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  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
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  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

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Jean-Jacques Goldman, confidentiel
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19 octobre 2015 1 19 /10 /octobre /2015 19:53

L’âme à l’âme qui colle

 

Les ouvriers sont déprimés, les patrons sont molestés, les employés privés d’emplois, les actionnaires tout à leur joie, les politiciens dépassés, les populations déplacées, les financiers à leurs magouilles, les dictateurs en mode zigouille et les tueries au nom de Dieu ; la Terre est bousillée, la beauté fusillée, l’humanisme foulé aux pieds, la culture clouée au pilori, l’ignorance brandie en étendard béni et le fric sacro-saint bien à l’abri au(x) paradis (fiscaux) : le monde part à vau-l’eau… Putain, ça penche ! Pire que la dérive des continents. Tout ça, finalement, « c’est une vieille maladie poisseuse / Un sacré manque d’amour qui creuse / Dans nos villes dans nos campagnes / Ça gagne. » Heureusement qu’il nous reste les chansons de Souchon !

ALAIN SOUCHON (ET LAURENT VOULZY)

« C’est l’événement chanson française de cette année », a-t-on lu un peu partout dans la presse après la sortie en novembre 2014 de leur premier album en duo, sans autre titre que la mention de leurs noms : Alain Souchon et Laurent Voulzy. C’était surtout l’occasion pour nos deux compères, quarante ans pile après le début de leur collaboration, de concevoir un spectacle commun qui leur permette de monter enfin sur scène avec une sélection de leurs chansons respectives. Leur tournée, démarrée le 4 mai dernier dans la capitale (au Casino de Paris), où ils reviendront du 4 au 6 décembre (au Zénith), passe par les Nuits de Champagne de Troyes du 20 au 24 octobre… et c’est le point d’orgue, le temps indéniablement le plus fort de cette grande tournée. Non seulement ils donneront leur concert deux soirs de suite, les 20 et 21 octobre, mais – c’est la spécificité de ce festival qui en est à sa vingt-huitième édition – on les retrouvera les 23 et 24 (à trois reprises, en soirée à 21 h et le samedi à 16 h) en compagnie du Grand Choral : neuf cent choristes qui revisiteront vingt chansons parmi les plus représentatives de leurs deux répertoires. En plus, Souchon y retrouvera (le 22) son vieil ami Jonasz, en piano-voix avec Jean-Yves d’Angelo…

Plus qu’un événement, ce concert est en réalité un aboutissement, auquel on pouvait d’ores et déjà s’attendre il y a… trente-cinq ans. L’occasion, si ça vous chante, d’une petite plongée dans le temps, avec un premier palier au début du mois de novembre 1980 : en vue du prochain numéro de Paroles et Musique, Alain Souchon et moi conversons dans les locaux de RCA, avenue Matignon, un simple mini-K7 entre nous. Un an auparavant, j’étais encore en train de rêver, dans la Corne de l’Afrique, à ce futur hypothétique « mensuel de la chanson vivante » ; à en parler aussi, enthousiaste, avec Graeme Allwright, Antoine, Francis Bebey, Henri Dès, Leny Escudero, Marc Ogeret, tous de passage à Djibouti entre 1978 et 1980, sans oublier ce formidable écrivain de chansons qu’était Jacques Serizier (et comment l’oublierais-je alors qu’il tint mordicus, billet de cent francs à l’appui, à être le tout premier abonné de ce qui n’était encore qu’un projet ?!)…

Coïncidence, le PDG de cette grande maison de disques, François Dacla, avait donné le même titre que notre journal, « Paroles & Musique », à une collection d’albums francophones. Cela aurait pu brouiller nos images respectives, elles se complétèrent en fait remarquablement, tant leurs propos et leurs contenus se recoupaient dans une quête de la qualité et de la découverte : Chatel, Yves Simon, Vasca, Souchon et Mama Béa ouvrirent le bal, rejoints bientôt par Béart, Beaucarne, Michèle Bernard, Caradec, Caussimon, Charlebois, Claire, Romain Didier, Huser, McNeil, Salvador, Santeff, Vigneault… Après la rive gauche et la déferlante yé-yé des années 50 et 60, la chanson, il est vrai, connaissait alors une formidable effervescence, surtout depuis la moitié des années 70, dans le sillage des Béranger, Duteil, Higelin, Jonasz, Laffaille, Lavilliers, Le Forestier, Mayereau, Renaud, Ribeiro, Sanson, Sheller, Thiéfaine et j’en passe, que la presse, désireuse de tout étiqueter, englobait sous le vocable simpliste de « Nouvelle chanson française ».

ALAIN SOUCHON (ET LAURENT VOULZY)

Et comme il faut un leader en tout, c’est Souchon, qui n’en demandait pas tant (mais dont le style d’écriture se distinguait singulièrement du tout-venant) qui hérita du titre de « chef de file » du prétendu mouvement – lequel n’était rien d’autre que l’expression d’une nouvelle génération aux talents particulièrement diversifiés. Pas dupe pour un sou (neuf), l’intéressé ne manqua pas de s’en moquer dans une chanson à sa façon, fustigeant le besoin médiatico-névrotique de la nouveauté (« la nouveauté, ironisait Prévert, c’est vieux comme le monde ! ») et remettant les pendules à l’heure :

Elle croit qu’elle a tout inventé
Pauvre Gainsbourg, pauvre Charles Trenet
La nouvelle chanson française
La nouvelle chanson française
Nouveau monde, radieux, transformé

Tout luxe, calme et nouveauté

C’est avec J’ai dix ans (« T’ar’ ta gueule à la récré… »), en 1974, qu’on avait découvert ce ton différent, né d’un vocabulaire d’apparence enfantine : Infantile ? Non, inventif ; mieux encore : original ! Et lié intrinsèquement à l’art de la chanson, où le texte doit faire l’amour à la musique et vice-versa, l’épouser sans calcul et se livrer à l’autre, son alter ego, dans un complet abandon et l’oubli de toute velléité réciproque de domination. L’égalité parfaite dans la fusion amoureuse est le secret de l’orgasme chansonnier (et peut-être pas que…) : un grand texte sans une belle musique et surtout sans une vraie mélodie ne donnera jamais une grande chanson ; de même, une formidable mélodie n’accouchera jamais d’une grande chanson sans un texte à sa hauteur. Coïtus cantionus interruptus !

Pour Souchon, qui écrivait auparavant d’une manière très classique, donc ordinaire, et recherchait déjà une écriture plus dépouillée, mais en vain (« Carrément débile, j’trouve pas mon style ! »), c’est la rencontre avec Laurent Voulzy, en 1973, grâce à leur directeur artistique commun chez RCA, Bob Socquet, qui allait jouer le rôle de catalyseur. Voici ce qu’il m’en disait en 1980 : « Je savais bien qu’il fallait que j’écrive autrement, mais je n’y arrivais pas. C’est la musique de Laurent qui a constitué le déclic, elle m’obligeait à trouver des mots différents et m’a fait comprendre qu’il fallait utiliser des mots simples et le moins possible. Verlaine disait qu’il fallait mettre un minimum de mots pour que ce soit bien, et moi, ça me hante, de dire un maximum de choses avec un minimum de mots. Gainsbourg y est bien parvenu : avec trois mots, il crée une image... »

ALAIN SOUCHON (ET LAURENT VOULZY)

Le grand Serge, l’un des principaux référents de Souchon… avec Trenet bien sûr, Brel, Brassens, Nougaro et puis « Beethoven, Rimbaud, la voilure / Léo Ferré grande pointure », comme il l’écrivait cette année-là dans l’une des chansons « fondatrices » de son œuvre, Tout me fait peur… Et notre bonhomme, en (vrai) modeste, s’empressait de relativiser ses propos : « C’est prétentieux, d’ailleurs, de faire référence à Verlaine : on n’est pas des poètes mais des fabricants de chansons. On n’écrit pas, on fait des chansons. » Admettons ; ou plutôt passons (car on peut aussi penser que la poésie, désertant le papier, a demandé asile à la chanson), l’essentiel, dans cette déclaration de Souchon, étant le secret de sa future « marque de fabrique » : dire un maximum de choses avec un minimum de mots.

Ça s’était confirmé en 1976 avec Bidon qui se moquait des faux-semblants, s’interrogeait sur Le monde [qui] change de peau et montrait de la désespérance, sinon de la résignation, face à l’impuissance : « Depuis l’temps qu’on est sur pilote automatique / Qu’on n’fait pas nos paroles et pas not’ musique / […] Y a pas l’soleil dans ma télé blanche et noire / Alors pourquoi pas s’asseoir ? » On s’en doutait, on en avait la preuve – une fois pour toutes – dès ce deuxième album : chez Souchon, la forme n’avait de sens qu’au service du fond. Bientôt, tous les maux du monde seront de la revue, traités, démontés, dénoncés l’air de rien : les déviances des religions, la peur de la différence, l’opportunisme politique, le saccage de la nature, les villes tentaculaires, l’ambition, l’individualisme, le paraître, l’argent-roi, etc. De l’art de la satire qui, au lieu d’effleurer de façon fugace la surface de nos carapaces, s’insinue dans la profondeur de nos cœurs – chez Souchon, ce sont des mots qui vont bien ensemble, efficacité se conjugue avec subtilité.

La contrepartie dans son œuvre, bien sûr, c’est cette luminosité matissienne du bonheur de vivre, parce que si « la vie ne vaut rien, rien ne vaut la vie », c’est la quête brélienne d’une certaine spiritualité (« Lumière de loin / Objet, quelqu’un / Laissez voir un bout d’ficelle / Un symptôme, une étincelle »), et c’est surtout l’exaltation permanente de l’amour (presque toujours en fuite), des filles (souvent électriques : « L’effet uppercut / Les filles sans en avoir l’air / Ça électrocute ! »), des baisers volés (« Si tout est moyen / Si la vie est un film de rien / Ce passage-là était vraiment bien / Ce passage-là était bien ») et puis du fil… Ce fil invisible et pourtant bien réel qui nous lie, nous relie, ce joli fil entre nos cœurs passé, le fil de nos sentiments enlacés. Foules sentimentales...

Novembre 1980, donc. Alain, 36 ans, traverse une période-charnière et pour tout dire capitale de sa carrière. « Boule sans frontière / Légère bulle d’air / J’veux pas rester faire carrière / Dans le matériel, dans le pépère… » Après bien des errements et des galères au temps des cabarets (1963-1971), puis un premier succès d’estime, L’Amour 1830, primé au concours de la Rose d’or d’Antibes 1973, le succès tout court, mais immense, lui est tombé dessus en 1977-1978 avec Allô maman bobo, suivi de Poulaillers’ song, Y a d’la rumba dans l’air et Jamais content, titre éponyme de son troisième album.

Curieusement, c’est aussi le début d’un malentendu qui va perdurer. On l’a oublié aujourd’hui, mais à l’époque, le grand public voit seulement en lui un chanteur rigolo, tandis qu’un public dit marginal, qu’on pensait plus averti, assidu des MJC et pour lequel la chanson est plus un outil politique qu’une arme poétique, se gausse de l’ignorer. On adule les poètes maudits (qui, eux, ne souhaitaient rien tant que se délivrer de cette étiquette pour faire découvrir leurs créations au plus grand nombre, et je pense à ce que m’en disaient en privé Jacques Debronckart et Maurice Fanon, et Allain Leprest plus tard…) et on rejette sans discernement ce qui « marche » et se vend.

Car le succès, alors, est suspect ! Forcément synonyme de médiocrité par cette minorité qui, farcie de certitudes, débordante de bonne conscience et bouffie de condescendance, se dispense d’écouter les paroles, rejoignant en cela la majorité silencieuse qui, elle, se contente du rythme, de la musique entraînante et de la bonhomie du chanteur… C’est ainsi (bonjour tristesse…) qu’Alain Souchon, programmé par des organisateurs qui savaient écouter au-delà des apparences, se ferait siffler et huer par une frange pure et dure des festivaliers lors de son premier Printemps de Bourges !

« Amer et malheureux, de cette réaction d’un certain public à son égard », écrirais-je bientôt dans Paroles et Musique, Alain ne se faisait pas d’illusions, en revanche, sur l’impact que pouvaient alors avoir ses chansons sur le grand public et sur les raisons de ses passages nombreux dans les médias : « Il existe un groupe de gens à Paris qui décident de diffuser tes disques s’ils les trouvent agréables. À partir de ce moment-là, si ta musique est sympa, si tu as deux ou trois slogans marrants et que ta bouille passe bien, ça fera un truc populaire. Mais quatre-vingt-quinze pour cent des gens passeront à côté du fond de la chanson. La plupart ne saisissent pas, par exemple, que Bidon ou J’ai dix ans sont plutôt des chansons tristes. Au début, ça a marché à la télé parce qu’on me prenait pour un clown, comme Carlos. Les gens disaient : “Ah ! c’qu’il est drôle…” alors que ça n’était pas drôle du tout. Allô maman bobo, c’est une chanson désespérée, mais ça fait marrer les gens ! Ils disent : “Ah ! c’est le mec qui chante Allô maman bobo, il est marrant !” »

ALAIN SOUCHON (ET LAURENT VOULZY)

Curieux, oui, comme ce malentendu a été fort et persistant, des deux côtés de la barrière médiatique. Les uns ne le diffusaient pas pour les bonnes raisons, les autres l’excluaient pour de mauvaises. Il est vrai que l’époque ne prêtait guère aux nuances, le manichéisme tenait bon la rampe. On sait aussi qu’il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. Pour ma part, dès son deuxième album, acheté entre deux séjours en Afrique, j’ai su, j’ai senti qu’on tenait là, avec Renaud apparu à peu près en même temps, le nec plus ultra de la relève. Un chanteur pas banal, ni tout blanc ni tout noir, « qui dit qui rit pis qui pleure ».

Le croirez-vous ? Après quatre numéros consacrés (pour la couverture et le dossier principal) à Anne Sylvestre, Leny Escudero, Henri Tachan et François Béranger, je m’étais très exceptionnellement fendu de certaines précautions oratoires pour justifier cette nouvelle Une de Paroles et Musique ! J’y disais tout le bien que je pensais (qu’il fallait penser) de Souchon et je lui prédisais un avenir « sur les cimes du Neuvième Art ». Histoire de récuser d’avance les réactions intempestives (euphémisme) de certains de nos lecteurs parmi les moins ouverts (litote), et surtout d’expliciter notre pari, alors qu’Alain était loin, bien sûr, de posséder une œuvre à la mesure de ses prédécesseurs dans le mensuel (Anne comptait déjà vingt-trois de carrière, Leny presque vingt, etc.).

ALAIN SOUCHON (ET LAURENT VOULZY)

Pour rire et pour la petite histoire, après un chapeau biographique, voici les premières lignes de mon papier (à relire en se resituant dans le contexte de l’après-68) : « Quand j’ai commencé à parler de ce “dossier Souchon” autour de moi, “on” a d’abord été perplexe. “On” m’a regardé avec un drôle d’air, les sourcils en accent circonflexe, l’œil interrogatif, et puis, devant mon silence persistant, “on” m’a enfin déclaré : “Tout compte fait, je ne suis pas sûr de ne pas aimer Souchon…” Le scénario s’est ainsi répété, de manière identique, à plusieurs reprises. J’en suis donc arrivé à la conclusion que beaucoup de gens aiment sûrement (peu ou prou) les chansons de Souchon… sans oser l’avouer. Pire, peut-être, sans oser se l’avouer ! Un peu comme longtemps on a eu honte de lire (et d’oser le dire) des bandes dessinées. »

Il faut dire qu’au moment où je le rencontrai, s’opérait déjà depuis deux ans un glissement dans la perception publique du personnage ; depuis la sortie de son quatrième album (en cinq ans), Toto 30 ans rien que du malheur, que les médias, les mêmes qui l’avaient encensé auparavant, avaient unanimement boudé, le trouvant très triste, trop triste, pas du tout conforme à l’image qu’ils s’étaient faite de son auteur. Mélancolique, désabusé sans doute, mais quel style ! Quelle élégance dans l’éloquence pudique des images… Un disque exceptionnel avec Le Bagad de Lann Bihoué (« Tu la voyais pas comme ça l’histoire / Toi t’étais tempête et rocher noir / Mais qui t’a cassé ta boule de cristal / Cassé tes envies, rendu banal ? »), Frenchy bébé blues (« Moi qui chante pas souvent vraiment la chanson d’amour / Celle qui tape fort dans le cœur, celle qui fait velours velours / Je voudrais que celle-là dure encore un peu / Jusqu’à ce que je devienne mort ou bien vieux… »), Le Dégoût… oh ! Le Dégoût, quelle merveille de chanson, terrible et prodigieuse : « P’tit enfant pas bonne mine / Qui riait pleurait cuisine / Tout le monde après lui : / “Qu’est-ce qui va nous faire / Docteur avocat d’affaires / Quand il aura fini / D’être un p’tit enfant tout p’tit ?”… »

Souvenir : printemps 1981, coup de fil d’Henri Tachan. « Salut Fred… Je prépare un nouveau récital et, pour la première fois, j’ai envie d’y incorporer une chanson qui n’est pas de moi, mais de Souchon, Le Dégoût. C’est un chef-d’œuvre ! La chanson que j’aurais rêvé d’écrire… Toi qui le connais, peux-tu lui demander s’il y verrait un inconvénient ? » Tachan la révolte, Tachan la colère… si tendre au fond. J’appelle Alain : « Henri Tachan ? Henri Tachan veut chanter Le Dégoût ?!... Non ?... Si ?! Mais c’est formidable, tu peux pas savoir combien ça me fait plaisir… Remercie-le mille fois de ma part ! » Finalement, Alain le fera lui-même, et les douze premiers jours de juillet, d’abord au Théatre du Rond-Point, deux soirs, puis à celui de La Roquette, Tachan nous gratifiera d’une version époustouflante, en simple piano-voix : « C’était l’dégoût / L’dégoût d’quoi j’sais pas mais l’dégoût / Tout p’tit déjà c’est fou / Comme tout me foutait l’dégoût… »

Ajoutez-y L’Amour en fuite, la chanson du film éponyme de François Truffaut qui adorait Souchon comme un autre lui-même (tiens, Souchon, le Truffaut de la chanson, et vice-versa, ça sonne juste, non ?), et vous pensez bien que l’étiquette du rigolo qui chante avec des mots de cour d’école allait finir par se décoller du bain médiatique :

On était belle image, les amoureux fortiches
On a monté le ménage, le bonheur à deux j’t’en fiche
Vite fait les morceaux de verre qui coupent et ça saigne
La v’là sur le carrelage, la porcelaine…

ALAIN SOUCHON (ET LAURENT VOULZY)

La sortie en juin 1980 de son cinquième album entérinera cette tendance en même temps que le recul du chanteur dans le « zoom zoom télé ». L’image du « clown génial » qui faisait « semblant d’être gai » cède enfin la place à une vision plus proche de la réalité : celle d’un grand jeune homme hanté par le manque d’amour et, déjà, par l’idée de la mort, « désespéré mais avec élégance », aurait dit Brel – qui, du fin fond de sa Polynésie, avait repéré Souchon entre tous les petits nouveaux entendus sur son gros poste radio à ondes courtes. Un Petit chanteur blessé de naissance et doublement meurtri, à l’adolescence, par la mort de son père (« Si t’es le pape, encore, tu pries / Le président le safari / Mais nous, y a que l’chianti… »), et qui, surtout « voulait pas venir » :

Ça va être quoi, sa vie
Dans les journaux, la la la
Y bousillent tout, ces gens-là
Pauv’ chanteur
Pauv’ chanteur
À la télé c’est sûr
Pour cacher sa blessure
Sur sa figure
Y a des tonnes de peinture…

Forcément, quand cet album est arrivé en radio, me confiera Alain lors de cette première rencontre, cinq mois seulement après sa sortie, « tout le monde était effaré et le trouvait d’une tristesse inouïe, et le public aussi. » Rien que les titres, pensez donc : Tout me fait peur, On s’ennuie, Petit, Rame bien sûr (« Rame, rameurs, ramez / On avance à rien dans c’canoë / Là-haut / On t’mène en bateau / Tu pourras jamais tout quitter, t’en aller / Tais-toi et rame ! »). Avec ce constat d’ensemble, On s’aime pas, « plombant » pour « la volaille qui fait l’opinion » (Poulailler’s song) mais d’où découle pourtant, pour l’auteur et tout observateur de bonne volonté, tout le reste ; comme dans ce couplet qui résonne plus fort que jamais en 2015 :

Ici c’est chez nous
Pas pour vous
Rien qu’ pour nous
Si c’est à tout l’monde chez nous
C’est du sale mélange
Et ça nous dérange
Attention aux autres…

Réponse immédiate des médias : « On n’en a rien à s’couer d’ tes idées noires ! » (Marchand de sirop). L’album passe à l’as et durant l’été 80, les ventes sont catastrophiques. Angoisse et questionnement. Mais à la rentrée, le bouche à oreille prend le relais, tout redémarre… « et maintenant il marche mieux que les autres. Mais pendant trois mois, je me suis dit : c’est fini, il va falloir que j’arrête. » C’est le tournant décisif. Souchon va s’ancrer bientôt, profondément, durablement, définitivement, tant dans le cœur des gens que dans la pensée universitaire, jusqu’à  s’inscrire dans la mémoire collective (offrant à celle-ci, en plus, nombre d’expressions qui font désormais partie du langage courant). Son passage à l’Olympia en novembre – le deuxième en tête d’affiche en moins de deux ans, pour neuf représentations (du 10 au 17) – sera plus qu’une renaissance pour l’artiste, la reconnaissance par le public d’un « grand » de l’histoire de la chanson francophone en devenir. Et le numéro de Paroles et Musique, sinon celui d’un changement de regard porté sur l’artiste (comme ce sera le cas en 1985 pour le numéro consacré à Jean-Jacques Goldman…), du moins une borne à partir de laquelle on ne pourrait plus entretenir le malentendu, encore moins ignorer que, chez Souchon, l’humour n’est que la politesse du désespoir.

ALAIN SOUCHON (ET LAURENT VOULZY)

Mais il est tard… dirait le Grand Jacques, il est temps d’écourter ce sujet. Juste le temps de vous dire, comme annoncé au début de ces lignes, pourquoi la tournée actuelle Voulzy-Souchon était déjà en germe il y a trente-cinq ans ; mais déjà, en passant, qu’après cette première rencontre, Alain est devenu l’artiste que j’ai le plus souvent interviewé et vu en concert. Au point de le connaître par cœur à la ville comme à la scène et, presque, de pouvoir répondre à sa place aux questions que j’allais lui poser. C’est ainsi qu’en janvier 1994 pour son premier dossier de Chorus qui avait succédé deux ans plus tôt à Paroles et Musique, j’avais demandé à Michel Jonasz, l’un de ses confrères en chanson mais surtout l’un de ses frères de cœur, de m’accompagner chez lui pour mener l’entretien ensemble !

Le résultat, vous l’imaginez (ou vous le savez si vous lisiez nos « Cahiers de la chanson »), fut plus qu’à la hauteur de nos attentes, un de ces moments professionnels et personnels privilégiés qui se gravent à jamais dans la mémoire. Une confrontation manquant « d’autant moins de sel », écrivis-je dans le numéro concerné (printemps 1994), que Jonasz n’allait pas prendre « de gants pour pousser Alain dans ses retranchements », ni d’intérêt supplémentaire dans la mesure où l’auteur de La Fabuleuse Histoire de Mister Swing (1988) avait décidé depuis cette date de laisser parler désormais les chansons à sa place – ce fut donc sa première participation à une interview depuis six ans (la seule avant celle, longue de vingt-deux pages, du numéro du printemps 97).

ALAIN SOUCHON (ET LAURENT VOULZY)

« Les années 80 commencent », chantait Michel Jonasz, John Lennon était assassiné en décembre et Souchon se retrouvait en Une du mensuel de la chanson vivante : « J’ai tristé toute la nuit seul sous la neige / […] Lennon kaput / Les p’tits babas, les Lubérons les ploucs / Piégés dans le rêve aux tifs trop longs / Le vieux look / J’aimais bien le ridicule discours / Qu’ils faisaient / C’était de l’amour qu’ils Imagine / Imaginaient. » Au fil du temps, les rencontres et les dossiers se multiplieraient, dont un entretien très particulier pour le numéro 60 « spécial 15 ans » de Chorus : à côté d’un cahier réservé aux quinze principales découvertes de la revue depuis sa création (la fameuse « Génération Chorus » qui, des années plus tard, une fois le succès au rendez-vous, se ferait connaître du grand public sous le qualificatif de « Nouvelle scène française »…), un « Top 60 » consacré aux soixante albums francophones préférés de notre Rédaction (soit une vingtaine de collaborateurs aux sensibilités différentes répartis dans la francophonie), sur plusieurs milliers chroniqués depuis le premier numéro.

ALAIN SOUCHON (ET LAURENT VOULZY)

Un objectif sans prétention au départ mais à l’arrivée, après un travail long et minutieux, un superbe panorama de la chanson francophone et de son évolution à la charnière de deux millénaires. Rien de moins que la fine fleur des quinze années précédentes… et un as des as sur le podium, devant Francis Cabrel avec Samedi soir sur la terre et Alain Bashung avec Fantaisie militaire : Alain Souchon avec C’est déjà ça. Le disque, excusez du peu, contenant notamment, outre le titre éponyme sur les réfugiés chassés par les dictatures, L’amour à la machine, Sous les jupes des filles, Les Regrets, Arlette Laguiller, Chanter c’est lancer des balles, Sans queue ni tête, Le Fil… et Foule sentimentale, la chanson de toute une génération. L’as des as, aussi, parce que ses trois albums studio parus depuis la création de la revue (avec La Vie Théodore, 2005, et Au ras des pâquerettes, 1999), figuraient dans ce même classement.

ALAIN SOUCHON (ET LAURENT VOULZY)

Réaction de l’intéressé, qui prendra tout le temps, ensuite, de commenter le détail de ce « formidable palmarès » : « Quelle surprise ! Si je m’attendais à ça… D’abord, je dois dire que je suis touché, vraiment touché… Parce que j’apprécie beaucoup le jugement des gens qui connaissent bien la chanson, qui l’aiment profondément, qui vivent en écoutant tout le temps des chansons, en y trouvant du plaisir…. Et qu’ils aient classé l’un de mes albums en premier [sourire], j’en suis très heureux ! Même si un classement artistique est forcément subjectif, cela veut dire qu’ils ont tous bien aimé ce disque et, je le répète, cela me touche beaucoup. »

Plus loin, pour la petite histoire désormais, ce commentaire spontané de l’artiste : « Je voudrais dire qu’il y a deux médias qui sont incontournables en France pour la chanson francophone, c’est France Inter pour l’audiovisuel et Chorus pour la presse. Vraiment, vous faites un boulot formidable, Inter et Chorus, je suis épaté et je veux qu’on le sache. Comme je tiens à dire, c’est important car c’est la vérité, que chaque fois que je vais dans les médias, Chorus est présent ! C’est une véritable bible pour tous les médias. Vous faites un travail unique, c’est un travail de référence. Quand quelqu’un veut tout savoir sur un chanteur ou des chansons, hop… Chorus ! »

ALAIN SOUCHON (ET LAURENT VOULZY)

Et puisque Souchon évoquait notre travail, je lui rappelai cette fois où nous lui avions présenté une Jeanne Cherhal encore débutante et très intimidée, repérée et soutenue aussitôt par notre équipe, dans le cadre d’un « duo d’artistes » (pour le numéro 42 de l’hiver 2002), un exercice que l’on aimait bien organiser à l’occasion : « Je m’en souviens bien, c’était aux Musicales de Bastia, j’avais été saisi par sa force sur scène. Le soir de notre rencontre, dans une coulisse un peu ventée, avant de rentrer sur scène – elle faisait ma première partie, elle était toute gracile, tremblante de froid dans une petite robe –, en la voyant tremblante, comme ça, je lui ai demandé si ça allait, si elle avait le trac, elle m’a dit non et puis elle y est allée sans hésiter. Elle a de la force, Jeanne ! C’est ce qui est beau chez les femmes qui chantent, c’est leur fragilité, comme Véronique Sanson, elles semblent timides et démunies dans la vie, et puis sur scène, pan ! Ce sont des mecs ! Avec la grâce féminine, bien sûr. Pareil pour Camille… J’adore les chanteuses. »

ALAIN SOUCHON (ET LAURENT VOULZY)

Nous étions alors au printemps 2007, vingt-sept ans après notre première rencontre… et quantité de fois déjà où l’on avait évoqué la possibilité d’un album commun avec Laurent Voulzy. Rebelotte :

« On ne pas se quitter sans te poser la question rituelle du “prochain album” – puisque La Vie Théodore date déjà de deux ans – ou, plutôt, de ton album commun avec Laurent Voulzy… N’est-ce pas ?

– Oui, on se met petit à petit d’accord sur le fait qu’à partir de Noël prochain on va partir faire des chansons ensemble. Mais des chansons, cette fois, faites spécialement pour être chantées à deux. Pour faire un album commun et une tournée ensuite. Je pense que, musicalement, il faut qu’on ait du plaisir à chanter à deux voix, et que cela raconte des choses qui peuvent être dites par deux garçons en même temps. On verra. Ce n’est pas sûr qu’on y arrive. C’est un défi qu’on se lance. Mais ça me plaît. J’aurai passé ma vie à avoir beaucoup le trac, mais quand je suis avec Laurent je l’ai moins ; alors, le jeu en vaut la chandelle. »

On avance, on avance, certes « on n’a pas assez d’essence pour faire la route dans l’autre sens », mais rien n’interdit de s’en rappeler. Surtout quand ça vous a marqué. Novembre 1980, avenue Matignon. Après notre entretien, déjà fort long, voyant qu’il n’a pas manifesté le moindre signe d’impatience, je me risque à dire ceci à mon interlocuteur : « Comme ce sera un dossier, nous avons besoin de photos inédites, pour la couverture surtout… On peut se revoir prochainement ? » Si vous connaissez un peu le métier, ce qu’il était dans ces années-là, vous me traiterez à juste titre de naïf, de quelque peu présomptueux voire de caudataire du Père Noël… et pourtant. Réponse d’Alain : « Pas de problème, on peut aller dans le square, en bas… » Aussitôt dit, aussitôt fait avec un Souchon difficilement plus coopératif, posant partout à ma demande, sur les bancs publics, en gros plan…

ALAIN SOUCHON (ET LAURENT VOULZY)

Peut-être l’entretien lui avait-il paru sinon aussi captivant qu’il reste dans mon souvenir, en tout cas moins insipide et un peu plus fouillé que d’habitude, toujours est-il qu’on ne se quitta pas ainsi : « Je répète à l’Olympia cet après-midi, si ça vous dit de venir… »

Si ça nous disait ? Mieux : ça nous chantait, ô combien ! Une bonne partie de l’après-midi à savourer ces répétitions… et à continuer de prendre des photos. D’Alain, par exemple, se mettant au piano pour chanter La P’tite Bill : « Bill ma Bill t’es comme tout le monde / Quand ça coule de tes yeux ça tombe / Mais c’est pas des confettis / Cette pluie… » D’Alain… et de Laurent ! Car pour la première fois, les deux hommes, les deux confrères, les deux copains, les deux frangins de cœur allaient se retrouver sur la scène de l'Olympia quelques jours plus tard, ensemble, pour deux chansons : Karin Redinger, j’en suis sûr, et la seconde, je crois, Somerset Maugham qui était encore inédite. Paroles d’Alain Souchon, musiques de Laurent Voulzy, of course !

ALAIN SOUCHON (ET LAURENT VOULZY)

Nous en gardons, outre le souvenir, cette superbe photo de Rénald Destrez dont le talent accompagna Paroles et Musique durant ses premières années avant de laisser la place à Jean-Pierre Leloir et Francis Vernhet.

Au printemps 93, pour Chorus désormais, Laurent nous racontera son Souchon à lui : « Ma rencontre avec Alain, c’est quelque chose de formidable qui a changé ma vie, et réciproquement, je crois. Lorsque je cherche une musique pour lui, j’ai sa voix dans la tête, sa façon de bouger et même son visage, comme si j’étais lui ! De son côté, les textes qu’il écrit pour moi, ça n’est pas forcément son univers. Il y a une partie de moi dans les musiques qu’il joue et une partie de lui dans les textes que je chante. C’est étrange. Comme un accouchement. On dirait un troisième personnage… On travaille l’un pour l’autre et on se met dans la peau de l’autre. Totalement. Il va jusqu’à me faire dire des choses qui sont au fond de moi, que je n’oserais pas dire… Il a une façon très lucide, parfois un peu cruelle, de voir les choses. Moi, je suis plus optimiste que lui. »

Rien à rajouter à ces lignes qui ont finalement abouti, vingt et un ans plus tard, à cet album Souchon-Voulzy… Lequel aurait très bien pu s’intituler Souchy-Voulzon tellement l’osmose est étonnante. L’osmose et la complémentarité si l’on considère que l’un incarne ce pessimisme de l’intelligence et l’autre cet optimisme de la volonté dont parlait Gramsci. Un cas unique dans la chanson, sur autant de temps, avec autant de succès et un niveau de qualité constant. Ne cherchez pas : le secret de cette réussite humaine et artistique se situe dans l’authenticité de nos deux bonshommes. « C’est l’âme à l’âme qui colle… » En fait, il m’avait été livré dès 1980 par Alain Souchon : « Je trouve important qu’on sente la présence de quelqu’un derrière une chanson… C’est-à-dire qu’à mon avis, la qualité première c’est l’honnêteté, il faut être honnête, ne pas chercher à tricher… Voilà, c’est tout, ça se résume à ça. »

Voilà, c’est tout. Reste seulement à ceux et celles qui écoutent une chanson, pour l’aimer vraiment et surtout pour éviter tout malentendu regrettable, de montrer aussi le talent d’aller au-delà des apparences. Car derrière les mots, derrière les voix il ne faut pas se suffire d’entendre seulement la la la, mais les cœurs, les tourments à l'intérieur ; derrière les mélodies, les sentiments, les pleurs, les envies. Et puis la révolte et la colère parfois, dans l’espoir de refaire ce monde qui va de guingois. Car putain, oh oui, ça penche !

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Published by Fred Hidalgo - dans Concerts et festivals
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22 septembre 2015 2 22 /09 /septembre /2015 08:25

Pour que vive « Alors... Chante ! » à Castelsarrasin


De A comme Alexis HK ou Amélie-les-Crayons à Z comme Zaz en passant par Bénabar, Cabrel, Dorémus, Zaza Fournier, Guidoni, Juliette, Karimouche, Renan Luce, Cyril Mokaïesh, Néry, les Ogres de Barback, Perret, Sanseverino, Anne Sylvestre et Carmen Maria Vega, quel plateau ! D’autant plus exceptionnel… qu’il aurait pu l’être plus encore ! Sans le vouloir, comme un train peut en cacher un autre, les heureux élus ont en effet caché aux yeux du public ceux qui souhaitaient participer aussi à la fête et ont dû y renoncer : la soirée a duré près de quatre heures et demie, impossible d’envisager davantage. Ou alors, pour arriver à programmer tous les postulants, il aurait fallu que cet événement de plein air célébrant les trente ans du festival « Alors… Chante ! » se confonde, une semaine durant, avec sa trentième édition – laquelle, c’est l’espoir qu’a fait naître ce 12 septembre 2015, est prévue en mai prochain, non plus à Montauban mais bel et bien à Castelsarrasin.

IL A PLU DES CHANSONS

Résumé (succinct) des chapitres précédents. À quelques mois de fêter (comme toujours au joli mois de mai, autour du pont de l’Ascension) son édition numéro trente (la première avait eu lieu en 1986, un an après la création des Francofolies de Jean-Louis Foulquier), Alors… Chante ! s’est vu amputer sans préavis des aides municipales qui lui étaient indispensables. Incroyable mais vrai. Quand ils entendent le mot culture, certains élus confits en certitudes extrêmes (et usurpant l’étiquette républicaine qui appartient à tous) dégainent leur revolver… On a craint la faillite, le dépôt de bilan et la disparition définitive de la manifestation ; et puis, suite aux dernières municipales, le nouveau maire (divers gauche) de Castelsarrasin, petite sous-préfecture du Tarn-et-Garonne toute proche de Montauban, a proposé aux dirigeants de l’association Chants Libres, organisatrice du festival, d’accueillir celui-ci dans sa bonne ville. Pour symboliser sa renaissance, on a lancé alors l’idée d’un concert symbolique de soutien.

Sans invoquer les grands disparus comme Ferré, Leprest, Moustaki ou Nougaro, fidèles d’Alors… Chante ! (et de Jo Masure, son directeur-fondateur) qui auraient de toute évidence tenu à être là, et sans parler d’autres amis indéfectibles mais à divers titres indisponibles comme Leny Escudero ou Renaud, nombreux ont été les artistes à proposer leur venue à titre gracieux. Entre autres postulants des plus légitimes dans ce haut lieu voué en grande part à la découverte de nouveaux talents (Aldebert, Agnès Bihl, Cali, Jeanne Cherhal, Thomas Fersen, Presque Oui, Olivia Ruiz, Têtes Raides…), il s’en trouvait d’aucuns, tels Chanson Plus Bifluorée, Nilda Fernandez, Jamait, Gilbert Laffaille ou Xavier Lacouture, qui se seraient sentis comme à la maison ce soir-là – n’eût été, encore une fois, sa durée déjà limite. Il faut faire des choix et parfois aussi c’est le calendrier de vos engagements qui les opère à votre place.

Renan Luce et Bénabar

Renan Luce et Bénabar

La liste arrêtée, pour éviter de tomber dans l’écueil habituel de ces concerts collectifs qui se transforment vite en défilé aussi lassant qu’interminable (d’autant plus que La Demoiselle inconnue, qui bientôt ne devrait plus l’être, et un groupe nantais des plus prometteurs, La Belle bleue, deux découvertes récentes du festival, précédaient l’événement proprement dit), on a fait appel pour sa conception générale au grand échalas talentueusement atypique de Néry (ex-VRP). Et puis on s’est entendus sur une liste de chansons convenant le mieux à chacun dans l’optique choisie : la mise en avant du patrimoine de la chanson française plutôt que son propre répertoire. Et pour que tout ça tourne vraiment rond, on a multiplié les duos et les trios, à géométrie musicale variable. On a chanté avec un piano ou une guitare (voire deux ou trois), mais le plus souvent avec la magnifique formation de Juliette (cordes, cuivres…) sous la direction au clavier de l’excellent multi-instrumentiste et compositeur Franck Steckar. Outre l’apport ici ou là d’instruments additionnels comme le trombone ou le violoncelle des Ogres de Barback.

Les Ogres de Barback avec Karimouche

Les Ogres de Barback avec Karimouche

Pour quel résultat ? C’est simple : musicalement et techniquement, la soirée a été parfaite, sans le moindre temps mort et avec une sonorisation idéale – comme quoi c’est possible, même en plein air, même avec autant d’artistes aux univers différents. Mais sans l’esprit, bien sûr, sans le peintre qui joue sa vie au service de son art, le plus beau et luxueux des cadres ne compensera jamais une toile vide. Or, à Castelsarrasin, ce 12 septembre 2015, le tableau composé devant nous prenait des allures de toile de maître. Une réussite plus que rare dans ce genre d’exercice : exemplaire et jubilatoire. C’est « l’échanson de la chanson » (clin d’œil à une aimable et fidèle lectrice) qui vous le dit, parce qu’il en a vu d’autres, l’échanson en question, beaucoup, beaucoup d’autres, simple « privilège » de l’âge… À propos de peinture, belle idée d’avoir lancé la soirée avec le peintre Rénald Zapata, spécialiste de la peinture vivante (live painting, qu’ils disent) exécutée en deux coups de cuillère à pot, enfin de pinceau, pour faire surgir comme par miracle le portrait d’un Léo Ferré plus vrai que nature.

IL A PLU DES CHANSONS

L’évidence à laquelle tout le monde s’est rendu, et même a succombé avec bonheur, c’est cette complicité radieuse et intergénérationnelle qui a pris corps non seulement sur scène mais aussi sur l’esplanade de la Promenade du Château... où ça n’était plus de la pluie, mais des trombes d’eau qui s’abattaient sur nous. Tout le monde debout, pas le choix, tout le monde logé à la même enseigne. Tout le monde trempé jusqu’aux os, ruisselant dedans et dehors, parapluie, poncho ou pas… Et malgré cela, tout le monde incroyablement stoïque. Jeunes et moins jeunes. Que dis-je, stoïque ? Aux anges ! C’est peut-être ça, finalement, qui a fait décider en haut lieu qu’il fallait mettre un terme au déluge… juste au moment où Francis Cabrel montait sur scène, armé de sa seule guitare.

C’était peut-être un test, histoire de jauger le degré de résistance du public d’Alors… Chante ! et la détermination des organisateurs à défendre et illustrer la francophonie. Ç’aurait pu être une punition, aussi, pour avoir osé défier les règles libérales (donc commerciales) d’uniformisation culturelle et linguistique auxquelles on se soumet aujourd’hui… Jamais on le saura, aurait dit l’ami Allain… Toujours est-il qu’après Cabrel, sur scène, c’était Mozart non pas qu’on assassinait mais qu’on invoquait, ainsi que Van Gogh, Colette ou le Grand Jacques… dans la bouche de Jean Guidoni rappelant les liens étroits unissant Leprest et le festival. Guidoni et Cyril Mokaiesh en duo : C’est peut-être

La pluie a failli gâcher la fête. À la réflexion, elle a sans doute contribué à son succès, en la cimentant pour longtemps dans la mémoire des présents. « J’y étais ! » pourront-ils dire plus tard… Car c’est là que la chronique d’une mort annoncée a déraillé et que le festival s’est retrouvé à nouveau sur les rails. Il faut dire que le plateau proposé était digne des plus fins gourmets de la chanson. Il aurait même dû valoir à l’événement la une des médias nationaux. Je ne sais s’ils ont choisi de l’ignorer délibérément pour d’incompréhensibles et mauvaises raisons, mais si tel n’était pas le cas ce serait de la pure (et grave) incompétence professionnelle. Pour ne parler que du contexte local, le grand journal régional, La Dépêche du Midi, a eu l’extrême élégance de ne pas publier UNE seule ligne sur la soirée, ni le jour même pour l’annoncer ni le lendemain pour en rendre compte ! Seulement une espèce de brève un peu développée le surlendemain (en page 27 !), mettant l’accent sur la pluie et ne parlant que de l’entame du concert avec Pierre Perret… Voulez-vous que je vous dise ? Si c’était à refaire aujourd’hui, je ne ferais plus journaliste, ça n’est plus un métier qui (me) fait rêver !

S’il a plu, c’est surtout d’une pluie de chansons dont il faut parler (et se féliciter) : des chansons qui sont dans tous les cœurs, offertes en bouquet de fleurs. Pas de m’as-tu-vu ici, mais des chanteurs au service de leur art, jouant collectif. Ouverte par un judicieux pot-pourri instrumental de standards de la chanson française, Viens voir les comédiens (Aznavour) en fil rouge, la soirée a multiplié ainsi les hommages bienvenus.

Zaza Fournier, Carmen Maria Vega et Karimouche

Zaza Fournier, Carmen Maria Vega et Karimouche

À Piaf d’abord, avec Zaza Fournier et Karimouche (L’Accordéoniste) accompagnées par l’orchestre de Juliette, puis avec celle-ci en piano solo (Padam). À Gréco et Queneau (Si tu t’imagines) avec les deux premières rejointes par l’explosive Carmen Maria Vega (laquelle s’est illustrée récemment au Casino de Paris dans le rôle-titre de Mistinguett). À Boris Vian avec la même et Sanseverino, guitare rock en bandoulière, nous rejouant la scène de Fais-moi mal Johnny, tels des réincarnations de Boris et Magali (Noël) ; à Nougaro (Rimes) avec Bénabar et Renan Luce. À Renaud avec Renan, Alexis HK et Benoît Dorémus (Je suis une bande de jeunes), puis les Ogres de Barback et Sanseverino (La Tire à Dédé).

À Brassens avec Anne Sylvestre et Alexis HK (qui vient de monter un concert sur Brassens intitulé Georges et moi…), à travers son interprétation de la chanson du beau film d’Henri Colpi (auteur des paroles sur une musique de Georges Delerue), Heureux qui comme Ulysse (dont la vidéo ci-dessus – mise en ligne par des promoteurs de l’Occitanie… – propose des extraits).

Anne Sylvestre et Alexis HK

Anne Sylvestre et Alexis HK

Et puis encore à la grande dame du fado, Amalia Rodrigues, avec Juliette et Sanseverino (Dans la maison sur le port). À Souchon avec Amélie-les-Crayons et Benoît Dorémus (Quand j’serai K.-O.). À Étienne Roda-Gil et Julien Clerc avec Cyril Mokaïesh et Zaz (Utile). À Bourvil et à sa Ballade irlandaise avec Amélie en piano solo (particulièrement superbe). À Leprest, je l’ai dit plus haut… Enfin à Gainsbourg, avec toute la « troupe » réunie au final, précédée par Néry et son Mardi gras higelinesque, pour chanter dans une belle pagaille savamment organisée Les Petits Papiers

Dans l’intervalle, on a eu droit bien sûr à quelques perles personnelles des artistes présents. Entre autres : Aller sans retour, magnifique (et prémonitoire) chanson de Juliette sur l’exil, en piano-voix, comme Je suis de celles, qui, ne serait-ce que pour ce titre où il se glisse à merveille dans la peau d’une femme, devrait valoir à Bénabar un peu moins de condescendance de la part des ayatollahs de la chanson…

Et puis Repenti, ou l’art de Renan Luce (en guitare-voix) de renouer avec la chanson racontant une histoire ; Les gens qui doutent, d’Anne Sylvestre, en duo avec l’adorable Amélie-les-Crayons, accompagnées au piano par la tout aussi charmante et talentueuse Nathalie Miravette. D’autres encore comme La Fée de Zaz, interprète impressionnante… et découverte 2010 du festival.

Amélie-les-Crayons et Anne Sylvestre

Amélie-les-Crayons et Anne Sylvestre

Ou encore ce duo franchement « irrésistible » avec la chanson éponyme de Juliette (et Pierre Philippe) interprétée avec Jean Guidoni : « Je suis irrésistible / Comme Satan me l´a dit / Sous ma taille flexible / Ce corpus delicti / Est un fruit comestible / Aux nobles appétits / […] Je suis une maladie / Sexuellement transmissible / Comme Satan me l’a dit : / “Tu es irrésistible, Irrésistible !” »

Jean Guidoni et Juliette

Jean Guidoni et Juliette

Le public, « trop » heureux de la soirée (et d’en avoir fini avec la pluie !) en redemandant, Néry a proposé d’improviser un rappel collectif et c’est Armstrong de Nougaro qui est sortie du chapeau : mention spéciale à Juliette (bien sûr !) et à Renan Luce qui la connaissaient par cœur… On pourrait s’amuser ainsi à décerner des bons points individuels, si ce n’était LA chanson, d’abord et avant tout, qui a raflé la mise, aucun de ses faire-valoir d’un soir n’ayant tenté de tirer la couverture à lui.

On pourrait croire, aussi, que c’est le propre de cette génération d’artistes, dont le bonheur d’être ensemble fait plaisir à voir ; mais ce serait oublier la présence de leurs aînés, tout aussi investis dans le partage : Anne Sylvestre évidemment qui n’est pas avare de rencontres intergénérationnelles (voir Carré de dames, un spectacle devenu aujourd’hui un disque, dont nous avions eu la primeur, justement, au festival Alors… Chante ! 2012 de Montauban) ; Juliette bien sûr, pour moi « la patronne » de la chanson française contemporaine ; Jean Guidoni enfin qui a donné à celle-ci certaines de ses plus riches heures (Crime passionnel…) et nous offre cette année un Paris-Milan sur lequel tout passager de la chanson devrait embarquer : douze textes inédits d’Allain Leprest mis en musique par Romain Didier, un duo avec Juliette (Trafiquants) et un petit chef-d’œuvre à la coda, point final.

IL A PLU DES CHANSONS

Pierre Perret et Francis Cabrel, eux, ont donné un « set » personnel, comme ils disent et comme on le leur avait suggéré : quatre chansons pour le premier, entouré de sa formation au complet (dont le fameux Gilou à l’accordéon), en prélude au concert collectif, et trois pour le second au milieu de celui-ci. L’auteur du Café du canal, qui apparaissait en public pour la première fois dans la ville où il est né (!) avait choisi de chanter Je suis de Castelsarrasin, pour le plus grand plaisir on s’en doute des Castelsarrasinois, après Lily, aux pertinents accents d’actualité, et avant Le Zizi et La Cage aux oiseaux repris en chœur. Mais auparavant il a dit sa joie d’être le parrain d’Alors… Chante ! à Castelsarrasin, lui qui en 1998 avait été l’invité d’honneur d’Alors… Chante ! à Montauban, et il a promis de revenir l’an prochain pour un concert complet. Toujours aussi fringant, l’ami public Pierrot, malgré ses quatre-vingt et une piges et une voix fragilisée par l’émotion.

IL A PLU DES CHANSONS

Quant à Cabrel, artiste majuscule capable de chanter partout, en toutes circonstances, avec une sérénité, une simplicité et une authenticité qui forcent l’admiration, il n’a eu besoin que de sa guitare pour déchaîner l’enthousiasme avec Partis pour rester, de son récent album In extremis, La Corrida et La Dame de Haute-Savoie. Non seulement cela faisait plusieurs années qu’on n’avait vu l’homme d’Astaffort sur scène, mais ce 12 septembre était en outre son premier jour de répétitions du nouveau spectacle qu’il va donner en tournée dès le 30 septembre (avec un passage à l’Olympia du 7 au 11 novembre). Sa présence était donc un vrai privilège pour Alors… Chante ! auquel Francis a souhaité le meilleur des choses « pour les trente prochaines années », en lui proposant d’ores et déjà de l’accueillir « dans trente ans à Astaffort » !

Voilà pour la soirée. Si je n’étais déjà trop long, je pourrais vous conter les vingt-quatre heures précédant le concert et son filage, partagés avec les artistes (et quelques professionnels aussi compétents sur le terrain que fidèles à Jo Masure et à son équipe, surtout des collègues de festivals et des responsables de salles). Ça m’a ramené en arrière, au temps où Chorus, qui leur avait consacré, pour la plupart, leur premier article national d’importance, les accompagnait d’un disque ou d’une scène à l’autre, portrait, rencontre voire dossier à la clé… Comme de passer en revue, physiquement, une partie de la « Génération Chorus » repérée, suivie et mise en valeur par notre équipe, avant, bien avant, d’être médiatisée sous le vocable de « nouvelle scène ».

IL A PLU DES CHANSONS

Bref ! Grand plaisir de retrouver tous ces chanteurs et chanteuses en privé, de répondre par exemple à la soif d’Amélie-les-Crayons d’en savoir plus sur Brel aux Marquises ; de dire à Juliette combien on a apprécié l’émission qu’elle a proposée en juillet dernier sur France Inter, J’aime pas la chanson… et de l’entendre nous annoncer qu’elle va « remettre ça en novembre-décembre » prochains ; d’évoquer de beaux souvenirs communs dont les numéros de Chorus constituent des traces ineffaçables (Bénabar en Une avec Delerm et Jeanne Cherhal, réunis en 2004 pour une instructive table ronde, Alexis HK et Renan Luce dialoguant de concert au printemps 2008 pour le numéro avec Béart et Cali en dossiers, etc.). Les jeunes mais aussi leurs aînés, ensemble durant les répétitions, les repas… et les récréations dans un bâtiment socio-municipal qui fut, confiait un Pierre Perret émerveillé, l’école communale de son enfance… où il remettait les pieds pour la première fois !

J’en ai profité pour faire poser Anne Sylvestre, première locataire de la Une de Paroles et Musique, en compagnie de Pierre (qui m’avait également accordé un long entretien pour le deuxième numéro) : ces deux artistes, qui débutèrent peu ou prou ensemble à la Colombe vers 1957, ne s’étaient pas revus depuis… bien trop longtemps. Je ne vous dirai pas les mots qu’ils ont échangé devant moi, teintés de nostalgie, de lucidité mais aussi (pour l’une des deux parties) d’un certain sentiment de soulagement (« Enfin… »), conclus par ce constat : « C’est encore mieux d’avoir pu vivre tout ça, non ? » ; mais je vous offre avec joie cette image doublement « historique » de retrouvailles.

Anne Sylvestre et Pierre Perret

Anne Sylvestre et Pierre Perret

« Doublement », parce que c’est un vrai bonheur pour moi, trente-cinq ans plus tard, de tirer à nouveau le portrait de ces deux-là, bel et bien vivants et bien portants à la ville comme à la scène. Pour Anne, ce fut à Presles, lors de la fête de Lutte Ouvrière, en mai 1980 ; pour Pierre, ce fut chez lui, à Nangis, dans la plus grande décontraction. Souvenirs d’autant plus heureux qu’on peut les réactualiser, les compléter ainsi de façon inattendue, en 2015.

Autres photos historiques, du moins pour les amis et proches de Jo Masure, ce sont celles-ci, où l'on voit Juliette lui épingler la médaille de chevalier des Arts et Lettres, en relatif petit comité, le vendredi en fin d’après-midi, à la mairie de Castelsarrasin. Une cérémonie qui a fourni au directeur-fondateur d’Alors… Chante ! l’occasion de passer symboliquement la main à Dominique Janin (ex-vice-présidente et désormais présidente de Chants Libres) et au jeune maire de la ville, Philippe Bésiers, de dire tout son plaisir d’accueillir le plus ancien festival français de chanson après le Printemps de Bourges (1977) et les Francofolies de La Rochelle (1985). Et peut-être, aujourd’hui, le plus francophone des festivals majeurs de l’Hexagone, car Jo Masure, également à l’origine de la Fédération des festivals de la chanson francophone (FFCF), a gardé le cap sans jamais céder aux pressions médiatiques et commerciales visant à privilégier une certaine relève française qui chante en anglais ; une maladie qui gagne dans nos villes, nos campagnes…

IL A PLU DES CHANSONS

Mais surtout, cette cérémonie honorant à juste titre trente ans d’efforts et de passion au service de la chanson, a donné lieu à un grand numéro de Juliette, chargée de la remise de médaille et donc du discours officiel préalable. Un texte écrit à l’encre sympathique… et au passé simple ! « Vous me permettrez, cher Jo, d’abord de vous vouvoyer. Cela rajoute à la solennité et permet de jolis effets de conjugaison. L’autre chose, c’est de me pardonner de mettre votre modestie à mal. Vous êtes un genre de taiseux, et nous savons, vous et moi, que c’est le signe d’une très grande pudeur. »

Allocution encore plus éloquente à l’écrit qu’à l’oral, bien que le ton de Juliette, hein ? Inimitable et irrésistible ! « Dans une vie antérieure vous fûtes orthophoniste. La parole vous importe sans doute plus qu’à nul autre, qu’elle soit dite ou chantée, puisque votre job était de remettre la voix sur la voie, l’éraille* sur les rails, tandis que votre passion était d’écouter la parole sur la musique, et pas n’importe lesquelles : la voix forte et le mot engagé de Leny Escudero (votre premier vinyle) à Léo Ferré en passant par tout un tas de monuments, Brel, Brassens, etc. »

(*L’oreille… en patois picard !)

Renan Luce, Benoît Dorémus et Alexis HK

Renan Luce, Benoît Dorémus et Alexis HK

La suite, bien sûr, c’est le jour, « fatalement, où l’on noue sa vie à sa passion. C’est le début des emmerdes, des nuits blanches, des doutes. Et des grandes joies. »

Là, intervient pour Jo Masure un deus ex machina qu’il a toujours revendiqué, auquel Juliette, à notre grande surprise, va faire également allusion : « Déjà amateur averti de chansons françaises, écoutant dès l’enfance en famille Piaf, Trenet, Patachou, Félix Leclerc, vous découvrîtes au début des années 80 une pléthore de chanteurs “à textes” que les médias ignoraient superbement, et ce grâce à une revue, Paroles & Musique (suivie de Chorus), à laquelle vous étiez abonné et dont je puis dire par parenthèse qu’elle fut essentielle et hélas irremplaçable pour beaucoup d’entre nous, artistes et public. »

Merci, m’dame ! Ça touche toujours, surtout en cette époque de mémoire courte… D’autant plus qu’à l’issue de votre mémorable causerie, vous nous remercierez aussi pour vous avoir permis de découvrir Luc Romann, évoqué quelques instants plus tôt à propos du récipiendaire : « Dans cet enthousiasme propre aux gens généreux qui veulent faire partager votre passion, vous organisâtes en 1982 une soirée dans une toute petite salle de Montauban, avec l’auteur-compositeur Luc Romann. Un auteur injustement oublié dont vous me permettrez cette simple citation :

Je fais partie de ceux qui n’ont pas la parole
De ceux qu’on a trahis, de ceux qu’on a jugés
Dans toutes les églises, dans toutes les écoles
Sur tous les Golgothas, en toutes Galilées…

Zaz et Cyril Mokaïesh

Zaz et Cyril Mokaïesh

» Ce genre de soirée, une fois terminée, laisse en plus de merveilleux souvenirs, l’envie de recommencer. Voilà comment démarre une addiction ! Vous montâtes alors une association, avec copains de boulot et de famille, tous amoureux de la chanson, pour pouvoir faire les choses en plus grand. Vous lui donnâtes le nom de “Chants Libres”, on comprend pourquoi, donc. […] Pendant quinze ans vous jonglâtes entre votre métier et l’organisation des concerts puis du festival, au nom si gaiement comminatoire “Alors… Chante !”. Vous y assumâtes pratiquement tout, à part peut-être l’accrochage des projos et le réglage de la sono : la programmation, l’administration, la communication et bien entendu, les relations avec les responsables politiques.

» […] Le festival et l’association s’étant professionnalisés, vous pûtes recevoir les plus grands artistes de cette chanson que vous aimez tant et pour laquelle jamais vous ne fîtes de hiérarchie – et surtout pas selon la notoriété, bien entendu. Vous nouâtes des liens d’amitié très forts avec certains, Léo, Georges, Claude, et ces liens vous appartiennent…

» […] “Alors… Chante !” est devenu incontournable dans le monde de la chanson, “le petit frère des Francos”, disait Jean-Louis Foulquier, tout en ayant préservé la chaleur et l’authenticité d’un festival amical, passionné et détendu. Cela est sans aucun doute dû à votre empreinte, à la stabilité rassurante de votre personne, mais aussi à votre entourage solide, fiable et motivé. Vous remercier, cher Jo, c’est aussi remercier et saluer votre épouse, Dédée, présence discrète et complice…

Carmen Maria Vega et Sanseverino

Carmen Maria Vega et Sanseverino

» […] On le voit, vous êtes très cohérent. Orthophoniste ou patron de festival, vous êtes de ceux qui portent ceux qui portent la parole de ceux qui n’ont pas la parole. Avec foi, courage et ténacité. Et un sens aigu de la diplomatie dont je dois dire qu’elle n’est pas la moindre de vos qualités. Honnêtement, pour négocier avec des artistes, ou pire, des agents d’artistes, la plupart du temps il en faut, de la diplomatie ! Et cela mérite au moins une médaille.
» Vous avez vu, je n’ai fait aucune allusion politique ! »

Rires de l’assistance... Et ainsi de suite au long de quatre bons feuillets, à l’interlignage resserré, exprimant l’essentiel, l’engagement sans réserve, le travail sans compter, au service de la passion pour la chanson et la langue françaises, dans le partage, la fidélité et la convivialité. Joli, aussi, le petit couplet sur les porteurs de parole… qui m’a rappelé la citation de Jacques Bertin (extraite de Menace) que j’avais publiée en exergue de mon premier éditorial de Paroles et Musique : « Il nous faut des porteurs de parole, avec des chenilles d’acier dans la tête… »

Lors du final, avec Dominique Janin (en blanc), le maire de Castelsarrasin et Jo Masure

Lors du final, avec Dominique Janin (en blanc), le maire de Castelsarrasin et Jo Masure

Et maintenant ? Maintenant que preuve est faite, tant artistique que publique, que l’aura d’Alors… Chante ! reste intacte, que s’est imposée d’évidence la nécessité d’assurer sa pérennité, les regards se tournent vers la nouvelle équipe… en même temps, inévitablement, que se tourne une page. « Jo » sera toujours là, attentif, bienveillant, de bon conseil, prêt à mettre la main à la pâte en cas de besoin, mais c’est désormais à la dynamique et passionnée Dominique Janin (bien connue des habitués du festival pour ses présentations systématiques des découvertes) d’opérer la transition, avec le concours à Paris de Danièle Molko, directrice de l’agence artistique Abacaba (et ancienne proche collaboratrice de Jean-Louis Foulquier).

Si tout se passe comme on l’espère dans les prochains mois (pour cause d’abandon brutal par sa municipalité d'origine, il reste certains passifs d’ordre financier à éponger…), la trentième édition du festival aura lieu ici, à Castelsarrasin, où toutes les conditions semblent réunies pour que l’accueil des chanteurs et des spectateurs soit assuré au mieux. En particulier sur les berges du canal si joliment chanté par Pierre Perret...

PS. Vous l’aurez peut-être deviné, je pensais publier cet article presque aussitôt après l’événement. Et puis… la Camarde s’est invitée au bal, avec la mort de Guy Béart. Difficile de s’y remettre comme si rien ne s’était passé ; comme si Guy n’était pas un ami, comme si l’on ne s’était pas vus et revus chez lui, chez nous, ici ou là, aux anniversaires et fêtes de Paroles et Musique puis de Chorus… Comme si on ne s’était pas battus ensemble pour créer une « multirégionale du disque » (le nom était de lui) pour produire et distribuer les artistes de talent qui ne trouvaient pas de producteur ou n’étaient pas (ou mal) distribués (jusqu’à ce que le ministère de la Culture refuse son appui, pour privilégier un autre projet, tout dans l’esbroufe et la frime, qui capota très vite). Comme si on ne l’avait pas accompagné dans sa quête de la paix, quand il ne craignait pas de se rendre à Beyrouth, en plein conflit, malgré les chausse-trapes que certains se plaisaient à placer sur sa route. Guy Béart repose aujourd’hui au cimetière de Garches, non loin de sa maison, où il a été inhumé dans l’intimité, lundi 21 en fin de matinée, en la seule présence de ses proches et de quelques amis (dont Charles Aznavour, Jean-Claude Carrière, Alain Souchon et Laurent Voulzy), avant que le public ne soit invité à lui rendre un dernier hommage. Bref, vous avez deviné et compris… qu’il m’a fallu du temps et de la peine pour achever malgré tout ce sujet, en vertu des grands principes, des grands sentiments… et des lendemains qui doivent encore et toujours continuer de chanter.

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Published by Fred Hidalgo - dans Concerts et festivals
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16 avril 2015 4 16 /04 /avril /2015 16:21

Pas vieillir, pas mourir…


L’air  de rien – chi va piano va lontano –, voici l’opus numéro 200 de « Si ça vous chante ». À vrai dire, je pensais prendre mon temps pour concocter un texte aux petits oignons, truffé de chansons et d’illustrations belles à mourir… et puis l’occasion faisant le larron, histoire aussi de s’éviter un jour de plus à vieillir, ce sera court comme une lettre d’amour. Car… hier soir j’ai revu, à la scène comme à la ville, mon ami Henri Tachan (on s’est connus en 1979) et ça n’a été que du bonheur… que je me dois – vous m’connaissez ! – de vous offrir un peu en partage… et en exclusivité.

JAMAIT CHANTE TACHAN

Tenez, cette photo d’Henri sur scène prise par votre serviteur : eh oui, c’était hier soir ! Mercredi 15 avril 2015 à Paris (9e), dans une magnifique petite salle à chansons (140 places) qui accueillait ses premiers spectateurs. Soirée privée… de recettes commerciales (puisque uniquement sur invitations), mais non privée d’émotion. Comment cela se fait-ce ? rétorqueront les admirateurs de Tachan, qui n’ignorent pas que l’auteur de La Vie a décidé de s’y vouer totalement à l’issue, le 29 mars 2008, de son tout dernier concert au Théâtre Musical de Besançon ?!

Et ils auront raison de ne pas y croire, au retour de Tachan, car s’il est remonté exceptionnellement sur les planches, ça n’était évidemment pas, malheureusement pas pour chanter lui-même (« Ne vous en déplaise, nous a-t-il confié, je suis fort aise d’avoir arrêté la scène… »), mais pour présenter Yves Jamait qui a eu la plus que bonne idée l’automne dernier (il nous en avait parlé lors de son séjour aux Nuits de Champagne) de créer un concert autour du répertoire d’Henri. La création officielle aura lieu en septembre prochain dans la capitale, mais l’affaire est d’ores et déjà entendue (après quelques premières représentations de rodage en province) : Au revoir Tachan est un formidable spectacle qui doit autant à la qualité géniale d’inspiration, à la finesse d’une œuvre oscillant sans cesse de la tendresse à la révolte, qu’à l’interprétation tant vocale que gestuelle, mimiques incluses, de Jamait. Avec de superbes trouvailles comme celle de dessiner des deux mains un cœur qui bat sur fond de percussions, avec des liaisons pertinentes, de l’humour permanent… et deux musiciens au diapason, c’est-à-dire étonnants, enthousiastes, enthousiasmants : Samuel Garcia, piano-clavier-accordéon, et Didier Grebot, batterie-percussions.

J’ai prévenu que je ferais court. Alors, je vous le dis sans ambages et vous pouvez en croire quelqu’un qui connaît son Tachan par cœur (mon Brel, mon Amérique à moi… Celui avec qui je conversais déjà depuis l’Afrique avant de rentrer en France pour créer Paroles et Musique en 1980), dont j’aimais les chansons depuis toujours et que j’ai vu et revu sur scène avec un bonheur sans cesse renouvelé (du Théâtre Renaud-Barrault à celui de la Roquette, de Bobino à l’Olympia, de la Fête de l’Huma à un peu partout en tournée, y compris à deux pas de chez moi, en mai 1978... pour un concert à l'organisation duquel j'avais même contribué avec Forum, mon journal hebdomadaire de l'époque !) : Ce « Jamait chante Tachan » est un régal ! Et le public d’invités qui, pour une large part hier soir, ne connaissait Tachan et Jamait ni d’Ève ni d’Adam, ne s’y est pas trompé en leur réservant, l’un assis discrètement dans la salle et l’autre sous la lumière, une ovation debout. Alors, voilà, l’info est donnée. Organisateurs, à vos agendas ; spectateurs, à vos marques. Spectacle à faire tourner, à recommander et à ne pas manquer ! Faites passer…

JAMAIT CHANTE TACHAN

L’occasion fait le larron, disais-je plus haut à propos de ce deux centième sujet. Pas de hasard en fait. Ou, si vous préférez, c’est du hasard qui fait bien les choses. Henri et moi, c’est plus qu’une vieille histoire, et à coup sûr une histoire d’amour et d’amitié. Quelle joie de le retrouver hier dans de telles circonstances ! Car dans la salle, si côté cour, le maître (exemplaire) des lieux (Alain Wicker, lui aussi un fondu de chanson et ami de Tachan) avait invité de non initiés pour leur faire découvrir, via Jamait, celui en lequel Brel voyait un lion rugissant et Frédéric Dard un pudique à la tendresse hargneuse pour « éveiller des échos fraternels dans les consciences neutres » ; côté jardin, il y avait des connaisseurs, éditeurs, auteurs, musiciens, journalistes… et chanteurs. Tous admirateurs de Tachan, toutes générations confondues, d’Agnès Bihl à Marcel Amont !

JAMAIT CHANTE TACHAN

Je ne vous en ai pas encore parlé ici, mais un double DVD intitulé Henri Tachan, 40 ans de chanson, réalisé par Christophe Régnier, sera officiellement présenté lors de la création parisienne d’Au revoir Tachan, à la rentrée. D’ores et déjà disponible par correspondance, il propose l’intégrale du dernier concert d’Henri Tachan à Besançon (22 titres) et un documentaire sur l’artiste, Le Prix de la révolte, présenté par le réalisateur comme « une enquête palpitante, tendre, drôle et pudique, avec de nombreux témoignages passionnants » : Marcel Amont, Guy Béart, Juliette Gréco, Yves Jamait, Gérard Jouannest, Antoine-Marie Millet (le pianiste de Tachan, présent lui aussi hier soir), Danielle Oddéra, Pierre Perret, Alain Souchon, Patrick Poivre d’Arvor, Jean-Claude Vannier… outre votre serviteur et, surtout, les regrettés José Artur, Cabu et Cavanna. Pas la peine de vous en dire plus ni de vous faire un dessin

Ça commence à ne plus faire aussi court qu’annoncé, alors juste pour relier ce sujet à la tonalité des deux précédents, découlant eux-mêmes du massacre de Charlie, ces propos de Tachan dans l’un des nombreux articles et dossiers qu’on lui consacra de son vivant de chanteur, si j’ose dire, dans Paroles et Musique et Chorus. En l’occurrence dans le n° 34 (novembre 1983) du « mensuel de la chanson vivante ». Nous parlions, Henri et moi, du désenchantement politique (déjà), de la désespérance et, néanmoins, de notre foi en l’Homme, quitte à ce que ce soit, comme il l’a écrit, dans nos « seuls moments de fièvre ».

JAMAIT CHANTE TACHAN

Et voilà comment il concluait cette rencontre à la veille de passer un mois à Bobino (le vrai !) : « Moi, j’ai de l’espoir quand j’écoute un disque de Souchon ou de Vannier, j’ai de l’espoir quand je vais voir Laurel et Hardy ou un film de Bergman ou de Fellini, j’ai de l’espoir quand je lis San-Antonio ou le dernier livre de Cavanna ; j’avais de l’espoir quand je lisais Charlie-Hebdo... Ce n’est pas un gouvernement de gauche ou de droite qui va me donner de l’espoir ! S’il y a eu des chanteurs de gauche qui escomptaient un changement, c’est qu’ils n’étaient pas libres. Moi, je suis un chanteur, point final. Un chanteur avec un “c” minuscule, je fais des petites chansons dans mon coin et en toute liberté. C’est tout. Je n’attends rien d’un régime, je n’attends que du public. Mon parti, c’est le public.

» La vie de tous les jours est désespérante, c’est vrai, mais elle devient “espérante” dans la mesure où il y a des gens comme Souchon ou Vannier qui la racontent, d’une façon désespérante car elle l’est, mais en mettant, comme le disait Brassens, “des petites fleurs à l’alphabet”. Seuls les artistes peuvent te toucher, te faire pleurer, te faire du bien avec des larmes. Des gens d’une terrible lucidité, mais qui rendent le désespoir “espérant”. Ce n’est pas un P.D.-G., un général, un politicien ou un curé qui pourront te donner ça, mais seulement un artiste, un peintre, un musicien, un chanteur, un poète, un écrivain, un sculpteur…

» L’art est la seule chose positive au monde. Et la seule capable de le sauver, c’est qu’il y ait de plus en plus d’artistes, professionnels ou non. C’est mon seul espoir. Vive Shakespeare, nom de dieu, vivent Mozart, Beethoven, Schubert et Rossini, et vive Reiser, vive Vannier, vive Lluis Llach ! C’est pareil, c’est le même combat. »

Et vive Jamait, ajouterai-je de concert avec Henri qui l’a en quelque sorte adoubé. Et on le comprend : au-delà de la qualité de l’interprète, se voir ainsi réincarné, rajeuni de son vivant, sans attendre d’être (éventuellement) passé à la postérité… et de n’être plus là pour le savoir, c’est fantastique et ça ne peut que vous réconcilier un peu avec le genre humain. Un Jamait comme on le connaît, mais aussi impressionnant (voire plus) au service d’un grand aîné que dans son propre répertoire (il m’a soufflé qu’il allait bientôt entrer en studio pour son prochain album à paraître a priori en novembre) : un digne héritier sous les feux de la rampe, dans cette lignée d’interprètes hors du commun, de Brel, de Tachan et autre Leprest (que j’eus la chance de connaître dès 1982 grâce à… mon ami Henri !). La démonstration que la chanson est une chaîne sans fin, d’une génération l’autre... et que tant qu’il y a des artistes pour s’en souvenir et rester solidaires, il y a de l’espoir. L’espoir de ne pas vieillir, à défaut de celui de ne pas mourir. CQFD.

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