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  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
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  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

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15 avril 2015 3 15 /04 /avril /2015 08:55

« Alors… Chante ! »… au Café du Canal

 

C’est l’histoire d’un impossible rêve devenu réalité… ou en passe de le devenir. J’avais conté ici la façon dont une certaine politique ennemie de la culture vivante avait mis fin au rêve du festival Alors… Chante ! de Montauban de fêter cette année sa trentième édition. Finalement, ça ne sera que partie remise, mais ailleurs, en d’autres terres plus aimables pour la chanson. À Castelsarrasin, sous-préfecture du Tarn-et-Garonne. À Castelsarrasin, où selon Pierre Perret y a du tabac, y a du raisin : « C’est pas du havane il s’en faut / Et le vin c’est pas du bordeaux / Mais les gens y sont accueillants / Et j’en connais de bien vaillants… » La preuve !

DU RÊVE À LA RÉALITÉ

Il faudra toutefois patienter un an, le week-end de l’Ascension 2016, pour que l’aventure reprenne son cours normal – si tant est qu’on puisse parler de normalité en l’occurrence –, mais d’ores et déjà, le samedi 12 septembre prochain, c’est le trentième anniversaire du festival… de Montauban qu’on célébrera… à Castelsarrasin, à vingt-deux kilomètres seulement de distance. Nous avions eu vent, il y a pas mal de temps déjà, de ce déménagement possible. Espoir… Et puis, l’affaire avait capoté. Dissensions internes... Passons. Il a fallu réorganiser l’association Chants Libres, maître d’œuvre de la manifestation de 1986 à 2014, et attendre simultanément l’invitation officielle des élus de Castelsarrasin. C’est désormais chose faite : Alors… Chante ! s’installera bientôt à demeure dans la ville natale de l’ami (Pierrot) public n° 1, celle de la jolie Rosette aussi, du Café du Canal…

En attendant donc la trentième édition, si tout va bien d’ici là, le rendez-vous de septembre se prépare activement : une grande soirée en plein air à laquelle devraient participer la plupart des artistes qui ont marqué l’histoire du festival (comme ceux de la vidéo ci-dessus). Un événement dans tous les sens du terme. Nul doute que Léo Ferré, Georges Moustaki, Claude Nougaro, Serge Reggiani et autres Allain Leprest ou Maurice Fanon (dont la chanson Mon fils, chante ! inspira le nom du festival), se seraient réjouis à l’idée d’être de la fête. Marquez donc cette date d’une croix blanche dans vos agendas : elle vaudra le déplacement.

Du rêve à la réalité… il n’y a parfois qu’un pas, contrairement à ce que pensent tant et tant de politiciens formatés (et déshumanisés) par l’Ena (…« Et quand ils seront grands, chante Gilbert Laffaille en langage éléphant, ils iront à l’Ena, ils seront présidents ») et sa pensée unique. J’aime à citer Paco Ibañez qui, un jour qu’on parlait de cela, de « l’impossible rêve », de la quête de Don Quichotte et de la triste évolution du monde, répondit tout de go à son interlocuteur d’hidalgo : « L’utopie, c’est tout ce qu’il nous reste à réaliser. » De fait, « les gens assez fous pour penser qu’ils peuvent changer le monde – au premier rang desquels les artistes, les poètes, les musiciens, les écrivains, les peintres… – sont ceux qui le changent ! »

DU RÊVE À LA RÉALITÉ

Cela sous-tend bien sûr la présence de l’humain au centre du motif, l’obligation en politique de se mettre au service de la collectivité et non de ses seules ambitions individuelles, comme on a pu le constater à Montauban. « Ceux qui voudront traiter séparément la politique et la morale n’entendront jamais rien à aucune des deux », disait Rousseau. Et dans L’Espoir, Malraux renchérissait à sa façon : « On ne fait pas de politique avec de la morale, mais on n’en fait pas davantage sans. »

Rien de nouveau sous le soleil ? Ben non… C’est simplement qu’avec le temps, les progrès de la science, la fin des mythes religieux (qu’on croyait…), on pouvait espérer une amélioration, oh légère, très légère, de la mentalité humaine avec sa traduction dans la vie de la cité. Mais non, rien de rien, et du coup, comme le notait déjà Albert Camus à propos de « la société politique contemporaine », celle-ci reste en 2015 « une machine à désespérer les hommes. »

D’autres pensées de ce type ? Tenez, ce constat de Montherlant qui ne se berçait pas d’illusions et se payait encore moins de mots : « La politique est l’art de se servir des gens », ajoutant, avec la sombre lucidité qui le caractérisait : « Je préfère en être victime que complice. » Et un dernier pour la route, à méditer quand on voit « la société politique contemporaine », tous pays confondus, pencher de plus en plus vers la démagogie… et ses dangers extrêmes. « Je regarde la nécessité politique d’exploiter tout ce qui est dans l’homme de plus bas, dans l’ordre psychique, comme le plus grand danger de l’heure actuelle. » Signé Paul Valéry, du haut de son cimetière marin.

DU RÊVE À LA RÉALITÉ

C’est sans doute ce que l’on appelle la Realpolitik, appliquée partout, dans le seul intérêt national (chacun le sien et au diable les autres !), la mise en œuvre d’un seul et même réalisme matériel faisant fi de l’éthique et de la morale évoquées ci-dessus. L’aboutissement d’une leçon qui n’était finalement que de la realpolitik avant l’heure, développée par un certain Machiavel (1469-1527) dans Le Prince. Un « grand œuvre » auquel on sera toujours nombreux à préférer, quitte à se faire taxer de naïveté et d’utopie, ceux de Saint-Exupéry et Cervantès.

Mais revenons… à nos moutons. De Castelsarrasin. Si, là, le Petit Prince semble prendre le meilleur sur son aîné machiavélique, avec la fête du trentième anniversaire, rien n’est encore acquis pour la suite. D’autant plus que les membres du bureau de Chants Libres (photo ci-dessous), avec sa nouvelle présidente Dominique Janin et l’ancien directeur historique du festival (et cofondateur de l’association) Jo Masure, ont décidé de ne pas déposer le bilan pour tenter de rembourser les dettes et ne léser personne avant de s’atteler à la trentième édition. Ce qui est tout à leur honneur.

DU RÊVE À LA RÉALITÉ

Un appel à dons (déductible des impôts) vient d’être lancé… Si ça vous chante d’en être, il suffit de suivre ce lien vers le site du festival où tout est expliqué. Quant à la soirée anniversaire, voici la page Facebook qui l’annonce officiellement. Une fois les finances renflouées ou en passe de l’être, Alors… Chante ! (100% francophone, respectueux de la charte de la Fédération des festivals francophones dont il est à l’origine) pourra vraiment faire sienne la chanson de l’ami Pierrot : « Je suis de Castelsarrasin »…

Y a quelque chose qui cloche là-dedans…

Avant de conclure ce cent quatre-vingt-dix-neuvième sujet de « Si ça vous chante » (!), permettez-moi un petit aparté suite aux commentaires qu’a aussitôt suscité mon article précédent. Tous fort aimables (merci)… mais dans une seule et même tonalité qui, je dois l’avouer, m’a fort surpris. Comme s’il fallait à tout prix me remonter le moral, comme si j’étais au fond du fond, prêt à « lâcher »… Après la surprise, ma première réaction a été de me dire : « Ils ont lu trop vite ! » Je croyais dresser un simple constat général (certes assez désespérant), et il a été pris – vous l’avez pris – pour l’expression, avant tout, d’un coup de blues individuel. Alors, l’ami Boris et son copain Serge m’ont susurré à l’oreille : « Y a quelque chose qui cloche là-dedans », et moi d’acquiescer : « J’y retourne immédiatement ! »

Y aurait-il eu « plantage » ? Pas possible en effet que tout le monde ait saisi mes propos (un peu) de travers. Je dénonçais la grève du rêve généralisé, avec les résultats que l’on sait, mais en aucun cas la mienne ! Maldonne. Je l’ai dit (en réponse à un commentaire) et je le répète ici : le jour où je ferai moi aussi la grève du rêve, c’est que je mangerai les pissenlits par la racine… Et même, alors, qui sait, je continuerai peut-être de rêver encore…

DU RÊVE À LA RÉALITÉ

Bref, je me suis relu et puis j’ai relu mes classiques et notamment ce Chant de Boileau que je n’avais plus « écouté » (en détail) depuis le secondaire… et j’ai compris. Que ce soit sur un air de tango, de valse ou de java (…des bombes atomiques), ce sont des choses qui arrivent : parfois les paroles ne sont pas à la hauteur de la musique. Alors, ce « repentir », comme disent les peintres : texte écrit trop vite sans doute, dans mon empressement à vous redonner des nouvelles après trois mois de silence et plein de petits mots doux, inquiets, reçus dans l’intervalle. Colère et confusion, aussi, suite au massacre des amis de Charlie… dont on n’arrive pas à se remettre.

 

DU RÊVE À LA RÉALITÉ

Selon que notre idée est plus ou moins obscure,
L’expression la suit, ou moins nette, ou plus pure.
Ce que l'on conçoit bien s’énonce clairement,
Et les mots pour le dire arrivent aisément.

Travaillez à loisir, quelque ordre qui vous presse,
Et ne vous piquez point d’une folle vitesse :
Un style si rapide, et qui court en rimant,
Marque moins trop d’esprit que peu de jugement.

J’aime mieux un ruisseau qui, sur la molle arène,
Dans un pré plein de fleurs lentement se promène,
Qu’un torrent débordé qui, d’un cours orageux,
Roule, plein de gravier, sur un terrain fangeux.

Hâtez-vous lentement, et, sans perdre courage,
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage :
Polissez-le sans cesse et le repolissez ;
Ajoutez quelquefois, et souvent effacez.

Dont acte. La prochaine fois je ne me piquerai point d’une folle vitesse et, sans perdre courage – tout comme l’équipe d’Alors… Chante ! – je remettrai vingt fois mon métier sur l’ouvrage... Boileau ? Ça m’va ! Vauvenargues ne voyait-il pas en lui quelqu’un « chez qui la raison n’était pas distincte du sentiment » ? De la politique et de la morale évoquées plus haut. Quand les deux font chorus, tout devient possible, y compris l’impossible rêve. Y compris la renaissance d’un festival qui semblait blessé à mort.

ConcertPS. C’est un essai : nous venons de changer la bannière de mon blog avec une photo prise sur une île lointaine du Pacifique visitée par Stevenson, Melville, Gauguin puis, trois quarts de siècle plus tard, par Jacques Brel… sur les traces duquel j’étais alors parti. Le but n’est pas de faire dépliant touristique mais d’inviter au voyage poétique, au rêve d’un monde meilleur, là où tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté, là où l’on aime à loisir… Qu’en pensez-vous ?

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Published by Fred Hidalgo - dans Concerts et festivals
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17 janvier 2015 6 17 /01 /janvier /2015 15:55
La plupart des tocards sont des crétins sectaires...


Ce soir à L’Olympia, samedi 17 janvier 2015, Guy Béart – qui n’avait plus chanté sur scène depuis Bobino 1999* et qui avait donné à Chorus, au printemps 2008, sa dernière (très) longue interview depuis cette année-là** – vient faire ses adieux définitifs en public. L’occasion de rappeler combien cet auteur-compositeur majeur (trop souvent oublié) de l’histoire de la chanson francophone (« les 3 B de la chanson française », disait toujours Jacques Canetti à propos de Brel, de Brassens et de Béart…) a toujours été en avance sur son temps, visionnaire voire… prophétique !
  

Scene-Beart.jpg  

L’occasion aussi de rappeler l’importance de la chanson vivante (celle qui abolit toutes les frontières) dans le contexte morbide que l’on sait, où les terroristes d’aujourd’hui, comme les fascistes franquistes d’antan, associent leur « Viva la muerte ! » à leur dieu de haine et de vengeance, quel que soit le nom qu’ils lui donnent. L’occasion de répéter que la chanson qui nous unit, nous lie, nous relie par un fil « entre nos cœurs passé », n’en appelle toujours qu’à la nécessaire fraternité… L’occasion enfin d’un plaidoyer pour l’entrée de la chanson française à l’école, dans les programmes officiels, qu’elle puisse y dispenser, pour le plaisir de tous (Y a d’la joie…), ses valeurs pacifiques d’ouverture, de tolérance et de rassemblement, dans la qualité qui la caractérise, sans autres limites dans l’humour, la parodie, la dérision, l’esprit rabelaisien, etc., que celles qui sont fixées par la loi de la République.
  

CharlieDelacroix.jpg

Le dernier album de Guy Béart, Le Meilleur des choses, remonte déjà à septembre 2010, il venait alors de fêter ses 80 ans (voir ici mon article de l’époque). Mais en 1986, dans son album Demain je recommence, il écrivait, composait et chantait déjà ceci, en invoquant un certain Jéhovah : 

Mon Dieu, confonds les religions,
Bureaucraties de ta croyance,
Qui ensanglantent nos régions
De leurs vengeances,
Ô Jéhovah !
 

Mon Dieu, garde-moi de ces fous
Qui t’invoquent en simulacre,
Qui font de toi le dieu des loups
Et des massacres,
Ô Jéhovah ! 
  

Guy Béart – Ô Jehovah
   

Chanson pour le moins éloquente au regard des tragiques événements que l’on sait, dont les dessinateurs de Charlie Hebdo ont été les premières victimes, car ils incarnaient la liberté d’expression par excellence, dans le strict respect des valeurs républicaines si odieuses aux yeux pervers, aux esprits dévoyés des fanatiques qui ne cherchent qu’à soumettre leurs voisins et d’abord leurs femmes par la force, l’intimidation et les armes. Merci aux amis de Tryo pour ce bel hommage en chanson (où l'on retrouve Charb, Cabu, Wolinski et Tignous exerçant leur métier d’amour et d’humour) :   

 

  

Des chansons sur les fanatiques et les crétins sectaires, on n’en a (hélas) que l’embarras du choix. Mais à tout seigneur tout honneur, place au Grand Chêne de la chanson française, j’ai nommé Georges Brassens. Celui-là même qui, un jour de l’an 1969, disait en rigolant à Guy Béart (anecdote confiée personnellement par ce dernier à votre serviteur) : « Il y a deux grands auteurs-compositeurs aux vingtième siècle : moi et Georges Brassens ! À part ça, il y a Guy Béart… » C’est Maxime Le Forestier (pour qui Cabu dessina la pochette de son album Saltimbanque en 1975, outre une bande dessinée en double page à l’intérieur du 33 tours) qui chante ici Quand les cons sont braves, car la Camarde ne laissa pas à son auteur le temps de l’enregistrer. Sa teneur, fort aimable quant à la connerie ambiante dont il ne s’exonère pas lui-même (« Quand les cons sont braves / Comme moi / Comme toi / Comme nous / Comme vous / Ce n’est pas très grave... »), ne fait pas dans la nuance quand le contexte l’exige : 

Par malheur sur terre
La plupart
Des tocards
Sont des gens
Très méchants,
Des crétins sectaires.
 

Ils s’agitent,
Ils s’excitent,
Ils s’emploient,
Ils déploient
Leur zèle à la ronde,
Ils emmerdent tout l’monde !
   

 

 

À propos de tocards, de crétins sectaires, il y a déjà quatre ou cinq ans l’un de mes amis m’a dit, l’air de rien : « Tiens, aujourd’hui je me suis fait traiter de “sale juif” dans la rue… » Vous imaginez (j’espère) ma stupéfaction, que dis-je, ma consternation ! D’abord et surtout parce que je n’aurais jamais cru possible dans le pays des Lumières et des Droits de l’Homme qu’un natif dudit pays pût insulter un de ses compatriotes au seul titre qu’il n’est pas de la même confession (alors que leurs lointains ancêtres étaient tous deux peu ou prou originaires de la même région du monde)… Ensuite, parce que je n’avais jamais seulement songé à penser... que mon ami (qui n’a jamais porté son origine confessionnelle en bandoulière) pût être juif, lui qui n’est même pas pratiquant. D’ailleurs, Juif ou Martien, musulman ou Vénusien, quelle importance pour un être humain digne de ce nom ?
  

mercredimanche 

En rapportant cette triste anecdote (qui n’en est plus une aujourd’hui, mais une réalité quotidienne, tant ces insultes-là sont devenues monnaie courante), je voulais simplement dire que l’antisémitisme est une « chris’ de sacrée hostie d’tabernac’ » (comme disent nos cousins québécois) de maladie qui gagne, puisque le moindre crétin de quidam sectaire savait visiblement que mon ami était juif… et moi pas, mon ami étant mon ami et rien d’autre de plus ni de moins, quelle que soit la couleur de sa peau ou la langue dans laquelle il s’exprime. Une façon aussi de rappeler l’Histoire, même si l’essentiel est d’aller encore et toujours de l’avant pour la bonne raison que l’on n’a pas assez d’essence pour faire la route dans l’autre sens... Pour ce faire, je convoque ici Luc Romann, disparu il y a tout juste un an, Français de France, et juif lui aussi mais citoyen du monde avant tout. 

C’est une longue histoire
Ton Livre, ta mémoire
Mais qu’as-tu fait des sources de ton sang ?
Les vois-tu se répandre
Dans le feu, dans la cendre ?
Se tarir sous les yeux de tes enfants ?
 

Tous les tambours de guerre résonnent en toi
Ils font trembler le monde
Les planètes à la ronde
Jusqu’aux étoiles, ils vont porter leur voix
 

La terre ouvre ses tombes
Devant tant d’hécatombes
Tu cherches des alouettes dans des miroirs
À quoi ça te sert, ta science et ton savoir ?  

 

      

Tirer les leçons de l’Histoire, c’est précisément ce qu’a fait Salvatore Adamo, Belge de parents italiens intégrés et fiers de l’être au Plat Pays qui les avait accueillis quand ils criaient famine au pays de leurs ancêtres ; c’est ce qu’il a fait en 1993 avec sa seconde et définitive version de cette chanson grandiose d’humanité et de fraternité : 

…Mais voici qu’après tant de haine
Fils d’Ismaël et fils d’Israël
Libèrent d'une main sereine
Une colombe dans le ciel
 

Inch’ Allah, Inch’ Allah, Inch’ Allah, Inch’ Allah 

Et par-dessus les barbelés
Le papillon vole vers la rose
Hier on l’aurait répudié
Mais aujourd’hui, enfin il ose
 

Requiem pour les millions d’âmes
De ces enfants, ces femmes, ces hommes
Tombés des deux côtés du drame
Assez de sang, Salam, Shalom…
 

Inch’ Allah, Inch’ Allah, Inch’ Allah, Inch’ Allah !  

 

  

Avec le temps, va, on pourrait penser que l’Homme s’améliore au fil de son expérience. Que nenni ! L’Histoire ? « J’étais pas né » ! L’éducation des parents ? Elle recule face au prosélytisme religieux et à l’endoctrinement rendu possible par les réseaux sociaux laissés sans contrôle. L’enseignement ? Il y a au moins quinze ans que les personnels enseignants souffrent et tirent la sonnette d’alarme… sans que personne ne les écoute. On voit le résultat. Alors ? En priant Dieu, Jéhovah, Allah (je me souviens des menaces de mort proférées à la fin des années 80 à l’encontre de Véronique Sanson « à cause de » sa chanson Allah, rien de nouveau sous le soleil...) ou les autres, qu’on finisse par atteindre un jour le fameux œcuménisme, que faire d’autre en attendant que de défendre mordicus, sinon l’athéisme ou l’agnosticisme (ça règlerait tout, d’un coup, si les religions n’existaient plus), en tout cas la laïcité. Voulez-vous que je vous dise ? Si j’étais Dieu, je ne croirais pas en moi !
  

Cavanna.jpg 

C’est dans ce but, celui de défendre les valeurs laïques et démocratiques de la République, que les sociétés de journalistes français ont publié le communiqué de presse ci-dessous. Je me fais un devoir de le partager ici en y associant tous les anciens collaborateurs de Paroles et Musique et de Chorus, n’oubliant pas que toutes ces valeurs d’indépendance et de liberté d’expression, contre le sectarisme et l’obscurantisme, nous les avons défendues nous aussi, plusieurs décennies durant, à travers l’illustration de la chanson vivante. En l’occurrence, on me permettra d’ajouter à ce communiqué un petit apport personnel, une citation (et une vidéo) de Jacques Brel qui, en 1977, posait déjà la bonne question… induisant la même réponse. Pourquoi ont-ils tué Charlie-Hebdo et les autres ? Ils l’ont fait pour les mêmes raisons globales, fascisantes et idéologiquement intéressées, que ceux qui ont tué Jaurès : 

Demandez-vous belle jeunesse
Le temps de l’ombre d’un souvenir
Le temps du souffle d’un soupir :
Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?

Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?...  

 


 

« MÊME PAS PEUR » 

« En mémoire de nos confrères de Charlie-Hebdo et des victimes du terrorisme assassinées à Paris, Montrouge et porte de Vincennes, nous, journalistes de presse écrite, radio, télé et internet affirmons notre refus obstiné de céder à la violence et à l’intimidation.
« Leur combat nous oblige.
« Leur courage, face aux menaces de mort, nous impose de continuer à informer sans transiger, toujours indépendants de tous les pouvoirs.Meme-pas-peur
« Comme eux, osons dire, crier, scander : nous n'avons pas peur !
« Le rire est un rempart universel contre l’obscurantisme. La caricature des idées comme des croyances est une manière de faire vivre le pluralisme. Nous n’y renoncerons pas.
« Nous voulons réaffirmer le sens de notre métier pour faire reculer la propagande, la rumeur et les manipulations. Dans les jours, les mois et les années qui viennent, nous voulons porter haut notre exigence et notre responsabilité d'informer nos concitoyens.
 

« L'enjeu dépasse notre profession. Il en va de la démocratie, aujourd'hui rongée par le doute.
« La presse a besoin de liberté
« La liberté a besoin de la presse
« Défendons-les !
 

« “Le silence, c’est la mort, et toi, si tu te tais, tu meurs. Et si tu parles, tu meurs. Alors dis et meurs.” (Tahar Djaout, journaliste et écrivain algérien assassiné par le FIS en 1993.) » 

(Premiers signataires : Société des journalistes de l’AEF, l’Agence France Presse, Alternatives économiques, Canal+, Courrier international, La Croix, Les Échos, Europe 1, L’Express, Le Figaro, France Bleu, France Info, France Inter, France Culture, L’Humanité, iTélé, Libération, Marianne, Mediapart, Le Monde, Le Mouv’, L’Obs, Le Parisien, Le Point, RFI, RTL, Rue 89, Télérama, TF1 et La Vie.)
  

Cabu_GLEZ.jpg  

« Alors, dis et meurs », écrivait Tahar Djaout avant d’être assassiné par les obscurantistes de son pays. Sur le sujet, Georges Brassens, lui, avait sa petite idée sur la question en écrivant Mourir pour des idées, s’adressant aux « sectaires de tous poils » : 

Des idées réclamant le fameux sacrifice
Les sectes de tous poils en offrent des séquelles
Les dieux ont toujours soif, n’en ont jamais assez
Et c’est la mort, la mort toujours recommencée...
Ô vous les boutefeux, ô vous, les bons apôtres,

Mourez donc les premiers, nous vous cédons le pas
Mais de grâce, morbleu ! laissez vivre les autres !
 

Mourons pour des idées, oui, mais de mort lente,
D’accord, mais de mort lente.  

 

 

 
Quelques années plus tard, Leny Escudero pensant à son père illettré, face aux franquistes désireux de maintenir le peuple dans l’ignorance, compléterait la chanson du Bon Georges à sa manière. Prenant apparemment son contrepied, avec ce titre, Vivre pour des idées, mais seulement en apparence :
 

Il était à Teruel et à Guadalajara
Madrid aussi le vit
Au fond du Guadarrama…
 

Il m´a serré fort contre lui :
« J´ai honte tu sais, mon petit,
Je me demandais, cette guerre,
Pour quelle raison j´irais la faire ?
Mais maintenant je puis le dire :
Pour que tu saches lire et écrire ! »
 

…Et, ajouterai-je aujourd’hui : et aussi DESSINER !  

 


 

Moralité ? C’est l’homme du jour, c’est Guy Béart qui nous l’apporte. Une histoire d’espérance folle, mais dont le rassemblement républicain du dimanche 11 janvier, après les massacres du 7 et des jours suivants, laisse augurer sa réalisation. Après le choc, indicible encore aujourd’hui, après le chagrin et les larmes, tous ces sourires réunis, par millions, du jamais vu en France depuis un siècle, tous ces cœurs battants… 

Si les larmes t’ont fait du bien,
Ce sourire est déjà le lien,
Avec les beaux jours qui viennent,
Reviennent.
 

C’est l’espérance folle
Qui carambole
Les tombes du temps.
Je vois dans chaque pierre,
Cette lumière

De nos cœurs battants…  

 

  

*Sauf lors d’un concert exceptionnel le 7 octobre 2005 à Montpellier dans le cadre du festival des « Internationales de la guitare ». **Si l’on excepte une interview donnée au Monde en 2003.

 

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27 novembre 2014 4 27 /11 /novembre /2014 12:24

Nuits de Champagne ou la promesse de l’Aube


Créé à Troyes en 1992 (dans sa formule actuelle), le festival des Nuits de Champagne appartient au cercle historique restreint des plus importantes manifestations chansonnières de France, aux côtés de Bourges, La Rochelle et Montauban. Une spécificité admirable le distingue toutefois des autres : son Grand Choral composé de près de mille choristes venus de tout l’espace francophone pour faire chorus avec l’invité d’honneur de l’édition (d’Aznavour à Voulzy en passant par Chedid, Clerc, Jonasz, Lavilliers, Le Forestier, Nougaro, Renaud, Sanson, Sheller… ou Tryo). Celle de cette année, aux vacances de la Toussaint, aura été exceptionnelle, car consacrée pour la première fois au répertoire d’un artiste disparu. De Jacques Brel en l’occurrence, comme l’indiquait son titre « Au suivant ! ». Avec, à la coda, un succès total, artistique autant que populaire : émotions en tout genre et record de fréquentation ! Instantanés et impressions personnelles, tels que notés dans mon « carnet »…
 

Filage.jpg

 

Pour rejoindre les coulisses de l’Espace Argence, le cœur du festival en plein cœur de ville – une belle salle aux murs de briques rouges (ex-gare, ex-école, ex-prison : voilà ce qui s’appelle de la restauration intelligente) pouvant accueillir près de deux mille personnes assises –, il faut montrer patte blanche au gardien. Oh, rien de bien méchant, à Troyes tout respire la convivialité, rien à voir avec les cerbères parisiens, gros bras et petite tête, qui « protègent » les artistes comme s’il s’agissait de chefs-d’œuvre en péril ; ici on a surtout affaire à des bénévoles passionnés et, forcément, on se reconnaît et on sympathise très vite.
 

facade-Argence.jpg

Ce soir-là, celui du premier Grand Choral de Jacques Brel, le vendredi 24 octobre (il y en aura deux autres avec la matinée et la soirée du samedi, les trois à guichets fermés !), alors que la foule commence à se masser à l’extérieur de la salle, il m’interpelle :

 « Vous devez savoir ça, vous, l’année de la mort de Jacques Brel ?
– C’était en 1978, le 9 octobre. Cela fait trente-six ans.
– Trente-cinq-quarante ans, oui, c’est bien ce que je pensais, j’étais encore tout gamin…
– Pourquoi me demandez-vous cela ?
– C’est parce que j’aurais voulu pouvoir donner l’année précise, tout à l’heure, à deux jeunes qui m’ont dit qu’ils allaient venir au spectacle pour le découvrir.
– C’est bien...
– Sauf qu’ils m’ont d’abord demandé : “Vous savez à quelle heure arrive le chanteur… Jacques Brel ?” »
Moi, incrédule, balbutiant un « Noooooon… ? »
« Si, je vous assure, ils espéraient obtenir un autographe ! » 
 

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Au-delà de l’énormité, l’anecdote est révélatrice. La roue tourne, sans pitié pour notre mémoire qui flanche. À la veille de l’édition, Pierre-Marie Boccard, le directeur-fondateur du festival (qui a eu l’intelligence de s’appuyer très vite sur Jean-Michel Boris, encore directeur de l’Olympia à l’époque, pour la partie artistique), s’interrogeait d’ailleurs sur le bien-fondé de ce défi – reprendre le répertoire d’un artiste disparu – quand le public et les choristes s’étaient fait jusque-là un bonheur de compter sur la présence, sur scène, de l’artiste à l’honneur. D’autant plus que l’édition 2013, « festive et interactive, unanimement saluée », avait rajeuni encore plus la formule, avec le Grand Choral de Tryo : « L’idée de cap générationnel franchi avec Tryo n’est évidemment pas abandonnée. Nous restons connectés à cette génération-là. » Il est vrai qu’il y avait déjà eu une tentative avec Bénabar, « couplé » à Michel Delpech en 2006, deux ans après la triplette Fugain-Lavoie-Maurane. Mais « les Nuits de Champagne ont une histoire qui évolue au fur et à mesure des éditions. Il y a longtemps que nous avions envie d’intégrer des répertoires d’auteurs-compositeurs-interprètes disparus, tels Trenet, Bashung ou Berger ; des répertoires de référence dont la chanson ne peut se passer… »

Comment allier le tout, le patrimoine et la création présente ? Comment passer sans heurt et sans dommage d’un groupe en activité, ouvert à toutes les expériences, à un « monstre sacré » comme Brel à l’œuvre gravée dans le marbre ? La réponse, pour Pierre-Marie Boccard, allait de soi : « Il fallait une formule originale : parcourir ce répertoire avec des artistes de la génération actuelle. » Ainsi fut-il proposé à Clarika, Yves Jamait et Pierre Lapointe de chanter Brel en s’insérant aussi talentueusement que naturellement dans le Grand Choral.
 

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Le Grand Choral ? Un ensemble composé de 850 amoureux de la chanson provenant de tout l’espace francophone et incarnant presque toutes les générations. En cette cité champenoise, la cuvée 2014 (forte de deux tiers de cépages féminins) allait d’une pétillante Mathilde R., 14 ans, dont c’était déjà le cinquième Grand Choral (Mathilde est revenue !) à d’excellents et indispensables crus « hors d’âge ». J’ai même croisé une choriste… australienne, Nicholle N., venue spécialement de Sydney : obsédée dès l’âge de 15 ans par Brel, elle a appris par cœur tous ses textes pour réussir son option chanson française au bac australien ! repetition.jpgAujourd’hui encore, elle loue « son idéalisme, sa vulnérabilité, sa capacité à exposer les sentiments les plus profonds » et souligne qu’il nous donne « la permission de ressentir son émotion, notre émotion. » 

Faut vous dire, monsieur, faut vous dire, madame, que jouer les choristes aux Nuits de Champagne n’est pas forcément la sinécure que l’on pourrait croire. C’est un travail de longue haleine qui démarre chaque année quatre mois avant le festival. Le temps d’apprendre les textes de l’artiste à l’honneur (une petite vingtaine sur la cinquantaine sélectionnée au départ) ; puis de travailler le chant, chacun chez soi, à partir du CD réalisé par l’association de chant choral à l’origine du festival « Chanson contemporaine », avec les musiques spécialement harmonisées par le directeur artistique et musical Brice Baillon et le pianiste et chef de choeur Christophe Allègre. Enfin, à la veille de la manifestation, le chœur battant physiquement, vient le temps des répétitions : un temps intense – j’en suis témoin – allant crescendo jusqu’au jour même de la première, le filage du spectacle de 20 h 30 ayant lieu dans l’après-midi !

 

Mais Brel, quand même… Brel ! Pour une première incursion dans le patrimoine, c’était osé ! Réputé quasiment inchantable, le Grand Jacques, tant son interprétation a marqué à jamais ses chansons ; et puis réécrire les orchestrations de François Rauber… Mais la fortune sourit aux audacieux et le défi n’a pas fait vaciller Christophe Allègre, convaincu de son fait : « Brel nous aurait dit la même chose que Maxime Le Forestier il y a deux ans : prenez mon répertoire et triturez-le ! » Avec le regret cependant que le principal intéressé, cette fois, ne soit pas là pour voir le résultat… Il est vrai que chanter Brel en chœur est un exercice bien différent que celui auquel s’attaque, telle une mission (presque) impossible, un seul individu ; on a trop vite fait de comparer les prestations.
  

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À Troyes, notre Australienne préférée, Nicholle, s’est éclatée à chanter Brel avec tous ces passionnés : « L’esprit du Grand Jacques est entré dans mon cœur. J’ai eu les larmes aux yeux pendant les répétitions. » Elle n’aura pas été la seule, loin de là. Car l’émotion suscitée par les chansons de Brel était à l’unisson de l’intensité du travail fourni. Moi-même, voyez-vous, ayant eu la chance de jouer la petite souris pendant deux jours de répét’… Un parterre impressionnant, un pianiste et puis cinq chefs de chœur (trois hommes et deux femmes) formidables de pédagogie et d’enthousiasme communicatif, vivant physiquement, gestuellement, chaque chanson. Quand les voix s’envolent, pour reprendre Orly par exemple, ce chant d’amour désespéré Clarika.jpg(« Il doit lui dire je t’aime / Elle doit lui dire je t’aime / […] Et puis infiniment / Comme deux corps qui prient / Infiniment lentement / Ces deux corps se séparent / Et en se séparant / Ces deux corps se déchirent / Et je vous jure qu’ils crient… »), difficile en effet de résister à l’émotion générale, presque palpable.

Difficile… voire impossible, pour Clarika, Jamait puis Pierre Lapointe, lorsque Pierre-Marie Boccard est venu les présenter aux choristes. Car la surprise est grande pour ces trois-là, qui incarnent encore la relève, de se voir offrir par une telle assemblée, en guise d’accueil, une chanson de leur répertoire respectif ! Caresse-moi pour Jamait, Bien mérité pour Clarika et Deux par deux rassemblés pour notre « chanteur populaire québécois préféré » (ainsi se présentait-il lui-même l’été dernier dans une savoureuse chronique quotidienne sur France Inter). 

 

 

Les larmes aux yeux, pour le moins, pour chacun des trois, soufflés, estomaqués. « Dire que j’avais à peine terminé cette chanson, se rappellera Jamait plus tard, quand je suis venu pour la première fois à ce festival, tout juste débutant, en 2000, et qu’elle est reprise aujourd’hui par un chœur gros comme ça, de presque mille belles personnes… Les lacrymales ont fait leur œuvre. »
  

 

Et les sanglots, presque, pour la jeune femme… Mettez-vous à leur place : « Cette petite chanson, écrite sur un coin de bureau, dans la solitude, qui s’envole et prend tout d’un coup une ampleur pareille, dira Clarika, quel coup au cœur ! » Pierre Lapointe, qui tout comme Jamait revendique Brel parmi ses références majeures (et qu’on attendait à Montréal à la cérémonie des « Félix », avec six ou sept nominations, dès le lendemain du festival !), le confirmait : « C’est quelque chose de très impressionnant, de très poignant. C’est la première fois que j’ai l’opportunité de chanter avec un chœur gigantesque, et c’est très troublant… Stressant aussi car il faut assumer quand tu es en avant. Tu as une locomotive derrière qui te presse… »

 

 

Pour la petite histoire, puisque Jamait a évoqué l’édition 2000, c’est cette année-là que fut organisée pour la première fois à Troyes une rencontre entre les choristes et l’artiste invité à partager la scène avec eux – les artistes en l’occurrence, car ils étaient deux : Francis Cabrel et Alain Souchon… et c’était votre serviteur* qui s’était chargé de l’animer. Si je me permets de l’évoquer, c’est que beaucoup de monde, Jamait.jpgsur place, m’en a reparlé comme d’un souvenir marquant, les deux compères s’étant montrés complices comme jamais, et aussi drôles (et pertinents) que disponibles. Quatorze ans déjà.

Entre ces répétitions, les trois représentations publiques et le filage préalable, j’ai eu l’impression d’être comme un choriste de plus intégré à cette belle aventure. Je n’émettrai par conséquent aucun jugement de valeur sur le concert lui-même, sinon pour dire que l’assistance lui fit chaque fois une ovation identique et relever cette remarque d’un professionnel : « Dommage que ça ne puisse pas tourner », à laquelle Clarika opposait ce sentiment : « C’est aussi la rareté qui fait la préciosité de la chose, que l’on soit tous en empathie… » Je préciserai simplement que les responsables musicaux et choraux avaient choisi, la plupart du temps, de se démarquer des interprétations et orchestrations bréliennes trop prégnantes, pour permettre au Grand Choral (soutenu par quatre excellents musiciens installés en haut de la scène : guitare, basse, claviers, accordéon, batterie) d’offrir une véritable recréation. Soit en solo, si j’ose dire (comme pour les trois chansons des artistes invités), soit pour accompagner Clarika (dans Vesoul et Les Flamandes), Jamait (Bruxelles et Ces gens-là) et Lapointe (Au suivant et Amsterdam), dans une astucieuse mise en scène justifiant le titre du spectacle : « Au suivant »… Le tout s’achevant en rappel sur une perle du dernier album du Grand Jacques, Voir un ami pleurer.  

 

 

Marque de fabrique des Nuits de Champagne, le Grand Choral n’en constitue pour autant que la partie émergée de l’iceberg artistique, réparti dans cinq lieux de spectacles, tous situés dans un périmètre restreint et chacun répondant à des besoins différents. Plus grand que l’Espace Argence (où une ancienne chapelle annexe accueille les concerts de fin de soirée, réservés aux artistes et groupes émergents), mais plus convivial qu’un Zénith, le Cube est plutôt destiné aux spectacles dits grand public. 

au-suivantEt puis, de part et d’autre d’Argence, à moins de dix minutes à pied l’un de l’autre (« c’est le triangle d’or du festival », sourit Pierre-Marie Boccard), s’élèvent deux beaux théâtres à l’italienne : le Théâtre de Champagne (mille places) et le Théâtre de la Madeleine (500).

Celui-ci héberge également, depuis la précédente édition, des rencontres littéraires : deux cette année avec mon ex(cellent)-confrère et obsédé textuel Patrice Delbourg, venu parler de son livre Les Funambules de la ritournelle (l’Archipel), où il fait la part belle aux « fantassins du verbe » et autres « manufacturiers de la chanson »… et votre serviteur pour L’aventure commence à l’aurore qui retrace le voyage au bout de la vie de Jacques Brel.
  

 

Organisées en collaboration avec la (superbe) librairie troyenne « Les Passeurs de texte » (qui pour l’occasion avait composé une fort belle vitrine d’ouvrages chansonniers), c’est son responsable, Jean-Luc Rio, qui les anime avec la ferveur d’un libraire exigeant, doublé, ce qui ne gâte rien, d’un amoureux de la chanson… et de Brel en particulier. Entre autres spectateurs et spectatrices de qualité, un certain Jean-Michel Boris qui ne manqua pas de contribuer au débat en évoquant ses souvenirs de la mort et de la mise en bière du Grand Jacques à l’hôpital de Bobigny…
  

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Soirée débordante d’émotion, couronnée par le spectacle de Pierre Lapointe seul au piano, déclinant toutes les facettes de l’amour-amitié : « J’ai fait cet étrange rêve / Où nous étions tous deux / Auréolés de bonheur / Sous des centaines de soleils qui pleurent / La peau rapiécée par des fils / Sortant de nos talons d’Achille / […] J’ai fait cet étrange rêve / Où nous étions tous deux / Massacrés par l’allégresse / D’un lourd sentiment amoureux / À se marteler de questions / À se crier comme il fait bon / De rester là / De rester là… » C’est d’ailleurs le message que passera le chanteur à la fin du concert, après une belle reprise de C’est extra (Ferré), invitant le public à ne pas s’en aller, le temps d’enfiler sa « tenue de ville » et de revenir sur scène répondre à toutes les questions souhaitées, sur lui et sur le métier. Une façon intelligente de démythifier le star system (tout en coupant à la séance des autographes) et pour le public d’entrer dans les coulisses de la création.

 

 

Pour ma part, thématique aidant, le festival m’avait aimablement concocté une rencontre informelle avec les choristes, en vue de leur proposer un condensé de ma conférence sur la fabuleuse histoire du Grand Jacques aux Marquises. À la condition toutefois de prendre le risque de m’approprier l’un de leurs rares moments de détente, sous un chapiteau voisin du gymnase où avaient lieu les répétitions. Première contrainte : trois quarts d’heure maxi pour une heure trente (minimum) d’habitude. Second souci : le chapiteau en question est un espace où les choristes viennent souffler un peu, le temps d’échanger leurs impressions autour d’une boisson ou d’une collation. Je dois à la vérité de dire que je n’en menais pas large avant cette rencontre, formalisée simplement par une cinquantaine de chaises face à une scène improvisée, avec sono, écran et vidéoprojecteur… 
  

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Mais riche expérience a posteriori, qui m’a vraiment fait comprendre, en le ressentant physiquement, combien les artistes du supposé âge d’or de la chanson française avaient du mérite, quand ils se produisaient devant un parterre de dîneurs hâbleurs, souvent indifférents au chanteur. Chance des inconscients ou miracle brélien, toujours est-il que dix minutes après le début des hostilités dans un va-et-vient on ne peut plus bruyant, l’assistance se comptait, debout et attentive, en centaines de personnes… Fred-Troyes.jpgTout le reste du festival, on n’a pas arrêté de me remercier pour ce moment, comme aurait dit une certaine Valérie. « C’était un peu, a commenté gentiment une choriste sur Internet, comme la cerise inattendue sur le gâteau du Grand Choral… » Un peu aussi ma façon à moi de remercier celui-ci de m’avoir ouvert la porte des répétitions. 

Autre bonheur personnel, nourri d’émotion, encore (oh oui, quelles Nuits !) : des « retrouvailles » tout au long de cette édition bien nommée avec d’anciens lecteurs de Paroles et Musique et/ou de Chorus qui m’ont fait l’amitié de se présenter, non sans hésitation parfois – la faute à une forme de respect (le « privilège » de l’âge sans doute !) voire à la crainte de me « déranger » alors que rien n’est pire que l’indifférence sinon l’absence –, et surtout de souligner combien Chorus en particulier, cinq ans après sa disparition, leur manque encore. Jean-Jacques Goldman (qui lui a montré plus d’une fois son attachement) en aurait fait une chanson : « Tu manques, si tu savais / Tu manques tant / Plus que je ne l’aurais supposé… » À mon tour de saluer ici certains d’entre eux qui ont bien voulu se nommer (beaucoup d’autres se sont signalés sans décliner leur identité) : merci à Claire, à Didier, Éric, Frantz, Jean-Luc, Jean-Pierre, Micheline, Nora, Philippe, Soizick, merci à Valérie… et à la revoyure, j’espère, on the road again, comme l’a chanté Lavilliers lors de ces Nuits. 
  

 

Au-delà de son hommage au Grand Jacques, cette vingt-septième édition (du 19 au 25 octobre) proposait en effet une affiche plus riche que jamais : l’avant-première du Soldat Rose 2 avec Thomas Dutronc, Nolwenn Leroy, Tété, Isabelle Nanty, Ours et Pierre Souchon, Helena Noguerra, Élodie Frégé, etc., et la participation exceptionnelle de Francis Cabrel ; le spectacle concept autour d’Allain Leprest, Où vont les chevaux quand ils dorment ? (créé en avant-première à Montauban 2013) avec Romain Didier, Jean Guidoni et Jamait ; les concerts de Julien Doré, Bernard Lavilliers, Florent Marchet, Renan Luce, Oldelaf, Yodelice, Maxime Le Forestier (« Brel, je ne l’ai rencontré qu’une fois. J’avais 16 ans, je lui ai serré la main. C’était au casino du Val André, dans les Côtes-d’Armor… Je l’ai revu deux autres fois dans L’Homme de la Mancha, à Paris »)… et une bonne vingtaine d’autres, dont les concerts « solo » de Clarika, de Jamait et de Pierre Lapointe, qui ne cessent de grandir en qualité et en profondeur de chant.   

 

 

De Zaz aussi, « Découverte » en 2010 du festival Alors… Chante ! de Montauban, et devenue depuis, avec son naturel et l’originalité de son timbre gouailleur, le chantre par excellence de ces Petits riens qui font la différence entre une vie de tiédeur (« Revoilà l’inutile… » chantait Brel) et une autre d’ardeur (« Cela ne s’éteint pas, écrivait Aragon mis en musique par Hélène Martin ; je suis là qui brûle… »), mais surtout l’interprète de proue de la chanson française à travers le monde. Et de Lavilliers, donc, et puis de Maxime Le Forestier qui, l’un au Cube et l’autre à l’Espace Argence, ont offert des prestations dignes de leurs meilleurs crus – ce qui n’est pas peu dire quand il s’agit d’artistes avec autant de bouteille ! Dignes aussi de la complicité qui les unit à ce festival depuis qu’ils ont chanté avec le Grand Choral : Nanard invitant des choristes à le rejoindre sur scène ; Maxime revenant exceptionnellement en dernier rappel, non pas avec un Brassens de plus, mais avec une version magnifique du Plat Pays

Superbe spectacle que celui-ci, l’un des derniers d’une tournée commencée il y a près d’un an et demi (elle s’achève en décembre), peu après son Grand Choral de Troyes : « Je me sens chez moi ici, nous expliquera Maxime, parce qu’ici on a affaire à des goûteurs de chansons. » La preuve, la reprise en chœur (dans la salle, cette fois) de nombre de chansons de son concert, « pas stressant », assis et acoustique, mais ô combien millimétré et fusionnel. La simple histoire d’un P’tit Air contagieux… et qui dit, l’air de rien, la primauté de la chanson : « On laisse des traces ou des séquelles / Des peintures ou des monuments / Les statues tombent forcément / Gravitation universelle / Alors qu’un air qui se faufile / De lèvre en lèvre et qui survit / Ça peut nous faire un paradis… » 
  

  

Que dire encore ? Parler de l’omniprésence généreuse de Jamait dans cette édition : avec son propre récital, ses participations au Grand Choral et au spectacle Leprest, un mini-concert Brel dans un café de Troyes archicomble – car il existe aussi un festival off dans les bars du centre ville – et même un tour de chant spécial à la Maison d’Arrêt… Sans parler d’une séance de dédicaces à la Fnac ! Et pendant l’un des repas que nous avons partagés (en compagnie notamment de Maxime Le Forestier, Clarika, Pierre Lapointe, Guidoni, etc., car les Nuits de Champagne offrent également aux professionnels cette belle convivialité), Yves trouvait encore le moyen de nous interpréter du Tachan, étant à quelques jours seulement de créer à Dijon son « Jamait chante Tachan », en présence de l’intéressé (qui, lui, a totalement renoncé à la scène). Étonnant, insatiable et attachant Jamait dont le grain de voix, rarissime dans la chanson française, n’est pas sans évoquer celui de Tom Waits ou de Vladimir Vissotski. 
  

  

Et puis, et ce sera mon dernier mot pour qui penserait qu’une telle édition, célébrant un artiste disparu, s’adresse à un public plus âgé que la moyenne : non seulement c’est faux car Brel touche toutes les générations (y compris les ados amateurs de « musiques actuelles », on l’a vu ici avec des spécialistes qui l’ont revisité en version électro !), mais il existe en outre à Troyes une manière de second Grand Choral, réservé aux enfants, qui s’appelle le Chœur de l’Aube et réunit 700 collégiens-chanteurs. C’est lui qui ouvre chaque année le festival dans l’enthousiasme partagé et qui, cette fois (c’était le dimanche 19 octobre en matinée et en soirée), s’est littéralement « éclaté » à chanter du Brel à l’unisson… Les collégiens (qui ne risquent pas de demander à l’avenir à quelle heure arrive le chanteur Jacques Brel…) mais aussi les spectateurs (plus de 1500 dont une majorité de jeunes parents) puisqu’il s’agit toujours d’un spectacle interactif. 

De L’Aube à l’unisson au Grand Choral qui impliquent si activement les amateurs de chanson au sens noble du terme (« C’est fantastique, m’a dit Jamait, admiratif ; nous, on nous paye pour chanter, mais eux, les choristes, qui viennent de partout à leurs frais et prennent sur leurs congés, ils payent pour le plaisir de chanter ! »), en passant par les artistes émergents, les fers de lance de la relève et les figures de proue de la chanson francophone, ce festival, ça n’est rien que du bonheur… Et la garantie, comme la promesse de l’aube, qu’il existera toujours des lendemains et, donc, d’autres Nuits qui chantent. 
  

 

*J'avais réalisé plusieurs tables rondes exclusives pour Chorus avec Francis Cabrel, Jean-Jacques Goldman, Yves Simon et Alain Souchon de concert (qui donneraient lieu au beau-livre Les Chansonniers de la table ronde), et Pierre-Marie Boccard m’avait demandé si j’accepterais de rééditer une telle rencontre en public avec Alain et Francis…

NB. Contact du festival : Pierre-Marie Boccard, directeur général, ou Sandrine Beltramelli, directrice artistique, BP 60155, 3 rue Vieille Rome, 10000 Troyes (tél. tél. 03 25 72 11 65, site Internet) ; merci à L’Est Éclair-Libération Champagne qui a publié le 15 octobre un bel hors série gratuit de 12 pages intitulé « Une semaine avec Brel », d’où sont tirés certains propos repris ici.


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Published by Fred Hidalgo - dans Concerts et festivals
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