Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

Présentation

  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
  • Contact

Profil

  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

Site de Fred Hidalgo

Journaliste, éditeur, auteur
À consulter ICI

Recherche

Facebook

La Maison de la chanson vivante
   (groupe associé au blog)
 

Jean-Jacques Goldman, confidentiel
  (page dédiée au livre)

Livres

11 juin 2013 2 11 /06 /juin /2013 14:39
Pour l’émotion et la mémoire
  
Montauban 2013, vingt-huitième édition, du 6 au 12 mai derniers. Pour l’émotion et la mémoire, on a été servi avec deux soirées spéciales respectivement consacrées à Léo Ferré et Allain Leprest (réunis pour la première fois en 1985 dans Paroles Musique, un numéro devenu collector – cf. ci-dessous). Pour le bonheur de voir croître la « Génération Chorus » (connue du grand public, après coup, sous le qualificatif de « nouvelle scène »), on s’est félicité des prestations d’Alexis HK et d’Amélie-les-Crayons. Pour le plaisir de constater que l’on n’avait pas eu tort de parier sur certains talents en herbe, on s’est réjoui de l’éclosion (qu’on espère définitive) de Barcella. Quant aux découvertes, c’est la marque de fabrique du festival. Que demander de plus ?
 
PM51
  
Un compte rendu, j’imagine, quand on n’a pas eu soi-même la chance de participer à l’événement ; et pas n’importe lequel, n’est-ce pas, un qui vous chanterait ? Pas compliqué avec ce festival dont c’est précisément et par définition la vocation d’inciter à faire chorus en chanson. N’est-ce pas Alors… Chante !, d’ailleurs, dans le but d’améliorer l’écoute, de privilégier l’artistique et de réguler l’économie, bref de favoriser l’éthique dans un milieu trop souvent régi par la folie des cachets et la dictature du son, qui est à l’origine de la Fédération des festivals de chanson francophone ? Des festivals de toutes tailles mais nés (en Belgique, en France, au Québec et en Suisse) d’une semblable passion et dirigés, tous, avec une soif identique de découvertes et une même envie de partager celles-ci dans les meilleures conditions possibles. N’est-ce pas à Montauban que, pour œuvrer en ce sens, se réunissent chaque matin de la semaine leurs directeurs et responsables de programmation (près d’une trentaine à ce jour) ?
 
  
De ce fait, disons-le sans détours, Alors… Chante ! est le festival français par excellence (public inclus) qui incarne le « terrain » de la chanson. Le vrai, celui où tout se passe vraiment. Pas celui de la frime, du showbiz et des médias parisianistes qui ne jurent que par la tendance commerciale du moment, laquelle penche toujours plus (Putain, ça penche ! dirait Souchon dans une de ses chansons qui, l’air de rien, l’art des grands, dit tout en la matière : « On voit le vide à travers les planches… »), du côté obscur, pardon anglophone, de la production dite francophone ! Comme une forme d’autisme monocorde et monochrome, alors que la création digne de ce nom n’a aucunement besoin, pour restituer à sa façon toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, de renier les siennes – lesquelles l’identifient, l’authentifient... et, seulement ainsi, peuvent la rendre universelle. De la différence entre les créateurs et les faiseurs, l’artisanat et le système financier, les hommes de terrain et ceux censés rendre compte de celui-ci… sans quitter leur tour d’ivoire. Mais c’est là un autre débat.
 
  
Montauban en tout cas, c’est cela, l’expression même du terrain. À commencer par ses Découvertes. Avec un D majuscule depuis qu’elles ont été institutionnalisées par des prix du public et des professionnels (« les Bravos »), après une action permanente de repérage (suivie d’ateliers et de résidences d’artistes) ; rien qu’entre octobre et décembre 2012, dix-neuf artistes ou groupes se sont produits dans la cité d’Ingres et alentours, invités par l’association Chants Libres organisatrice du festival, dont neuf ont été retenus sur les douze de la sélection 2013 ! Mais ça n’est pas que cela, pas seulement ces Découvertes qui, on le leur souhaite, feront peut-être partie un jour du patrimoine. Alors… Chante !, c’est d’abord et avant tout un endroit où la chanson évolue comme à la maison, où les générations et les personnalités se côtoient dans la plus belle harmonie. Comme le faisaient Anne Sylvestre et Olivia Ruiz, par exemple, au fil de Paroles et Musique et de Chorus
 
Les enfants de Léo
 
La soirée d’ouverture en a été le plus bel exemple, aux antipodes même des chapelles d’âges, de genres et de publics qui ne cessent de se développer dans « la musique », se juxtaposant sans jamais se rejoindre, quitte à engendrer une nouvelle ère de repli tribal. Ce lundi 6 mai, dans la grande salle (Eurythmie) du festival, envahie d’un public de 7 à 77 ans, on avait rendez-vous avec « les Enfants de Léo », pour marier le patrimoine et le devenir de la chanson. Et montrer par la même occasion que toutes les formules musicales se prêtent à celle-ci, quand « la musique est bonne ». Chantant ou récitant en piano-voix, en guitare-voix, en accordéon-voix, accompagnés par des machines électroniques ou un orchestre symphonique (parfois ces deux derniers ensemble et c’était du plus bel effet), les neuf artistes retenus se sont fondus dans le répertoire de celui dont on célébrait ce soir-là le vingt et unième anniversaire de l’édition dont il avait accepté d’être l’invité d’honneur, une semaine durant. Un an et deux mois avant sa disparition…
 
hommage-ferre.jpg
  
On ne décernera pas ici de bons points aux uns et de moins bons aux autres, ce serait trop subjectif et de toute façon il ne s’agissait pas d’un concours de téléréalité, simplement de rendre un hommage sincère à l’un des plus importants auteurs-compositeurs de l’histoire de la chanson. Et sur ce plan, on peut en attester, les neuf artistes présents étaient rongés par le trac et l’émotion. D’autant que Marie-Christine Ferré, toujours aussi humble et avenante, se trouvait dans la salle aux côtés des responsables du festival, le directeur Jo Masure et Roland Terrancle, le président de l’association… Tout juste regrettera-t-on l’aspect « défilé » des artistes, se succédant sans liaison véritable, venant et revenant l’un après l’autre, pour passer à l’essentiel, à savoir la formidable surprise représentée par l’Orchestre du conservatoire de Montauban, fort de soixante-quatre musiciens. Dirigé par Jean-Marc d’Andrieu, il a donné une ampleur et une subtilité rares aux chansons et textes de Léo, dix en l’occurrence auxquels il faut ajouter la superbe introduction de la soirée (ainsi que sa conclusion) avec une version instrumentale d’Avec le temps.
 
Magnifique réussite sur scène, unanimement appréciée du public, mais gros travail en amont, certains morceaux de Ferré n’ayant jamais été orchestrés pour une telle occasion. « C’est notre pianiste Bernard Laborde qui a orchestré et étoffé les symphonies de chansons telles L’Affiche rouge, La Mémoire et la Mer, L’Oppression et Mister Giorgina », précisait plus tard Jean-Marc d’Andrieu, chef d’orchestre et directeur du conservatoire, au Tchatchival, le journal d’ Alors… Chante ! (orchestré, celui-là, par Bernard Kéryhuel). Avant de confier son principal motif de fierté : « Surtout la joie de jouer de si belles musiques, le plaisir de la rencontre avec les artistes ; comme Mélissmell par exemple qui a fourni un très bel effort de concordance et qui ajuste brillamment sa tonalité à celle du compositeur révolutionnaire, Ludwig ! »
 
  
Mélissmell, certes, dans une extraordinaire et pourtant difficilissime interprétation du Chien et d’Il n’y a plus rien sur un allegretto de la Septième symphonie de Beethoven. Mélissmell encore avec Les Artistes. Et puis Cali avec L’Oppression, L’Affiche rouge et Richard ; Camélia Jordana avec La Mémoire et la Mer ; Alexis HK avec On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans ; Yves Jamait avec Mister Giorgina ; Nilda Fernandez avec La Solitude ; Bruno Ruiz enfin avec Ton style. Chacun de ces titres étant entrecoupé de prestations « autonomes » en solo, en duo ou en trio. Ainsi Bruno Ruiz avait-il choisi de dire a cappella l’aussi longue qu’incontournable Préface du prince des poètes de la chanson : « Toute poésie destinée à n’être que lue et enfermée dans sa typographie n’est pas finie ; elle ne prend son sexe qu’avec la corde vocale tout comme le violon prend le sien avec l’archet qui le touche. […] Mozart est mort seul, accompagné à la fosse commune par un chien et des fantômes, […] il fallut quêter pour enterrer Bela Bartok, on sait que Rutebeuf avait faim, que Villon volait pour manger… La lumière ne se fait que sur les tombes. »
 
  
Également a cappella et au grand étonnement de certains, Camelia Jordana reprenait Petite de très convaincante façon, après avoir expliqué toute l’influence de cette chanson sur sa vie d’artiste, suivie justement de La Vie d’artiste. Nilda Fernandez proposait Pauvre Rutebeuf, seul à la guitare, et le trio des Grandes Bouches une interprétation festive de L’Âge d’or, La Révolution et Je chante pour passer le temps ; Alexis HK s’essayait aux Anarchistes en la jouant classieuse (à l’image de son personnage) ; Yves Jamait, C’est extra, semblait être l’auteur des Bonnes manières… Et puis, Catherine Boulanger nous replongeait vingt et un ans en arrière, en reprenant sa magnifique chanson Pour Léo, celle qu’elle avait créée, ici même, le 6 mai 1992, devant un Vieux Lion incapable de masquer son émotion : « Léo, j’aurais aimé être une chanson de toi / Pour naître sur tes lèvres et vivre par ta voix… »
 
Où vont les chevaux quand ils dorment ?
  
hommage-leprest1.jpg
 
Deuxième coup de cœur du festival, au chapitre de la mémoire. Mais de la mémoire du présent et de l’avenir autant que celle de l’artiste disparu que cette création évoque, son répertoire n’ayant d’autre temporalité que celle de l’humain – qu’il soit d’hier, d’aujourd’hui ou de demain. Immortel, en somme. « Où vont les chevaux quand ils dorment ? », c’était le titre d’une des chansons d’Allain Leprest, c’est aujourd’hui celui du spectacle en son hommage écrit par Claude Lemesle (dont le texte court en fil rouge du début à la fin), mis en scène par Gérard Morel, mis en musique (accordéon, guitares et piano) par Romain Didier, et interprété  par un trio magique : celui-ci, bien sûr, le complice, l’alter ego et souvent le compositeur d’Allain, parfois au micro seul et parfois au piano-voix (quel musicien au demeurant !) ; Yves Jamait, qu’on dirait né pour chanter du Leprest ; Jean Guidoni, enfin, qui a l’art d’incarner physiquement et de s’approprier avec brio tout ce qu’il touche.
 
 
Au générique, une vingtaine de chansons : Sur les pointes, La Retraite, Y a rien qui s’passe, Arrose les fleurs, C’est peut-être, SDF, J’ai peur, Mec, Saint-Max, Bilou, Le temps de finir la bouteille… et, au final (avant le joli rappel chanté à trois, devant le rideau refermé, et repris spontanément en chœur par le public), Tout c’qu’est dégueulasse (porte un joli nom). Le tout (bravo, Gérard Morel !) dans un décor adapté au sujet, occupé ou plus exactement habité par les musiciens et les chanteurs qui prennent le micro à tour de rôle, seul, en duo(s) ou en trio, debout, assis sur un élément du décor, avachis sur le piano ou virevoltant sur les planches et les feuilles (mortes) l’espace d’Une valse pour rien. Magnifique !
 
hommage-leprest-piano.jpg
  
Question on ne peut plus légitime : serait-ce un spectacle réservé aux seuls inconditionnels d’Allain ? L’écueil était là, en effet, qui aurait pu marquer les limites de cette création. Mais non, du tout ! Au contraire, c’est un spectacle qui donne les clés d’entrée à l’univers de celui que Nougaro considérait « comme un des plus foudroyants auteurs [qu’il ait] entendu au ciel de la langue française ». À chacun ensuite de poursuivre la découverte, si ça lui chante. L’idée, aussi habile et intelligente que nécessaire pour donner envie d’aller plus loin, a été de faire enregistrer le beau texte de Claude Lemesle (résumant la vie de l’homme et de l’artiste) par de jeunes enfants, qui le disent en voix off, entre deux chansons, en butant sur les mots, en bafouillant parfois, comme s’ils déchiffraient dans leur manuel de littérature l’histoire d’un grand auteur, quelque part entre les chapitres Jacques Brel et Arthur Rimbaud… Entre la naissance dans la Manche et la corde fatale. Je hais les gosses, chantait Allain. Mais là, comment ne pas être charmé par eux, par l’innocence et la fraîcheur, par l’émotion en un mot, qu’ils apportent ainsi ?
 
 
Car le plus important, toujours, c’est bien la capacité d’un spectacle à engendrer ou non de l’émotion. Pourquoi le cacher ? Sans être blasé le moins du monde, le spectateur se sent souvent en manque (et en demande) de fond et de sens, la forme aussi brillante soit-elle ne pouvant masquer bien longtemps l’absence de propos… Eh bien, là où vont les chevaux, croyez-moi ou il faut aller paître dans un autre champ, la charge émotionnelle est omniprésente. C’est du lourd, dirait Abd Al Malik. Du lourd-léger plus exactement, tellement c’est vivant et même drôle par moments, tellement c’est beau, c’est simple et tellement ça danse : les mots, les ritournelles et les artistes. À vous remuer la tête et le cœur…
 
 
Quand les lumières se rallument, en découvrant les yeux rougis de vos voisins, vous n’avez pas honte des larmes que vous n’avez pu empêcher de laisser couler. Pour n’avoir pas su retenir plus longtemps l’ami, bien sûr, mais de bonheur aussi : le bonheur de savoir que ses mots continueront d’être portés par d’autres que lui, aussi joliment, encore « longtemps, longtemps, longtemps » après que le poète aura disparu. Vingt-huit ans déjà après que Paroles et Musique lui eut consacré une première « Rencontre » d’importance, avec des photos exclusives signées Jean-Pierre Leloir
 
 
Et comme il faut toujours rendre à César ce qui lui appartient, précisons que l’idée de ce spectacle revient à Didier Pascalis, fidèle producteur discographique d’Allain Leprest, et à Leïla Cukierman, directrice du Théâtre d’Ivry-sur-Seine, où il a été créé à la rentrée 2012, mais à deux reprises seulement, les 29 et 30 septembre. Depuis, c’était la première fois que cette création était présentée, et nulle part ailleurs elle n’aurait pu l’être de plus sensible et symbolique façon qu’à ce festival de Montauban auquel Allain était si attaché, tant à la ville, en spectateur, qu’à la scène.
 
hommage-leprest-2.jpg
 
Un trio de choc et de tendre a priori définitif, qui incarne bien la chaîne intergénérationnelle de la chanson : Romain Didier (à qui Chorus offrit la première couverture de sa carrière), Jean Guidoni (idem, mais dix ans plus tôt, avec Paroles et Musique) et Yves Jamait, un enfant de la « Génération Chorus » (repéré à la charnière des années 90-2000, il était en passe, fin 2009-début 2010, de se retrouver à la une des « Cahiers de la chanson »). Souvenirs, souvenirs… Pour l’avenir, « Où vont les chevaux quand ils dorment ? » est appelé à tourner (doit tourner !) largement. Déjà, le spectacle est programmé par certains festivals de l’été, dont les Francofolies de La Rochelle. Si vous êtes en quête de bonheur, vous savez quoi faire et où aller. « Le bonheur est un hold-up permanent », disait Léo Ferré…
 
 
___________
NB. Parmi les vidéos accompagnant ce sujet, celle où Allain Leprest chante Nu est illustrée pour une bonne part (et sans indication de crédits…) par des photos de Francis Vernhet prises pour Chorus et publiées notamment dans le dossier du n° 41 (automne 2002) consacré à l’artiste, de photos personnelles que celui-ci nous avait confiées ou d’autres encore, comme celle (d’Albert Weber) de sa rencontre sur scène avec Jean Corti (l’ex-accordéoniste de Brel, lors de la soirée anniversaire des dix ans de Chorus), ou celle (de votre serviteur) où on le voit à Montauban avec Nilda Fernandez et Jamait. Sans parler du dessin offert par Allain « à Mauricette et Fred, pour tout ». Toujours rendre à César…
 
Repost 0
Published by Fred Hidalgo - dans Concerts et festivals
commenter cet article
29 avril 2013 1 29 /04 /avril /2013 09:13

La vie d’artiste à Montauban

 

Pour le vingtième anniversaire de la disparition du Vieux Lion, l’édition 2013 d’Alors… Chante ! de Montauban – la vingt-huitième du nom, du 6 au 12 mai prochains – rend hommage à celui qui fut son invité d’honneur en mai 1992. Cinq jours durant, l’artiste participa à la vie du festival, assistant aux spectacles et encourageant les jeunes talents avant d’assurer lui-même la première partie d’un final, à jamais mémorable, qui réunissait autour de lui Jean-Pierre Chabrol, Nicole Croisille, Leny Escudero, Jacques Haurogné, Xavier Lacouture, France Léa, Georges Moustaki, Bruno Ruiz, Sapho, Jean Vasca…   

 Leo-portrait.jpg 

Il y eut encore deux récitals durant l’été 1992 et une ultime apparition en public à la Fête de l’Humanité pour chanter Est-ce ainsi que les hommes vivent ? en compagnie de Bernard Lavilliers, mais cette soirée à Montauban constitua son dernier grand rendez-vous scénique du genre. À l’automne, la maladie l’empêcha de faire sa rentrée dans la capitale, prévue en novembre au Grand Rex. Déjà, le 8 octobre, son ami et directeur artistique historique Richard Marsan s’était discrètement éclipsé ; « Richard ? Un dernier pour la route ?... » Quelques mois plus tard, le 14 juillet 1993, la Mort (qui, racontait-il avec le plus grand sérieux, lui avait téléphoné pour lui dire qu’elle aimait beaucoup ce qu’il faisait…) privait à son seul profit les amateurs de chanson, d’amour et d’anarchie mêlés, d’un des plus importants représentants de son histoire millénaire.  

 

 

Vingt ans après donc, Montauban se souvient de Léo Ferré… Si l’édition de 1992 s’était refermée avec lui, celle de 2013 va s’ouvrir avec « Les enfants de Léo ». Sur la grande scène du festival, les uns accompagnés par le grand orchestre du Conservatoire de Montauban (fort d’une soixantaine de musiciens !), les autres par un pianiste seul, comme du temps où Léo taillait la route avec « Popaul », ou bien se produisant a capella, à la guitare ou en trio, ils seront une douzaine de privilégiés à redonner vie aux différentes époques de son répertoire exceptionnel. Une bonne vingtaine de chansons et de textes parmi lesquels (selon des sources « autorisées », dirait Coluche), les heureux spectateurs auront droit à une sélection de grands classiques (La Mémoire et la Mer, La Vie d’artiste, Les Anarchistes, C’est extra…), de premiers succès, de poètes mis en musique voire de grands récitatifs de la dernière période. On parle notamment du Chien et d’Il n’y a plus rien… Mais chut, mieux vaut laisser la surprise et le plaisir de la découverte.  

 Leo-portrait-NB.jpg

 

Les enfants de Léo ? demanderez-vous. Ils auraient pu être dix fois plus nombreux ! Mais pour une seule soirée, et non un marathon de la chanson, il a bien fallu limiter le générique. Alors, ceux qui seront là sont tout simplement les premiers à avoir répondu par l’affirmative à la proposition de Jo Masure, directeur-créateur et âme (des poètes) de ce festival : Alexis HK, Cali, Nilda Fernandez, Yves Jamait, Camélia Jordana, Les Grandes Bouches, Mélissmell, Bruno Ruiz… et Catherine Boulanger, en quelque sorte la « régionale de l’étape » dont la (superbe) chanson écrite spécialement Pour Léo constitua un sommet d’émotion de la fête de mai 1992, chantée en sa présence :   

Léo, j’aurais aimé être une chanson de toi
Pour naître sur tes lèvres et vivre par ta voix
M’endormir dans tes rêves, m’éveiller sous tes doigts
J’aurais aimé, Léo, être une chanson de toi.

 

 

 

Ça, c’est pour le mardi 7 mai à 21 h 30. Le hors d’œuvre (composé seulement de chefs-d’œuvre) d’un plat de résistance (francophone) s’articulant comme toujours autour des fameuses « Découvertes d’Alors… Chante ! », celles qui ont permis de révéler en avant-première les Bénabar, Jeanne Cherhal, Camille, Yves Jamait, Aldebert, Amélie-les-Crayons, Émily Loizeau, Renan Luce, Daphné, Barcella, Carmen Maria Véga, Melissmell, Zaz… ou plus récemment Vendeurs d’Enclumes, Chloé Lacan, Tiou et Liz Cherhal, lauréats des « Bravos » du public et des professionnels. À l’affiche 2013, douze groupes et artistes (français, belges, suisses et québécois) encore inconnus du grand public, mais dont certains ne le seront peut-être plus pour très longtemps : Charles-Baptiste, Jur, Patrice Michaud, Strange Enquête, Blanche, Échappés de Sangatte, Lia, Laura Cahen, Yordan, Iaross, Face à la Mer, La Mine de Rien. Départ pour le futur, du mardi au samedi à 14 h 30, sous le Magic Mirrors, à raison de trois prestations chaque après-midi. 

Une sélection mise sur orbite par un panel plus que représentatif de « professionnels » puisque c’est à Montauban et nulle part ailleurs dans l’espace francophone que, chaque année, se retrouvent et se réunissent (pour travailler dans l’intérêt général, et d’abord des artistes et du public) Bernard.jpgles directeurs et responsables de programmation d’une bonne vingtaine de festivals internationaux constitués en Fédération des festivals de chanson francophone. Coïncidence éloquente : à la fin les choix desdits professionnels recoupent souvent, sans concertation préalable, ceux du public. Il est vrai qu’une bonne partie de celui-ci, extrêmement connaisseur, est composé d’habitués venus d’un peu partout qui retiennent spécialement cette semaine de l’Ascension pour suivre ce festival qui, en France et dans cette catégorie-là, je veux dire cette dimension populaire, est probablement le « dernier des Mohicans »…

Côté jeune public, la programmation affiche la même volonté farouche de présenter toujours le meilleur de la création du moment pour permettre aux « consommateurs » de demain de former eux-mêmes leur propre jugement face au rouleau compresseur débilitant de la société (médiatique) du spectacle. À 10 h et 14 h 30 : Poncet, Nicolas Berton, Zut, Abel, Alain Schneider, Tomas Sidibé… et même Bia et Michèle Bernard dans leur nouveau spectacle plus spécialement destiné aux enfants, Pyjama party et Sens dessus dessous respectivement.  

 

HK-Cherhal-Amelie-copie-1.jpg

 

Et puis d’anciennes découvertes qui montent en « grade » (Askehoug, Imbert Imbert, Mélissmell, Maissiat, Alexis HK, Julien Fortier, Amélie-les-Crayons), des secondes parties de soirée (Lo’Jo, Barcella, Valérian Renaut, Barbara Carlotti…), et puis des têtes d’affiche (BB Brunes, Olivia Ruiz avec Liz Cherhal en première partie, etc.), et puis une programmation spéciale Wallonie Bruxelles (Vincent Delbushaye, Peter Bultink, Françoiz Breut)… Et puis des « Afters » comme on dit maintenant partout, y compris au Québec (quelle tristesse que l’acceptation tacite et sans réflexion aucune du reniement de sa culture !) – et pourquoi pas simplement des « Après », messieurs et mesdames du festival (n’y aurait-il plus d’après, aussi, à Montauban-les-Prés ?) – en fin de soirée du mardi au vendredi au Magic, avant une « Nuit des Découvertes », le samedi, tous et toutes ensemble réunis à minuit et demie pour finir en beauté l’édition, dans la foulée de la remise des Bravos 2013, elle-même précédée du récital du lauréat 2012 des Bravos du public, l’excellent Tiou (qui gagne vraiment à être connu) et suivie du grand spectacle de Tryo (qui, lui, n’est plus à présenter).

 

Leprest-jamait

 

Ce n’est pas tout ? Ben non, puisque Montauban ne manque pas de rester fidèle aux siens, en l’occurrence à celui qui, programmé ou pas, arpentait ses allées et fréquentait ses salles chaque année avec autant de curiosité que de plaisir, autant d’obstination que d’enthousiasme – j’ai nommé Allain Leprest. Une création autour de ses chansons, Où vont les chevaux quand ils dorment ?, rassemblera mercredi 8 mai au Théâtre à 20 h 15 un trio chantant à bride abattue : Jean Guidoni, Yves Jamait (photo ci-dessus avec Leprest... à Montauban) et Romain Didier. À ne pas manquer, est-il besoin de le préciser... ? 

 

 

Ajoutez à cela un salon des professionnels de la scène (tourneurs et producteurs, programmateurs de salles et de festivals) le samedi matin (le dernier « salon où l’on cause » de francophonie en France ?), la remise du Prix Raoul-Breton le vendredi sur la scène du Théâtre à Alexis HK (après Pierre Lapointe en 2011 et Presque Oui en 2012), la cérémonie désormais traditionnelle des Coups de cœur de l’académie Charles-Cros le jeudi (et je ne parle même pas des ateliers et résidences durant l’année), et vous n’en douterez plus, si vous n’avez encore jamais mis les pieds dans la ville d’Ingres (et de son fameux violon) : la vie d’artiste, c’est ici et maintenant à Montauban, qu’il faut la vivre et l’apprécier.

_________ 

• Programmation détaillée de l’édition 2013 et réservations sur le SITE Internet d’Alors… Chante !  

 

Repost 0
Published by Fred Hidalgo - dans Concerts et festivals
commenter cet article
11 février 2013 1 11 /02 /février /2013 13:16
La poésie nécessaire comme le pain quotidien
 
En ces temps d’ignominie, à l’échelle planétaire, alors que la cruauté s’étend partout, froide et robotisée, nous sommes nombreux encore, gens de bonne volonté qui écoutons des chansons ou lisons des poèmes, dont la patrie est le chant, la voix et la parole. C’est la seule patrie qu’ « ils » ne pourront pas nous voler, même en nous collant le dos au mur… Que personne ne pense jamais : je n’en peux plus, j’arrête là. Au contraire, il faut « les » regarder droit dans les yeux et leur crier fort : tremblez, car nous sommes des millions et la planète ne vous appartient pas !
 
Paco1.jpg
 
Ces mots ne sont pas de moi (seulement leur traduction-adaptation), mais du grand poète espagnol contemporain José Agustín Goytisolo (l’auteur du magnifique Palabras para Julia – « Paroles pour Julie » – que l’on peut écouter et voir chanter par Paco Ibañez dans mon sujet précédent), mais je les ressens comme miens. Allez savoir pourquoi… Atavisme redevable de ce « buen Hidalgo señor » qui parcourait les plateaux désolés de la Mancha en quête d’inaccessible étoile ? Ou simple bon sens que le commun des mortels devrait naturellement partager ? Le poète, en tout cas, a raison qui voit l’ignominie en question se répandre partout et chaque jour davantage sur la planète, « comme une vieille maladie poisseuse » ; l’ignominie comme un virus propagé sciemment par ceux pour lesquels piétiner leurs semblables, voire fouler aux pieds leurs cadavres, n’est qu’un moyen de multiplier leurs avoirs et/ou maintenir leur pouvoir – les exemples sont légion, hélas, en ce vingt et unième siècle désespérant.
 
 
Antidotes à ce virus ? La poésie et la chanson vivante… Au Châtelet, le 30 janvier dernier, devant une salle archicomble (2700 personnes) et admirablement attentive, ce sont par ces mêmes mots, déclamés en espagnol, que s’est ouvert le récital de Paco Ibañez. Cet hymne « patriotique » au chant, à la voix et à la parole, c’est d’ailleurs, depuis quatre décennies, la teneur essentielle de chacune de ses prestations*. « Dans tes moments de désespoir », écrit le poète à sa fille Julia, en évoquant le sort des plus humbles, ceux que Ferré appelait les pauvres gens, « souviens-toi, souviens-toi toujours de ce qu’un jour j’ai écrit en pensant à toi : / Ils attendent que tu résistes, que tu les aides de ta joie / Et que les aide ta chanson / Parmi les leurs… »

 
Concert exceptionnel pour le grand compositeur-interprète que celui du Châtelet, qui nous a remis en mémoire, au plan de la qualité d’émotion et de la beauté du répertoire, celui de Barbara en 1987. C’est tout dire… Un concert en deux parties avec la contribution, rarissime en l’occurrence (car l’artiste s’accompagne presque toujours seul à la guitare), de plusieurs musiciens intervenant à tour de rôle. Joxan Goikoetxea à l’accordéon, César Stroscio au bandonéon, Mario Mas à la guitare, Gorka Benitez au saxo, Michael Nick au violon… sans oublier François Rabbath, complice fidèle du chanteur en studio : « le plus grand contrebassiste du monde », dixit Paco en évoquant son « génie » musical. Paco-2.jpgDes pointures qui n’ont pas besoin de faire étalage de frime, comme tant de leurs collègues adulés des médias, pour laisser libre cours au talent pur. Simplicité humaine et virtuosité instrumentale (mention spéciale au magnifique duo de six-cordes et de voix mêlées sur Soldadito boliviano entre Paco et Mario, à l’âme flamenca).
 
Le 9 décembre 1969, Jean-Michel Boris mettait l’Olympia à disposition de ce jeune homme élancé, tout de noir vêtu, alors totalement inconnu du monde médiatique. Qui aurait pu penser que l’Olympia – aux abords « envahis d’une invraisemblable foule » au point de laisser un maximum de gens s’installer sur la scène, assis de chaque côté de l’artiste – vivrait alors certaines des plus riches heures de son histoire ? « Tout cela pour ce grand garçon simple, détendu, qui, après qu’on l’eut accueilli avec une chaleur telle que je ne me rappelle pas en avoir enregistré de semblable qu’en l’honneur de Toscanini, de Chaplin ou de Lindberg – se mit à chanter, accompagné par sa seule guitare… » écrivit ensuite le grand compositeur Jean Wiener. À la fin de cette soirée unique à tous points de vue, on vécut un dernier grand moment de fraternité frissonnante quand les spectateurs (des étudiants pour la plupart) reprirent en apothéose (et en v.o. dans le texte !) la chanson A galopar qu’ils venaient tout juste de découvrir un peu plus tôt dans le concert, sur un texte allégorique de Rafael Alberti : « Galope, mon cheval balzan / Galope, cavalier du peuple / Car la terre est tienne / Au galop, au galop / Jusqu’à les enfouir dans la mer… »


En 1969, ces paroles visaient la dictature fasciste sévissant au pays de Lorca depuis 1939 : trente ans de crimes, d’abominations et d’ignominie. « À quoi sert une chanson si elle est désarmée ? » s’interrogeait Étienne Roda-Gil, autre enfant de républicains espagnols exilés en France… Commentant aujourd’hui cette chanson qui restera la plus emblématique de la résistance antifranquiste (avec L’Estaca de Lluis Llách et Al alba de Luis Eduardo Aute), Paco Ibañez actualise son propos en l’élargissant à l’anti-impérialisme culturel. A galopar, encore et encore, mais pour dénoncer désormais – sans nul besoin de changer un seul mot à la chanson ! – les méfaits d’une standardisation… galopante et débilitante des goûts et des mœurs, résultat d’un formatage culturel à l’échelle de la planète.

   
Tout l’inverse, chante notre porteur de parole, de « la poésie des pauvres, la poésie nécessaire / Comme un pain pour chaque aurore / Comme l’air que nos poumons veulent à chaque seconde ». Une poésie (de Gabriel Celaya en l’occurrence) conçue comme une arme chargée de futur, dont les « combattants », au défilé de ce 30 janvier 2013 au Châtelet, se nomment Pablo Neruda, Alfonsina Storni, Antonio Machado, Ruben Darío, Federico García Lorca, Nicolas Guillen… Pour mettre ces poètes en musique, constatait un jour Henri-François Rey, « il fallait les doigts exacts de Paco Ibañez et sa rigueur. Il fallait d’abord avoir le sens du silence et ensuite celui de la note qui éclate dans le silence. Il fallait avoir l’amour de l’amour pour accrocher à ces mots flamboyants ces notes flamboyantes. L’amour comme la mort exige une certaine musique. Rares sont ceux qui la dépistent, la débusquent et la traquent, et finalement la domptent. Ils sont marqués par une grâce, par un don, par un signe. Paco Ibáñez est de ceux-là. »

Paco3
 
Parmi « ceux-là », fort rares en effet, Paco a tenu à rendre hommage à deux grands maîtres, deux « Working Class Heroes » comme disait Lennon se souvenant notamment de Woody Guthrie : à l’Argentin Atahualpa Yupanqui, avec un morceau très enlevé qui donnait l’occasion au chanteur de rappeler l’ensemble des musiciens autour du bandonéon de César Stroscio, et bien sûr au Sétois Georges Brassens, en version originale s’il vous plaît (Le Parapluie, repris en majesté par toute la salle). Au final, en guise de cadeau d’adieu (et de « remerciement à la France »), un certain Pierre de Ronsard mis en musique par l’ex-Espagnol d’Aubervilliers : « Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain / Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie… »
   
   
Vous savez quoi ? Tant qu’une salle entière comme celle-ci (où, loin des « people » en toc qui attirent l’écume des médias, se croisaient et se reconnaissaient discrètement des personnalités authentiques, à l’instar d’Edgard Morin…) vibrera pareillement à l’unisson d’un humble poème mis en musique ; tant qu’il y aura des gens de bonne volonté « dont la patrie est le chant, la voix et la parole », c’est sûr : rien n’est perdu, tout reste possible ! Car cette poésie dont Paco Ibañez est le chantre n’est pas un luxe culturel, conçu par et pour ceux qui restent neutres en toutes occasions, non, cette poésie-là « n’est pas goute à goutte pensée / Ce n’est pas une fleur, et pas un fruit parfait / C’est ce qui est nécessaire, ce qui n’a pas de nom / Des actes sur la terre, un cri vers l’horizon ».
 
       
NB. Attention, document : cinq des vidéos accompagnant ce sujet composent un formidable portrait biographique (d’une heure quinze) de l’artiste, réalisé le 23 décembre dernier à Buenos Aires par la télévision publique argentine. L’entretien extrêmement chaleureux, mené en public (…et en espagnol) par la journaliste Cecilia Rossetto, est entrecoupé de chansons interprétées en direct et d’archives audiovisuelles où l’on voit notamment des images et des personnalités artistiques du Paris des années 50 et 60, où l’on entend Brassens… L’émission qui s’intitule Paco Ibañez, poésie nécessaire, débute par un enregistrement en noir et blanc de la télévision française datant de 1969 où « le maestro » (comme l’appelle respectueusement la présentatrice) chante La poésie est une arme chargée de futur, avec des images du Pays Basque où il vécut enfant, des photos de ses grands-parents et de ses parents… La sixième vidéo (caméra fixe) a été réalisée à Paris lors d’une émission de France Musique quelques jours avant le spectacle du Châtelet.
_______
*En France, on pourra retrouver Paco Ibáñez au mois d’avril : le 5 à Unieux (Loire) et les 19 et 20 au Théâtre Antoine-Vitez d’Ivry-sur-Seine. Voir son site pour le détail des concerts. NB : Les photos illustrant cet article, signées Francis Vernhet, ont été prises pendant les « balances » précédant le spectacle du 30 janvier.
 
Repost 0
Published by Fred Hidalgo - dans Concerts et festivals
commenter cet article