus excitante des questions intellectuelles : “Quels sont, selon vous, les dix plus grands romans de tous les temps ?” » En extrapolant à ce qu’il appelle (curieusement) « la musique de variété », il a choisi de poser la même question « à quelque 250 paroliers et/ou compositeurs, le plus souvent chanteurs, tous rompus au travail d’écriture, qu’il soit textuel ou musical ». Au bout du compte, Vignol a reçu les réponses de 345 participants : 276 émanant d’artistes et 69 de journalistes (dont une quinzaine d’anciens collaborateurs de Paroles et Musique et de Chorus...) et de professionnels divers (programmateurs, responsables de salles, etc.).
 
 
Le résultat est livré au lecteur sous forme d’un texte de deux à trois pages maximum relatif à la chanson concernée. Cent chansons, donc, présentées par ordre décroissant, de celle classée à la centième place (On The Road Again, de Bernard Lavilliers) à la toute première (Avec le temps, de Léo Ferré), chacune accompagnée d’une note précisant quels artistes l’ont citée (la chanson de Lavilliers, par exemple, a recueilli quatre suffrages et celle de Ferré, quarante-cinq), voire de la reproduction manuscrite du Top 10 de l’expéditeur. Pas de vérité gravée dans le marbre, cependant, ni même dans la cire : par définition, un tel classement – aussi intéressant et instructif soit-il – ne possède qu’une valeur indicative. D’abord, parce que la question concernait « dix chansons préférées », sans hiérarchie entre elles, et surtout parce que ce genre de palmarès, comme le soulignait d’emblée l’auteur, est « mission quasi impossible, trop de chansons étant liées à d’innombrables souvenirs ». D’où ce conseil donné en amont aux personnes sollicitées : dresser votre liste « dans l’urgence, en prenant un quart d’heure… En sachant très bien qu’une liste rédigée aujourd’hui serait sûrement légèrement différente demain » – voire que chacun d’entre nous, comme je l’ai moi-même vérifié, serait probablement capable d’établir dix listes différentes et d’affilée de ses « chansons préférées », sans le moindre doublon entre elles… et sans qu’une seule liste s’impose d’évidence aux autres.
 

Je ne donnerai donc pas ici celle que j’ai fini par adresser à Baptiste Vignol, ni plus définitive ni moins valable que les autres jetées sur le papier dans la même journée ; en revanche, c’est avec plaisir que je me permets de communiquer celle de notre regretté Jean Théfaine, dont ce fut l’une des ultimes contributions au « métier » : Le Temps des cerises (Jean-Baptiste Clément), Comme ils disent (Charles Aznavour), Sarah (chantée par Serge Reggiani), La Mémoire et la Mer (Léo Ferré), La Non-Demande en mariage (Georges Brassens), La Manic (chantée par Pauline Julien), La Chanson des vieux amants (Jacques Brel), Je reviens chez nous (Jean-Pierre Ferland), Fuir le bonheur de peur qu’il ne se sauve (chantée par Jane Birkin), Trois petites notes de musique (chantée par Cora Vaucaire).
 
Ce livre reprend en effet, en seconde partie, « le Top 10 » des 345 participants, par ordre alphabétique, les artistes d’abord, les « spécialistes » ensuite. Un générique d’un bel éclectisme, tant générationnel qu’artistique, allant par exemple de Dominique A, Akhénaton, Aldebert, Amélie-les-Crayons ou Marcel Amont à Danyèl Waro, Weepers Circus, Gabriel Yacoub ou Yoanna (tiens, dommage d’avoir « loupé » Zazie !)… en passant par Michel Bühler, Yves Duteil et Anne Sylvestre ; ou Ricet Barrier, Gérard Berliner, Allain Leprest et Claude Vinci,  disparus depuis. Mais aussi Antoine, Guy Béart, Morice Benin, Michèle Bernard, Jacques Bertin, Mathieu Boogaerts, Jeanne Cherhal, Christophe, Clarika, CharlÉlie Couture, Daran, Luc De Larochellière, Richard Desjardins, Jacques Duvall, Leny Escudero, Fatals Picards, Jean-Jacques Goldman, Françoise Hardy, Yves Jamait, Bernard Joyet, Jofroi, Kent, Gilbert Laffaille, Pierre Lapointe, Éric Lareine, Lynda Lemay, Émily Loizeau, David McNeil, Catherine Major, Florent Marchet, Christophe Miossec, Georges Moustaki, Jean-Louis Murat, Néry, Ours, Véronique Pestel, Thomas Pitiot, Michel Polnareff, Oxmo Puccino, Renaud, Olivia Ruiz, Sarcloret, Peio Serbielle, Yves Simon, Alain Souchon, Henri Tachan, Marie-Jo Thério, Jean Vasca, Louis Ville, etc.
 

En réalité, ce Top 100 propose treize chansons supplémentaires, repêchées en raison du fait qu’elles ont obtenu le même nombre de voix (quatre) que chacune des chansons classées 87 à 100. « Un score remarquable, note Vignol à raison, quand on songe aux dizaines de milliers de titres qui composent le répertoire de la variété francophone ». Au final, « pour affiner le classement et départager les morceaux ayant obtenu le même nombre de suffrages », les voix des 69 spécialistes se sont avérées déterminantes.
 Chorus60.jpg

Souvenirs, souvenirs : sans le vouloir, Baptiste Vignol nous renvoie au n° 60 de Chorus (été 2007) qui, pour célébrer de façon originale les quinze ans des « Cahiers de la chanson », proposait un « Top 60 » des meilleurs albums de chanson francophone parus depuis sa création. « Et si l’on tentait d’établir un classement ? » Lancée comme une boutade en réunion de rédaction, l’idée fit son chemin. De boutade elle devint gageure. Jamais cela ne s’était fait, nulle part en « francophonie ». Cela permettrait en outre d’obtenir un superbe panorama de la chanson francophone et de juger de son évolution à la charnière de deux millénaires. On se prit au jeu, on recensa les milliers d’albums (jeune public et « soleil noir » inclus) sortis entre le n° 1 et le n° 60… et la gageure devint réalité. Vingt journalistes de Chorus répartis dans l’espace francophone planchèrent trois mois durant sur le sujet… et un « Top 60 » de la plus belle eau émergea, avec un beau trio sur le plongeoir (pardon, sur le podium !) : C’est déjà ça, d’Alain Souchon, Samedi soir sur la Terre de Francis Cabrel, Fantaisie militaire d’Alain Bashung.
 Podium.jpg

Rien à voir évidemment entre un classement d’albums (qui plus est, limité à une période donnée) et un classement de chansons, toutes époques confondues. Néanmoins, si l’on fait abstraction des classiques du patrimoine parus avant la naissance de Chorus, on relève bien des similitudes entre les résultats respectifs obtenus par l’équipe de la revue et les contributeurs du livre. D’ailleurs, sans trop déflorer celui-ci, voici (simplement pour vous mettre l’eau à la bouche, comme aurait dit le Beau Serge) les dix premiers titres de ce Top 100 des chansons que l’on devrait tous connaître par cœur : Avec le temps (Léo Ferré), La nuit je mens (Alain Bashung-Jean Fauque/Bashung-Les Valentins), Mistral gagnant (Renaud Séchan), La Javanaise (Serge Gainsbourg), Ne me quitte pas (Jacques Brel), La Chanson des vieux amants (Jacques Brel), La Mémoire et la Mer (Léo Ferré), Je suis venu te dire que je m’en vais (Serge Gainsbourg), Foule sentimentale (Alain Souchon), Que reste-t-il de nos amours ? (Charles Trenet).
 

Soit quatre auteurs-compositeurs de « l’âge d’or » de la chanson française, dont trois (Brel, Ferré et Gainsbourg) sont cités pour deux chansons différentes, et trois de la génération suivante : Renaud dont la chanson concernée (magnifique Mistral gagnant !) date de 1985, Bashung et Souchon dont les titres plébiscités (La nuit je mens et Foule sentimentale) font partie des albums (Fantaisie militaire et C’est déjà ça) arrivés sur le podium du « Top 60 » des « Cahiers de la chanson » (La Corrida, premier titre de l’album Samedi soir sur la Terre de Cabrel, n° 2 dudit podium, apparaissant en vingt-quatrième position du « Top 100 »).
 

Qu’est-ce qu’on nous chante ? Rien qu’une chanson qui s’envole et s’en va dans le vent… Avec le temps, va, tout s’en va ? Peut-être… hormis la chanson, rien qu’une musique, des paroles qu’on fredonne en rêvant… car son histoire est la même que la nôtre. Air connu : longtemps, longtemps, longtemps après que les poètes ont disparu, leurs chansons courent encore dans les rues… Alors, si ça vous chante d’en savoir plus sur cette « anthologie » de la chanson francophone à « connaître par cœur », ne manquez pas de faire chorus. « J’vous ai apporté des bonbons », chantait le Grand Jacques ; Baptiste Vignol, lui, nous offre ici une véritable bonbonnière, un paquet de mistrals gagnants ! 
_________
• Le Top 100 des chansons que l’on devrait tous connaître par cœur (choisies par 276 artistes de la variété francophone), 320 pages, Éditions Didier Carpentier, Paris (site de l’auteur, Mais qu’est-ce qu’on nous chante ?).
 
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Published by Fred Hidalgo - dans Actu livres
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24 mars 2013 7 24 /03 /mars /2013 16:16
Profondeur de chant

C’est un beau livre, un livre-album grand format illustré de plusieurs dizaines de photos, qui présente la particularité d’avoir été écrit à quatre mains. Un auteur (Alain Wodrascka), pour retracer le parcours biographique d’un artiste (Yves Duteil), et celui-ci, pour glisser ses propres mots entre les lignes, en filigrane. livre.jpgLe premier « ouvre la porte », le second « installe une lumière tamisée ». Au final, quarante années de chansons vécues, habitées, « une moisson d’émotions », écrit le chanteur en avant-propos de cette première biographie.      
   
Quelque cent cinquante pages sous couverture souple déclinées en sept chapitres chronologiques (L’Enfant-poète, 1949-1965 ; Premiers pas dans la lumière, 1966-1971 ; Virages, 1972-1975 ; Le Soleil sur l’agenda, 1976-1984 ; La Langue de chez nous, 1985-1997 ; À mi-chemin de l’existence, 1998-2002 ; Écrivain public, 1999-2012), après une brève mais sensible préface de Véronique Sanson (« Mon cher, tendrissime et bel Yves… »), soixante photos illustrant sa vie et sa carrière (auprès de gens de bonne compagnie : Brassens, Cabrel, Devos, Leclerc, Jonasz, Sanson, Souchon…), sa discographie, sa bibliographie… et divers documents et correspondances, dont un texte on ne peut plus éloquent de Renaud, remettant les pendules à l’heure sur la « profondeur de chant » de l’auteur-compositeur : 
   
Scene-2008.jpg

« Yves D. m’énerve parce que, quand je lis ses textes, j’entends une musique comme si ses mots étaient des notes, comme si ses phrases chantaient toutes seules. Avant, ça ne m’avait fait ça qu’avec Georges B., Charles T. ou quelques rares autres.
 
Mais plus haut que les citadelles
Plus solides et plus résistants
Sont les murs qu’ont bâti la haine
Et la peur dans le cœur des gens…
 
» Yves D. n’eût jamais écrit que ces vers-là qui sont du bois dont on fait les poètes, que je lui pardonnerais quand même de s’être fait décorer par quarante académiciens ! »

 
Autre document qui se passe de commentaire, la Fable pour Yves Duteil que lui adressa, manuscrite, Félix Leclerc en décembre 1981, à l’annonce de la disparition de Georges Brassens : « Après la mort du vieil ours / Les deux loups sont revenus de nuit en pleurant / Jusqu’à ce qu’ils aperçurent devant eux / Un ours jeune, à l’ouvrage / Alors, ils séchèrent leurs yeux. » C’est d’ailleurs d’une conversation avec et chez Félix Leclerc, en 1984, à l’île d’Orléans, que naquit La Langue de chez nous, en hommage, précise son auteur, « au combat de Félix pour la langue française au Québec ».
 
C’est une langue belle à l’autre bout du monde
Une bulle de France au nord d’un continent
Sertie dans un étau mais pourtant si féconde
Enfermée dans les glaces au sommet d’un volcan…
     

 
En ouverture de ce beau livre (dans tous les sens du terme), un « Abécédaire intime » proposant des mots à la résonance particulière chez Yves Duteil, des mots qui font écho, note Alain Wodrascka, « pour tenter d’approcher encore plus l’homme et l’artiste », l’un et l’autre épris d’authenticité. Voici, par exemple, ce que la francophonie inspire à Yves Duteil : « Deux cents millions d’âmes dans le monde ont le français en partage, et trouvent leurs mots sur le bout de notre langue. Nous sommes une grande famille reliée par un petit dictionnaire, et nous entendons résister à la loi du plus fort en glissant le pied dans toutes les portes entrebâillées du cinéma, de la littérature, de la technologie, de l’humanitaire, de l’espace, des transports, de l’informatique, de l’extrême, du sport ou de la musique... Si le français remporte parfois plus de revers que de médailles, il récoltera peut-être demain davantage de roses que d’épines, et nos succès en médecine ou en recherche fondamentale n’ont rien à envier à quiconque. Notre langue est le sommelier du monde, et distille son talent dans tous les palais de la planète. Le français n’est pas un Goncourt de circonstances, et sa poésie ne joue pas petit bras face aux géants culturels. Comme le battement d’ailes d’un papillon, un claquement de langue peut encore soulever des déferlantes de talent sur les cultures au bout du monde. »
 
Portrait.jpg
 
Merci, cher Yves, pour ces bons mots qui viennent réconforter les amoureux de la langue de Molière, accablés au quotidien par les maux qui l’assaillent urbi et orbi ; une langue dont la chanson (du moins celle qui résiste, car il en est une autre qui cède chaque jour davantage à l’anglomanie galopante) reste le vecteur principal. Merci… et bravo pour toutes ces formules (« Le français n’est pas un Goncourt de circonstances », j’adore !), en particulier celle-ci, des plus goûteuse et savoureuse, à resservir en toute occasion : « Notre langue est le sommelier du monde et distille son talent dans tous les palais de la planète. »
 
   
Côté défense et illustration de la francophonie, l’homme en connaît un rayon. Mais il excelle aussi en bien d’autres exercices, comme le note encore, « énervé », le chanteur énervant : « Yves D. m’énerve parce qu’il écrit pour sa femme de bien jolis mots d’amour que j’aimerais dire à ma gonzesse, compose pour sa fille des chansons que j’aimerais chanter à ma môme, des chansons sur l’amitié qui plairaient à mes potes, des chansons un peu mélancoliques sur l’enfance qui rouvrent des blessures dans Chorus39mon cœur d’adulte et qui me rappellent que “la mélancolie c’est le bonheur des tristes”, dixit Desproges. Yves D. m’énerve parce qu’avec son air de ne pas y toucher il chante l’essentiel : l’Amour et la Liberté et l’amour de la liberté. »
 
         
Un art pratiqué au long cours, quarante ans passés à remettre sur le métier son bel ouvrage, puisque son premier 45 tours, notait notre regretté Jean Théfaine en chapeau d’introduction du dossier Duteil de Chorus (n° 39, printemps 2002), date de 1972. « Depuis longtemps, écrivait-il, le Pierrot dansant de Tarentelle a franchi le petit pont de bois qui le fit connaître en 1977, au point de l’avoir adoubé baladin à vie. Cette image-là, l’auteur de La Langue de chez nous ne la renie pas, bien sûr mais il aimerait que certains la révisent. Par exemple les programmateurs radio et TV qui l’ont rangé dans le placard des artisans à l’ancienne, donc hors des alchimies sonores de notre temps. “Il n’y a dans mes chansons / Ni messie ni message / Certains esprits grognons / Trouvent que c’est dommage”, convient l’intéressé lui-même dans l’un de ses textes. Le drapeau noir, c’est un fait, ne flotte pas souvent sur sa marmite, mais, coups de cœur et coups de gueule ne manquent pas pour autant à son répertoire.  
  

» Fils spirituel de Georges Brassens, Félix Leclerc et Vinicius de Moraes, Yves Duteil y met simplement sa forme à lui, élégamment impressionniste, pudique et courtoise. Détricotant à sa façon douce des Blessures d’enfance sur lesquelles il ne s’étend que de façon allusive, mais dont on devine qu’elles l’ont marqué à jamais. Souvenirs furtifs et feutrés qui voilent parfois d’une étonnante mélancolie son regard d’humain rassurant. »
 
avec-Jean-copie-1.jpg
 
En fin analyste (ou simplement en être humain doué d’empathie), Jean Théfaine livrait ainsi les clés de l’homme et de l’œuvre… Pudeur et mélancolie. Ce qui n’empêchait pas l’intéressé de se confier comme jamais ou presque dans ce long entretien à Chorus, explicitement intitulé « Les choses qu’on ne dit pas » (titre qu’il donnera quatre ans plus tard à un ouvrage épistolaire adressé à ceux qui lui sont chers, de Barbara à Véronique Sanson en passant par les anonymes qui ont croisé sa route, mais aussi à des entités comme la Terre, la politique, le métier de chanteur…). Par exemple à propos d’Alfred Dreyfus, dont on avait appris cinq ans plus tôt (album Touché, 1997) qu’il en était un arrière-petit-neveu : « Au bras de ma tante, nièce de Dreyfus, et au milieu de ma famille, j’ai vécu l’hommage qui était rendu par l’armée à mon arrière-grand-oncle dans la cour de l’École militaire. Ça a été un moment inoubliable. […] À cet instant, j’ai eu conscience, à travers ma chanson, d’avoir été un maillon supplémentaire de la grande chaîne qui a amené l’État puis l’armée à réagir. L’armée en organisant une cérémonie. L’État, par une lettre du président de la République aux familles de Dreyfus et de Zola (dont le J’accuse reste un très grand moment de la conscience humaine), dans laquelle hommage était rendu à la dignité, au courage de ces hommes et de leur combat. »
 
     
Ce dossier est paru à l’époque du douzième album studio (original) de l’artiste, Sans attendre. Ont suivi (Fra)Agiles en 2008, puis Flagrant délice, le 5 novembre dernier. Un vingtième opus (en comptant un disque studio de duos, Entre elles et moi, et cinq en public), annoncé dans le livre par une sélection, manuscrite, de ses chansons. Onze au total (Naître, Flagrant délice, Et si la clé était ailleurs ?..., Le Souffle court, Mon tout et mon contraire, Secrets de famille, Le temps presse, Je t’MMS, La Chanson des Justes, Ma grammaire de l’impossible, Le Trésor de l’arc-en-ciel) ; onze chansons et un instrumental, L’Âme de fond. Un album au climat exclusivement acoustique, conçu comme un « journal intime de notre époque contradictoire, pétrie d’incertitudes et jalonnée d’espérances », interprété de cette voix tendre qu’on lui connaît, CD.jpget surtout, surtout, superbement écrit – j’en connais un que ça va encore énerver ! Un recueil de paroles et de musiques à conjuguer à tous les temps :

Pour ma grammaire de l’impossible
J’ai choisi d’écrire le meilleur
Mais sans rien occulter du pire
Ni les larmes, ni la douleur

Et je rêve à la couverture
Du grand livre de l’avenir
Aux chapitres de l’aventure
Qu’il nous reste encore à écrire…
 

Félix Leclerc, dont Yves Duteil reste si proche dans l’esprit et la manière (voir la vidéo de notre hommage conjoint à Roger Gicquel et Félix Leclerc), se définissait lui-même, d’abord et avant tout, comme un homme qui chante. Juste un homme… et sûrement pas une star, comme n’importe qui aujourd’hui passant à la télé-anti-réalité, au grand dam (pour rire) de cette grande dame (grande âme ?) qu’est Anne Sylvestre (voir sujet précédent)… dont le prochain album s’intitulera Juste une femme. S’il fallait de même définir l’auteur de La Chanson des Justes (« Dans ce voyage infernal / Où tant d’âmes ont sombré / Celui qui sauve une étoile / Éclaire l’univers tout entier… »), en trois ou quatre mots seulement, ne cherchez pas, ils sont tout trouvés. Yves Duteil ? Juste… quelqu’un de bien.

   
Yves Duteil – La Chanson des Justes
_________
• Pour toutes précisions sur le livre (Éditions de L’Archipel), sur le disque, Flagrant délice (Prod. Les Éditions de l’Écritoire, distr. Rue Stendhal) et sur les concerts, rendez-vous sur « Le Blog à Part » d’Yves Duteil.      
 
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Published by Fred Hidalgo - dans Actu livres
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23 mars 2013 6 23 /03 /mars /2013 12:41
Livre.jpgEt elle chante encore ?

Riche « de quelque quatre-vingts interviews inédites, de proches, de collaborateurs, de journalistes ou de chanteuses et chanteurs », cette première biographie d’Anne Sylvestre, précise son auteur, « a bénéficié de la participation active de l’artiste elle-même, qui a largement abordé sa carrière et sa vie privée (y compris les périodes douloureuses de l’enfance et de l’adolescence), offrant au lecteur autant de clefs pour mieux comprendre et apprécier ses chansons ».
 
L’auteur ? Daniel Pantchenko. Ancien titulaire de la rubrique chanson à L’Humanité, dans les années 70 et 80, puis membre du comité de rédaction de Chorus (Les Cahiers de la chanson), dans les années 90 et 2000, c’est à lui qu’en accord avec la veuve de Marc Robine je confiai après la mort de celui-ci la tâche d’aller au bout de la biographie de référence que notre regretté ami (voir « Le Colporteur de chansons ») – dont j’avais déjà eu le bonheur de publier les livres sur Francis Cabrel (1987), Julien Clerc (1988) et Jacques Brel (1998) – était en train d’écrire sur Charles Aznavour. Cscene-95omplété et achevé de belle façon, l’ouvrage, sous-titré Le Destin apprivoisé, parut en 2006, coédité par Chorus et Fayard et donc cosigné Marc Robine, de façon posthume, et Daniel Pantchenko. C’est encore à celui-ci que je proposai ensuite, en ma qualité de directeur du « Département chanson » Chorus/Fayard, de s’attaquer à la bio de Jean Ferrat que j’avais moi-même longtemps espéré écrire, mais à quatre mains, avec l’artiste, avant d’y renoncer définitivement du fait de sa volonté, réaffirmée au fil des ans (pour des raisons toutes personnelles), de ne jamais participer à aucun livre le concernant. « Non, je n’ai pas changé d'avis, me disait-il, sourire aux lèvres, à chacune de nos rencontres. Oui, tu peux écrire ce livre, non je n'y participerai pas... » Ce sera donc Daniel Pantchenko qui s’y collera, avec autant de bonheur que de talent, et l’ouvrage, écrit du vivant de l’artiste, Jean Ferrat, Je ne chante pas pour passer le temps, paraîtra en octobre 2010, sans que l’intéressé, hélas, ait pu en prendre connaissance.

 
Cette fois, Daniel Pantchenko a donc bénéficié de la collaboration de l’artiste monographiée. L’artiste ? Un des grands noms de l’histoire de la chanson française et pourtant l’une des chanteuses les plus méconnues du grand public et surtout les plus oubliées des grands médias… Arrêt sur image. Fin des années 70 : c’est depuis Djibouti, où je contribuais (à ma très modeste mesure) à la naissance d’une nation (mais de façon très résolue à la lutte contre les mutilations sexuelles féminines, en particulier l’inconcevable, si barbare et ô combien meurtrière infibulation, pratiquée dans la Corne de l’Afrique), que je pris contact pour la première fois, par correspondance, avec Anne Sylvestre. Objectif : lui consacrer le premier dossier et donc la couverture du mensuel de chanson francophone que « ma chère et tendre » (comme l’a chanté si joliment Henri Salvador) et moi-même avions décidé de créer à notre retour en France, Paroles et Musique.

scene-80-PM.jpg

En mai 1980, la grande dame me recevait chez elle, à Paris. Elle avait récemment sorti son treizième opus studio, superbe album au demeurant (J’ai de bonnes nouvelles, Je cherche mon chemin, Douce maison, La Faute à Ève…). Au début, notre conversation tourna logiquement autour des difficultés pour une femme, qui écrit et compose elle-même, à s’imposer dans le métier scene-90et dans les médias. « Je ne sais pas si j’ai eu plus de difficultés qu’un homme, nous confia-t-elle d’abord, mais tout ce que je sais, c’est qu’en vingt-deux ans de carrière, je n’ai pas eu une seule fois une émission en vedette, je n’ai pas eu une seule fois une couverture de magazine... »


Stupéfaction de ma part : ainsi, la Une du n° 1 de Paroles et Musique, à paraître le mois suivant, constituerait sa toute première couverture de magazine ! Alors que ses débuts scéniques remontaient à 1957, à la Colombe, à peu près à la même époque que Barbara, Béart, Ferrat ou Perret, suivis d’un premier album (Mon mari est parti, Porteuse d’eau, Les Cathédrales…) dès 1961. Vingt-trois ans exactement et tant de chefs-d’œuvre (T’en souviens-tu la Seine, Lazare et Cécile, Mousse, Aveu, Maumariée, Des fleurs pour Gabrielle, Les Pierres dans mon jardin, Non tu n’as pas de nom, Un mur pour pleurer, Une sorcière comme les autres, Clémence en vacances, Les gens qui doutent…) avant de se retrouver, enfin, en couverture d’un magazine national ! Incroyable et pourtant vrai. Cela avait été d’une telle évidence pour nous… Surtout qu’en figure de proue de notre mensuel, nous tenions à une femme (ACI, bien sûr), pour incarner d’autant mieux cet art féminin, résultante de l’union amoureuse de paroles et d’une musique, qu’on nomme chanson.


Portrait-2005.jpg

Ce jour de notre première rencontre, la grande dame parla vrai, comme toujours, franche et directe, sans faux-semblants et sans crainte du qu’en dira-t-on : « Sachant que je fais quand même quelque chose d’important – la fausse modestie, je trouve ça imbécile – et que mes chansons ont un niveau assez élevé, je suppose en effet que le fait d’être femme, et pas conforme, s’est avéré bien ennuyeux… » Et Anne Sylvestre de conclure à ce sujet : « Il est sûr que, normalement, j’aurais dû être connue beaucoup plus vite, mais je n’ai pas choisi la route la plus facile… Je n’ai pas montré mon cul. Ni au sens propre ni au sens figuré. Je n’étais pas cette jeune fille gentille qui aurait dit ce qu’on avait envie qu’elle dise. Non, j’avais envie de dire ce que, moi, je voulais ! »  
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Cela se passait il y a exactement… trente-trois ans ! Et depuis ? Rien ou presque n’a changé dans le regard du métier et des médias, sur la plus grande ACI française de l’histoire contemporaine avec Barbara… Nous en parlons en connaissance de cause, après l’avoir accompagnée tout ce temps sans jamais lui faire défaut : après la décennie Paroles et Musique, citons seulement deux autres dossiers importants dans Chorus (le premier, en 1998, écrit par Daniel Pantchenko et Marc Legras, le second en 2005, par ce dernier – voir notre photo ci-dessus) et une dernière rencontre (cette fois avec Michel Trihoreau) à l’occasion de son « Jubilé plein d’avenir », fin 2008. Non, quasiment rien n’a changé… si ce n’est une dizaine d’albums studio de plus et des centaines, voire des milliers de spectacles supplémentaires, où la chanteuse a continué, en toute liberté et en parfaite indépendance – ce qui n’est certes pas « la route la plus facile » – de dire et de faire ce qu’elle voulait, et rien que cela. Par exemple une création très originale, Gémeaux croisées, en 1988 avec la Québécoise Pauline Julien. Ou une autre, beaucoup plus récente, dont nous eûmes la primeur au festival Alors… Chante ! 2012 de Montauban, Carré de dames, en compagnie cette fois d’Agnès Bihl – Anne étant très proche des artistes des nouvelles générations, qui reprennent d’ailleurs de plus en plus son répertoire et revendiquent volontiers son héritage chansonnier.
 

Cette première vraie biographie, parue le 24 octobre dernier, vient donc combler enfin – cinquante-cinq ans après les débuts de l’intéressée – une lacune abyssale dans l’édition française. Un « Préambule familial » (qui évoque l’histoire singulière de son père, collaborateur durant la Seconde Guerre mondiale, adjoint de Doriot, qui échappera à la peine capitale mais passera huit ans en prison), suivi de vingt-six chapitres chronologiques en quatre parties (De la Demi-Lune à la mer, De la rive gauche aux Capucines, L’Indépendance, Re-naissance) et, en annexes, d’une discographie intégrale, pour adultes et jeune public (notamment avec les fameuses Fabulettes, nées en 45 tours dès 1962 !) ; le tout écrit à l’encre sympathique. Oui, Anne Sylvestre chante encore, toujours aussi bien et toujours aussi juste, dans tous les sens du terme. Et tant que la « Carcasse » (quelle chanson extraordinaire !) le permettra, elle continuera de chanter encore et encore. La preuve avec son nouveau spectacle, qu’elle créera le 15 mai prochain au Casino de Paris, après un nouvel album (à paraître le 22 avril). Son vingt-deuxième opus studio, six ans après le précédent, Bye mélanco (2007), et cinq ans après Son jubilé en public (2008) pour célébrer son demi-siècle de chanson…
 
 
Dix nouvelles chansons à l’affiche : Malentendu, Violette, L’Habitant du château, Des calamars à l’harmonica (pendant l’enregistrement de laquelle, le 15 février dernier, a été tournée la vidéo ci-dessus), La Lettre d’adieu, Pelouse au repos, Pour un portrait de moi, Le P’tit sac à dos, Je n’ai pas dit… et celle qui donnera son titre au disque comme au spectacle, Juste une femme. En 1977, Jacques Brel disait : « Tu n’es pas le bon Dieu / Toi tu es beaucoup mieux / Tu es un homme. » Avec humour et autodérision, depuis 1985 (et son album Écrire pour ne pas mourir), Anne Sylvestre chante Trop tard pour être une star. Peut-être, mais qu’importe ? Non contente d’être l’un des principaux artisans de la chanson vivante de ces six dernières décennies, elle aura été bien plus et bien mieux qu’une star, bien moins éphémère et tellement plus authentique qu’une image en toc renvoyée par des miroirs aux alouettes : une femme, juste une femme… qui, pour notre bonheur, chante encore !


• Toutes précisions sur le livre (Fayard, 476 pages + cahier photos noir et blanc de 16 pages), le disque (Prod. Sylvestre/EPM-Universal) et les concerts sur le site d’Anne Sylvestre.
NB. Il nous reste quelques exemplaires collectors des deux numéros de Chorus comportant un dossier consacré à Anne Sylvestre, le premier (n° 24, été 98) abondamment illustré, sur 24 pages, de photos d’actualité et d’archives (biographie, œuvre, interview, repères, discographie…) et le second (n° 52, été 2005) réactualisant le premier avec douze pages d’entretien exclusif pour l’essentiel. Si intéressé(e), nous contacter ici.


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Published by Fred Hidalgo - dans Actu livres
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