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  • : SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • SI ÇA VOUS CHANTE (le blog de Fred Hidalgo)
  • : Parce que c’est un art populaire entre tous, qui touche à la vie de chacun et appartient à la mémoire collective, la chanson constitue le meilleur reflet de l’air du temps : via son histoire (qui « est la même que la nôtre », chantait Charles Trenet) et son actualité, ce blog destiné surtout à illustrer et promouvoir la chanson de l’espace francophone ne se fixera donc aucune limite…
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  • Fred Hidalgo
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.
  • Journaliste depuis 1971, créateur de plusieurs journaux dont le mensuel « Paroles et Musique » (1980-1990) et la revue « Chorus » (1992-2009). Editeur depuis 1984 et créateur en 2003 du « Département chanson » chez Fayard.

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26 septembre 2011 1 26 /09 /septembre /2011 17:00

Nom du Diable, quel choc !

   

LeprestScene.jpg

 

Je vous fais la version courte, d’autant que j’en appelle surtout à la mémoire, n’ayant eu aucune raison, à l’époque, d’enregistrer cette conversation. Mais quelques jours plus tard, quand même, je prendrai le soin d’en noter l’essentiel noir sur blanc. C’est que le motif de ce coup de fil allait se révéler mille fois justifié ! Sur le moment, j’essaie quand même d’en savoir plus, je demande des précisions à Henri qui répond en substance :

- En fait, je connaissais déjà l’auteur depuis quelques mois, grâce à une relation commune qui m’avait remis quelques-uns de ses textes : estomaqué, j’ai aussitôt accepté d’écrire la préface de la plaquette qu’il souhaitait éditer. Mais je ne savais rien du chanteur… jusqu’à hier soir. Il m’a scotché ! D’où cet appel, car il m’a dit qu’il allait passer très bientôt dans un café-théâtre à Paris… et je veux absolument que vous alliez le voir ! Il faut me le promettre ! Jurez-le moi ou je ne raccrocherai pas !

Que faire d’autre que promettre ?! Nous avons juré-craché de nous rendre au Bateau Ivre, le bien-nommé en l’occurrence, petit haut lieu parisien du quartier Mouffetard, pour y écouter un certain… Allain Leprest. « Attention, Allain, avec deux l, hein ! », souligna Tachan. « Et bien sûr, vous me rappellerez aussitôt. »

   

  

Voilà donc comment cela a commencé. Grâce à l’auteur des Z’hommes, de L’Amour et l’Amitié, de La Tendresse, de La Marche funèbre des enfants morts dans l’année, de Ceux qui restent… et de tant d’autres chansons superbes, comme La Vie : « Ça tient dans une paume / Ça résonn’ comme un psaume / Mais ce n’est qu’une java / La vie / À peine est-elle éclose / On dirait une rose / Mais ce n’est qu’un dahlia… » Commencé, oui, car à partir de là nous ne lâcherons plus jamais Leprest, en public comme en privé, à la scène comme à la ville, des premiers papiers de Paroles et Musique aux derniers de Chorus… y compris le n° 69 mort-né de l’automne 2009, puisque j’avais prévu à son sommaire un important « Duo d’artistes » entre lui et Romain Didier.

Ce soir de 1982, au Bateau Ivre (où Gérard Pierron allait également rencontrer Leprest), ma chère et tendre et moi fîmes d’une pierre deux coups, car pour le prix d’un Allain, nous découvrîmes aussi un Rémy, Tarrier de son nom, obsédé textuel de drôles de chansons d’humour (il s’illustrera cette année-là par un 45 tours avec un mini-tube potentiel, Il n’y aura pas de match retour, à décrypter comme toujours chez lui au second degré : « T’es belle comme un coup franc de Platini qui va dans la lucarne / Sensuelle comme un p’tit pont de Pelé dans un mouchoir de poche… »). Naissance d’une double complicité : la nôtre avec Allain – près de trois décennies de fréquentation régulière – et celle d’Allain avec Rémy Tarrier qui lui donnera, en 1994, un Joyeux Noël de derrière les fagots pour son quatrième album : « Petit Papa Noël / Quand tu descendras la poubelle / N’oublie pas de prend’ le courrier / P’têt que l’chômage est arrivé… » L’un des rares textes d’autres que lui, qu’il aura enregistrés.

 

LeprestJeune.jpg
Et Allain, alors ? demanderez-vous. Conforme à ce que Tachan nous avait annoncé. Captant aussitôt l’attention, ne vous lâchant plus, la voix profonde parfaitement assurée pour hurler sa tendresse ou susurrer sa révolte à l’aide de textes, c’était là le miracle, à la portée aussi populaire, aux sujets aussi quotidiens que l’écriture était exceptionnelle. De l’émotion majuscule, presque palpable dans cette cave étroite où nous n’étions guère plus de vingt. Ben ouais, le choc, le poil sur la peau, le grand frisson devant de telles chansons et l’authenticité de leur auteur !

Exactement comme Tachan nous l’avait dit, oui, et surtout comme Tachan, avant tout le monde, l’avait écrit dans Tralahurlette, recueil de vingt textes illustrés : « J’ai pas la préface facile. P’têtre parc’que j’suis trop exigeant ou pas assez aimant… ou bien les deux. Et puis LEPREST est arrivé ! Nom du Diable, quel choc ! Faut le redire mes frères : le talent, ça court pas les pages en 1981 ! Ça fait quoi ? 5 ans, 10 ans, plus peut-être, que j’avais pas lu ÇA… Et ce soir, je me sens d’une humilité jubilatoire d’écrire ces quelques lignes. J’ai envie de crier : enfer ! que c’est beau ! Et pour le crier, j’ai envie de trouver des mots qui n’existent pas – ou plutôt qui n’existent plus – car LEPREST les a déjà pris, tordus et recrachés en émotion-révolte, en tralahurlette-amour… Ah ! papamaman, ah ! lecteur ! quel pot vous avez ! Et vous, baudruches, mayonnaises, médiocres de toutes plumes, resquilleurs de l’immortalité : passez votre chemin… Allain LEPREST est arrivé : je l’aime. »

   

 

Nom du Diable, en effet ! Et pourtant, sur scène, ça n’était encore que l’ébauche de Leprest, seul à la guitare et à la composition de la plupart des textes, façon Souchon avant Voulzy. Car la rencontre avec Romain Didier n’avait pas encore lieu, et il lui faudrait attendre encore un an pour que le piano à bretelles de son copain Bertrand Lemarchand (rencontré plus tôt à l’Atelier Chanson d’Annie et Didier Degrémont du Théâtre Maxime-Gorki du Petit-Quevilly) lui permette de mettre ses mots en scène, sans les paraphraser, par une gestuelle aussi sobre qu’étonnamment éloquente.

 

LeprestPeinture.jpg

 

C’est ainsi que ce soir-là nous avons découvert des chansons dans leur version originale : Mec, Reverras-tu le Sénégal, La Kermesse, Martainville ou encore Rimbaud : « Pourquoi t’as si tôt couché les glaïeuls / Ça t’aurait fait beau, des rid’ sur la gueule / […] / T’avoueras quand même qu’c’est pas des manières / D’partir en laissant la moitié d’un verre… » D’autres connues aujourd’hui sur des musiques de Romain Didier, comme Édith (« C’est tout au fond du Pèr’ La chaise / Dans la section quatre-vingt-seize / Qu’elle a trouvé son dernier nid […] / Si la tombe paraît trop petite / C’est qu’il fallait trop de granit / Pour qu’elle soit à son échelle… ») ou La Retraite : « Tiens, c’est le fond de la bouteille / Ça y est, nous voilà vieux ma vieille… » Mais aussi des textes jamais enregistrés par la suite, comme Le Premier Jour du monde, rare synthèse aussi lucide qu’acide de l’histoire de l’Humanité : « Un petit point de règlement / Je rappell’ qu’il est interdit / Aux nègres de gêner les blancs / Et aux grands d’aider les petits / Tout homo, juif ou saltimbanque / Pris en flagrant délit d’espoir / Retourne à la case départ… »  

Ferre PMPour Paroles et Musique, trois ans plus tard, dans le « spécial Léo Ferré », Allain racontera ses débuts à Jacques Vassal* : « Je crois qu’il doit y avoir en France dans les soixante mille écrivains solitaires… Moi, ça m’a pris à quinze ans, peut-être parce que j’étais plus acculé à la solitude que d’autres. Ou que je m’y acculais. J’étais un acharné de Victor Hugo ou de gens comme ça et j’ai commencé à écrire dans une optique plus “poèmes” que “chansons”. […] Jusqu’au jour où j’ai découvert, par l’intermédiaire de quelques chansons écoutées à la MJC du coin, qu’il y avait une espèce de langage plus proche du langage parlé. »  

À l’origine, se rappelait Allain, il pensait se consacrer à l’écriture plutôt qu’à une carrière d’interprète : « Et puis, à force de présenter mes chansons moi-même, je me suis piqué au jeu. Surtout après l’arrivée de Bertrand Lemarchand à l’accordéon. Jusque-là, je m’accompagnais à la guitare. J’étais un redoutable instrumentiste, mais c’était le seul moyen de faire exister mes textes. » Dans la région rouennaise d’abord, puis à Paris, « parce qu’après cinq-six ans, on revoit les mêmes gens dans une région, il faut chercher ailleurs, rencontrer un public neuf. » Deux-trois cabarets en guitare-voix : Le Bateau Ivre, donc, Le Caveau de la Bolée et Chez Georges, puis avec Lemarchand, monté à son tour à Paris, « pour perfectionner son accordéon, on s’est dit : on va joindre nos deux incompétences et essayer de faire quelque chose ! »

 

LeprestGuitare.jpg

 

Ce « quelque chose », ce n’était même pas ce que l’on découvrit, ce soir-là, dans une cave enfumée et à peine éclairée. Et pourtant, le talent de Leprest nous éclaboussa d'évidence, nous sauta aux yeux et aux oreilles comme un feu d’artifice royal. Plus tard, écrira-t-il, « C’est peut-être Mozart / Le goss’ qui tambourine / Des deux poings sur l’bazar / Des batt’ries de cuisine / Jamais on le saura […] / C’est peut-être Colette / La gamine penchée / Qui recompte en cachette / Le fruit de ses péchés / Jamais on le saura […] / C’est peut-être Van Gogh / Le p’tit qui grav’ des ailes / Sur la porte des gogues / Avec son Opinel / Jamais on le saura […] C’est peut-être Grand Jacques… » Là, j’vous jure, on l’a su tout de suite !

   

 

Après les prestations des deux artistes, la soirée se prolongea au-delà des heures décentes, à discuter en buvant des coups. Au début, avant de se « reconnaître », je ne saurais dire qui était le plus impressionné, de nous deux (salut Caussimon !), conscients d’assister à la naissance d’un auteur rare (et heureux comme Félix d’avoir cédé à l’injonction de Tachan !), ou d’Allain, croyez-m'en ou pas, intimidé par le fait de rencontrer les fondateurs du mensuel de la « chanson vivante » (un terme qu’il reprenait volontiers à son compte) ! Je me souviens parfaitement bien, en revanche, qu’il tint à nous offrir un exemplaire de Tralahurlette (une pièce de collection aujourd’hui !) et qu’en signe de lendemains qui chantent en chœur, il nota, en troisième de couverture, sa toute récente adresse parisienne, à deux pas du Père-Lachaise, et son numéro de téléphone…

Mais ce fut celui d’Henri Tachan, d’abord, que nous formâmes sur le cadran, dès le lendemain : nous lui devions un compte rendu circonstancié ; en signe, là, de gratitude. Puis j’appelais Gérard Meys, l’éditeur de Jean Ferrat, pour lui parler du choc ressenti et l’inciter à se rendre au Bateau Ivre…

(À SUIVRE)


brassens.jpg*Journaliste, écrivain et conférencier, membre du comité de rédaction de Paroles et Musique dès ses débuts, puis de Chorus, Jacques Vassal a publié récemment Brassens, homme libre au Cherche Midi (634 pages). Après son Brassens, Le Regard de Gibraltar (Chorus/Fayard, 2006), qui proposait le témoignage exclusif de Pierre Onténiente sur son long compagnonnage avec le Sétois, ce Brassens, homme libre est à n’en pas douter LA biographie de référence qu’on espérait sans oser y croire sur celui dont on célébrera le 29 octobre le 30e anniversaire de la disparition. L’équivalent qualitatif du fameux Grand Jacques (le roman de Jacques Brel), de Marc Robine. S’il manquait étrangement, malgré des dizaines d’ouvrages édités à son sujet, « le » livre définitif sur Brassens, ne cherchez plus : de l’avis général des principaux spécialistes brasséniens (et du mien !), Brassens, homme libre, de Jacques Vassal, est celui-là.

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24 septembre 2011 6 24 /09 /septembre /2011 18:25

« Donne-moi de mes nouvelles… »

 

Cela pourrait s’appeler le roman de l’araucaria, ou les chroniques de l’araucaria (voir « Y a rien qui s’passe », récemment)… Une remise dans le contexte indispensable pour évoquer la naissance professionnelle d’Allain Leprest, son talent d’auteur exceptionnel, doublé d’un charisme impressionnant, que l’occultation médiatique de sa carrière n’empêcha pas d’être évident aux yeux des connaisseurs. « Connaît-on encore Leprest / Fait-il encore des chansons / Les mots vont, les écrits restent / Souvent sous les paillassons… » Un roman, donc, mais un roman vécu dont cet écrivain de la chanson aux deux « L » d’albatros comme une main grand ouverte aura été l’un des personnages récurrents, quasiment de ses premières pages jusqu’au mot « Fin ». De l’aube des années 80 au crépuscule des années 2000. « Sans t’avouer que je me manque / Donne-moi de mes nouvelles / Dis-moi dans quel port se planque / La barque de ma cervelle… »

   

 

En exergue manuscrite de son dernier San-Antonio (posthume), Frédéric Dard – pressentant qu’il mourrait d’avoir eu le cœur trop gros – avait noté cette phrase laconique : « Je suis sans nouvelles de moi. » J’ai fait de mon mieux pour lui en donner ici (voir « San-Antonio fait chorus »), et voici qu’à son tour Leprest nous en réclame. J’en ai plusieurs chapitres en réserve, ami Allain, dont voici seulement le premier que je t’offre ici, avec autant de bonheur que de douleur.
 

LeprestPortrait.jpg

 

Djibouti, fin de la décennie 70 : ce soir, nous accueillons chez nous la romancière Benoîte Groult pour laquelle ma « Blonde » et moi professons une grande admiration. Elle est accompagnée de Micheline Pelletier-Lattès, grand reporter-photographe qui, c’est le moins qu’on puisse dire, n’a pas froid aux yeux…

La première est venue effectuer un reportage pour F Magazine dont elle est la cofondatrice et la rédactrice en chef, sur la question des mutilations sexuelles féminines dans la corne de l’Afrique (où sévit encore l’infâme infibulation…). La seconde a profité du déplacement pour se rendre dans les camps de réfugiés éthiopiens et somaliens, victimes de la guerre de l’Ogaden, qu’abrite le territoire djiboutien, seul havre de paix dans la région. Il y a deux ans, pour notre part, que nous participons à la naissance d’une nation (voir « Ballade en mer Rouge »), et que je me bats, via le journal national, pour l’abolition de ces pratiques inhumaines. Benoîte Groult l’a appris et souhaite qu’on parle des tenants et aboutissants de ce combat qui débouchera bientôt sur des prises de décision à l’Assemblée nationale. Mais ceci est une autre histoire. 
   

 

 En passant, sujet de conversation naturel avec une personnalité aussi investie dans le féminisme, nous évoquons les chansons d’Anne Sylvestre que Benoîte apprécie au plus haut point. Et puis, approchant d’échéances électorales importantes en France, nous parlons également politique : Benoîte et son mari Paul Guimard ne sont-ils pas des proches d’un certain François Mitterrand ? D’ailleurs, nous avons pris la décision de regagner l’Hexagone, pour créer le journal qui fait défaut de façon criante aux amateurs de chanson francophone. Et justement, précisons-nous à l’éminente romancière, nous avons pris contact avec Anne Sylvestre en vue de lui consacrer la Une et le dossier principal du n° 1 du futur Paroles et Musique (voir « D’Anne Sylvestre à Olivia Ruiz »). Nous voilà doublement sur la même longueur d’ondes, Benoîte et nous.

Au cours de la soirée, l’auteur d’Ainsi soit-elle nous confie son goût pour un chanteur en particulier qui a bien saisi la sensibilité féminine : « Il n’a pas la notoriété qu’il mérite, mais vous le connaissez peut-être, il s’appelle Henri Tachan. » Quand je dis qu’il n’y a pas de hasard ! « Tachan ?! Nous lui avons également écrit… » Et d’aller chercher une lettre récente de l’intéressé – que nous avons seulement croisé l’été précédent à un festival parisien organisé par Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud – qui se propose de nous inviter chez lui à notre retour…

Pour la petite histoire, des années plus tard, je demanderai à Benoîte qui l’acceptera chaleureusement de nous accompagner à une rentrée parisienne d’Anne Sylvestre afin d’en écrire le compte rendu pour Paroles et Musique ; son texte paraîtra dans le numéro (51) de l’été 1985 comprenant une importante rencontre avec un certain… Allain Leprest ! Mais ne grillons pas les étapes, reprenons le fil – c’est le mot juste comme on va le voir… Rentrés en France, au printemps 80, nous sympathisons avec Henri Tachan, le moindre de nos points communs n’étant pas notre amitié respective pour Frédéric Dard ; l’artiste a même écrit une chanson sur l’émouvante Félicie, la mère de San-Antonio : « Félicie, si l’hiver t’entraîne / À quoi me servent mes printemps ? / Félicie, attends, je t’emmène / Tu vois, je suis là comme avant... » 
  

 

Dans les mois qui suivent, nous nous rendons mutuellement visite et Henri nous invite à chacun de ses spectacles « importants ». Entre-temps, nous lui avons consacré le dossier du n° 3 de Paroles et Musique, avec une conversation au pied de l’araucaria aussi passionnée qu’originale (sa femme, sujet d’une magnifique chanson, s’invitant spontanément dans le débat compte tenu du répertoire de l’artiste : Pas d’enfant, etc.). J’entends déjà certains s’impatienter : « C’est quoi, ce développement hors sujet ?! » Hors sujet ? Non, en plein cœur, au contraire, au cœur de l’arbre ! Histoire de montrer l’enchaînement naturel des choses et la confiance totale caractérisant dès lors notre relation avec Tachan… Ce qui explique cela.

Nous sommes en 1982. Coup de fil de l’intéressé, au ton péremtoire :

- Salut, c’est Henri. Je vous préviens tout de suite, les amis : je ne raccrocherai pas tant que vous ne m’aurez pas promis, juré, de faire ce que je vais vous demander !

Ribambelle de points d’interrogation devant cette drôle d’entrée en matière. Le mieux est de le laisser poursuivre.

- Hier soir, je chantais au Petit-Quevilly, près de Rouen, et j’ai été soufflé comme jamais par le jeune chanteur qui faisait ma première partie. Je n’ai jamais ressenti un tel choc depuis Brel… 
   

 

Waouh ! Pour que Tachan nous dise ça, lui si avare de compliments envers ses collègues, c’est qu’il y a du talent dans l’air ! Comme celui que Brel, justement, avait décelé chez Tachan après qu’il lui eut fait découvrir ses chansons dans le restaurant de Montréal où il était alors serveur, l’enjoignant de rentrer séance tenante à Paris et de se battre pour se faire une place dans la chanson.

(À SUIVRE)

 

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6 septembre 2011 2 06 /09 /septembre /2011 10:14

Ne chantez pas la mort (3/3)


Claude Léveillée était né la même année que Ricet Barrier, en 1932 (le 16 octobre). Il est mort le 9 juin 2011 à l'âge de 78 ans. « 
Et n’allez pas confondre et l’effet et la cause / La Mort est délivrance, elle sait que le temps / Quotidiennement nous vole quelque chose / La poignée de cheveux et l’ivoire des dents… » Chez Claude, victime d’un double accident vasculaire cérébral en 2004, elle avait volé sa formidable capacité à jouer du piano, l’obligeant cruellement à renoncer à la scène.
 

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Conscient mais invalide, cloué dans un fauteuil roulant, Claude vivait donc une petite mort depuis sept ans. La Camarde l’a fauché chez lui, à St-Benoît de Mirabel (à quelque 30 km au nord de Montréal), où le dévouement de proches (
en particulier de son amie et biographe Marie-Josée Michaud) lui avait permis de rester, car il ne voulait pas mourir à l'hôpital. Dans l’intervalle, un album et des spectacles en son hommage ont notamment permis de payer la facture des soins à domicile…

Auteur-compositeur-interprète, parmi les plus importants que le Québec nous a donnés (souvenez-vous du spectacle exceptionnel 1 fois 5, présenté à Montréal en juin 1976, aux côtés de Robert Charlebois, Yvon Deschamps, Jean-Pierre Ferland et Gilles Vigneault), Claude Léveillée était en effet un virtuose de l’instrument de Frédéric Chopin (son idole !), comme on le verra dans la vidéo suivante où il joue un (superbe) morceau de sa composition, Grande valse fofolle, accompagné par un orchestre symphonique.
 


Son histoire professionnelle se confond avec celle de la chanson québécoise contemporaine : cofondateur du fameux mouvement des Bozos en 1959, il laisse
plus de 400 chansons (dont certaines comme Les Vieux Pianos, Ouragan ou Boulevard du crime furent créées par Édith Piaf), nombre de musiques instrumentales et plusieurs comédies musicales. Mais « ici, au Québec, commentera au lendemain de son décès son ancien agent… Pierre Jobin (oui, oui, le même déjà cité à propos de Barrier et Darnal), demandez à n’importe qui : Claude Léveillée c’est Frédéric. C’est vraiment nous. C’est vraiment une chanson du patrimoine. C’est une musique qui était toute simple, des paroles qui étaient toutes simples. C’est la grande famille québécoise. C’est les émotions. Et il y a une très belle nostalgie. Tout ça, c’est rentré dans la tête des gens. Il ne pouvait pas faire un spectacle sans la chanter. »

 


Ah ! Frédéric… C’est le titre, bien sûr, que Roger Gicquel – grand amateur et fin connaisseur de chanson (voir « L’Héritage de Roger Gicquel », dans ce blog, où le journaliste chante avec Jean-Pierre Ferland, Yves Duteil, Marie-Claire Séguin, Sylvain Lelièvre et… Claude Léveillée, autour de Félix Leclerc : cela se passait en 1985 au Théâtre de l’Île d’Orléans dirigé alors par Pierre Jobin… non, il n’y a pas de hasard !) – le pria d’interpréter, en 1983, dans son émission Vagabondages. Pour la petite histoire, figurant moi-même parmi les invités, c’est ce jour-là que je fis la connaissance de Claude, qu’accompagnait bien sûr un certain Jobin. Pour la mémoire (et les documentalistes), il s’agit de la fameuse émission où Gilles Servat chanta en direct et en intégralité (pour la seule et unique fois sur une chaîne nationale de télévision) son très long (plus d’un quart d’heure) et puissant poème épique, façon Ferré, Je ne hurlerai pas avec les loups.

J’aurai l’occasion de retrouver Claude à plusieurs reprises, notamment lors du Festival d’été de Québec, mais le souvenir par excellence que j’en garderai sera celui de la soirée exceptionnelle du 18 octobre 1994, date de l’inauguration publique et officielle de la Maison de la Chanson de Québec.

  

Leveille

Sylvain Lelièvre et Claude Léveillée avec Pierre Jobin (Québec, 18/10/94)


Ex-agent de Félix Leclerc, agent en titre de Claude Léveillée, Pierre Jobin était alors directeur du Théâtre du Petit-Champlain qui, ce soir-là, allait devenir la première « Maison de la Chanson » de l’espace francophone. Et votre serviteur, mais oui, d’être appelé par lui sur les planches – devant un parterre et un balcon aussi impressionnants que prestigieux de personnalités politiques (Premier Ministre, ministre de la Culture, maire de Québec…), professionnelles (Luc Plamondon, etc.) et surtout de grands chanteurs québécois et acadiens, lesquels allaient tous et toutes (dont une « petite débutante » nommée Lynda Lemay) monter sur scène le temps de trois chansons – afin de recevoir la carte n°
1 de la confrérie des « Amis de la Maison de la Chanson » (pour « services rendus à la chanson francophone ») ! Surprise et petite gêne d’être ainsi honoré entre tous devant une si docte, si chantante et merveilleuse assemblée ! Mais formidable souvenir rétrospectif. Comme le chante si joliment Claude Besson, merci encore, « mon ami Pierre du Québec ».

La soirée s’acheva (fort tard) par un dîner qui se prolongea jusqu’au milieu de la nuit ; dîner inoubliable, pour moi en tout cas, qui me trouvais à la table de Raymond Lévesque (Quand les hommes vivront d’amour…), Louise Forestier, Sylvain Lelièvre… et autre Claude Léveillée, aussi chaleureux à la ville qu’à la scène où il nous offrit un mini-récital, seul au piano, « sans oublier » de se rappeler un certain Frédéric : « Je me fous du monde entier / Quand Frédéric me rappelle / Les amours de nos vingt ans / Nos chagrins, notre chez-soi / Sans oublier les copains, des perrons / À jamais dispersés, aux quatre vents… »
 


Moi aussi, aujourd’hui, je me fous du monde entier quand je me souviens de Claude me rappeler ses joies et ses peines. Oui, je me fous du monde entier quand je l’entends chanter, encore et encore… Et je suis heureux que, Le Temps d’une chanson (voir ci-dessus), le Québec ait su lui rendre hommage de son vivant. Caussimon l’a chanté mieux que quiconque : « Il ne faut pas aimer “bien” ou “un peu” / Et à tout prendre / Mieux vaut ne pas aimer du tout / Il faut aimer de tout son cœur / Et, sans attendre / Dire “je t’aime” à ceux qu’on aime / Avant qu’ils ne soient loin de nous… »


(À suivre : ALLAIN LEPREST)

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