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  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
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  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

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10 octobre 2015 6 10 /10 /octobre /2015 18:19

Pour que tu chantes encore

 

« On a pas long de chandelle pour aller jusqu’à demain », m’écrivais-tu en 1990. On avait déjà douze ans d’amitié pleine et entière, sans conditions, des projets ensemble (te souviens-tu de cette série de polars dont tu aurais été l’inspirateur et moi l’accoucheur ?) et une mémoire commune, bien sûr : celle de nos pères, républicains espagnols, parqués en même temps dans le même camp de concentration d’Argelès (comme celui, aussi, de Paco Ibañez)... Et nous voilà, ce soir !

LENY ESCUDERO, HERMANO MÍO

Tu le sais, il y avait longtemps que j’appréciais l’artiste quand j’ai rencontré l’homme, grâce à ton « Gibraltar » à toi (après avoir été l’assistant de Guy Béart…), devenu grand ami mien lui aussi, Jean-Pierre Bouculat. C’était en février 1978 au Théâtre de Boulogne-Billancourt. Quelques jours plus tard, tu m’invitais chez toi, rue Saint-Lazare, à Paris. L’un de ces moments forts d’une existence, où l’on se « reconnaît » de toute évidence. Et… « une fois pour toutes ». C’était alors à ton tour de nous rendre visite dans notre campagne, encore et encore, avec l’amitié qui sert à boire (même si, côté boissons, hein, toi c’était plutôt café-crème comme dans La Planète des fous) et même des parties de foot au programme. Détail : tu as été le premier artiste à qui j’ai confié – presque deux ans et demi avant sa naissance effective – mon rêve d’un journal de chanson qui s’appellerait Paroles et Musique

LENY ESCUDERO, HERMANO MÍO

Avant de se retrouver ensemble à notre stand de la Fête de l’Huma 1980, où tu allais dédicacer à tour de bras le deuxième numéro du « mensuel de la chanson vivante » (dont la Une et le dossier t'étaient consacrés), on te ferait venir en mars 1979 dans la Corne de l’Afrique, pour deux concerts des plus mémorables (…à des titres fort différents). C’était à Djibouti, république nouvellement indépendante où je tentais d’œuvrer à une presse libérée des influences barbouzo-foccardiennes, et ta venue fut rendue possible grâce à mes accointances avec les responsables du centre culturel français, Dominique Chantaraud et Bernard Baños-Robles, eux-mêmes grands amateurs de chanson.

Là, tu allais me donner une preuve à la vie à la mort de ton amitié. Tu l’as raconté dans le premier tome de ton autobiographie, Ma vie n’a pas commencé ; je l’ai rappelé dans mon blog (en rectifiant quelques points de détail : forcément, ton attitude exceptionnelle, mais naturelle chez toi, s’était imprimée chez moi de façon plus indélébile). Durant ce séjour, notre appartement fut ton QG et celui de ton équipe, dont ton fils Julian qui t’accompagnait à la guitare et Michel Godot, formidable accordéoniste. Délire et triomphe au Théâtre des Salines, sous le ciel étoilé et une chaleur étouffante. Un concert d’une énergie et d’une intensité émotionnelle, écrivis-je dans l’hebdo national, Le Réveil de Djibouti, comme seul en était capable Jacques Brel. Je le maintiens aujourd’hui : Escudero et Brel, le Grand Jacques et Leny, sur scène, chacun à sa façon, c’était du pareil au même.

LENY ESCUDERO, HERMANO MÍO

…Et nous voilà ce soir… Au soir d’un 9 octobre de sinistre mémoire. Tu savais que tu ne chanterais plus, tu m’avais permis de l’annoncer ici, mais tu continuais d’écrire tes mémoires dans ta campagne, celle de Monet, où je suis allé si souvent te retrouver dans les années 80, 90 et 2000. Avec bien sûr, entre-temps, de nombreux articles dans Paroles et Musique puis Chorus, et même une collaboration étroite avec un éditeur phonographique pour permettre la réédition en 1996 de tes grands albums. J’en rigole encore : les « masters » étant indisponibles, ce sont mes propres disques – mes 30 cm originaux ! – qu’on utilisa pour graver une dizaine de CDs (alors labellisés Déclic Communication & Chorus).

Cela me rappelle l’existence de ce beau documentaire réalisé en 2004 par le même éditeur (Éric Basset, avec Mariette Monpierre à l’image) où tu racontais toi-même ton parcours. L’histoire d’un Tendre rebelle dont je fus sinon à l’origine du moins le principal « contributeur », de la conception à la documentation, disons cela comme ça et va pour l’« immense remerciement à Leny Escudero et Fred Hidalgo » de la fin du générique. Comme on t'entend le chanter à ce moment-là, « on est aussi cons aujourd’hui qu’on sera morts dans dix mille ans »

Quoi d’autre, pour prolonger encore un peu ce « dialogue » ? Ah oui, cette fois où je t’avais présenté Allain Leprest, à la maison, ainsi qu’à Guy Béart, Graeme Allwright et Anne Sylvestre. C’était en juin 1985, pour notre petite fête des cinq ans de Paroles et Musique. Tu avais sympathisé aussitôt avec lui, qui, depuis L’Arbre de vie, te portait d’ailleurs une admiration sans bornes…

Souvenirs, souvenirs… Cet été on apprenait que tu en avais fini avec le second tome de tes mémoires, et il y a seulement quelques jours, tu donnais une interview à ton journal local, Paris-Normandie, pour en annoncer la publication (à compte d’auteur). Le début… La suite… La fin. Le début avec ta naissance en Espagne, à Espinal, le 5 novembre 1932, puis la guerre et le passage des Pyrénées en mars 1939… La suite avec ta soif de lecture, au point de voler des livres : « J’avais envie de découvrir le monde. Chez Céline, j’ai lu quelqu’un chez qui ça hurlait à l’intérieur, comme moi. Mais lui, il avait les mots pour le dire » ; jusqu’à la question des « migrants » : « J’ai été l’un d’eux. Il y a des années, j’ai écrit un texte, Le Siècle des réfugiés : “Ils sont toujours les bras ballants / D’un pied sur l’autre mal à l’aise / Le cul posé entre deux chaises / Tout étonnés d’être vivants…” » Le début, la suite… et la fin.

LENY ESCUDERO, HERMANO MÍO

La fin. Au tragique de cette annonce, doublement terrible pour nous (coup de fil de l’agence France Presse en tout début d’après-midi : « Pouvez-vous nous confirmer le décès de Leny Escudero ? »…), les « grands » médias ont ajouté une incroyable incompétence. L’information a été expédiée en quelques secondes à la fin des journaux télévisés, on a seulement cité Pour une amourette et Ballade à Sylvie (j’ai même entendu dire sur une grande radio, par quelqu’une qui visiblement ne connaissait rien à la chanson, que tu n’avais que trois cents mots de vocabulaire !!!). Et personne n’a évoqué ta seconde, formidable et pour tout dire vraie carrière. Celle qui a vraiment démarré en 1971, au retour de ton tour du monde, celle du Temps de la communale, de Van Gogh, du Vieux Jonathan, de Vivre pour des idées, du Cancre, de Fils d’assassin, de Sacco et l’autre, de La Moitié de ton âme, de La Grande Farce, de La Planète des fous, etc., tout un répertoire qui t’a situé entre Brel, toujours lui, et Ferré.

LENY ESCUDERO, HERMANO MÍO

Excuse-moi de te le dire, Leny, mais ç’a été pour toi juste l’inverse de la déferlante hypocrite à propos de Guy Béart qui, après avoir été « exécuté » de son vivant par les médias où il était tricard, est devenu soudain incontournable… une fois mort. Mort, toi tu l’étais déjà pour les médias depuis la fin des années 60 ! Pas grave, au fond, tu as rempli les salles tout le temps, sorti des disques quand tu l’as voulu sans le secours aucun des médias qui font l’opinion, tout ça n’est que de l’écume éphémère, superficielle et sans valeur, quand l’essentiel, connu des gens de peu mais de bien, demeure.

Année épouvantable : Cabu, Charlie et les autres, Guy Béart, et maintenant toi, le jour anniversaire de la mort du Grand Jacques, toi mon pote le Gitan, mon grand frère, mi hermano. Ô combien je hais le 9 octobre ! Comme j’aimerais pouvoir remonter le temps ! Le figer, à défaut, et puis arrêter là, s’arrêter là, s’asseoir par terre, comme dit Souchon.

LENY ESCUDERO, HERMANO MÍO

…Remonter par exemple à mars 1979 à Djibouti, soirée d’anthologie dont il nous reste heureusement une trace, artisanale, enregistrée par mon ami BBR (…qui, cinq ans plus tard, invitera Claude Nougaro à se produire sur cette même scène). Attention, documents exclusifs ! On vous en offre ici trois extraits (Le Bohémien, A la primavera, Depuis ta mort), pour la première fois, trente-six ans après…

Leny Escudero Le Bohémien

 

Leny Escudero A la primavera

 

Leny Escudero Depuis ta mort

...Ou remonter à l’été 1980, lorsque j’assistais, au studio de Jean Musy, à l’enregistrement de l’album Grand-père. Du titre de sa première chanson où Leny semblait s’adresser à mon propre grand-père maternel, coupable d’être poète et trop humaniste aux yeux des franquistes. Quelle émotion pendant les séances ! J’en ai encore les larmes aux yeux… Comme celui de Leny, mon grand-père que je n’ai pas connu, je me le suis inventé à travers ses rares écrits (magnifiques) sauvés par ma grand-mère et appris par cœur (je ne saurais mieux dire) par ma mère :

Un fantôme me hante
Grand père, je t’invente
Et je te fais comme
Je t’aurais voulu…

Il paraît que tu avais le coeur à nu
Je dis il paraît
Parce que je ne t’ai pas connu…

Grand père, laisse-moi te raconter
Pour dire aux autres qui tu étais
Et leur donner tes souvenirs
Pour ne pas les laisser mourir

Pour un petit instant
Ressusciter des morts
Et remonter le temps
Pour que tu chantes encore…

Le début, la suite… la fin. Depuis cette lettre, Leny, où tu m’écrivais que tu avais « bien fait d’aller à Djibouti », il n’y a pas eu long de chandelle, c’est sûr, pour aller jusqu’à demain. Un quart de siècle, pourtant ! « Je sais qui tu es », disais-tu. Forcément, tu savais aussi, pour que tu chantes encore, que je te raconterai encore. Aujourd’hui… et demain. « Demain, ça s’ra vachement chouette, demain ! », chantait Le Cancre. C’était au temps de la communale, au temps de l’espoir. Depuis, tout a changé. Et toi, tu as beau être parti sans faire de bruit, pour ne pas déranger les autres, tu n’auras pas su nous empêcher d’avoir froid dedans. Très froid dedans… Je ne sais si ce Dieu que tu interpellais avec force (Dieu, réponds-moi…) et persistait à rester silencieux t’a donné rendez-vous en d’improbables confins, mais je sais une chose, c’est qu’il faut être vivant pour avoir du chagrin.

_________

Le début... La suite... La fin est disponible à l’adresse suivante : Céleste Escudero, BP 30, 27620 Gasny (25,70 € + 4,30 € de frais de port).

 

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16 septembre 2015 3 16 /09 /septembre /2015 18:20

Le premier qui dit la vérité...


Longtemps, longtemps après que le poète aura disparu, ses chansons courront encore dans les rues. C’était sa seule ambition : être « un anonyme du vingtième siècle ». Convaincu que l’œuvre est infiniment plus importante que l’homme, il n’aimait rien tant qu’entendre chanter ou fredonner ses chansons tout en sachant qu’on ignorait qu’il en était l’auteur. Mais aujourd’hui, le jour de sa mort, « on » découvre qu’il était encore vivant, contrairement à ses copains Brassens, Brel ou Barbara, et on s’extasie devant son répertoire déjà inscrit au patrimoine… alors qu’il était tricard depuis belle lurette dans les médias ! « Le premier qui dit la vérité, il doit être exécuté… » Larmes de crocodile à n’en plus pouvoir, larmes insupportables.

GUY BÉART, C'EST TROP TARD

Pour être devenu l’ami de l’homme, après avoir admiré l’auteur-compositeur (grand poète mais aussi génial mélodiste), je suis en rogne devant tous ces hommages aussi tardifs qu’hypocrites… mais je dois également à la vérité de dire qu’il l’avait prévu de longue date, lui qui avait déjà tout dit, tout écrit, tout anticipé dans ses chansons, et qu’il en rigolait par avance : « Tu verras, le jour où je mourrai… » Et il s’esclaffait, avec la lucidité qui le caractérisait et un rire communicatif, atypique, qui n’appartenait qu’à lui. Il savait bien sûr qu’il léguait une quarantaine de chansons éternelles à la postérité ; redevable d’un tel trésor, peut-être permettra-t-elle qu’on découvre enfin ses innombrables perles méconnues ? Comme celle-ci, comme Vous :

Après la disparition de Chorus, alors que nombre d’artistes et de professionnels (auxquels nous ne pouvions plus continuer à être utiles) s’étaient mis aux abonnés absents, Guy Béart, lui, continuait de nous accompagner de son amitié, avec une fidélité sans faille et une complicité jubilatoire. Le jour où l’on nous a remis à ma chère et tendre et moi les médailles du Mérite et des Arts et Lettres, il était là. Il s’était spécialement déplacé de Garches jusqu’au Théâtre des Trois-Baudets où nous avions tenu que cette cérémonie se muât en petite fête à la chanson. Anecdote : à un moment donné, Guy ne put s’empêcher de déclarer à la cantonade que cela faisait plusieurs mois qu’il n’était pas apparu en public ! Histoire de montrer à sa façon (malicieuse et un brin coquette) non pas l’honneur qu’il nous faisait (et qui était réel, à l’âge de 80 ans) mais combien il nous estimait. Ça aussi, c’était Guy Béart… Ce soir-là, c’est l’amitié qui prenait l’quart. La preuve, c’est Jean-Michel Boris, directeur de l’Olympia, qui faisait office d’épingleur ! Soirée chargée d’émotion, des Trois-Baudets à l’Olympia, autant que d’histoire de la chanson…

GUY BÉART, C'EST TROP TARD

Merci encore, Guy… Oui, merci à Guy Béart pour ça, pour sa confiance et « pour le reste »… tout le reste. Y compris ses efforts désintéressés (et méconnus) pour créer un organe de distribution voire de production du disque au service véritable des artistes, effaré qu’il était de voir se creuser le manque de débouchés pour les nouvelles générations. J’en parle en connaissance de cause, puisqu’il avait voulu, pour que cela se passe en terrain « neutre » et quelque peu symbolique, que les réunions préparatoires, avec des professionnels de diverses régions de France, se déroulent chez nous, à Paroles et Musique (c’était au milieu des années 80), plutôt qu’au ministère de la Culture (qui lui aussi envoyait son représentant)…

GUY BÉART, C'EST TROP TARD

Et puis, en 2010, son nouveau disque – vraiment formidable – est sorti, en passant largement inaperçu de ces mêmes médias qui, aujourd’hui, interrompent le cours de leurs programmes pour annoncer la mort du poète. Lui qu’on avait plus qu’occulté depuis un quart de siècle, pire qu’occulté, ringardisé ! La plupart des médias en avaient fait leur tête de turc par excellence, l’archétype du chanteur ringard à la guitare. Tout ça depuis qu’un Gainsbourg atrabilaire l’avait exécuté en direct dans une émission de télé, pour le plus grand plaisir des imbéciles, alors qu’aujourd’hui, hein, que célèbrent-elles d’autre, toutes ces télés, toutes ces chaînes d’information continue qui lui tressent en boucle des couronnes de laurier (justifiées)... sinon le fait que ses chansons relèvent à l’évidence de l’art poétique et musical ?! Revanche posthume ? Même pas, Guy savait bien qu’au fond c’était lui qui avait raison. Mais, le premier qui dit la vérité, n’est-ce pas, il doit être exécuté...

Est-ce ainsi que les hommes vivent ? Est-ce cela Le Meilleur des choses ? Comment ne pas être en rogne ?! Contre la Camarde évidemment, mais aussi contre cette triste société du spectacle qui n’honore jamais aussi bien les meilleurs d’entre nous qu’une fois qu’ils ont cassé leur pipe, et encore (voir Allain Leprest qui patiente toujours au purgatoire médiatique)… Brassens, reprenant Paul Fort, ne manquait jamais de le rappeler : « Ne crois pas au cimetière / Il faut nous aimer avant / Ma poussière et ta poussière / Deviendront le jouet du vent / Il faut nous aimer sur terre / Il faut nous aimer vivants. »

GUY BÉART, C'EST TROP TARD

Adieu l’artiste, on t’aimait bien tu sais… Bien sûr que tu le sais ! Si je m’écoutais, maintenant que tu ne peux plus nous entendre, j’te dirais qu’en fait t’as une sacrée veine de pouvoir retrouver tes copains Georges, Jacques, Barbara et les autres, alors qu’ils nous manquent tant, à nous autres. N’est-ce pas toi qui as écrit L’Espérance folle ?! Mais je déraisonne, j’m’en rends compte en écoutant Barbara, justement, qui avait déjà tout dit (merci madame), tout de ce que l’on peut ressentir aujourd’hui à écouter et voir la plupart des médias :

C’est trop tard pour verser des larmes
Maintenant qu’ils ne sont plus là
Trop tard, retenez vos larmes
Trop tard, ils ne les verront pas

Car c'est du temps de leur vivant
Qu’il faut aimer ceux que l’on aime
Car c’est du temps de leur vivant
Qu’il faut donner à ceux qu’on aime

[…] Que feront-ils de tant de fleurs
Maintenant qu’ils ne sont plus là
Que feront-ils de tant de fleurs
De tant de fleurs à la fois

Alliez-vous leur porter des roses
Du temps qu'ils étaient encore là
Alliez-vous leur porter des roses
Ils auraient préféré, je crois,

Que vous sachiez dire je t’aime
Que vous leur disiez plus souvent
Ils auraient voulu qu’on les aime
Du temps, du temps de leur vivant

[…] Ils n’entendent plus, c’est trop tard,
Trop tard, trop tard...

 

Ci-après le « chapeau », que j’avais écrit en 2008, du dossier Guy Béart de Chorus (trente pages réalisées en collaboration avec Marc Legras), le premier dossier que nous lui avions consacré était paru dans Paroles et Musique vingt-cinq ans plus tôt (mars 1983) :

GUY BÉART, C'EST TROP TARD
GUY BÉART, C'EST TROP TARD
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27 avril 2015 1 27 /04 /avril /2015 17:13

Pour la mémoire et la justice


Ça ne change rien à la tragédie, ça ne ramènera pas les victimes et « los desaparecidos », c’est quand même une nouvelle qui redonne (un peu) foi en l’Homme : formellement identifié par un juge chilien puis retrouvé aux États-Unis où il coulait des jours tranquilles, l’assassin de Victor Jara va être traduit en justice. Une mesure que l’on doit à l’obstination de la famille du grand auteur-compositeur-interprète, emblème de la démocratie de Salvador Allende et défenseur des humbles. Il n’y aura fallu qu’un peu de patience, puisque le procès, s’il se déroule à la rentrée prochaine, aura « seulement » demandé quarante-deux ans : le chanteur fut en effet torturé et exécuté le 16 septembre 1973, douze jours avant qu’il ne fête ses quarante et un ans et cinq jours après le putsch du sanguinaire Pinochet.

VICTOR JARA

En ces temps de tragédie qui semblent aller en s’accélérant, une telle information – pour anecdotique qu’elle puisse paraître, comme un détail de ciel bleu éclairant un océan de grisaille – a valeur de symbole universel. Parce que Victor Jara ne chantait pas pour passer le temps, comme il l’écrivit dans son superbe Manifiesto, son inspiration poétique se doublant d’une indignation sociale, à l’instar de ses compatriotes Pablo Neruda et Violeta Parra. Mais aussi parce que la chanson mondiale lui a rendu hommage au cours des décennies suivantes. Témoin, celle-ci de Julos Beaucarne (1975) qui, tout en rappelant la fin de l’histoire, dénonce le fait qu’Henry Kissinger, alors responsable de la politique américaine étrangère sous la présidence de Nixon, aurait sinon fomenté du moins encouragé et soutenu avec la C.I.A. le coup d’État militaire qui allait faire des milliers de morts au Chili.

VICTOR JARA

Quelque quarante ans plus tard, le 3 janvier 2013, la justice chilienne faisait incarcérer quatre anciens militaires, dont Hugo Sanchez, l’un des deux officiers responsables de l’exécution du chanteur. Le second, identifié depuis 2009 et retrouvé en Floride où il tenait un commerce de voitures d’occasion, faisait déjà l’objet depuis décembre 2012, mais en vain, d’une demande d’extradition de la part du juge chilien Miguel Vázquez. Finalement, à la mi-avril 2015, un juge d’Orlando, Roy Dalton, a ordonné que Pedro Barrientos, c’est le nom de l’assassin, réponde au moins de ses actes devant un tribunal américain. La famille de Victor Jara – en particulier sa veuve Joan et leurs filles Manuela et Amanda – qui s’est battue tout ce temps pour obtenir justice, peut commencer à vivre un peu en paix…

VICTOR JARA

Pedro Pablo Barrientos est le triste individu qui porta le coup de grâce au troubadour, d’une balle à bout portant dans la nuque, après l’avoir torturé en compagnie d’autres militaires. Quand on retrouva le corps de Victor Jara (emmené et abandonné par son assassin dans un coin désert de la capitale, jeté parmi d’autres cadavres), on découvrit qu’il avait été criblé de balles… Quarante-quatre balles de fusil, exactement (outre celle dans la nuque), tirées par deux jeunes soldats aux ordres de Barrientos et Sanchez.

Mais avant cela – les témoignages des compagnons du chanteur, rescapés de l’enfer du stade Chile (aujourd’hui Estadio Victor-Jara) où allaient se dérouler encore tant d’autres horreurs, le montrent aujourd’hui –,  battu, supplicié, Victor Jara eut encore le courage d’écrire un poème, connu sous le titre Estadio Chile, dénonçant le fascisme. Un poème resté inachevé car les bourreaux, pleins de haine, s’en prirent alors aux mains du chanteur-poète... Les versions diffèrent quelque peu, mais qu’importe, la torture, le désir et le plaisir de faire souffrir furent bien réels : les mains massacrées à coups de crosse ou les doigts tranchés par une hache, Victor Jara n’eut que le temps de tracer au crayon sur le carnet d’un de ses compagnons d’infortune (conservé précieusement aujourd’hui à la Fondation Victor-Jara) ces vers aussi éloquent qu’ultimes : « Canto, qué mal me sales / cuando tengo que cantar espanto ! / Espanto como el que vivo / como el que muero, espanto » (« Ma chanson, comme tu es mal faite / quand je dois chanter l’épouvante / L’épouvante comme celle que je suis en train de vivre / L’épouvante, comme celle qui me tue. »)

VICTOR JARA

Deux jours plus tard, le 18 septembre 1973, sa dépouille était enterrée semi-clandestinement dans l’espoir que l’oubli efface jusqu’au souvenir de son nom… C’était compter sans la chanson, sa force émotionnelle et son pouvoir d’évocation plus durables que tous les fascismes. Deux ans plus tard, en 1975, Jean Ferrat rappelait dans Le Bruit des bottes (album La femme est l’avenir de l’homme) ce drame chilien sans savoir encore que la dictature de Pinochet verrouillerait le pays jusqu’en 1990 :  « Quand un Pinochet rapplique / C'est toujours en général / Pour sauver la République / Pour sauver l’ordre moral / On sait comment ils opèrent / Pour transformer les esprits / Les citoyens bien pépères / En citoyens vert-de-gris / Il se peut qu'on me fusille / […] À moins qu’avec un hachoir / Ils me coupent les dix doigts / Pour m'apprendre la guitare / Comme ils ont fait à Jara… »

Victor Jara ! Rien que l’énoncé de son nom fait frémir d’émotion… et de bonheur pour ceux qui, comme moi, l’écoutaient déjà dans la seconde moitié des années soixante. Comme on écoutait l’Argentin (et grand « maestro » de la chanson latino-américaine) Atahualpa Yupanqui. Avec bonheur et ferveur, pour leur poésie d’autant plus belle qu’accessible à tous, pour leurs mélodies inoubliables… et pour leur révolte contre l’injustice. Au Chili, la misère et l’exclusion étaient alors le lot commun de la majorité de la population, le pouvoir et la richesse aux mains d’une toute petite caste.

VICTOR JARA

Dans le domaine de la musique, deux voix essentielles s’élevaient dans le silence, fondatrices du mouvement de la Nueva canción chilena, pour contester cet état de fait et chanter la beauté du monde : celle de Victor bien sûr mais aussi de Violeta Parra, l’auteur de Gracias a la vida – l’une des plus belles chansons qu’on ait jamais écrites –, qui connaîtra elle aussi un destin funeste ; Violeta se suicidera de désespoir en 1967, un an seulement après avoir rendu grâce à la vie avec cette chanson immortelle, hymne absolu à la vie sous toutes ses formes.

La même année que Violeta Parra enregistre Gracias a la vida, Victor Jara – qui a bien d’autres cordes à son arc que celle de chanteur – prend la direction du collectif Quilapayun... dont les membres, on le sait, seront contraints en 1973 de s’exiler en France. Au cours des sept dernières années de sa vie, il multiplie les succès populaires et devient une véritable icône, mais une icône aussi humble et accessible que le commun des mortels. Te recuerdo Amanda (Je me souviens de toi, Amanda), El Derecho de vivir en paz (Le droit de vivre en paix), Canto libre, Abre tu ventana (Ouvre ta fenêtre), Plegaria para un labrador (Prière pour un laboureur), Ni chicha ni limona… Tant et tant d’autres jusqu’à son manifeste en chanson, où, au passage, il fait référence à son amie disparue : « Aquí se encajó mi canto / como dijera Violeta / Guitarra trabajadora / con olor a primavera… »

Je ne chante pas pour chanter
Ni pour montrer ma belle voix
Je chante parce que la guitare
Contient de l’amour et du bon sens

Elle a un cœur terrestre
Et des ailes de colombe
Elle est comme l’eau bénite
Qui sanctifie joies et peines

Là se situe ma chanson
Comme l’aurait dit Violeta :
Guitare au travail
Au parfum de printemps

Ce n’est pas une guitare de riches
Ni quoi que ce soit qui lui ressemble
Ma chanson est de ces tremplins
Qui permettent d’atteindre les étoiles

Car le chant a un sens
Quand il palpite dans les veines
De celui qui mourra en chantant
Les vérités véritables

Pas les flatteries éphémères
Ni les célébrités étrangères
Mais le chant d’une alouette
Qui atteindra le bout de la terre

Là où tout parvient
Et où tout commence
Le chant qui a montré du courage
Sera toujours une chanson nouvelle
…toujours une chanson nouvelle…

Je l’ai dit, nombreuses sont les chansons à travers le monde qui ont rendu hommage au troubadour chilien… ou continuent de le faire. C’est ainsi qu’un grand chanteur argentin, Leon Gieco, évoque les mains tranchées du guitariste dans Chacareros de dragones. En France, on peut notamment citer Gilles Servat avec une chanson en breton, Gwerz Victor C'hara, d’après le récit de l’écrivain chilien Miguel Cabezas, témoin oculaire des événements ; Pierre Chêne avec Qui était cet homme ? (« “Maintenant chante encore” / a dit un officier / En levant ses mains rouges / il s’est mis à chanter / Et la foule a repris / le chant du supplicié / Alors pour qu’il se taise / les soldats ont tiré / Qui donc était cet homme / égaré parmi nous / qu’on entendait chanter / lorsque grondaient les loups ?… »), ou encore le Sétois Angel Girones avec la méconnue Les Mains.

Enfin, à l’occasion des trente ans de cette tragédie, nous est venue de Suisse romande cette Chanson pour Victor Jara de Michel Bühler qui, au-delà du rappel des faits, dresse un constat terrible : celui de la mémoire refoulée, du pardon refusé et qui pose la question de l’honneur bafoué…

VICTOR JARA

Il fallut attendre le 5 décembre 2009 pour que la dépouille de Victor Jara fût exhumée puis transférée au Cimetière Général de Santiago, après trois jours d’hommage populaire. La cérémonie se déroula en présence de sa veuve Joan, de ses deux filles Manuela et Amanda, ainsi que de l’ancienne présidente du Chili Michelle Bachelet. Une page se tournait, celle de l’oubli délibérément entretenu. Une autre s’ouvrait, celle de la reconnaissance. Entre autres nouvelles chansons consacrées dès lors à Victor dans le monde entier par de jeunes artistes et groupes, sans parler des reprises (comme celle du Manifiesto, sur scène et en version originale, par Bruce Springsteen !), le Québécois Jean-François Lessard, dans Victor, a tiré la morale de cette abomination : « C’est pas une fable / C’est pas un conte / C’est une histoire / pour mes enfants / Afin qu’ils sachent / Qu’un vrai héros / Ça peut n’avoir / Comme armes / Qu’un tour de chant… »

L’ordre implacable venu de Washington, rappelle Michel Bühler… La lettre de Julos Beaucarne à Kissinger… Que croyez-vous qu’il soit arrivé à celui-ci ? Que des « honneurs » qui sonnent comme autant de déshonneurs. Car il n’y a pas que dans les états-majors que « l’honneur, on connaît pas », dans les salons de Washington aussi… N’est-ce pas, madame Hillary Clinton, peut-être future présidente des États-Unis, qui vous permettez de voir en ce « grand Américain » non seulement « un ami » personnel mais surtout de louer en lui son « attachement à la démocratie » ?!

VICTOR JARA

Juste histoire de rafraîchir un minimum les mémoires courtes : Salvador Allende fut élu démocratiquement et renversé par un militaire félon (qui devait avoir l’assassin par procuration de Federico Garcia Lorca pour idole, car le putsch de Pinochet ne fut qu’une redite de celui de Franco… dont les États-Unis d’Amérique furent ensuite le premier pays à reconnaître le régime – no comment…), et l’avocate de la famille Jara a déposé plainte pour délits de « torture, assassinat et crimes contre l’humanité », rappelant que la dictature de Pinochet avait causé bien d’autres victimes, accompli bien d’autres exactions, se comptant par milliers…

J’eus l’occasion d’en parler de vive voix (et avec l’émotion que vous imaginez) avec Joan Jara, la veuve de Victor (née Joan Turner, citoyenne britannique), un jour de chagrin mais aussi d’incommensurable amitié partagée. Le jour où l’on organisa avec Paroles et Musique, c’était en octobre 1983, une grande soirée au Casino de Paris en hommage à notre collaboratrice Régine Mellac, brusquement disparue au cours de l’été précédent. Prof d’université, journaliste, Régine – qui n’arrêtait pas de bourlinguer en Amérique latine, parfois à ses risques et périls – incarnait l’adresse parisienne par excellence de tous les chanteurs latino-américains contraints à l’exil.

VICTOR JARA

Ce soir-là (il en reste heureusement un double 33 tours, La Mémoire chantée de Régine Mellac – notre photo – que Paroles et Musique diffusa ensuite par correspondance), le Casino de Paris était archicomble. Non seulement la salle mais aussi la scène car (grâce en particulier à nos collaborateurs Jacques Erwan, Marc Legras et Jacques Vassal) jamais il n’y eut en France pareil rassemblement d’artistes et groupes espagnols et latino-américains, tous venus chanter ou jouer pour notre amie, qui était aussi la leur : Pajaro Canzani, Cuarteto Cedron, Paco Ibañez, Illapu, Lluis Llach, Francisco Montaner, Isabel et Angel Parra (les enfants de Violeta), Quilapayun, Uña Ramos, Osvaldo Rodriguez, Pedro Soler, Mercedes Sosa, Daniel Viglietti, etc.

Il n’y avait alors que dix ans d’écoulés, depuis le coup d’État au Chili, mais je me souviens d’avoir évoqué avec Joan Jara la nécessité, pour la mémoire collective, qu’elle s’attelât un jour à l’écriture de cette tragique histoire mais aussi de la sienne propre avec Victor… Vingt-cinq ans plus tard, en 2008, le livre, son livre, traduit en français, parut en Belgique sous le titre Victor Jara, un chant inachevé. Un récit pathétique où Joan fait découvrir son mari à travers l’homme et l’artiste. « Près de 400 pages d’émotion, soulignait Serge Dillaz dans Chorus, d’admiration et de colère où la conscience politique affleure à chaque sentiment. »

VICTOR JARA

L’histoire d’une passion amoureuse se conjuguant à une vision commune du monde. « L’amour sert ici de révélateur, poursuivait Dillaz : il est le levier d’une révolte, d’un engagement qui vont faire basculer le couple dans l’Histoire. Car l’œuvre de Victor Jara a valeur de symbole : les couplets de ce chanteur assassiné par les soldats de Pinochet témoignent du combat contre l’arbitraire. Ils ont inspiré toute une génération de chanteurs latino-américains. » Son œuvre, sa chanson, c’est-à-dire « le condensé d’un patrimoine populaire placé au service de la lutte sociale. Édifiant, à un moment où l’on veut nous faire croire que l’art chansonnier est à jamais synonyme de divertissement puéril… Victor Jara, en tout cas, était persuadé du contraire. On l’a fait taire. »

Victor Jara, 28 septembre 1932-16 septembre 1973 ; pas même 41 ans. Aujourd’hui, quatre décennies ans après son exécution par des « barbares casqués » qui n’avaient rien à envier à ceux d’aujourd’hui, par exemple aux auteurs masqués des attentats parisiens de janvier dernier, fascistes de tous bords qui n’ont dans la tête et le cœur que la haine de l’autre et de ce que l’humanité peut créer de meilleur, ennemis communs de la démocratie et de la liberté, ses anciens camarades de Quilapayun entretiennent la flamme de la mémoire. Et du rêve d’un monde enfin libéré de la barbarie. On le verra à la fin de cette vidéo, après leur chanson si emblématique de la lutte contre l’oppression, El pueblo unido jamas sera vencido, quand ils expliquent que « le rêve existe. Et comme tous les rêves, il se construit de ce que nous avons vécu. Notre rêve à nous est un pays démocratique qui respecte les droits humains, où il y ait de la justice, de la réconciliation, où il y ait du respect et de la vénération pour les héros tombés… »

VICTOR JARA

Je déplorais récemment la grève du rêve de notre société de consommation passive. Mais, même si on n’a pas assez d’essence pour faire la route dans l’autre sens (et empêcher les tragédies de se produire), avec l’identification de l’assassin de Victor Jara et le procès qui se profile enfin à l’horizon, on avance, on avance... « Hasta la victoria, siempre » ? En tout cas, « hasta la justicia », la plus élémentaire des justices, seule condition du pardon sinon de l’oubli. Le poète n’écrivait-il pas dans El derecho de vivir en paz, que notre chanson est « feu de pur amour, c’est une colombe du colombier, c’est une olive de l’olivier, c’est le chant universel, la chaîne humaine qui fera triompher le droit de vivre en paix. » Viva Jara !

 

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Published by Fred Hidalgo - dans Hommage
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