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  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
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  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

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30 septembre 2021 4 30 /09 /septembre /2021 11:46

La poésie est une arme chargée de futur

Quand un jeune homme de bientôt 87 ans, chantre d’une poésie qui exalte le courage et la fraternité, joue et chante pour un malicieux centenaire qui aura guidé des générations par sa philosophie humaniste et battante, on a l’illusion que l’art et l’intelligence du cœur ont enfin pris le dessus sur l’égoïsme, la jalousie, la haine et la violence, sur la bêtise en somme. Qu’Éros, fût-ce momentanément, l’a emporté sur Thanatos… C’est « un grand cadeau », dixit Edgar Morin, que Paco Ibañez lui a offert, ainsi qu’à 1200 chanceux, mardi 28 septembre, dans l’écrin magnifique de l’Opéra-Comédie de Montpellier, qui restera en lui, en nous, jusqu’au bout.

La veille, lors d’une conférence de presse des plus discrètes, le philosophe à l’âme d’enfant (dont le premier acte « politique », à quinze ans, fut d’intégrer en 1936 une organisation libertaire pour préparer des colis à destination de l’Espagne républicaine), avait rappelé avec émotion sa vive admiration pour Paco Ibáñez : « C’est l’interprète qui, quand il chante, me touche profondément. Pas seulement pour sa façon de chanter avec tout son cœur, toute son authenticité, mais aussi parce qu’il chante ces chants espagnols que j’aime, et en plus qu’il incarne pour moi en étant le défenseur des valeurs qui furent celles des combattants de la guerre d’Espagne… Une chose dont j’ai le souvenir très fort, c’est quand j’ai vu dans mon journal du soir en titre énorme “La chute de Barcelone”, je n’ai pas pu empêcher mes larmes de couler. La guerre d’Espagne, pour moi, fut un événement absolument terrible et décisif. »

Et s’adressant directement à Paco : « Quand tu chantes, tu es toi, tu es le grand chanteur espagnol… Mais tu portes en toi tout ce que j’aime, tout ce qui m’avait marqué quand j’étais à Toulouse, réfugié, après la défaite française. Mes premiers grands amis étaient des réfugiés espagnols... » En 1942, quatre ans après avoir rejoint une petite formation de gauche pacifiste et antifasciste, Edgar Morin entra dans la Résistance au sein des Forces unies de la jeunesse patriotique, puis au parti communiste dont il fut exclu en 1951 pour sa critique du stalinisme. Prémices d’une longue vie de penseur indépendant à jamais indigné, car partisan farouche de l’Amour (« La poésie suprême est celle de l’amour », dit-il) contre les laudateurs de la Mort. L’exact opposé du sinistre auteur du cri de ralliement franquiste Viva la muerte.

Aujourd’hui, ce Montpelliérain d’adoption sur lequel les années semblent glisser (« Je suis jeune tout en étant vieux ou vieux tout en étant jeune. Si des choses m’ont un peu ralenti, j’ai l’impression que je suis toujours le même »), se sent « de plus en plus faire partie d’une aventure incroyablement extraordinaire qui est celle de l’Humanité commencée avec la préhistoire, qui a connu des épisodes tous étonnants et qui dans les dernières années a pris un tour presque fatal. Depuis Hiroshima, nous savons que nous pouvons nous détruire nous-même. Les sciences et les techniques font des promesses extraordinaires mais peuvent permettre aussi cette folie qu’est le transhumanisme, c’est-à-dire un homme augmenté qui veut dominer le monde alors qu’il s’agirait d’améliorer les relations humaines. »

Le secret de sa jeunesse d’esprit ? « Il n’y a pas de secret. Simplement, tout être humain normal doit conserver, même arrivé à un grand âge, les curiosités de l’enfance, les aspirations de son adolescence, tout en en perdant les illusions… Si, en plus, on peut tirer un peu de son expérience quelques leçons pour soi-même… » Par exemple celle de savoir opérer le bon choix : « Dans cette aventure, devenue totalement incertaine, où il y a toujours eu le conflit entre les forces de fraternité et d’union et les forces de destruction et de mort, entre disons Éros et Thanatos, que je fasse partie d’Éros me donne vie et cette apparence de jeunesse. »

Et les voilà sur scène, le lendemain, Edgar et Paco, le centenaire et l’octogénaire dont les parcours respectifs sont une leçon de vie, pour célébrer sous nos yeux humides et admiratifs les noces de l’amitié, de la mémoire et de la résilience, en guise de cadeau d’anniversaire. Paco, que j’estime et aime personnellement depuis des lustres (j’étais allé le rencontrer dans un café de la rue Delambre à Paris, au lendemain de son triomphe – le mot est faible – du 2 décembre 1969 à l’Olympia), m’avait prévenu durant l’été : « Ce sera très émouvant pour tout le monde, enfin j’espère ; très émouvant pour moi, en tout cas, ça c’est sûr. »

Pour toute info sur cet événement, sur ma page « sociale » où j’annonçais son premier concert depuis la crise sanitaire, à Hernani, au pays Basque (illustrée pour l’occasion d’une vidéo où Joan Baez lui servait de choriste – c’était en 1973 au « Grand Échiquier »), j’avais simplement ajouté ces mots : « Cela aura lieu en province, en France, dans l’écrin d’un opéra... Paco ne percevra pas le moindre cachet et l’entrée sera gratuite ! Inutile de vous dire que les places seront d’autant plus chères ! On risque de s’y battre encore plus que ce vendredi à Hernani... Mais des batailles comme celles-ci, qui exaltent le meilleur de l’art et de l’homme, on en redemande. » Je ne me doutais pas alors à quel point c’était prémonitoire.

J’avais promis d’annoncer l’événement en primeur, quelques semaines plus tard, et puis, « on » m’a prié de n’en rien faire, vu le nombre limité de places (forcément, un concert unique…), pour laisser la priorité aux gens du cru, Montpellier mettant sa salle la plus emblématique à disposition des artistes. Encore fallait-il avoir la chance de figurer parmi les 1200 premiers à réserver leur billet, à la suite d’une promo exclusivement locale, dont ce communiqué de la municipalité :

« Une célébration de l'amitié entre deux figures majeures de ce siècle :
     Traduit dans 28 langues, publié dans 42 pays, Edgar Morin a commencé son parcours moral en s’engageant dans la Résistance, avant d’avoir vingt ans. Quatre-vingts ans plus tard, on le voit publier des livres et arpenter les plateaux de télévision pour continuer de défendre, joyeusement et inlassablement, son éthique humaniste et l’avènement d’une “politique de civilisation” intégrant la conscience écologique, la solidarité humaine et la paix. Il est un penseur majeur, dont la méthode a inspiré la philosophie contemporaine. Il représente un siècle d’idées neuves, d’intelligence sans cesse renouvelée, audacieuse et profonde. On est touché aussi par son histoire, stupéfait par sa jeunesse éternelle, réconforté par son œil malicieux et sa parole claire.

On ne s’étonne pas que Paco Ibáñez, autre grand amoureux de la vie, compte parmi ses amis. Le chanteur et compositeur qui a fait découvrir aux Français les poètes espagnols, et fait connaître Georges Brassens au monde entier, celui dont Dali a fredonné “La Mala Reputacion” entre ses moustaches, est lui aussi un homme engagé, en lutte perpétuelle pour la fraternité. (…) Cette soirée consacrée à l’amitié est unique, un moment non renouvelable (…) en présence de nombreux amis du sociologue Edgar Morin. Un bonheur qu’il faudra saisir sur le vif. »

Et comment qu’on l’a saisi sur le vif, le bonheur ! Au vol, au galop ! Contrairement à Gainsbourg qui préférait le fuir « de peur qu’il ne se sauve », on s’y est plongé à corps perdu, le savourant à pleines mains jusqu’à extinction des feux et être invité à quitter les lieux, le cœur fraternel et la tête arc-en-ciel… On s’en est gavé de bout en bout, tant il semblait palpable en cette soirée pas comme les autres. À commencer par les déclarations sensibles et affectueuses, comme s’il était naturel de vivre dans un monde où la culture et l’humanisme seraient les deux mamelles, du jeune maire (socialiste) de Montpellier, Michaël Delafosse, maître d’œuvre de l’événement ; de Carole Delga, présidente (socialiste) de la Région Occitanie ; enfin de Françoise Nyssen, l’amie éditrice d’Actes Sud, ancienne ministre de la Culture. C’est dire si, pour une fois, l’événement (produit par A Flor de Tiempo, le label de Paco Ibáñez) était pris en considération par les acteurs de la Cité…

Mais vous savez quoi ? Pourquoi je raconte les tenants et aboutissants de cette soirée miraculeuse ? Parce que le bonheur est indicible… et parfaitement indescriptible. Comme la musique quand elle est bonne. Si les photos ravivent la mémoire des uns et permettent aux autres d’imaginer ce qu’ils ont manqué, les vidéos elles-mêmes, aussi bien réalisées soient-elles (une captation professionnelle a eu lieu…), ne sauraient rendre le ressenti du public ni l’échange, parfois intense comme ce jour-là, entre les artistes et lui. Pas pour rien que pendant des décennies, on a écrit sur tous les tons dans Paroles et Musique puis Chorus que rien, jamais, ne remplace le spectacle vivant.

Pourquoi donc s’évertuer, alors, à tenter de partager l’événement quand il n’est pas reconductible ? Précisément parce qu’il est unique, dans tous les sens du terme, et que « le bonheur » ou du moins ce qu’il en reste après coup – vous connaissez la chanson maintenant, depuis le temps qu’on se fréquente ! – est la seule chose au monde qui se double quand on le partage.

Après les officiels délestés de leur carapace politique pour rendre hommage à l’adepte d’Éros, versus Thanatos, assis, masqué, au cinquième ou sixième rang à côté de Sabah, son dernier grand amour (ensemble, ils ont publié en 2013 un témoignage jubilatoire, L’homme est faible devant la femme, où ils racontent leur rencontre, leur couple improbable et surtout l’amour qui transcende les différences), l’Homme en noir arrive seul, sous un déluge d’applaudissements. Un peu Brassens qu’il a fait découvrir à l’ensemble du monde hispanique, un peu Ferré auquel il a fait découvrir l’Espagne, beaucoup des deux qui étaient ses amis, et pourtant lui-même, à nul autre pareil dans le monde de la chanson.

L’Homme en noir ! Débouchant sur scène pour la première fois sans sa guitare pour souhaiter bon anniversaire et longue vie à son ami, il annonce une soirée spéciale composée de chansons en résonance profonde avec les racines et le destin du philosophe. « Je vais chanter les poètes chers à Edgar, tout ce qui fait l’Espagne profonde, celle que l’on a perdue. » Des poèmes sublimes et intemporels où, certes, il est question d’exil, de pertes et de peines, mais transcendés, transmués par la musique et la voix en chants humanistes universels.

Regarde l’homme en noir ! Regarde l’homme en deuil ! (…)
Il ne possède rien qu’une vague guitare
Que des chansons d’ailleurs allument certains soir
Regarde l’homme en noir ! Regarde l’exilé ! (…)

Il parle de sa vie, dure comme une pierre
Roulant sous les sabots des chevaux au galop
Un caillou du chemin, petite pierre ronde
Dont on ne peut rien faire, sauf armer une fronde (…)

Il est rentré chez lui, un beau jour, m’a-t-on dit
Quand la mort eut enfin clos les yeux des bourreaux
La mémoire apaisée, il est rentré chez lui
Comme après la tempête reviennent les bateaux (…)

L’homme en noir est en paix : il est rentré chez lui
Mais je le vois encore, au milieu du chemin
Faisant face à la vie, à la mort, à l’oubli
La guitare d’une main, et dans l’autre une fronde…

(Chanson de Marc Robine dédiée à Paco Ibañez, 1997, avec des allusions notamment à Como tu et A galopar, 1969)

Mais avant de brandir haut sa guitare pour entonner ses premiers titres, dont Soldadito boliviano (voir vidéo plus bas) puis Cancíon de jinete (La chanson du cavalier), sa première mise en musique, si joliment appropriée, d'un poème de García Lorca (« Avec le temps, dit-il mi-sérieux mi-amusé, en faisant s’esclaffer le public, je me surprends moi-même à être surpris d’avoir trouvé cette mélodie ! Comment ? C’est moi qui ai fait ça ? »), le héraut de la soirée se tourne vers son héros et présente ses premiers invités.

Venue de Tolède en compagnie de son musicien Bill Coley, Ana Alcaide interprète un répertoire judéo-espagnol de chants ladinos, cette langue séphardite qui reste parlée autour du bassin méditerranéen par les descendants des Juifs expulsés d'Espagne en 1492. Belle découverte rehaussée par le son d’étonnants et superbes instruments médiévaux proches de la guitare et de la harpe. Deux titres seulement, mais qui réclament une suite…

Changement d’époque et de décor : voici, à la demande expresse d’Edgar, ô surprise, une ritournelle qu’adorait sa mère : El Relicario. Un paso-doble de 1914 dont aucun bal populaire ne pouvait jadis se passer. Pour l’occasion, l’homme en noir a sollicité une superbe interprète en robe rouge sang, Soléa Morente (fille du grand cantaor Enrique Morente disparu en 2010). Résultat : une recréation totale de ce drame réaliste (que n’auraient pas renié Fréhel ou Damia, à laquelle Paco fait du reste allusion), porté par une mélodie inaltérable, chanté (dansé aussi jusqu’au bout des doigts) avec une remarquable délicatesse, sans le pathos d'antan.

Plus tard, c’est la propre fille de Paco, Alicia, qui le rejoint pour enchanter Lorca (Mi niña se fué a la mar) et Brassens, accompagnée à la voix par son père et à la guitare par Mario Mas – grand musicien s’il en est, ainsi présenté par le chanteur : « Un véritable artiste, c’est-à-dire qui joue ce qu’il aime et non ce qui rapporte ! » Brassens en espagnol ? Non. En français pour une fois, avec Les Amoureux des bancs publics repris aussitôt en chœur dans la salle. Brassens sans lequel Paco n’aurait jamais eu l’idée, assure-t-il, de mettre des poètes en musique. « Je considère la France comme la capitale du monde de la chanson et Brassens en est sa cathédrale. » La veille, citant un passage du Parapluie (« Et je l’ai vue toute petite / Partir gaiement vers mon oubli »), il observait : « Il n’y a personne d’autre au monde capable d’exprimer un parcours aussi long dans une phrase aussi courte. » Edgar Morin se mettait au diapason : « Il chantait l’amitié, la fraternité, le respect des persécutés. La Chanson pour l’Auvergnat est un pur chef-d’œuvre. Georges Brassens y a exprimé toute une philosophie de vie, de pensée absolument nécessaire. » Pensées analogues de centenaires : Georges le 22 octobre, Edgar depuis le 8 juillet.

Avec César Stroscio au bandonéon, Joxan Goikoetxea à l’accordéon, et/ou Mario Mas, formidablement attentif et réactif à n’importe quelle improvisation subite, Paco aligne alors une série de grandes chansons, sans oublier de les traduire au public, friand de ses anecdotes souvent drôles, ou de s’adresser directement à son aîné, dont le masque sanitaire n’empêche pas son regard de briller. De José Agustin Goytisolo : Palabras para Julia, confession émouvante d’un père à sa fille, de Lorca, encore : La Romería, de León Felipe : Como tú, de Luis Cernuda : Un Español habla de su tierra

De poètes latino-américains aussi, pour élargir l’universalité du propos : de l’Argentine Alfonsina Storni qui s’est suicidée à 46 ans comme elle l’annonçait dans ses poèmes sur la mer (d’où la célèbre chanson, tant de fois reprise, Alfonsina y el mar) ; du Cubain Nicolas Guillen, engagé en 1937 auprès des républicains espagnols, auteur de ce poème dont Paco Ibañez a fait une chanson emblématique sur la mort du « Che » en Bolivie :

Ma guitare est en deuil
Petit soldat bolivien
Mais elle ne pleure pas
Bien que pleurer soit humain (…)
Mais tu apprendras sûrement
Petit soldat bolivien
Qu’on ne tue pas un frère
Petit soldat bolivien
Qu’on ne tue pas un frère...

D’autres encore, des chansons en basque, en occitan… Si bien que la soirée s’approche de son terme, semblable et pourtant bien distincte des concerts habituels du « Maestro », avec ses instants suspendus, ses pans arrachés au temps qui passe, ses notes d’hilarité, ses larmes d’allégresse à force de se sentir partie prenante d’une même histoire. « Dans toute l’histoire humaine, explique Edgar Morin, vous avez toujours eu le combat entre deux forces qui sont inséparables mais ennemies. Éros. Thanatos. Eh bien, il faut prendre le parti d’Éros. C’est-à-dire des forces d’union, de fraternité, d’amour. Vous vous sentirez bien dans votre peau, vous serez contents, vous serez toniques. Rejoignez tous ceux qui ont pris le parti d’Éros, mais en ayant beaucoup de lucidité pour ne pas vous laisser tromper par des sirènes qui vous aveugleraient. Voilà le message. »

L’amour comme moteur, le verbe comme véhicule. Quand il ne reste plus rien, il reste la parole. C’est aussi le message du compositeur-interprète offert au penseur de Morin, avec les mots de Blas de Otero : Me queda la palabra.

Où l’on en revient à la rencontre de la veille, où maître Edgar avait exhorté les nouvelles générations à prendre leur vie à bras-le-corps : « L’époque est précaire, c’est vrai, mais j’ai vécu aussi ma jeunesse dans une époque d’extrême précarité, celle de l’occupation nazie. J’ai vu la différence qu’il y avait entre survivre et vivre. Survivre ? Je me planque, je me mets à l’abri. Vivre ? On risque sa vie, mais ça permet de participer à une communauté de tous les jeunes de tous les pays qui se battent pour la liberté… Engagez-vous, politiquement ou socialement, et si vous ne trouvez pas pointure à votre pied, créez votre propre réseau de solidarité… Et vivez poétiquement ! C’est une idée capitale, parce que partout la prose, c’est-à-dire les choses qu’on subit, qui nous encerclent, vous envahissent, vous parasitent. Essayez de lutter. La poésie ne doit pas seulement être une chose écrite, lue, récitée. C’est une chose qui doit être vécue. »

La poésie vécue, c’est toute l’histoire de Paco. Ces deux-là, porteurs de paroles aussi nécessaires que le pain quotidien (« la pensée est le capital le plus précieux pour l'individu et la société »), étaient faits pour se rencontrer (en 2013 déjà, j’avais eu la chance de les entendre converser, dans la loge de Paco, après son spectacle du Châtelet). « Agnostique, incroyant radical et philosophe sauvage », Morin (son nom de résistant, emprunté à L'Espoir de Malraux...) n’a pu que se réjouir à l’écoute de la « Romance d’un berger désespéré », que Paco s’était gardée pour la bonne bouche.

Sourire : « C’est un poème anonyme du Moyen-Âge qui m’a tout de suite parlé [il l’avait mis en musique en 1979 dans l’album A Flor de Tiempo illustré par Alicia, alors toute jeune]. L’histoire d’un berger qui demande qu’on l’enterre dans le pré où paissent ses moutons. Rendez-vous compte : quelqu’un, dans mon pays, du temps de l’Inquisition, peut-être même avant, rejetait déjà l’Église ! »

Adieu, adieu camarades
Adieu aux joies d’antan
Si je meurs de ce mal
Ne m’enterrez pas dans le sacré…
Enterrez-moi dans le pré vert
Où paissent mes moutons…

Pas de plus belle conclusion possible pour un amoureux de la chanson vivante* que Le Temps des cerises ! Paco, ses invités et musiciens derrière, et devant une salle en belle harmonie, comme une chorale d’un millier d’âmes… Communion fraternelle. Après cela, forcément, on attendait A galopar. Le poème de Rafael Alberti devenu en 1969, grâce à la musique et la voix de son interprète, l’hymne antifranquiste par excellence. Et tellement plus depuis la mort de l’épouvantable dictateur (près de 200 000 républicains fusillés après la guerre, outre ceux qu’il laissait périr de faim ou de maladie en prison…), comme un chant de reconnaissance des citoyens du monde face à la barbarie inhumaine.
______
*Le saviez-vous ? Edgar Morin fut l’inventeur du terme « yéyés » dans un article du Monde du 6 juillet 1961, où il décryptait le phénomène du rassemblement de 180 000 jeunes venus applaudir leurs « idoles » de la chanson, dont Johnny Hallyday (c’était place de la Nation, le 22 juin précédent, pour le premier anniversaire de l’émission d’Europe 1 « Salut les copains »).

C’était compter sans l’intervention du philosophe, surgissant sur scène comme un diable masqué de sa boîte, via un petit escalier très raide, soutenu et poussé un peu par sa femme puis tiré d’une main par Paco… « Peut-être montera-t-il par ici ? » avais-je lâché à notre ami et photographe Francis Vernhet en m’installant au siège le plus proche, au second rang. Mais une jeune femme, devant nous, s’était retournée : « Impossible ! À son âge, je vous parie qu’il ne pourra pas grimper ces marches ! »

Embrassades des deux hommes, ou plutôt accolade à l’espagnole, point d’orgue de cette soirée si vive en émotions fortes. Edgar et Paco, l’homme de lettres et l’homme de paroles, dans les bras l’un de l’autre. Ovation. Euphorie. Instants d’exception, magiques, fantastiques… Indicibles, vous disais-je, surtout quand la musique s’en mêle : « On ne peut pas bien parler d’une musique, mais une musique parle mieux et va plus profond que le langage des mots. » On ne saurait mieux dire qu’Edgar Morin !

Justement, lui qui avait déclaré la veille « Tengo el corazon en España », comme Moustaki chantant L’Espagne au cœur, sort une feuille de sa poche, la déplie et la montre au chanteur armé de sa guitare – c’est le texte de El Ejército del Ebro (ou El Paso del Ebro), la chanson la plus populaire du « cancionero republicano ». Plus connue sous le titre Ay Carmela, elle évoque le passage de l’Èbre par les Républicains en juillet 1938 face aux troupes franquistes et les quatre mois d’affrontement et de résistance sous les bombes de l’aviation d’Hitler et de Mussolini, dans l’espoir vain que la communauté internationale vienne à leur secours.

El Ejército del Ebro
Rumba la rumba la rumba la
Una noche el río pasó,
Ay Carmela, ay Carmela

Y a las tropas invasoras
Rumba la rumba la rumba la
Buena paliza les dió,
Ay Carmela, ay Carmela

El furor de los traidores
Rumba la rumba la rumba la
Lo descarga su aviación,
Ay Carmela, ay Carmela

Pero nada pueden bombas
Rumba la rumba la rumba la
Donde sobra corazón,
Ay Carmela, ay Carmela

Contrataques muy rabiosos
Rumba la rumba la rumba la
Deberemos resistir,
Ay Carmela, ay Carmela

Pero igual que combatimos
Rumba la rumba la rumba la
Prometemos resistir
Ay Carmela, ay Carmela !

Ayant eu le réflexe de filmer ces quelques minutes fugitives mais intenses et à jamais uniques (remerciements inclus, l’élégance n’a pas d’âge !), je vous laisse découvrir ce duo follement improvisé, partant dans tous les sens mais on ne peut plus jovial et jubilatoire – « Hermano ! » s’écrie soudain Edgar Morin, sourire ému aux lèvres, en se blottissant dans les bras de son « frère ». Merveilleux moment de fièvre contagieuse, se propageant jusqu’au quatrième étage de l’Opéra-Comédie archicomble. Où l’on constate aussi, tendrement amusés, en voyant le centenaire se dandiner sur place comme un ado timide, mais surtout en l’écoutant, qu’il ne s’est pas fourvoyé en optant pour le chant du papier plutôt que celui des planches.

Ne restait plus qu’à finir la soirée dans l’intimité, aux alentours de minuit, à la Brasserie-Restaurant du Théâtre… On n’en dira pas plus. Il était temps de laisser le penseur et le chanteur en tête à tête, réunis par une même sensibilité altruiste et battante, joyeuse en un mot ; des survivants, aujourd’hui, en ces temps mesquins et chagrins de repli général, identitaire, communautaire et même sexuel, où l’on se définit comme « racisé » et « genré »... Pfff ! Deux amoureux de la vie comme une main ouverte, en bref, mais une vie poétique, pas utopique pour autant ni politiquement correcte, où l’on s’évertue à jeter des ponts entre les disciplines et les êtres sans distinction aucune. « Le problème essentiel, c’est de donner une perspective, une pensée, une voie… et de ne jamais renoncer. » Passeurs fraternels, indignés infatigables.

Le résultat est là : Edgar Morin, Paco Ibañez ? Éternels, déjà, au moins dans nos cœurs.

La poésie, n’est-ce pas, est une arme chargée de futur

Chapeau, respect (... et merci : on pourra dire qu'on y était !).

__________
NB. 1) Toutes les photos illustrant cet article, sauf mention contraire, sont de Francis Vernhet (droits réservés). La vidéo de la Cancion de jinete a été prise par Jo Masure, ex-directeur-fondateur du festival Alors chante ! de Montauban, les deux autres (Soldadito boliviano et Ay Carmela) sont de votre serviteur d’« échanson de la chanson »… 2) Parmi les derniers ouvrages d’Edgar Morin, citons Les souvenirs viennent à ma rencontre, Fayard, 2019 ; Frères d’âme, entretien avec Pierre Rabhi sur des questions de Denis Lafay, L’Aube, 2021 ; Leçons d’un siècle de vie, Denoël, 2021.

Et pour rappel, à propos de Paco Ibañez, si ça vous chante :
Maestro Paco Ibañez, la guitare et la fronde (25/08/2015).
Le héraut du cercle des poètes disparus (16/01/2013).
La poésie nécessaire comme le pain quotidien (11/02/2013).
Au grand galop (21/10/2010).

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15 mars 2019 5 15 /03 /mars /2019 13:51

La cavale au cœur


Pour Éluard, c’était une évidence : « Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous. » Dans la fraternité chansonnière que je me suis choisie, c’est un simple et récurrent constat. En ce jour inaugural du Salon du Livre, peu après s’être mis en règle avec son adolescence, à cinquante ans, en faisant revivre Ferré sur scène (j’étais à la dernière à Perpignan), Cali publie son second récit autobiographique. Paco Ibañez, lui – dont la voix faisait écho à celle de Léo chez le jeune Bruno, à Vernet-les-Bains –, célèbre actuellement les cinquante ans de son récital triomphal à l’Olympia (j’étais à la première, au Casino de Paris). Bruno, Léo, Paco, retour au grand galop vers le futur… Ah oui, le titre du nouveau livre de Cali ? Cavale (ça veut dire s’échapper) ! Autrement dit, en version française dans le texte, A galopar

Un an après Seuls les enfants savent aimer qui racontait la mort de sa mère vue à travers ses yeux d’enfant de six ans et demi, avec le traumatisme qu’on devine, Cali nous offre à présent l’histoire de son adolescence. Celle des premiers émois physiques, des passions musicales, celle aussi de sa « cavale » en Angleterre, sans prévenir les siens, pour y retrouver son premier amour de vacances…

Nous en avions parlé l’été dernier à Port-Leucate où nous étions invités tous deux dans le cadre de la manifestation littéraire « Auteurs à la p(l)age » et Cali nous confiait alors tout le bonheur qu’il trouvait dans l’acte d’écrire autrement, sans contrainte de format, autre chose que des paroles de chansons :

« L’écho provoqué chez les lecteurs par ce premier livre m’a tellement ému, que j’ai eu envie de continuer. D’autant que je me suis pris au jeu de l’écriture au long cours… Après avoir mis en scène le petit Bruno, six ans, le prochain racontera mes quinze ans à Vernet-les-Bains, à Prades… et ailleurs.

– Ce sera un récit purement autobiographique ? L’adolescence après l’enfance…

– Oui et non, car je l’écris comme un roman, comme mentionné sur le premier : Seuls les enfants savent aimer, roman. Ce sera un récit vrai mais aussi fantasmé… Peu importe que tout soit véridique ou pas, comme les noms des personnages, l’important c’est que l’ensemble soit vrai. Que ça vienne de loin, des tripes… et qu’on le ressente ainsi à la lecture.

– Tu sais où tu vas ? As-tu bâti un plan ? Arrêté une chute ?

– Non. J’avance au jour le jour, en laissant courir les mots et les souvenirs dans mes cahiers d’écolier. Et je saurai exactement quand et comment conclure… le moment venu. »

On était alors à deux mois de la sortie de son album Cali chante Ferré et de la tournée d’automne de trente dates, précisément, pas une de plus, qui allait suivre jusqu’à la dernière (officielle) à Perpignan, « à la maison ». Vieille histoire que sa passion pour Léo Ferré, pas évidente au départ…

Tout petit, c’est par Guy Béart qu’il avait découvert la chanson : « Lorsque ma grand-mère me promenait dans ma poussette, elle chantait “Ma petite est comme l’eau…” et il paraît qu’un jour j’ai continué en chantant : “Elle est comme l’eau vive” ! Vrai ou faux, c’est parti de là. Et le premier disque qu’on m’a offert, très jeune, a été un disque de Béart… À dix ans, j’ai été entraîné par ma sœur à un concert de Julien Clerc ; ça m’a marqué car il y avait de grandes chansons qui sont encore là aujourd’hui. Et puis il y a eu Renaud : vers treize-quatorze ans j’étais en plein dans Les Aventures de Gérard Lambert qui m’émouvaient énormément. À la maison, papa écoutait beaucoup Léo Ferré et Paco Ibañez. Mais Ferré pour moi était un ovni. Je n’arrivais pas à comprendre les textes. Je me suis réfugié chez Brel, qui me faisait pleurer d’espoir. Brel m’a beaucoup aidé… »

Il faudra un « déclic » pour que Léo Ferré se révèle vraiment à Cali, par l’intermédiaire de Richard, que son grand frère lui fait écouter un jour : « Cette chanson m’a complètement bouleversé ! » Dès lors, Ferré ne le quittera plus : « On a beau s’y plonger et s’y replonger, on continue de le découvrir. C’est le seul chanteur qui nous en a laissé pour des siècles ! »

La suite – son album et son spectacle – étaient en quelque sorte écrits. Son propre répertoire l’annonçait d’ailleurs de manière explicite : certains titres de ses albums et chansons comme L’Espoir, L’Âge d’or ou L’Amour fou, certaines thématiques (L’Exil…), mais aussi le développement de certains textes, sans parler de références précises. Révérence délibérée, parfois aussi, jusque dans le phrasé, parlé ou musical, voire instrumental. Tout convergeait ainsi de longue date, naturellement, absolument, obligatoirement, vers cette sorte de réincarnation. Car Cali chante Ferré sur scène, que malheureusement peu de monde aura vu (trente représentations seulement, toutes à guichet fermé et s’achevant par une ovation debout), c’était d’abord et avant tout la parole redonnée à Léo, qui ouvrait et terminait notamment la soirée au milieu d’une écoute admirable…

Bien sûr il reste l’album, mais figé dans sa gangue de polycarbonate il ne saurait donner ni même approcher le plaisir ressenti charnellement dans la salle. Alors, en attendant une éventuelle reprise dans l’avenir (Cali ne l’exclut pas), sachez que, même si d'aucuns pouvaient se dire gênés au début par une interprétation jugée hâtivement de lèse-majesté, comparaison n’étant pas raison, tout le monde était vite embarqué par la sensibilité du propos, le décalage délibéré rompant intelligemment avec le risque du copié-collé insipide. Un choix de chansons et poèmes 100% Ferré, de Jolie môme à La Mélancolie en passant par Thank You Satan, une mise en musique originale et néanmoins respectueuse des mélodies (excellents Steeve Nieve aux claviers et programmations – le « Popaul » Castanier de Cali – et François Poggio aux guitares), un chant à la hauteur et un charisme naturel, c’était la recette d’un cocktail apprécié tant par le public habituel de Cali (qui découvrait sans doute l’essentiel de ce répertoire) que par celui venu surtout pour Ferré – et ce n’était pas gagné d’avance !

Une seule exception dans ce parti pris exclusivement ferréen : L’Affiche rouge, dont les mots d’Aragon résonnent toujours aussi fort, peut-être plus fort ici que nulle part ailleurs, en Roussillon où l’on allait commémorer la Retirada des Républicains espagnols de janvier-février 1939, pour rendre hommage à tous ces étrangers fuyant le fascisme avant de rejoindre bientôt la Résistance pour se battre contre le nazisme :

Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent
Vingt et trois qui donnaient leur cœur avant le temps
Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant
Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir
Vingt et trois qui criaient “la France” en s’abattant

Trente dates, pas une de plus, pour célébrer ou plutôt, déplorait le chanteur, pour « rattraper l’absence presque totale de célébration du centenaire de la naissance de Léo Ferré » en 2016. « Nous avons pourtant eu la chance d’être les contemporains du Beethoven de la chanson… » Trente dates dont une, obligée, au Théâtre Dejazet, le 16 novembre, en présence d’un Mathieu Ferré ravi et conquis, là même où son père avait fait durant trois semaines, en novembre 1990, sa dernière « rentrée parisienne », à l’époque où cette salle s’appelait encore le TLP (Théâtre Libertaire de Paris).

Cali n’a jamais vu Léo Ferré sur scène. C’est le regret de sa vie d’artiste. De sa vie tout court, en souvenir du temps où, à Vernet-les-Bains (au pied du Canigou, la montagne sacrée des Catalans), la famille Caliciuri l’écoutait religieusement. Lui… et Paco Ibañez, dont il pressentait les relations privilégiées : « Paco Ibañez et Ferré, ça devait être quelque chose… J’aurais tout donné pour être une mouche sur l’épaule de l’un des deux ! »

Au-delà de la chanson, il y avait cette histoire commune. Celle de l’Espagne que Léo avait tant chantée sans la connaître, du Bateau espagnol de ses débuts à L’Espoir en passant par Les Anarchistes, Thank you Satan, Franco la muerte ou encore Christie, Le Flamenco de Paris et même La Mémoire et la Mer… Celle que Paco avait magnifiée à travers la mise en musique de ses plus grands poètes, de Luis Cernuda* notamment évoquant l’exode républicain de 1939 avec ces familles séparées à jamais, ces histoires d’amour sacrifiées pour toujours, dans Un Español habla de su tierra (Un Espagnol parle de son pays) :

Eux, les vainqueurs, Caïns sempiternels,
Qui m’ont arraché de tout, ne me laissent que l’exil
Et toi que j’aimais, en qui seulement je croyais
Rien que me rappeler ton prénom désormais
Empoisonne mes rêves…

Amers sont les jours de la vie quotidienne
Rien qu’une longue attente, à force de souvenirs...
Un jour, enfin libérée de leurs mensonges,
Tu me chercheras, mais alors…
Que pourra bien dire un mort ?

___________
*Né à Séville en 1902 et mort en exil à Mexico en 1963, Luis Cernuda appartient à ce mouvement exceptionnel d’écrivains et de poètes qu’on a appelé « la Génération de 27 », aux côtés de Rafael Alberti, León Felipe, Miguel Hernández, Federico García Lorca, etc., tous mis en musique par Paco Ibañez.

La Retirada sera suivie de tragiques développements sur la terre natale de Cali, le Roussillon, où le père de Paco Ibañez, parmi tant d’autres, subira l’accueil le pire qu’on puisse imaginer – d’où la présence du « Maestro » le 24 février dernier à l’hommage officiel rendu par le gouvernement (socialiste) espagnol aux Républicains contraints à l’exil ; un geste historique attendu par leurs enfants, petits-enfants voire arrière-petits-enfants (comme les enfants de Cali) depuis des décennies…

Bruno… et puis Léo et Paco : des amis à la vie à la mort, ceux-là, depuis que le premier avait demandé au second de l’accompagner à la guitare, ainsi que Juan Cedron, pour réenregistrer Le

Bateau espagnol, à l’occasion de l’album Et… basta ! C’était en 1973, quatre ans après le triomphe de Paco à l’Olympia. Une version alternative superbe, restée inédite pendant quarante ans* ! « Ce qui m’a frappé alors, en le côtoyant de près, me confiera Paco, ça a été de découvrir sa vraie nature, c’est-à-dire sa gentillesse, sa fraternité. Tout d’un coup il est devenu un ami. C’est là, longtemps après avoir découvert l’artiste, que j’ai découvert l’homme. Un homme qui correspondait totalement à l’artiste ! »

_____________

*Jusqu’à la sortie de l’anthologie Léo Ferré, 50 plus belles chansons (Barclay, 2013). L’album Et… basta ! fut enregistré seulement avec Marc Chantereau (percussions), Juan Cedron et Paco Ibañez (guitares).

Quinze ans plus tard, en 1988, Paco Ibañez ouvrira enfin les portes de l’Espagne au grand Ferré… « C’était en février, me précisera-t-il. Il a d’abord chanté à l’Alliance française de Barcelone, et à partir de là, je l’ai accompagné en voiture… Jusqu’à Bilbao, où il a fait un triomphe. Mais avant d’aller à Madrid, où il achevait sa tournée, j’avais contacté un groupe d’amis artistes pour leur dire que nous avions beaucoup de chance de recevoir Léo Ferré dans le pays qu’il chantait depuis toujours… Il y avait là quelque chose d’émouvant. On a eu alors l’idée de créer non pas un prix ou une médaille mais quelque chose de spécial, en signe de reconnaissance. Et on a créé la clé de l’Espagne ! Un très-très bel objet en or, réalisé par un artiste catalan. On s’est dit que cette clé, seuls pourraient en disposer les descendants de Cervantes, les artistes à sa hauteur. Alors, on a demandé à Cervantes l’autorisation de la remettre à Léo Ferré… et il nous a dit oui. On la lui a remise à Madrid, lors d’une cérémonie organisée avec la Sacem espagnole. Avec cette clé, toutes les portes de l’Espagne lui étaient ouvertes… Et il était content, Léo, il était ému ! Ensuite il a donné son spectacle au Théâtre Albeniz, archicomble, et c’est toute une histoire parce qu’il a chanté pendant plus de trois heures, seul au piano… avant de rajouter vingt bonnes minutes avec Le Bateau ivre ! » [rire]

L’Espagne, le petit Bruno en entendait souvent parler à la maison : son grand-père italien Giuseppe Caliciuri y avait rencontré sa future femme Maria, en 1937 à Barcelone, où l’année suivante allait naître leur enfant, qui deviendrait à Vernet-les-Bains le père de Cali… « Mon grand-père a fui l’Italie de Mussolini, dans les années 1920… En 1937, il a rejoint les Brigades internationales en Espagne, pour se battre contre Franco. Il était lieutenant et a été gravement blessé sur le front de Brunete, à l’ouest de Madrid… C’est à Barcelone où elle soignait les blessés qu’il a rencontré ma grand-mère Maria : elle était déjà fiancée, mais ils ne se sont plus jamais séparés. En février 39, avec leur bébé d’un an, ils ont atterri sur les plages de Saint-Cyprien et d’Argelès-sur-Mer, dans des camps de réfugiés, accueillis comme des chiens. Ils se faisaient tirer dessus s’ils essayaient de sortir… Ensuite je sais qu’ils ont eu une petite fille et qu’elle a disparu… Puis mon grand-père s’est engagé dans la Résistance… »

Léo, Paco, Bruno… De drôles de types qui sont de ma famille (comme dit l’un d’entre eux que j’estime spécialement), « bien plus que celle du sang / celle que j’ai choisie / celle que je ressens » ; de drôles de types « qui vivent de leur plume / Ou qui ne vivent pas c’est selon la saison / qui traversent la brume / avec des pas d’oiseaux sous l’aile des chansons… » Pour les cinquante ans de son Olympia de décembre 1969, représentation aussi mythique que la dernière de Brel dans l’histoire de cette salle, Paco Ibañez a décidé, à 84 ans révolus, de tourner toute l’année 2019 (au moins) sous le signe de cet anniversaire mémorable. En France comme en Espagne ou en Amérique latine, à commencer bien sûr par « la capitale mondiale de la chanson » : le 24 janvier dernier (un mois pile avant la journée en hommage aux Républicains espagnols…), avec ses « rubans » mélodiques « autour de l’alphabet », ses chansons qui incarnent la résistance à l’inhumanité, il mettait « des couleurs sur le gris des pavés » parisiens.

Casino de Paris archicomble – comme toujours avec Paco en France et ailleurs. Sur scène, autour du « héraut du cercle des poètes disparus », devenu une véritable légende vivante et l’incarnation des valeurs humanistes, Mario Mas à la guitare, Cesar Stroscio au bandonéon et François Rabbath au violoncelle… La soirée est dédiée à ses parents et à la France, « le pays qui a accueilli toute la famille après la guerre civile », ainsi qu’à la République espagnole. La boucle allait d’ailleurs être bouclée avec l’incontournable A galopar. En fond de scène, une toile projetée sur un grand écran évoquait un cheval stylisé dans un décor aux couleurs de la République : rouge, jaune, violet : Cavale… « jusqu’à les enfouir dans la mer » !

 

Mais avant cela, il fallait expliquer au public le pourquoi de ce cinquantième anniversaire. Toujours disert, spontané, naturel et drôle, le voilà qui raconte toute l’histoire : « Il y a un responsable qui s’appelle Jean-Michel Boris… On m’avait demandé de chanter à la Sorbonne à l’occasion du premier anniversaire de Mai 68, cette révolte de la jeunesse française qui allait s’étendre au monde entier. Le concert était prévu à l’amphithéâtre Richelieu mais la salle a vite débordé de monde, si bien qu’on a dû s’installer dans la cour, avec près de quatre mille personnes… En voyant cette ambiance, Jean-Michel Boris qui s’était déplacé tout exprès, est venu me trouver à la fin pour me proposer de passer à L’Olympia dont il était le directeur artistique. Ça m’a fait un choc, car L’Olympia, pour moi, c’était d’abord et avant tout Georges Brassens, le plus grand troubadour au monde de tous les temps, que j’avais vu dans cette salle pas mal d’années auparavant, vers 1956 je crois… C’est donc à cause de Jean-Michel Boris si je suis ici ce soir… et vous aussi par la même occasion ! »

Rires, sourires puis applaudissements nourris. Et moi, ravi en mon for intérieur d’être en compagnie du « fautif », puisque nous étions venus ensemble… Au-delà du concert, au cocktail toujours aussi savoureux de poésie vitale « comme le pain quotidien », de mélodies éternelles et d’un humour dont Paco ne se départit jamais pour présenter son répertoire ou commenter l’actualité, coups de griffes ou de gueule non exclus, j’ai vécu ce soir-là un moment personnel des plus émouvants. Je l’ai dit à Jean-Michel : c’était très-très fort d’être là, avec lui, côte à côte, cinquante ans après ! Cinquante ans après L’Olympia, où j’étais simplement un de plus au milieu de la foule. Paco : « La jeunesse avait beaucoup de choses à dire, à penser, à exprimer et je crois que cela se ressent encore à l’écoute de l’enregistrement du concert… »

Trois heures environ et un triomphe (supplémentaire) plus tard, nous étions ensemble dans sa loge. Deux grands jeunes hommes par le cœur et l’esprit de 84 et 86 ans, dont je suis fier d’être l’ami depuis longtemps, si longtemps déjà…  Jean-Michel : « Tu sais, Paco, c’est la seule fois de l’histoire de L’Olympia où le public s’est installé sur scène autour de l’artiste*. On était débordés par cette multitude enthousiaste qui voulait absolument rentrer alors que la salle était déjà pleine comme un œuf**… Quelle ambiance ! Mais c’était formidable de voir tous ces gens assis autour de toi… » Moi : « C’est dommage, tu n’as pas songé à demander au public s’il y avait des gens, ce soir, qui étaient aussi à L’Olympia en 69… » Jean-Michel : « C’est vrai, si ça se trouve il n’y en avait pas un seul… » Mais Paco, dans un grand sourire complice, de lâcher : « Ah non ! J’en connais au moins trois : Jean-Michel, qui était en coulisses, moi sur scène et toi dans la salle. Trois survivants ! » [rires]

Comme disait Léo Ferré, rendez-vous dans dix mille ans.

________

*En aparté, Jean-Michel nous précisera que Gilbert Bécaud avait également fait monter du public sur scène, mais dans le cadre de son spectacle, alors qu’avec Paco c’était la seule façon de permettre à deux ou trois cents personnes de plus d’assister au récital. Aux premières loges, pour le coup ! – **À propos du public de l’Olympia, Paco se souvenait de sa mère en coulisses lui disant malicieusement : « Pfff, tous ces gens, sans moi, ils ne seraient pas ici… et toi non plus ! »

NB. Après le Casino de Paris, Paco a chanté à Toulouse, à Madrid, à Barcelone (au célèbre Palau de la Musica), et il se produira ce samedi 16 mars au Cap d’Agde (Palais des Congrès). Suivront Madrid, à nouveau, le 19, Valencia le 25 (au Théâtre Olympia !), Cadix le 10 mai, etc. Voir son site A flor de tiempo pour le détail de sa « Tournée 2019-2021 ». La vidéo ci-dessus a été réalisée à l’occasion des 84 ans de Paco en novembre dernier, avec 84 images de parents, amis et personnalités qui ont compté dans sa vie.

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10 novembre 2017 5 10 /11 /novembre /2017 19:52

5 minutes au paradis...

…Et même un peu plus, puisque affinités il y a avec cet album hors du commun et le spectacle qui en résulte, sans parler d’une troisième mi-temps partagée avec l’artiste à l’issue d’une avant-première (au théâtre de L'Archipel, à Perpignan) de la création « officielle » à l’Olympia, du 24 novembre au 3 décembre prochains.

Première mi-temps ?
La sortie, le 29 septembre, de 5 minutes au paradis. Vingt et unième album studio du fauve stéphanois, nourri d’amour bien sûr mais d’abord de sidération et de colère devant les dérives de nos sociétés et l’incurie des pouvoirs : « Machiavel aussi pensait que le prince n’a jamais tort / Et toi, ange de la milice, tu auras quoi ? / Cinq minutes au paradis avant que le diable n’apprenne ta mort… »

Deuxième mi-temps ?
Ce concert d’âme et de cœur d’un gentilhomme de fortune conçu comme un voyage intérieur et géographique tour à tour, via un répertoire renouvelé de fond en comble : neuf chansons (sur onze) du nouveau disque, de très anciens titres (Les Aventures extraordinaires d’un billet de banque, Attention fragile, Stand the ghetto...), outre un certain nombre d’incontournables entrés depuis longtemps dans la mémoire collective (Noir et blanc, On the road again...).

Accompagné par six musiciens hors pair, Lavilliers passe des couleurs puissantes de la Jamaïque ou du Brésil (Fortalerza…) à l’intimisme feutré de la chanson française, seul à la guitare sèche ou accompagné d’un violoncelle électrique (et c’est magique !), pour interpréter par exemple Est-ce ainsi que les hommes vivent (Aragon/Ferré).

Cela débute – en ombres chinoises multicolores sur le rideau encore tiré – par un immense et cinglant poème de Pierre Seghers (mis en musique par Bernard et Fred Pallem), écrit d’une plume abrasive en 1957, en pleine guerre d’Algérie, La Gloire :

Broyeur de mort, lanceur de feu
Rôtisseur de petits villages
Mon bel envoyé du Bon Dieu
Mon archange, mon enfant sage
Bardé de cuir, casqué de fer
Fusilleur, honneur de la race…

Perpignan, 7 novembre 2017 (Ph. M. Hidalgo)

Tragique et néanmoins formidable entrée en matière qui, pour suinter de désespoir, ne retire pas un iota à notre homme dans sa capacité à s’indigner des calculs de la finance (« Mittal, le serpent minéral / J’ai Florange en travers de la gorge… », assure-t-il dans Fer et défaire). Ce portrait d’une société fracassée, où l’on trouve aussi, désormais, des cadres supérieurs Bon(s) pour la casse, n’empêche pas non plus le concert de s’achever, deux bonnes heures plus tard, sur L’Espoir, le sien, qu’il nous tardait de découvrir après celui de Léo Ferré... mais aussi de Cali, présent sur ses terres ce même soir.

Sur la noirceur du soleil, sur le sable des marées
Sur le calme du sommeil, sur mon amour retrouvé
Le soleil se lève aussi, et plus forte est sa chaleur
Plus la vie croit en la vie, plus s’efface la douleur

Pour ces semaines aux traits noirs, pour ces belles assassinées
Pour retrouver la mémoire, pour ne jamais oublier
Il faut te lever aussi, il faut chasser le malheur
Tu sais que parfois la vie a connu d’autres couleurs…

Fred Hidalgo, Bernard Lavilliers et Cali, 7/11/2017

C’est la troisième mi-temps évoquée plus haut, improvisée et partagée – après une longue ovation du public debout – rien qu’entre nous avec Bernard... et Bruno Caliciuri, le régional de l'étape. Ça démarre au champagne, Veuve Cliquot svp !, et forcément ça facilite la suite, ça délie les langues, ça délivre les cœurs et ça ravive la mémoire.

Lavilliers : Alors Fred, ça fait combien... ?
Petit calcul mental...
Lavilliers : Quoi ? Déjà ?... Trente-six ans qu’on se connaît... Oh oui, j’me souviens...
Se tournant, rigolard, vers Cali : Toi, Bruno, t’étais même pas né !
Cali : Eh ! J’ai quand même quarante-neuf ans...

Saint-Étienne, la Fensch vallée, les luttes sociales, Lorraine Cœur d’Acier, la radio libre de Longwy (Cali : « C’était le nom de la radio ? C’est magnifique, ça ferait un beau titre de chanson... »), Paroles et Musique (le numéro spécial Bernard Lavilliers du premier anniversaire, avec son exergue éloquente*), le temps qui passe, Brazzaville et Nzongo Soul, les années Chorus, le Lutetia et Percy Sledge, les amis communs qui nous laissent en manque (Jean-Louis Foulquier...). Justement, le Bicentenaire avec 1789 jeunes de toutes origines (et Foulquier) emplissant la cour de l’Élysée pour chanter en chœur « la musique est un cri qui vient de l’intérieur » :

La musique a parfois des accords majeurs
Qui font rire les enfants mais pas les dictateurs
De n’importe quel pays, de n’importe quelle couleur
La musique est un cri qui vient de l’intérieur…

* Exergue au dossier du n° 11 de Paroles et Musique (été 1981) : « La chanson n’est pas la jungle, c’est moins dangereux. C’est comme la steppe : il y a les moutons, les coyotes et les loups. Drôle de western, camarade ! Mets ta peau de mouton jusqu’au jour où tu seras assez gros pour mordre ! Sagesse ou démission ? Dans le désert appelé show-business, après les montagnes de célébrité, il y a des chefs de file et des files… Je ne suis pas un chef et je n’ai jamais sur marcher droit. » (Bernard Lavilliers)

Des considérations sur la conception du nouveau spectacle et la liberté que Bernard s'y accorde, y compris dans son propre jeu musical (au grand dam de ses musiciens), pour éviter tout ennui éventuel... Et puis, et allez savoir pourquoi (peut-être parce qu’il en a été question un peu plus tôt sur la scène de ce superbe théâtre conçu par Jean Nouvel), les débuts à l’usine, où l’on se bat comme Léo se battait à l’école de la poésie… Et puis les parents… D’une génération qui ne vous a jamais dit « Je t’aime » mais qui le démontrait dans les faits… Émotion encore, vive, palpable, après une soirée publique qui n’en manquait déjà pas. Privée, cette fois. Très privée même, besoin de s’épancher en toute confiance. Mais qui vaut d’être évoquée ici pour son pesant de simplicité, de générosité, d’authenticité inhérentes au Stéphanois à la voix d’or.

Perpignan, 7 novembre 2017 (Ph. B. Baños-Robles)

Le « public », les gens, plutôt, ne s’y sont jamais trompé qui ont permis au Nanard d’être toujours là, en haut de l’affiche, mieux qu’un monument : vivant, debout, rebelle et tendre cependant, aussi amoureux fou des mots, de la musique et des voyages qu’à ses débuts. Respect ! Ça m’a rappelé ce que j’écrivais en introduction d’un des dossiers et entretiens divers que nous avons consacrés, en l’espace de trois décennies, à ce fabuleux « guetteur du siècle » (c’était encore au précédent, en 1994, pour Chorus) :

Il y a des chanteurs, disons, comme vous et moi, qui vivent et se comportent en société comme ils chantent, les pieds sur terre, même s’ils ont la tête dans les étoiles ; il y a ceux qu’on croit délicats, qui parlent peu, sont discrets, modestes voire timides ou introvertis, et s’avèrent en fait d’une rare solidité morale ; et puis il y a les autres, qui appartiennent à cette catégorie de personnages hâbleurs, expansifs jusqu’à l’excès, jusqu’à jouer les fanfarons, qu’on imagine indestructibles, coulés dans un métal inoxydable, alors qu’ils ne cherchent le plus souvent qu’à dissimuler ainsi, sous une carapace trompeuse, une fragilité surprenante. « Si tu veux être fort, disait Rudyard Kipling, sans cesser d’être tendre… »

Conteur impénitent, aux souvenirs vécus ou imaginaires, inextricablement mêlés mais toujours fascinants, narrés avec une même flamme enthousiaste, une même passion débordante, un même accent de sincérité, tel apparaît Bernard Lavilliers, un artiste hors du commun résumé à la perfection par l’un de ses propres titres : Attention fragile !

Interview du Cendrars de la chanson française (« Qu’importe, disait à juste titre l’écrivain à son éditeur en parlant du Transsibérien, si j’ai pris ce train, puisque je l’ai fait prendre à des milliers de gens… »), dans un salon particulier du palace de la rive gauche parisienne qui, depuis des années, lui tient lieu de refuge entre deux voyages au bout du monde. Un entretien d’une durée plus qu’inhabituelle (aïe ! le décryptage – et l’élagage – des cassettes…), qui a failli se prolonger jusqu’au petit matin (après avoir débuté à 16 heures…), tant sont extraordinaires les dons de conteur du Stéphanois.  Une discussion entrecoupée seulement, de loin en loin, par l’apparition discrète d’un maître d’hôtel apportant cérémonieusement de quoi alimenter la machinerie. Et aussi de quoi s’éclaircir la voix – comme pour saluer l’esprit pétillant de notre hôte – avec quelques coupes bien fraternelles… Champagne !

Ouais, toujours le même, notre Lavilliers d’hier et d’aujourd’hui. Témoin chagrin mais lucide du déclin citadin post-industriel, comme dans le Charleroi de son album : « Mon bassiste, Daniel Roméo, est né là-bas, dans une famille d’origine calabraise. Quand j’écris une chanson, je crée mes personnages et je me mets dedans. Et j’écoute les récits. Daniel m’a fait rajouter les Napolitains, les Marocains, les Polonais de Charleroi, ville vidée… ». Observateur révolté des drames du temps présent, s’essayant à contrer l’impuissance générale à la force du verbe : « Tu peux faire une croisière avec le Costa Machin, mais au fond il y a quand même vingt mille morts… », dit-il avant de chanter Croisières méditerranéennes.

Un conseil d'ami (de la belle chanson, la chanson vivante) : ne manquez pas ce spectacle à l’Olympia ou s’il vient ensuite à passer près de chez vous. Qu’il explore l’humanité dans toute sa noirceur, hideuse et désespérante comme un épouvantable Vendredi 13 (« Un peu de sang sur ma guitare / Beaucoup de corps sur le boulevard / Bataclan ! / Yesterday / Et l’hymne à l’amour, ce sera pour un autre jour… »), qu’il décrive ses petits riens du quotidien qui nous rendent la vie lumineuse, à l’image de ces robes légères, de ces couples qui s’enlacent à Montparnasse (« J’y cherche des traces de lumière et d’inspiration, ce n’est pas nostalgique. Neruda, Borges, Soutine, Apollinaire sont bien vivants, ils sont là… »), c’est une vague d’émotions qui déferle dans la salle. Un crescendo irréfrénable jusqu’aux Mains d’or, l’hymne par excellence des gens de peu, honnêtes et dignes, que Bernard dédie – ému – à son père disparu (à 95 ans) : « Je veux travailler encore, travailler encore... »

Aux Nuits de Champagne, à Troyes, avec le Grand Choral

Triomphe du texte, du rythme, de la voix, des mélodies (Melody, Tempo, Harmony, Jimmy Cliff et compagnie – citons ici Pascal Arroyo, Benjamin Biolay, Jeanne Cherhal, Romain Humeau ex-Eiffel, Florent Marchet ou l’excellent Xavier Tribolet), Bernard Lavilliers atteint à la plénitude : à l’aube des cinquante ans de son premier album paru sous le signe de Mai 68, il est au sommet de son art. Y compris dans la spontanéité, et quitte à louper un accord pour le plus grand plaisir du public : Lavilliers n'est pas un robot, c'est un homme parmi les hommes...

Un homme avant tout. Un citoyen du Monde, solidaire, esthète du Beau et apôtre du partage, qui n’a jamais abdiqué ses convictions, jamais oublié et encore moins renié ses racines (dont le point de départ, un certain 6 octobre, remonte à soixante et onze ans) et qui, à la ville comme à la scène, porte toujours beau L’Espoir en étendard. Chapeau, l’artiste !

Sur mes doutes et ma colère, sur les nations déchaînées
Sur ta beauté au réveil, sur mon calme retrouvé
Le soleil se lève aussi, j’attendais cette lumière
Pour me sortir de la nuit, pour oublier cet enfer

Pour voir ce sourire d’enfant, pour voir ces cahiers déchirés
Pour enfin que les amants n’aient plus peur de s’enlacer (…)
Et si l’espoir revenait ?...

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