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  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
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  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

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9 janvier 2015 5 09 /01 /janvier /2015 19:23

La Folle Complainte


je-suis-CharlieLe 3 janvier dernier, le photographe Alain Rullier me souhaitait la bonne année en m’adressant ce portrait récent et magnifique de mon ami Cabu... Deux jours plus tôt, sur le groupe du réseau social lié à mon blog, j’avais publié ce souhait : « Un mot clé pour 2015 : l’ouverture (à tous les possibles et à tout ce que l’on peut aimer et découvrir). » Et pour symboliser ce nécessaire état d’esprit au seuil de l’an neuf, je suggérais un dialogue entre chanson et peinture, en « postant » des toiles de Matisse, adepte des fenêtres ouvertes, sur Collioure, sur Tahiti, sur le monde…

 Cabu-Portrait.jpg


Le 5 janvier, insistant sur ce qui devait être « le maître-mot de cette nouvelle année et ses corollaires, le décloisonnement, la tolérance…, j’ouvrais ce débat à la suite d’un extrait du Cantique de Matisse, de Michel Butor : « J’ai des yeux, j’ai des oreilles. Le monde pour moi est non seulement visible, mais audible. […] Qui ne s’intéresse pas à la peinture est un aveugle, à la musique une sorte de sourd, et je voudrais faire tout ce qui est en mon pouvoir pour le guérir de ces maladies. Ce qui est normal pour un peintre, c’est de lire des livres ; pour un musicien aussi ; ce qui est normal pour un écrivain, c’est de s’intéresser à la musique et à la peinture. » Et j’y joignais une première chanson incontournable à tous points de vue, celle de Jean Ferrat (paroles d’Henri Gougaud), Picasso Colombe (1972).

Picasso colombe au laurier
Fit Guernica la mort aux cornes
Pour que dans un monde sans bornes
La nuit ne vienne plus jamais
La nuit ne vienne plus jamais…
  

  

Deux jours plus tard, la nuit était de retour, avec ces « sortes de sourds », ces sortes de malades… sauf que pour être (immensément) bêtes, ils n’en sont pas moins (consciemment et délibérément) méchants. Inimaginable, inenvisageable, inconcevable seulement cinq minutes plus tôt sur notre sol de liberté, d’égalité et de fraternité. La barbarie fasciste – tous les extrémismes, qu’ils soient politiques ou religieux, sont du fascisme – frappait des innocents sans défense, coupables seulement d’avoir exercé la plus élémentaire des libertés d’expression (et non pas d’avoir poussé la liberté d’expression au-delà de ses limites, comme on l’entend aujourd’hui de façon aussi indécente que lâche ici ou là, en France comme dans le monde) : celle de vouloir faire rire (et réfléchir) leurs semblables avec intelligence et talent.

Les amis de Charlie Hebdo le savaient, connaissaient les risques encourus et le courage de leurs journalistes, rédacteurs et dessinateurs, de son équipe tout entière, mais jamais on n’aurait cru possible que des fous (« Ce ne sont même pas des fous, a déclaré hier soir Patrick Pelloux, médecin chroniqueur au journal, ce serait faire insulte aux fous ! ») pussent passer aux actes avec des armes de guerre en plein cœur de la capitale du pays des Lumières. C’est Mozart qu’on a voulu assassiner, c’est Picasso, c’est Rimbaud, c’est Voltaire… et c’est Cabu et les siens, Charb, Wolinski, Tignous, Honoré et les autres, qu’on a exécutés froidement.
 

Charlie-Dessinateurs.jpg

Quelques jours auparavant, je souhaitais encore à tous mes amis (et notamment à Cabu), anciens lecteurs de Paroles et Musique et de Chorus, « des chants d’oiseaux et des rires d’enfants », à l'instar des vœux de Jacques Brel qui, à eux seuls, contiennent tout ce que l’on peut souhaiter aux êtres humains dignes de ce nom.

« Je vous souhaite des rêves à n’en plus finir, et l’envie furieuse d’en réaliser quelques-uns.
Je vous souhaite d’aimer ce qu’il faut aimer, et d’oublier ce qu’il faut oublier.
Je vous souhaite des passions, je vous souhaite des silences.
Je vous souhaite des chants d’oiseaux au réveil et des rires d’enfants.
Je vous souhaite de résister à l’enlisement, à l’indifférence, aux vertus négatives de notre époque.
Je vous souhaite surtout d'être vous... »

Consterné, anéanti, sans mots… comme nous tous, hommes et femmes de bonne volonté, frères humains, citoyens du monde, après les pleurs et la stupeur, je me suis senti incapable de continuer à écrire… et puis j’ai – nous avons tous – très vite compris qu’il ne fallait pas céder à la tentation du silence qui est justement ce que recherchent ces obscurantistes. Des barbares moyenâgeux se réclamant d’un être suprême qui, « grâce » à ces imbéciles dont la carence culturelle est égale à leur haine sans limite pour les Droits de l’Homme, donne avec insistance tous les signes de son inexistence.

Il y a tant de questions et tant de mystères
Tant de compassion et tant de revolvers

Tant d'angélus
Ding
CrayonsTours-copie-1Qui résonnent
Et si en plus
Ding
Y a personne ?

Arour hachem, Inch Allah
Are Krishhna, Alléluia!

Abderhamane, Martin, David
Et si le ciel était vide ?
Si toutes les balles traçantes
Toutes les armes de poing
Toutes les femmes ignorantes
Ces enfants orphelins
Si ces vies qui chavirent
Ces yeux mouillés
Ce n’était que le vieux plaisir
De zigouiller ?...
  

  

 Je me souviens de Cabu en 1983 venant soutenir (avec beaucoup d’autres, Font et Val, Simone Signoret, Guy Bedos, Leny Escudero, Graeme Allwright, Quilapayun, Djurdjura, etc.) notre combat à Dreux pour la démocratie et la tolérance contre l’extrémisme. 

PM-Font-et-ValCabu tombé aujourd’hui au champ (chant) d’honneur de la liberté d’expression, avec tous ses amis qui sont aussi les nôtres, pour nous permettre de continuer à vivre debout. L’horreur de ce moment est trop atroce pour en dire plus… sauf qu’il ne faut pas se taire, ce serait « leur » donner raison.

Contre tous les fascismes, toujours, ne jamais rien oublier, ne jamais se taire, c’est notre devoir d’êtres humains – même pas d’humanistes, de simples êtres humains – pour tenter d’empêcher que le pire, d’où qu’il vienne, ne se reproduise. Et c’est bien à cela que participait en toute conscience, avec d’immenses qualités professionnelles et beaucoup d’humour, sans autres armes que le stylo et le crayon, l’équipe de Charlie Hebdo. Merci infiniment, les amis, jamais on ne saura vous rendre ce que vous nous avez apporté mais jamais on ne vous oubliera : on vous aimait, on vous aime, on vous aimera. Toujours.
  


Souvenir... Début mars 2005, dernière ligne droite du bouclage du numéro de printemps de
Chorus...
Coup de fil de Mano Solo : « Salut Fred, j’ai des choses à dire, urgentes, qui me tiennent à cœur ! Peux-tu me laisser une carte blanche dans le prochain numéro de Chorus ? Genre une page... »
Moi : « Prends la place que tu veux, Mano... »
Le lendemain, il nous envoyait l’équivalent de trois pages pleines sans illustration. Le temps de réaménager le sommaire, je rappelais Mano : « Il faudrait pouvoir illustrer ton texte, tu peux nous donner quelque chose ? Une photo, un dessin ?... »
Mano : « Les photos, tu as ce qu'il faut dans tes archives ; pour le reste demande à mon père... »
Moi (dubitatif, les relations alors étaient quelque peu tendues entre le fils et le père) à Cabu : « J’ai besoin au moins d’un dessin pour illustrer une tribune libre de Mano... Je sais que tu ne l’as encore jamais fait pour et sur lui, mais… c’est lui qui le souhaite... et puis ce serait… bien, non ?! »
Cabu : « Lis-moi son texte… et je t’envoie dans la journée ce qu'il te faut. »
  

dessin-Mano-copie.jpg 

Ce qui fut fait et publié dans le numéro de Chorus avec Dylan en couverture : quatre pages intitulées « Le virus en papier », un texte très-très fort (conclusion de Mano : « Je remercie Chorus d’accueillir un bout de ma rage, simplement, sans avoir eu à lutter... »), illustré par un dessin d’une demi-page de Cabu sur « Mano Solo, le chanteur » en lequel les médias et beaucoup trop de journalistes, confondant l’art et le « people », la chanson et le scandale, ne voyaient en lui que « Mano Solo, le chanteur du sida »... Et c’est ainsi qu’eut lieu la réconciliation définitive entre l’un et l’autre, entre Emmanuel Cabut, disparu à 46 ans le 10 janvier 2010, et Jean Cabut, assassiné lâchement le 7 janvier 2015 (il aurait eu 77 ans mardi 13).
 

 

Antimilitariste, pacifiste, bouffeur de curés en tout genre bouffis en certitudes et autoproclamés porteurs de la Parole divine (tu parles !), mais ami des hommes, de la nature et des animaux, il n’aurait (il n’a) jamais fait de mal à une mouche… Et pourtant, « ils » l’ont tué, les salopards de connards qui ne méritent pas le nom d’êtres humains ont tué mon Cabu, notre Cabu si tendre qui faisait déjà partie du meilleur de la mémoire collective ; ils l’ont exécuté sans autre forme de procès, lui, deux policiers qui faisaient simplement leur travail et ses merveilleux collègues de Charlie Hebdo !
 

Noms-victimes.jpg 

Quelle déchirure… Oui, « pourquoi, pourquoi, t’es plus là ?! » Je pense à la chanson de Mano : « Allez viens, y a qu’à faire semblant de rien, juste un peu fermer les yeux, rien qu’y croire un tout p’tit peu… Allez, viens dans mes bras, y a pas d’raison d’rester seul comme un chien… » 
  

 

Depuis des années ils poursuivaient leur travail au service de la liberté d’expression et du rire tout simplement – du rire ! –, de la dérision aussi salutaire qu’indispensable dans nos sociétés où la bienséance, le bien-pensant, le politiquement correct et la langue de bois nous étouffent doucement mais sûrement, nous font mourir, la République et la démocratie, à petit feu. Ils continuaient parce que c’étaient eux, parce que PM-Bourges-Cabuc’étaient nous… et qu’on n’aurait su faire autrement, nous de les lire, de les aimer et de les encourager, eux de faire leur job avec talent, conscience (non, ils n’ont jamais été « irresponsables », c’est une honte de lire et d’entendre ça encore aujourd’hui, c’était tout le contraire !) et toujours dans l’idée de s’en payer une tranche, de rigoler et de nous faire rigoler de tout, malgré les risques avérés, les menaces de mort répétées… Selon le principe qu’il vaut mieux en rire qu’en pleurer. Et que la liberté ne s’use que si l’on ne s’en sert pas. Comme ceux du maquis de la Seconde Guerre mondiale, les résistants de la liberté contre la barbarie, ils resteront nos héros.

Et Cabu à jamais le mien : tant de souvenirs partagés avec lui depuis la création de Paroles et Musique en 1980… Chez lui, seul avec lui, à écouter des disques (Cab Calloway et Trenet bien sûr, et puis le jazz de la grande époque) et à le regarder, admiratif, dessiner le sourire aux lèvres, l’œil malicieux ; au restaurant (…végétarien) ; au spectacle (Tachan, Trenet !) ; avec Cavanna… et je pense à Reiser... et à Desproges… Sa collaboration fidèle, ses illustrations, ses couvertures (oh ! la Une du numéro d’avril 1986 de Paroles et Musique faisant écho aux déclarations nauséabondes de l’extrême droite sur la nouvelle chanson française, forcément « décadente »…) ; ses appels impromptus : « Allez viens, j’t’emmène à Droit de réponse chez Polac, on va se marrer »
 

CabuRichardFred.jpg 
CannavoTrenetÉvidemment, le livre (de référence) de Richard Cannavo sur Charles Trenet (Le Siècle en liberté) que je lui avais proposé d’illustrer à l’automne 1988, ce qui l’avait rendu si heureux (d’où sa dédicace perso faisant référence à l’Académie française : l’auteur de L’Âme des poètes y avait malencontreusement déposé sa candidature…) : deux ou trois matins par semaine, pendant presque trois mois, je me suis incrusté chez lui, n’acceptant d’en repartir qu’avec son dessin du jour – un chef-d’œuvre à chaque fois – précieusement dans ma sacoche, comme à la suite d’un hold-up librement consenti par sa victime !… Et son rire, son rire surtout, son rire toujours, toujours le même mais si communicatif. Irrésistible. Qu’est-ce qu’on riait !

Trenet-texte 

   

Dedicace-Cabu

 

Tous ceux qui l’ont connu conservent forcément le même souvenir de lui : sa gentillesse – infinie – et son rire d’enfant, de grand adolescent qui se refusait à vieillir – le Grand Duduche, c’était lui, vraiment. Et son incroyable simplicité, sa rare modestie, son humilité exemplaire, alors que c’était un géant, qui dessinait plus vite que son ombre, un génie de son art.

Comme vous, tout pareil, mon cœur saigne. Abondamment. En songeant à lui, je pense au plus beau livre que j’ai lu depuis des années, avant que le jury Goncourt s’honore à le distinguer, celui de Lydie Salvayre qui, d’une certaine façon, raconte l’histoire de ma mère en racontant l’histoire de la sienne exactement au même âge, en 1936, en Espagne. Pas pleurer. Les deux mêmes mots que disait et répétait ma grand-mère à ses deux filles en découvrant l’exil, synonyme de froidure, de solitude et d’inconnu, en février 1939 ; trois femmes fuyant la barbarie fasciste pour laquelle le cri de haine « Viva la muerte ! », à l’image des nouveaux barbares décérébrés de janvier 2015, était tout un programme. Non, « surtout, il ne faut pas pleurer. Pas pleurer… Pas pleurer ! » 
 


Spécialement pour toi, Jean (et je pense aussi à Emmanuel et à Isabelle), revoici la chanson du Fou Chantant que tu préférais… Crévindieu ! Nous forcer à écrire aujourd’hui ce genre de complainte, quand même, tu charries !... Mais si ça se trouve, quelque part, tu te marres bien avec Reiser, Desproges, Cavanna, Wolinski, Honoré, Tignous, Charb… et tu chantes
Y a d’la joie avec lui, le « Fou », le vrai, l’enchanteur, lui qui croyait au ciel et toi qui n’y croyais pas.
 

Trenet-pour-PM
On te connaît, tu sais, avec ton imagination délirante ! Rien que pour entonner encore du Trenet, fût-ce désormais avec des ailes d’ange, tu serais bien capable de t’inventer – et d’y inviter tous les potes, tous les gentils et talentueux – un miraculeux paradis des musiciens et des artistes ; avec bien au chaud dans les nuages, pour vous écouter et jouir de plaisir en faisant chorus, tous ceux et toutes celles qui vous ont aimés de votre vivant et sont partis avant vous. Triomphe assuré, ovation debout ! « Viva la vida » (nous serons votre mémoire vivante) et à bas les cons ! 
 

 

 
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18 août 2014 1 18 /08 /août /2014 19:32

Dans sa maison d’amour… et d’amitié

 
1965, premier album de Pierre Vassiliu : La Femme du sergent, Armand, Charlotte, Twist anti-yéyé… Un ovni apparaît dans la chanson française. Une sorte de rigolo anticonformiste voire iconoclaste. 1969, deuxième album : avec Amour amitié, chef-d’œuvre de tendresse, l’artiste surprend tout son monde et surtout les amateurs d’étiquettes. Bientôt les médias se jettent sur l’amusant Qui c’est celui-là ?... et négligent, dans l’album qui le reprend en 1974, la merveilleuse Dans ma maison d’amour. Jamais plus l’image publique de l’interprète, réduite à ce tube, ne sera en phase avec le répertoire formidablement diversifié de l’auteur-compositeur. On vient encore de le voir (et de l’entendre), quarante ans après, à l’annonce de son décès, ce 17 août 2014.
  

 Portrait-1.jpg

 
C’est en clin d’œil amical à Pierre Vassiliu, et en souvenir de notre première rencontre, au tout début des années 70 en Afrique (où il irait lui-même vivre par la suite), qu’en créant ce blog – comme le savent tous ceux qui sont inscrits à sa
newsletter – je l’avais sous-titré « Dans ma maison d’amour ». C’était en novembre 2009, après quelques mois d’une « petite mort » due à la disparition brutale de nos « Cahiers de la chanson » qui, si regrettés aujourd’hui, n’ont jamais manqué de faire chorus en temps voulu avec l’artiste.

 

 

Pour mémoire, voici juste quelques repères de ces décennies 1990 et 2000.
Automne 1994 : ouvert sur un hommage à Mouloudji, disparu le 14 juin précédent, Chorus n° 9 propose une « Rencontre » avec Pierre Vassiliu. Son actualité ? Un nouveau spectacle, grande réussite par son mélange d’humour, d’émotion, de musique et de professionnalisme :cd-LaVie « Je l’ai beaucoup travaillé, nous confiait-il, car pour une fois j’ai eu les moyens de répéter, dix jours dans un théâtre à Ivry. J’ai essayé de faire un peu la synthèse de mes voyages, de quelques années… » Et un nouvel album, La vie, ça va, après six ans d’attente (L’amour qui passe datait de 1987), du fait de la « sourde oreille » des maisons de disques.

« Un album charnu et épicé, soulignait le signataire de l’article, notre collaborateur Daniel Pantchenko, largement influencé par la période africaine de l’artiste et dont la chanson-titre (samba-reggae d’origine brésilienne) commence à se faire entendre sur les médias. »

Depuis que je traîne sur la terre
On n’me dit toujours pas ce que je fais là
Eh bien j’ai percé le mystère…

 

 

Et de préciser encore : « Ce sera sans doute beaucoup plus long pour Dangereux, un “bon gros reggae” où nos princes de tous poils en prennent pour leur gouverne. » « Y en a marre, confirmait l’auteur-compositeur. Les gens sont tristes, solitaires, y a plus de solidarité. Tout ça, c’est la faute aux politiques. Faut qu’on arrête de se plaindre et qu’on bouge ! » Le délai pour que cette chanson soit enfin diffusée s’avéra bien plus que « beaucoup plus long » : pire, pas une fois à ma connaissance on ne l’entendit sur les ondes nationales ! Difficile, il est vrai et bien dérangeant (surtout pour un chanteur catalogué rigolo), de faire plus radical comme révolte…

 

 
Automne 2003, rubrique Disques de Chorus n° 45. Au sommaire les Têtes Raides avec Qu’est-ce qu’on s’fait chier !, Louis Chedid avec Botanique et Vieilles Charrues, Anne Sylvestre avec Les Chemins du vent, Jean-Louis Murat avec Lilith, François Béranger avec 18 chansons de Félix, Cali avec L’Amour parfait, Paule-Andrée Cassidy avec Lever du jour, Claude Semal avec Les Chaussettes célibatairesCD-Pierres-precieuses.jpget puis une cinquantaine d’autres critiques (du jeune public à une sélection d’albums du monde), dont celle du double CD de Pierre Vassiliu, le bien-nommé Pierres précieuses.

« Acte (ou CD) 1, annonce notre collaboratrice Valérie Lehoux : les nouvelles chansons. Car si les télés et radios le boudent, Vassiliu continue d’écrire, sans jamais se renier. Outre quelques reprises aussi inattendues que réussies (Mon pote le Gitan, L’Étrangère), on le retrouve ici en terrain connu : son disque exhale ce parfum d’Afrique qui lui est devenu si cher. Hymne d’amour aux charmes du Sénégal, titres signés avec le Casamançais Youssou Mané, chansons sensuelles, histoires de pirogues… Vassiliu conserve l’âme généreuse et le cœur nomade. »

Le second CD était un autre bijou, composé d’extraits de concerts pris sur le vif, à Marseille et à Pézenas (la ville dont était natif son copain Boby…). Dont Amour amitié, bien sûr. Et Valérie de conclure : « Ces chansons, des années soixante à aujourd’hui, brossent le portrait d’un homme ironique certes, mais inquiet aussi, tendre et concerné. À l’inverse d’une étiquette qu’il est temps de déchirer pour voir celui qui se planque derrière. Un artiste. » Ce sera hélas le dernier album original dudit artiste...

 

 

Hiver 2005-2006, rubrique Livres de Chorus n° 54 : où il est question de Francis Cabrel, Joe Dassin, Nino Ferrer, Juliette, Georges Moustaki, Étienne Roda-Gil, Alain Souchon et Laurent Voulzy, Zazie… et puis aussi de Pierre Vassiliu, avec son autobiographie intitulée Qui c’est celui-là ? Un titre qui s’imposait, note Serge Dillaz, « car la question n’a jamais eu de réponse. Que savait-on au juste de M. Vassiliu ? Un rigolo aux élans de tendresse inattendus, baba-cool toujours par monts et par vaux, artiste atypique pour qui la carrière compte moins qu’un gueuleton copieusement arrosé ?… “C’mec-là”, finalement, a décidé de mettre de l’ordre dans ce fatras de clichés avec une vraie autobiographie.
  

Portrait-livre.jpg

» Vassiliu joue franc-jeu », constate Dillaz. « L’enfance avec une mère sensible aux charmes du piano et un père toubib, violoniste à ses heures, les boîtes à bachot, l’amour des canassons (il fut apprenti jockey), la rébellion, le rejet de la famille : tout y passe dans ce qui constitue les préludes d’une vocation.cd-AmourAmitie.jpg La guerre d’Algérie, aussi, qui eut un rôle non négligeable dans cette découverte chansonnière. La Femme du sergent fut en effet écrite à cette époque. Immédiatement testée sur les populations autochtones, elle confirma notre homme dans sa conviction : la chanson pouvait faire office de gagne-pain !

» De retour au foyer (une péniche au bord de la Marne), l’ex-bidasse s’empresse de fréquenter Le Petit Conservatoire de Mireille ; tout en officiant dans un club de jazz et en chantant dans les cabarets. cd-Toucouleur.jpgÀ travers mille anecdotes, Vassiliu fait revivre ces jours (et nuits) de rencontres, de rires et de bitures. Les amitiés qui résisteront au temps, comme celles qui ne durent que quelques heures. Les tournées avec les yéyés. Les premières parties à l’Olympia ou ailleurs. Les joies, les déceptions.

» Grand sentimental, Pierre Vassiliu n’oublie pas d’évoquer ses enfants, ses amours, ses voyages. Les séjours prolongés en Afrique tiennent la piste un bon moment. À la réflexion, on se demande d’ailleurs comment ce paresseux invétéré a eu le loisir de mettre en boîte dix-sept albums… sans compter ses musiques de films. Tant pis pour lui. On a envie de dire : une autre ! Encore une histoire, encore une chanson… »
  

Pochette-3.jpg

Une autre, oui, encore une autre ! Il nous en a tellement offertes, de belles et de splendides. Et pourtant, il ne reste de lui, pour l’audiovisuel grand public, qu’un seul et unique titre. Je ne sais pas pourquoi, mais en écrivant ces derniers mots, j’ai envie de me repasser le « Coup de gueule » d’Hervé Cristiani (évidemment ignoré des diffuseurs). Lui aussi, tout récemment disparu, nous a offert de formidables albums, d’inoubliables chansons comme celles de son dernier opus, Paix à nos os. Mais toute sa carrière, pour les « grands » médias, s’est inexorablement réduite à son seul Il est libre Max...

V’là ce qu’elle donne, la vie d’artiste
Depuis que l’tiroir-caisse a pris le pouvoir
Sainte Madonne, comme c’est devenu triste
Y a plus d’place pour mes belles histoires
Ah ! que ça m’fait de la peine
Misère humaine tu m’assassines
Moi qui rêvais d’être sur scène
Je meurs oublié dans la cuisine… 

 

 

Aujourd’hui, c’est sûr qu’au paradis des musiciens, ils sont tout à fait libres, Hervé et Pierre. Mais à nous, qui les aimions de leur vivant, ça nous fait une p… de sacrée consolation ! Comme l’écrivait Paul Fort cité par Brassens (l’idole absolue de Vassiliu, jusqu’à s’installer à Sète ces dernières années) : « Ne crois pas au cimetière / Il faut nous aimer avant / Ma poussière et ta poussière / Deviendront le jouet du vent / Il faut nous aimer sur terre / Il faut nous aimer vivants. » Ce que Jean-Roger Caussimon traduisait ainsi : « Il faut aimer de tout son cœur / Et, sans attendre, / Dire “Je t’aime” à ceux qu’on aime / Avant qu’ils ne soient loin de nous… »
 

scene.jpg

Dans une chanson plus méconnue, Barbara, elle, enfonçait le clou, douloureusement :

C’est trop tard pour verser des larmes
Maintenant qu’ils ne sont plus là
Trop tard, retenez vos larmes
Trop tard, ils ne les verront pas
Car c'est du temps de leur vivant
Qu’il faut aimer ceux que l’on aime
Car c’est du temps de leur vivant
Qu’il faut donner à ceux qu’on aime.

Que feront-ils de tant de fleurs
Maintenant qu’ils ne sont plus là ?
Que feront-ils de tant de fleurs
De tant de fleurs à la fois ?
Alliez-vous leur porter des roses
Du temps qu’ils étaient encore là ?
Alliez-vous leur porter des roses ?

Ils auraient préféré, je crois,
Que vous sachiez dire je t’aime
Que vous leur disiez plus souvent
Ils auraient voulu qu’on les aime
Du temps, du temps de leur vivant.

 

 

C’est la morale (toujours recommencée) de cette triste histoire. Il faut faire chorus quand il est temps. Plus tard, c’est souvent trop tard. Une fois qu’on vous a tout pris, la vie, l’amour, l’amitié, et même vos yeux pour pleurer, il ne vous reste plus qu’à parler aux anges. S’agissant de Pierre, cependant, je veux croire que dans sa maison d’amour, guitare en mains, les anges, il s’en arrange…  

 

 

 

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2 août 2014 6 02 /08 /août /2014 09:40

Du « Petit Bonheur » à « L’Alouette en colère »…

 
Ce 2 août 2014, Félix Leclerc aurait eu cent ans. Nous avons eu la chance de le rencontrer plusieurs fois et lui avons consacré deux grands dossiers : de son vivant et avec lui, pour le n° 38 de Paroles et Musique (« La chanson de Félix le Lion », mars 1984), en direct de son domicile de l’île d’Orléans où il nous avait (très chaleureusement) reçus ; et plus tard, pour lui rendre hommage, dans le n° 4 de Chorus (« Une vie comme le tour d’une île », été 1993), avec notamment une entrevue restée inédite dans la presse et plusieurs témoignages exclusifs (de Jacques Bertin, Jean Dufour, Yves Duteil, Roger Gicquel, Pierre Jobin…). Il y avait cinq ans alors que le « Roi Heureux » nous avait quittés, le 08-08-88... 
  

PM38.jpg

Pour ma part, je conserve de nos rencontres avec lui un souvenir privilégié, et vraiment très spécial : celui du soir où le Printemps de Bourges, septième du nom, avait décidé de l’honorer en lui faisant la fête. C’était en avril 1983 et jamais auparavant aucun hommage de ce type ne lui avait été consacré en France. Félix était assis au milieu de la salle (c’était la toute première fois – sur trente et une ! – qu’il traversait l’Atlantique sans sa guitare…) pour écouter les artistes, sur scène, reprendre ses chansons : il y avait là, autour de Jean-Pierre Chabrol, en maître de cérémonie, Michèle Bernard, Yves Duteil, Roger Gicquel, Maxime Le Forestier, Sylvain Lelièvre, Claude Léveillée, Gérard Pierron, Sol, Philippe Val… 
  

 
Au piano, aux arrangements et à la direction d’orchestre, « maître » François Rauber lui-même (oui, le pianiste et orchestrateur de Jacques Brel, qui avait connu Félix dès ses tout débuts aux Trois Baudets), et parmi les musiciens, à la contrebasse, un certain Pierre Nicolas (oui, « le » Nicolas de Georges Brassens !). Du beau monde s'il en est...
       

 
J’écrivis le compte rendu de cette soirée dans le n° 31 (juin 1983) de
Paroles et Musique. Mais mon souvenir intime de cette soirée, à part l’ovation debout de plusieurs minutes qui accueillit Félix à son entrée dans la salle (le Grand Théâtre de la Maison de la Culture de Bourges), ce sont les larmes qu’il essuya à plusieurs reprises pendant que les artistes le chantaient. Des larmes discrètes forcément passées inaperçues des spectateurs et des artistes… Son ami et « gérant » québécois Pierre Jobin nous avait en effet demandé, à ma chère et tendre et moi, de faire partie des six personnes choisies (dont lui-même et son alter ego Jean Dufour pour la France) pour entourer Félix (assis à ses côtés et juste devant et derrière lui) durant la soirée, pour le cas (fort improbable) où il aurait eu affaire à des importuns.
     

 

Tout se passa au mieux, vous l’imaginez bien… et c’est très ému que Félix Leclerc gagna finalement la scène pour remercier tout le monde, public, artistes et organisateurs confondus. Un grand moment et une soirée aujourd’hui entrée dans les annales de la chanson. Et nous, qui étions là, à ses côtés, nous vivions, nous buvions littéralement son émotion, le regard presque plus porté sur lui que vers la scène… Quelle intensité ! Et quelle simplicité, quelle humilité chez lui... Le signe des vrais « grands ». Et que de bonheurs il aura su nous offrir. Des bonheurs de fraternité mais aussi de colère appropriée. En titre de l’ « entrevue » fleuve qu’il nous accorda pour son « dossier » (signée de notre excellent collaborateur Jacques Erwan), nous reprîmes cette phrase prononcée spontanément : « Le poète est le miroir de son temps : parler de jardins et de roses, quand le sang coule dans la rue, n'est ni réaliste, ni brave, ni utile... »
       

 

C’était en 1984. Trente ans plus tard, ne croirait-on pas que ces mots viennent tout juste d’être prononcés ?! À méditer en tout cas par nombre de chanteurs actuels, du moins par ceux qui ont une certaine ambition poétique… La poésie n’est-elle pas une arme chargée de futur ? Merci Félix ! Comme le disait ton copain Jacques, on n’oublie rien, de rien, on n’oublie rien du tout, on s’habitue, c’est tout…
 

  

 

 

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Published by Fred Hidalgo - dans Hommage
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