Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

Présentation

  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
  • Contact

Profil

  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

Site de Fred Hidalgo

Journaliste, éditeur, auteur
À consulter ICI

Recherche

Facebook

La Maison de la chanson vivante
   (groupe associé au blog)
 

Jean-Jacques Goldman, confidentiel
  (page dédiée au livre)

Livres

19 juin 2015 5 19 /06 /juin /2015 14:50

La révolte, le dégoût et la colère

 

J’ai regardé cette semaine à la télé, sur une chaîne d’information continue, un débat sur le thème des migrants qui m’aurait fait pleurer s’il ne m’avait révolté… Que dis-je, « révolté » ? Dégoûté, oui, écœuré ! L’objet de cet écœurement ? La déclaration d’un député s’exprimant au nom du parti LR, vous savez ce groupement politique qui a usurpé le qualificatif « Les Républicains » sans qu’aucune institution officielle n’y voie à redire, alors qu’on a toujours appris aux citoyens français que la République était « une et indivisible » – donc qu’elle ne pouvait donner lieu à aucune appropriation par une partie d’elle-même (et encore moins par un parti !). De la République, de la Liberté, des migrants et du racisme ordinaire…

LE SIÈCLE DES RÉFUGIÉS

J’y viens… Mais auparavant, puisqu’il est question des « Républicains » et que ce blog, me dira-t-on, est spécialisé dans la chanson (elle-même considérée comme le meilleur reflet de l’air du temps…), comment passer sous silence le fait que la maire LR de Montauban vient d’être mise en garde à vue pour détournement de fonds publics ?! Elle qui a condamné, de façon arbitraire et irréversible (du moins dans ce chef-lieu du Tarn-et-Garonne, car il est question d’une renaissance à Castelsarrasin), le festival « Alors… Chante ! à Montauban » à la veille de sa trentième édition !

Une aberration culturelle doublée d’une faute politique à l’encontre de ses concitoyens et de l’équipe d’une manifestation qui ajoutait une plus-value nationale à la réputation de sa ville. Mais aujourd’hui, on découvre (enfin, il y a longtemps qu’il y avait anguille sous roche) que la gestion de cette même ville n’était pas franchement un modèle d’honnêteté ni de légalité. Et qu’il y avait des sous (destinés à la Culture ?) qui se perdaient en route… Forcément, on ne peut pas soutenir tout le monde et ses copains, l’œuvre d’utilité publique et les coquins. Face à la crise, devant la restriction des budgets, des choix s’imposent : à Montauban on a fait les siens. Comment ne pas y voir un lien, aussi, avec le changement de nom de son parti, pourri par l’affaire Bygmalion (toujours en cours d’instruction), et ne pas donner raison à ceux et celles qui voient en certains de ses membres de véritables « ripouxblicains » ? Il y a de quoi en pleurer…

Le débat télé ? J’y viens. La question était : que faire de tous ces migrants qui frappent à la porte de l’Europe, fuyant pour la plupart leur pays en guerre ? L’Érythrée en particulier, aux portes de laquelle j’ai vécu à la fin des années 1970 lorsque la jeune République de Djibouti, « havre de paix, de rencontres et d’échanges », accueillait des réfugiés de toutes parts de la Corne de l’Afrique suite à la guerre de l’Ogaden, par centaines puis par milliers. Et que l’Érythrée se battait, depuis quarante ans déjà, contre l’Éthiopie pour récupérer son indépendance ; on voit le résultat aujourd’hui… Les camps de réfugiés, je m’y suis rendu plus d’une fois ; j’y comptais des amis « Médecins sans frontières » qui se dévouaient corps et âme pour ces pauvres hères en quête de paix. Faméliques, malades, blessés.

J’y ai accompagné des artistes de passage à Djibouti pour s’y faire ponctionner du sang qui pétait la forme, car il y avait carence et urgence en la matière. Et nos amis toubibs ne manquaient pas la moindre occasion de jouer les vampires… C’est ainsi que chez certains Afars, certains Issas, coule aujourd’hui le sang de Graeme Allwright, de Francis Bebey, d’Henri Dès, de Leny Escudero, de Marc Ogeret, de Rufus ou de Jacques Serizier, par exemple, que nous avons contribué à faire venir là-bas, dans cette terre a priori si étrangère à la chanson française, avec mes amis « cultureux » Dominique Chantaraud et Bernard Baños-Robles. Un peu plus tard arriveraient, sur nos conseils, une Anne Sylvestre et un Claude Nougaro, alors que nous-mêmes étions de retour en France pour y célébrer les noces des Paroles et de la Musique. « Il serait temps que l'homme s’aime / Depuis qu’il sème son malheur / Il serait temps que l’homme s’aime / Il serait temps, il serait l’heure / Il serait temps que l’homme meure / Avec un matin dans le cœur / Il serait temps que l’homme pleure / Le diamant des jours meilleurs… »

Cette digression pour mieux faire comprendre ma révolte, mon dégoût et ma colère, face aux propos de cet élu paradant à la télé, les couleurs de la République en bandoulière. Il rappelait pourtant en préambule que l’Érythrée est sans doute aujourd’hui la dictature la plus extrême de la planète avec des camps de concentration à vie, des familles séparées à jamais, des tortures jusqu’à ce que mort s’en suive, des exécutions incessantes par centaines, par milliers… Toutes choses connues et reconnues, sauf par les autruches, mais la vérité est toujours bonne à rappeler. Et puis, ce couperet inattendu, en substance : « Tous ces migrants qui se présentent à nos frontières, Érythréens pour la plupart, il faut les renvoyer aussitôt chez eux. »

Je n’en croyais pas mes oreilles, pendant que me revenait à l’esprit Le Siècle des réfugiés, de Leny Escudero :

Ils sont souvent les en-dehors
Ceux qui n’écriront pas l'histoire
Et devant eux c’est la nuit noire
Et derrière eux marche la mort…

Le député (communiste) qui lui donnait la réplique lors de ce débat était presque aussi effaré que moi (à sa place je me serais étranglé ou peut-être même que j’aurais tenté de l’étrangler !) : « Mais vous venez justement de dire que ces gens-là ont fui le pire régime de la planète… et vous voudriez les renvoyer chez eux ?! » Et l’autre (je préfère oublier son nom), l’air de rien, comme n’y pouvant rien, au comble de l’ignominie : « C’est la loi, ces gens-là sont sans papiers, il faut appliquer la loi et les renvoyer chez eux. » Son interlocuteur, impassible (comment donc a-t-il fait ?!) mais n’en pensant pas moins, j’imagine : « Mais, c’est les envoyer à une mort certaine… » Et l’autre, tenez-vous bien, vil, dégradant, méprisable ; incroyable mais vrai, plus lâche que Ponce Pilate : « C’est la loi… la loi de la République » !!!

Le droit d’asile, la France pays des Droits de l’Homme ? Cet élu n’en a visiblement jamais entendu parler. Mais se servir de la République pour justifier sa position (qui est celle, semble-t-il, du président de son parti) à l’encontre de réfugiés sans défense, j’ai rarement entendu plus abject dans la bouche d’un (pseudo-) démocrate ! Oh ! Liberté, Liberté chérie… réveille-toi, poète, ils deviennent fous !

LE SIÈCLE DES RÉFUGIÉS

Voilà, nous en sommes là. Et ça n’est pas du temps de Pétain et de la collaboration, c’est aujourd’hui, ça se passe en France en l’an 2015 et le roi des cons, ne cherchez pas à l’extérieur de l’Hexagone, il est français, ça c’est sûr ! Con ? Oh ! combien je voudrais qu’il ne fût que con… Mais si dangereux, si populiste, courant après les voix les plus extrêmes… Des cons dangereux, remarquez, cela prolifère en ces temps difficiles. Y a qu’à jeter un regard, côté Serbie, vers la Hongrie qui construit là un nouveau mur de la honte pour empêcher les migrants de passer ! C’est aujourd’hui en 2015 en Europe et que fait donc l’Europe ? Elle cherche à appauvrir encore plus la Grèce au lieu d’accueillir des réfugiés qui n’ont d’autre choix, pour sauver leurs vies, celles de leurs familles, que de prendre le chemin de l’exil.

Ils sont toujours les emmerdants
Les empêcheurs, les trouble-fête
Qui n’ont pas su baisser la tête
Qui sont venus à contretemps

Et je pense à mes parents. Oui, pas à mes ancêtres, ça n’était pas il y a des siècles, c’était hier… Mes futurs parents : mon père, ma mère, ma tante, mes oncles, ma grand-mère, fuyant le franquisme, armé par les nazis et les fascistes, après l’avoir combattu jusqu’au bout du bout. Je les « revois » arrivant, à pied et en guenilles, dans le froid et la neige, à la frontière franco-espagnole en février 1939, après trois ans de résistance à l’horreur... Cinq cent mille Républicains, les vrais, ceux-là, les vrais de vrais ! Il a fallu quelques semaines au gouvernement français pour ouvrir la frontière, les autoriser à passer… Il est vrai que les franquistes étaient à leurs trousses et que ça aurait fait tache dans le tableau que de laisser Franco et ses sbires massacrer un demi-million de personnes à quelques dizaines de mètres du « pays de la Liberté ». Ils sont donc passés… et on les a parqués dans les premiers camps de concentration de l’Histoire de France. Mais bon, c’est une autre histoire, ils sont passés et on a évité leur extermination en masse. Merci la France. Je ne serais pas là, autrement, pour écrire ces lignes.

Alors qu’il mettrait plusieurs années encore à rencontrer ma future petite mère, mon père a vécu ensuite ce qu’ont vécu beaucoup d’autres républicains espagnols, d’incroyables (més)aventures, dans le maquis et au service de la collectivité française (compagnies de travailleurs forcés, bûcheron, charbonnier, homme à tout faire…). Un peu-beaucoup comme dans l’admirable téléfilm de Jean Prat, L’Espagnol, tourné en 1967 d’après le merveilleux roman éponyme de Bernard Clavel (1959). L’occasion de diffuser ici le début de sa première partie : « l’Espagnol » était joué par le regretté Jean-Claude Rolland et son comparse par Rogelio Ibañez, aujourd’hui disparu lui aussi, frère d’un certain Paco Ibañez qui deviendrait l’ami des poètes (et à jamais le mien), que l’on aperçoit au tout début du téléfilm, dans la camionnette, jouant de l’harmonica... Du hasard et des rendez-vous. Émotion… Emoción… Ay ! Carmela…

Ce sont ces mêmes Républicains espagnols qui, en grand nombre, allaient grossir les rangs de la Résistance, une fois la France en guerre contre l’occupant nazi ; autant de combattants indispensables car, de tous ces réfractaires à l’ordre nouveau, ils étaient alors et pour cause les plus aguerris au combat... Ce sont eux aussi qui – malgré l’histoire officielle et le silence assourdissant du général de Gaulle dans son éclatant (mais sélectif) discours sur « Paris libéré par… » – allaient libérer Paris, eux les premiers et rien qu’eux ! Tous sous le fanion de la Nueve, la division espagnole placée sous les ordres du général Leclerc. Leurs chars portaient d’ailleurs les noms des grandes batailles de la guerre d’Espagne : Madrid, Teruel, Guadalajara, etc. Ay ! Carmela…

Aujourd’hui, on a une femme d’origine espagnole à la tête de la principale ville du pays ! Une Hidalgo, qui plus est, pour qui j’ai depuis longtemps la plus grande estime… La position anti-démagogique (c’est assez rare en politique pour être souligné) qu’elle vient d’adopter par rapport aux migrants est, j’allais dire exemplaire, non, tout simplement normale, décente, humaine. Elle aussi, « Anne, ma sœur Anne », dégoûtée, écœurée, en colère. Et n’y voyez aucune complicité ni partisane ni autre de ma part, simplement l’expression d’une même sensibilité et d’une solidarité partagée. Voici ce qu’elle expliquait cette semaine sur France Inter : « Je suis en colère contre l’attitude de l'Europe qui refuse de prendre sa part face aux flux de migrants. À Paris, ma position est claire : je ne veux voir personne dormir dehors, dans l'indignité totale. Nous avons le devoir d’accompagner ces femmes et ces hommes dans leur insertion durable. Je serai aussi particulièrement attentive à ce que l’information et l’orientation des migrants bénéficient de moyens adaptés, et que soit assurée la fluidité nécessaire entre hébergement d’urgence et hébergement des demandeurs d’asile. C’est une question de dignité humaine. »

… « La dignité humaine »… Et je repense à l’indignité du député LR, à son infamie : « la loi de la République » ! Et je me dis qu’il oublie facilement tous ces migrants que la France a accueillis et intégrés au fil des siècles, qui ont fait de la France ce qu’elle est aujourd’hui, universelle. Rien que dans la première moitié du vingtième siècle, par vagues importantes, les Russes, les Polonais, les Italiens, les Espagnols, les Portugais et j’en passe. Et je me dis surtout (j’espère avoir tort) que dans certains esprits comme le sien, tous ceux-là étaient des blancs, alors que les Érythréens, hein ?! Là-dessus, « tombe » la nouvelle de la tuerie de Charleston dans le sud des États-Unis où le Ku-Klux-Klan et le racisme ordinaire anti-noir sévissent toujours… Pauvre Angela Davis, pauvre Martin Luther King ! Pauvre Lili ! Là-bas, et peut-être qu’en France aussi dans la tête pourrie de certains, une blanche vaut toujours deux noires…

Suivez mon regard jusqu’à Loudun, où un camp de réfugiés doit prochainement s’implanter, et voyez comment une partie de la population pétitionne à qui mieux-mieux pour s’éviter de côtoyer « la lie de l’humanité »… Incroyable oui – encore ! – mais vrai. La nouvelle chasse aux sorcières de Loudun ! Ça ne se passe plus au dix-septième siècle, comme au temps du cardinal de Richelieu, mais aujourd’hui, en juin 2015 ! My God, comme ils disent, sommes-nous tombés aussi bas ? Comme le déplorait mon cher Frédéric Dard (disparu il y a tout juste quinze ans), les hommes sont-ils vraiment des salauds ? En tout cas, c’est sûr « y a pas d’erreur : c’est à désespérer ! Comment l’homme peut-il avoir cette connerie mauvaise ? »

On est si fatigué… « On ne pleure plus, paraît-il, on rigole… On avale tout, c’est facile. On ne dit plus rien lorsqu’on vous crache dessus, on reste serein, la colère c'est mal vu. On est poli, poli, on tend son cul, merci, merci. » Oh oui, donnez-moi donc un mur pour pleurer…

On ne se raconte rien, plus rien
On ne se connaît pas trop, pas trop
On n’écoute plus les poètes, les errants
On leur dit : taisez-vous, vous n’êtes pas marrants
On est télé, télé, on est fatigué de penser..
.

 

Repost 0
Published by Fred Hidalgo - dans Éditoriaux
commenter cet article
8 avril 2015 3 08 /04 /avril /2015 16:38

Désespéré... mais avec élégance


Peut-être que le rêve s’achève, hélas ! Que tout lasse, tout passe, tout casse ?... « Est-ce normal ? Je m’aperçois que je n’ai plus rien reçu de votre part depuis le 17 janvier ! Et cela me chagrine énormément… » Bientôt trois mois, c’est vrai, que je n’ai plus alimenté ce blog… Et les mots comme celui-ci, aussi aimables qu’attentionnés voire affectueux, de se multiplier. Tentative d’explication… en ce jour anniversaire de la naissance de Jacques Brel.

LA GRÈVE DU RÊVE

Après cinq ans révolus d’articles venus, pour la plupart, du fond de moi-même ; cinq ans à entretenir à ma modeste mesure la flamme du beau et de l’authentique ; cinq ans à confier des souvenirs exclusifs sur les artistes que j’ai aimés et fréquentés au long de ma vie ; cinq ans en somme à faire chorus encore et encore, comme autant de bouteilles jetées à la mer ou si vous préférez dans l’océan du World Wide (Wild ?) Web ; cinq ans après, peut-être bien que… ça ne me chante plus ? Que l’érosion menace... Que tout lasse, tout passe, tout casse... ?
 

Guy Béart – La grève du rêve

Et pourquoi pas ? Comme le chante Guy Béart, de toutes parts, tout autour de nous, « la grève du rêve est là. » De plus en plus difficile à supporter, sinon à accepter, pour quelqu’un qui a toujours vécu – et agi – en fonction de ses rêves… à accomplir. Comme l’avait fait le Grand Jacques, homme de rêves et de défis successifs, jusqu’au bout. Certes, « Les rêves sont en nous », chantait le cher Pierre Rapsat, mais aujourd’hui fi des grands idéaux ; « Sinistre / le cuistre / s’étend / inonde / les ondes / du temps. » Folie meurtrière des uns, aquoibonisme des autres : « Images / en cage / folie au tiroir / plus d’âme / qui clame / L’espoir… »

Ce qui m’a touché, fort, chez Jacques Brel, c’est ce que j’appelle dans mon livre sur sa « vie d’après » son principe d’imprudence… qui participait de son rêve préalable. Dans un poème de Leon Felipe qu’il a mis en musique, Paco Ibañez déplore le fait qu’il n’y ait plus de fous en Espagne : « Depuis qu’est mort cet homme de la Mancha / Cet extravagant fantôme du désert / Tout le monde est prudent, terriblement, horriblement prudent… » Don Quichotte reviendrait aujourd’hui, nul doute qu’on lui interdirait partout le passage, qu’on l’empêcherait urbi et orbi de s’exprimer. Trop « imprudent » et donc trop dérangeant…

LA GRÈVE DU RÊVE

En revanche, un chanteur bien connu et apprécié de la collectivité sort un nouvel album… et voilà qu’on publie simultanément un livre sur lui pour « dénoncer » sa face cachée, ses infidélités conjugales supposées. Un autre se dévoue tant et plus pour rester fidèle à un ami disparu et venir en aide aux plus démunis… et voilà la horde des corbeaux coassant qui s’acharne sur lui au premier motif fallacieux venu. L’argent, la jalousie, la haine : triste et sombre triptyque à l’opposé exact des valeurs du chevalier à la triste figure. « Les ocres / médiocres / des réalités / détrônent / les jaunes / d’été / Car la grève du rêve est terrible / elle tue lentement / elle étouffe nos cœurs impassibles / la nuit, en dormant… »

Les attentats de Charlie, ici, les massacres des innocents de plus en plus nombreux, ailleurs… Chaque jour la barbarie gagne du terrain sur la civilisation. Tout commence par de petits renoncements, de petits arrangements (entre amis) avec le principe de laïcité qui favorisent le retour du fait religieux ; lequel s’engouffre dans la place laissée béante par la culture, suite aux décisions de nombreux élus qui semblent la considérer (au mieux) comme la cinquième roue du carrosse… Rien qu’en France, en cette année 2015, une centaine d’événements et de festivals sont purement et simplement supprimés – alors même que les retombées économiques indirectes de ces manifestations, en termes d’hébergement, de restauration, de commerce, de tourisme ou autres, dépassent souvent le montant de l’aide publique qui leur est accordée. Mauvais calcul à tous points de vue, économique et surtout social, car l’abandon de la culture vivante va engendrer dans le tissu social des trous de mites des plus dangereux, dont les barbares et les pousse-au-crime démagogues vont directement profiter.

LA GRÈVE DU RÊVE

Je m’éloigne du sujet ? Peut-être. L’époque, c’est vrai, est à la confusion des genres, à la perte des repères. Ça n’est pourtant pas compliqué : l’homme sans culture est comme une bête sauvage, prête à tout pour simplement survivre et à faire table rase du passé de l’humanité pour imposer son propre mode de vie bestial au reste du monde ; l’homme cultivé vit en paix et en harmonie avec ses semblables, dans la beauté et « Le Bonheur de vivre » (si joliment illustré par Matisse, cf. ci-dessous). « La culture coûte cher ? Essayez donc l’ignorance… » Justement, ça y est, c’est fait, on a essayé, on le sait en toute certitude, en espèces sonnantes et trébuchantes autant qu’en vies humaines : l’ignorance n’a pas de prix, c’est un gouffre sans fond.

LA GRÈVE DU RÊVE

Trente-cinq ans cette année que j’écris et me bats sans relâche, toujours soucieux de cette pédagogie de l’enthousiasme dont parlait Aragon, pour illustrer le meilleur de la chanson vivante (et à travers elle tous les arts qu’elle rassemble à elle seule). Avec des hauts et des bas, certes. Des moments d’exaltation et d’autres de déprime sinon de dépression. Aujourd’hui, disons pudiquement que nous vivons un passage en creux… Jamais sans doute, de notre vivant, l’esprit de chapelle, le sectarisme, donc l’égoïsme, l’intolérance et le rejet de l’étranger n’ont été plus évidents voire revendiqués sans vergogne. Alors, la quête du Beau, du subtil, du sublime, de ce qui ennoblit l’Homme, bof, quelle importance…

La chanson est le meilleur reflet de l’air du temps… et l’air du temps actuel, hein, aux plans politique, médiatique, sociologique, culturel, environnemental… pas vraiment de quoi s’en réjouir. Si nos élites autoproclamées, chaque fois plus impuissantes, plus satisfaites d’elles-mêmes voire plus arrogantes et cependant plus incultes que jamais (« Estamos tocando el fondo… », chante Paco Ibañez dans La poésie est une arme chargée de futur, « Nous sommes en train de toucher le fond »…), nous conduisent au bord du précipice, le bon peuple oublieux (ou nostalgique) de notre tragique histoire récente (trois quarts de siècle, pas davantage…) semble pressé de s’y jeter, pieds et poings liés.

Alors, c’est vrai, avec le temps, on se sent glacé dans un lit de hasard, floué par les années perdues… et me revient en mémoire cette chanson posthume du Grand Jacques : « Ne plus parler qu’à son silence / Et ne plus vouloir se faire aimer / Pour cause de trop peu d’importance / Être désespéré / Mais avec élégance / […] N’avoir plus grand-chose à rêver / Mais écouter son cœur qui danse / Être désespéré / Mais avec espérance… »

Justement, après un petit coup de moins bien, chassez le naturel il revient au galop et on se prend à rêver à d’autres lendemains qui chantent. Moins utopiques, moins collectifs sans doute, mais plus accessibles. Encore que… Pour être très pratique, par exemple, on rêvait, on pensait très sérieusement (je l’avais même annoncé ici) que l’Askoy, le voilier de Jacques Brel (dont j’ai raconté, dans L’aventure commence à l’aurore, l’exemplaire et magnifique histoire de sa restauration en Belgique, après le « rapatriement » de son épave, échouée sur la côte néo-zélandaise), serait remis à l’eau aujourd’hui même, 8 avril 2015, date anniversaire de la naissance du Grand Jacques (l’imagine-t-on, à 86 ans, « cracher sa dernière dent / en chantant “Amsterdam” » ?!). Déjà, on avait espéré pouvoir le faire le 24 juillet dernier, pour les quarante ans du départ, depuis Anvers, de son voyage au bout de la vie. Et puis les fonds nécessaires à la confection des voiles, le seul élément restant, avaient fait défaut…

Malgré tout, en l’espace des six à sept mois séparant octobre d’avril, on estimait – les frères Wittevrongel (à l’origine de cette merveilleuse initiative, avec l’objectif final de mettre l’Askoy au service de la réinsertion sociale) et tous les « Askoyers », leurs soutiens amicaux, avec eux – que l’argent serait trouvé entre-temps, car ça n’était plus que l’équivalent d’une goutte d’eau par rapport à l’ensemble de l’entreprise. Or, non seulement les aides publiques ont continué de briller par leur absence, mais le chantier naval qui abritait le bateau (à Rupelmonde) et laissait ses employés travailler bénévolement (à leurs moments perdus) à sa restauration, a fait faillite l’automne dernier, entraînant l’obligation pour Piet et Staf Wittevrongel de le déplacer à leurs frais... Il se trouve désormais à Zeebrugge. Désillusion, remise en question. Interrogations pour l’avenir.

LA GRÈVE DU RÊVE

Ils ne baisseront pas les bras, rassurez-vous. Moi non plus. Il reste encore des traces sur lesquelles partir, de proches que l’on a aimés (comme mon père, dans mon cas, au destin incroyable depuis qu’il foula le sol français en février 1939) et ou d’artistes qui n’ont eu de cesse de nous rendre la vie plus belle. Alors, oui, écrire pour ne pas mourir, c’est une évidence… Mais pas seulement, loin de là. Compte tenu de tout ce que j’ai tenté maladroitement et confusément d’expliquer ici, il faut du temps aussi pour…

…Chanter
Rêver, rire, passer, être seul, être libre,
Avoir l’œil qui regarde bien, la voix qui vibre,
Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers,
Pour un oui, pour un non, se battre – ou faire un vers
Travailler sans souci de gloire ou de fortune,
À tel voyage, auquel on pense, dans la lune !
N’écrire jamais rien qui de soi ne sortît,
Et modeste, d’ailleurs, se dire : « Mon petit,
Sois satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles
Si c’est dans ton jardin à toi que tu les cueilles ! »
Puis, s’il advient d’un peu triompher, par hasard,
Ne pas être obligé d’en rien rendre à César,
Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite,
Bref, dédaignant d’être le lierre parasite,
Lors même qu’on n’est pas le chêne ou le tilleul,
Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul…

Voilà la meilleure réponse (Cyrano, pensez donc !), la plus adéquate en tout cas, que je me sens capable d’apporter à tous ces petits mots amicaux reçus ces dernières semaines. Il faut laisser le temps au temps, comme disait non pas Mitterrand (qui avait des lettres) mais, bien avant lui, le seul et unique Hidalgo de la Mancha (réincarné aux Marquises, là où les chevaux sont blancs, en Jacques Brel), il faut faire confiance à la vie… C’est peut-être ainsi que « la grève / du rêve / se meurt », que « le songe / éponge / nos pleurs. » Ainsi qu’en fin de compte « le rêve / s’élève / ce jour » et que « les flammes / s’enflamment / d’amour… »

LA GRÈVE DU RÊVE

PS. Plus prosaïquement, j’ajouterai aux raisons de ma discrétion prolongée (pour ceux qui le souhaitent, je suis plus présent mais bien sûr de façon très différente et plus brève sur ma page Facebook) la désinvolture de l’hébergeur de ce blog. Celui-ci a non seulement modifié son « gabarit » et son fonctionnement (désormais plus complexe) sans laisser le choix à ses utilisateurs, quitte à faire disparaître au passage des vidéos, des documents audio et votre présentation personnelle de la page d’accueil, mais il s’est permis en outre et sans la moindre gêne d’y ajouter de la pub ! Sans même demander leur autorisation aux auteurs des blogs. On nous dira que c’est le progrès… Il me semble qu’il s’agit plutôt d’irrespect ou, pire, d’une indifférence totale à l’égard de leurs « fournisseurs de matière » (gratuite). Ça ne donne guère envie de continuer ici… mais comment faire autrement, sans couper définitivement les ponts entre nous ?

…DERNIÈRE HEURE : bonne nouvelle, la publicité qui avait envahi ces pages (depuis la mise en place automatique de la nouvelle version de l’hébergeur) vient d’être éradiquée par nos soins ! S’il est laissé toute latitude aux annonceurs (n’importe lesquels…) de phagocyter les blogs hébergés en mettant leurs auteurs devant le fait accompli, il existe malgré tout, quelque part, une fonction bien cachée qui permet de s’opposer à ce « coup de force ». Qu’on se le dise (à toutes fins utiles pour d’autres auteurs) et qu’on sache que « Si ça vous chante », depuis sa création le 18 novembre 2009, n’a jamais voulu tirer le moindre embryon d’ombre de profit de son existence. Merci de votre fidélité, sans laquelle j’aurais arrêté d’écrire ici... C’est reparti !

(NB. Je déplore cependant qu’un « service » ait disparu de la page d’accueil : l’affichage automatique des « derniers commentaires » publiés, avec l’indication de l’article commenté, quel qu’il soit depuis cinq ans, qui permettait aux uns et aux autres d’en être informés et surtout de prolonger le dialogue de façon aussitôt visible ; là, les commentaires restent évidemment possibles – et souhaités – mais il faut faire la démarche d’aller cliquer sur « Voir les X commentaires » en chaque fin de sujet pour découvrir les plus récents.)

 

Repost 0
Published by Fred Hidalgo - dans Éditoriaux
commenter cet article
22 mai 2014 4 22 /05 /mai /2014 10:12

Pauvre Villon, pauvre Verlaine…


La langue française a fait son temps
Paraît qu'on n’arrête pas l’progrès
Que pour être vedette à présent
Il vaut mieux chanter en anglais...
(Jean Ferrat, 1980)

 
Tout a vraiment débuté après la Libération, avec la découverte du « rêve américain ». Puis une certaine chanson – celle de la « vague yéyé » – a servi de cheval de Troie pour désarmer la génération suivante : pseudonymes aux consonances éloquentes (Johnny Hallyday, Eddy Mitchell, Dick Rivers, Frank Alamo, Sheila, etc.), adaptations massives de standards anglo-américains, vocables anglais se substituant insidieusement à leurs équivalents français... Pour être dans le coup, plus besoin d’être « dans le vent », on était « in »… et le tour était joué. Le ver était dans le fruit. Depuis, omniprésente dans les médias qui font l’opinion, la langue de Thatcher s’impose partout à celle de Molière, laquelle perd non seulement en influence internationale mais surtout s’appauvrit dans son pré carré (ou hexagonal si vous préférez). En France, on ne parle plus de défi, mais de challenge, pire : de battle ; pour faire de l’audience à la télé, après l’access prime time (voire le before), c’est The Voice, maintenant, qui a… voix au chapitre. Et c’est en anglais, souvent, que l’on entre désormais en chanson…

 

 
Dans mon éditorial du premier numéro de Chorus (1992), pour expliquer les objectifs de cette revue trimestrielle de 196 pages sous-titrée « Les Cahiers de la chanson » et annoncer d’emblée qu’elle resterait ouverte tant aux styles musicaux les plus divers qu’aux (plus belles) chansons du monde et ne serait pas exclusivement consacrée à la « chanson française » (notion trop étroite voire étriquée laissant place à des tentatives récurrentes de récupération nationaliste), Num-Chorusje m’efforçais d’employer l’expression « chanson vivante » – laquelle traduisait déjà, dès 1980, la nature de Paroles et Musique, précisément sous-titré « Le Mensuel de la chanson vivante ». stylo-arbre-paletteEt bien sûr j’y accolais le terme « francophone », puisque telle était (principalement) la zone de compétence (et d’habitat) de notre équipe rédactionnelle.

Mais je parlais aussi de « paroles et musiques de l’espace francophone » (c’était même le titre de l’édito). Ou, pour être plus précis encore, de « chansons d’expression française et de l’espace francophone », ce qui allait me valoir aussitôt les foudres de certains : pléonasme ! s’écrièrent-ils avec véhémence... et des œillères aux oreilles !!! Comme si l’on pouvait évacuer d’un geste aussi leste la chanson vivante d’Afrique, de l’océan Indien ou de Polynésie écrite et interprétée en langues vernaculaires, ces langues maternelles, complémentaires du français (considéré avant tout comme le vecteur indispensable à l’entente – sous toutes ses formes – entre les différentes composantes ethniques d’un même pays). Sans parler du créole d’Haïti et des Antilles, de la Réunion, de Maurice et des Seychelles, et a fortiori des langues dites régionales que sont l’alsacien, le basque, le breton, le catalan, le corse ou l’occitan.




Partisan de la diversité culturelle et même Citoyen du Monde (à l’exemple d’un Jean Rostand croisé dans mon adolescence), je suis donc fort à l’aise pour dénoncer aujourd’hui le français-bashing – comme ils disent. Rien de plus tristement français, du reste, que ce comportement qui consiste à se déconsidérer soi-même, à dénigrer systématiquement son pays, ses valeurs et ses représentants – dans le sport, la culture, la science ou autre. Mais là, c’est le comble, on touche le fond, puisque c’est carrément notre langue qu’on jette aux orties comme on pousse grand-mère vers la sortie pour en solder l’héritage (alors que, si ça trouve, comme le disait mon cher Frédéric Dard, « elle brosse encore » !).

Ainsi, à force d’à force, on rend obsolète sa propre langue en lui substituant sans cesse des mots anglais ou en inventant des barbarismes (par exemple « le jour d’après » ou « le jour d’avant » – pour The Day After ou The Day Before – au lieu tout simplement du « lendemain » et de la « veille ») qui n’ont pas lieu d’être. Peu importe, la société du spectacle privilégie l’anglicisme au français courant. Et la chanson, en l’occurrence, va même plus vite que la musique.
 

  

Rien de nouveau sous le soleil, certes. Réécoutez donc La langue française de Léo Ferré qui date de 1964. Et puis Pour être encore en haut d’l’affiche (« …faudrait qu’je susurre en angliche… »), la goualante du pauvre Jean (Ferrat) qui, seize ans plus tard mais avec une même ironie, rattachait directement cette dérive linguistique à la chanson. « Pour être encore en haut d’l’affiche / J’commence à penser en angliche / Quand j’aurai le feeling ad hoc / Ça va faire mal en amerloque… » Rien de nouveau à l’Ouest, c’est sûr : dès 1964 aussi, l’excellent et indispensable professeur Étiemble n’avait-il pas dénoncé cette même pollution (consistant à remplacer un mot français existant par son équivalent britannique) en pointant son origine au… débarquement américain de la Seconde Guerre mondiale ? Cette année-là, en effet, Étiemble publiait Parlez-vous franglais ?, à lire et à relire. Tenez, en guise d’aperçu (ou de rafraîchissement), voici le texte de quatrième de couverture, signé de l’auteur :

« Les Français passent pour cocardiers ; je ne les crois pas indignes de leur légende. Comment alors se fait-il qu’en moins de vingt ans (1945-1963) ils aient saboté avec entêtement et soient aujourd'hui sur le point de ruiner ce qui reste leur meilleur titre à la prétention qu’ils affichent : le français.

 » Hier encore langue universelle de l’homme blanc cultivé, le français de nos concitoyens n’est plus qu’un sabir, honteux de son illustre passé. Pourquoi parlons-nous franglais ? Tout le monde est coupable : la presse et les Marie-Chantal, la radio et l'armée, le gouvernement et la publicité, la grande politique et les intérêts les plus vils.

» Pouvons-nous guérir de cette épidémie ? Si le ridicule tuait encore, je dirais oui. Mais il faudra d’autres recours, d’autres secours. Faute de quoi, nos cocardiers auront belle mine : mine de coquardiers, l’œil au beurre noir, tuméfiés, groggy, comme disent nos franglaisants, K.O. Alors, moi, je refuse de dire O.K. »

 

  
Un demi-siècle après le coup de gueule d’Étiemble, force est de constater que ce phénomène d’anglicisation, particulièrement dans la chanson – vecteur essentiel de propagation d’une langue –, connaît ces temps-ci une amplification alarmante. De plus en plus de groupes, de jeunes artistes, natifs de l’Hexagone (ou d’autres pays non anglophones, car l’épidémie ne cesse de s’étendre), chantent désormais en anglais – encouragés par les médias qui les invitent ou en parlent volontiers et les festivals qui les accueillent sans se poser trop de questions –, justifiant l’abandon de leur langue natale sous le prétexte (ô combien éculé et fallacieux) que l’anglais sonnerait « tellement mieux » que le français (ou donc que l’espagnol, l’italien, le portugais, etc.)… Mensonges, foutaises ! se fâchait Nougaro dans son ode à l’alexandrin : « Moi, ma langue, c’est ma vraie Patrie / Et ma langue, c’est la française / Quand on dit qu’elle manque de batterie / C’est des mensonges, des foutaises ! »

 
Et quand bien même ! Quel mépris porté à l’écriture, à l’idée, à l’histoire, au « message », en un mot au sens, au seul profit du son ! Merci bien ! Merci pour les Béranger (les deux) et les Bruant, Couté, Montéhus, Lemarque, Trenet, Brassens, Souchon, Leprest… Pauvre Villon, pauvre Verlaine ! Lamartine, Baudelaire, Hugo, Aragon, Prévert, réveillez-vous, ils sont devenus fous ! Mais peut-être que, dans leur langue natale, les textes de ces déracinés volontaires seraient jugés un tantinet moins intéressants que ceux de leurs prédécesseurs dans la carrière…

S’il n’y a plus rien d’autre à faire
Pour échapper à la misère,
Si c’est l’seul moyen ici-bas
D’intéresser les mass media,
Si le français ou le breton
Si l’occitan ou l’auvergnat,
Comme on m’le dit sur tous les tons,
Le show-business il aime pas ça,
Y a p’t-êtr’ quand même un avantage
À cette évolution sans frein :
On pourra chanter sans entrave
Quand les gens n’y comprendront rien !

Pauvre Modigliani aussi et Cioran dont une même indignation, pour les mêmes motifs – à un siècle de distance –, me revient ici en mémoire. De grands artistes français par le talent et pourtant étrangers par la naissance. L’Italien : « Et vous ? Vous ne bougez pas ? C’est pourtant vous que ça regarde, vous dont la langue est le français que des voyous assassinent ! » Le Roumain : « Moi le métèque, le rebut des Balkans, je suis inconsolable de cet abandon et d’autant plus outré que des hommes nés sur ce sol, entichés de déprédations, s’en accommodent ou, pire, en accélèrent la chute. Il y a là comme une joie maligne à se détruire. On s’obstine à choquer, à crétiniser, à alourdir, à infecter l’atmosphère. On se rebelle, dans un conformisme satisfait, contre la pollution industrielle. On oublie celle de la langue ! » Une pollution que de Gaulle lui-même, qui avait des belles lettres, appelait « du volapük intégré ».
 
vielle accordeon 

Il y a longtemps, on le voit, que le problème existe. Mais les médias l’amplifient et le mondialisent chaque jour davantage. Des bastions hautement francophones comme le Québec qui, ô paradoxe !, nous servait d’exemple (voire de prétexte) pour défendre encore le français en France, cèdent à présent du terrain à leur voisin hégémonique, la relève chansonnière en particulier qui n’hésite plus à emprunter la langue de John Wayne dans l’espoir de mieux chevaucher les hit-parades. Le rêve d’un « pays » francophone ouvert comme une île aux autres cultures serait-il en train de s’effacer, de se fondre dans un océan anglophone sans partage ? Au Québec, ironisait en tout cas Gilles Vigneault dès 1976, « on chante dans les veillées au lieu de régler nos problèmes… et après cela on vote libéral, comme tout le monde ! » Pis, on s’en va au market…
 

 

Ce même Québec, cette « Belle Province », où l’irremplaçable Bernard Dimey aimait pourtant à se ressourcer, en regarnissant sa besace langagière de bons et loyaux mots perdus en cours de route, jusqu’à la butte Montmartre dénaturée par les fast food et autres maux commerciaux à l’effigie de l’Oncle Sam… Dimey-de Gaulle – qui l’eût cru ? – même combat !
 
DimeyLeFrancais 

C’est du reste l’Europe tout entière qui prend ce mauvais pli. Un exemple symbolique entre tous : le concours Eurovision de la chanson, dont la cinquante-neuvième édition a eu lieu début mai. Belle opportunité d’y faire valoir les spécificités culturelles et linguistiques de chacun des pays participants, de promouvoir la grande diversité du continent et de favoriser l’émergence de vrais talents, pas vrai ? Il en résulte au contraire le constat consternant d’une Europe monochrome où la quasi-totalité des quelque trente nations en lice a fait le choix de renier ses propres couleurs, de baisser frileusement son étendard, je veux dire d’abandonner sa langue au profit de l’anglais standard. Vous objecterez à juste titre que, lorsqu’un pays, comme la France, fait le pari de chanter encore dans sa langue, il finit bel et bon dernier ! La preuve par l’absurde (et le masochisme), en fait, de la domination librement admise de l’anglais – absurde comme la chanson ni faite ni à faire (quel tintouin !) présentée par les « représentants officiels de la France », les Twin Twin… Et je ne parle pas de l’uniformisation du format chanson réduit au mieux à un concours de voix (doublé d’un défilé vestimentaire), ni de son nivellement par le bas (son absence de fond atteignant des profondeurs insoupçonnées), à l’image de la politique continentale menée à Bruxelles… On voudrait favoriser l’abstention aux élections européennes qu’on ne s’y prendrait pas autrement. L’Eurovision ? Une arme de promotion massive contre l’Europe de la culture !

Je m’égare ? Pas un instant. « La chanson peut tout dire / Le meilleur, le pire… », chante Gilles Servat, n’étant rien de moins que le reflet de l’air du temps. Air du temps que le Québécois Bori a su capter avec éloquence (et quelque moquerie désespérée) dans une chanson de son nouvel album, sobrement intitulée Je suis français...

 


Le bon roi François, ami et protecteur des arts et des artistes, doit se retourner dans sa tombe quand il écoute nos porte-parole autoproclamés qui s’invitent et se congratulent les uns les autres en usant d’un franglais qui s’éloigne de plus en plus de « la langue de chez nous » (que disait Stendhal, à ce sujet ? Que « le penchant des esprits médiocres est de briller par le ton et le jargon du moment »…). Lui qui avait institué le « langaige maternel françoys » (cf. l’ordonnance de Villers-Cotterêts, 1539) comme langue du droit et de l’administration en France, en remplacement du latin ; ce qui n’empêchait nullement les idiomes régionaux de vivre (et de chanter) en bonne coexistence.
 

 

 

« C’est quoi une chanson sans texte ? » demandais-je dans mon sujet précédent. Peut-être une chanson française qu’on écrit en anglais pour masquer ses carences dans sa propre langue… « Faut pas avoir peur de jouer avec sa langue maternelle, assurait Frédéric Dard alias San-Antonio. La langue est un matériau. On doit l’éprouver. Casser la croûte des traditions. » À vous de jouer, donc, amis artisans de la chanson ! À vous de réinventer la langue, la vôtre, la mienne, la nôtre. Chacun et chacune à sa façon, mais sans renier un vocabulaire (ni son histoire : « Le passé est notre fortune », aimait à rappeler Brassens) qui a fait ses preuves, plus riche et nuancé que bien d’autres. « C’est une langue belle à qui sait la défendre / Elle offre les trésors de richesses infinies / Les mots qui nous manquaient pour pouvoir nous comprendre / Et la force qu’il faut pour vivre en harmonie. »

À quoi ça aurait servi sinon, crénom de nom, que la Jeanne boute l’Angloy hors de France, si c’est pour lui dérouler complaisamment le tapis rouge aujourd’hui ?! La langue française, faut lui faire des marmots, pas la poignarder dans le dos, encore moins la faire monter sur le bûcher ou l’échafaud. Foin d’autodafé et de franglais : face à ces maux récurrents, le français n’a pas dit son dernier mot ! Ni la chanson qui ne pleure que pour vous plaire…

      

 

Repost 0
Published by Fred Hidalgo - dans Éditoriaux
commenter cet article